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EMILY DICKINSON (1867) THE MURMURING OF BEES – LE MURMURE DES ABEILLES

POEME D’EMILY DICKINSON
LITTERATURE AMERICAINE

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EMILY DICKINSON
December 10, 1830 – May 15, 1886
10 décembre 1830 – 15 mai 1886
Amherst, Massachusetts




Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 






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THE MURMURING OF BEES




LE MURMURE DES ABEILLES

 

1867

 

The murmuring of Bees, has ceased
Le murmure des Abeilles a cessé
But murmuring of some
Mais d’autres s’entendent
Posterior, prophetic,
Postérieurs, prophétiques,
Has simultaneous come.
Viennent simultanément.
The lower metres of the Year
Les basses rimes de l’Année
When Nature’s laugh is done
Quand le rire de la Nature est terminé
The Revelations of the Book
Les Révélations du Livre
Whose Genesis was June.
Dont la Genèse commençait en juin.
Appropriate Creatures to her change
Des Créatures appropriées à ses changements
The Typic Mother sends
Sont envoyées par La Typique Mère
As Accent fades to interval
Comme l’Accent s’efface par intervalles




 

With separating Friends
Lorsque les Amis se séparent
Till what we speculate, has been
Jusqu’à ce que nous cessions de spéculer
And thoughts we will not show
Et que les pensées que nous ne montrons pas
More intimate with us become
Deviennent plus intimes
Than Persons, that we know.
Que les Personnes que nous connaissons.



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POEME D’EMILY DICKINSON

34 POEMES D’EMILY DICKINSON DE 1852 A 1886 – Emily Dickinson’s poems

LITTERATURE AMERICAINE

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EMILY DICKINSON
December 10, 1830 – May 15, 1886
10 décembre 1830 – 15 mai 1886
Amherst, Massachusetts

Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 


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LES POEMES D’EMILY DICKINSON

Emily Dickinson’s poems

 

 




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1853
ON THIS WONDROUS SEA

On this wondrous sea
Sur cette merveilleuse mer
Sailing silently,
Navigant silencieusement,




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1858
WHEN ROSES CEASE TO BLOOM

When Roses cease to bloom, dear, 
Quand les Roses finiront de fleurir, mon cher,
And Violets are done, 
Et les V
iolettes seront flétries,

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1859
WHOSE CHEEK IS THIS ?

Whose cheek is this ?
A qui est cette joue ?
What rosy face
Quel rose visage

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1860
A LITTLE EAST TO JORDAN

A little East of Jordan,
Un peu à l’est du Jourdain,
Evangelists record,
Les Evangélistes enregistrent,




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1861
POOR LITTLE HEART !

Poor little heart!
Pauvre petit cœur !
Did they forget thee?
T’ont-ils oublié ?

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1861
I’VE KNOW A HEAVEN LIKE A TENT

I’ve known a Heaven, like a Tent – 
J’ai connu un Ciel, comme une Tente –
To wrap its shining Yards – 
 A emballer son éclatante Cour-




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1862
OF BRONZE AND BLAZE

Of Bronze – and Blaze 
De Bronze – et de Feu
The North -tonight! 
Le Nord -ce soir !

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1863
I GAINED IT SO

I gained it so –
Je l’ai gagnée ainsi,
By Climbing slow –
En Escaladant lentement,

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1864
THE SPRY ARMS OF THE WIND

The spry Arms of the Wind
Les vaillants Bras du Vent
If I could crawl between
Si je pouvais ramper entre

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1865
WHAT TWINGS WE HELB BY
LA RIVIERE RAPIDE DE LA VIE

 What Twigs We held by-
Quels Rameaux nous agrippaient ?
Oh the View
Oh cette Vue

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1866
AFTER THE SUN COMES OUT
LA TRANSFORMATION DU MONDE

After the Sun comes out
Une fois le soleil sorti
How it alters the World —
Comme cela transforme le Monde

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1867
THE MURMURING OF BEES
LE MURMURE DES ABEILLES

The murmuring of Bees, has ceased
Le murmure des Abeilles a cessé
But murmuring of some
Mais d’autres s’entendent

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1868
AFTER A HUNDRED YEARS
UN SIECLE APRES

After a hundred years
Un siècle après
Nobody knows the Place
Personne ne connaît le Lieu

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1869
THE DUTIES OF THE WIND ARE FEW
LES DEVOIRS ET LES PLAISIRS DU VENT

The duties of the Wind are few,
Les devoirs du Vent sont peu nombreux :
To cast the ships, at Sea,
Fracasser les navires, en Mer,

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1870
A NOT ADMITTING OF THE WOUND
LA BLESSURE

A not admitting of the wound
Ne pas reconnaître la plaie
Until it grew so wide
Jusqu’à ce qu’elle soit si large

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1870
THAT THIS SHOULD FEEL THE NEAD OF DEATH
LE BESOIN DE LA MORT

That this should feel the need of Death
Que celui qui ressent le besoin de la Mort
 
The same as those that lived
Le même que celui qui vécu

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1871
THE DAYS THAT WE CAN SPARE

The Days that we can spare
Les Jours que nous avons en trop
Are those a Function die
Ensevelissent une Fonction qui meurt

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1872
UNTIL THE DESERT KNOWS
AU GALOP DANS NOS RÊVES

Until the Desert knows
Jusqu’à ce que le Désert sache
That Water grows
Que l’Eau jaillit

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1873
HAD WE OUR SENSES
LA RAISON & LA FOLIE

Had we our senses
Avons-nous notre raison ?
 
But perhaps ’tis well they’re not at Home
Mais peut-être vaut-il mieux que non

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1874
WONDER IS NOT PRECISLY KNOWING
LE PLAISIR DEVENU DOULEUR

Wonder — is not precisely Knowing
 L’Etonnement- n’est pas précisément la Connaissance
 
And not precisely Knowing not
 Ni précisément l’Ignorance –

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1875
THAT SHORT POTENTIAL STIR
L’ECLAT DE LA MORT

That short — potential stir
Ce court – et potentiel émoi
 
That each can make but once
Que chacun peut faire juste une seule fois –

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1876
LONG YEARS APART
L’ABSENCE DE LA SORCIERE

Long Years apart — can make no
Les longues Années d’éloignement- ne peuvent engendrer de
Breach a second cannot fill —
Brèche qu’une seule seconde ne puisse colmater –

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1877
IT WAS A QUIET SEEMING DAY
LE COQUELICOT DANS LE NUAGE

It was a quiet seeming Day —
C’était un Jour en apparence calme –
There was no harm in earth or sky —
Il n’y avait aucun mal ni sur terre ni dans le ciel –

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1878
TO MEND EACH TATTERED FAITH
REPARER LA FOI EN LAMBEAUX

To mend each tattered Faith
Pour réparer chaque Foi en lambeaux
There is a needle fair
Il y a une fine aiguille,

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1879
WE TALKED WITH EACH OTHER
LES SABOTS DE L’HORLOGE

We talked with each other about each other
Nous nous sommes parlés, les uns les autres
Though neither of us spoke —
  Même si aucun de nous n’a parlé –

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1880
GLASS WAS THE STREET
LA RUE DE VERRE

Glass was the Street – in Tinsel Peril
De verre était la rue – dans un Aventureux Crissement
 
Tree and Traveller stood.
Arbre et Voyageur debout se tenaient.

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1881
THE THINGS THAT NEVER CAN COME BACK
LES CHOSES QUI JAMAIS NE REVIENNENT

The Things that never can come back, are several —
Les Choses qui jamais ne reviennent sont multiples –
Childhood — some forms of Hope — the Dead —
L’Enfance – certaines formes d’Espoir – les Morts –

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1882
HE ATE AND DRANK THE PRECIOUS WORDS
LES MOTS PRECIEUX

He ate and drank the precious Words —
Il a mangé et il a bu les Mots précieux –
His Spirit grew robust —
Son Esprit s’est développé –

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1883
No ladder needs the bird but skies
DONNER DES AILES AUX CHERUBINS

No ladder needs the bird but skies
 L’oiseau n’a pas besoin d’échelle mais des cieux
To situate its wings,
Pour placer ses ailes,

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1884
Upon his Saddle sprung a Bird
LA NOTE DE L’OISEAU

Upon his Saddle sprung a Bird
Sur sa selle a bondi l’Oiseau
And crossed a thousand Trees
  S’en est allé traverser un milliers d’Arbres

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1885
Take all away from me, but leave me Ecstasy,
LAISSEZ-MOI L’EXTASE

Take all away from me, but leave me Ecstasy,
Retirez-moi tout, mais laissez-moi l’Extase,
 And I am richer then than all my Fellow Men —
Et plus riche que tous mes Semblables  je deviendrai –

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LES ULTIMES POEMES

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1886
THE IMMORTALITY SHE GAVE
LA FORCE DE L’AMOUR HUMAIN

The immortality she gave
L’immortalité qu’elle a donnée
We borrowed at her Grave —
Nous l’avons emprunté à son Tombeau-

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1886
OF GLORY NOT A BEAM IS LEFT
POUR LES ÉTOILES

Of Glory not a Beam is left
De la Gloire, ne reste pas un seul Faisceau
But her Eternal House —
Mais reste sa Maison Éternelle –

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EMILY DICKINSON

Екатерина Пучкова CATHERINE POUTCHKOVA POUCHKINE 1816 Пушкин

Екатерина Пучкова
SUR CATHERINE POUTCHKOVA 1816
 

Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE 1816
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


Екатерина Пучкова

SUR CATHERINE POUTCHKOVA

 1816

 

 

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Екатерина Пучкова
POUCHKINE
SUR CATHERINE POUTCHKOV

Зачем кричишь ты, что ты дева,
Pourquoi criez-vous que vous êtes vierge,
На каждом девственном стихе?
A chaque verset virginal ?
О, вижу я, певица Ева,
O je vois !  la chanteuse Eve
Хлопочешь ты о женихе.
Cherche un mari.

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CATHERINE POUTCHKOVA
Екатерина Наумовна Пучкова
1792 – 1867
Ecrivaine et poétesse russe
русская писательница и поэтесса

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Екатерина Пучкова
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LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

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Екатерина Пучкова Пушкин 

LE PLUS BEL AMOUR DE DON JUAN LES DIABOLIQUES BARBEY D’AUREVILLY 1867

LE PLUS BEL AMOUR DE DON JUAN
LES DIABOLIQUES Barbey d’Aurevilly

Littérature Française




BARBEY D’AUREVILLY
1808 – 1889
barbey-daurevilly-oeuvre-artgitato




 

Œuvre de Barbey d’Aurevilly
LES DIABOLIQUES
LE PLUS BEL AMOUR DE DON JUAN
1874

 barbey-daurevilly-par-andre-gil

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LES DIABOLIQUES
LE PLUS BEL AMOUR DE DON JUAN
1867

Le meilleur régal du diable, c’est une innocence.

(A.)
I


IL vit donc toujours, ce vieux mauvais sujet ?

— Par Dieu ! s’il vit ! — et par l’ordre de Dieu, Madame, fis-je en me reprenant, car je me souvins qu’elle était dévote, — et de la paroisse de Sainte-Clotilde encore, la paroisse des ducs ! — Le roi est mort ! Vive le roi ! Disait-on sous l’ancienne monarchie avant qu’elle fût cassée, cette vieille porcelaine de Sèvres. Don Juan, lui, malgré toutes les démocraties, est un monarque qu’on ne cassera pas.

— Au fait, le diable est immortel ! dit-elle comme une raison qu’elle se serait donnée.

— Il a même…

— Qui ?… le diable ?…

— Non, Don Juan… soupé, il y a trois jours, en goguette. Devinez où ?…

— À votre affreuse Maison-d’Or, sans doute…

— Fi donc, Madame ! Don Juan n’y va plus… il n’y a rien là à fricasser pour sa grandesse. Le seigneur Don Juan a toujours été un peu comme ce fameux moine d’Arnaud de Brescia qui, racontent les Chroniques, ne vivait que du sang des âmes. C’est avec cela qu’il aime à roser son vin de Champagne, et cela ne se trouve plus depuis longtemps dans le cabaret des cocottes !

— Vous verrez, — reprit-elle avec ironie, — qu’il aura soupé au couvent des Bénédictines, avec ces dames…

— De l’Adoration perpétuelle, oui, Madame ! Car l’adoration qu’il a inspirée une fois, ce diable d’homme ! me fait l’effet de durer toujours.

— Pour un catholique, je vous trouve profanant, — dit-elle lentement, mais un peu crispée, — et je vous prie de m’épargner le détail des soupers de vos coquines, si c’est une manière inventée par vous de m’en donner des nouvelles que de me parler, ce soir de Don Juan.

— Je n’invente rien, Madame. Les coquines du souper en question, si ce sont des coquines, ne sont pas les miennes… malheureusement…

— Assez, Monsieur !

— Permettez-moi d’être modeste. C’étaient…

— Les mille è trè ?… — fit-elle, curieuse, se ravisant, presque revenue à l’amabilité.

— Oh ! pas toutes, Madame… Une douzaine seulement. C’est déjà, comme cela, bien assez honnête…

— Et déshonnête aussi, — ajouta-t-elle.

— D’ailleurs, vous savez aussi bien que moi qu’il ne peut pas tenir beaucoup de monde dans le boudoir de la comtesse de Chiffrevas. On a pu y faire des choses grandes ; mais il est fort petit, ce boudoir…

— Comment ? — se récria-t-elle, étonnée. — C’est donc dans le boudoir qu’on aura soupé ?…

— Oui, Madame, c’est dans le boudoir. Et pourquoi pas ? On dîne bien sur un champ de bataille. On voulait donner un souper extraordinaire au seigneur Don Juan, et c’était plus digne de lui de le lui donner sur le théâtre de sa gloire, là où les souvenirs fleurissent à la place des orangers. Jolie idée, tendre et mélancolique ! Ce n’était pas le bal des victimes ; c’en était le souper.

— Et Don Juan ? — dit-elle, comme Orgon dit « Et Tartufe ? » dans la pièce.

— Don Juan a fort bien pris la chose et très bien soupé,

…Lui, tout seul, devant elles !

dans la personne de quelqu’un que vous connaissez… et qui n’est pas moins que le comte Jules-Amédée-Hector de Ravila de Ravilès.

— Lui ! C’est bien, en effet, Don Juan, — dit-elle.

Et, quoiqu’elle eût passé l’âge de la rêverie, cette dévote à bec et à ongles, elle se mit à rêver au comte Jules-Amédée-Hector, — à cet homme de race Juan, — de cette antique race Juan éternelle, à qui Dieu n’a pas donné le monde, mais a permis au diable de le lui donner.


II

Ce que je venais de dire à la vieille marquis Guy de Ruy était l’exacte vérité. Il y avait trois jours à peine qu’une douzaine de femmes du vertueux faubourg Saint-Germain (qu’elles soient bien tranquilles, je ne les nommerai pas !) lesquelles, toutes les douze, selon les douairières du commérage, avaient été du dernier bien (vieille expression charmante) avec le comte Ravila de Ravilès, s’étaient prises de l’idée singulière de lui offrir à souper, — à lui seul d’homme — pour fêter… quoi ? elles ne le disaient pas. C’était hardi, qu’un tel souper ; mais les femmes, lâches individuellement, en troupe sont audacieuses. Pas une peut-être de ce souper féminin n’aurait osé l’offrir chez elle, en tête à tête, au comte Jules-Amédée-Hector ; mais ensemble, et s’épaulant toutes, les unes par les autres, elles n’avaient pas craint de faire la chaîne du baquet de Mesmer autour de cet homme magnétique et compromettant, le comte de Ravila de Ravilès…

— Quel nom !

— Un nom providentiel, Madame… Le comte de Ravila de Ravilès, qui, par parenthèse, avait toujours obéi à la consigne de ce nom impérieux, était bien l’incarnation de tous les séducteurs dont il est parlé dans les romans et dans l’histoire, et la marquise Guy de Ruy — une vieille mécontente, aux yeux bleus, froids et affilés, mais moins froids que son cœur et moins affilés que son esprit, — convenait elle-même que, dans ce temps, où la question des femmes perd chaque jour de son importance, s’il y avait quelqu’un qui pût rappeler Don Juan, à coup sûr ce devait être lui ! Malheureusement, c’était Don Juan au cinquième acte. Le prince de Ligne ne pouvait faire entrer dans sa spirituelle tête qu’Alcibiade eût jamais eu cinquante ans. Or, par ce côté-là encore, le comte de Ravila allait continuer toujours Alcibiade. Comme d’Orsay, ce dandy taillé dans le bronze de Michel-Ange, qui fut beau jusqu’à sa dernière heure, Ravila avait eu cette beauté particulière à la race Juan, — à cette mystérieuse race qui ne procède pas de père en fils, comme les autres, mais qui apparaît çà et là, à de certaines distances, dans les familles de l’humanité.

C’était la vraie beauté, — la beauté insolente, joyeuse, impériale, juanesque enfin ; le mot dit tout et dispense de la description ; et — avait-il fait un pacte avec le diable ? — il l’avait toujours… Seulement, Dieu retrouvait son compte ; les griffes de tigre de la vie commençaient à lui rayer ce front divin, couronné des roses de tant de lèvres, et sur ses larges tempes impies apparaissaient les premiers cheveux blancs qui annoncent l’invasion prochaine des Barbares et la fin de l’Empire… Il les portait, du reste, avec l’impassibilité de l’orgueil surexcité par la puissance ; mais les femmes qui l’avaient aimé les regardaient parfois avec mélancolie. Qui sait ? elles regardaient peut-être l’heure qu’il était pour elles à ce front ? Hélas, pour elles comme pour lui, c’était l’heure du terrible souper avec le froid Commandeur de marbre blanc, après lequel il n’y a plus que l’enfer, — l’enfer de la vieillesse, en attendant l’autre ! Et voilà pourquoi peut-être, avant de partager avec lui ce souper amer et suprême, elles pensèrent à lui offrir le leur et qu’elles en firent un chef-d’œuvre.

Oui, un chef-d’œuvre de goût, de délicatesse, de luxe patricien, de recherche, de jolies idées ; le plus charmant, le plus délicieux, le plus friand, le plus capiteux, et surtout le plus original des soupers. Original ! pensez donc ! C’est ordinairement la joie, la soif de s’amuser qui donne à souper ; mais ici, c’était le souvenir, c’était le regret, c’était presque le désespoir, mais le désespoir en toilette, caché sous des sourires ou sous des rires, et qui voulait encore cette fête ou cette folie dernière, encore cette escapade vers la jeunesse revenue pour une heure, encore cette griserie pour qu’il en fût fait à jamais !…

Les Amphitryonnes de cet incroyable souper, si peu dans les mœurs trembleuses de la société à laquelle elles appartenaient, durent y éprouver quelque chose de ce que Sardanapale ressentit sur son bûcher, quand il y entassa, pour périr avec lui, ses femmes, ses esclaves, ses chevaux, ses bijoux, toutes les opulences de sa vie. Elles, aussi, entassèrent à ce souper brûlant toutes les opulences de la leur. Elles y apportèrent tout ce qu’elles avaient de beauté, d’esprit, de ressources, de parure, de puissance, pour les verser, en une seule fois, en ce suprême flamboiement.

L’homme devant lequel elles s’enveloppèrent et se drapèrent dans cette dernière flamme, était plus à leurs yeux qu’aux yeux de Sardanapale toute l’Asie. Elles furent coquettes pour lui comme jamais femmes ne le furent pour aucun homme, comme jamais femmes ne le furent pour un salon plein ; et cette coquetterie, elles l’ embrasèrent de cette jalousie qu’on cache dans le monde et qu’elles n’avaient point besoin de cacher, car elles savaient toutes que cet homme avait été à chacune d’elles, et la honte partagée n’en est plus… C’était, parmi elles toutes, à qui graverait le plus avant son épitaphe dans son cœur.

Lui, il eut, ce soir-là, la volupté repue, souveraine, nonchalante, dégustatrice du confesseur de nonnes et du sultan. Assis comme un roi — comme le maître — au milieu de la table, en face de la comtesse de Chiffrevas, dans ce boudoir fleur de pêcher ou de… péché (on n’a jamais bien su l’orthographe de la couleur de ce boudoir), le comte de Ravila embrassait de ses yeux, bleu d’enfer, que tant de pauvres créatures avaient pris pour le bleu du ciel, ce cercle rayonnant de douze femmes, mises avec génie, et qui, à cette table, chargée de cristaux, de bougies allumées et de fleurs, étalaient, depuis le vermillon de la rose ouverte jusqu’à l’or adouci de la grappe ambrée, toutes les nuances de la maturité.

Il n’y avait pas là de ces jeunesses vert tendre, de ces petites demoiselles qu’exécrait Byron, qui sentent la tartelette et qui, par la tournure, ne sont encore que des épluchettes, mais tous étés splendides et savoureux, plantureux automnes, épanouissements et plénitudes, seins éblouissants battant leur plein majestueux au bord découvert des corsages, et, sous les camées de l’épaule nue, des bras de tout galbe, mais surtout des bras puissants, de ces biceps de Sabines qui ont lutté avec les Romains, et qui seraient capables de s’entrelacer, pour l’arrêter, dans les rayons de la roue du char de la vie.

J’ai parlé d’idées. Une des plus charmantes de ce souper avait été de le faire servir par des femmes de chambre, pour qu’il ne fût pas dit que rien eût dérangé l’harmonie d’une fête dont les femmes étaient les seules reines, puisqu’elles en faisaient les honneurs… Le seigneur Don Juan — branche de Ravila — put donc baigner ses fauves regards dans une mer de chairs lumineuses et vivantes comme Rubens en met dans ses grasses et robustes peintures, mais il put plonger aussi son orgueil dans l’éther plus ou moins limpide, plus ou moins troublé de tous ces cœurs. C’est qu’au fond, et malgré tout ce qui pourrait empêcher de le croire, c’est un rude spiritualiste que Don juan ! Il l’est comme le démon lui-même, qui aime les âmes encore plus que les corps, et qui fait même cette traite-là de préférence à l’autre, le négrier infernal !

Spirituelles, nobles, du ton le plus faubourg Saint-Germain, mais ce soir-là hardies comme des pages de la maison du Roi quand il y avait une maison du Roi et des pages, elles furent d’un étincellement d’esprit, d’un mouvement, d’une verve et d’un brio incomparables. Elles s’y sentirent supérieures à tout ce qu’elles avaient été dans leurs plus beaux soirs. Elles y jouirent d’une puissance inconnue qui se dégageait du fond d’elles-mêmes, et dont jusque-là elles ne s’étaient jamais doutées.

Le bonheur de cette découverte, la sensation des forces triplées de la vie ; de plus, les influences physiques, si décisives sur les êtres nerveux, l’éclat des lumières, l’odeur pénétrante de toutes ces fleurs qui se pâmaient dans l’atmosphère chauffée par ces beaux corps aux effluves trop forts pour elles, l’aiguillon des vins provocants, l’idée de ce souper qui avait justement le mérite piquant du péché que la Napolitaine demandait à son sorbet pour le trouver exquis, la pensée enivrante de la complicité dans ce petit crime d’un souper risqué, oui ! mais qui ne versa pas vulgairement dans le souper régence ; qui resta un souper faubourg Saint-Germain et XIXe siècle, et où de tous ces adorables corsages, doublés de cœurs qui avaient vu le feu et qui aimaient à l’agacer encore, pas une épingle ne tomba ; — toutes ces choses enfin, agissant à la fois, tendirent la harpe mystérieuse que toutes ces merveilleuses organisations portaient en elles, aussi fort qu’elle pouvait être tendue sans se briser, et elles arrivèrent à des octaves sublimes, à d’inexprimables diapasons… Ce dut être curieux, n’est-ce pas ? Cette page inouïe de ses Mémoires, Ravila l’écrira-t-il un jour ?… C’est une question mais lui seul peut l’écrire… Comme je le dis à la marquise Guy de Ruy, je n’étais pas à ce souper, et si j’en vais rapporter quelques détails et l’histoire par laquelle il finit, c’est que je les tiens de Ravila lui-même, qui, fidèle à l’indiscrétion traditionnelle et caractéristique de la race Juan, prit la peine, un soir de me les raconter.


III

Il était donc tard, — c’est-à-dire tôt ! Le matin venait. Contre le plafond et à une certaine place des rideaux de soie rose du boudoir, hermétiquement fermés, on voyait poindre et rondir une goutte d’opale, comme un œil grandissant, l’œil du jour curieux qui aurait regardé par là ce qu’on faisait dans ce boudoir enflammé. L’alanguissement commençait à prendre les chevalières de cette Table-Ronde, ces soupeuses, si animées il n’y avait qu’un moment. On connaît ce moment-là de tous les soupers où la fatigue de l’émotion et de la nuit passée semble se projeter sur tout, sur les coiffures qui s’affaissent, les joues vermillonnées ou pâlies qui brûlent, les regards lassés dans les yeux cernés qui s’alourdissent, et même jusque sur les lumières élargies et rampantes des mille bougies des candélabres, ces bouquets de feu aux tiges sculptées de bronze et d’or.

La conversation générale, longtemps faite d’ entrain, partie de volant où chacun avait allongé son coup de raquette, s’était fragmentée, émiettée, et rien de distinct ne s’entendait plus dans le bruit harmonieux de toutes ces voix, aux timbres aristocratiques, qui se mêlaient et babillaient comme les oiseaux, à l’aube, sur la lisière d’un bois… quand l’une d’elles, — une voix de tête, celle-là ! — impérieuse et presque impertinente, comme doit l’être une voix de duchesse, dit tout à coup, par-dessus toutes les autres, au comte de Ravila, ces paroles qui étaient sans doute la suite et la conclusion d’une conversation, à voix basse, entre eux deux, que personne de ces femmes, qui causaient, chacune avec sa voisine, n’avait entendue :

— Vous qui passez pour le Don Juan de ce temps-ci, vous devriez nous raconter l’histoire de la conquête qui a le plus flatté votre orgueil d’homme aimé et que vous jugez, à cette lueur du moment présent, le plus bel amour de votre vie ?…

Et la question, autant que la voix qui parlait, coupa nettement dans le bruit toutes ces conversations éparpillées et fit subitement le silence.

C’était la voix de la duchesse de . — Je ne lèverai pas son masque d’astérisques ; mais peut-être la reconnaîtrez-vous, quand je vous aurai dit que c’est la blonde la plus pâle de teint et de cheveux, et les yeux les plus noirs sous ses longs sourcils d’ambre, de tout le faubourg Saint-Germain. — Elle était assise, comme un juste à la droite de Dieu, à la droite du comte de Ravila, le dieu de cette fête, qui ne réduisait pas alors ses ennemis à lui servir de marche-pied ; mince et idéale comme une arabesque et comme une fée, dans sa robe de velours vert aux reflets d’argent, dont la longue traîne se tordait autour de sa chaise, et figurait assez bien la queue de serpent par laquelle se terminait la croupe charmante de Mélusine.

— C’est là une idée ! — fit la comtesse de Chiffrevas, comme pour appuyer, en sa qualité de maîtresse de maison, le désir et la motion de la duchesse, — oui, l’amour de tous les amours, inspirés ou sentis, que vous voudriez le plus recommencer, si c’était possible.

— Oh ! je voudrais les recommencer tous ! — fit Ravila avec cet inassouvissement d’Empereur romain qu’ont parfois ces blasés immenses. Et il leva son verre de champagne, qui n’était pas la coupe bête et païenne par laquelle on l’a remplacé, mais le verre élancé et svelte de nos ancêtres, qui est le vrai verre de champagne, — celui-là qu’on appelle une flûte, peut-être à cause des célestes, mélodies qu’il nous verse souvent au cœur. — Puis il étreignit d’ un regard circulaire toutes ces femmes qui formaient autour de la table une si magnifique ceinture. — Et cependant, — ajouta-t-il en replaçant son verre devant lui avec une mélancolie étonnante pour un tel Nabuchodonosor qui n’avait encore mangé d’herbe que les salades à l’estragon du café Anglais, — et cependant c’est la vérité, qu’il y en a un entre tous les sentiments de la vie, qui rayonne toujours dans le souvenir plus fort que les autres, à mesure que la vie s’avance, et pour lequel on les donnerait tous !

— Le diamant de l’écrin, — dit la comtesse de Chiffrevas songeuse, qui regardait peut-être dans les facettes du sien.

— … Et de la légende de mon pays, — reprit à son tour la princesse Jable… qui est du pied des monts Ourals, — ce fameux et fabuleux diamant, rose d’abord, qui devient noir ensuite, mais qui reste diamant, plus brillant encore noir que rose… — Elle dit cela avec le charme étrange qui est en elle, cette Bohémienne ! car c’est une Bohémienne, épousée par amour par le plus beau prince de l’émigration polonaise, et qui a l’air aussi princesse que si elle était née sous les courtines des Jagellons.

Alors, ce fut une explosion ! « Oui, — firent-elles toutes. — Dites-nous cela, comte ! » ajoutèrent-elles passionnément, suppliantes déjà, avec les frémissements de la curiosité jusque dans les frisons de leurs cous, par derrière ; se tassant, épaule contre épaule ; les unes la joue dans la main, le coude sur la table ; les autres, renversées au dossier des chaises, l’éventail déplié sur la bouche ; le fusillant toutes de leurs yeux émerillonnés et inquisiteurs.

— Si vous le voulez absolument…, — dit le comte, avec la nonchalance d’un homme qui sait que l’attente exaspère le désir.

— Absolument ! dit la duchesse en regardant comme un despote turc aurait regardé le fil de son sabre — le fil d’or de son couteau de dessert.

— Écoutez donc, — acheva-t-il, toujours nonchalant.

Elles se fondaient d’attention, en le regardant. Elles le buvaient et le mangeaient des yeux. Toute histoire d’amour intéresse les femmes ; mais qui sait ? peut-être le charme de celle-ci était-il, pour chacune d’elles, la pensée que l’histoire qu’il allait raconter pouvait être la sienne… Elles le savaient trop gentilhomme et de trop grand monde pour n’être pas sûres qu’il sauverait les noms et qu’il épaissirait, quand il le faudrait, les détails par trop transparents ; et cette idée, cette certitude leur faisait d’autant plus désirer l’histoire. Elles en avaient mieux que le désir ; elles en avaient l’espérance.

Leur vanité se trouvait des rivales dans ce souvenir évoqué comme le plus beau souvenir de la vie d’un homme, qui devait en avoir de si beaux et de si nombreux ! Le vieux sultan allait jeter une fois de plus le mouchoir… que nulle main ne ramasserait, mais que celle à qui il serait jeté sentirait tomber silencieusement dans son cœur…

Or voici, avec ce qu’elles croyaient, le petit tonnerre inattendu qu’il fit passer sur tous ces fronts écoutants :


IV

« J’ai ouï dire souvent à des moralistes, grands expérimentateurs de la vie, — dit le comte de Ravila, — que le plus fort de tous nos amours n’est ni le premier, ni le dernier, comme beaucoup le croient ; c’est le second. Mais en fait d’amour, tout est vrai et tout est faux, et, du reste, cela n’aura pas été pour moi… Ce que vous me demandez, Mesdames, et ce que j’ai, ce soir, à vous raconter, remonte au plus bel instant de ma jeunesse. Je n’étais plus précisément ce qu’on appelle un jeune homme, mais j’étais un homme jeune, et, comme disait un vieil oncle à moi, chevalier de Malte, pour désigner cette époque de la vie, »j’avais fini mes caravanes« . En pleine force donc, je me trouvais en pleine relation aussi, comme on dit si joliment en Italie, avec une femme que vous connaissez toutes et que vous avez toutes admirée… »

Ici le regard que se jetèrent en même temps, chacune à toutes les autres, ce groupe de femmes qui aspiraient les paroles de ce vieux serpent, fut quelque chose qu’il faut avoir vu, car c’est inexprimable.

« Cette femme était bien, — continua Ravila, — tout ce que vous pouvez imaginer de plus distingué, dans tous les sens que l’on peut donner à ce mot. Elle était jeune, riche, d’un nom superbe, belle, spirituelle, d’une large intelligence d’artiste, et naturelle avec cela, comme on l’est dans votre monde, quand on l’est… D’ailleurs, n’ayant, dans ce monde-là, d’autre prétention que celle de me plaire et de se dévouer ; que de me paraître la plus tendre des maîtresses et la meilleure des amies.

Je n’étais pas, je crois, le premier homme qu’elle eût aimé… Elle avait déjà aimé une fois, et ce n’était pas son mari ; mais ç’avait été vertueusement, platoniquement, utopiquement, de cet amour qui exerce le cœur plus qu’il ne le remplit ; qui en prépare les forces pour un autre amour qui doit toujours bientôt le suivre ; de cet amour d’essai, enfin, qui ressemble à la messe blanche que disent les jeunes prêtres pour s’exercer à dire, sans se tromper, la vraie messe, la messe consacrée… Lorsque j’arrivai dans sa vie, elle n’en était encore qu’à la messe blanche. C’est moi qui fus la véritable messe, et elle la dit alors avec toutes les cérémonies de la chose et somptueusement, comme un cardinal.«

À ce mot-là, le plus joli rond de sourires tourna sur ces douze délicieuses bouches attentives, comme une ondulation circulaire sur la surface limpide d’un lac… Ce fut rapide, mais ravissant !

« C’était vraiment un être à part ! — reprit le comte. — J’ai vu rarement plus de bonté vraie, plus de pitié, plus de sentiments excellents, jusque dans la passion qui, comme vous le savez, n’est pas toujours bonne. Je n’ai jamais vu moins de manège, moins de pruderie et de coquetterie, ces deux choses si souvent emmêlées dans les femmes, comme un écheveau dans lequel la griffe du chat aurait passé… Il n’y avait point de chat en celle-ci… Elle était ce que ces diables de faiseurs de livres, qui nous empoisonnent de leurs manières de parler, appelleraient une nature primitive, parée par la civilisation ; mais elle n’en avait que les luxes charmants, et pas une seule de ces petites corruptions qui nous paraissent encore plus charmantes que ces luxes… »

— Était-elle brune ? — interrompit tout à coup et à brûle-pourpoint la duchesse, impatientée de toute cette métaphysique.

— Ah ! vous n’y voyez pas assez clair ! — dit Ravila finement. — Oui, elle était brune, brune de cheveux jusqu’au noir le plus jais, le plus miroir d’ébène que j’aie jamais vu reluire sur la voluptueuse convexité lustrée d’une tête de femme, mais elle était blonde de teint, — et c’est au teint et non aux cheveux qu’il faut juger si on est brune ou blonde, — ajouta le grand observateur, qui n’avait pas étudié les femmes seulement pour en faire des portraits. — C’était une blonde aux cheveux noirs…

Toutes les têtes blondes de cette table, qui ne l’étaient, elles, que de cheveux, firent un mouvement imperceptible. Il était évident que pour elles l’intérêt de l’histoire diminuait déjà.

« Elle avait les cheveux de la Nuit, — reprit Ravila, — mais sur le visage de l’Aurore, car son visage resplendissait de cette fraîcheur incarnadine, éblouissante et rare, qui avait résisté à tout dans cette vie nocturne de Paris dont elle vivait depuis des années, et qui brûle tant de roses à la flamme de ses candélabres. Il semblait que les siennes s’y fussent seulement embrasées, tant sur ses joues et sur ses lèvres le carmin en était presque lumineux ! Leur double éclat s’accordait bien, du reste, avec le rubis qu’elle portait habituellement sur le front, car, dans ce temps-là, on se coiffait en ferronnière, ce qui faisait dans son visage, avec ses deux yeux incendiaires dont la flamme empêchait de voir la couleur, comme un triangle de trois rubis ! Elancée, mais robuste, majestueuse même, taillée pour être la femme d’un colonel de cuirassiers, — son mari n’était alors chef d’escadron que dans la cavalerie légère, — elle avait, toute grande dame qu’elle fût, la santé d’une paysanne qui boit du soleil par la peau, et elle avait aussi l’ardeur de ce soleil bu, autant dans l’âme que dans les veines, — oui, présente et toujours prête… Mais voici où l’étrange commençait ! Cet être puissant et ingénu, cette nature purpurine et pure comme le sang qui arrosait ses belles joues et rosait ses bras, était… le croirez-vous ? maladroite aux caresses… »

Ici quelques yeux se baissèrent, mais se relevèrent, malicieux…

« Maladroite aux caresses comme elle était imprudente dans la vie, — continua Ravila, qui ne pesa pas plus que cela sur le renseignement. — Il fallait que l’homme qu’elle aimait lui enseignât incessamment deux choses qu’elle n’a jamais apprises, du reste… à ne pas se perdre vis-à-vis d’un monde toujours armé et toujours implacable, et à pratiquer dans l’intimité le grand art de l’amour, qui empêche l’amour de mourir. Elle avait cependant l’amour ; mais l’art de l’amour lui manquait… C’était le contraire de tant de femmes qui n’ en ont que l’art ! Or, pour comprendre et appliquer la politique du Prince, il faut être déjà Borgia. Borgia précède Machiavel. L’un est poète ; l’autre, le critique. Elle n’était nullement Borgia. C’était une honnête femme amoureuse, naïve, malgré sa colossale beauté, comme la petite fille du dessus de porte, qui, ayant soif, veut prendre dans sa main de l’eau de la fontaine, et qui, haletante, laisse tout tomber à travers ses doigts, et reste confuse…

C’était presque joli, du reste, que le contraste de cette confusion et de cette gaucherie avec cette grande femme passionnée, qui, à la voir dans le monde, eût trompé tant d’observateurs, — qui avait tout de l’amour, même le bonheur, mais qui n’avait pas la puissance de le rendre comme on le lui donnait. Seulement je n’étais pas alors assez contemplateur pour me contenter de ce joli d’artiste, et c’est même la raison qui, à certains jours, la rendait inquiète, jalouse et violente, — tout ce qu’on est quand on aime, et elle aimait ! — Mais, jalousie, inquiétude, violence, tout cela mourait dans l’inépuisable bonté de son cœur, au premier mal qu’elle voulait ou qu’elle croyait faire, maladroite à la blessure comme à la caresse ! Lionne, d’une espèce inconnue, qui s’imaginait avoir des griffes, et qui, quand elle voulait les allonger, n’en trouvait jamais dans ses magnifiques pattes de velours. C’est avec du velours qu’elle égratignait !

— Où va-t-il en venir ? — dit la comtesse de Chiffrevas à sa voisine, — car, vraiment, ce ne peut pas être là le plus bel amour de Don Juan !

Toutes ces compliquées ne pouvaient croire à cette simplicité !

« Nous vivions donc, — dit Ravila, — dans une intimité qui avait parfois des orages, mais qui n’avait pas de déchirements, et cette intimité n’était, dans cette ville de province qu’on appelle Paris, un mystère pour personne… La marquise… elle était marquise… »

Il y en avait trois à cette table, et brunes de cheveux aussi. Mais elles ne cillèrent pas. Elles savaient trop que ce n’était pas d’elles qu’il parlait… Le seul velours qu’elles eussent, à toutes les trois, était sur la lèvre supérieure de l’une d’elles, — lèvre voluptueusement estompée, qui, pour le moment, je vous jure, exprimait pas mal de dédain.

« … Et marquise trois fois, comme les pachas peuvent être pachas à trois queues ! continua Ravila, à qui la verve venait. La marquise était de ces femmes qui ne savent rien cacher et qui, quand elles le voudraient, ne le pourraient pas. Sa fille même, une enfant de treize ans, malgré son innocence, ne s’apercevait que trop du sentiment que sa mère avait pour moi. Je ne sais quel poète a demandé ce que pensent de nous les filles dont nous avons aimé les mères. Question profonde ! que je me suis souvent faite quand je surprenais le regard d’espion, noir et menaçant, embusqué sur moi, du fond des grands yeux sombres de cette fillette. Cette enfant, d’une réserve farouche, qui le plus souvent quittait le salon quand je venais et qui se mettait le plus loin possible de moi quand elle était obligée d’y rester, avait pour ma personne une horreur presque convulsive… qu’elle cherchait à cacher en elle, mais qui, plus forte qu’elle, la trahissait… Cela se révélait dans d’imperceptibles détails, mais dont pas un ne m’échappait. La marquise, qui n’était pourtant pas une observatrice, me disait sans cesse : « Il faut prendre garde, mon ami. Je crois ma fille jalouse de vous… »

« J’y prenais garde beaucoup plus qu’elle.

Cette petite aurait été le diable en personne, je l’aurais bien défiée de lire dans mon jeu… Mais le jeu de sa mère était transparent. Tout se voyait dans le miroir pourpre de ce visage, si souvent troublé ! À l’espèce de haine de la fille, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’elle avait surpris le secret de sa mère à quelque émotion exprimée, dans quelque regard trop noyé, involontairement, de tendresse. C’était, si vous voulez le savoir, une enfant chétive, parfaitement indigne du moule splendide d’où elle était sortie, laide, même de l’aveu de sa mère, qui ne l’en aimait que davantage ; une petite topaze brûlée… que vous dirai-je ? une espèce de maquette en bronze, mais avec des yeux noirs… Une magie ! Et qui, depuis… »

Il s’arrêta après cet éclair… comme s’il avait voulu l’éteindre et qu’il en eût trop dit… L’intérêt était revenu général, perceptible, tendu, à toutes les physionomies, et la comtesse avait dit même entre ses belles dents le mot de l’impatience éclairée : « Enfin ! »


V

« Dans les commencements de ma liaison avec sa mère, — reprit le comte de Ravila, — j’avais eu avec cette petite fille toutes les familiarités caressantes qu’on a avec tous les enfants… Je lui apportais des sacs de dragées. Je l’appelais « petite masque », et très souvent, en causant avec sa mère, je m’amusais à lui lisser son bandeau sur la tempe, — un bandeau de cheveux malades, noirs, avec des reflets d’amadou, — mais « la petite masque », dont la grande bouche avait un joli sourire pour tout le monde, recueillait, repliait son sourire pour moi, fronçait âprement ses sourcils, et, à force de se crisper, devenait d’une « petite masque » un vrai masque ridé de cariatide humiliée, qui semblait, quand ma main passait sur son front, porter le poids d’un entablement sous ma main.

Aussi bien, en voyant cette maussaderie toujours retrouvée à la même place et qui semblait une hostilité, j’avais fini par laisser là cette sensitive, couleur de souci, qui se rétractait si violemment au contact de la moindre caresse… et je ne lui parlais même plus ! « Elle sent bien que vous la volez, — me disait la marquise. — Son instinct lui dit que vous lui prenez une portion de l’amour de sa mère. » Et quelquefois, elle ajoutait dans sa droiture : « C’est ma conscience que cette enfant, et mon remords, sa jalousie. »

Un jour, ayant voulu l’interroger sur cet éloignement profond qu’elle avait pour moi, la marquise n’en avait obtenu que ces réponses brisées, têtues, stupides, qu’il faut tirer, avec un tire-bouchon d’interrogations répétées, de tous les enfants qui ne veulent rien dire… « Je n’ai rien… je ne sais pas », et voyant la dureté de ce petit bronze, elle avait cessé de lui faire des questions, et, de lassitude, elle s’était détournée…

J’ai oublié de vous dire que cette enfant bizarre était très dévote, d’une dévotion sombre, espagnole, moyen âge, superstitieuse. Elle tordait autour de son maigre corps toutes sortes de scapulaires et se plaquait sur sa poitrine, unie comme le dos de la main, et autour de son cou bistré, des tas de croix, de bonnes Vierges et de Saint-Esprits ! « Vous êtes malheureusement un impie, — me disait la marquise. — Un jour, en causant, vous l’aurez peut-être scandalisée. Faites attention à tout ce que vous dites devant elle, je vous en supplie. N’aggravez pas mes torts aux yeux de cet enfant envers qui je me sens déjà si coupable ! » Puis, comme la conduite de cette petite ne changeait point, ne se modifiait point : « Vous finirez par la haïr, — ajoutait la marquise inquiète, — et je ne pourrai pas vous en vouloir. » Mais elle se trompait : je n’étais qu’indifférent pour cette maussade fillette, quand elle ne m’impatientait pas.

J’avais mis entre nous la politesse qu’on a entre grandes personnes, et entre grandes personnes qui ne s’aiment point. Je la traitais avec cérémonie, l’appelant gros comme le bras : « Mademoiselle », et elle me renvoyait un « Monsieur » glacial. Elle ne voulait rien faire devant moi qui pût la mettre, je ne dis pas en valeur, mais seulement en dehors d’elle-même… Jamais sa mère ne put la décider à me montrer un de ses dessins, ni à jouer devant moi un air de piano. Quand je l’y surprenais, étudiant avec beaucoup d’ardeur et d’attention, elle s’arrêtait court, se levait du tabouret et ne jouait plus…

Une seule fois, sa mère l’exigeant (il y avait du monde), elle se plaça devant l’instrument ouvert avec un de ces airs victime qui, je vous assure, n’avait rien de doux, et elle commença je ne sais quelle partition avec des doigts abominablement contrariés. J’étais debout à la cheminée, et je la regardais obliquement. Elle avait le dos tourné de mon côté, et il n’y avait pas de glace devant elle dans laquelle elle pût voir que je la regardais… Tout à coup son dos (elle se tenait habituellement mal, et sa mère lui disait souvent : « Si tu te tiens toujours ainsi, tu finiras par te donner une maladie de poitrine »), tout à coup son dos se redressa, comme si je lui avais cassé l’épine dorsale avec mon regard comme avec une balle ; et abattant violemment le couvercle du piano, qui fit un bruit effroyable, en tombant, elle se sauva du salon… On alla la chercher ; mais ce soir-là, on ne put jamais l’y faire revenir.

Eh bien, il paraît que les hommes les plus fats ne le sont jamais assez, car la conduite de cette ténébreuse enfant, qui m’intéressait si peu, ne me donna rien à penser sur le sentiment qu’elle avait pour moi. Sa mère, non plus. Sa mère, qui était jalouse de toutes les femmes de son salon, ne fut pas plus jalouse que je n’étais fat avec cette petite fille, qui finit par se révéler dans un de ces faits que la marquise, l’expansion même dans l’intimité, pâle encore de la terreur qu’elle avait ressentie, et riant aux éclats de l’avoir éprouvée, eut l’imprudence de me raconter.«

Il avait souligné, par inflexion, le mot d’imprudence comme eût fait le plus habile acteur et en homme qui savait que tout l’intérêt de son histoire ne tenait plus qu’au fil de ce mot-là !

Mais cela suffisait apparemment, car ces douze beaux visages de femmes s’étaient renflammés d’un sentiment aussi intense que les visages des Chérubins devant le trône de Dieu. Est-ce que le sentiment de la curiosité chez les femmes n’est pas aussi intense que le sentiment de l’adoration chez les Anges ?… Lui, les regarda tous, ces visages de Chérubins qui ne finissaient pas aux épaules, et les trouvant à point, sans doute, pour ce qu’il avait à leur dire, il reprit vite et ne s’arrêta plus :

« Oui, elle riait aux éclats, la marquise, rien que d’y penser ! — me dit-elle à quelque temps de là, lorsqu’elle me rapporta la chose ; mais elle n’avait pas toujours ri ! — « Figurez-vous, — me conta-t-elle (je tâcherai de me rappeler ses propres paroles), — que j’étais assise là où nous sommes maintenant. »

— (C’était sur une de ces causeuses qu’on appelait des dos-à-dos, le meuble le mieux inventé pour se bouder et se raccommoder sans changer de place.) —

Mais vous n’étiez pas où vous voilà, heureusement ! quand on m’annonça… devinez qui ?… vous ne le devineriez jamais… M. le curé de Saint-Germain-des-Prés. Le connaissez-vous ?… Non ! Vous n’allez jamais à la messe, ce qui est très mal… Comment pourriez-vous donc connaître ce pauvre vieux curé qui est un saint, et qui ne met le pied chez aucune femme de sa paroisse, sinon quand il s’agit d’une quête pour ses pauvres ou pour son église ? Je crus tout d’abord que c’était pour cela qu’il venait.

Il avait dans le temps fait faire sa première communion à ma fille, et elle, qui communiait souvent, l’avait gardé pour confesseur. Pour cette raison, bien des fois, depuis ce temps-là, je l’avais invité à dîner, mais en vain. Quand il entra, il était extrêmement troublé, et je vis sur ses traits, d’ordinaire si placides, un embarras si peu dissimulé et si grand, qu’il me fut impossible de le mettre sur le compte de la timidité toute seule, et que je ne pus m’empêcher de lui dire pour première parole : Eh ! mon Dieu ! qu’y a-t-il ; monsieur le curé ?

— Il y a, — me dit-il, — Madame, que vous voyez l’homme le plus embarrassé qu’il y ait au monde. Voilà plus de cinquante ans que je suis dans le saint ministère, et je n’ai jamais été chargé d’une commission plus délicate et que je comprisse moins que celle que j’ai à vous faire…« —

« Et il s’assit, me demanda de faire fermer ma porte tout le temps de notre entretien. Vous sentez bien que toutes ces solennités m’effrayaient un peu… Il s’en aperçut.

— Ne vous effrayez pas à ce point, Madame, — reprit-il ; — vous avez besoin de tout votre sang-froid pour m’écouter et pour me faire comprendre, à moi, la chose inouïe dont il s’agit, et qu’en vérité je ne puis admettre… Mademoiselle votre fille, de la part de qui je viens, est, vous le savez comme moi, un ange de pureté et de piété. Je connais son âme. Je la tiens dans mes mains depuis son âge de sept ans, et je suis persuadé qu’elle se trompe… à force d’innocence peut-être… Mais, ce matin, elle est venue me déclarer en confession qu’elle était, vous ne le croirez pas, Madame, ni moi non plus, mais il faut bien dire le mot… enceinte ! « —

« Je poussai un cri…

— J’en ai poussé un comme vous dans mon confessionnal, ce matin, reprit le curé, à cette déclaration faite par elle avec toutes les marques du désespoir le plus sincère et le plus affreux ! Je sais à fond cette enfant. Elle ignore tout de la vie et du péché… C’est certainement de toutes les jeunes filles que je confesse celle dont je répondrais le plus devant Dieu. Voilà tout ce que je puis vous dire ! Nous sommes, nous autres prêtres, les chirurgiens des âmes, et il nous faut les accoucher des hontes qu’elles dissimulent, avec des mains qui ne les blessent ni ne les tachent. Je l’ai donc, avec toutes les précautions possibles, interrogée, questionnée, pressée de questions, cette enfant au désespoir, mais qui, une fois la chose dite, la faute avouée, qu’elle appelle un crime et sa damnation éternelle, car elle se croit damnée, la pauvre fille ! ne m’a plus répondu et s’est obstinément renfermée dans un silence qu’elle n’a rompu que pour me supplier de venir vous trouver, Madame, et de vous apprendre son crime, — car il faut bien que maman le sache, — a-t-elle dit, — et jamais je n’aurai la force de le lui avouer ! «  —

« J’écoutais le curé de Saint-Germain-des-Prés. Vous vous doutez bien avec quel mélange de stupéfaction et d’anxiété ! Comme lui et encore plus que lui, je croyais être sûre de l’innocence de ma fille ; mais les innocents tombent souvent, même par innocence… Et ce qu’elle avait dit à son confesseur n’était pas impossible… Je n’y croyais pas… Je ne voulais pas y croire ; mais cependant ce n’était pas impossible !… Elle n’avait que treize ans, mais elle était une femme, et cette précocité même m’avait effrayée… Une fièvre, un transport de curiosité me saisit.

« — Je veux et je vais tout savoir ! — dis-je à ce bonhomme de prêtre, ahuri devant moi et qui, en m’écoutant, débordait d’embarras son chapeau. — Laissez-moi, monsieur le curé. Elle ne parlerait pas devant vous. Mais je suis sûre qu’elle me dira tout… que je lui arracherai tout, et que nous comprendrons alors ce qui est maintenant incompréhensible ! » —

« Et le prêtre s’en alla là-dessus, — et dès qu’il fut parti, je montai chez ma fille, n’ayant pas la patience de la faire demander et de l’attendre.

« Je la trouvai devant le crucifix de son lit, pas agenouillée, mais prosternée, pâle comme une morte, les yeux secs, mais très rouges, comme des yeux qui ont beaucoup pleuré. Je la pris dans mes bras, l’assis près de moi, puis sur mes genoux, et je lui dis que je ne pouvais pas croire ce que venait de m’apprendre son confesseur.

« Mais elle m’interrompit pour m’assurer avec des navrements de voix et de physionomie que c’était vrai, ce qu’il avait dit, et c’est alors que, de plus en plus inquiète et étonnée, je lui demandai le nom de celui qui…

« Je n’achevai pas… Ah ! ce fut le moment terrible ! Elle se cacha la tête et le visage sur mon épaule… mais je voyais le ton de feu de son cou, par derrière, et je la sentais frissonner. Le silence qu’elle avait opposé à son confesseur, elle me l’opposa. C’était un mur.

« — Il faut que ce soit quelqu’un bien au-dessous de toi, puisque tu as tant de honte ?… » — lui dis-je, pour la faire parler en la révoltant, car je la savais orgueilleuse.

« Mais c’était toujours le même silence, le même engloutissement de sa tête sur mon épaule. Cela dura un temps qui me parut infini, quand tout à coup elle me dit sans se soulever : « Jure-moi que tu me pardonneras, maman. »

« Je lui jurai tout ce qu’elle voulut, au risque d’être cent fois parjure, je m’en souciais bien ! Je m’impatientais. Je bouillais… Il me semblait que mon front allait éclater et laisser échapper ma cervelle…

« — Eh bien ! c’est M. de Ravila », fit-elle d’une voix basse ; et elle resta comme elle était dans mes bras.

« Ah ! l’effet de ce nom, Amédée ! Je recevais d’un seul coup, en plein cœur, la punition de la grande faute de ma vie ! Vous êtes, en fait de femmes, un homme si terrible, vous m’avez fait craindre de telles rivalités, que l’horrible « pourquoi pas ? » dit à propos de l’homme qu’on aime et dont on doute, se leva en moi… Ce que j’éprouvais, j’eus la force de le cacher à cette cruelle enfant, qui avait peut-être deviné l’amour de sa mère.

« — M. de Ravila ! — fis-je, avec une voix qui me semblait dire tout, — mais tu ne lui parles jamais ? » — Tu le fuis, — j’allais ajouter, car la colère commençait ; je la sentais venir… Vous êtes donc bien faux tous les deux ? — Mais je réprimai cela… Ne fallait-il pas que je susse les détails, un par un, de cette horrible séduction ?… Et je les lui demandai avec une douceur dont je crus mourir, quand elle m’ôta de cet étau, de ce supplice, en me disant naïvement :

« — Mère, c’était un soir. Il était dans le grand fauteuil qui est au coin de la cheminée, en face de la causeuse. Il y resta longtemps, puis il se leva, et moi j’eus le malheur d’aller m’asseoir après lui dans ce fauteuil qu’il avait quitté. Oh ! maman !… c’est comme si j’étais tombée dans du feu. Je voulais me lever, je ne pus pas… le cœur me manqua ! et je sentis… tiens ! là, maman… que ce que j’avais… c’était un enfant !… »

La marquise avait ri, dit Ravila, quand elle lui avait raconté cette histoire ; mais aucune des douze femmes qui étaient autour de cette table ne songea à rire, — ni Ravila non plus.

— Et voilà, Mesdames, croyez-le, si vous voulez, — ajouta-t-il en forme de conclusion, — le plus bel amour que j’aie inspiré de ma vie !

Et il se tut, elles aussi. Elles étaient pensives… L’avaient-elles compris ?

Lorsque joseph était esclave chez Mme Putiphar, il était si beau, dit le Koran, que, de rêverie, les femmes qu’il servait à table se coupaient les doigts avec leurs couteaux, en le regardant. Mais nous ne sommes plus au temps de Joseph, et les préoccupations qu’on a au dessert sont moins fortes.

— Quelle grande bête, avec tout son esprit, que votre marquise, pour vous avoir dit pareille chose ! — fit la duchesse, qui se permit d’être cynique, mais qui ne se coupa rien du tout avec le couteau d’or qu’elle tenait toujours à la main.

La comtesse de Chiffrevas regardait attentivement dans le fond d’un verre de vin du Rhin, en cristal émeraude, mystérieux comme sa pensée.

— Et la petite masque ? — demanda-t-elle.

— Oh, elle était morte, bien jeune et mariée en province, quand sa mère me raconta cette histoire, répondit Ravila.

— Sans cela !… fit la duchesse songeuse.

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LE PLUS BEL AMOUR DE DON JUAN LES DIABOLIQUES BARBEY D’AUREVILLY

POÉSIE DE Friedrich Hölderlin die Gedichte Les Poèmes

LITTERATURE ALLEMANDE
Deutsch Literatur

Friedrich Hölderlin

1770-1843

 

Traduction Jacky Lavauzelle

——–

die Gedichte
Les Poèmes
Стихи Фридриха Гельдерлина
Friedrich_hoelderlin


Friedrich Hölderlin

An Zimmer
à Zimmer

Von einem Menschen sag ich, wenn der ist gut
D’un homme je dis, s’il est bon
Und weise, was bedarf er? Ist irgend eins
Et sage, de quoi a-t-il besoinQue faut-il donc

*
Buonaparte
Bonaparte

Heilige Gefäße sind die Dichter,
Les poètes sont des vases sacrés,
Worin des Lebens Wein, der Geist
Où le vin de la vie, l’esprit
*

Der Herbst
L’Automne

Die Sagen, die der Erde sich entfernen,
Les légendes, celles qui de la Terre s’éloignent,
Vom Geiste, der gewesen ist und wiederkehret,
De l’esprit qui a été et qui est de retour,
*

Der Mensch
L’Homme
1842

Wenn aus sich lebt der Mensch und wenn sein Rest sich zeiget,
Quand homme vit en autarcie et quand son reste apparaît,
So ist’s, als wenn ein Tag sich Tagen unterscheidet,
C’est comme si un jour se différenciait des autres jours,
*

Der Neckar
Le Neckar

In deinen Tälern wachte mein Herz mir auf
Dans tes vallées, mon cœur se réveilla
Zum Leben, deine Wellen umspielten mich,
A la vie, tes vagues jouaient tout autour de moi,
Alte Brücke Heidelberg - Le Vieux Pont de Heidelberg Artgitato (4)
*

Die Aussicht
La Perspective

If geht in die Ferne der Menschen wohnend Leben,
Si vous allez loin de la grouillante vie des hommes,
Wo Ferne in sterben Šich erglänzt Zeit der Reben sterben,
Où au loin luit la vigueur des vignes,

*
Die Kürze
La Brièveté

„Warum bist du so kurz? liebst du, wie vormals, denn
« Pourquoi es-tu si bref ? aimes-tu, comme jadis
„Nun nicht mehr den Gesang? fandst du, o Jüngling, doch

 « Encore aujourd’hui, le chant ? tu te souviens, ô jeunesse, encore

*

ELEGIE

Menons Klagen um Diotima
MENON ET DIOTIMA

*
Empedokles
Empédocle

Das Leben suchst du, suchst, und es quillt und glänzt
La vie tu la cherches, cherche !  et s’amplifie et brille
Ein göttlich Feuer tief aus der Erde dir,
Un feu divin des profondeurs de la terre pour toi,

*
Ganymed
Ganymède
1803

Was schläfst du, Bergsohn, liegest in Unmuth, schief,
Quoi ? tu dors, fils de ce mont affalé dans la mauvaise humeur,
Und frierst am kalten Ufer, Gedultiger!
Et glacé tu reposes sur les rives froides, patient !

*
Hälfte des Lebens
Moitié de Vie

Mit gelben Birnen hänget
Suspendu avec des poires jaunes
  Und voll mit wilden Rosen
Et plein de roses sauvages

*

Über Achill
Sur Achille
I

Mich freut es, daß du von Achill sprichst.
Je suis heureux que tu aies parlé d’Achille.

II

Am meisten aber lieb’ ich und bewundere den Dichter aller Dichter um des Achilles willen.
Mais l’admiration que je voue au poète des poètes me vient de l’admiration et de l’amour que je porte à Achille.

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SUR HÖLDERLIN
***************La Poésie païenne en Allemagne au XIXe siècle
Frédéric Hœlderlin
P-A Challemel-Lacour
Revue des Deux Mondes T.69
15 juin 1867

…Frédéric Hœlderlin était né dans le Wurtemberg, en 1770, à Lauffen, sur les bords du Neckar. Son père, simple pasteur de campagne, était mort deux ans après sa naissance, laissant une femme et deux enfans sans fortune. Celle-ci s’était remariée, et bientôt après, devenue veuve une seconde fois, elle s’était retirée avec sa mère dans la petite ville champêtre de Nurtingen, où elle dut pourvoir, à force de privations, à l’éducation de quatre enfans mineurs. Cette éducation rustique sous la conduits de deux femmes distinguées par l’élévation des sentimens et par un tour poétique dans l’imagination, exerça sur Hoelderlin une influence décisive ; il y prit quelque chose de la délicatesse féminine. En même temps, n’ayant pas à compter avec la volonté plus ferme d’un père, il contracta l’habitude d’une indépendance ombrageuse ; l’assujettissement le plus léger lui devint une douleur. Il vagabondait avec ses frères le long des haies et des rivières, dans une contrée pleine de légendes et de souvenirs qui déjà le faisaient rêver étrangement. Dès qu’il sut épeler, il lut les poètes ; comme Goethe, il déclamait Klopstock à ses jeunes frères.

Il commença le latin dans l’école élémentaire de Nurtingen. L’amour de l’antiquité y était une tradition : c’est là qu’un des plus passionnés philhellènes du XVIe siècle, Martin Crusius, l’Hérodote de la Souabe, avait composé ses sermons en grec. Malgré quelque différence d’âge, Hœlderlin se lia dès lors avec un de ses plus jeunes camarades, que son esprit éveillé faisait recevoir parmi les grands, et qui était destiné à jouir bientôt d’une renommée précoce et à illustrer le nom de Schilling. De Nurtingen, Hœlderlin, après un examen brillant, passa au séminaire de Deukendorf, puis à celui de Maulbronn, où ceux qui voulaient embrasser l’état ecclésiastique étaient instruits gratuitement. Éloigné pour la première fois de sa famille, naturellement solitaire et sauvage, il put s’abandonner à la pente romanesque de son caractère ; il chercha une de ces amitiés idéales si chères aux étudians allemands, et qui sont pour eux l’occasion d’une correspondance intarissable. De ce même temps date aussi son premier amour, autre prétexte à correspondance. L’objet de cet amour était une gentille enfant, cousine d’un de ses amis, fille d’un fonctionnaire de Maulbronn. Il lui écrivait des lettres sans fin, lettres qu’on trouverait aujourd’hui bien naïves pour un garçon de seize ans. Les grands événemens de cet amour sont une rencontre dans un corridor ou dans le jardin de la maison ; mais, tout plein d’Ossian, qu’il lisait alors, il ne lui en coûtait pas beaucoup de s’identifier avec ces héros brumeux et de rêver les aventures de Fingal et de Malvina.

Quoiqu’il éprouvât beaucoup de répugnance à entrer dans la carrière ecclésiastique, il se rendit en 1788 à Tubingue pour y faire ses études de théologie ; mais bientôt son goût pour la littérature et la poésie l’emporta. Avec quelques jeunes gens de son âge, animés de la même passion et qui sont presque tous arrivés dans la suite à une certaine notoriété, il forma une société où l’enthousiasme était le ton habituel. D’une timidité qu’il ne parvint jamais à surmonter complètement, il n’en prit pas moins sur ses camarades un ascendant singulier. La remarquable beauté de ses traits, à travers lesquels on voyait briller le feu intérieur, exerçait un attrait irrésistible. « Lorsqu’après dîner, écrit un de ses amis de ce temps-là, il se promenait en long et en large dans la salle à manger, on eût dit un Apollon exilé, regardant la terre du haut de sa dignité et attristé d’être obligé d’entrer en contact avec elle. » Il faisait des vers comme la plupart de ses amis et se livrait en même temps avec ardeur aux études philosophiques. Il avait rencontré sur les bancs un jeune homme appelé Hegel, et peu après Schelling était venu le rejoindre à l’université en quittant Nurtingen. Souabes de naissance tous les trois, comme l’était Schiller, ils offrent tous, ainsi que lui, les traits caractéristiques et si tranchés de cette partie de la population allemande. Le caractère souabe est fait de bonhomie et de malice, de sentimentalité et de réflexion ; il cache une ardeur inextinguible sous des formes pesantes, et laisse échapper des étincelles à travers la fumée d’un langage embarrassé ; il n’a pas le persiflage prétentieux et la raideur du Berlinois par exemple, mais il a plus de grâce et trahit plus d’esprit. Il résulte de là un mélange d’abstraction et de poésie qu’on retrouverait chez tous les écrivains de ce pays, sans en excepter Hegel. Ce dernier n’était pas brillant à l’époque dont nous parlons, il ne le fut jamais ; c’était un étudiant laborieux, passant sa vie à « piocher Kant, » au reste bon compagnon, grand joueur de tarot, s’amusant volontiers et ne choisissant pas avec trop de soin ses amis. Au contraire Schelling, quoique plus jeune avait enlevé tout le monde dès son apparition : brillant, affairé, beau diseur, affirmatif, il eut bientôt un cercle d’admirateurs. Hœlderlin avait pour Hegel une amitié plus particulière ; l’identité de l’âge, l’analogie des goûts, surtout, une même passion pour l’antiquité grecque et pour les tragédies de Sophocle, les rapprochaient. Si l’on embrasse dans son entier l’œuvre philosophique d’Hegel depuis la Logique jusqu’aux leçons sur la religion et l’art, on voit que la pensée qui la domine est celle d’une division profonde introduite dans les forces morales de l’homme, du conflit entre la raison et l’imagination ou le sentiment, l’harmonie aujourd’hui détruite, Hegel croyait la trouver à un certain moment de l’hellénisme. L’unité des forces morales dans l’homme, puis la rupture qui a éclaté entre elles et qui subsiste encore, caractérisent à ses yeux les deux grandes situations de l’esprit désignées sous les noms de classique et de romantique, et forment l’idée qui préside, à ses théories sur la religion, l’histoire et l’esthétique. Or cette idée n’est pas chez Hegel une conception tardive ; elle remonte au temps de ses études universitaires, à ces études faites en commun avec Hœlderlin, à la lente contagion de l’enthousiasme de celui-ci, qui était comme une incarnation allemande de l’hellénisme ressuscité. On ne peut guère contester cette participation inattendue d’un poète à l’élaboration de la pensée hégélienne, quand on voit Hegel, plusieurs années après sa sortie de l’université, adresser à son ami Hœlderlin une hymne à Éleusis, mélancolique élégie sur l’anéantissement d’une foi plus belle que la notre et sur l’invasion d’une science superficielle et prosaïque. Des vers d’Hegel sont chose assez rare pour qu’on ne nous sache pas mauvais gré d’en citer quelques-uns :

« Ô Cérès, qui trônes en souveraine à Éleusis, — pourquoi les portes de ton sanctuaire ne peuvent-elles plus s’ouvrir devant moi ? — Ivre d’enthousiasme, je sentirais alors — le frisson sacré de ta présence, — je comprendrais tes révélations, — je saisirais le sens sublime de tes symboles, — j’entendrais les hymnes chantés à la table des dieux, — et les suprêmes arrêts de leur sagesse. »

Mais les temples de la déesse sont muets, ses fêtes abolies, ses images brisées et ensevelies dans le sol. Il reste encore des initiés, gardiens des secrets d’Éleusis, opposés, comme ils le furent dans tous les temps, à la foule profane qu’abusent des clartés superficielles et qui rabaisse à son niveau la sainteté des mystères. Ces initiés, est-il besoin de le dire ? c’est le poète, c’est le philosophe aussi sans doute. Hegel ne le nomme point, mais il n’est pas à croire, que dans cette poésie, qu’on n’eût pas attendue du plus glacé des abstracteurs de quintessence, il voulût simplement flattée son ami, et il entendait bien assurément réunir dans le même sanctuaire et honorer de la même inspiration le philosophe et le poète. Au moment où Hœlderlin et Hegel approchaient du terme de leurs études universitaires, dans cette terrible année 1793, l’Allemagne était en proie à une agitation qui soulevait à la fois tous les sentimens et toutes les idées. Le bruit de ce qui se passait au-delà du Rhin, troublant l’uniformité séculaire de la vie allemande, retentissait dans les cœurs comme l’écho grossi de quelque chose d’étrange et de colossal ; la stagnation dans laquelle les esprits languissaient sous le poids d’un despotisme toujours irritant les disposait d’autant plus à s’ouvrir à l’espérance. Poètes, philosophes et publicistes, Klopstock et Stolberg, Kant et Fichte, Forster et Gentz, tous ou presque tous, quel que fût leur âge, saluaient avec une joie unanime, comme une fête pour le genre humain, les premières scènes de la grande tragédie. Au sein du séminaire de Tubingue, plus la règle était oppressive et rétrograde, plus la vie était triste, et plus on se tournait avec ardeur vers la nouvelle aurore. Un club d’étudians s’était formé dans lequel le Contrat social et les droits de l’homme étaient une espèce de religion. On y lisait le compte-rendu des séances de l’assemblée nationale et de la convention ; les étudians faisaient des démonstrations publiques dont le sens était des plus clairs, et qui provoquèrent plus d’un conflit entre eux et les émigrés de Tubingue. Hegel, qui dans la suite n’eut jamais la parole facile, était un des orateurs ordinaires du club et passait pour un jacobin violent ; ses cahiers de cette époque sont pleins d’épigraphes héroïques et de symboles républicains. Schelling et lui faisaient partie d’une bande d’étudians qui, en 1793, à l’anniversaire de la fondation de la république française, allèrent planter un arbre de la liberté dans un pré non loin de la ville. Hœlderlin était plein des mêmes idées, et, associant en pensée son culte pour l’antiquité grecque et son admiration pour les vainqueurs républicains du 10 août, quand il se séparait de ses amis, il ne manquait jamais de leur jurer fidélité « par ceux qui étaient tombés à Marathon. »

Tandis que la révolution française communiquait à l’Europe, par l’admiration d’abord et bientôt par l’épouvante, un ébranlement si profond, une autre agitation plus secrète, d’un ordre tout intellectuel et d’une origine purement nationale, créait une Allemagne philosophique et littéraire dont la grandeur improvisée allait former un frappant contraste avec l’affaissement du vieil empire germanique. À ce moment, pour la première fois le génie allemand se reconnaissait dans celui de deux grands hommes qui associaient pour une lâche commune les facultés les plus différentes ; dans des œuvres multipliées, ils posaient les indestructibles assises d’une littérature indigène et pourtant supérieure aux diversités de religion, de gouvernement et de mœurs, d’une littérature humaine faite d’inspiration hellénique et de sentimens modernes, préparée pour servir de levier moral à un peuple ébranlé dans sa foi séculaire, pour lui offrir un centre commun et le consoler de l’oisiveté politique à laquelle il était condamné.

L’admiration de la Grèce, commune à tous les promoteurs de cette grande rénovation littéraire et qui atteint dans Hœlderlin son paroxysme, n’était pas même alors chose absolument nouvelle. C’est à ce flambeau que s’était allumé en Italie le génie de la renaissance ; le théâtre français, au XVIIe siècle, s’inspirait du même sentiment, et, quoique discréditée par les abus d’une imitation servile, la Grèce trouvait encore chez nous à la fin du XVIIIe un de ses plus gracieux interprètes, André Chénier. Cette admiration a en Allemagne toute une histoire, Wieland est le premier représentant d’un paganisme épicurien, où l’on sent la gaucherie d’un homme fraîchement émancipé de ses premières habitudes sentimentales et piétistes. Ses grâces lourdes trahissent à chaque pas les méprises d’un esprit initié à l’antiquité religieuse par les Métamorphoses d’Ovide et à la Grèce par les fadeurs de l’Anthologie. Wieland n’emprunte au génie antique qu’un seul trait, la facilité des mœurs. Un de ses disciples, auteur de romans bizarres qui respirent un enthousiasme de commande mêlé à des dissertations sociales et à des récits plus que libres, Heinse, représente déjà le dilettantisme pseudo-grec tel que nous pouvons l’observer autour de nous. Il y a un amour de l’antiquité plus sincère et plus contagieux dans les traductions en vers de l’Odyssée et de l’Iliade et dans les Lettres mythologiques de Voss. Grâce aux travaux d’une philologie attentive et moins verbale, le génie grec se dégageait des chefs-d’œuvre littéraires dans toute sa pureté ; l’Introduction à l’étude de l’antique de Heyne, le savant professeur d’Iéna, imprimait aux recherches de cette nature une impulsion énergique, et suggérait quelques années après à Guillaume de Humboldt l’idée d’un livre qui eût été le tableau complet de la civilisation hellénique. L’admiration partielle d’autrefois avait fait place à l’examen plus large de tout ce qui composait la société antique, de sa religion et de ses institutions, principes de ses arts. On en était venu à ne plus séparer ces chefs-d’œuvre des idées morales ou sociales dont ils étaient l’expression, et, à force de proclamer la supériorité des uns, on se vit amené à rendre aux autres une justice qu’on leur avait trop longtemps refusée. Goethe et Schiller ne craignirent pas de se faire les promoteurs de cette réparation, et, au scandale de la foule étonnée comme aux applaudissemens des initiés, ils en déposèrent dans la Fiancée de Corinthe et dans les Dieux de la Grèce le magnifique témoignage. On conçoit ce que cette humiliante comparaison sans cesse renouvelée entre la civilisation de la Grèce et la civilisation moderne telle qu’elle apparaissait en Allemagne, dans une nation dispersée et muette, en face d’une religion déclinante et pourtant oppressive, avec une littérature sans action et comme exilée au milieu de la torpeur et de l’ignorance générales, on conçoit ce que les tentatives de la révolution française, celles de la philosophie et celles de la poésie, se rencontrant par un concert imprévu pour clore un âge de l’humanité et ouvrir à la pensée une nouvelle ère, devaient produire d’exaltation dans la jeunesse des universités, allumer d’espérances, fomenter d’orgueils maladifs, suggérer de beaux rêves. On le comprend mieux encore en lisant une œuvre d’Hœlderlin longtemps élaborée en silence, mais achevée dès cette époque, son roman d’Hypérion, dont nous essaierons bientôt de donner une idée.

Au sortir de l’université, Hœlderlin, riche de connaissances variées et d’un talent déjà mûr, semblait en droit d’espérer une carrière facile ; mais il avait le malheur, assez ordinaire et toujours funeste aux organisations idéalistes, d’entrer dans le monde sans s’être arrêté à une profession déterminée, qui, en calmant les inquiétudes d’une intelligence trop ardente, eût fixé ses irrésolutions et l’eût armé par la perspective d’un avenir contre les mauvaises chances du présent. On le voit au contraire pendant ces premières années sans cesse agité par ses chimères et son indécision. Il accepte d’abord une place de précepteur dans la maison de Mme Charlotte de Kalb, la noble amie de Schiller. Découragé au bout d’un an du peu de succès de ses soins, entraîné par un impérieux besoin d’études moins solitaires, il renonce à cette place, et va s’établir à Iéna pour être à portée des leçons de Fichte, et surtout dans l’espoir que les ressources de l’enseignement particulier lui suffiraient pour le moment. L’expérience l’ayant bientôt détrompé, il avait repris cette délicate position de précepteur dans une famille de Francfort, où il avait à faire l’éducation de deux jeunes enfans. Leur mère était une femme aussi distinguée par l’intelligence que séduisante par sa douceur et sa grâce ; elle ne tarda pas à faire sur l’esprit du jeune précepteur une impression profonde. Devenue sans le savoir l’objet de son culte secret, l’inspiratrice de sa pensée, célébrée sous le nom platonicien de Diotime dans des poésies brûlantes et dans le roman toujours caressé d’Hypérion, elle ne put toutefois ignorer longtemps la passion qu’elle avait allumée, et commit l’imprudence de ne pas décourager assez tôt cet amour, d’autant plus dangereux qu’il ne demandait rien et s’enveloppait naïvement des apparences du plus pur enthousiasme. Il semblerait que les premiers effets de ce sentiment dans une âme jusque-là si agitée furent d’y répandre une paix inconnue. Hœlderlin se livre dès lors, avec une suite et une vivacité qu’on prendrait pour l’indice d’une tranquillité profonde, non-seulement à la poésie, mais aux études les plus ardues et les plus réfrigérantes, les mathématiques, la botanique, le droit. L’avenir se présentait à lui sous un aspect agréable. Toujours en correspondance avec son ami Hegel, qui se trouvait alors relégué à Berne comme en exil, Hœlderlin lui avait découvert à Francfort une éducation à faire, et il l’avait décidé sans peine à s’en charger. Il allait pouvoir renouer ces entretiens philosophiques qui n’avaient jamais entièrement cessé, même de loin, et en effet, au commencement de l’année 1797, Hegel était à Francfort et traçait, sans doute avec le concours et les encouragemens de son ami, les premiers linéamens de son système. Mille occasions leur procuraient la visite des anciens camarades de Tubingue et leur servaient de prétexte pour rattacher au présent les souvenirs encore frais de la vie d’étudiant. Goethe, alors à l’apogée de sa gloire, étant venu à Francfort, Hœlderlin se décida, non sans effort, à lui rendre visite. « Hier, écrit Goethe à Schiller, Hœlderlin est venu chez moi. Il a l’air un peu abattu et malade ; mais il est réellement aimable. Il est discret, timide même, et pourtant ouvert. Il s’est expliqué sur différens sujets dans des termes où j’ai reconnu un de vos disciples ; il s’est parfaitement assimilé quelques-unes de vos idées, et il peut avancer encore. Il ferait bien, je pense, de s’essayer à de petits poèmes sur des sujets humains ; il m’a paru avoir un goût pour le moyen âge que je n’ai pu encourager. » Quelque temps après, Hœlderlin publiait la première partie de son roman. Sa vie paraissait calme au dehors ; déjà pourtant elle était troublée par le plus douloureux des orages. On devine facilement que l’espérance de s’arrêter toujours à la limite des douceurs permises avait été trompée, et que l’amour était devenu promptement une source de joies amères pour deux êtres honnêtes assiégés par le remords et la terreur. Ils comprirent que cette liaison, si elle se prolongeait, ne pouvait avoir qu’une issue fatale, et qu’une séparation était nécessaire. Ils eurent le courage de s’y résigner. Après quelles luttes et quelles résistances, les traces incomplètes qu’on en a recueillies ne le disent qu’à demi ; mais Hœlderlin en sortit brisé.

Le déchirement ne se fit pas sentir immédiatement. Au contraire Hœlderlin travaille avec une énergie qui pourrait donner le change et faire croire à sa guérison ; de cette époque datent ses compositions les plus importantes. Cependant les débris d’une correspondance dont la plus grande partie est perdue trahissent la douleur qui subsistait dans ces deux cœurs dévastés. « Je voudrais rêver sans cesse, écrit Diotime, et pourtant rêver est s’anéantir, et s’anéantir est lâcheté… » Il lui échappe ailleurs ce cri amer contre quelque intervention inconnue, qui avait contribué à les séparer : « Il est bien facile aux hommes de laisser en paix ce dont en réalité ils ne se soucient point ; mais, ce qui mérite leur envie, voilà ce qu’ils aiment à troubler et à détruire. » Il ne reste rien des réponses d’Hœlderlin ; mais des poésies où le désespoir coule en torrens avec l’enthousiasme attestent assez qu’il n’était pas plus heureux. Dans des strophes tracées d’une main fiévreuse sur l’enveloppe d’une lettre qui lui était adressée par Diotime, il s’écrie :

« Oublie-moi, oublie-moi, renonce, toi aussi, — cœur bien-aimé, à sauver mon nom du néant. — Garde-toi pourtant de rougir — de ce que tu daignas m’aimer. »

Il ne faut pas croire au surplus que dans ce travail forcené Hœlderlin ne cherchât qu’un divertissement matériel à sa douleur ; meurtri par la réalité, il la fuit et se plonge éperdu dans le monde éternellement regretté de l’hellénisme. Tout ce qu’il fait se rapporte à cet ordre de pensées. Il commence une tragédie d’Agis, où il représentait, jetant son dernier éclat, la liberté lacédémonienne près d’expirer. Il continue son grand drame d’Empédocle, il compose nombre de poésies, ses plus belles assurément, où, s’efforçant d’une aile infatigable à monter toujours plus haut, il ne s’arrête que lorsqu’il touche aux confins du vertige. Il médite le projet de fonder un recueil périodique qui se serait appelé Hébé ou bien encore le Banquet ; tout témoigne du parti-pris de se réfugier, de s’enfermer à jamais dans la Grèce antique comme dans un monde de beauté, de liberté, d’activité héroïque et féconde, devant lequel tout le présent pâlit. Déjà pourtant les ravages du mal étaient visibles sur ses traits vieillis avant l’âge. Il courait de projet en projet, de lieu en lieu, sans se fixer nulle part, avec l’agitation d’une âme acharnée à se fuir elle-même. Il accompagne au congrès de Rastadt son ami le plus dévoué, Sinclair, un homme distingué qui était à la fois soldat, diplomate, poète, et dont la mort étrange fut plus tard un des incidens du congrès de Vienne. Il s’établit pendant quelques mois en Suisse, où on lui avait procuré une position ; il revient bientôt dans sa ville natale, et au bout de peu de temps il accepte de nouveau la place de précepteur chez le consul de Hambourg à Bordeaux.

Ce fut sa dernière tentative pour se rattacher à la vie. En se rendant à Bordeaux, il s’était arrêté à Paris, où la collection des antiques l’avait rempli d’enthousiasme ; le spectacle de la vie méridionale, qui lui offrait une lointaine image de la vie grecque, la clémence d’un ciel plus doux que le ciel natal, l’avaient d’abord charmé. On pouvait le croire heureux, quand ses lettres à sa famille et à ses amis cessèrent tout à coup. Plusieurs mois s’étaient écoulés sans qu’on eût de lui aucune nouvelle, lorsqu’un jour d’été il apparut chez sa mère à l’improviste, la tête nue, couvert de haillons, les yeux hagards et les cheveux en désordre, dans un état d’exaltation indescriptible. Que s’était-il passé ? On ne l’a jamais su, car dans les rapides intervalles de raison qui lui revinrent de loin en loin il garda toujours un profond silence sur deux choses, son séjour à Francfort et son voyage en France. On parvint seulement à savoir qu’il était parti de Bordeaux sans rien dire, et qu’il avait traversé la France, presque d’un bout à l’autre en quelques jours, seul, sans argent, au milieu des chaleurs du mois de juillet. Il semble avoir été dépouillé en route. Il avait passé par Stuttgart, s’était présenté à la porte de son ami Matthisson, avait prononcé un seul mot : « Hœlderlin, » puis avait aussitôt disparu. Diotime était morte au mois de juin, victime, comme l’héroïne de Rousseau, de son dévouement maternel. Cette nouvelle était-elle parvenue à Hœlderlin et avait-elle achevé la ruine d’une intelligence déjà ébranlée ?

Il eut dans le commencement des retours de raison assez fréquens pour donner l’espérance de le sauver. Quand il était en proie à ses accès les plus violens, une lecture d’Homère faite à haute voix suffisait souvent à le calmer, comme si elle lui eût apporté l’écho d’un autre monde ; Il lisait Pindare durant des journées entières, et il traduisit quelques pièces de Sophocle, imprimées plus tard à Francfort et dédiées à la princesse de Hombourg. Il composait même des poésies qui existent, où des pensées sublimes se perdent tout à coup dans de profondes ténèbres, comme un fleuve magnifique qui s’engloutit sous terre. On se flatta qu’il pourrait remplir une place de bibliothécaire ; il en eut le titre, dont il se montra heureux jusqu’à la fin de sa vie. La vue de la nature paraissant lui faire du bien, on voulut le placer à la campagne chez un pasteur ; mais il manifesta une crainte si vive qu’on ne songeât à l’engager malgré lui dans la carrière ecclésiastique, qu’il fallut l’établir ailleurs. Peu à peu les lueurs devinrent plus rares, et en 1805, les ténèbres enveloppèrent pour jamais une des imaginations les plus gracieuses et les plus hautes qu’ait eues l’Allemagne.

Il vécut ainsi pendant quarante ans, semblable à une ombre inoffensive. Établi à Tubingue dans la maison d’un ébéniste, il faisait souvent de la musique, jouait du clavecin ou de la flûte, répétant sans se lasser pendant de longues heures quelque thème simple et mélancolique, sur lequel il se livrait à d’interminables variations. D’étranges échos des événemens passés ou des amitiés d’autrefois, surtout de cette passion pour la Grèce qui avait été pour ainsi dire tout son génie, semblaient résonner en lui de loin en loin. Un jour qu’il revenait de cueillir des prunes dans le jardin de l’ébéniste, il rencontra sur la route le professeur Conz, son ancien camarade, qui lui souhaita le bonjour en l’appelant « monsieur le licencié. » Comme ce titre avait fâché Hœlderlin, Conz, tirant un livre de sa poche, le lui montra ; c’était un Homère. « Vous voyez, lui dit-il, j’ai toujours avec moi notre vieil ami. » Hœlderlin prit le livre, y chercha vivement un passage qu’il se fit lire et qu’il parut écouter avec ravissement ; deux jours après, il eut un de ses plus violens accès. Une autre fois, ayant trouvé dans l’atelier de l’ébéniste le dessin d’un temple grec, il demanda au patron de lui en faire un en bois. « Je travaille pour gagner mon pain, dit l’ébéniste ; je n’ai, pas le bonheur de vivre à rien faire, en philosophe, comme M. Hœlderlin. » — « Ah ! Hœlderlin, dit celui-ci, est pourtant un pauvre homme. » Et, prenant un crayon, il traça sur une planche un quatrain qui disait :

Les lignes de la vie sont différentes, — comme les sentiers sur la terre et les contours des monts ; — ce que nous sommes ici-bas, un Dieu l’achève ailleurs, — Il y met l’harmonie et l’éternelle paix.

Lors de la guerre de l’indépendance en Grèce, il commença par s’y intéresser beaucoup, et manifesta une joie très vive quand il apprit que les Grecs étaient maîtres de la Morée ; puis peu à peu il retomba dans son indifférence. Souvent silencieux, le regard tourné en dedans, on eût dit qu’il suivait quelque rêve intérieur ; il laissait échapper, comme en se parlant à lui-même, des mots toujours magnifiques, qui exprimaient des idées sans lien, brillantes et vagues comme des nébuleuses. Il se rappelait ses amis les plus illustres, Schiller, Heinse, Schelling, et un jour que le nom de Hegel était prononcé devant lui, il dit qu’il l’avait beaucoup connu, et on l’entendit murmurer longtemps entre ses dents des paroles où revint plus d’une fois le mot d’absolu. Le 29 mars 1843, anniversaire de sa naissance, L. Uhland lui envoya un bouquet, attention dont il parut, selon son expression, fou de joie.

Il serait bien inutile assurément de chercher une cause singulière à la folie de Hœlderlin. Combien en est-il parmi ces poètes, surtout en Allemagne et en Angleterre, combien en pourrait-on nommer de ces intelligences qui se sont ainsi consumées en un moment dans leur propre flamme ! Il suffit de dire que la nature l’avait formé de cette molle argile qu’elle semble réserver pour ses essences les plus précieuses, qu’elle en avait fait une de ces exquises et frêles organisations que tout ébranle à l’excès, le bien comme le mal. Ses malheurs ne sont point d’une espèce bien extraordinaire ni qui dépasse les forces humaines ; et les compensations ne lui ont pas manqué. Ce qu’il faut cependant remarquer, c’est que le plus réel de ses malheurs fut peut-être celui qu’il s’était forgé lui-même, et qui peut paraître le plus inconcevable. Tourmenté d’un vague besoin d’héroïsme et condamné à vivre dans un temps de servitude et d’inaction, il s’était attaché au rêve, d’une république idéale, dont il salua l’ombre avec ardeur quand elle lui apparut en France, et qu’il alla chercher ensuite dans la Grèce ancienne. Là seulement, sur cette terre sacrée où il voit s’épanouir entrelacés le beau et le divin, il trouve de quoi satisfaire ses besoins philosophiques, ses aspirations morales, son amour de l’art. Au lieu d’une admiration mesurée, il s’abandonne à des regrets maladifs qui le désenchantent du monde actuel et lui en dérobent les ressources. Il y a en lui comme le sentiment d’une énergie captive, que l’obstacle invisible surexcite jusqu’au délire, qui rugit et tournoie dans sa cage jusqu’à ce qu’elle la brise. De là dans sa vie ce long malaise qui troubla par degrés l’équilibre de ses facultés, et dont la folie ne fut que le dernier terme.

II

Dans cet éparpillement des activités et des fonctions humaines qui caractérise éminemment la société moderne, il n’y a pas d’opposition plus forte que celle qui coupe pour ainsi dire la pensée en deux, et qui met d’un côté les hommes d’imagination, de l’autre les hommes de réflexion. La poésie philosophique où ces deux facultés s’amusent étroitement n’est pas inconnue en France : les Méditations et les Harmonies de Lamartine, beaucoup de poésies de Victor Hugo depuis les Feuilles d’automne jusqu’aux Contemplations, quelques-unes des pièces les plus célèbres d’Alfred de Musset, offrent de beaux exemples de cette poésie qui roule sur le grand mystère des choses. On verra cependant, si l’on y regarde de près, que ce qu’elles contiennent de philosophie ne procède pas d’une pensée qui se soit d’abord rendu d’elle-même un compte sévère, et qui soit en état de résister à l’examen de ceux qui cherchent avant tout la vérité. Aussi n’avons-nous rien d’analogue à ces poésies de Schiller qui ont pour titre la Promenade, les Artistes, la Cloche, rien qui ressemble à cette combinaison de philosophie et de lyrisme qu’on peut passer à la coupelle de la plus exacte analyse. Une telle combinaison est souvent laborieuse, l’idée et le sentiment atteignent rarement et n’atteignent jamais sans effort ce point où ils coïncident et se fondent dans l’expression poétique ; il faut pour y arriver une pensée puissante avec la vigueur d’une imagination toujours maîtresse d’elle-même.

Hœlderlin ne se crut pas incapable de cet effort où le génie de Schiller avait failli s’épuiser. On a vu la curiosité philosophique et la poésie marcher constamment chez lui du même pas. Peut-être n’est-ce qu’en Allemagne que se puisse rencontrer au même degré cette intime union de la réflexion abstraite avec l’enthousiasme lyrique. Goethe, si bon juge qu’il fût, se méprenait assurément sur la nature du talent d’Hœlderlin en lui conseillant de l’appliquer à des sujets empruntés à la vie réelle ; il se méprenait, dis-je, à moins qu’avec sa pénétration de froid observateur et sa profonde sagesse pratique il n’eût vu en lui un esprit en péril prêt à se perdre dans l’abîme tumultueux de ses rêves. Il est certain que le génie d’Hœlderlin était impérieusement lyrique. Il ne cherchait pas même un point d’appui dans les accidens de la vie ordinaire ; la pensée, la philosophie, les souvenirs antiques, les sciences même, telles que l’astronomie et la botanique, c’est à cela qu’il demandait de soutenir son essor. Sa poésie s’élance d’un jet à des hauteurs souvent sublimes, mais elle s’élance du fond de son âme et en épuise la sève, montant toujours jusqu’à ce que sa tête, épanouie dans le ciel, trop pesante pour la frêle tige qui la porte, s’incline et retombe.

Le roman d’Hypérion est une œuvre essentiellement lyrique. Il appartient à la grande famille moderne d’Obermann, de Jacopo Ortis et de Lélia, à cette classe de romans où l’action, sans être nulle, est tout intérieure et se réduit presque à un douloureux dialogue entre le héros et cet autre mystérieux personnage qui s’appelle le destin ou la nature des choses, à une lutte solitaire de la pensée livrée au doute contre les énigmes de la société et de la vie. La forme fragmentaire et personnelle de tous ces romans manifeste, à ne point s’y méprendre, le caractère qui leur est commun. On les a plus d’une fois considérés comme procédant de Werther en ligne directe ; on ne s’est pas assez souvenu qu’entre cet ouvrage et ceux dont nous parlons il y a l’abîme d’une révolution. Qu’on ne s’arrête pas en effet aux analogies extérieures, et l’on découvre aussitôt la différence qui sépare le héros de Goethe de ceux qu’on rattache à lui. Nature ombrageuse et contemplative, Werther, fatigué avant de connaître l’action et même de la soupçonner, se plaint de la destinée sans avoir contre elle de grief positif à élever. Vingt-cinq ou trente ans plus tard, quelle différence ! et si les héros de Hœlderlin, de Senancour et d’Ugo Foscolo se montrent comme Werther enclins au découragement, combien ce découragement est plus justifié ! Ils viennent d’assister au cataclysme d’un monde ; la plus colossale entreprise que l’orgueil humain pût rêver à échoué sous leurs yeux ; la société s’est entr’ouverte, et une lueur sinistre en a éclairé les profondeurs, montrant aux regards les maux qui la travaillent, les problèmes qui la tourmentent, les contradictions qui la rongent ; la mince pellicule qui sépare la réalité du néant a été crevée, et la stérilité des volontés humaines est apparue dans tout son jour. L’action que Werther n’a point connue, Obermann, Jacopo Ortis et Hypérion ont pu y prendre part, et l’action les a déçus. Après une lutte de géans, ils ont vu toute société dissoute, l’individu laissé à son isolement, à sa faiblesse, au sentiment amer de ses efforts avortés. L’échec de la révolution, tel qu’on pouvait se l’imaginer au commencement de ce siècle, n’était pas seulement la condamnation du monde par la philosophie, il était la condamnation de la philosophie elle-même, l’arrêt porté contre la pensée et la volonté de l’homme, également convaincues d’impuissance. On conçoit les lamentations de ces grands désabusés, leur amertume, leurs ressentimens contre l’action, leur ardeur à se jeter dans le sein de la nature paisible et muette. Du reste le monde nouveau qui leur a manqué et à la recherche duquel ils se sont perdus est parfois assez indistinct. Jacopo Ortis est moins vague à cet égard que ne l’est Obermann ; mais Hypérion, malgré la poésie des sentimens et du style, les dépasse l’un et l’autre en précision : rien de plus nettement déterminé que l’idéal au nom duquel il rompt avec le monde actuel. S’il commence et finit par le découragement, ce n’est point chez lui langueur incurable d’une organisation qui n’aurait pu vivre dans aucune condition. Nous savons à merveille quelle société lui aurait convenu ; Hypérion n’est qu’un Grec dépaysé, atteint de la nostalgie du paganisme.

Cette différence en a produit une essentielle dans la conception du roman. Dans Jacopo Ortis comme dans Obermann, le romancier et son héros sont contemporains et compatriotes, ce qui a permis de ne voir sous le nom de celui-ci que les sentimens et l’histoire de celui-là. Pour rendre naturel ce singulier amour de la Grèce républicaine, Hœlderlin a dû le confondre avec le sentiment patriotique, et il a choisi pour héros non point un Allemand, mais un Grec. Tout se passe dans des localités dont les noms immortels évoquent à chaque pas les souvenirs de l’héroïsme antique, parmi des ruines si vivantes qu’elles semblent abriter un monde de demi-dieux assoupis, prêts à se lever au premier appel. Nous sommes transportés vers l’année 1770, à l’époque où la grande Catherine, avide de couvrir de quelque gloire le crime de son avènement, excitée par les jeunes favoris qu’amène ce nouveau règne, s’aidant des manœuvres du Thessalien Gregori Papapoulo, met à profit les mécontentemens des Grecs et fait briller à leurs yeux l’espoir d’une prochaine délivrance. C’est le temps de cette insurrection ensanglantée par des massacres, — glorifiée par quelques beaux faits d’armes, souillée par des crimes, qui eut pour dénoûment la retraite précipitée des Russes et la dévastation de la Morée, livrée aux Albanais. Hypérion est un des insurgés. Initié dès l’enfance aux héroïques traditions de la Grèce ancienne, il a jugé de bonne heure à cette lumière le monde et la vie modernes. De cette comparaison est né en son âme un désenchantement précoce, qui assombrit tout à ses yeux, et il a contracté, à force de se replier sur lui-même, une disposition à se préoccuper des mystères de l’existence qui est moins peut-être d’un fils des pallikares du XVIIIe siècle que d’un Allemand du XIXe. Tandis qu’il promène de lieu en lieu son inquiétude, se nourrissant partout des souvenirs fabuleux, il rencontre dans une course sur les côtes de l’Asie-Mineure un homme, Alabanda, vers qui l’entraînent d’irrésistibles sympathies. Beau, mûri par les épreuves, savant dans les choses de la vie, cet homme bientôt le captive en se montrant à lui tourmenté des mêmes désirs et des mêmes pensées, épris du même amour pour la grandeur morale, dévoré des mêmes souffrances à la vue de la patrie asservie. Ils se jurent solennellement une amitié sans réserve, à la manière antique. Déjà ils sont devenus inséparables, lorsqu’un jour Hypérion rencontre chez Alabanda des hommes que celui-ci lui présente comme ses amis ; leur air mystérieux, leurs discours empreints d’une ironie glaciale, faite pour flétrir la foi dans le cœur d’Hypérion, alarment son amitié ; il interroge Alabanda, qui élude ses questions ou n’y répond que par des moqueries légères, puis par un silence injurieux. Cette réserve, qu’Hypérion prend pour une indigne défiance, amène une rupture, et les deux amis se séparent en échangeant pour adieux des paroles de colère et de dédain : déception cruelle, qui allait plonger Hypérion dans une incurable mélancolie, si dans l’île de Kalaurée il n’eût rencontré Diotime. Diotime est la sérénité, la beauté, la grâce, elle est aussi la pudeur et l’enthousiasme ; aux séductions de la Vénus Anadyomène elle unit la majesté sainte de la Panagia. Ils s’aiment bientôt d’un amour où l’intelligence a autant de part que le cœur, et dans cet amour de la beauté, unique débris échappé au naufrage de la vie antique, Hypérion retrouve le calme et le bonheur. Tout à coup il reçoit d’Alabanda, enrôlé depuis longtemps dans une société qui lui faisait du secret une loi inviolable, la nouvelle que l’heure du réveil va sonner, que la délivrance se prépare ; le moment est venu pour ceux dont le cœur palpite encore, de paraître et d’agir. Hypérion n’hésite pas, il obéit sans réplique à cette sommation de l’amitié retrouvée, il s’arrache aux enchantemens de Kalaurée, aux entretiens de Diotime, et bientôt dans les champs de la Morée il combat contre les barbares. Après l’horrible prise de Misitra, désespéré de voir la sainte cause de la patrie souillée par les excès de ceux qui la soutiennent, il prend la résolution de se faire tuer dans le prochain combat. Il n’est que blessé, et, rappelé à la vie par le dévouement d’Alabanda, il est sur le point d’aller rejoindre Diotime, lorsqu’il apprend qu’elle a succombé à sa douleur. Sans patrie et sans amour, il embrasse l’exil et va cacher son désespoir parmi les nations du nord.

Dans ce livre, éclatant de couleurs et plein de juvéniles élans, où des pensées profondes apparaissent à travers la transparence cristalline et les nuances irisées d’un style ravissant, on voit se croiser les inspirations les plus contraires, l’idéalisme de Jean-Paul et la tension surhumaine des héros de Plutarque. Hœlderlin a entassé dans cette encyclopédie sentimentale, pêle-mêle avec les passions qu’il a connues ou rêvées, ses interprétations de la nature, sa philosophie de la vie universelle et de l’histoire, ses visions d’une fraternité cosmopolite, par-dessus tout son admiration pour l’hellénisme. Si son âme est pénétrée de toutes les aspirations modernes, la simplicité de ressorts et l’énergie active de l’âme antique n’en est pas moins l’objet de ses regrets ; son langage a souvent le ton d’une diatribe contre le monde actuel, mais il respire toujours le culte d’une vie plus complète, que la Grèce a connue. La grande douleur d’Hypérion est de vivre avec sa foi dans un monde en proie à un scepticisme latent, et qui ne comprend plus rien à tout ce qui est héroïque. « De grandes actions, s’écrie quelque part un des personnages, racontées à un peuple sans noblesse, c’est un coup frappé sur le crâne desséché d’un squelette, et de grandes paroles, quand elles n’ont pas d’écho dans de grands cœurs, sont comme la feuille morte qui se traîne en bruissant sur la fange du chemin. »

En face de ce monde incroyant, où les accens de l’âme inspirée s’éteignent sans écho, où il n’y a place que pour l’action réglée et machinale, Hœlderlin voit surgir dans sa pensée la société grecque, prompte à l’admiration, sensible au beau, ouvrant ses temples aux grands noms, dans laquelle toute action retentit en poèmes, se fixe à jamais dans le marbre, s’embellit d’un reflet immortel dans les œuvres de l’art, a la beauté pour inspiratrice et pour récompense. Il y a là, selon Hœlderlin, un principe de vie qui a donné chez les Grecs son fruit le plus parfait et ne nous a été transmis qu’épuisé pour toujours. De là mille aperçus pleins de hardiesse sur l’histoire, sur les institutions sociales, sur la nature humaine. Il ne serait pas impossible d’en dégager avec un degré suffisant de netteté la pensée génératrice de la première philosophie de Schelling, celle d’un principe qui se développe à la fois dans la nature et dans la pensée, et qu’on ne saisit dans sa plénitude qu’en l’élevant au-dessus de ces deux aspects partiels de son développement. On y trouverait aussi, rencontre non moins curieuse, les idées élémentaires que Hegel a déroulées plus tard dans l’Esthétique, la Philosophie de la religion et la Philosophie de l’histoire. Un soir, en face des ruines d’Athènes baignées dans les lueurs du couchant, Hypérion ranime pour un instant le peuple athénien, interprète privilégié de l’harmonie éternelle, et il traduit le principe qui a engendré ses arts et sa religion dans ces pensées d’une forme presque sibylline :

« Le premier-né de la beauté est l’art ; dans l’art, l’homme se rajeunit et se reflète : il veut se sentir lui-même, et, c’est pourquoi il pose en face de lui sa propre beauté. C’est ainsi qu’il s’est donné des dieux, car au commencement l’homme et les dieux étaient un, puisque déjà, quoique inconnue à elle-même, la beauté éternelle existait. — Je profère des mystères, mais ils sont. — La seconde fille de la beauté est la religion, car l’amour de la beauté est religion. Le sage aime en elle-même la beauté infinie, universelle ; le peuple aime les enfans de la beauté, les dieux, qui lui apparaissent dans leurs formes variées. Sans cet amour de la beauté, sans cette religion, tout état est un squelette inanimé, toute pensée, toute action est un arbre découronné, une colonne dont le chapiteau est tombé. » Pour combler le vide fait par l’absence des dieux en exil, pour animer la nature, pour remplacer l’art chassé de la vie, pour tenir lieu de patrie, l’homme n’a plus que l’amour, ressource précaire qui lui manque souvent et qui le trahit de bonne heure. Les promesses de l’amour ne suffisent pas à consoler le désespoir d’Hypérion, désespoir réel, désespoir d’un homme entraîné par le torrent des siècles loin d’une Ithaque à jamais regrettée, vers laquelle il tend vainement les bras et qui se perd dans la brume. Ce désespoir longtemps contenu finit par s’exhaler en colères violentes ; le masque tombe et le poète apparaît à la place du héros, quand les hasards de l’exil amènent celui-ci chez les Allemands. Qu’on se figure l’Allemagne de 1798, d’autant plus humiliée de son abaissement réel que déjà les esprits s’y sont élevés plus haut, inerte et divisée, tandis que l’agitation héroïque de ses voisins ébranle le monde ; qu’on se la figure coupée en petites souverainetés où l’oppression est à la fois accablante et ridicule, où un horizon infranchissable borne les regards, où les hommes sont séparés par les mille barrières du rang, de la profession, de la culture. On comprendra qu’à côté de la sérénité d’un Goethe il y eût place alors pour des sentimens comme ceux qui poussèrent le noble G. Forster à renier sa patrie et à adopter la France. On concevra qu’Hypérion, obligé de se consoler dans la société d’un tel peuple, laisse échapper un cri comme celui-ci :

« Barbares dès l’origine, devenus plus barbares à force d’étude, de science et même de religion, profondément incapables d’un sentiment divin, perdus jusqu’au cœur pour les Grâces sacrées, également blessans pour toute âme bien faite par l’emphase et par la pauvreté, rendant un son aussi faux et aussi sourd que les têts d’un vase brisé, — tels étaient ces consolateurs.

« Cette parole est dure, elle m’échappe parce qu’elle est vraie ; je ne saurais imaginer de peuple plus mutilé que les Allemands. Tu vois chez eux des artisans, mais point d’hommes ; des prêtres, mais point d’hommes ; des maîtres et des valets, de jeunes fous et des gens posés, mais point d’hommes. — N’est-ce pas comme un champ de bataille où gisent, épars et séparés l’un de l’autre, des mains, des bras, des membres, tandis que le sang de la vie s’écoule et se perd dans le sable ? »

Plus tard un sentiment analogue, quoique tempéré cette fois par une lointaine espérance, lui inspirait ces strophes mordantes :

« Ne riez pas de l’enfant qui, avec un fouet et des éperons — sur son cheval de bois, se croit courageux et grand, — car vous, Allemands, vous êtes aussi — pleins de pensées et pauvres d’action. — Ou bien le fait, comme le rayon sort du nuage, — sortira-t-il enfin de la pensée ? — Les livres vont-ils prendre vie ? — Ô mes amis, démentez-moi, — faites-moi repentir de ma calomnie. »

Hœlderlin souffre déjà de cette fatigue de la spéculation qui se manifestera plus tard si hautement, de cette impatience de toucher terre qui provoqua, vers 1840, l’explosion belliqueuse des Freiligrath, des Herwegh et de tant d’autres poètes. L’action à tout prix, c’est ce qu’appelait Hœlderlin en termes si amers, et c’est le même besoin, irrité jusqu’à l’aveuglement, qui a précipité les Allemands tête baissée à la suite du premier venu qui s’est chargé de l’assouvir.

Une pensée en apparence toute contraire, mais identique au fond, préside à sa tragédie de la Mort d’Empédocle, où il montre le philosophe en butte à la haine des chefs du peuple, se dérobant par une mort volontaire aux injustices et aux superstitions sociales. Il semble qu’ici, bien loin de glorifier l’action, Hœlderlin ait voulu mettre en lumière le conflit naturel du génie contemplatif et du génie politique, cet antagonisme présenté sous de si vives couleurs dans plusieurs dialogues de Platon, si souvent repris dans la suite, et qu’Alfred de Vigny a reproduit de nos jours en exagérant les incompatibilités naturelles du poète et de l’homme d’état. Hœlderlin montre bien l’humiliante victoire de l’habileté subalterne et du savoir-faire sans scrupules sur la vraie sagesse ; il ne conclut pas pour cela au dédain de l’action ; il célèbre seulement la lutte hardie et finalement impuissante d’un idéal social et religieux, représenté par le poète, le philosophe et le réformateur politique confondus dans le même homme, contre les tyrannies de la tradition historique. C’est la même idée sans doute qui le préoccupait lorsqu’il avait songé à mettre sur le théâtre Socrate, puis Agis, roi de Sparte. Tous deux représentent aussi sous des formes différentes l’idée d’une rénovation sociale, et tous deux succombent, après d’inutiles efforts, sous le poids des servitudes intellectuelles et politiques de leur temps. C’est un choix assez bizarre au premier coup d’œil que celui d’un sujet qui, malgré l’éclat légendaire dont la vie et la mort d’Empédocle ont été de bonne heure entourées, n’offre au poète aucun élément dramatique. La tragédie en effet se déroule tout entière dans une sphère de sentimens et d’idées qui n’ont rien à démêler avec le théâtre et sont à peu près inaccessibles à la foule : elle est purement lyrique. C’est là précisément ce qui a déterminé le choix d’Hœlderlin. Médecin, sorcier, faiseur de miracles, traînant après lui tout un peuple enchaîné à sa parole et à ses prodiges, tel apparaît Empédocle, investi de l’autorité d’un confident favori de la nature, habitent d’un monde supérieur en visite sur la terre, et qui semble, quand il se plonge dans le sein fumant de l’Etna, rentrer dans sa vraie patrie. Le poète voulait d’abord lui donner une femme et des enfans, pour faire sentir de quel poids les liens de famille pèsent sur le penseur voué par son génie à la tâche ingrate de presser de l’aiguillon de sa parole ceux qui traînent le char social et de le pousser dans de nouvelles voies. Il a fini par renoncer à le charger de ce fardeau superflu ; il le présente luttant seul contre un monde, grandi par cet isolement, mais payant par des souffrances qui ont plus d’un trait d’analogie avec la passion évangélique la rançon de sa grandeur.

Agrigente, délivrée de la tyrannie, n’a pu cependant parvenir au repos ; elle est troublée par ses prêtres, qui agitent la foule de leurs superstitions, fomentent sourdement les discordes et favorisent de coupables ambitions. Un seul homme, sans être revêtu d’aucune dignité publique, armé de la seule autorité de la sagesse, tient les ambitieux en échec et paralyse les mauvais desseins ; son œil vigilant, que n’endorment ni la flatterie ni l’intérêt, pénètre les manœuvres les plus secrètes ; sa voix les dénonce et les fait châtier avant qu’elles éclatent. Non-seulement son éloquence apaise les émotions populaires, mais il guérit les malades par sa parole, il sème partout les bienfaits ; une vertu salutaire émane de sa personne. La fille de l’archonte, qu’il a dérobée à la mort, vient pour contempler de loin, à travers les arbres qui abritent ses méditations, les traits presque divins du philosophe ; le peuple tout entier le révère comme un demi-dieu. Cette puissance du génie, d’autant plus grande qu’elle ne tient pas à des titres empruntés, émeut et rapproche dans une même haine tous ceux qui ne peuvent vivre que des erreurs publiques. Il faut qu’Empédocle périsse : n’est-il pas coupable du plus grand des crimes, celui de rappeler les esprits au sentiment de la vérité ? « L’esprit de l’homme, s’écrie un prêtre, est bienfaisant quand il tait ce qu’il faut taire ; mais, s’il met au jour le secret de son âme et publie ses dieux, il est plus funeste que le fer et le feu ; il est mortel et destructeur, le cœur téméraire qui laisse couler comme l’eau ses pensées dangereuses. » Tout à l’heure les paroles d’Empédocle, ces paroles dont les âmes s’abreuvaient avidement, transformées en poison, vont appeler sur lui la vengeance du peuple. Aux approches du danger, son âme est envahie de pressentimens que les discours du plus cher de ses disciples ne parviennent pas à calmer ; il a son agonie du jardin des Oliviers ; son cœur refroidi par l’âge n’entend plus aussi clairement la voix de la grande nature ; il se prend à douter de son œuvre et s’apprête à laisser le champ libre à ses ennemis. En effet, Hermocrate et Critias, le prêtre et l’archonte, viennent élever contre lui l’accusation fatale à tous les réformateurs, celle d’avoir trompé le peuple par des prestiges, d’avoir calomnié les dieux, de s’être donné lui-même pour un dieu. Empédocle est banni comme blasphémateur, mais il n’ira pas traîner sa vieillesse dans l’exil ; ce n’est pas Agrigente seulement qu’il va quitter. Son projet, encore secret, perce dans les paroles qu’il adresse à ses esclaves éplorés en les affranchissant, dans ses adieux à sa demeure, aux arbres de son jardin, à la nature hospitalière qui lui a si longtemps prodigué ses douceurs. Il s’éloigne enfin, et en partant il pleure sur la Sicile, comme Jésus sur Jérusalem, et voit s’élever à l’horizon lointain le jour où, de l’Afrique et de l’Italie, l’ennemi viendra ensanglanter la terre des moissons odorantes et fouler aux pieds de ses armées les raisins dorés.

Dès les premiers pas, aucune des humiliations de l’exil ne lui est épargnée ; le désert se fait autour du maudit, le voyageur évite son sentier, le berger auquel il demande un abri et un verre d’eau lui ferme sa chaumière ou s’enfuit avec horreur. Cependant le vent populaire a déjà tourné ; les Agrigentins, plus troublés qu’auparavant, ont éprouvé les effets de l’absence du grand homme ; ils ont redemandé leur bienfaiteur et leur idole. Il faut que ceux qui ont obtenu son bannissement, viennent le supplier de rentrer dans Agrigente. Le prêtre Hermocrate, couvrant d’un langage orgueilleux l’affront qu’il est obligé de dévorer, apporte à Empédocle un pardon insolent que celui-ci rejette avec mépris. La foule le presse, l’implore et lui offre enfin d’être le Numa de la cité. « Non, répond-il, le temps des rois est passé. » Et, comme le peuple s’étonne, il ajoute :

« L’aigle couve-t-il toujours ses aiglons — dans le nid ? Il en a soin lorsqu’ils sont aveugles. — Tant qu’ils sont encore nus, il abrite doucement — sous ses ailes leur vie obscure et sommeillante ; — mais dès qu’ils ont regardé la lumière du soleil, — dès que le temps a grandi leurs ailes, — il les chasse du berceau pour qu’ils volent à leur tour. — Rougissez de vouloir un roi ; vous êtes — trop vieux. Au temps de vos pères, — cela était permis ; c’est fait de vous aujourd’hui, — si vous ne savez pas vous sauver vous-mêmes. »

Quant à lui, son rôle terrestre est achevé ; il n’a plus qu’à mourir. Il apparaît bientôt sur le sommet de l’Etna. Au moment de consommer avec la nature ses noces éternelles, un enthousiasme sacré s’empare de lui, et il chante en termes magnifiques son propre épithalame. « L’heure est venue… L’Etna paternel apprête à son hôte la coupe de flamme que l’esprit intérieur remplit jusqu’aux bords ; elle est couronnée de fleurs qu’il a enfantées lui-même, la tempête souterraine s’éveille pour la fête, et, sœur de la foudre, elle envoie ses éclats jusqu’aux nuages. Je sens mon cœur gonflé de joie et d’orgueil. » Un dernier combat lui reste à livrer. Au bord du cratère surgit à sa vue un vieillard, Manès l’Égyptien, symbole des terreurs orientales, qui essaie de l’arrêter par l’épouvante ; mais il se rit de ces peurs enfantines et s’abandonne avec confiance au mystère des abîmes.

L’accent des hymnes orphiques alterné dans cette œuvre singulière avec des invectives qui rappellent celles de l’Évangile contre les pharisiens. S’il fallait la caractériser d’un mot, je l’appellerais une tragédie hiératique. L’hypocrisie sacerdotale y est démasquée, le héros succombe à l’accusation d’impiété, la puissance qu’on lui attribue et la sagesse qui fait sa force reposent, non sur le culte de la tradition, mais sur une intelligence déjà scientifique des choses, et pourtant une sorte de terreur sacrée, un sentiment de profonde adoration s’en exhalent de toutes parts. N’était que le grand art tragique de Sophocle y fait complètement défaut, j’oserais dire que la tristesse sereine d’Empédocle, sa dévotion au dieu inconnu, sa renonciation aux intérêts terrestres, l’acceptation volontaire de son malheur, l’obscurité qui couvre sa destinée finale, donnent à sa figure la majesté religieuse d’Œdipe à Colone. Le paganisme d’Hœlderlin n’est pas un paganisme alexandrin s’amusant des superstitions gracieuses de la décadence ; il tient plutôt du génie sinistre des légendes primitives et des religions de Samothrace. Il est bien curieux au surplus de voir les philosophes de la fin du XVIIIe siècle, en possession de toutes les découvertes de la science moderne, se chercher des devanciers dans l’interprétation de la nature parmi les maîtres de l’Ionie ou de la Grande-Grèce. Quoiqu’il eût fait sur la nature des choses un poème si beau qu’il le lut aux jeux olympiques, Empédocle est déjà un savant ; en opposition à la vieille religion homérique, il pratique, comme bien d’autres, l’investigation libre, et la hardiesse de ces premières spéculations, le sentiment de l’unité universelle qu’elles respirent, la réduction qu’elles essaient témérairement de tous les phénomènes à quelques principes abstraits, tout cela présente une incontestable parenté avec les idées fondamentales de la philosophie de la nature, dont Schelling exposait la première ébauche au moment même où Hœlderlin s’en faisait le prophète.

Dans le déclin des croyances qui marque le siècle dernier, on voit poindre parfois chez les plus ardens à les combattre une sorte de religion nouvelle, — celle du panthéisme. Après que les découvertes modernes ont livré à la pensée l’espace infini et manifesté l’invariabilité des lois qui régissent les choses et l’homme comme tout le reste, le divin, qu’on croyait avoir banni du monde, y rentre triomphant. On dirait chez plusieurs d’un retour tardif aux religions naturalistes de l’antiquité ; mais ce panthéisme reste dans une indétermination nécessaire. Il se détruirait en se précisant ; on reconnaît, on salue dans l’univers une force diffuse et anonyme, on n’a garde de diviniser chacun des noms différens sous lesquels on la spécifie. Hœlderlin présente le cas peut-être unique d’une intelligence moderne, initiée aux résultats généraux des sciences, dans. laquelle les forces de la nature revêtent d’elles-mêmes une personnalité absolue. Ses poésies lyriques, dont la prose française est malheureusement incapable de rendre la beauté marmoréenne et l’harmonie musicale, fournissent à cet égard un témoignage certain ; elles proclament la spontanéité de ces regrets qui donnent à Hœlderlin l’air d’un étranger parmi ses contemporains. II n’y a pas à en douter : quand il célèbre « les Forces souveraines du Ciel ; l’Océan, père antique des choses, l’Éther, âme du Monde, le Soleil, puissance sacrée qui éveille la vie, » ce ne sont point là pour lui de purs noms ou des réalités inanimées. Ces abstractions vivent, elles agissent, elles veulent, elles comprennent ; il ne leur manque, pour qu’on y reconnaisse les divinités helléniques, que les noms mythologiques et les aventures légendaires créées et développées de siècle en siècle par la tradition. L’éther, la lumière, sont des êtres bienfaisans qui parlent à l’imagination du poète, qui le pénètrent de respect et d’amour, surtout l’éther nourricier, qui nous abreuve avant même que nous touchions aux mamelles maternelles, vers lequel le brin d’herbe et le cèdre aspirent, où tous les êtres se baignent, qui épand sans mesure ses torrens inépuisables et circule dans les canaux les plus secrets de la vie.

« Favoris du ciel, les oiseaux heureux — habitent et se jouent sous les lambris éternels du père. — Il y a place pour tous, il n’y a point de sentier tracé, — grands et petits se meuvent librement dans la demeure illimitée. — Ils s’ébattent sur ma tête, et, gonflé d’un désir impatient, — mon cœur s’élance vers eux ; la patrie hospitalière — m’appelle de loin ; je voudrais gravir — les sommets des Alpes et de là crier à l’aigle rapide — de me saisir, comme il saisit l’enfant favori de Jupiter, — et de m’emporter dans les palais de l’Éther. »

Il serait bien facile de trouver dans le rôle universel que la science actuelle reconnaît à l’éther une justification de cet enthousiasme ; mais le poète fait mieux que de prêter sa langue au savant. Ses vers ne s’adressent pas au symbole d’un agent abstrait et plus ou moins passif, ils s’adressent à une puissance vraiment divine. Comment ne pas se rappeler ici les fonctions que la mythologie prête à Jupiter et qui lui assurent le premier rang parmi les dieux, ces fonctions qui l’identifient presque avec le ciel, que la lumière inonde, et avec l’air respirable, principe de toute vie ? « Vois-tu, dit un fragment d’Euripide, cette immensité sublime de l’Éther, qui enveloppe la terre de toutes parts ? C’est là Zeus, c’est là le Dieu suprême. » Si ce qu’il y a de plus insaisissable dans la nature s’empare à ce point de la pensée d’Hoelderlin, on conçoit que des réalités bien plus concrètes s’animent dans son imagination. La planète n’est pas seulement un être organique, elle est une personne qui a ses parens, ses enfans, sa famille, qui jouit et qui souffre, qui a ses alternatives de richesse et de pauvreté. Quelque part il peint la nature polaire, la terre ensevelie sous des voiles de neige, que les chauds embrassemens de l’Olympe ne parviennent plus à réveiller. Ne rien engendrer, n’avoir rien à couver d’un soin maternel, vieillir sans se voir renaître dans des enfans, c’est la mort ; « mais un jour viendra, s’écrie-t-il comme s’il devançait certaines théories géologiques de nos jours, un jour viendra où les baisers du soleil réchaufferont tes membres, où son souffle dissipera ton sommeil glacé. Alors, pareille au grain de blé enfoui, tu briseras ta dure enveloppe, le timide bouton du monde se déroulera peu à peu, ta force longtemps épargnée se déploiera dans les pompes enflammées du printemps, les roses brilleront et la vie bouillonnera dans l’avare septentrion. » La vie végétale a part aussi à ses adorations ; il y a sous chaque écorce un dieu silencieux. Dans la plus belle peut-être de ses poésies, un poète contemporain, un des rénovateurs du genre païen, M. V. de Laprade, s’attendrit sur la mort du chêne, dont la sève ensanglante la cognée meurtrière ; mais ce qu’on sent ici, c’est l’amour druidique, des forêts profondes, et avant d’arriver au bout on voit le poète se démasquer sans le vouloir et trahir une pensée qui n’a rien de païen. Hœlderdin salue les chênes, jaloux de leur force et de leur indépendance, comme s’il reconnaissait en chacun d’eux un ami.

« Je quitte les jardins et viens à vous, fils des monts, — les jardins où vit la nature, soumise et familière, — rendant soins pour soins, compagne de l’homme industrieux. — Mais vous, arbres souverains, debout comme un peuple de Titans, — dans ce monde assujetti, vous n’appartenez qu’à vous et au ciel, — qui vous nourrit et vous éleva, et à la terre, dont vous êtes nés. — Nul de vous n’est allé à l’école des hommes ; — d’un libre et joyeux élan, vous jaillissez de vos fortes racines, — pressés et confondus ; comme l’aigle sa proie, — vous saisissez l’espace d’un bras robuste, et vers la nuée — se dresse, dans sa hauteur sereine, votre couronne illuminée. — Chacun de vous est un monde. Comme les étoiles du ciel, — vous vivez, dieux indépendans, en une libre alliance. — Si je pouvais supporter l’esclavage, je n’envierais pas — cette forêt, et je me plierais sans révolte à la vie sociale. — Ah ! si rien n’enchaînait à cette vie mon cœur, — qui ne peut se déprendre d’aimer, je voudrais demeurer parmi vous ! »

On a beaucoup parlé du paganisme de Goethe, et il y a du païen sans doute dans cet amour dominant de la beauté plastique, dans cette intelligence profonde qui ressuscite dès qu’il lui plaît les plus vieux symboles de la mythologie, dans cette grâce tranquille qui a été l’étude de toute sa vie ; il y a du païen dans cette impassibilité olympienne, bien moins réelle toutefois qu’on ne l’a dit, qui lui a été tant reprochée. Si païen qu’il soit pourtant, Goethe, amoureux des sciences, expérimentateur passionné, observateur infatigable du règne humain comme des règnes de la nature, Goethe, qui a toujours gouverné si pleinement les mouvemens de son imagination, ne s’est jamais élevé, même sous l’empire de l’illusion poétique, à cet enthousiasme qui suscite dans l’âme d’Hœlderlin la piété d’un ancien envers ses dieux. Cette étrange faculté a déconcerté Schiller et Goethe. « Il y a là plus d’histoire naturelle que de poésie, écrit Goethe à Schiller à propos de quelques pièces d’Hœlderlin. Ces morceaux me font l’effet des vieilles tentures où l’on voit les animaux rassemblés dans le paradis terrestre autour d’Adam. » Ce jugement étonne, et les meilleurs juges en Allemagne l’ont cassé depuis longtemps. Ce que Goethe appelle histoire naturelle est la métamorphose la plus hardie de la nature qu’aucun poète moderne ait osée, si toutefois il peut y avoir de l’audace à créer des dieux sans s’en douter. La place d’Hœlderlin est parmi les grands lyriques, non pas seulement de son pays, mais de tous les temps. Le lyrisme familier, celui qui se nourrit des joies, des chagrins de tous les jours et des sentimens ordinaires que la vie apporte, est commun au-delà du Rhin ; il a produit une moisson de lieds et de ballades incomparables. L’Allemagne a peu de ces lyriques dont l’enthousiasme a besoin pour s’exprimer de l’ode et de l’hymne, qui semblent faits pour promener sur le parvis des temples leurs robes à franges d’or. Hœlderlin est de ceux-là. On retrouverait bien dans ses poésies la trace des incidens de sa vie, on y pourrait découvrir comment il a aimé et souffert : depuis les murmures enchantés de l’amour naissant jusqu’aux sanglots qui accompagnent la séparation, on pourrait suivre, toutes les phases de sa passion pour Diotime ; mais ce n’est pas là-dessus qu’il faut mesurer son génie. Malgré les orages de sa vie, son inspiration atteint d’abord la majesté, ses idées revêtent comme d’elles-mêmes la pompe des rhythmes sacrés. Il est de la famille des Pindare et des Alcée, gardiens des traditions, interprètes des pensées divines, chantres des puissances d’en haut. Ce que l’âge fabuleux des héros mêlés aux hommes sur la terre encore neuve et celui des luttes entre les générations célestes sont pour les lyriques grecs, la Grèce elle-même, j’entends la Grèce historique de Périclès, l’est pour le poète allemand ; c’est son âge d’or, là se trouve pour lui le type absolu de la vie humaine. Hœlderlin est païen comme Goethe, mais dans un sens tout autrement rigoureux. Au reste il doit être mis à part et à distance égale des deux camps qui se forment dans la littérature allemande au moment où le romantisme y fait irruption et réagit contre la grande poésie humaine de Goethe et de Schiller. Hœlderlin n’est pas un peintre de l’humanité, et la réflexion domine trop chez lui pour qu’on puisse le considérer comme un classique. D’autre part, il a bien quelques-uns des traits qui distinguent les romantiques : les préoccupations religieuses et politiques ne l’abandonnent pas ; on le voit assez à cet arrêt où il proclame la déchéance définitive de la royauté et qui est comme un écho du club de Tubingue et des discours de la convention ; on le voit aussi à l’irritation d’un patriotisme humilié qui perce chez lui presque à chaque pas. Il rêve une régénération de l’Allemagne, mais il ne la rêve pas, à l’exemple des romantiques, comme une renaissance catholique et comme un retour aux gloires évanouies du saint-empire romain, il ne la rattache pas non plus aux souvenirs, déjà réveillés par Klopstock, des victoires d’Arminius sur l’envahisseur latin, qui sont devenues dans la suite le thème des déclamateurs gallophages. Au contraire il rêverait, s’il osait, cette régénération dans une résurrection du génie hellénique. Le nom de la Grèce lui arrache les accens d’un fils qui pleure sur le tombeau maternel ; il cherche à se faire illusion et à se persuader qu’elle n’est pas morte pour toujours. « Oui, s’écrie-t-il en s’adressant à la mer d’Ionie dans une belle poésie intitulée l’Archipel, tu reposes encore à l’ombre de tes montagnes comme autrefois ; tes bras toujours jeunes embrassent encore la terre bien-aimée, et de tes filles, de tes îles fleuries, aucune n’est perdue. La Crète se dresse encore ; Salamine verdit sous ses lauriers tout illuminée de rayons ; au soleil couchant, Délos élève sa tête inspirée, et Céos et Chio sont toujours couronnées de fruits… Ces compagnes célestes, les puissances suprêmes, qui, toujours tranquilles, apportent aux mortels la clarté du jour, le doux sommeil, les pressentimens secrets, les divinités sont toujours avec toi, et souvent dans le crépuscule du soir, lorsque des monts de l’Asie la lumière sacrée de la lune descend et que les étoiles se mirent dans tes flots, tu brilles toi-même d’un éclat céleste, et le chœur de tes frères d’en haut retentit dans ton sein. » La demeure seule subsiste, le génie qui l’habitait l’a désertée pour jamais. Hœlderlin le comprend, et il courbe la tête sous la volonté du grand dieu de l’hellénisme, du destin, auquel il adresse l’hymne qui ouvre son recueil.

Si un poète qu’on pourrait appeler le dernier des païens, après s’être enivré de son rêve jusqu’au délire, est mort sans avoir jamais espéré que son Atlantide surgît un jour des profondeurs du temps, il n’est pas à croire qu’aujourd’hui les plus fervens apologistes de la civilisation hellénique nourrissent une plus sérieuse illusion. Non, ces hommes d’esprit ne veulent pas repeupler l’Olympe, ils n’ont pas la ridicule fantaisie de renouveler une tentative, dans laquelle Julien, armé de la puissance impériale, a échoué voilà quinze cents ans, quand les temples étaient encore debout. Leur zèle païen est surtout un jeu poétique, car presque tous sont poètes, et leur talent, dans lequel les inquiétudes de la pensée moderne percent sous le dilettantisme grec,

Beau vase athénien, plein des fleurs de Calvaire,

selon l’expression de l’un d’eux, montre assez ce que leur culte a de factice et d’inoffensif. Que veulent-ils donc ? Relever d’un anathème de vingt siècles une religion qui a présidé à la plus belle des civilisations, justifier le merveilleux instinct qui, revêtant des formes les plus charmantes du symbole poétique l’intuition des forces naturelles, créa cette mythologie, inspiratrice des Homère et des Phidias. Depuis deux mille ans, cette mythologie a été considérée comme un mystère d’égarement intellectuel, comme un signe éclatant de la déchéance humaine. Ce culte, dont la religion nouvelle s’appropriait les débris à son insu, était traité comme une possession démoniaque, poursuivi sans relâche, et il a fini par céder aux exorcismes. Cependant, ou il faudrait dénier à la religion toute influence sociale, ce qui est impossible, ou il faut reconnaître qu’elle fait les sociétés à son image, et alors comment ne pas en appeler de ces arrêts contre une religion qui, accompagnant l’homme à chaque pas, remplissant son esprit, sanctifiant toutes ses actions, pénétrant toute sa vie, a engendré la civilisation où il s’est développé de la manière la plus complète, dans la pleine harmonie de la pensée et de l’action, de la vie personnelle et de la vie publique ? Comment ne pas voir dans cette république de dieux, où chacun a sa fonction distincte et où l’ordre résulte de la diversité, l’image de cette république morale qui maintient dans l’individu l’équilibre de toutes les forces physiques et intellectuelles sans en sacrifier aucune et de cette autre république visible, la cité, milieu nécessaire où chacun se déploie, et qui fait de tous les citoyens des parties intégrantes d’un même corps ?

Cette justification, appuyée sur tout ce qu’une érudition de plus en plus exacte et des comparaisons de plus en plus multipliées nous ont appris, est digne de notre équité historique. Il est impossible de méconnaître ce qu’elle a de fondé ; mais le moyen de s’en tenir là, de ne pas exagérer une vérité si séduisante, de ne pas se laisser prendre aux prestiges de l’imagination, qui sans le savoir embellit toujours ce qui fut aux dépens de ce qui est ? Au temps de Corneille, de Balzac et de Mlle Scudéri, la fierté romaine s’offrait comme un idéal aux regards éblouis des romanciers et des poètes, qui ne se faisaient pas faute d’y ajouter pour dernier charme la bonne grâce et la galanterie des seigneurs de la cour. Nous avons renoncé aux Romains ; portés par une admiration moins absurde et moins dangereuse, nous prenons plaisir à remonter aujourd’hui jusqu’à la Grèce ; nous opposons notre décadence à son éclatant midi, nos misères à ses vertus, notre existence appauvrie et chagrine à sa joyeuse activité. Combien la vie, telle que les exigences d’une morale sombre nous l’ont faite, attristée par une défiance perpétuelle contre tous les mouvemens de la nature, condamnée à la plus pénible tension, pour atteindre quoi ? une perfection fictive et monacale, inutile aux autres, et qui, refoulant les passions sans les dompter, ne sert souvent qu’à couvrir toutes les faiblesses d’un voile d’hypocrisie, combien cette vie ne paraît-elle pas inférieure au libre déploiement de la nature humaine sous la discipline de l’art ! Car l’art n’était pas chez les Grecs une distraction subalterne ou un luxe corrupteur ; il n’était pas appliqué seulement à la construction des temples, à la reproduction des formes humaines, à l’expression des sentimens dans la poésie, il l’était également à la conduite de l’âme, à la discipline des passions, comme au gouvernement de l’état. Il introduisait en tout et particulièrement dans l’homme la mesure, l’harmonie et le rhythme. Chez nous au contraire, la disproportion et la lutte éclatent partout, dans l’art, dans la vie, dans l’état : les chefs-d’œuvre sont des monstres, le génie est une maladie ou une mutilation, la vertu est un tour de force, le gouvernement est un mécanisme qui maintient violemment sous le même joug des atomes épars et ennemis. L’intelligence humaine est divisée contre elle-même. L’hellénisme, en remplissant l’imagination et la vie, n’en laissait pas moins la pensée sans entraves, il ne prétendait pas guider la science. Des dogmes abstraits, devant lesquels il a succombé, se dressent comme un obstacle et comme une menace à l’entrée de toutes les avenues de l’esprit. La croyance et la science ne peuvent plus coexister dans la même pensée, il faut choisir. Cette division, passant de l’intelligence individuelle dans la société, l’a scindée en deux peuples plus éloignés l’un de l’autre que ne l’étaient les Grecs et les barbares, en deux peuples qui ont cessé d’avoir mêmes dieux et même foi, et qui, vivant dans le même siècle, appartiennent pourtant à des âges différens de l’histoire ; peuples étrangers l’un à l’autre et souvent hostiles, qui se combattraient sans trêve, si une force publique qui les domine tous les deux ne les maintenait en paix en les dispensant des devoirs et des vertus du citoyen.

Voilà les argumens qu’on fait valoir pour justifier l’enthousiasme que l’hellénisme inspire, et les nouveaux païens ne m’accuseront pas, j’espère, de les atténuer. Pourquoi au surplus nierait-on que dans le cours du temps l’humanité ait subi des pertes, et que la civilisation grecque en périssant lui ait laissé quelque chose à regretter ? L’irrésistible ascendant de la Grèce sur tous ceux qui l’ont approchée où vaincue tour à tour, sur les Lydiens, les Égyptiens, les Perses, les Romains, les rapides floraisons qui se sont partout produites au moindre contact de son génie, au VIIIe siècle chez les Arabes d’Espagne comme au XVe siècle en Italie, l’admiration que nul peuple n’a pu refuser à ses chefs-d’œuvre et à ses grands hommes, tout témoigne qu’il y eut en elle quelque chose qui n’a été ni dépassé ni remplacé. Il serait inutile de le contester ; mais hâtons-nous d’ajouter qu’il n’en serait pas moins puéril de défendre contre elle la civilisation qui lui a succédé. Cette civilisation se défend elle-même assez par ses œuvres et par sa durée. D’ailleurs on ne revient pas à la jeunesse, si sévère que soit la destinée de l’âge mûr. L’hellénisme fût-il encore mille fois plus beau, ses dieux, ses arts, sa liberté, ne renaîtront pas. Quand nous nous laissons-emporter par nos regrets vers la Grèce, nous l’abordons par ses poètes, ses artistes, ses historiens patriotes, et nous nous laissons tromper par le mensonge involontaire de tant de chefs-d’œuvre. Nous oublions l’esclavage, et nous ne voyons plus qu’une foule d’hommes choisis, qui tous participent à la beauté de leurs dieux, à la vertu de leurs héros, à l’intelligence de leurs poètes et de leurs philosophes. La vraie Grèce, avec les vulgarités et les misères qu’elle connut comme tout ce qui vit, disparaît dans les splendeurs de cette apothéose. Nous oublions malgré nous que ces cités merveilleuses ont été dans le monde une imperceptible aristocratie ; nous ne songeons pas que pour façonner cette aristocratie, pour en tirer ces types de grandeur, ces penseurs, ces artistes, ces hommes d’état, ces guerriers, il fallait que leur horizon mental et politique ne dépassât guère les limites de la cité, il fallait aussi que la partie inférieure et laborieuse de la vie fût dévolue à des races sacrifiées. Ces aristocraties ont péri ; à leur place, et formée en partie de leurs richesses, une autre civilisation s’est élevée, penchant peut-être aujourd’hui vers son déclin, qui explique assez nos tristesses. L’épanouissement de la science, l’affranchissement des masses, leur initiation à la vie morale, leur ascension vers la pensée et la liberté, leur groupement dans l’organisme de vastes sociétés fondées sur la science et le travail, tout celai commencé, par une civilisation qui semble épuisée, en recèle, une autre dont les premiers linéamens n’apparaissent pas encore d’une manière bien distincte. Cette civilisation rendra-t-elle à l’art sa prépondérance et aura-t-elle le beau pour principe en même temps que la science ? Cela est douteux. Tout porte à croire qu’avant d’aborder ces rians rivages elle aura des jours sévères à passer, la misère à réduire, la nature à connaître et à dompter, la richesse à accroître et à répartir, l’ignorance à combattre, les âmes incultes à moraliser. Dût-elle longtemps rester dans ces âpres régions avant de retrouver ce qui fait les séductions éternelles de l’hellénisme, la civilisation qui a donné à l’homme du peuple, c’est-à-dire à tous, un nom et un droit, valait la peine que l’ancienne pérît pour lui faire place.

P. Challemel-Lacour

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Ivan « dědek » Šmíd – Ivan Šmíd – Jílovice – Betlémy – Bethléem

TCHEQUIE – Česká republika
Ivan Smíd Jílovice Betlémy Bethléem Artgitato (24)
Jílovice

Ivan Smíd Jílovice Betlémy Bethléem Artgitato (25)

Ivan Smíd Jílovice Betlémy Bethléem Artgitato (20)

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Photo Jacky Lavauzelle

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Ivan « dědek » Šmíd
Ivan Šmíd
Jílovice
Ivan Smíd Jílovice Betlémy Bethléem Artgitato (23)

Betlémy
Bethléem

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Ivan « dědek » Šmíd  – Ivan Šmíd – Jílovice – Betlémy – Bethléem

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Ivan « dědek » Šmíd  – Ivan Šmíd – Jílovice – Betlémy – Bethléem


NAISSANCE DE JÉSUS.
ADORATION DES BERGERS

Par la Comtesse de Ségur

 

Le lendemain, la grand’mère trouva tous les enfants rassemblés quelque temps avant l’heure, tant ils étaient impatients de savoir ce qui allait arriver. Ils se placèrent devant elle comme la veille ; elle commença :
Peu de temps avant la naissance de Jésus, César-Auguste, Empereur de Rome et maître de la Judée, ordonna qu’on fit le compte de tous les habitants des terres qui lui étaient soumises. Cyrinus, gouverneur de la Syrie, fit pour la Judée ce compte qu’on appelle dénombrement. Joseph vivait à Nazareth, ville de la Galilée ; quand il apprit l’ordre donné par César, il fut obligé d’aller se faire inscrire à Bethléem, petite ville de la Judée, près de Jérusalem, éloignée de vingt-cinq lieues de Nazareth ; c’était la patrie du Roi David et de sa famille. Il partit donc avec Marie son épouse ; le voyage fut long. Marie était fatiguée, et quand ils arrivèrent à Bethléem, ils ne trouvèrent pas de logement, parce que ce dénombrement avait fait venir beaucoup de monde dans la ville.
Ne sachant où il pourrait loger Marie, Joseph sortit de la ville, et il trouva près des portes une grotte profonde qui servait d’étable à des vaches et à des ânes. Le Roi David s’y était reposé souvent quand il était berger, car c’était là qu’il gardait ses troupeaux. Joseph arrangea dans cette étable une couche de paille pour Marie, et c’est là, dans cette étable, que Jésus vint au monde.
Il y avait dans les environs, des bergers qui gardaient les troupeaux dans la campagne de Bethléem comme au temps du Roi David, et qui veillaient chacun à leur tour, pour qu’on ne volât pas leurs troupeaux.
Tout à coup, au milieu de la nuit, vers minuit, un Ange du Seigneur leur apparut ; et ils furent enveloppés d’une lumière éblouissante, ce qui leur causa une grande frayeur. Mais l’Ange leur dit :
« Ne craignez point, car je viens vous annoncer une nouvelle qui sera pour tous une grande joie. Dans Bethléem, la ville de David, il vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. Voici à quoi vous le reconnaîtrez. Vous trouverez dans une étable un enfant enveloppé de langes et couché dans une Crèche. »
Valentine. Qu’est-ce que c’est, une crèche ?
Grand’mère. Une crèche est l’espèce de mangeoire dans laquelle on donne à manger aux bêtes de l’étable.
Jeanne. Mais le pauvre petit enfant devait être très-mal là dedans ?
Grand’mère. Oui, il était très-durement et très-mal, mais il a voulu que ce fût ainsi.
Jacques. Comment le bon Dieu, qui était son Père, qui a tout ce qu’il veut, ne lui a-t-il pas donné un beau petit lit bien chaud, dans une chambre bien jolie, au lieu de le laisser dans une vilaine crèche et dans une sale étable ?
Grand’mère. Parce que l’enfant Jésus a voulu nous faire voir par son exemple qu’il ne faut pas aimer et désirer les richesses de ce monde, et qu’on doit aimer les privations et les humiliations.
Petit-Louis. Je ne veux pas coucher dans une crèche, moi, ni dans une étable.
Grand’mère. On n’est pas obligé de coucher dans une crèche ni dans une étable, mais tout le monde est obligé de ne pas être douillet ni délicat et de ne pas trop aimer ses aises.
Henriette. Écoute, Loulou, va dans une crèche puisque le petit Jésus y a été ; tu sais bien qu’il faut l’imiter.
Petit-Louis. Et toi ?
Henriette. Non, moi pas ; je resterai avec papa et maman.
Petit-Louis. Tiens ! pourquoi cela ?
Henriette. Pour qu’ils ne soient pas seuls.
Grand’mère. Ce n’est pas gentil cela ! tu veux envoyer le pauvre Louis dans une étable, et toi tu ne veux pas y aller ; pas du tout pour que ta maman et ton papa ne soient pas seuls, mais parce que tu crains d’être mal dans l’étable.
Henriette rougit, ne répond pas et embrasse Louis, qui lui donne un petit coup de poing.
Grand’mère. Voyons, mes enfants, ne vous disputez pas et laissez-moi continuer.
L’Ange dit aux bergers comment ils reconnaîtraient le Sauveur, le Christ, le Seigneur. Au même moment, une troupe nombreuse d’Anges se joignit à celui qui parlait aux bergers ; et ils chantaient tous admirablement : « Gloire à Dieu au plus haut des Cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. »
Au bout de quelque temps, les Anges quittèrent les bergers, et les bergers se dirent les uns aux autres : « Allons à Bethléem ; allons voir ce qui est arrivé, et ce que le Seigneur vient de nous faire annoncer par ses anges. »
Ils se dépêchèrent donc d’y aller et ils trouvèrent dans l’étable Joseph et Marie, avec l’enfant Jésus enveloppé dans des langes et couché dans une crèche. En le voyant, ils l’adorèrent, et ils reconnurent la vérité de ce que leur avait dit l’Ange. Et tous ceux auxquels ils le racontèrent, admiraient ce que leur disaient les bergers.
Et Marie conservait le souvenir de ces choses et adorait Jésus dans son cœur.
Au bout de huit jours, il fallut que Joseph fît circoncire l’enfant, auquel il donna le nom de Jésus, comme l’avait commandé l’Ange Gabriel à Marie.

Comtesse de Ségur
Évangile d’une grand’mère
1865
Librairie de L. Hachette et Cie, 1867
pp. 17-20
Chapitre V

Ivan Smíd Jílovice Betlémy Bethléem Artgitato (26)

Adresa Ivan « dědek » Šmíd
Libošovice – Nepřívěc č.p. 9
507 45  Mladějov v Čechách
http://www.smidivan.cz/

Ivan Smíd Jílovice Betlémy Bethléem Artgitato (49)

 

Real Basílica de San Francisco el Grande – Basilique de Saint-François-le-Grand – Madrid – Сан – Франциско-эль-Гранде Базилика – 旧金山昆内特拉格兰教堂

Madrid – Мадрид – 马德里
Basilique de Saint-François-le-Grand
Real Basílica de San Francisco el Grande

Basilica San Francisco el grande Basilique saint François Madrid Artgitato (9)
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Madrid Blason Artgitato  Madrid L'Ours & L'arbousier Artgitato La estatua del oso y del madroño

Photo Jacky Lavauzelle
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Madrid Drapeau Artgitato


Real Basílica
de San Francisco el Grande MADRID
Basilique de Saint-François-le-Grand
Сан – Франциско-эль-Гранде Базилика
旧金山昆内特拉格兰教堂

 

Real Basílica de San Francisco el Grande

 Basilica San Francisco el grande Basilique saint François Madrid Artgitato (1)

Basilica San Francisco el grande Basilique saint François Madrid Artgitato (2)

San Simón & San Felipe
saint Simon & saint Philippe

« Simon et Jude parcoururent ensuite plusieurs villes de Perse, pour y prêcher la religion de Jésus-Christ. Les deux magiciens les ayant précédés dans une de ces villes, ameutèrent le peuple par leurs mensonges. Simon fut traîné devant l’image du soleil, et Jude devant celle de la lune, pour offrir de l’encens à ces divinités.
Au lieu d’obéir, les Apôtres brisèrent ces idoles, en invoquant le nom de Jésus-Christ. Les prêtres, furieux, les firent mourir cruellement. Saint Simon fut scié en deux, et saint Jude, après avoir subi plusieurs tortures cruelles, eut la tête tranchée.
Dieu ne laissa pas leur mort sans punition ; car à l’heure même, bien que le temps fût très-calme, il s’éleva une si terrible tempête, que les temples des faux Dieux furent renversés, leurs images réduites en poussière ; les deux magiciens et un grand nombre de païens furent brûlés par le feu du ciel, ou écrasés sous les ruines de leurs temples. »

 Comtesse de Ségur
Les Actes des Apôtres (1866)
Librairie de L. Hachette et Cie, 1867
pp. 262-266
LXVIII-SAINT SIMON ET SAINT JUDE, APÔTRES ET MARTYRS

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saint Philippe

« Saint Philippe, après avoir converti beaucoup d’âmes en Asie Mineure, passa en Scythie, où il resta plusieurs années et convertit un grand nombre de païens. Puis il revint en Phrygie.
Étant entré dans un temple, à Hierapolis, il y trouva une vipère monstrueuse que le peuple adorait. Le saint Apôtre se jeta à genoux et pria le Seigneur d’ouvrir les yeux de ce pauvre peuple et de le délivrer de la puissance du démon.
Sa prière fut exaucée, car la vipère poussa un sifflement horrible et mourut aussitôt. Le peuple, frappé de ce miracle, écouta la parole de Philippe et demanda le baptême.
Les prêtres et les magistrats de la ville, ne pouvant souffrir un pareil changement, qui les privait des riches offrandes qu’on offrait à la vipère, se saisirent de Philippe ; ils le fouettèrent cruellement, le crucifièrent, et, pendant qu’il était sur la croix, ils l’assommèrent à coups de pierres, craignant que ses paroles ne convertissent la foule qui assistait à ce sanglant spectacle.
Mais Dieu fit voir combien ce crime lui faisait horreur. Un tremblement de terre épouvantable fit tomber les plus beaux et les plus importants monuments de la ville. La terre s’entr’ouvrit sous les pieds des prêtres et des magistrats et les engloutit dans un abîme qui se referma immédiatement après.
Les idolâtres, effrayés de ce prodige, permirent aux nouveaux convertis de détacher le saint Apôtre. Mais lui, voulant mourir sur la croix comme son Divin Maître, leur défendit de le faire ; et après avoir prié pour ce pauvre peuple aveuglé par ses prêtres, il expira. C’était le 1er mai, en l’année 54. Quelques auteurs croient que c’était en l’année 87, et que saint Philippe avait 87 ans.
Le corps du Saint fut enlevé et enseveli par les Chrétiens. Une partie de ses ossements est à Rome, dans l’église des Saints-Apôtres, comme je vous l’ai déjà dit, le reste est à Toulouse, dans l’église de Saint-Sernin, à Troyes, à Florence. Sa tête était à Paris, à Notre-Dame, l’autre portion est à l’église de Saint-Jacques et Saint-Philippe-du-Haut-Pas.
Voilà tout ce qu’on sait sur saint Philippe. »

 Comtesse de Ségur
Les Actes des Apôtres (1866)
Librairie de L. Hachette et Cie, 1867
pp. 252-254
LXVI-SAINT PHILIPPE, APÔTRE ET MARTYR

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Real Basílica de San Francisco el Grande

Basilica San Francisco el grande Basilique saint François Madrid Artgitato (4)

San Mateo
Mateo el Evangelista
Matthieu-Lévi ou saint Matthieu

Basilica San Francisco el grande Basilique saint François Madrid Artgitato (5)

San Judas Tadeo
Judas Thaddée
« 
Saint Jude était frère de saint Jacques le Mineur, et comme lui, cousin de Notre-Seigneur. Son vrai nom était Judas ; on l’appelait aussi Thadée, comme on le voit dans les Évangiles de saint Matthieu et de saint Marc. Pour ne pas le confondre avec Judas Iscariote, le traître, on l’appelle communément Jude ou Thadée. Quand les apôtres se séparèrent, après la Pentecôte, Simon et Jude partirent : le premier, pour l’Égypte, le second, pour la Mésopotamie, province de l’Asie. Quelques auteurs assurent que saint Simon quitta l’Égypte pour aller prêcher la foi dans toute l’Afrique et puis dans l’Angleterre ou Grande-Bretagne, et que saint Jude alla dans l’Arabie. Ensuite tous deux retournèrent en Perse, où les Juifs avaient été jadis emmenés en captivité. On ne sait aucun détail certain sur leur Apostolat dans l’Asie. On raconte qu’à leur arrivée en Perse, dans le camp de Baradach qui marchait avec une nombreuse armée contre les Indiens, toutes les idoles devinrent muettes. »

 Comtesse de Ségur
Les Actes des Apôtres (1866)
Librairie de L. Hachette et Cie, 1867
pp. 262-266
LXVIII-SAINT SIMON ET SAINT JUDE, APÔTRES ET MARTYRS

Basilica San Francisco el grande Basilique saint François Madrid Artgitato (6) Basilica San Francisco el grande Basilique saint François Madrid Artgitato (7) Basilica San Francisco el grande Basilique saint François Madrid Artgitato (8)  Basilica San Francisco el grande Basilique saint François Madrid Artgitato (11)Intérieur de la coupole
 Real Basílica de San Francisco el Grande
Basilica San Francisco el grande Basilique saint François Madrid Artgitato (13)

Intérieur de la coupole Real Basílica de San Francisco el Grande

Basilica San Francisco el grande Basilique saint François Madrid Artgitato (14) Basilica San Francisco el grande Basilique saint François Madrid Artgitato (16)

Saint André
San Andres

« Le martyre de saint André nous a été raconté par des prêtres et des diacres de Grèce et d’Asie, témoins oculaires de ses derniers instants.
I. Saint André et quelques autres disciples furent appelés par le Seigneur à trois reprises successives. La première fois, le Seigneur les appela à sa connaissance. André était un jour auprès de son maître Jean, lorsque celui-ci s’écria : « Voici venir l’Agneau de Dieu… etc. » Et aussitôt André alla rejoindre Jésus, et resta près de lui toute une journée. Il amena aussi à Jésus son frère Simon, l’ayant rencontré sur son chemin. Puis, le jour suivant, il revint à son métier, qui était de pêcher le poisson. Mais, quelque temps après, Jésus l’appela à sa familiarité. Étant venu, avec une grande foule, au bord du lac de Génésareth, que l’on appelle aussi mer de Galilée, il entra dans la barque de Simon et d’André, et prit une masse énorme de poisson. Alors André appela Jacques et Jean, qui étaient dans une autre barque ; et ils suivirent le Seigneur : après quoi, de nouveau, ils revinrent à leur métier. Mais bientôt le Seigneur les appela une troisième fois, et cette fois à son discipulat. Se promenant un jour sur les bords du même lac, où André et ses compagnons étaient occupés à pêcher, il leur fit signe de jeter leurs filets, en leur disant : « Suivez-moi, je vous ferai pêcheurs d’hommes ! » Et ils le suivirent, et jamais plus ils ne revinrent à leur métier de pêcheurs. Une quatrième fois encore, du reste, le Seigneur appela André ; ce fut, cette fois, à son apostolat, ainsi que le raconte l’évangéliste saint Marc, en son chapitre troisième. Il appela ceux qu’il s’était choisis, et ils vinrent à lui, et il fit en sorte qu’ils fussent au nombre de douze.
Après l’ascension du Seigneur, les apôtres s’étant séparés, André alla pêcher en Scythie, et Matthieu en Éthiopie. Or les Éthiopiens, refusant d’admettre la prédication de Matthieu, lui arrachèrent les yeux, le lièrent de chaînes, et le jetèrent en prison, avec l’intention de le mettre à mort peu de jours après. Alors un ange apparut à saint André, et lui enjoignit de se rendre en Éthiopie auprès de saint Matthieu. Saint André ayant répondu qu’il ne connaissait pas le chemin, l’ange lui ordonna d’aller au bord de la mer, et, là, d’entrer dans le premier vaisseau qu’il rencontrerait. C’est ce que s’empressa de faire André ; et le vaisseau ne tarda pas à le conduire, avec un vent favorable, jusqu’à la ville où était saint Matthieu. Puis, sous la garde de l’ange, il pénétra dans la prison de l’évangéliste, et, à sa vue, pleura beaucoup et pria. Et voici que le Seigneur, à sa demande, rendit à Matthieu le bienfait de la vue, dont l’avait privé la cruauté des infidèles. Et Matthieu sortit de sa prison, et se rendit à Antioche. Mais André, au contraire, resta en Éthiopie, où les habitants, furieux de l’évasion de son ami, s’emparèrent de lui et le traînèrent par les places, les mains liées. Son sang coulait en abondance : et lui, cependant, il ne cessait pas de prier Dieu pour ses persécuteurs, de telle sorte qu’il finit par les convertir. Et c’est après cela qu’il partit pour la Grèce. – Voilà, du moins, ce que l’on raconte ; mais j’ai, quant à moi, beaucoup de peine à y croire : car le fait de la délivrance et de la guérison de saint Matthieu par saint André impliquerait, – chose bien peu vraisemblable, – que ce grand évangéliste n’aurait pu obtenir, par lui-même ; ce que son frère André aurait si facilement obtenu pour lui. »

 

Basilica San Francisco el grande Basilique saint François Madrid Artgitato (17) Basilica San Francisco el grande Basilique saint François Madrid Artgitato (18) Basilica San Francisco el grande Basilique saint François Madrid Artgitato (19)

Real Basílica de San Francisco el Grande Basilica San Francisco el grande Basilique saint François Madrid Artgitato (20)

saint Thomas
Santo Tomás

« Dans sa Vie et mort des Saints, Isidore dit de saint Thomas : « Thomas, disciple du Christ, et qui ressemblait au Sauveur, fut incrédule en entendant, mais crut dès qu’il vit. Il prêcha l’Évangile aux Parthes, aux Mèdes, aux Perses, aux Hircaniens, et aux habitants de la Bactriane. Abordant à la plage de l’Orient et pénétrant jusqu’aux nations de l’intérieur, il y poursuivit sa prédication jusqu’au jour de son martyre. Il mourut transpercé d’un coup de lance. » Et Chrysostome dit aussi que Thomas parvint jusqu’aux régions des Rois Mages, qui jadis étaient venus adorer le Christ, qu’il les baptisa, et fit d’eux des soutiens de la foi. chrétienne. »

Jacques de Voragine
La Légende dorée (1261-1266)
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin et Cie, 1910 – pp. 31-37
V SAINT THOMAS, APÔTRE

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Real Basílica de San Francisco el Grande

VILLA BORGHESE : FONTANA DEL MOSE & ORLOGIO AD ACQUA – LA FONTAINE DE MOÏSE et L’HORLOGE D’EAU DU PINCIO

ROME – ROMA
LA VILLA BORGHESE

Armoirie de Rome

 Photos  Jacky Lavauzelle

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Flag_of_Lazio

FONTANA DEL MOSE
LA FONTAINE DE MOÏSE
1868
L’HORLOGE D’EAU DU PINCIO
ORLOGIO AD ACQUA
L’Idrocronometro
L’Hydro Chronomètre du Pincio

architettura meccanica
architecture mécanique

Fontaine réalisée par Ascanio Brazza
Fontana fatta da Ascanio Brazzà
et inaugurée en 1868
ed inaugurata nel 1868

Fontana del Mose - Fontaine de Moïse - Villa Borghese - artgitato 2

L’Idrocronometro
L’idrocronometro del Pincio
hydro chronometer – hydro chronomètre

L’orologio ad acqua
L’Horloge d’eau

inventato da padre Giovan Battista Embriaco
inventée par le Père Jean-Baptiste Embriaco
1867
presentato all’Esposizione Universale di Parigi
Présentée à l’Exposition Universelle de Paris

 

Fontana del Mose - Fontaine de Moïse - Villa Borghese - artgitato 3 Fontana del Mose - Fontaine de Moïse - Villa Borghese - artgitato 4 Fontana del Mose - Fontaine de Moïse - Villa Borghese - artgitato 5 Fontana del Mose - Fontaine de Moïse - Villa Borghese - artgitato

EMPIFFREZ-VOUS !- Poésie Turque TEVFIK FIKRET – han-ı yağma

TURQUIE – Türkiye
LITTERATURE TURQUE
Tevfik Fikret Şiirleri

Tevfik Fikret Poesie Artgitato Traduction Poèmes

 Poésie TurqueTurkish poetry
Türk edebiyatı –  Türk şiiri

Blason

Blason de l’Empire Ottoman

Tevfik Fikret
[1867-1915]
Türk şairi –  Poète Turc

Tevfik Fikret

han-ı yağma

Empiffrez-vous !

Traduction Jacky Lavauzelle

Bu sofracık, efendiler – ki iltikaama muntazır
Ce festin, Messieurs- qui vous attend
Huzurunuzda titriyor – bu milletin hayatıdır;
Qui s’impatiente de votre présence – qui est la vie de la nation ;
Bu milletin ki mustarip, bu milletin ki muhtazır!
De cette nation qui souffre, que cette nation qui meurt !
Fakat sakın çekinmeyin, yiyin, yutun hapır hapır…
Mais ne vous retenez pas, mangez, avalez autant que vous pourrez…

**

Yiyin efendiler yiyin, bu han-ı iştiha sizin,
Empiffrez-vous ! cette auberge ouvre grand ses portes,
Doyunca, tıksırınca, çatlayıncaya kadar yiyin!
Remplissez-vous jusqu’à vomir, bouffez jusqu’à l’explosion!

**

Efendiler pek açsınız, bu çehrenizde bellidir
Vous êtes nombreux, messieurs, qui semblez affamés, cela se lit évidemment sur votre visage
Yiyin, yemezseniz bugün, yarın kalır mı kim bilir?
Mangez, car si vous ne mangez pas aujourd’hui, demain qui sait ce qui restera ?
Bu nadi-i niam, bakın kudumunuzla müftehir!
Ces mets affriolants, regardez-les au son de votre darbouka !
Bu hakkıdır gazanızın, evet, o hak da elde bir…
Ceci vous revient, oui, vous les méritez …

**

Yiyin efendiler yiyin, bu han-ı iştiha sizin,
 Empiffrez-vous, cette auberge ouvre grand ses portes,
Doyunca, tıksırınca, çatlayıncaya kadar yiyin!
Remplissez-vous jusqu’à vomir, bouffez jusqu’à l’explosion!

**

Bütün bu nazlı beylerin ne varsa ortalıkta say
Que tout autour, à tous, on parle de ce que vous possédez
Haseb, neseb, şeref, oyun, düğün, konak, saray,
Noblesses, lignées, honneurs, jeux, mariages, manoirs, palais,
Bütün sizin, efendiler, konak, saray, gelin, alay;
Tout ce que vous voulez, Messieurs, manoirs, palais, mariées et moqueries ;
Bütün sizin, bütün sizin, hazır hazır, kolay kolay…
Tout ce que vous voulez, tout à vous, facilement prenez tout …

**

Yiyin efendiler yiyin, bu han-ı iştiha sizin,
 Empiffrez-vous, cette auberge ouvre grand ses portes,
Doyunca, tıksırınca, çatlayıncaya kadar yiyin!
Remplissez-vous jusqu’à vomir, bouffez jusqu’à l’explosion!

**

Büyüklüğün biraz ağır da olsa hazmı yok zarar
C’est peut-être un peu lourd à digérer, mais il n’y a aucun dommage
Gurur-ı ihtişamı var, sürur-ı intikaamı var.
L’on vous doit la gloire, le bonheur est à votre main.
Bu sofra iltifatınızdan işte ab u tab Umar.
Cette table complimente votre travail.
Sizin bu baş, beyin, ciğer, bütün şu kanlı lokmalar…
A vous les têtes, les cerveaux, le foie, tous ces abats sanguinolents …

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Yiyin efendiler yiyin, bu han-ı iştiha sizin,
 Empiffrez-vous, cette auberge ouvre grand ses portes,
Doyunca, tıksırınca, çatlayıncaya kadar yiyin!
Remplissez-vous jusqu’à vomir, bouffez jusqu’à l’explosion!

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Verir zavallı memleket, verir ne varsa, malını
Ce sont les pauvres qui vous donnent, toutes leurs possessions
Vücudunu, hayatını, ümidini, hayalini
Son corps, sa vie, l’espoir, le rêve
Bütün ferağ-ı halini, olanca şevk-i balini.
Tout ce à quoi ils renoncent, à sa vie même.
Hemen yutun düşünmeyin haramını, helalini…
Juste avalez sans pensée interdite ou légale …

**

Yiyin efendiler yiyin, bu han-ı iştiha sizin,
 Empiffrez-vous, cette auberge ouvre grand ses portes,
Doyunca, tıksırınca, çatlayıncaya kadar yiyin!
Remplissez-vous jusqu’à vomir, bouffez jusqu’à l’explosion!

**

Bu harmanın gelir sonu, kapıştırın giderayak!
La fin approche, prenez, prenez encore !
Yarın bakarsınız söner bugün çıtırdayan ocak!
Crépitant encore aujourd’hui, avant que demain la poêle ne refroidisse !
Bugünkü mideler kavi, bugünkü çorbalar sıcak,
Aujourd’hui, l’estomac a encore de la place pour une soupe chaude,
Atıştırın, tıkıştırın, kapış kapış, çanak çanak…
Bouffez, bouffez, pressez-vous, le temps est compté

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Yiyin efendiler yiyin, bu han-ı iştiha sizin,
 Empiffrez-vous, cette auberge ouvre grand ses portes,
Doyunca, tıksırınca, çatlayıncaya kadar yiyin!
Remplissez-vous jusqu’à vomir, bouffez jusqu’à l’explosion!

 

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Traduction Jacky Lavauzelle
Artgitato
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Tevfik Fikret Şiirleri
Poèmes de Tevfik Fikret

VERDUN ON NE PASSE PAS 1916 Chanson de Jack Cazol & Eugène Joullot Musique de René Mercier

SELECTION ARTGITATO
CHANSON FRANCAISE
 

PAROLES de Jack CAZOL  (1874-1935)
& Eugène JOULLOT (1872-1941)
MUSIQUE de René MERCIER (1867-1945)

 

Verdun on ne passe pas Chanson Militaire Sélection Artgitato


Verdun ! On ne passe pas!

Chanson Militaire
1916

Un aigle noir a plané sur la ville,
Il a juré d’être victorieux,
De tous côtés, les corbeaux se faufilent
Dans les sillons et dans les chemins creux.
Mais tout à coup, le coq gaulois claironne :
Cocorico, debout petits soldats !
Le soleil luit, partout le canon tonne,
Jeunes héros, voici le grand combat.

Et Verdun, la victorieuse,
Pousse un cri que portent là-bas
Les échos des bords de la Meuse,
Halte là ! on ne passe pas…
Plus de morgue, plus d’arrogance,
Fuyez barbares et laquais,
C’est ici la porte de France,
Et vous ne passerez jamais.

Les ennemis s’avancent avec rage,
Énorme flot d’un vivant océan,
Semant la mort partout sur son passage,
Ivres de bruit, de carnage et de sang;
Ils vont passer… quand relevant la tête,
Un officier dans un suprême effort,
Quoique mourant, crie : À la baïonnette
Hardi les gars, debout, debout les morts !

Et Verdun, la victorieuse,
Pousse un cri que portent là-bas
Les échos des bords de la Meuse,
Halte là ! on ne passe pas…
Plus de morgue, plus d’arrogance,
Fuyez barbares et laquais,
C’est ici la porte de France,
Et vous ne passerez jamais.

Mais nos enfants, dans un élan sublime,
Se sont dressés; et bientôt l’aigle noir,
La rage au cœur impuissant en son crime,
Vit disparaître son suprême espoir.
Les vils corbeaux devant l’âme française
Tombent sanglants, c’est le dernier combat
Pendant que nous chantons la Marseillaise,
Les assassins fuient devant les soldats.

Et Verdun, la victorieuse,
Pousse un cri que portent là-bas
Les échos des bords de la Meuse,
Halte là ! on ne passe pas…
Plus de morgue, plus d’arrogance,
Fuyez barbares et laquais,
C’est ici la porte de France,
Et vous ne passerez jamais.

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verdun on ne passe pas

LES GRANDS PAROLIERS DE LA CHANSON FRANCAISE

LES GRANDS COMPOSITEURS DE LA CHANSON FRANCAISE