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LA MER ENGLOUTIE -POEME HEINRICH HEINE – LE LIVRE DES CHANTS X – Der Wind zieht seine Hosen an

LE LIVRE DES CHANTS
LITTERATURE ALLEMANDE






Christian Johann Heinrich Heine




*

 

Der Wind zieht seine Hosen an,
Le vent soulève tout,
Die weißen Wasserhosen;
Sous de blanches tempêtes ;
Er peitscht die Wellen so stark er kann,
Il fouette les vagues autant qu’il est possible,
  Die heulen und brausen und tosen.
Qui hurlent, gémissent et se fracassent.

*

 Aus dunkler Höh’, mit wilder Macht,
Du ciel assombri, avec une sauvage puissance,
Die Regengüsse träufen;
Les pluies diluviennes s’abattent ;
  Es ist als wollt’ die alte Nacht
Comme si la vieille nuit
Das alte Meer ersäufen.
Cherchait à engloutir la vieille mer.

*

 An den Mastbaum klammert die Möve sich,
La mouette au mât s’accroche,
Mit heiserem Schrillen und Schreien;
Avec une plainte rauque et criarde ;
  Sie flattert und will gar ängstiglich
Elle s’ébroue de peur, hagarde,
Ein Unglück prophezeien.
Prophétisant un prochain désastre.






*

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HEINRICH HEINE
*************

UNE HISTOIRE DE SOUFFRANCE

Les Mains & La Beauté musicale de Heine

Mais ce qui m’intéressait plus encore que les discours de Heine, c’était sa personne, car ses pensées m’étaient connues depuis longtemps, tandis que je voyais sa personne pour la première fois et que j’étais à peu près sûr que cette fois serait l’unique. Aussi, tandis qu’il parlait, le regardai-je encore plus que je ne l’écoutai. Une phrase des Reisebilder me resta presque constamment en mémoire pendant cette visite : « Les hommes malades sont véritablement toujours plus distingués que ceux en bonne santé. Car il n’y a que le malade qui soit un homme ; ses membres racontent une histoire de souffrance, ils en sont spiritualisés. » C’est à propos de l’air maladif des Italiens qu’il a écrit cette phrase, et elle s’appliquait exactement au spectacle qu’il offrait lui-même. Je ne sais jusqu’à quel point Heine avait été l’Apollon que Gautier nous a dit qu’il fut alors qu’il se proclamait hellénisant et qu’il poursuivait de ses sarcasmes les pâles sectateurs du nazarénisme : ce qu’il y a de certain, c’est qu’il n’en restait plus rien alors. Cela ne veut pas dire que la maladie l’avait enlaidi, car le visage était encore d’une singulière beauté ; seulement cette beauté était exquise plutôt que souveraine, délicate plutôt que noble, musicale en quelque sorte plutôt que plastique. La terrible névrose avait vengé le nazarénisme outragé en effaçant toute trace de l’hellénisant et en faisant reparaître seuls les traits de la race à laquelle il appartenait et où domina toujours le spiritualisme exclusif contre lequel son éloquente impiété s’était si souvent élevée. Et cet aspect physique était en parfait rapport avec le retour au judaïsme, dont les Aveux d’un poète avaient récemment entretenu le public. D’âme comme de corps, Heine n’était plus qu’un Juif, et, étendu sur son lit de souffrance, il me parut véritablement comme un arrière-cousin de ce Jésus si blasphémé naguère, mais dont il ne songeait plus à renier la parenté. Ce qui était plus remarquable encore que les traits chez Heine, c’étaient les mains, des mains transparentes, lumineuses, d’une élégance ultra-féminine, des mains tout grâce et tout esprit, visiblement faites pour être l’instrument du tact le plus subtil et pour apprécier voluptueusement les sinuosités onduleuses des belles réalités terrestres ; aussi m’expliquèrent-elles la préférence qu’il a souvent avouée pour la sculpture sur la peinture. C’étaient des mains d’une rareté si exceptionnelle qu’il n’y a de merveilles comparables que dans les contes de fées et qu’elles auraient mérité d’être citées comme le pied de Cendrillon, ou l’oreille qu’on peut supposer à cette princesse, d’une ouïe si fine qu’elle entendait l’herbe pousser. Enfin, un dernier caractère plus extraordinaire encore s’il est possible, c’était l’air de jeunesse dont ce moribond était comme enveloppé, malgré ses cinquante-six ans et les ravages de huit années de la plus cruelle maladie. C’est la première fois que j’ai ressenti fortement l’impression qu’une jeunesse impérissable est le privilège des natures dont la poésie est exclusivement l’essence. Depuis, le cours de la vie nous a permis de la vérifier plusieurs fois et nous ne l’avons jamais trouvée menteuse.

Émile Montégut
Esquisses littéraires – Henri Heine
Revue des Deux Mondes
Troisième période
Tome 63
1884

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POEME HEINRICH HEINE

MES SOEURS LES SIRENES- POEME HEINRICH HEINE – LE LIVRE DES CHANTS IX – Der Mond ist aufgegangen

LE LIVRE DES CHANTS
LITTERATURE ALLEMANDE






Christian Johann Heinrich Heine




*

 Der Mond ist aufgegangen
La lune s’est levée
Und überstrahlt die Well’n;
Et les vagues se sont éclipsées ;
 Ich halte mein Liebchen umfangen,
Dans mes bras, mon aimée je prends,
Und unsre Herzen schwell’n.
Et nos cœurs se gonflent.

*

Im Arm des holden Kindes
Dans le bras de la belle enfant
Ruh’ ich allein am Strand;
Je reste seul sur cette plage ;
Was horchst du bei’m Rauschen des Windes?
Qu’écoutes-tu dans le bruit du vent ?
Was zuckt deine weiße Hand?
Pourquoi tressaille-t-elle ta blanche main ?

*

« Das ist kein Rauschen des Windes,
« Ce n’est pas le bruit du vent,
Das ist der Seejungfern Gesang,
C’est le chant des Sirènes,
Und meine Schwestern sind es,
Mes sœurs sont là,
Die einst das Meer verschlang. »
Qu’autrefois la mer a englouties « . 

*






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HEINRICH HEINE
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UNE HISTOIRE DE SOUFFRANCE

Les Mains & La Beauté musicale de Heine

Mais ce qui m’intéressait plus encore que les discours de Heine, c’était sa personne, car ses pensées m’étaient connues depuis longtemps, tandis que je voyais sa personne pour la première fois et que j’étais à peu près sûr que cette fois serait l’unique. Aussi, tandis qu’il parlait, le regardai-je encore plus que je ne l’écoutai. Une phrase des Reisebilder me resta presque constamment en mémoire pendant cette visite : « Les hommes malades sont véritablement toujours plus distingués que ceux en bonne santé. Car il n’y a que le malade qui soit un homme ; ses membres racontent une histoire de souffrance, ils en sont spiritualisés. » C’est à propos de l’air maladif des Italiens qu’il a écrit cette phrase, et elle s’appliquait exactement au spectacle qu’il offrait lui-même. Je ne sais jusqu’à quel point Heine avait été l’Apollon que Gautier nous a dit qu’il fut alors qu’il se proclamait hellénisant et qu’il poursuivait de ses sarcasmes les pâles sectateurs du nazarénisme : ce qu’il y a de certain, c’est qu’il n’en restait plus rien alors. Cela ne veut pas dire que la maladie l’avait enlaidi, car le visage était encore d’une singulière beauté ; seulement cette beauté était exquise plutôt que souveraine, délicate plutôt que noble, musicale en quelque sorte plutôt que plastique. La terrible névrose avait vengé le nazarénisme outragé en effaçant toute trace de l’hellénisant et en faisant reparaître seuls les traits de la race à laquelle il appartenait et où domina toujours le spiritualisme exclusif contre lequel son éloquente impiété s’était si souvent élevée. Et cet aspect physique était en parfait rapport avec le retour au judaïsme, dont les Aveux d’un poète avaient récemment entretenu le public. D’âme comme de corps, Heine n’était plus qu’un Juif, et, étendu sur son lit de souffrance, il me parut véritablement comme un arrière-cousin de ce Jésus si blasphémé naguère, mais dont il ne songeait plus à renier la parenté. Ce qui était plus remarquable encore que les traits chez Heine, c’étaient les mains, des mains transparentes, lumineuses, d’une élégance ultra-féminine, des mains tout grâce et tout esprit, visiblement faites pour être l’instrument du tact le plus subtil et pour apprécier voluptueusement les sinuosités onduleuses des belles réalités terrestres ; aussi m’expliquèrent-elles la préférence qu’il a souvent avouée pour la sculpture sur la peinture. C’étaient des mains d’une rareté si exceptionnelle qu’il n’y a de merveilles comparables que dans les contes de fées et qu’elles auraient mérité d’être citées comme le pied de Cendrillon, ou l’oreille qu’on peut supposer à cette princesse, d’une ouïe si fine qu’elle entendait l’herbe pousser. Enfin, un dernier caractère plus extraordinaire encore s’il est possible, c’était l’air de jeunesse dont ce moribond était comme enveloppé, malgré ses cinquante-six ans et les ravages de huit années de la plus cruelle maladie. C’est la première fois que j’ai ressenti fortement l’impression qu’une jeunesse impérissable est le privilège des natures dont la poésie est exclusivement l’essence. Depuis, le cours de la vie nous a permis de la vérifier plusieurs fois et nous ne l’avons jamais trouvée menteuse.

Émile Montégut
Esquisses littéraires – Henri Heine
Revue des Deux Mondes
Troisième période
Tome 63
1884

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POEME HEINRICH HEINE

MON COEUR COMME UN OCEAN – HEINRICH HEINE – LE LIVRE DES CHANTS VIII – Du schönes Fischermädchen

LE LIVRE DES CHANTS
LITTERATURE ALLEMANDE






Christian Johann Heinrich Heine




*

 

 Du schönes Fischermädchen,
Toi, belle fille du pêcheur
 
Treibe den Kahn an’s Land;
Approche ton bateau du rivage ;
Komm zu mir und setze dich nieder,
Viens vers moi et viens t’asseoir,
Wir kosen Hand in Hand.
Nous parlerons main dans la main.

*

Leg’ an mein Herz dein Köpfchen,
Pose sur mon cœur ta douce tête,
Und fürchte dich nicht zu sehr,
Et n’aies pas peur,
  Vertrau’st du dich doch sorglos
Ne te donnes-tu pas sans crainte,
 Täglich dem wilden Meer.
Chaque jour, à la mer sauvage.

*

Mein Herz gleicht ganz dem Meere,
Mon coeur est comme cet océan,
Hat Sturm und Ebb’ und Fluth,
Avec ses tempêtes, ses flux et ses reflux,
Und manche schöne Perle
Et quantité de perles magnifiques
  In seiner Tiefe ruht.
Qui reposent dans sa profondeur.

*






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HEINRICH HEINE
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UNE HISTOIRE DE SOUFFRANCE

Les Mains & La Beauté musicale de Heine

Mais ce qui m’intéressait plus encore que les discours de Heine, c’était sa personne, car ses pensées m’étaient connues depuis longtemps, tandis que je voyais sa personne pour la première fois et que j’étais à peu près sûr que cette fois serait l’unique. Aussi, tandis qu’il parlait, le regardai-je encore plus que je ne l’écoutai. Une phrase des Reisebilder me resta presque constamment en mémoire pendant cette visite : « Les hommes malades sont véritablement toujours plus distingués que ceux en bonne santé. Car il n’y a que le malade qui soit un homme ; ses membres racontent une histoire de souffrance, ils en sont spiritualisés. » C’est à propos de l’air maladif des Italiens qu’il a écrit cette phrase, et elle s’appliquait exactement au spectacle qu’il offrait lui-même. Je ne sais jusqu’à quel point Heine avait été l’Apollon que Gautier nous a dit qu’il fut alors qu’il se proclamait hellénisant et qu’il poursuivait de ses sarcasmes les pâles sectateurs du nazarénisme : ce qu’il y a de certain, c’est qu’il n’en restait plus rien alors. Cela ne veut pas dire que la maladie l’avait enlaidi, car le visage était encore d’une singulière beauté ; seulement cette beauté était exquise plutôt que souveraine, délicate plutôt que noble, musicale en quelque sorte plutôt que plastique. La terrible névrose avait vengé le nazarénisme outragé en effaçant toute trace de l’hellénisant et en faisant reparaître seuls les traits de la race à laquelle il appartenait et où domina toujours le spiritualisme exclusif contre lequel son éloquente impiété s’était si souvent élevée. Et cet aspect physique était en parfait rapport avec le retour au judaïsme, dont les Aveux d’un poète avaient récemment entretenu le public. D’âme comme de corps, Heine n’était plus qu’un Juif, et, étendu sur son lit de souffrance, il me parut véritablement comme un arrière-cousin de ce Jésus si blasphémé naguère, mais dont il ne songeait plus à renier la parenté. Ce qui était plus remarquable encore que les traits chez Heine, c’étaient les mains, des mains transparentes, lumineuses, d’une élégance ultra-féminine, des mains tout grâce et tout esprit, visiblement faites pour être l’instrument du tact le plus subtil et pour apprécier voluptueusement les sinuosités onduleuses des belles réalités terrestres ; aussi m’expliquèrent-elles la préférence qu’il a souvent avouée pour la sculpture sur la peinture. C’étaient des mains d’une rareté si exceptionnelle qu’il n’y a de merveilles comparables que dans les contes de fées et qu’elles auraient mérité d’être citées comme le pied de Cendrillon, ou l’oreille qu’on peut supposer à cette princesse, d’une ouïe si fine qu’elle entendait l’herbe pousser. Enfin, un dernier caractère plus extraordinaire encore s’il est possible, c’était l’air de jeunesse dont ce moribond était comme enveloppé, malgré ses cinquante-six ans et les ravages de huit années de la plus cruelle maladie. C’est la première fois que j’ai ressenti fortement l’impression qu’une jeunesse impérissable est le privilège des natures dont la poésie est exclusivement l’essence. Depuis, le cours de la vie nous a permis de la vérifier plusieurs fois et nous ne l’avons jamais trouvée menteuse.

Émile Montégut
Esquisses littéraires – Henri Heine
Revue des Deux Mondes
Troisième période
Tome 63
1884

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LA MAISON DU PÊCHEUR- HEINRICH HEINE – LE LIVRE DES CHANTS VII -Wir saßen am Fischerhause

LE LIVRE DES CHANTS
LITTERATURE ALLEMANDE






Christian Johann Heinrich Heine




*

 

Wir saßen am Fischerhause,
Assis à la maison du pécheur,
Und schauten nach der See;
Regardant la mer ;
  Die Abendnebel kamen,
La brume du soir s’annonçait
  Und stiegen in die Höh’.
Qui vers le ciel s’élevait.

*

Im Leuchtthurm wurden die Lichter
Dans le phare, les lumières,
Allmählig angesteckt,
Les unes après les autres, s’allumèrent,
Und in der weiten Ferne
Et au loin, au large
Ward noch ein Schiff entdeckt.
Nous découvrîmes un bateau.

*

Wir sprachen von Sturm und Schiffbruch,
Nous évoquions la tempête, le naufrage,
Vom Seemann, und wie er lebt,
Le marin, et comment il vit,
Und zwischen Himmel und Wasser,
Entre ciel et eau,
Und Angst und Freude schwebt.
Entre peur et joie.

*

Wir sprachen von fernen Küsten,
Nous évoquions les lointains rivages,
Vom Süden und vom Nord,
Ceux du sud et ceux du nord,
Und von den seltsamen Menschen,
Et les étranges peuplades,
Und seltsamen Sitten dort.
Aux insolites coutumes.

*

      Am Ganges duftet’s und leuchtet’s
Sur le Gange, fragrances et miroitements
  Und Riesenbäume blüh’n.
Où des arbres géants fleurissent.
Und schöne, stille Menschen
Et beaux, des hommes sereins
Vor Lotosblumen knie’n.
S’agenouillent devant des fleurs de lotus.

*

In Lappland sind schmutzige Leute,
En Laponie, des gens sales,
Plattköpfig, breitmäulig und klein;
Crasseux, crânes plats et petite tailles ;
  Sie kauern um’s Feuer, und backen
Se blottissent autour du feu et cuisent
Sich Fische, und quäken und schrei’n.
Leur pêche, et gloussent et crient.

*

Die Mädchen horchten ernsthaft,
Les filles écoutaient sérieusement,
Und endlich sprach Niemand mehr;
Et enfin le silence se fit ;
Das Schiff war nicht mehr sichtbar,
Le navire n’était plus visible,
   Es dunkelte gar zu sehr.
Il faisait nuit, complétement.

*






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HEINRICH HEINE
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UNE HISTOIRE DE SOUFFRANCE

Les Mains & La Beauté musicale de Heine

Mais ce qui m’intéressait plus encore que les discours de Heine, c’était sa personne, car ses pensées m’étaient connues depuis longtemps, tandis que je voyais sa personne pour la première fois et que j’étais à peu près sûr que cette fois serait l’unique. Aussi, tandis qu’il parlait, le regardai-je encore plus que je ne l’écoutai. Une phrase des Reisebilder me resta presque constamment en mémoire pendant cette visite : « Les hommes malades sont véritablement toujours plus distingués que ceux en bonne santé. Car il n’y a que le malade qui soit un homme ; ses membres racontent une histoire de souffrance, ils en sont spiritualisés. » C’est à propos de l’air maladif des Italiens qu’il a écrit cette phrase, et elle s’appliquait exactement au spectacle qu’il offrait lui-même. Je ne sais jusqu’à quel point Heine avait été l’Apollon que Gautier nous a dit qu’il fut alors qu’il se proclamait hellénisant et qu’il poursuivait de ses sarcasmes les pâles sectateurs du nazarénisme : ce qu’il y a de certain, c’est qu’il n’en restait plus rien alors. Cela ne veut pas dire que la maladie l’avait enlaidi, car le visage était encore d’une singulière beauté ; seulement cette beauté était exquise plutôt que souveraine, délicate plutôt que noble, musicale en quelque sorte plutôt que plastique. La terrible névrose avait vengé le nazarénisme outragé en effaçant toute trace de l’hellénisant et en faisant reparaître seuls les traits de la race à laquelle il appartenait et où domina toujours le spiritualisme exclusif contre lequel son éloquente impiété s’était si souvent élevée. Et cet aspect physique était en parfait rapport avec le retour au judaïsme, dont les Aveux d’un poète avaient récemment entretenu le public. D’âme comme de corps, Heine n’était plus qu’un Juif, et, étendu sur son lit de souffrance, il me parut véritablement comme un arrière-cousin de ce Jésus si blasphémé naguère, mais dont il ne songeait plus à renier la parenté. Ce qui était plus remarquable encore que les traits chez Heine, c’étaient les mains, des mains transparentes, lumineuses, d’une élégance ultra-féminine, des mains tout grâce et tout esprit, visiblement faites pour être l’instrument du tact le plus subtil et pour apprécier voluptueusement les sinuosités onduleuses des belles réalités terrestres ; aussi m’expliquèrent-elles la préférence qu’il a souvent avouée pour la sculpture sur la peinture. C’étaient des mains d’une rareté si exceptionnelle qu’il n’y a de merveilles comparables que dans les contes de fées et qu’elles auraient mérité d’être citées comme le pied de Cendrillon, ou l’oreille qu’on peut supposer à cette princesse, d’une ouïe si fine qu’elle entendait l’herbe pousser. Enfin, un dernier caractère plus extraordinaire encore s’il est possible, c’était l’air de jeunesse dont ce moribond était comme enveloppé, malgré ses cinquante-six ans et les ravages de huit années de la plus cruelle maladie. C’est la première fois que j’ai ressenti fortement l’impression qu’une jeunesse impérissable est le privilège des natures dont la poésie est exclusivement l’essence. Depuis, le cours de la vie nous a permis de la vérifier plusieurs fois et nous ne l’avons jamais trouvée menteuse.

Émile Montégut
Esquisses littéraires – Henri Heine
Revue des Deux Mondes
Troisième période
Tome 63
1884

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LA FAUSSE DESINVOLTURE – HEINRICH HEINE – LE LIVRE DES CHANTS VI – Als ich, auf der Reise, zufällig

LE LIVRE DES CHANTS
LITTERATURE ALLEMANDE






Christian Johann Heinrich Heine




*

Als ich, auf der Reise, zufällig
Quand, en voyage, je rencontrai
Meines Liebchens Familie fand,
La famille de mon aimée,
Schwesterchen, Vater und Mutter,
Sœur, père et mère,
  Sie haben mich freudig erkannt.
Je fus accueilli chaleureusement.

*

Sie fragten nach meinem Befinden,
Ils m’interrogèrent sur ma santé,
Und sagten selber sogleich:
Et me dirent dans la foulée,
Ich hätte mich gar nicht verändert,
Que je n’avais pas changé,
Nur mein Gesicht sey bleich.
Seul mon visage semblait plus pâle .






*

Ich fragte nach Muhmen und Basen,
Je demandai des nouvelles des tantes et des cousins,
Nach manchem langweil’gen Gesell’n,
Des nouvelles de vieilles connaissances,
Und nach dem kleinen Hündchen,
Et du gentil petit chiot,
Mit seinem sanften Bell’n.
Avec ses amusants jappements.

*

Auch nach der vermählten Geliebten
 Je continuai sur mon aimée
Fragte ich nebenbei;
Simulant la désinvolture ;
Und freundlich gab man zur Antwort:
Amicalement, ils répondirent
Daß sie in den Wochen sey.
Qu’elle était désormais mariée.

 

*

Und freundlich gratulirt’ ich,
Amicalement, je félicitais cette union,
Und lispelte liebevoll:
Et murmurant avec amour
Daß man sie von mir recht herzlich
Que de ma part
Viel tausendmal grüßen soll.
Ils la saluent mille fois.

*

Schwesterchen rief dazwischen:
La petite sœur intervint :
Das Hündchen, sanft und klein,
Le petit chien si doux et si mignon,
Ist groß und toll geworden,
Est devenu grand et méchant,
Und ward ertränkt, im Rhein.
Qu’il a fallu le noyer dans le Rhin.

*

Die Kleine gleicht der Geliebten,
Comme cette enfant ressemble à mon aimée,
Besonders, wenn sie lacht;
Surtout quand elle rit ;
Sie hat dieselben Augen,
Elle a les mêmes yeux,
Die mich so elend gemacht.
Ceux qui m’ont rendu à ce point misérable.

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HEINRICH HEINE
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UNE HISTOIRE DE SOUFFRANCE

Les Mains & La Beauté musicale de Heine

Mais ce qui m’intéressait plus encore que les discours de Heine, c’était sa personne, car ses pensées m’étaient connues depuis longtemps, tandis que je voyais sa personne pour la première fois et que j’étais à peu près sûr que cette fois serait l’unique. Aussi, tandis qu’il parlait, le regardai-je encore plus que je ne l’écoutai. Une phrase des Reisebilder me resta presque constamment en mémoire pendant cette visite : « Les hommes malades sont véritablement toujours plus distingués que ceux en bonne santé. Car il n’y a que le malade qui soit un homme ; ses membres racontent une histoire de souffrance, ils en sont spiritualisés. » C’est à propos de l’air maladif des Italiens qu’il a écrit cette phrase, et elle s’appliquait exactement au spectacle qu’il offrait lui-même. Je ne sais jusqu’à quel point Heine avait été l’Apollon que Gautier nous a dit qu’il fut alors qu’il se proclamait hellénisant et qu’il poursuivait de ses sarcasmes les pâles sectateurs du nazarénisme : ce qu’il y a de certain, c’est qu’il n’en restait plus rien alors. Cela ne veut pas dire que la maladie l’avait enlaidi, car le visage était encore d’une singulière beauté ; seulement cette beauté était exquise plutôt que souveraine, délicate plutôt que noble, musicale en quelque sorte plutôt que plastique. La terrible névrose avait vengé le nazarénisme outragé en effaçant toute trace de l’hellénisant et en faisant reparaître seuls les traits de la race à laquelle il appartenait et où domina toujours le spiritualisme exclusif contre lequel son éloquente impiété s’était si souvent élevée. Et cet aspect physique était en parfait rapport avec le retour au judaïsme, dont les Aveux d’un poète avaient récemment entretenu le public. D’âme comme de corps, Heine n’était plus qu’un Juif, et, étendu sur son lit de souffrance, il me parut véritablement comme un arrière-cousin de ce Jésus si blasphémé naguère, mais dont il ne songeait plus à renier la parenté. Ce qui était plus remarquable encore que les traits chez Heine, c’étaient les mains, des mains transparentes, lumineuses, d’une élégance ultra-féminine, des mains tout grâce et tout esprit, visiblement faites pour être l’instrument du tact le plus subtil et pour apprécier voluptueusement les sinuosités onduleuses des belles réalités terrestres ; aussi m’expliquèrent-elles la préférence qu’il a souvent avouée pour la sculpture sur la peinture. C’étaient des mains d’une rareté si exceptionnelle qu’il n’y a de merveilles comparables que dans les contes de fées et qu’elles auraient mérité d’être citées comme le pied de Cendrillon, ou l’oreille qu’on peut supposer à cette princesse, d’une ouïe si fine qu’elle entendait l’herbe pousser. Enfin, un dernier caractère plus extraordinaire encore s’il est possible, c’était l’air de jeunesse dont ce moribond était comme enveloppé, malgré ses cinquante-six ans et les ravages de huit années de la plus cruelle maladie. C’est la première fois que j’ai ressenti fortement l’impression qu’une jeunesse impérissable est le privilège des natures dont la poésie est exclusivement l’essence. Depuis, le cours de la vie nous a permis de la vérifier plusieurs fois et nous ne l’avons jamais trouvée menteuse.

Émile Montégut
Esquisses littéraires – Henri Heine
Revue des Deux Mondes
Troisième période
Tome 63
1884

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DE RAGE ET DE MEPRIS – HEINRICH HEINE – LE LIVRE DES CHANTS V – Die Nacht ist feucht und stürmisch

LE LIVRE DES CHANTS
LITTERATURE ALLEMANDE






Christian Johann Heinrich Heine




*

Die Nacht ist feucht und stürmisch,
Nuit humide et orageuse,
 
Der Himmel sternenleer;
Un ciel vide d’étoiles ;
Im Wald, unter rauschenden Bäumen,
Sous les arbres bruissants de la fôret
  Wandle ich schweigend einher.
Je marche en silence.

*

Es flimmert fern ein Lichtchen
Une faible lumière scintille
Aus dem einsamen Jägerhaus’;
De la solitaire maison du garde ;
Es soll mich nicht hin verlocken,
Elle ne m’attire pas
Dort sieht es verdrießlich aus.
Il y règne un air morose.

*

Die blinde Großmutter sitzt ja
La grand-mère aveugle est assise
Im ledernen Lehnstuhl dort,
Dans un fauteuil de cuir là-bas,
Unheimlich und starr, wie ein Steinbild,
Effrayante et rigide, comme une statue,
Und spricht kein einziges Wort.
Sans dire un seul mot.

*

Fluchend geht auf und nieder
Maudissant, va et vient
Des Försters rothköpfiger Sohn,
Le fils du forestier aux cheveux roux,
Und wirft an die Wand die Büchse,
Replace son arme au mur,
Und lacht vor Wuth und Hohn.
Et rit de rage et de mépris.

*

Die schöne Spinnerin weinet,
Pleure la belle fileuse,
Und feuchtet mit Thränen den Flachs;
Humectant son chanvre de larmes ;
Wimmernd zu ihren Füßen
Gémissant à ses pieds
Schmiegt sich des Vaters Dachs.
Se blottit plus fort le chien du père.

*






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HEINRICH HEINE
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UNE HISTOIRE DE SOUFFRANCE

Les Mains & La Beauté musicale de Heine

Mais ce qui m’intéressait plus encore que les discours de Heine, c’était sa personne, car ses pensées m’étaient connues depuis longtemps, tandis que je voyais sa personne pour la première fois et que j’étais à peu près sûr que cette fois serait l’unique. Aussi, tandis qu’il parlait, le regardai-je encore plus que je ne l’écoutai. Une phrase des Reisebilder me resta presque constamment en mémoire pendant cette visite : « Les hommes malades sont véritablement toujours plus distingués que ceux en bonne santé. Car il n’y a que le malade qui soit un homme ; ses membres racontent une histoire de souffrance, ils en sont spiritualisés. » C’est à propos de l’air maladif des Italiens qu’il a écrit cette phrase, et elle s’appliquait exactement au spectacle qu’il offrait lui-même. Je ne sais jusqu’à quel point Heine avait été l’Apollon que Gautier nous a dit qu’il fut alors qu’il se proclamait hellénisant et qu’il poursuivait de ses sarcasmes les pâles sectateurs du nazarénisme : ce qu’il y a de certain, c’est qu’il n’en restait plus rien alors. Cela ne veut pas dire que la maladie l’avait enlaidi, car le visage était encore d’une singulière beauté ; seulement cette beauté était exquise plutôt que souveraine, délicate plutôt que noble, musicale en quelque sorte plutôt que plastique. La terrible névrose avait vengé le nazarénisme outragé en effaçant toute trace de l’hellénisant et en faisant reparaître seuls les traits de la race à laquelle il appartenait et où domina toujours le spiritualisme exclusif contre lequel son éloquente impiété s’était si souvent élevée. Et cet aspect physique était en parfait rapport avec le retour au judaïsme, dont les Aveux d’un poète avaient récemment entretenu le public. D’âme comme de corps, Heine n’était plus qu’un Juif, et, étendu sur son lit de souffrance, il me parut véritablement comme un arrière-cousin de ce Jésus si blasphémé naguère, mais dont il ne songeait plus à renier la parenté. Ce qui était plus remarquable encore que les traits chez Heine, c’étaient les mains, des mains transparentes, lumineuses, d’une élégance ultra-féminine, des mains tout grâce et tout esprit, visiblement faites pour être l’instrument du tact le plus subtil et pour apprécier voluptueusement les sinuosités onduleuses des belles réalités terrestres ; aussi m’expliquèrent-elles la préférence qu’il a souvent avouée pour la sculpture sur la peinture. C’étaient des mains d’une rareté si exceptionnelle qu’il n’y a de merveilles comparables que dans les contes de fées et qu’elles auraient mérité d’être citées comme le pied de Cendrillon, ou l’oreille qu’on peut supposer à cette princesse, d’une ouïe si fine qu’elle entendait l’herbe pousser. Enfin, un dernier caractère plus extraordinaire encore s’il est possible, c’était l’air de jeunesse dont ce moribond était comme enveloppé, malgré ses cinquante-six ans et les ravages de huit années de la plus cruelle maladie. C’est la première fois que j’ai ressenti fortement l’impression qu’une jeunesse impérissable est le privilège des natures dont la poésie est exclusivement l’essence. Depuis, le cours de la vie nous a permis de la vérifier plusieurs fois et nous ne l’avons jamais trouvée menteuse.

Émile Montégut
Esquisses littéraires – Henri Heine
Revue des Deux Mondes
Troisième période
Tome 63
1884

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HEINRICH HEINE – LE LIVRE DES CHANTS IV – Im Walde wandl’ ich und weine – LE MERLE AU-DESSUS DE MOI

LE LIVRE DES CHANTS
LITTERATURE ALLEMANDE






Christian Johann Heinrich Heine




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Im Walde wandl’ ich und weine,
Dans la forêt, je marche et je pleure,
Die Drossel sitzt in der Höh’;
Le merle au-dessus de moi ;
Sie springt und singt gar feine:
Saute et chante délicatement :
Warum ist dir so weh?
Pourquoi es-tu si triste ?

*

« Die Schwalben, deine Schwestern,
« Les Hirondelles, tes sœurs,
Die können’s dir sagen, mein Kind;
Peuvent te le dire, mon enfant ;
Sie wohnten in klugen Nestern,
Dans des nids sages, elles logeaient
Wo Liebchens Fenster sind. »
Où se trouvaient non loin les fenêtres de mon aimée ».

*






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HEINRICH HEINE
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UNE HISTOIRE DE SOUFFRANCE

Les Mains & La Beauté musicale de Heine

Mais ce qui m’intéressait plus encore que les discours de Heine, c’était sa personne, car ses pensées m’étaient connues depuis longtemps, tandis que je voyais sa personne pour la première fois et que j’étais à peu près sûr que cette fois serait l’unique. Aussi, tandis qu’il parlait, le regardai-je encore plus que je ne l’écoutai. Une phrase des Reisebilder me resta presque constamment en mémoire pendant cette visite : « Les hommes malades sont véritablement toujours plus distingués que ceux en bonne santé. Car il n’y a que le malade qui soit un homme ; ses membres racontent une histoire de souffrance, ils en sont spiritualisés. » C’est à propos de l’air maladif des Italiens qu’il a écrit cette phrase, et elle s’appliquait exactement au spectacle qu’il offrait lui-même. Je ne sais jusqu’à quel point Heine avait été l’Apollon que Gautier nous a dit qu’il fut alors qu’il se proclamait hellénisant et qu’il poursuivait de ses sarcasmes les pâles sectateurs du nazarénisme : ce qu’il y a de certain, c’est qu’il n’en restait plus rien alors. Cela ne veut pas dire que la maladie l’avait enlaidi, car le visage était encore d’une singulière beauté ; seulement cette beauté était exquise plutôt que souveraine, délicate plutôt que noble, musicale en quelque sorte plutôt que plastique. La terrible névrose avait vengé le nazarénisme outragé en effaçant toute trace de l’hellénisant et en faisant reparaître seuls les traits de la race à laquelle il appartenait et où domina toujours le spiritualisme exclusif contre lequel son éloquente impiété s’était si souvent élevée. Et cet aspect physique était en parfait rapport avec le retour au judaïsme, dont les Aveux d’un poète avaient récemment entretenu le public. D’âme comme de corps, Heine n’était plus qu’un Juif, et, étendu sur son lit de souffrance, il me parut véritablement comme un arrière-cousin de ce Jésus si blasphémé naguère, mais dont il ne songeait plus à renier la parenté. Ce qui était plus remarquable encore que les traits chez Heine, c’étaient les mains, des mains transparentes, lumineuses, d’une élégance ultra-féminine, des mains tout grâce et tout esprit, visiblement faites pour être l’instrument du tact le plus subtil et pour apprécier voluptueusement les sinuosités onduleuses des belles réalités terrestres ; aussi m’expliquèrent-elles la préférence qu’il a souvent avouée pour la sculpture sur la peinture. C’étaient des mains d’une rareté si exceptionnelle qu’il n’y a de merveilles comparables que dans les contes de fées et qu’elles auraient mérité d’être citées comme le pied de Cendrillon, ou l’oreille qu’on peut supposer à cette princesse, d’une ouïe si fine qu’elle entendait l’herbe pousser. Enfin, un dernier caractère plus extraordinaire encore s’il est possible, c’était l’air de jeunesse dont ce moribond était comme enveloppé, malgré ses cinquante-six ans et les ravages de huit années de la plus cruelle maladie. C’est la première fois que j’ai ressenti fortement l’impression qu’une jeunesse impérissable est le privilège des natures dont la poésie est exclusivement l’essence. Depuis, le cours de la vie nous a permis de la vérifier plusieurs fois et nous ne l’avons jamais trouvée menteuse.

Émile Montégut
Esquisses littéraires – Henri Heine
Revue des Deux Mondes
Troisième période
Tome 63
1884

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HEINRICH HEINE – LE LIVRE DES CHANTS III – Mein Herz ist traurig – MON COEUR EST ACCABLE

LE LIVRE DES CHANTS
LITTERATURE ALLEMANDE






Christian Johann Heinrich Heine




*

Mein Herz, mein Herz ist traurig,
Mon coeur, mon coeur est accablé,
Doch lustig leuchtet der Mai;
Mais dehors éclate le mois de mai ;
Ich stehe, gelehnt an der Linde,
Contre le tilleul, je me tiens,
Hoch auf der alten Bastei.
Du haut de ce bastion ancien.

*






   Da drunten fließt der blaue
Là-bas, coule bleu
Stadtgraben in stiller Ruh’;
Le flot des fossés silencieux ;
Ein Knabe fährt im Kahne,
Un garçon sur son esquif,
Und angelt und pfeift dazu.
En sifflant pêche, attentif.

*

Jenseits erheben sich Freundlich,
Au-delà, des formes chatoyantes foisonnent,
In winziger, bunter Gestalt,
Minuscules et colorées,
  Lusthäuser, und Gärten, und Menschen,
Chaumières et pépinières, et personnes
  Und Ochsen, und Wiesen, und Wald.
Bœufs, prairies, et forêts.

*

Die Mädchen bleichen Wäsche,
Les jeunes filles retournent le linge qu’elles étendent,
 Und springen im Gras’ herum;
Puis facétieuses dans l’herbe se roulent ;
Das Mühlrad stäubt Diamanten,
La roue de moulin sème sa poussière de diamant
Ich höre sein fernes Gesumm’.
J’entends son lointain bourdonnement.




*

Am alten grauen Thurme
La vieille tour gris anthracite
 
Ein Schilderhäuschen steht;
Se dresse une guérite ;
 Ein rothgeröckter Bursche
Une sentinelle rouge groseille
  Dort auf und nieder geht.
Là-bas, dans sa ronde, veille.

*

Er spielt mit seiner Flinte,
Il joue avec son arme,
Die funkelt im Sonnenroth,
Qui au soleil scintille ,
  Er präsentirt und schultert –
A l’épaule, il l’arme-
Ich wollt’, er schösse mich todt.
Je veux qu’il me fusille.




*

 

***
HEINRICH HEINE
*
LE LIVRE DES CHANTS







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SES PREMIERS CHANTS D’AMOUR
&
L’ANTISEMITISME DE SON TEMPS

Ce sont les impressions de leur jeunesse qui décident de la destinée des poètes ; Heine en est la preuve. Sa cousine Amélie lui avait inspiré ses premiers chants d’amour ; le malheur d’être né juif dans un pays où le juif était regardé comme une race inférieure lui inspira ses premiers cris de guerre, éveilla en lui l’esprit de rébellion, la haine des bigots, des hypocrites, des teutomanes, et fit de ce lyrique un poète militant, toujours prêt à quitter sa mandoline ou sa harpe pour emboucher la trompette des combats. Ses derniers biographes ont raison d’insister sur les souffrances que causèrent à son orgueil l’insolence du chrétien et l’attitude trop soumise des enfants d’Israël, qui s’abandonnaient à leur sort et consacraient l’injustice par le silence de leur résignation. Il lui en coûtait d’appartenir à un peuple honni, traqué par la police, méprisé des grands de ce monde et des cafards. Il était né sous le régime de la loi française, et la France avait émancipé les juifs de Düsseldorf. Après la guerre d’indépendance, on les fit rentrer dans leur antique servitude. A Francfort, on les parquait dans leur ghetto comme un vil bétail ; en Prusse, on les excluait de toutes les fonctions, de toutes les charges ; sauf la médecine, on leur interdisait l’exercice de toute profession libérale. Il a raconté lui-même ce qui se passa dans son âme d’enfant un jour qu’il baisa sur la bouche la fille d’un bourreau, Josepha ou Sefchen, qui lui avait pris le cœur par ses grâces un peu sauvages : « Je l’embrassai, dit-il, non-seulement pour obéir à un tendre penchant, mais pour jeter un défi à la vieille société et à ses sombres préjugés, et, dans ce moment s’allumèrent en moi les premières flammes des deux passions auxquelles j’ai consacré toute ma vie, l’amour pour les belles femmes et l’amour pour la révolution française, pour le moderne furor francese, dont je fus saisi, moi aussi, en combattant les lansquenets du moyen âge. »

G. Valbert
[Victor Cherbuliez 1829-1899]
Henri Heine – Ses derniers biographes allemands
Revue des Deux Mondes
Troisième période
Tome 74 – 1886

GOTTFRIED AUGUST BÜRGER – Das Blümchen Wunderhold – LA FLEUR MERVEILLEUSE

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LITTERATURE ALLEMANDE











*




Es blüht ein Blümchen irgendwo
Une fleur s’épanouit quelque part
In einem stillen Thal;
Dans une vallée tranquille et sereine ;
  Das schmeichelt Aug’ und Herz so froh
L’œil en est flatté et le cœur si enjoué
Wie Abendsonnenstrahl;
Autant que les premières lueurs de l’heure bleue ;
   Das ist viel köstlicher als Gold,
Elle est plus précieuse que l’or,
 Als Perl’ und Diamant:
Que des perles et des diamants :
Drum wird es « Blümchen Wunderhold« 
Qu’elle se nomme « La Fleur Merveilleuse« 

*

Mit gutem Fug genannt.
Je me dois sans plus tarder de la louer .
Wol sänge ich ein langes Lied
La longue chanson que je chanterai
 Von meines Blümchens Kraft,
Evoquera ses pouvoirs infinis
  Wie es am Leib und am Gemüth
Tant sur le corps que sur l’esprit
  So hohe Wunder schafft.
De ses merveilleux effets.
 Was kein geheimes Elixir
Pas un seul élixir secret
  Dir sonst gewähren kann,
A elle ne peut être égalé,
Das leistet traun mein Blümchen dir!
Quel bonheur et quelle félicité !
Man säh’ es ihm nicht an.
Tout dans une simple vision.




*

Wer Wunderhold im Busen hegt,
Celui qui la chérit contre lui
 
Wird wie ein Engel schön.
En un ange magnifique se transforme.
Das hab’ ich, inniglich bewegt,
Intimement, j’en suis témoin
An Mann und Weib gesehn.
Tant chez l’homme que chez la femme.
An Mann und Weib, alt oder jung,
Homme ou femme, jeune ou vieux,
   Zieht’s wie ein Talisman
Elle attire comme un talisman
  Der schönsten Seelen Huldigung
Le plus bel hommage des plus belles âmes
 Unwiderstehlich an.
Irrésistiblement.

*

Auf steifem Hals ein Strotzerhaupt,
Une tête prétentieuse sur un cou raide,
 
Das über alle Höhn
Le tout souligné d’un air moqueur
Weit, weit hinauszuragen glaubt,
Toujours croyant soumettre,
  Läßt doch gewiß nicht schön.
Ne peut s’accompagner d’une quelconque beauté.
Wenn irgend nun ein Rang, wenn Gold
Si le désir du rang et la soif de l’or
  Zu steif den Hals dir gab,
T’ont ainsi raidi le cou,
 So schmeidigt ihn mein Wunderhold
Alors la vision de ma merveille
Und biegt dein Haupt herab.
Te fera fléchir la tête.

*

Es webet über dein Gesicht
Elle infusera sur ton visage
Der Anmuth Rosenflor
La douce grâce de la rose
Und zieht des Auges grellem Licht
Elle atténuera ton regard
  Die Wimper mildernd vor.
En sourcillant légèrement.
 Es theilt der Flöte weichen Klang
Elle glissera un doux son de flûte
  Des Schreiers Kehle mit
Dans ta gorge criarde
Und wandelt in Zephyrengang
Et tu gambaderas comme un doux zéphyr
   Des Stürmers Poltertritt.
Si tes lourds pas sont tapageurs.




*

Der Laute gleicht des Menschen Herz,
Les sons du cœur humain,
 
Zu Sang und Klang gebaut;
Sortent en chanson et en musique ;
  Doch spielen sie oft Lust und Schmerz
Mais le plaisir et la douleur souvent composent
Zu stürmisch und zu laut:
De trop fortes et violentes harmonies :
Der Schmerz, wann Ehre, Macht und Gold
La douleur quand l’honneur, la puissance et l’or
Vor deinen Wünschen fliehn,
Glissent de ses mains,
Und Lust, wann sie in deinen Sold
Et le plaisir quand ils deviennent victimes
   Mit Siegeskränzen ziehn.
Des couronnes de leur victoire.

*

O wie dann Wunderhold das Herz
O comme cette fabuleuse fleur comble le cœur
So mild und lieblich stimmt!
D’une si douce et voluptueuse félicité !
  Wie allgefällig Ernst und Scherz
Comme elle baigne joie et sérieux
In seinem Zauber schwimmt!
D’une eau divine et claire !
 Wie man alsdann Nichts thut und spricht,
Rien dans ses effets et ses saveurs
 Drob Jemand zürnen kann!
Qui puisse irriter ou blesser !
   Das macht, man trotzt und strotzet nicht
Point de défi ni de vengeance
   Und drängt sich nicht voran.
Pont de jalousie ni d’arrogance.

*

O wie man dann so wohlgemuth,
O comme dans la plénitude de ta joie,
So friedlich lebet und webt!
La vie est douce et amicale !
 
Wie um das Lager, wo man ruht,
Comme la couche où l’on repose,
  Der Schlaf so segnend schwebt!
Baigne dans un calme réparateur !
Denn Wunderhold hält alles fern,
Cette merveille nous garde,
  Was giftig beißt und sticht;
Du venin des morsures et des piqûres ;
  Und stäch’ ein Molch auch noch so gern,
Tout ce qui nuit voudrait-il t’attaquer,
So kann und kann er nicht.
Qu’aucun jamais ne le pourrait.




 *

Ich sing’, o Lieber, glaub’ es mir
Je chante, o chère, mais croyez-moi,
Nichts aus der Fabelwelt,
D’un monde fantastique il ne s’agit,
Wenngleich ein solches Wunder dir
Pour vous de tels miracles
Fast hart zu glauben fällt.
Sont choses dures à croire.
Mein Lied ist nur ein Widerschein
Ma chanson ne se veut juste qu’une esquisse
  Der Himmelslieblichkeit,
De ce prodige céleste
Die Wunderhold auf groß und klein
Que cette fleur fabuleuse, sur petits et grands,
  In Thun und Wesen streut.
Apportent dans leurs actes et sur leur être.

*

Ach! Hättest du nur Die gekannt,
Hélas! Si vous aviez connu celle
Die einst mein Kleinod war –
Qui fut le trésor de ma vie-
Der Tod entriß sie meiner Hand
La mort la faucha de mes mains
  Hart hinterm Traualtar –,
Derrière l’autel de notre union -,
Dann würdest du es ganz verstehn,
Alors vous comprendriez aisément
Was Wunderhold vermag,
Ce que telle merveille aurait produit
Und in das Licht der Wahrheit sehn,
Et la lumière de la vérité vous auriez vu
Wie in den hellen Tag.
Comme en plein jour.

*

Wol hundert Mal verdankt’ ich ihr
Cent fois je lui narrai
Des Blümchens Segensflor.
Les hauts faits de la fleur.
Sanft schob sie’s in den Busen mir
Elle la posait doucement sur mon sein
Zurück, wann ich’s verlor.
Quand je la perdais.
Jetzt rafft ein Geist der Ungeduld
Maintenant un esprit d’impatience la retire
  Es oft mir aus der Brust.
Souvent de ma poitrine.
Erst wann ich büße meine Schuld,
Et dès qu’une faute j’expie
Bereu’ ich den Verlust.
Je me repens de ma perte.




*

O was des Blümchens Wunderkraft
O ces miraculeux pouvoirs de la fleur
Am Leib und am Gemüth
Et sur le corps et sur l’esprit
Ihr, meiner Holdin, einst verschafft,
Sur toi, ma douce, que jamais ne pourra contenir
Faßt nicht das längste Lied! –
La plus longue des chansons ! –
Weil’s mehr als Seide, Perl’ und Gold
Comme la soie, les perles et l’or
  Der Schönheit Zier verleiht,
Elle surpasse par son éclatante beauté,
So nenn’ ich’s « Blümchen Wunderhold« .
Ainsi je la nomme « la fleur merveilleuse».
Sonst heißt’s – Bescheidenheit.
Mais d’autres la nomment modestie.

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« C’est l’auteur qui a le mieux saisi cette veine de superstition qui conduit si loin dans le cœur. Aussi ses romances et ballades sont-elles connues de toute l’Allemagne. La plus fameuse de toutes, Lénore, n’est pas, je crois, traduite en français Il serait difficile qu’on pût en exprimer tous les détails ni par notre prose, ni par nos vers. »
Madame de Staël

« Burger semble devoir, sous plusieurs rapports, mériter la préférence sur Hoffmann. Ses compositions ont presque toujours un but moral, ostensible ou caché, et son talent n’est pas, comme celui de son rival, un dévergondage mental sans but, et quelquefois sans méthode. Aujourd’hui il demeure prouvé qu’Hoffmann écrivait sous l’influence continuelle d’un cauchemar, sous le joug d’une idée fixe, et souvent sans savoir ce qu’il voulait. Que de fois ses compositions sont restées à la pensée du lecteur comme une énigme sans mot ! »

Baron de Mortemart-Boisse
Lénore
Revue des Deux Mondes, Période initiale
Tome 4 –

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GOTTFRIED AUGUST BÜRGER

HEINRICH HEINE – SUR LE BROCKEN -Auf dem Brocken (Voyage au Harz des Reisebilder – Aus der Harzreise – 1824)

LITTERATURE ALLEMANDE






Christian Johann Heinrich Heine




[NdT : Le Brocken à 1 141 mètres est le point culminant du Harz situé en Saxe-Anhalt]

*

Heller wird es schon im Osten
Une clarté arrive de l’est
Durch der Sonne kleines Glimmen,
A travers une petite lueur du soleil,
Weit und breit die Bergesgipfel
Les larges sommets de la montagne au loin
  In dem Nebelmeere schwimmen.
Flottent dans une mer de brouillard.




*

Hätt ich Siebenmeilenstiefel,
Si j’avais les bottes de sept lieues,
  Lief ich, mit der Hast des Windes,
Je volerais avec la vitesse du vent,
Über jene Bergesgipfel,
Sur chacun des sommets,
Nach dem Haus des lieben Kindes.
Vers la demeure de ma bien-aimée.

*




Von dem Bettchen, wo sie schlummert,
De l’alcôve où elle sommeille,
  Zög ich leise die Gardinen,
Délicatement, j’ouvrirais les rideaux,
Leise küßt ich ihre Stirne,
Délicatement, j’embrasserais son front,
  Leise ihres Munds Rubinen.
Délicatement aussi les rubis de sa bouche.

*

Und noch leiser wollt ich flüstern
Et plus délicatement encore, j’aimerais souffler
In die kleinen Liljenohren:
Dans ses adorables oreilles diaphanes :
Denk im Traum, daß wir uns lieben,
Rêve que nous nous aimons encore,
  Und daß wir uns nie verloren.
Et que nous ne nous sommes jamais perdus.




***
HEINRICH HEINE