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DÉMONS- Poème de Pouchkine (1830) Бесы

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ALEXANDRE POUCHKINE POEME

*
1830
 

Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE  1830
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


Бесы 
1830

****


DÉMONS
****

 

Мчатся тучи, вьются тучи;
Les nuages se précipitent, les nuages planent ;
Невидимкою луна
Sous l’invisible lune
Освещает снег летучий;
La neige couvre son vol ;
Мутно небо, ночь мутна.
Se noircit le ciel, se noircit la nuit.
Еду, еду в чистом поле;
Mon traîneau avance dans le vent ;
Колокольчик дин-дин-дин…
Les grelots entonnent des din-din-din …
Страшно, страшно поневоле
Qui terribles, terribles retentissent
Средь неведомых равнин!
Au milieu des plaines inconnues !

*

« Эй, пошел, ямщик!.. » – « Нет мочи:
« Hé, va, cocher..! » – « Impossible :
Коням, барин, тяжело;
Les chevaux, monsieur, sont épuisés ;
Вьюга мне слипает очи;
Le blizzard m’aveugle ;
Все дороги занесло;
Toutes les routes ont disparu ;
Хоть убей, следа не видно;
Nous avons perdu la piste ;
Сбились мы. Что делать нам!
Nous sommes perdu ! Que pouvons-nous faire !
В поле бес нас водит, видно,
Le démon nous conduit, il est clair
Да кружит по сторонам.
Que nous tournons en rond.

*

Посмотри: вон, вон играет,
Regarde : il est là-bas qui joue,
Дует, плюет на меня;
Qui maintenant me crache dessus ;
Вон – теперь в овраг толкает
Regarde – il nous attire près du ravin
Одичалого коня;
Pour y plonger nos chevaux ;
Там верстою небывалой
Regarde, le vois-tu
  Он торчал передо мной;
Droit devant moi ;
Там сверкнул он искрой малой
Il illumine comme une étincelle
И пропал во тьме пустой ».
Qui disparaît dans l’obscurité du vide « .

*

Мчатся тучи, вьются тучи;
Les nuages se précipitent, les nuages planent ;
Невидимкою луна
Sous l’invisible lune
Освещает снег летучий;
La neige couvre son vol ;
Мутно небо, ночь мутна.
Se noircit le ciel, se noircit la nuit.
Сил нам нет кружиться доле;
Mon traîneau s’arrête net ;
Колокольчик вдруг умолк;
Les grelots sont devenus muets ;
Кони стали… « Что там в поле? » –
Tout se pose… « Qu’est-ce donc ? » –
«  « Кто их знает? пень иль волк? »
« Qui sait ? Un tronc d’arbre ou une bête ? »

*

Вьюга злится, вьюга плачет;
Déferle le blizzard , déferle la tempête ;
Кони чуткие храпят;
Ronflement de nos montures ;
Вот уж он далече скачет;
Le démon galope au loin ;
Лишь глаза во мгле горят;
Seuls ses yeux dans l’obscurité apparaissent ;
Кони снова понеслися;
Les chevaux reprennent leur course ;
Колокольчик дин-дин-дин…
Les grelots entonnent à nouveau les din-din-din …
Вижу: духи собралися
Vois donc : les esprits là-bas se sont réunis
Средь белеющих равнин.
Au milieu des plaines blanchies.

*

 

Бесконечны, безобразны,
De nombreux démons, laids et terrifiants,
В мутной месяца игре
Flottant, éructant…
Закружились бесы разны,
Une ronde de démons tourbillonnants,
Будто листья в ноябре…
Comme les feuilles de novembre …
Сколько их! куда их гонят?
Comme ils sont nombreux ! D’où viennent-ils ?
Что так жалобно поют?
Pourquoi leurs chants sont-ils si plaintifs ?
Домового ли хоронят,
Enterrent-ils un farfadet ?
 Ведьму ль замуж выдают?
Est-ce le mariage d’une sorcière ?

*

Мчатся тучи, вьются тучи;
Les nuages se précipitent, les nuages planent ;
Невидимкою луна
Sous l’invisible lune
Освещает снег летучий;
La neige couvre son vol ;
Мутно небо, ночь мутна.
Se noircit le ciel, se noircit la nuit.
Мчатся бесы рой за роем
Une foule de démons s’est rassemblée
В беспредельной вышине,
Dans les hauteurs infinies,
Визгом жалобным и воем
Cette plainte qui hurle à travers la plaine
Надрывая сердце мне…
Déchire mon coeur …

 

 **********

POUCHKINE
 1830  

********

LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

*****

ALEXANDRE POUCHKINE POEME

DÉMONS
1830
Пушкин 

ALEXANDRE POUCHKINE (1830) AU POETE – Поэту

*

Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE 1830
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


1830
AU POETE

  1830
Поэту
*****

***

 

Поэт! не дорожи любовию народной.
Poète ! Détache-toi de l’amour d’autrui
Восторженных похвал пройдет минутный шум;
Les louanges ne sont qu’un bruit que la minute efface
Услышишь суд глупца и смех толпы холодной,
Tu entendras la moquerie et tu sentiras la foule glaciale
Но ты останься тверд, спокоен и угрюм.
Mais tu resteras fort, calme et pensif.

*

Ты царь: живи один. Дорогою свободной
Tu es roi. Ta voie est libre,
Иди, куда влечет тебя свободный ум,
Va où le désir libère ton esprit,
Усовершенствуя плоды любимых дум,
Goûte aux fruits qui poussent sur le malheur,
Не требуя наград за подвиг благородный.
Sans exiger jamais nulle récompense.

 

*

Они в самом тебе. Ты сам свой высший суд;
Tu es toi-même ta seule cour suprême ;
Всех строже оценить умеешь ты свой труд.
Evalue justement le fruit de ton travail.
Ты им доволен ли, взыскательный художник?
As-tu la satisfaction exigeante de l’artiste ?

*

Доволен? Так пускай толпа его бранит
Satisfait ? Laisse la cohue te balloter
И плюет на алтарь, где твой огонь горит,
Laisse cracher sur l’autel où le feu brûle,
И в детской резвости колеблет твой треножник.
Et, dans leur espiègleries d’enfant, laisse-les secouer ton trépied.

 июля 1830
Juillet 1830

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Поэту
AU POETE
ALEXANDRE POUCHKINE
1830  

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LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

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Adam MICKIEWICZ (1830) A LA MERE POLONAISE – Do Matki Polki

*




POESIE POLONAISE

Traduction – Texte Bilingue

Poésie Polonaise
Polish poetry
poezja polska

 

Adam MICKIEWICZ
1798 – 1855

Traduction Jacky Lavauzelle

Do Matki Polki

À la mère polonaise

*****

 

O matko Polko! gdy u syna twego
O mère Polonaise ! quand dans l’œil de ton fils
W źrenicach błyszczy genijuszu świetność,
Brille la splendeur du génie,
Jeśli mu patrzy z czoła dziecinnego
Se reflète sur son visage d’enfant
Dawnych Polaków duma i szlachetność;
La fière noblesse de ses ancêtres polonais ;

**

 

Jeśli rzuciwszy rówienników grono
S’il quitte ardemment ses compagnons
Do starca bieży, co mu dumy pieje,
C’est pour entendre du vieillard les orgueilleuses chansons,
Jeżeli słucha z głową pochyloną,
Il écoute pensif, tête baissée,
Kiedy mu przodków powiadają dzieje:
La grandeur des légendes passées :

 




O matko Polko! źle się twój syn bawi!
O mère Polonaise ! Prends garde à ta postérité !
Klęknij przed Matki Boleśnej obrazem
Agenouille-toi devant la Mère des Douleurs
I na miecz patrzaj, co Jej serce krwawi:
Regarde l’épée qui ensanglante son cœur :
Takim wróg piersi twe przeszyje razem!
Elle percera le tien d’une telle témérité !

**

Bo choć w pokoju zakwitnie świat cały,
Car, bien que la paix dans le monde fleurisse,
Choć się sprzymierzą rządy, ludy, zdania,
Bien que les nations et les peuples s’unissent
Syn twój wyzwany do boju bez chwały
Ton fils est destiné à des batailles sans gloire
I do męczeństwa… bez zmartwychpowstania.
Et … au martyr sans résurrection ni espoir.



Każże mu wcześnie w jaskinią samotną
Qu’il parte tôt dans une grotte solitaire
Iść na dumanie… zalegać rohoże,
Qu’il médite sans cesse… couché sur la terre,
Oddychać parą zgniłą i wilgotną
Respirant cet air humide et pourri
I z jadowitym gadem dzielić łoże.
Et avec le reptile venimeux partageant son lit.

**

Tam się nauczy pod ziemię kryć z gniewem
Il apprendra à terrer sa colère ineffable,
I być jak otchłań w myśli niedościgły;
A rendre comme l’abîme sa pensée insondable ;
Mową truć z cicha, jak zgniłym wyziewem,
Et distiller dans son discours le poison savamment ,
Postać mieć skromną jako wąż wystygły.
A attendre comme le froid serpent patiemment.






Nasz Odkupiciel, dzieckiem w Nazarecie,
Notre Rédempteur, un enfant de Nazareth,
Piastował krzyżyk, na którym świat zbawił.
Portait sa croix par laquelle le monde a été sauvé.
O Matko Polko! ja bym twoje dziecię
O Mère Polonaise ! N’amuse ton fils
Przyszłymi jego zabawkami bawił.
Qu’avec les jeux de ses futurs supplices.

**

Wcześnie mu ręce okręcaj łańcuchem,
Que ses mains à de lourdes chaînes se plissent,
Do taczkowego każ zaprzęgać woza,
Que son dos à la charge s’endurcisse,
By przed katowskim nie zbladnął obuchem
Que son front devant la hache ne pâlisse
Ani się spłonił na widok powroza;
Ni à la vue d’une corde ne rougisse ;

**




Bo on nie pójdzie, jak dawni rycerze,
Il ne chevauchera pas comme les anciens chevaliers,
Utkwić zwycięski krzyż w Jeruzalemie,
Pour que la victorieuse croix  se dresse à Jérusalem,
Albo jak świata nowego żołnierze
Ni comme les fantassins du tricolore emblème
Na wolność orać… krwią polewać ziemię.
Creuser un sillon et verser son sang … pour la liberté.

**

obrazie / image
Grigorija Miasojedowa

**

Wyzwanie przyszle mu szpieg nieznajomy,
D’abord, un espion étranger le défier viendra
Walkę z nim stoczy sąd krzywoprzysiężny,
Là, contre un tribunal parjure le combat continuera,
 A placem boju będzie dół kryjomy,
Puis, dans un cachot sous terre il moisira,
A wyrok o nim wyda wróg potężny.
Enfin, un ennemi puissant sa sentence prononcera.

**

Zwyciężonemu za pomnik grobowy
Vaincu, comme pierre tombale funèbre
Zostaną sucha drewna szubienicy,
Il trouvera sa  sèche potence en bois austère
Za całą sławę krótki płacz kobiécy
Une femme qui pleure comme seule gloire éphémère
I długie nocne rodaków rozmowy.
Et de ses compatriotes de longues conversations crépusculaires.

*

 




aquarelle Juliusz Kossak

Adam MICKIEWICZ
1830

 

ALEXANDRE POUCHKINE (1830) – MON NOM – Что в имени тебе моём?

*

Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE 1830
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


1830
MON NOM

  1830
Что в имени тебе моём?

***

Что в имени тебе моём?
Qu’est-ce que mon nom pour toi ?
Оно умрёт, как шум печальный
Ce nom va mourir, comme le triste bruit
Волны, плеснувшей в берег дальный,
Des vagues, le temps que dure la vague, et qui déjà s’enfuit,
Как звук ночной в лесу глухом.
Comme dans la nuit, l’écho perdu d’un bruit dans un bois.

Оно на памятном листке
Il trace sur une page ce signe illisible
  Оставит мёртвый след, подобный
Laisse sa trace morte, semblable
  Узору надписи надгробной
Aux inscriptions funèbres
  На непонятном языке.
Ecrites dans une langage austère.

 

Что в нём? Забытое давно
Qui est-il ? Il sera oublié depuis longtemps
  В волненьях новых и мятежных,
Dans l’excitation du temps,
Твоей душе не даст оно
Sur ton âme, il n’aura gravé
  Воспоминаний чистых, нежных.
Ni souvenirs purs ni instants sucrés.

Но в день печали, в тишине,
Mais , en silence, un jour d’émoi
Произнеси его тоскуя;
Tu diras d’une voix forte
Скажи: есть память обо мне,
Tu diras, quelqu’un pense à moi,
Есть в мире сердце, где живу я…
Il reste dans le monde un cœur où je vis encore…

5 января 1830
5 janvier 1830

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ALEXANDRE POUCHKINE
1830  

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LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

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34 POEMES D’EMILY DICKINSON DE 1852 A 1886 – Emily Dickinson’s poems

LITTERATURE AMERICAINE

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EMILY DICKINSON
December 10, 1830 – May 15, 1886
10 décembre 1830 – 15 mai 1886
Amherst, Massachusetts

Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 


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LES POEMES D’EMILY DICKINSON

Emily Dickinson’s poems

 

 




**

1853
ON THIS WONDROUS SEA

On this wondrous sea
Sur cette merveilleuse mer
Sailing silently,
Navigant silencieusement,




**

1858
WHEN ROSES CEASE TO BLOOM

When Roses cease to bloom, dear, 
Quand les Roses finiront de fleurir, mon cher,
And Violets are done, 
Et les V
iolettes seront flétries,

**

1859
WHOSE CHEEK IS THIS ?

Whose cheek is this ?
A qui est cette joue ?
What rosy face
Quel rose visage

**

1860
A LITTLE EAST TO JORDAN

A little East of Jordan,
Un peu à l’est du Jourdain,
Evangelists record,
Les Evangélistes enregistrent,




**

1861
POOR LITTLE HEART !

Poor little heart!
Pauvre petit cœur !
Did they forget thee?
T’ont-ils oublié ?

**

1861
I’VE KNOW A HEAVEN LIKE A TENT

I’ve known a Heaven, like a Tent – 
J’ai connu un Ciel, comme une Tente –
To wrap its shining Yards – 
 A emballer son éclatante Cour-




**

1862
OF BRONZE AND BLAZE

Of Bronze – and Blaze 
De Bronze – et de Feu
The North -tonight! 
Le Nord -ce soir !

**





1863
I GAINED IT SO

I gained it so –
Je l’ai gagnée ainsi,
By Climbing slow –
En Escaladant lentement,

**

1864
THE SPRY ARMS OF THE WIND

The spry Arms of the Wind
Les vaillants Bras du Vent
If I could crawl between
Si je pouvais ramper entre

**

1865
WHAT TWINGS WE HELB BY
LA RIVIERE RAPIDE DE LA VIE

 What Twigs We held by-
Quels Rameaux nous agrippaient ?
Oh the View
Oh cette Vue

**





1866
AFTER THE SUN COMES OUT
LA TRANSFORMATION DU MONDE

After the Sun comes out
Une fois le soleil sorti
How it alters the World —
Comme cela transforme le Monde

*

1867
THE MURMURING OF BEES
LE MURMURE DES ABEILLES

The murmuring of Bees, has ceased
Le murmure des Abeilles a cessé
But murmuring of some
Mais d’autres s’entendent

**





1868
AFTER A HUNDRED YEARS
UN SIECLE APRES

After a hundred years
Un siècle après
Nobody knows the Place
Personne ne connaît le Lieu

**

1869
THE DUTIES OF THE WIND ARE FEW
LES DEVOIRS ET LES PLAISIRS DU VENT

The duties of the Wind are few,
Les devoirs du Vent sont peu nombreux :
To cast the ships, at Sea,
Fracasser les navires, en Mer,

**

1870
A NOT ADMITTING OF THE WOUND
LA BLESSURE

A not admitting of the wound
Ne pas reconnaître la plaie
Until it grew so wide
Jusqu’à ce qu’elle soit si large

**

1870
THAT THIS SHOULD FEEL THE NEAD OF DEATH
LE BESOIN DE LA MORT

That this should feel the need of Death
Que celui qui ressent le besoin de la Mort
 
The same as those that lived
Le même que celui qui vécu

**

1871
THE DAYS THAT WE CAN SPARE

The Days that we can spare
Les Jours que nous avons en trop
Are those a Function die
Ensevelissent une Fonction qui meurt

**

1872
UNTIL THE DESERT KNOWS
AU GALOP DANS NOS RÊVES

Until the Desert knows
Jusqu’à ce que le Désert sache
That Water grows
Que l’Eau jaillit

**

1873
HAD WE OUR SENSES
LA RAISON & LA FOLIE

Had we our senses
Avons-nous notre raison ?
 
But perhaps ’tis well they’re not at Home
Mais peut-être vaut-il mieux que non

**

1874
WONDER IS NOT PRECISLY KNOWING
LE PLAISIR DEVENU DOULEUR

Wonder — is not precisely Knowing
 L’Etonnement- n’est pas précisément la Connaissance
 
And not precisely Knowing not
 Ni précisément l’Ignorance –

**

1875
THAT SHORT POTENTIAL STIR
L’ECLAT DE LA MORT

That short — potential stir
Ce court – et potentiel émoi
 
That each can make but once
Que chacun peut faire juste une seule fois –

**

1876
LONG YEARS APART
L’ABSENCE DE LA SORCIERE

Long Years apart — can make no
Les longues Années d’éloignement- ne peuvent engendrer de
Breach a second cannot fill —
Brèche qu’une seule seconde ne puisse colmater –

**

1877
IT WAS A QUIET SEEMING DAY
LE COQUELICOT DANS LE NUAGE

It was a quiet seeming Day —
C’était un Jour en apparence calme –
There was no harm in earth or sky —
Il n’y avait aucun mal ni sur terre ni dans le ciel –

**

1878
TO MEND EACH TATTERED FAITH
REPARER LA FOI EN LAMBEAUX

To mend each tattered Faith
Pour réparer chaque Foi en lambeaux
There is a needle fair
Il y a une fine aiguille,

**

1879
WE TALKED WITH EACH OTHER
LES SABOTS DE L’HORLOGE

We talked with each other about each other
Nous nous sommes parlés, les uns les autres
Though neither of us spoke —
  Même si aucun de nous n’a parlé –

**

1880
GLASS WAS THE STREET
LA RUE DE VERRE

Glass was the Street – in Tinsel Peril
De verre était la rue – dans un Aventureux Crissement
 
Tree and Traveller stood.
Arbre et Voyageur debout se tenaient.

**

1881
THE THINGS THAT NEVER CAN COME BACK
LES CHOSES QUI JAMAIS NE REVIENNENT

The Things that never can come back, are several —
Les Choses qui jamais ne reviennent sont multiples –
Childhood — some forms of Hope — the Dead —
L’Enfance – certaines formes d’Espoir – les Morts –

**

1882
HE ATE AND DRANK THE PRECIOUS WORDS
LES MOTS PRECIEUX

He ate and drank the precious Words —
Il a mangé et il a bu les Mots précieux –
His Spirit grew robust —
Son Esprit s’est développé –

**

1883
No ladder needs the bird but skies
DONNER DES AILES AUX CHERUBINS

No ladder needs the bird but skies
 L’oiseau n’a pas besoin d’échelle mais des cieux
To situate its wings,
Pour placer ses ailes,

**

1884
Upon his Saddle sprung a Bird
LA NOTE DE L’OISEAU

Upon his Saddle sprung a Bird
Sur sa selle a bondi l’Oiseau
And crossed a thousand Trees
  S’en est allé traverser un milliers d’Arbres

**

1885
Take all away from me, but leave me Ecstasy,
LAISSEZ-MOI L’EXTASE

Take all away from me, but leave me Ecstasy,
Retirez-moi tout, mais laissez-moi l’Extase,
 And I am richer then than all my Fellow Men —
Et plus riche que tous mes Semblables  je deviendrai –

**

LES ULTIMES POEMES

**

1886
THE IMMORTALITY SHE GAVE
LA FORCE DE L’AMOUR HUMAIN

The immortality she gave
L’immortalité qu’elle a donnée
We borrowed at her Grave —
Nous l’avons emprunté à son Tombeau-

**

1886
OF GLORY NOT A BEAM IS LEFT
POUR LES ÉTOILES

Of Glory not a Beam is left
De la Gloire, ne reste pas un seul Faisceau
But her Eternal House —
Mais reste sa Maison Éternelle –

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EMILY DICKINSON

EMILY DICKINSON (1852) Sic transit gloria mundi – Ainsi passe la gloire du monde

LITTERATURE AMERICAINE

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EMILY DICKINSON
December 10, 1830 – May 15, 1886
10 décembre 1830 – 15 mai 1886
Amherst, Massachusetts




Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 






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Sic transit gloria mundi




Ainsi passe la gloire du monde

1852

 







Oh veni, vidi, vici!
Ô Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu !
Oh caput cap-a-pie!
Ô caput de pied en cap !
And oh « memento mori »
Et ô « souviens-toi que tu vas mourir »
When I am far from thee!
Quand je suis loin de toi !

Hurrah for Peter Parley!
Hourra pour Peter Parley !
Hurrah for Daniel Boone!
Hourra pour Daniel Boone !
Three cheers, sir, for the gentleman
Trois salutations, monsieur, pour le gentleman
Who first observed the moon!
Qui le tout premier observa la lune !




Peter, put up the sunshine;
Pierre, embrase le soleil ;
Patti, arrange the stars;
Patti, arrange les étoiles ;
Tell Luna, tea is waiting,
Dis à Luna : le thé attend,
And call your brother Mars!
Et appelle ton votre frère Mars !

Put down the apple, Adam,
Lâche la pomme, Adam,
And come away with me,
Et viens avec moi,
  So shalt thou have a pippin
Alors tu auras une pomme reinette
From off my father’s tree!
De l’arbre de mon père !

I climb the « Hill of Science, »
Je monte la «Colline des sciences»
 I « view the landscape o’er; »
Je « regarde le paysage« ;
Such transcendental prospect,
Une telle perspective transcendantale,
  I ne’er beheld before!
Je n’avais jamais vu ça avant !




Unto the Legislature
À l’Assemblée
My country bids me go;
Mon pays m’attend ;
I’ll take my india rubbers,
Je vais prendre mes bottes en caoutchouc,
In case the wind should blow!
Au cas où le vent soufflerait !

During my education,
Pendant mon éducation,
  It was announced to me
Il m’a été annoncée
That gravitation, stumbling,
Que la gravitation, trébuchant,
Fell from an apple tree!
Provenait d’un pommier !

The earth upon an axis
La terre sur un axe
 Was once supposed to turn,
Était supposée tourner,
By way of a gymnastic
Comme une gymnastique
In honor of the sun!
En l’honneur du soleil !

It was the brave Columbus,
C’était le brave Colomb,
 
A sailing o’er the tide,
Une navigation sur la marée,
Who notified the nations
Qui a informé les nations
Of where I would reside!
D’où je devais résider !

Mortality is fatal—
La mortalité est fatale
Gentility is fine,
La gentillesse c’est bien,
Rascality, heroic,
Être une fripouille, c’est héroïque
Insolvency, sublime!
Être insolvable, c’est sublime !




 Our Fathers being weary,
Nos Pères fatigués,
 
Laid down on Bunker Hill;
Se sont étendus sur Bunker Hill ;
And tho’ full many a morning,
Bien des matins se sont passés,
 Yet they are sleeping still,—
Et pourtant, ils dorment encore,

The trumpet, sir, shall wake them,
La trompette, monsieur, les réveillera,
 
In dreams I see them rise,
En rêve, je les vois se lever,
Each with a solemn musket
Chacun avec un mousquet solennel
A marching to the skies!
Une marche vers les cieux !

A coward will remain, Sir,
Un lâche restera, Monsieur,
Until the fight is done;
Jusqu’à ce que le combat soit terminé ;
But an immortal hero
Mais un héros immortel
Will take his hat, and run!
Prendra son chapeau et fuira !

Good bye, Sir, I am going;
Au revoir, Monsieur, je pars ;
My country calleth me;
Mon pays m’appelle ;
Allow me, Sir, at parting,
Permettez-moi, Monsieur, qu’en nous séparant,
To wipe my weeping e’e.
D’essuyer mes pleurs.

In token of our friendship
En signe de notre amitié
Accept this « Bonnie Doon, »
Accepte ce « Bonnie Doon »
  And when the hand that plucked it
Et quand la main qui l’a arrachée
Hath passed beyond the moon,
Sera passé au-delà de la lune,

The memory of my ashes
Le souvenir de mes cendres
Will consolation be;
Sera une consolation  ;
Then, farewell, Tuscarora,
Alors, adieu, indien Tuscarora,
And farewell, Sir, to thee!
Et adieu, Monsieur, à toi !

***

*****************








EMILY DICKINSON

POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS (III)

 POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS
Алекса́ндр Серге́евич
Alexandre Pouchkine 
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE 
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА

POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS
III – TROISIEME PARTIE
Charles de Saint-Julien

Œuvres choisies de Pouchkine, traduites par M. H. Dupont
 

 

III.

Pouchkine mourut à trente-huit ans. Aujourd’hui encore, la plupart des hommes de sa génération sont pleins de vie, et si vous leur demandiez, si vous demandiez à ceux qui virent grandir le génie du poète, qui pleurèrent sa mort précoce, ce qui est resté de Pouchkine, ce qui lui a succédé dans les lettres russes, ils soupireraient et ne répondraient pas. C’est que pour eux tout existait dans la manifestation intellectuelle du moment, c’est-à-dire dans celui qui la représentait ; ils ne voyaient pas que la pensée du poète tombait dans une terre jeune et féconde, que la génération qu’il laissait était pleine d’ardeur, et que cette pensée ne périrait point. Seulement, en passant d’une génération à l’autre, cette pensée a déplacé le siège de son action ; sans se séparer des régions élevées, elle a su s’étendre et pénétrer dans les régions moyennes, où on n’a pas tardé à la voir pousser de tous côtés des jets vigoureux.

Pouchkine était la plus vive expression de la littérature de son temps ; mais tous les membres de cette littérature appartenaient généralement à l’aristocratie. C’étaient de nobles descendants des vieux boyards ; ils possédaient terres et vassaux, ils étaient comtes et princes, et, si quelques-uns ne se distinguaient que par leur esprit, ils n’en faisaient pas moins partie de la classe privilégiée, à laquelle ils étaient agrégés, comme Karamsine, par exemple, à qui son grand talent d’historien a donné une si légitime noblesse. Cependant le monopole de la pensée moderne ne pouvait demeurer longtemps l’apanage exclusif d’une caste ; aussi ne tarda-t-on pas à voir naître à Pétersbourg et à Moscou, à côté de la littérature aristocratique et du vivant même de Pouchkine, une littérature dont les représentants appartenaient à la classe moyenne, à celle des employés, de ceux qui sont destinés à former un jour le tiers-état du pays, et qui le forment réellement aujourd’hui à un certain point de vue.

Cette nouvelle armée littéraire, qui ne tarda pas à entraîner l’ancienne dans ses rangs, ne naquit pas à l’improviste, sans cause ni antécédents directs. Pouchkine avait donné l’impulsion, mais il restait à entretenir et à diriger le mouvement. Le ministre actuel de l’instruction publique en Russie, le comte Ouvaroff, se chargea de cette tâche. La mission était belle et difficile ; M. Ouvaroff la comprit et ne lui fit point défaut. La vie, l’émulation, la confiance, furent les premiers bienfaits que lui dut l’enseignement public. Homme d’état habile et par-dessus tout homme d’esprit et de savoir, connu par d’excellents ouvrages qui touchent à tous les domaines de la pensée, le comte Ouvaroff était plus que tout autre propre à ranimer l’enseignement, dont il comprenait bien la valeur, et il lui était facile de s’entourer d’hommes instruits propres à le seconder. Il commença donc l’œuvre de la régénération de l’enseignement, dont il élargit les limites en lui donnant des bases nationales. La révolution fut bientôt complète. Les universités russes se transformèrent, la vie y coula à pleines veines. La jeunesse y afflua de tous les points de la société. On vit le fils du chancelier de l’empire, celui du grand-maréchal de la cour coudoyer sur le même banc le fils du simple affranchi. Pour la première fois, les classes se trouvèrent mêlées en Russie, et elles apprirent à se connaître dans les luttes pacifiques de l’intelligence. Une émulation vive et continue se manifesta. Les étudiants des rangs inférieurs comprirent, avec l’ardeur d’une légitime ambition, qu’ils devaient effacer par des triomphes la distance sociale qui les séparait de leurs heureux rivaux ; les jeunes patriciens, de leur côté, voulurent soutenir l’honneur de leurs noms par des succès : c’étaient deux camps rivaux qui luttaient sur ce terrain où il n’y a d’autre privilège que l’intelligence.

Telle fut la véritable source d’où s’échappa à flots pressés l’ardeur intellectuelle, qui, s’emparant de la pensée de Pouchkine, la porta dans les régions inférieures, que cette pensée nourrit et féconda. Voilà comment naquit la littérature actuelle, que nous n’appellerons pas bourgeoise, ce mot ne pouvant avoir en Russie le sens qu’il a parmi nous ; que nous ne pouvons pas dire populaire, parce que son influence est encore bien limitée, mais que nous appellerons sans crainte nationale. Cependant cette ardeur se fût peut-être affaiblie, si une œuvre collective n’eût pas servi de point de ralliement aux jeunes écrivains, en dirigeant leurs efforts vers un même but. Cette œuvre se présenta : ce fut l’Encyclopédie russe. L’ancienne et la nouvelle génération littéraires, réunies autour de cette publication, virent leurs efforts récompensés par un éclatant succès. Ce succès même, qui répandit les volumes de l’Encyclopédie dans toutes les parties de l’empire, initia les provinces à un mouvement d’idées dont la capitale avait été jusqu’à ce jour l’unique théâtre. L’Encyclopédie russe était une œuvre de civilisation nationale, dont les bienfaits étaient évidents ; malheureusement cette œuvre ne fut pas continuée. Un fâcheux désaccord entre les chefs de l’entreprise amena la suspension de cette utile publication ; mais déjà beaucoup de bien avait été produit. Les jeunes écrivains de l’Encyclopédie avaient fait ensemble leurs premières armes, ce concours prêté à une œuvre commune leur avait révélé leurs forces, et avait mis en lumière bien des talents qui désormais pouvaient continuer isolément leur route avec la certitude de ne plus trouver le public indifférent à leurs travaux.

Plusieurs années avant la publication de l’Encyclopédie, les lettres comptaient déjà en Russie plus d’un organe recommandable. La Gazette littéraire, créée par le baron Delvig en 1830 et continuée par M. Volkoff, était un recueil estimé, mais qui ne s’ouvrait qu’à un petit nombre d’élus. Le brillant et rapide essor de la littérature réclamait une publication établie sur des bases plus larges, et la Bibliothèque de lecture fit appel aux jeunes écrivains. Destinée d’abord à diriger les esprits dans la voie nationale, à appeler, à encourager les talents nouveaux, la Bibliothèque ne remplit pas longtemps cette belle mission, et des traductions multipliées sans choix ne tardèrent pas à y remplacer les productions originales. La plus sérieuse de ces publications littéraires, celle qui reflète le mieux la pensée de Pouchkine, est le Contemporain, fondé sous l’action directe du poète et aujourd’hui encore dirigé par un de ses amis, M. Pierre Pletneff, recteur de l’université de Saint-Pétersbourg et membre de l’académie russe. Le Contemporain, dont les tendances slavistes sont très prononcées, peut être regardé surtout comme l’expression de l’influence exercée par Pouchkine sur les premières classes de la société russe. Quelques-uns de ses rédacteurs appartiennent aux plus nobles familles de l’empire. Nous devons remarquer à ce propos que ce vif sentiment de nationalité qui inspirait Pouchkine avait fini par gagner parmi les écrivains aristocratiques ceux même qui semblaient le plus soumis aux vieilles traditions ou aux influences étrangères. C’est ainsi que le prince Wiasemsky, l’un des vétérans de la littérature, le prince Odoevsky, malgré son mysticisme germanique, suivirent la muse slave dans la voie où elle se sentait appelée.

Avant d’arriver à la dernière phase qu’a traversée la poésie russe depuis Pouchkine, il importe de compléter ce que nous avons dit du mouvement dont il fut l’âme, en montrant la trace féconde qu’a laissée son génie dans les études historiques et dans le roman. La Russie a eu deux historiens, qui tous deux ont interrogé ses annales d’un point de vue différent. L’un, Polevoï, a su introduire dans ses recherches cet esprit de sagacité patiente qui s’attache à l’interprétation, à l’enchaînement moral des faits politiques plutôt qu’au simple récit des événements. L’autre, M. Oustrialoff, poussant un peu loin la complaisance patriotique, s’est étudié à démontrer, sous la forme du récit historique, les anciens droits de son pays à la possession des provinces polonaises. Ce qui est commun d’ailleurs aux deux historiens, c’est un vif et sincère patriotisme. Dans le roman, c’est aussi ce même sentiment qui a inspiré aux écrivains russes leurs meilleures créations. En première ligne se présente ici le nom de Zagoskine, l’auteur de Youry Miroslawsky et des Russes en 1812, ouvrages qui lui valurent la popularité la plus honorable et la mieux méritée. Le talent qui se révèle dans ces récits se fait pardonner l’absence d’énergie à force de grace et de flexibilité. Zagoskine, comme romancier historique, a eu des imitateurs et des émules. Nous citerons entre autres MM. de Rosen, Herascoff, Boulgarine. M. Herascoff a reproduit, dans un roman fort spirituel intitulé la Maison de glace, quelques traits animés de la cour de l’impératrice Amie, et mis en scène avec bonheur le célèbre favori Biren. M. Boulgarine a eu le malheur de s’attacher à un sujet déjà traité par Pouchkine et le tort de dessiner le plan de son Faux Dmitri sur celui de Boris Godounoff. Le roman a été écrasé par le drame.

Quoi qu’il en soit, il est impossible de ne pas reconnaître dans tous ces ouvrages l’élan d’une pensée commune et féconde. Romanciers et historiens marchent, par des routes différentes, vers un même but ; tous veulent donner à la Russie, par l’évocation d’un glorieux passé, la conscience de sa grandeur et de son originalité. Aujourd’hui cette ère de recherches et de tâtonnements semble terminée ; ce n’est plus la nationalité qu’il s’agit de réveiller. Une nouvelle période a déjà commencé pour l’esprit russe. Deux tendances, l’une satirique et comique, l’autre élevée et sérieuse, dominent le mouvement actuel. La première, représentée par M. Gogol, affectionne surtout la forme dramatique ; la seconde, qui se personnifie dans Lermontoff, dans Maïkoff, préfère la forme du récit.

La comédie du Réviseur, qui dénonce si rudement et néanmoins avec tant d’ironie et de gaieté les abus de l’administration provinciale, assura dès l’abord à M. Gogol une grande popularité. Jamais tant de verve libre et moqueuse n’avait inspiré une muse russe, jamais la satire moscovite n’avait porté des coups plus directs et plus sanglants. Il était hardi d’exposer sur le théâtre de Saint-Pétersbourg l’ineptie et la sottise de ces employés de petite ville (tchinovniki) dont l’orgueil et la vénalité pèsent si lourdement sur le pays. Les tchinovniki ont été fort plaisamment fustigés par M. Gogol. L’imagination du poète a su tirer d’une donnée très simple les détails de mœurs les plus comiques. Encouragé par ce premier succès auquel ne manqua même pas la sanction impériale, M. Gogol ne craignit pas, dans son roman des Âmes mortes, de toucher à ce qu’il y a de plus vif et de plus délicat dans le pays, savoir la propriété des serfs. Il s’agit ici d’un industriel adroit et fripon, acheteur d’âmes mortes, c’est-à-dire qui va parcourant les villages ou terres seigneuriales, et qui se fait vendre, par des intendants fripons comme lui, des hommes morts récemment ou depuis peu livrés comme recrues, mais non encore effacés du cadre de la population. C’est ce qu’on appelle dans le pays âmes mortes. Or, avec ces actes de vente frauduleux, il se trouve légalement possesseur, aux yeux de l’autorité abusée, d’un certain nombre d’individus qu’il demande à transporter sur quelque terrain sans valeur dont il est effectivement propriétaire, et tout cela, pour faire un emprunt au gouvernement sur l’hypothèque de ce bien, qui vient d’acquérir une valeur proportionnelle au nombre des âmes mortes achetées. Nous ne savons si Pouchkine aurait osé pousser la satire jusqu’à ce point de liberté, et si le chef de l’empire aurait eu pour lui l’indulgence qu’il a témoignée à Gogol. Ce fait en dit beaucoup sur les progrès de l’esprit public en Russie.

Ce n’est cependant pas Gogol qui nous semble procéder le plus directement de l’auteur des Bohémiens ; c’est Lermontoff, dont la vie, les mœurs et la destinée eurent tant d’analogie avec la vie, les mœurs et la destinée de Pouchkine. Comme ce dernier, Lermontoff ne savait obéir qu’à ses passions et fouler aux pieds devoirs et convenances. Je ne sais quelle brutale satire lui valut à Saint-Pétersbourg un duel avec un jeune Français, qui put lui donner une leçon de savoir-vivre. Peu de temps après, le poète fut envoyé dans le Caucase. Dans ces rudes contrées, que la Russie arrose chaque jour du plus pur de son sang, il devait trouver la mort, non point la mort glorieuse du champ de bataille, mais la mort furtive, et en quelque sorte honteuse, qui se cache dans les hasards d’une obscure rencontre. Un duel l’attendait avec un homme implacable qu’il avait offensé. Il tomba atteint d’une balle, et le pays, qui pleurait encore son grand poète frappé à la fleur de l’âge, eut à regretter un autre poète dont la vie s’épanouissait à peine.

Lermontoff eut d’ardentes inspirations pour la liberté. Ceux de ses vers que la censure mettait à l’index étaient aussitôt copiés, répandus et appris par cœur. Pouchkine avait eu à former l’esprit public, à créer l’opinion ; Lermontoff trouva cette opinion et cet esprit préparés. Nous citerons un de ses poèmes, qui pourra donner une idée de la nature de ses inspirations : le titre de cet ouvrage est Mzir (mot géorgien qui veut dire confrérie) ; le fond en est simple. Un jeune homme, fils d’une peuplade libre, a été fait prisonnier dans un combat et jeté dans un couvent pour apprendre à se plier à la servitude sous l’austère discipline de la règle. Le poète s’est plu à retracer les combats intérieurs de cette nature indomptée, de l’instinct natif de l’indépendance contre les mille gênes de la vie monastique et les déchirements de toute espèce auxquels elle soumet l’intelligence. La lutte est terrible et douloureuse. Vingt fois l’infortuné est près d’être vaincu ; mais le sentiment de la liberté soutient son courage aux abois. Dans un élan suprême, le jeune novice s’échappe de sa prison ; il part. Le voilà libre, la nature entière est à lui, il en a fait la conquête ; mais bientôt ce ciel, cet horizon qu’il admire, ces brises qui lui rafraîchissent le front, ne lui suffisent plus : il lui faut le ciel de la patrie et les brises natales, et il se met à marcher, il va, il franchit l’espace, il court, lorsque l’horrible faim le saisit ; le malheureux épuisé tombe. Les hommes envoyés à sa poursuite l’atteignent, s’emparent de lui et le ramènent dans sa prison monastique, où il meurt. Sous cette donnée si simple, il est aisé de découvrir une préoccupation douloureuse. On sent que les idées libérales tourmentent Lermontoff. Il y a un hommage indirect à ces idées dans la donnée même du poème dans cette éloquente protestation sous la forme du récit contre l’abus du pouvoir et la tyrannie de certains préjugés.
Dans ces dernières années, la pensée russe est arrivée à une manifestation littéraire que va nous faire connaître le poème des Deux Destinées, par M. Apollon Maïkoff, lequel nous écrivait, en nous envoyant cet ouvrage, il y a à peine un an : « Une nation qui se civilise a deux choses à faire, deux devoirs à remplir ; il faut, que d’une main elle répande la semence de ses nouvelles doctrines, de ses nouvelles idées, de ses nouvelles mœurs, tandis que de l’autre elle doit détruire tout ce qui pesait sur elle et l’enchaînait au passé ; elle doit saper les préjugés enracinés dans les esprits, arracher les dernières ronces des siècles d’ignorance et de superstition : la satire est son arme et son instrument. »

Le poème des Deux Destinées est donc une œuvre satirique, mais vivement pénétrée d’inspiration lyrique et de je ne sais quel souffle mélancolique et tendre. L’esprit satirique, qui a réellement ouvert en Russie l’ère de la littérature moderne, animait la plupart des productions poétiques de Pouchkine : son chef-d’œuvre, Eugène Onéguine, n’est effectivement qu’une satire originale et spirituelle ; mais c’est ici qu’on peut distinguer la différence des temps et le chemin qu’a fait la pensée depuis la publication de ce poème, c’est-à-dire depuis une vingtaine d’années. Nous savons qu’Eugène Onéguine est une victime de la civilisation moderne ; mais ce qui l’a frappé de découragement, ce ne sont ni les pensées sérieuses d’art ou de philosophie, ni les désirs ardents d’amélioration sociale, ni rien de ce qui constitue l’amour profond du pays : c’est l’ennui et l’abus du plaisir. Onéguine est un héros de boudoir, aimable et sensuel égoïste que la satiété a pris au début de la vie et qu’elle a laissé indifférent et moqueur. Or, voici ce même Onéguine transformé, ou plutôt le voici revenu à l’existence vingt ans plus tard. Actuellement il s’appelle Wladimir. Il n’est point blasé, il est attristé, abattu ; la vue de son pays, qu’il aime, lui serre le cœur, l’oppresse, le plonge dans des tristesses infinies ; il est jaloux pour lui des civilisations étrangères, jaloux de la grandeur antique, jaloux de la liberté moderne. « Allons droit à mon héros, nous disait M. Maïkoff. Surprenons-le au milieu de ses pensées intimes, de ses rêveries les plus chères ; écoutons-le : ce sera tâter le pouls à toute la jeune génération de mes compatriotes. »

L’écrivain qui nous parlait ainsi appartient lui-même à cette jeune génération qu’il s’est plu à personnifier dans Wladimir. Le poème s’ouvre en Italie, à Frascati, dont la fête est retracée avec une verve brillante, avec une rare vivacité de couleurs. Là sont réunis des hommes venus de tous les points de l’Europe, et Wladimir se plaît à les observer. Il y a aussi des Russes, mais il les évite. Il ne les a pas fuis pour les retrouver en Italie avec tous les défauts qu’il leur reproche et qu’il énumère complaisamment :

« Celui-ci a rapporté de ses steppes lointaines son tartarisme pur, sa nullité native vainement déguisée sous le luxe extérieur, l’orgueil de sa noblesse héréditaire ou la vanité de ses titres d’hier. Sa tête est vide ; il est incapable d’une opinion, et pourtant il s’exprime en docteur. Il blâme son pays sans raison, il loue stupidement ce qui est étranger, il est toujours prêt à parler de toutes choses, du ver luisant comme de Dante.

« Son rang donne de l’assurance à ses paroles. Il se prononce sur Raphaël ou Michel-Ange, et son jugement est irrévocable comme l’office qu’il a signé. Il parle en radical, en démagogue, en condottiere effréné, et hier encore il était tremblant dans l’antichambre d’un ministre.

« Il y en a d’autres qui sont différents. Ceux-ci ont répudié toute idée européenne : à les entendre, la cathédrale de Cazan l’emporte sur l’église de Saint-Pierre, et les concombres salés de leur pays sont plus savoureux que les raisins parfumés de Sicile. Ensuite, la vieille Europe, avec ses ébranlements sans fin, est dans un état imminent de décadence et de décomposition : Thiers, Guizot, O’Connell, sont des sots, et mille fois sont plus heureux leurs serfs que les populations libres et civilisées.

« Et en jetant les yeux sur ces hommes, Wladimir s’écriait : Mon Dieu ! c’est donc à ce prix que nous devons acquérir le fruit des sciences et des lumières ! Il faut donc que nous passions par cette nullité odieuse, par cette insigne présomption, par cette prostitution de la bassesse ! O Russes ! votre vie s’épanouissait pourtant large et fière dans les déserts du Volga et de l’Oural, alors qu’une liberté sauvage vous poussait à des guerres pleines de faits héroïques ; pourtant la vertu brillait dans votre regard, alors que sur la place publique de Novogorod vos discours, animés de l’amour de la patrie, retentissaient du haut de la tribune et décidaient vos différends. Plus d’une fois, pour défendre et garder l’honneur du pays, vous avez vous-mêmes brûlé vos villes et vos temples, dans votre haine des fers étrangers et votre horreur de l’esclavage ! »

Bientôt le jeune homme demande à ses compatriotes si la civilisation nouvelle importée par Pierre-le-Grand n’a fait qu’énerver leur antique courage, s’ils ne sauraient s’en servir que comme d’un vêtement d’emprunt ou d’un masque grimaçant.

« Notre héros souffrait de ce vide de cœur auquel nous sommes tous condamnés (les Russes) ; fatigué du spectacle affligeant que lui offrait sans cesse son pays, il se laisse entraîner par le flot commun ; il voulait aller remplir son âme et sa vie loin de sa patrie parmi d’autres hommes.

« Et il alla visiter la moderne Babylone, cette cité hardie qui entretient les peuples dans une activité d’esprit incessante, où la pensée humaine travaille libre et inspirée, toujours prête à s’élancer vers de nouvelles conquêtes. Au milieu de ce mouvement, de ces victoires, de ces triomphes et de ces chutes, il sentit qu’il était étranger, qu’il assistait à une fête où il n’était point invité. Les chambres grondent d’éloquence ; il s’y agite une grande et vieille question. Chacun, dans cette divine comédie sociale, est acteur. Seul il ne saurait qu’y faire. Il n’est pas appelé. Le hasard l’a jeté au milieu d’un festin où sa place manque, et, dévoré de jalousie, accablé de douleur, il fuit ce peuple toujours bouillant et toujours jeune. Il alla se réfugier sous le ciel de l’indolente Italie. »

Placées en regard l’une de l’autre et examinées au simple point de vue littéraire, les deux figures d’Onéguine et de Wladimir n’offrent peut-être ni rapports bien saisissables, ni parenté bien directe. Il faut se rappeler que le premier représente l’individualité de Pouchkine, lequel exprime lui-même l’esprit dominant de sa caste et de son époque ; il faut remarquer ensuite que Wladimir est la personnification la plus parfaite de la jeunesse actuelle et que M. Maïkoff procède de Pouchkine en ligne directe : alors on n’aura pas de peine à reconnaître la fraternité des deux personnages, ou plutôt, comme nous l’avons dit, leur identité. Ce qu’il y a surtout à signaler dans les ouvrages publiés depuis la mort de Pouchkine, c’est la liberté d’expression qui les caractérise et que la censure a respectée ; il y a là un fait positif qui répand une vive lumière sur l’état intellectuel de l’empire. Sous ce rapport comme sous beaucoup d’autres, l’Europe juge la Russie avec une étrange exagération. S’il y a une censure en Russie, il y a aussi un esprit public dont la puissance commence à balancer celle de la censure.

Le mouvement littéraire dont nous venons d’indiquer les deux phases principales, celle qui s’est ouverte avec les premiers écrits de Pouchkine et celle qui a commencé depuis sa mort, n’a pas été sans influence sur les tendances nouvelles de la pensée russe. Les poèmes de Pouchkine ont réveillé l’esprit national et lui ont enseigné sa force ; les écrits de Gogol, de Maïkoff, étendent le cercle de l’action littéraire et la font passer des régions aristocratiques dans les régions moyennes de la société. Ainsi partout l’autorité de la pensée se fait reconnaître et s’affermit, ainsi s’élargit l’horizon des écrivains et du public auquel ils s’adressent. Il y a là une voie féconde pour le génie russe, et c’est l’honneur de Pouchkine d’avoir creusé le premier cette voie, c’est l’honneur des écrivains actuels d’avoir su dignement continuer son œuvre.

Pouchkine et le mouvement littéraire en Russie depuis 40 ans
Charles de Saint-Julien
Revue des Deux Mondes
Œuvres choisies de Pouchkine, traduites par M. H. Dupont
T.20 1847

 

LA POESIE D’ALEXANDRE POUCHKINE – поэзия Александра Пушкина

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Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE
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стихотворение  – Poésie
*******************

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

LA POESIE D’ALEXANDRE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА 

РОЗА
UNE ROSE
1815

Где наша роза?
Où est notre rose ?
Друзья мои!
Mes amis!

une-rose-pouchkine-poeme-artgitato-the-roses-of-heliogabalus-les-roses-dheliogabale

*

ИСТИННА
La Vérité
1816

Издавна мудрые искали
Les sages depuis longtemps recherchent
Забытых Истинны следов
 Les pistes de la vérité oubliée

la-verite-pouchkine-artgitato-la-verite-jules-joseph_lefebvre

*

Екатерина Пучкова
SUR CATHERINE POUTCHKOVA
1816

Зачем кричишь ты, что ты дева,
Pourquoi criez-vous que vous êtes vierge,
На каждом девственном стихе?
A chaque verset virginal ?

*

В альбом
L’Album
1817

Пройдет любовь, умрут желанья;
Passe l’amour, meurt le désir ;
Разлучит нас холодный свет;
La lumière froide nous sépare ;

*

К Чаадаеву
Pour Tchaadaïev
1818

Любви, надежды, тихой славы
Amour, espoir, majestueuse gloire
Недолго нежил нас обман,
Un court instant vous nous avez trompé,

pour-tchaadaiev-pouchkine-1818-artgitato-2

*

Мечтателю
LE RÊVEUR
1818

Ты в страсти горестной находишь наслажденье;
Tu trouves du plaisir dans une triste passion,
Тебе приятно слезы лить,
Tu te montres joyeux en versant des larmes,

*

 Уединение
Intimité
1819

Блажен, кто в отдаленной сени,
Béni soit celui qui, sous l’ombre d’un porche,
Вдали взыскательных невежд,
Loin des sagaces ignorants,

intimite-pouchkine-poeme-1819-artgitato-arkhip-kouindji-1901-les-bouleaux

*

Веселый пир
Soirées Festives
1819

Я люблю вечерний пир,
J’adore la fête le soir,
 Где веселье председатель,
Lorsque préside les lieux

soirees-festives-pouchkine-artgitato-jacob-jordaens-le-roi-boit-vers-1640-bruxelles-musees-royaux-des-beaux-arts-de-belgique*

Возрождение
LA RENAISSANCE DU GÉNIE
1819

Художник-варвар кистью сонной
Un artiste barbare brosse, lime
Картину гения чернит
Et détruit l’image laissée par un génie

*

TIEN & MIEN
1818 – 1819

«Твой и мой, — говорит Лафонтен —
« Tien et mien, — dit La fontaine —
Расторгло узы всего мира». —
Du monde a rompu le lien. » —
Что до меня, я этому отнюдь не верю.
Quant à moi, je n’en crois rien.
Что было бы, моя Климена,
Que serait ce, ma Climène,
Если бы ты больше не была моей,
Si tu n’étais plus la mienne,
Если б я больше не был твоим?
Si je n’étais plus le tien ?

(Texte en français par Pouchkine et publié en 1884)

*

Мне бой знаком
J’aime la bataille
Avril 1820 –  Апрель 1820

Мне бой знаком — люблю я звук мечей;
J’aime la bataille et le bruit des épées ;
От первых лет поклонник бранной славы,
Dès mes premières années, fasciné par les gloires guerrières,







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Зачем безвременную скуку
Pourquoi cet ennui ?
1820

Зачем безвременную скуку
Pourquoi cet ennui prématuré
 Зловещей думою питать,
Qui attise de si noires pensées,

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на гр. Ф. И. Толстого
Sur Fiodor Tolstoï
1820

В жизни мрачной и презренной
Dans sa vie, noire et méprisable
Был он долго погружен,
Il a longtemps sombré,

sur-fiodor-tolstoi-pouchkine-artgitato-poeme-de-1820

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Муза
La Muse
1821

В младенчестве моем она меня любила
Dès mon enfance, elle m’a aimé,
И семиствольную цевницу мне вручила.
Et la cithare à sept cordes me tendit.
la-muse-pouchkine-artgitato-nicolas-poussin-linspiration-du-poete-niedersachsisches-landesmuseum

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ДРУЗЬЯМ
A des Amis
1822

Вчера был день разлуки шумной,
Hier fut le jour d’une bruyante séparation,
Вчера был Вакха буйный пир,
Hier fut le lieu d’une exubérante bacchanale,
a-nos-amis-1822-poeme-de-pouchkine-la-jeunesse-de-bacchus-william-bouguereau-1884

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сеятель
Le Semeur
1823

Свободы сеятель пустынный,
Semeur de liberté dans le désert,
Я вышел рано, до звезды;
Je suis sorti tôt à la belle étoile ;

le-semeur-poeme-de-pouchkine-jean-francois-millet-1850-vincent-van-gogh-1889

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Телега жизни
LE CHAR DE LA VIE
1823

Хоть тяжело подчас в ней бремя,
Bien que son fardeau soit lourd,
Телега на ходу легка;
La manœuvre reste toujours aisée ;

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ВИНОГРАД
LE RAISIN
1824

Не стану я жалеть о розах,
Je ne me sens pas triste pour les roses,
Увядших с лёгкою весной;
 Qui flétrissent à la lumière printanière ;
le-raisin-pouchkine-artgitato-jean-baptiste-simeon-chardin-raisins-et-grenade-1763-le-louvre

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АКВИЛОН
L’AQUILON
1824

Зачем ты, грозный аквилон,
Pourquoi, aquilon menaçant,
Тростник прибрежный долу клонишь?
Fouetter les roseaux de la terre ?

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К морю
A la mer
1824

Прощай, свободная стихия!
Adieu, élément libre !
В последний раз передо мной
Pour la dernière fois devant moi

*

ЗИМНИЙ ВЕЧЕР 
Soirée d’hiver
1825

Буря мглою небо кроеть,
La tempête fracasse le ciel couvert,
Вихри снежные крутя ;
Tourbillonne la neige en torsion ;

*

 ЖЕЛАНИЕ СЛАВЫ
Le Désir de Gloire
1825

Когда, любовию и негой упоенный,
Quand, enivré d’amour et de bonheur,
Безмолвно пред тобой коленопреклоненный,
À genoux devant toi, silencieux,

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СОЖЖЕННОЕ ПИСЬМО
La Lettre brûlée
1825

Прощай, письмо любви! прощай: она велела.
Adieu, lettre d’amour ! adieu : elle le veut ainsi.
Как долго медлил я! как долго не хотела
J’ai tant attendu ! tout ce temps, ma main

*

poésie de Pouchkine

*




ПРОРОК
Le Prophète
1826

Духовной жаждою томим,
Tourmenté par la soif spirituelle,
В пустыне мрачной я влачился, —
Dans un sombre désert je me traînais-

Le Prophète Alexandre Pouchkine Peinture de Sokolov Traduction Artgitato

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В степи мирской
LES TROIS SOURCES
1827

В степи мирской, печальной и безбрежной,
Dans les steppes de ce monde banal, triste et sans bornes,
Таинственно пробились три ключа:
Mystérieusement trois sources ont apparu :

*

QUE DIEU VOUS AIDE
19 октября 1827

19 octobre 1827

Бог помочь вам, друзья мои,
Que Dieu vous aide, mes amis,
В заботах жизни, царской службы,
Dans les soucis de la vie,

19-octobre-1827-pouchkine-20-octobre-1827-bataille-de-navarin

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Во глубине сибирских руд
BAGNARDS DE SIBÉRIE
1827

Во глубине сибирских руд
Dans les profondeurs des mines de Sibérie
Храните гордое терпенье,
Restez fier, soyez patient,

*

Aнчар
L’ANTCHAR
1828

В пустыне чахлой и скупой,
Dans le désert, désolé et aride,
На почве, зноем раскаленной,
Un terrain, une chaleur torride,

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Друзьям
A MES AMIS
1828

Нет, я не льстец, когда царю
Non, je ne suis pas du tsar un adulateur
Хвалу свободную слагаю:
Quand je le loue librement,

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Я вас любил
Je vous aimais
1829

Я вас любил : любовь еще, быть может,
Je vous aimais : cet amour, peut-être,
В душе моей угасла не совсем;
Dans mon cœur, n’est pas tout à fait encore éteint ;

*




Дон
LE DON
1829

Блеща средь полей широких,
 Il s’étale sur les larges prairies,
Вон он льётся!.. Здравствуй, Дон!
Là, il coule ! .. Bonjour à toi, Don !

le-don-pouchkine-poeme-de-1829-artgitato-cosaques-du-don-timbre-russe-2010

*

Приметы
PRESAGES
1829

Я ехал к вам: живые сны
Je suis allé à vous : des rêves vifs
 
За мной вились толпой игривой,
 Espiègles, m’envahissaient,

*

Когда твои младые лета
1829
UN VÉRITABLE AMI

Когда твои младые лета
Lorsque tu es malade
Позорит шумная молва,
De la honteuse rumeur

*

ЭЛЕГИЯ 
ELEGIE
1830

Безумных лет угасшее веселье
Les joies passées de ma jeunesse débridée
Мне тяжело, как смутное похмелье.
Me sont aujourd’hui pénibles, telle une gueule de bois.

*




poésie de pouchkine

*

1830
SONNET
L’austère Dante ne méprisait pas le sonnet
Суровый Дант не презирал сонета

Суровый Дант не презирал сонета;
L’austère Dante ne méprisait pas le sonnet ;
 
В нем жар любви Петрарка изливал;
Pétrarque y versait ses éclairs d’amour ;

*

Что в имени тебе моём?
MON NOM
1830

Что в имени тебе моём?
Qu’est-ce que mon nom pour toi ?
Оно умрёт, как шум печальный
Ce nom va mourir, comme le triste bruit

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 Поэту
AU POETE
1830

Поэт! не дорожи любовию народной.
Poète ! Détache-toi de l’amour d’autrui
Восторженных похвал пройдет минутный шум;
Les louanges ne sont qu’un bruit que la minute efface

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Бесы
DÉMONS
1830

Мчатся тучи, вьются тучи;
Les nuages se précipitent, les nuages planent ;
Невидимкою луна
Sous l’invisible lune

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Эхо
L’ECHO
1831

Ревёт ли зверь в лесу глухом,
Que ce soit à travers le rugissement de la forêt,
Трубит ли рог, гремит ли гром,
Du son du cor ou du tonnerre,
lecho-pouchkine-artgitato-arkhip-kouindji-clair-de-lune-dans-une-foret-en-hiver

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Красавица
Une Beauté
1832
Елены Завадовской – Elena Zavadovskaya

Всё в ней гармония, всё диво,
Tout en elle est harmonie, tout est miracle,
Всё выше мира и страстей;
Au-dessus de toutes les passions, elle trône ;poeme-de-pouchkine-1832-elena-mikhailovna-zavadovskaya

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poésie de Pouchkine

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LE CAVALIER DE BRONZE
МЕДНЫЙ ВСАДНИК
1833

Vas.Surikov. Bronze Horseman on the Senate Square. Rusian Museum

ПРЕДИСЛОВИЕ
L’avant propos

Происшествие, описанное в сей повести, основано на истине.
L’incident décrit dans cette histoire est basé sur des faits réels.

ВСТУПЛЕНИЕ
PROLOGUE

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Пред мощной властью красоты
Par la forte puissance de la beauté
1835

Я думал, сердце позабыло
Je pensais :  mon cœur a oublié
Способность лёгкую страдать,
La facile capacité de souffrir,

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Пир Петра Первого
Fête de Pierre Premier
1835

Над Невою резво вьются
Au-dessus de la Néva espiègle, se tordent
 Флаги пёстрые судов;
Les drapeaux de navires bariolés ;

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1835
ПЕСНИ ЗАПАДНЫХ СЛАВЯН
LES CHANSONS DES SLAVES DE L’OUEST

Вурдалак
LE MORT-VIVANT

Трусоват был Ваня бедный:
Vanya était un pauvre lâche:
Раз он позднею порой,
Une nuit, très tard,

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 Денис Васильевич Давыдов
A DENIS DAVYDOV

  Тебе, певцу, тебе, герою!
Toi, le chanteur, toi, le héros!
Не удалось мне за тобою
Je n’aurais pas pu te suivre

a-denis-davydov-poesie-de-pouchkine-artgitato

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Похоронная песня Иакинфа Маглановича
CHANT DE MORT

С Богом, в дальнюю дорогу!
Que Dieu t’accompagne dans ce voyage !
А Путь найдешь ты, слава Богу.
Et que tu trouves ta voie, par la grâce de Dieu

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Traduction Jacky Lavauzelle
ARTGITATO
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VILLA BORGHESE – ROME
Вилла Боргезе в Риме
Monumento a Alexander Pushkin
MONUMENT A ALEXANDRE POUCHKINE
Памятник А.С.Пушкину

Monumento a Alexander Pushkin - MONUMENT A ALEXANDRE POUCHKINE-artgitato Villa borghese Rome Roma 2

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PUSHKIN POEMS
LA POESIE DE POUCHKINE

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POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS (I)
par Charles de Saint-Julien

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poésie de pouchkine

POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS (II)

*

poésie de pouchkine

POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS (III)

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LA POESIE DE POUCHKINE

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LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

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poésie de Pouchkine

Œuvre de BARBEY D’AUREVILLY

Littérature Française

 

BARBEY D’AUREVILLY
1808 – 1889
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Œuvre de Barbey d’Aurevilly

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Amaïdée
Poème en Prose
1889
Préface de Paul Bourget

UN soir, le poète Somegod était assis à sa porte sur la pierre qu’il avait roulée près du seuil. Le soleil, comme un guerrier antique dont on verrait briller l’armure d’or à travers sa tente, le soleil lançait plus d’un oblique rayon de son pavillon de carmin, avant de se coucher dans l’Océan semé d’îles, ce magnifique lit de repos que Dieu fit pour lui d’un élément, et étendit au bout du ciel comme une gigantesque peau de tigre à l’usage de ses flancs lassés.

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1833
Fragment

DANS une petite ville de province, par une après-midi de décembre, deux jeunes filles venaient de s’habiller pour le bal. C’étaient deux amies de pension, — deux contrastes ou deux harmonies

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L’Amour Impossible
1841

Un soir, la marquise de Gesvres sortit des Italiens, où elle n’avait fait qu’apparaître, et, contre ses habitudes tardives, rentra presque aussitôt chez elle.

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Léa
1832

UN cabriolet roulait sur la route de Neuilly. Deux jeunes hommes, en habit de voyage, en occupaient le fond, et semblaient s’abandonner au nonchaloir, d’une de ces conversations molles et mille fois brisées, imprégnées du charme de l’habitude et de l’intimité.

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LE CACHET D’ONYX
1830

OTHELLO vous paraît donc bien horrible, douce Maria ? Hier votre front si blanc, si limpide, se crispait rien qu’à le voir, ce diable noir, comme l’appelle Émilia.

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LES DIABOLIQUES
1874
Le Rideau cramoisi
Le Plus Bel Amour de Don Juan (1867)
Le Bonheur dans le crime (1871)
Le Dessous de cartes d’une partie de whist (1850)
À un dîner d’athées
La Vengeance d’une femme

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UNE PAGE D’HISTOIRE
1882

De toutes les impressions que je vais chercher, tous les ans, dans ma terre natale de Normandie, je n’en ai trouvé qu’une seule, cette année, qui, par sa profondeur, pût s’ajouter à des souvenirs personnels dont j’aurai dit la force — peut-être insensée — quand j’aurai écrit qu’ils ont réellement force de spectres.




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Œuvre de Barbey d’Aurevilly

barbey-daurevilly-par-martinez

LE CACHET D’ONYX de BARBEY D’AUREVILLY – 1830

LE CACHET D’ONYX
Littérature Française

BARBEY D’AUREVILLY
1808 – 1889
barbey-daurevilly-oeuvre-artgitato




 

Œuvre de Barbey d’Aurevilly
LE CACHET D’ONYX
1830

 barbey-daurevilly-par-andre-gil

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LE CACHET D’ONYX
Barbey d’Aurevilly

OTHELLO vous paraît donc bien horrible, douce Maria ? Hier votre front si blanc, si limpide, se crispait rien qu’à le voir, ce diable noir, comme l’appelle Émilia. Votre haleine traînait sur vos lèvres entr’ouvertes ; vos larmes, vos sanglots, votre pose, tout en vous disait : « Pitié ! » à Othello, comme si vous aviez été la Vénitienne, la Desdemona, couchée sur le lit, comme si Othello avait pu vous entendre alors, comme si une prière d’ange agenouillé devant un homme, essuyant ses pieds de sa chevelure divine, ou, plus éloquent encore, une femme qui supplie, eût pu aller jusqu’à ce cœur possédé, affolé, enragé de jalousie et d’amour. Oh ! ne le maudissez cependant pas, cet Othello inflexible. N’ayez pas peur de cette belle création d’un poète ; n’ayez pas peur de cette admirable nature d’homme, si riche en tendresses jusque dans ses fureurs, et à qui Desdemona pardonne en mourant comme par reconnaissance de l’amour qu’il lui avait donné. Savez-vous que personne n’aima plus que cet homme qui faisait oublier un père chéri, à cheveux blancs, sur le bord de la fosse, à une fille respectueuse et tendre ; qui l’avait prise intrépidement dans ses bras, elle défaillante sous le poids d’une malédiction terrible, et qui la rendit si heureuse que jamais le souvenir de cette malédiction ne troubla une heure de la vie de cette femme timide ? Ne le maudissez pas, Maria, mais plaignez-le plutôt ! plaignez-le plus que Desdemona, qui vous fait pleurer à chaudes larmes. Son infortune est plus grande que celle de Desdemona qui crie : Ne me tuez pas ce soir ! Vous me tuerez demain ! qui s’est sentie écrasée sous la calomnie, sous les injures d’Othello. Desdemona est l’heureuse dans ceci : l’infortuné, c’est Othello !

Il n’est pas besoin d’être Africain, d’avoir du soleil liquéfié sous une peau noire et plein ses larges veines ; il n’est pas besoin d’avoir du lion et du tigre dans sa nature pour être jaloux et se venger. Il ne faut qu’assez d’intelligence pour comprendre le mot trahison. Eh bien, quand avec ce peu d’intelligence on a de l’amour aussi, comme Othello, qui oserait appeler coupable celui-là qui est jaloux et qui se venge ! Et quand cette vengeance qui n’apaise point est finie, et que l’on est si malheureux que le remords soulagerait, le remords qu’il est impossible d’avoir parce que l’amour a tout envahi dans l’âme, oh ! qui ne donnerait pas à tant de souffrance au moins une larme, quand il reste une larme à donner.

Pleurez donc sur Othello, jeune femme, je vous le répète, sur cette âme que la douleur a sillonnée, noircie, brûlée, ensanglantée, mise en pièces comme des balles mâchées dans de la chair et des os. Il n’y a qu’Émilia qui soit en droit de l’appeler monstre, car elle avait soigné Desdemona toute petite, puis adolescente, puis épousée, et de chagrin elle délirait quand elle appelait Othello ainsi. Mais vous, Maria, vous ne le pouvez pas !

La vengeance d’Othello ne fut point d’un monstre. Il pleura avant de tuer sa femme, et quels pleurs ! Il pleura aussi quand il l’eut tuée et avant d’être détrompé ! Et quand il n’eut plus de larmes sous sa paupière, il en chercha à la source, avec la pointe d’un poignard ; mais celles-là étaient du sang, et elles aussi, elles se tarirent.

Voulez-vous que je vous raconte une histoire de jalousie ? Voulez-vous que je vous dise une vengeance plus cruelle que celle accomplie avec des sanglots, des mains tremblantes et des baisers — ces derniers baisers donnés furtivement à la perfide pendant qu’elle dort, sublime lâcheté de la passion que Shakespeare avait devinée, — enfin que cet étouffement d’une mariée de vingt ans sous l’oreiller du lit nuptial, et dont l’idée seule vous fait rejeter en arrière votre jolie tête comme si la hache vous l’abattait par devant ? Allons ! si vous êtes brave ce soir, voulez-vous que je vous dise une vengeance auprès de laquelle la vengeance d’Hassan, qui fait noyer vive dans un sac cousu la belle Leïla du Giaour, est la chose du monde la plus rose et la plus gracieuse ? Voulez-vous que je vous dise une réalité dont la poésie dramatique, cette poésie du réel, ne pourrait s’emparer, parce qu’elle ne saurait comment la prendre dans ses mains de reine sans les souiller ? Voulez-vous que je vous fasse aimer Othello ?

Vous n’avez pas connu Auguste Dorsay. C’était un de ces jeunes gens qui sont très bien nommés les heureux du siècle, parce qu’ils ont juste ce qu’il faut pour réussir dans le monde : un caractère de jonc, des formes élégantes, de la beauté, de l’esprit, — et de celui-là qui ne fâche personne parce qu’il manque d’originalité. Quant à des passions violentes, jamais les amis de Dorsay ne s’aperçurent qu’il en entrât le moindre germe dans son organisation. Il est vrai que Dorsay se mettait souvent en colère contre son jockey, contre son cheval, contre les plis de sa cravate quand ils n’allaient pas comme il l’entendait, qu’il jouait son argent avec des couleurs sur les joues et qu’il ne perdait pas sans émotion, qu’il se grisait parfois de champagne et de punch, et qu’il savait supérieurement le prix d’une femme, depuis la grande dame jusqu’à la modiste. Mais dans tout cela y a-t-il une passion ? Y a-t-il vestige d’âme ? Nullement. Nous autres jeunes gens comme l’était Dorsay alors, nous n’avons qu’à prendre la jeunesse de nos pères à morale, la morale de position, aux cheveux maintenant grisonnants, nous verrons que les passions sont plus rares qu’on ne pense, et qu’à part quelques scènes de salon d’assez mauvais goût, un ou deux duels, peut-être, et force coucheries qu’on appelle de l’amour jusqu’à vingt-cinq ans avec un enthousiasme un peu niais, et qui ne sont pas même du libertinage, il n’y a pas, morbleu ! en inventoriant toutes ces jeunesses, de quoi dire si haut : Je fus jeune et fou comme vous ! Taisez-vous donc, les catéchistes modèles, ne parlez jamais des orages de vos jeunesses, phrase ridicule et qui passe de la main à la main. Voici une vanterie que je vous défends ! Vous avez vieilli, c’est-à-dire vous avez perdu vos dents et vous vous êtes coulés à fond dans le mariage, comme dit mon ami Sheridan, et puis c’est tout. Mais jamais rien ne battit fort dans vos artères carotides et votre cœur est toujours allé du même pas.

Cependant, messieurs nos pères, puisque nous fouillons dans votre vie, serait-il impossible d’y trouver de ces choses qui, rappelées à votre mémoire, vous couperaient la voix à l’instant lorsque vous jetez les hauts cris sur les passions de nos jeunesses, à nous, quand nous sommes passionnés ? N’y trouverait-on pas des noirceurs, peut-être une infamie, quelquefois une atrocité ? Vous ne savez pas ce que c’est qu’une âme, ce que c’est qu’une passion, ce que c’est que cet ouragan, cette trombe qui tourbillonne dans les anfractuosités d’une poitrine d’homme, et qui finit par les briser… Mais, ce qui vous était si facile, êtes-vous toujours restés de plats honnêtes gens ?

Demandons à Dorsay. Il a vécu votre vie de jeune homme ; il vit à présent votre vie d’époux et de père de famille. Interrogeons son passé et voyons ce que ce passé nous répondra.

Hortense de *** était une des femmes de Paris la plus aimable par le tour de son esprit et l’abandon de ses manières. Sa beauté était éblouissante. Mariée à un homme qu’elle n’avait jamais aimé, entourée d’hommages dans le monde et n’ayant plus de parents qui la cuirassent de leurs conseils, qui la fortifient de leur prudence, on l’eût prise pour orgueilleuse et frivole. Cependant son âme était sérieuse. Sérieuse parce qu’elle était passionnée. On l’entrevoyait aisément, car si ces passions toutes frémissantes enfermées dans un sein de jeune femme n’avaient pas encore quitté le fond de ce cratère d’albâtre, il volait parfois de leur écume dans la fougue de coquetterie d’Hortense.

Auguste Dorsay rencontrait souvent Madame de *** dans les salons qu’il fréquentait. Il s’occupa d’elle parce qu’il avait sa réputation d’homme à la mode à soutenir et qu’Hortense fixait l’attention générale alors. Puis, d’ailleurs, elle était si belle ! Quand ses cheveux noirs luisaient déroulés sur des épaules qui semblaient faites de lumière, il y avait là assez pour l’amour de cent poètes et le bonheur de tout un enfer !

Hortense aima Dorsay. Femme avant tout, avant d’être un cœur élevé et un esprit supérieur, elle s’encapriça d’un beau visage. Elle eut de l’amour pour Dorsay comme en durent avoir les filles des hommes pour les anges, quand les anges s’imaginèrent qu’il y avait plus de paradis dans l’adultère que dans les cieux. Elle en eut que ce fut une honte ! Qu’aurait-elle donné de plus à un homme de génie ? Mais c’est que le génie n’est pour une femme, même la plus distinguée, rien, hélas ! en comparaison d’une lèvre rose et d’une flamme de santé dans les yeux.

Oh ! ne faites pas vos jolis yeux méchants, Maria ! Qu’il y ait dans la beauté physique un élément inaperçu par nous, hommes barbus, et qui ébranle plus profondément votre être sensible ; que ce soit un côté plus intelligent ou plus infirme de votre nature, je ne sais : mais il en est ainsi. Vous-même comme les autres, Maria, vous n’aimerez d’amour qu’un beau jeune homme, et quand plus tard vous comprendrez que tant de beauté pouvait cacher tant d’ineptie, pauvre rossignol, fasciné du regard du reptile, vous reprendrez votre amour flétri, et ce sera encore à la beauté, fût-elle stupide, que vous vous en irez l’offrir. Eh quoi ! la passion aurait des paroles divines, ce serait assez pour rendre coupable, pas assez pour se faire aimer ? Pitié sur vous, douces créatures, et honte à toi, nature humaine ! Stigmatisez Talma de laideur et domptez (s’il est possible) son talent dramatique, vous éteignez les étoiles que madame de Staël voyait en diadème sur son front. Sainte Thérèse mourut d’amour pour son Dieu, brûlée de désirs comme on en brûle pour une créature humaine. Mais, vous savez, cette ravissante tête rêveuse du Titien ? — devant laquelle je ne conseillerai jamais de conduire la femme que l’on aime, — eh bien, cette tête n’est pas même comparable au Christ qu’elle avait rêvé.

L’amour d’Hortense pour Dorsay fut l’affection d’un être supérieur pour un être médiocre, cette affection qui compromet, qui entraîne celle qui l’éprouve, et la livre déformée et tremblante aux bras d’un homme et aux pieds d’une société. Dorsay exploita en spéculateur habile le sentiment qu’il avait inspiré ; sa vanité rayonnait quand ses amis lui disaient en riant : « Parbleu ! Dorsay, tu as là une délicieuse maîtresse ». Il trouvait doux de faire la petite bouche aux félicitations que lui adressait une jeunesse aux paroles légères. Modestie qui n’était pas même hypocrite, car il y a des aveux qui affichent une femme comme un placard.

Pour Hortense, du moment qu’elle aima Dorsay elle finit sa vie de coquette. Bien plus, elle cessa d’être aimable pour les autres femmes ; elle n’éparpilla plus son esprit et son âme, elle ne les effeuilla plus en mots piquants ou affectueux pour les jeter à la société qui l’entourait et dont elle faisait le charme. Le mouvement de la conversation, auquel elle se livrait avec une sensation de plaisir presque enivrant, ne l’emporta plus. Tout ce qui l’intéressait le plus vivement autrefois cessa de lui plaire. On eût dit qu’une peine secrète l’avait atteinte, si le cœur pouvait faire mal avec tant de rayons d’or dans les regards, et si sa préoccupation n’avait pas trahi son bonheur.

Cette femme, que l’on avait vue fière d’elle-même comme Niobé l’était de ses enfants, méprisait ses succès passés et s’étonnait comment ils avaient pu suffire à sa vie. Un jour, cependant, elle eut la fantaisie, une de ses fantaisies d’autrefois, un de ces charmants enfantillages de femme qui se retrouvait par moments dans l’amante, de paraître bien belle et de faire revivre l’admiration qu’on lui prodiguait naguère encore quand, dans un bal, à une fête, elle se montrait sous un costume seyant à la noblesse de son maintien et à l’étrange éclat de ses traits. C’est pourquoi elle prit sa douce voix, son doux sourire, son doux regard pour le mari qu’elle exécrait ; elle lui dit de ces mots de tendresse qui dans sa bouche étaient d’effroyables mensonges, l’adultère ! Et toute cette dissimulation fut employée pour obtenir le don d’une magnifique parure de rubis pour le bal de la duchesse de ***. Cette parure coûtait une somme folle ; son mari séduit la donna. Quel moyen de résister à ce démon vivant dans la femme quand elle est là devant vous, presque à genoux, presque à votre cou, presque la bouche sur la vôtre. Si on avait le ciel, on le donnerait !

Le matin du jour où elle devait mettre sa parure le soir, elle l’essayait devant sa psyché. Les rubis flambaient sur sa tête, à son cou, à ses bras et contrastaient avec la nuance plus mate de sa robe cramoisie. Son œil était sur la glace ; sa pensée à ce soir et à Dorsay. Le cœur lui battait de cette joie d’être belle, de cette joie qui est une ivresse et que nous ne comprenons pas. Dorsay entra tout à coup.

« Comment me trouves-tu, mon Auguste ? — lui dit-elle avec un adorable mélange d’orgueil et de soumission. — Eblouissante à donner des vertiges », — reprit-il nonchalamment, avec un grand air ennuyé, tout fut dit sur la parure.

Le soir, Hortense était au bal en robe blanche, des bluets dans les cheveux. Quand la reine d’Egypte jetait dans la coupe de vinaigre les perles qui pendaient à ses oreilles, avait-elle de l’amour comme cet amour ?

Eh bien, tout cet amour, qui eût fondu un cœur de bronze en lave brûlante, fut indignement profané par Dorsay ! Fier d’être l’objet d’un sentiment si profond qu’il en ébranlait toute une existence, il abusa indignement de son empire sur la femme qui était devenue son esclave. Le plus souvent nous nous détachons de l’être que nous avons le plus aimé parce que notre nature est incomplète et que la source qui coulait en nous hier a tari. Mais alors tout doit être fini avec cette destinée qui fut la nôtre et qui ne nous appartient plus. Dorsay, comme les plus sublimes, avait donné à Hortense autant d’amour qu’il pouvait en donner à qui que ce fût. Que voulez-vous ? Il était vulgaire. Mais l’eût-il été davantage encore, il aurait aimé à sa manière d’être médiocre, d’âme petite et infime, celle qui s’abandonnait à lui sans réserve. Il l’eût aimée parce qu’elle le dominait de toute la hauteur de ses facultés d’abord, parce que les bras qu’elle lui passait autour du cou étaient si beaux, et, qu’eût-elle été la dernière des prostituées à gages, il lui fût resté assez encore pour raviver d’une illusion un cœur desséché et rappeler au libertin le plus abject les plus lointains, les plus perdus souvenirs d’amour !

Mais, enfin, cet amour s’en alla. Le Temps exfolie le granit et le cœur ! Le Temps donc, et surtout une possession dont les ivresses étaient usées, eurent bientôt détruit le sentiment de Dorsay pour Hortense. Pauvre Hortense, le sien survivait. Son âme, à elle, n’était pas épuisée ; elle avait encore de l’amour, de la fièvre, des nuits d’insomnie et de délire à passer. Étrange maladie, dont les plus faibles gémissent et les plus forts souffrent plus longtemps ou n’en guérissent pas !

Dorsay n’avait que deux partis à prendre. Être franc avec cruauté ou hypocrite à force de pitié et de délicatesse. Il devait tromper sur l’amour qu’il ne sentait plus, ou dire à Hortense : « C’est fini, je ne vous aime plus ! » Ce dernier parti était peut-être le meilleur possible. C’est quelque chose de noble, il est vrai, quelque chose de dévoué, que cette vie que l’on s’impose, que cette feintise éternelle, que ces caresses, chaudes à peine de souvenirs, pour retarder, ne fût-ce que d’une heure, la douleur de celle qui nous aime. Mais puisque cette douleur est inévitable, n’est-il pas plus sage de la faire présente, car elle sera plus tôt passée… Quoi qu’il en soit, Dorsay n’employa ni l’un ni l’autre des moyens que je dis. Il fit comme un mari qui a une jolie femme et des maîtresses, agissant ainsi autant par faiblesse de caractère que par vanité. On le conçoit. Nous sommes bien beaux quand nous nous mirons dans des prunelles adorées, mais il n’y a que les pleurs que nous faisons couler qui nous réfléchissent Jupiter.

Le monde a un ignoble mot dont il flétrit les affections qu’il n’autorise pas. Il dit : Ce monsieur tel vit avec madame telle. Je ne sache rien de plus dégoûtant que ce mot. C’est le coup d’une cravache sale de boue qui cingle au visage et au cœur. C’est le ravalement, la dégradation d’une idée divine. Vivre avec une femme ! Vivre avec elle, vivre avec toi, c’est-à-dire ne sentir, ne penser qu’ensemble, se transfondre, se perdre, bouches, regards, haleines, battements de cœur, dans un seul baiser, une même étreinte, un seul amour, oh ! n’est-ce pas là le plus ineffable des bonheurs que l’imagination invente. Et pourtant c’est de l’expression qui dit tout cela que le monde a fait un cachet de mépris qu’il jette à deux noms, les hommes à voix haute, les femmes à voix basse, quand un seul de ces noms est prononcé devant lui.

C’était le mot comme le monde l’avait fait, c’était ce mot seul, et non un autre, qui exprimait bien maintenant la relation de Dorsay et d’Hortense. La malheureuse s’était enfin aperçue que Dorsay n’avait plus d’amour pour elle. Hélas ! ce n’était pas bien difficile. Que de fois il abrégea les heures qu’il lui donnait autrefois sans compter ! Que de fois il repoussa la caresse comme inopportune, — charmante familiarité d’outrage que l’intimité appelle un mouvement d’humeur et qui se grave en traits de feu dans l’âme d’une femme quand elle en a encore. Mais Hortense n’en avait plus ; elle en avait fait un tapis pour les pieds de son maître, elle l’avait étalée sous ces pieds qui la foulaient à plaisir. La passion l’avait dépravée. Elle souffrait horriblement, néanmoins elle pleurait à s’en battre les yeux jusqu’à mi-joues. L’idée que Dorsay ne l’aimait plus était un poinçon dont incessamment elle se déchirait le sein ; mais, faible, parce que la fierté avait été tuée par cet amour funeste, elle frémissait à l’idée d’une rupture avec celui qui lui infligeait un si rude supplice que le sien. Le soir, la nuit, il lui fallait, sous peine de désespoir, la tête de Dorsay sur le duvet où elle posait la sienne, là où ces deux têtes avaient, un temps passé, rougi, pâli, rayonné, bouillonné d’un même désir. Il lui fallait, oh ! la pauvre abusée ! un accent de cette voix qui tout altérée lui avait parlé d’amour aux lueurs vagues et vacillantes de la veilleuse sur le somno, pendant les longues, heureuses et consumantes nuits qui la rendaient cent fois coupable ; il lui fallait ne fût-ce que quelques gouttes de la lave du volcan refroidi qu’elle avait bue et qui l’avait altérée, calcinée, assoiffée.

Qui vous aurait dit, Maria, que de ces deux êtres l’un deviendrait jaloux jusqu’à la plus épouvantable cruauté ? Qui auriez-vous nommé des deux ? Hortense ? Si c’est elle qui se venge d’être méprisée, elle, sa beauté, sa jeunesse, son cœur plein jusqu’aux bords, Maria, la condamnerez-vous ? Et si vous la condamnez parce que vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, peut-être, quelle est cette terrible aliénation de la liberté, cet emporte-pièce de la pensée, ce fait inexplicable qu’on appelle Douleur dans les langues humaines, vous qui avez pitié de l’enfant qui pleure, pouvez-vous la haïr ? Vous fera-t-elle horreur comme Othello ? Pourquoi donc mon Othello, Madame ? Y aurait-il donc de l’égoïsme de sexe comme de personne, et tout le secret de la pitié serait-il celui-ci : « Je vous plains parce que vous êtes plus moi ? » Quoi donc ! Si je transposais les rôles, que je rendisse Desdémone jalouse, Othello le perfide, vous vous sentiriez pour Desdémone, qui se vengerait alors, une sympathie, une larme dans les yeux, et l’effroi ne vous prendrait pas en la regardant ? Qui donc vous fait peur dans mon Othello, Madame ! Voulez-vous que je vous le dise ? C’est sa peau noire ! C’est sa laideur ! Sous l’empire de votre instinct de femme, quand vous vous écriez : « Le monstre ! » malgré vous, c’est à sa laideur que vous pensez. Ainsi donc Shakespeare, avec tout son génie d’observation, s’est misérablement trompé, la poésie qui habitait en lui a rendu son puissant regard trouble. Il n’a pas vu la femme comme elle est. Il l’a créée une seconde fois, à sa manière à lui, qui vaut mieux que celle de Dieu même : Desdémone a aimé Othello malgré sa laideur, mais il n’y a dans l’univers que Desdémone qui aime le More, toutes les autres femmes le haïssent, et quand la douleur l’inonde comme une pluie d’orage et le fracasse comme un vent impétueux, cet homme qui avait la forte existence du rouvre, elles n’ont pas même pitié, la plus chétive pitié ! Ainsi chez la femme, chef-d’œuvre de la création, le plus ou moins de beauté physique nullifie ou double l’effet d’une douleur (l’atroce, la plus atroce, une femme en rirait dans un crétin, car on rit quand on ne comprend pas, et bêtement encore, même avec des lèvres divines).

Non, Marie, ce ne fut point Hortense, mais Dorsay, qui fut jaloux, et de quelle jalousie encore ! Non pas celle qui nous met l’incendie dans les entrailles, qui nous brûle le long du jour, le long des nuits, qui nous réveille en sursaut et nous fait tâter avec des mains froides de sueur et de frissons le corps de femme endormi et respirant doucement près de nous, en disant d’une voix étranglée : « Es-tu là ? » Cette jalousie qui pousse un homme ayant vertu et génie à espionner une jeune fille d’avant-hier, une enfant dont toute l’âme est dans les paupières, aussi transparente que les larmes qu’elle y fait monter, cette jalousie qui enfonce des crocs dans les veines du cou qu’elle suce de sa bouche de vampire, qui enfonce des griffes dans la poitrine nue, qui fait pleurer et rugir, miaule en tigre et demande merci en lâche, car elle réunit dans un seul être humain le monstre qui égorge et la victime qui se débat.

Cette jalousie, on ne l’éprouve qu’à la condition d’avoir de l’amour. Et n’est-ce pas là, Marie, de l’amour comme il est glorieux et enivrant pour une femme d’en faire naître, gloire et ivresse avec les dangers qui les rendent plus éclatants et plus profonds, comme il arrive toujours, puisque le sentiment une fois démuselé tue pour une valse, un nom balbutié dans un rêve, pour un rien, un mouchoir perdu…

En vérité, je vous le dis, Marie, je ne sais point comment les femmes ne sont pas fières et heureuses de cette jalousie. N’est-ce pas un acte d’humilité fait à genoux par l’être fort à l’être faible, devenu le maître maintenant ? N’est-ce pas, si le cœur est éteint, au moins du nectar pour l’orgueil ? Mais les femmes, ces corps charmants, à qui Mahomet, l’imposteur ! refusait une âme, n’ont pas de vanité qui aille si haut. Aimable faiblesse, elles ignorent les égoïstes désirs de l’orgueil.

La jalousie de Dorsay vous aurait-elle mieux convenu, Madame ? Ah ! elle ne venait pas, celle-là, de trop de passion, d’un amour à tempestueuses défiances, de tout ce qui la ferait pardonner. Elle n’était pas fille de la nature. La société l’avait produite et couvée, sous le mensonge et le sarcasme, dans le sein de l’un de ses enfants chéris. Déjà plus d’une fois Dorsay avait rencontré sur les lèvres de ses amis cette plaisanterie d’autant plus incisive qu’elle prend les dehors de l’intérêt et de la pitié. Tous ces jeunes gens ne pouvaient croire qu’Hortense de *** ne donnât bientôt un successeur à Dorsay ; ils avaient jugé que le temps approchait où la liaison, comme ils disaient, d’Auguste et de Madame de *** devait finir, la modelant sur toutes les banales intrigues qui aboutissent de part et d’autre à la lassitude. Ils se trompaient en ceci qu’Hortense, qui avait eu son règne ou plutôt ses batailles de coquetterie, selon l’usage de toutes les femmes qui sont belles et n’ont pas encore d’amant, n’était pourtant pas de celles qui usaient vite un sentiment pour le remplacer. Erreur profonde, mais explicable. Ces messieurs connaissaient très bien la généralité des femmes et le caractère de Dorsay.

Un jour, dans une de ces soirées que Paris compte parmi les plus brillantes, Dorsay avait souffert plus que jamais des plaisanteries de ses amis. Ces plaisanteries qu’ils infligeaient à sa vanité de fat étaient d’un goût si parfait et d’un ton si mesuré dans les termes qu’il était impossible à un homme de bonne compagnie de montrer de l’humeur ou du courroux, mais l’intention en était si blessante, si triomphante surtout, qu’il fallait d’un autre côté une grande puissance sur soi-même ou une grande peur de l’inconvenable pour se contenir en les entendant. Dorsay les écoutait les lèvres tremblantes, le front pâle et les traits frappés d’un vague sourire qui s’efforçait d’être insouciant et gai. Elles murmuraient, bruissaient, ricanaient, éclataient à ses oreilles dans cent bouches différentes, avec une foule d’accents divers. Il lui semblait que vingt mains de démon jouassent de la harpe avec son âme pour en tirer les vibrations les plus aiguës, et taquinassent avec une étrange volupté d’ironie jusque ses plus subtiles, ses plus déliées fibrilles nerveuses. La jeune fille qui levait sur lui son grand œil noir, plein de la rosée et du soleil matinal de la vie, ne pensait guère que cet homme vanté et charmant était tout à l’heure déchiré de supplice, dans ces délicieux moments d’un bal, et que cette main blanche et parfumée qu’il plongeait dans ses cheveux bouclés se trempait en passant sur son front de la sueur que l’humiliation y faisait couler. Heureuse jeune fille, dont le sang, sous les belles veines rougissantes, ressemble à l’essence de rose tiédie, à travers le cristal qui la renferme, par la moiteur d’une gorge de femme. Heureuse jeune fille, poète de la plus vague, de la plus éthérée poésie, qui crée, à propos d’une expression sur un visage d’homme, tout un drame où il n’y a pas une douleur. Et avec quoi ? Avec les soupçons d’un cœur pubère et d’une imagination énamourée.

Hortense elle-même s’y serait trompée comme les jeunes filles. Les tourments de la vanité restent incompris des âmes passionnées. Elle voyait Dorsay au milieu de ses amis, devisant d’une voix douce comme toujours. Elle ne se doutait guère alors qu’elle allait bientôt expier le calme apparent qui recouvrait une honteuse douleur.

Hortense était allée à ce bal comme elle allait à toutes les fêtes, depuis que Dorsay avait cessé de l’aimer. Maintenant que l’amour et la solitude n’avaient plus d’enchantement pour elle, elle venait demander au monde et à ses pompes la chétive aumône d’une distraction. Rester seule chez elle lui était devenu insupportable. Elle n’avait jamais aimé son mari, mais depuis longtemps elle le haïssait. C’est là la conséquence des passions. Épouvantable logique ! Algèbre de fer et de feu ! Une femme hait son mari parce qu’elle ne l’aime plus, elle le hait parce qu’il lui faut singer avec lui la tendresse, parce qu’il faut endurer froidement ses caresses comme des outrages, et ne pas le repousser, cet époux qui n’est plus qu’un maître, au moment où il prend ce qui est donné à un autre dont l’image se pose incessamment sur le cœur. Et puis ne hait-on pas celui dont la présence vous met au front l’effet d’un brasier, celui qui peut vous mépriser et vous punir s’il vient à vous connaître mieux ? Hortense éprouvait toujours devant son mari le mal de cœur qui précède les évanouissements, et quand il n’était plus là elle avait honte d’une faiblesse qui la rendait une vile créature et la faisait dépendre d’un homme qui l’avait sacrifiée, et à qui elle répétait les mains jointes : « Ne me quitte pas ! »

Il y a une belle imposture de Rousseau, c’est quand il montre dans son Héloïse que celle qui a aimé une fois, qui s’est donnée corps et âme, baisers et sourires, peut devenir, mariée à un autre que celui qui l’a possédée, épouse tendre et soumise, mère de famille irréprochable, chaste prêtresse des dieux domestiques. À ce compte-là, le vice ne laisserait que des stigmates embellissants comme des blessures dans une face de brave. À ce compte-là, l’âme se donne et se reprend comme l’amour nuptial entre des époux divorcés. La réalité n’est point ainsi. À force d’avoir voulu être moral dans son livre, Rousseau a exagéré la puissance de la volonté et les efforts du repentir. On ne pouvait mentir plus noblement à la nature humaine, mais enfin Rousseau a menti et sa Julie d’Étanges est un sophisme. Un sophisme de plus, senti, rendu avec génie, si ce n’est un blasphème plein de séduction et de charme, à l’égal presque d’une pure et grande vérité, un étonnant tour de force comme il les faisait tout en se jouant, cet acrobate de la pensée, aux reins cambrés et musculeux. Ou, le jour qu’elle s’est livrée, sa Julie était comme tant d’autres, qui, prenant leur sens pour leur cœur, veulent de ce pauvre amour qui n’est, hélas ! que de la volupté passée au filtre, mais du moins de la volupté qu’on peut nommer et non plus de celle-là que l’on a cherchée adolescent dans des insomnies qui cernent les yeux de violettes meurtrissures et tachent un front pâle de mates rougeurs, — ou bien c’était l’enfant naïve et tout abandonnée dont le cœur fut défloré comme le corps, et qui, âme d’élite, accepta, résignée, une douloureuse existence pour la sanctifier de repentir et de vertu. Et ni l’une ni l’autre ne pouvait devenir Mme de Volmar. Quand on a connu l’amour, quand on a étalé un corps virginal et dévoilé sous les enlacements du serpent, toutes les chances de bonheur que présentait la vie ont disparu d’une haleine. La coupe est tarie. Et si la lèvre en presse les bords, avide de chercher un reste d’ivresse en hâte, elle n’y trouve que le froid du cristal qui se brise et qui l’ensanglante. En vain demande-t-on à toutes les vertus une félicité qui remplace celle qu’on a perdue. Les saintes joies des devoirs accomplis ne sont appréciées dans leur pureté et leur goût céleste que par les cœurs non fanés du toucher des passions de la terre. La piété, les soins maternels, qui sont de l’amour encore, baume divin pour une âme angoissée, ne suffisent plus, vides des instincts de bonheur que la passion développa et qui restent furibonds jusqu’à l’heure de l’agonie, — comme un châtiment que l’on porte au fond de l’âme pour avoir abusé des dons de Dieu.

Il ne faut qu’un rêve dans l’ombre du cœur, un rêve que le passé empourpre de ses souvenirs, pour faire devenir cendres les teintes adoucies et suaves dont se colorait l’atmosphère de l’existence. Mais c’est surtout quand on a connu les délices qu’il y a dans la trahison et dans l’adultère que toutes les sensations s’affadissent et que toute vie devient insipide. Mystère désespérant de la conscience qui fait hocher la tête aux sages, que ce bonheur réprouvé du ciel, disent les hommes, et flétri par eux, qui, faussant l’intelligence, fait préférer à la vertu non pas lui, — ce bonheur étrange, — mais la pensée coupable et désolée du temps qu’il exista, et à laquelle on s’accroche, avec des mains palpitantes, plus encore pour l’idolâtrer que pour le maudire.

Hortense était arrivée jusque-là des sensations morales. Comme l’éther sulfurique blase le palais, la passion avait blasé son cœur, ce cœur si nativement bon et tendre, et l’idée de la vertu ne lui paraissait plus assez inspirante pour lui donner le courage de l’essayer, même par un effort de désespoir. Elle voulait du bruit, de l’éclat, de la pâture pour ses organes qui ne fût pas toujours de l’opium. Elle avait besoin de la musique aux sons éclatants, aux fantaisies qui font hennir le cœur et relever la tête, de la poussière qui prend à la gorge, des sorbets glacés qui jettent du froid jusque dans les épaules et dont seulement une goutte ferait tant de bien si elle tombait sur le cœur, de la valse qui l’emportait dans des bras de chair humaine et lui faisait chercher dans des pressions voluptueuses des ressemblances et des souvenirs. C’était comme le pulmonique avec sa rage des acides qui doivent le tuer.

Il fut des soirs où nous la vîmes plus belle ; aucun où elle parût plus ravissante ! Qui eût dit alors que ces yeux d’une ardeur à brûler les cils de l’amant qui les fixait, étaient souvent rougis de larmes ? Que ce sein de houri n’était plus qu’un trône désert, un coussin abandonné, malgré la fraîcheur de son tissu soyeux ? Et que ce sein, sous ses ravissantes courbures, cachait un bouton de pourriture, une horrible tache de gangrène ? Oh ! personne de nous ne l’aurait dit. Et cependant, en observant attentivement cette danseuse effrénée, se jetant au plaisir d’un mouvement acharné, comme le stylet se lance dans une poitrine exécrée, on eût deviné qu’elle cherchait à se soustraire à une idée persécutrice, qu’elle était vaincue, qu’elle fuyait, bientôt atteinte, dépassée, attaquée de nouveau en face, la fuyante ! Et déchirée au front par l’idée fatale, sous le diadème de pierreries, visière de casque faussée et impuissante contre l’invisible épée de la douleur, qui frappe toujours l’ennemi à la tête avant de l’achever dans le cœur !

Elle valsait avec un jeune officier de hussards, au teint rose comme celui d’un enfant, aux moustaches presque transparentes tant elles étaient blondes, et que relevait le pur carmin d’une bouche gracieuse. C’était ce jeune homme que les charitables amis de Dorsay lui désignaient, depuis un quart d’heure, pour son rival, — et comme la femme est le sultan dans notre civilisation européenne, — l’odalisque en pantalon rouge à qui Hortense avait jeté le mouchoir. Shakespeare, mon grand sculpteur, les a fondus et pétris dans une même argile, tous ces amis intimes, qui vous tendent la main dans la vie pour vous la blesser et qui soignent vos plaies pour y injecter plus à l’aise des poisons condensés. Il les a embrassés et étreints dans une seule pensée et dans un seul bloc, vous savez, cette effroyable face de Iago, résumé fidèle des amitiés humaines, totalisées dans un seul homme.

Dorsay regarda le couple enlacé. En ce moment la musique allait comme l’éclair. La valse roulait impétueuse. Hortense, les joues enflammées, la tête en arrière, semait sur le parquet les fleurs qui pleuvaient de sa coiffure ; elle était tout échevelée, ceinte à la taille par un bras nerveux elle se penchait sur cet appui comme si elle eût cherché un lit pour s’y renverser, semblable à la vierge violée qui ne se débat plus dans la lutte, mais qui s’étend sous la pâmoison. Ce tableau aurait pu rappeler à Dorsay dix minutes de sa vie et de celle d’Hortense : dix minutes rapides, solennelles, brûlantes, où il n’y avait ni valse, ni musique, ni bal, ni univers sinon eux. Ce souvenir aurait pu revenir… Rien ne revint ! Il se retourna et vit les jeunes gens qui l’entouraient abaisser tout à coup leurs lorgnettes, et lui dire, avec une froideur insultante : « À présent, es-tu convaincu ? »

C’était l’aplomb et le geste de la supériorité intellectuelle courbant un esprit révolté sous l’évidence d’une démonstration.

Sans ce mot il eût gardé son sang-froid. Mais quand les bras se dénouèrent et que la valse fut finie, écheveau de soie dévidé, il avait déjà repris toute la désinvolture de ses manières. Son visage était aussi caressant que jamais en parcourant cette triple ligne de femmes, — lasses, penchées, assises, roulées dans leurs cachemires rouges, bleus, orange, et secouant d’impatience ou de langueur leurs têtes défrisées d’où s’exhalait cette odeur sensuelle des fleurs mêlée à la sueur, vapeur suave et chaude comme l’héliotrope, qui s’élevait non comme d’un bain, mais comme d’une fournaise de parfums.

Hortense n’attendit pas la fin du bal pour demander sa voiture. Elle se retira de bonne heure, après avoir prétexté une indisposition subite à son mari qui resta.

À peine était-elle rentrée chez elle et déshabillée qu’elle s’établit au coin de son feu, fit approcher d’elle une table de bois de citronnier sur laquelle gisait une lettre commencée, et, sa femme de chambre renvoyée, elle appuya son coude sur sa table, son front dans sa main, et se tint ainsi toute rêveuse.

Avez-vous quelquefois, Maria, laissé, comme Hortense, le bal dans tout son éclat, dans toute sa fougue, et — caprice — éprouvé le besoin du repos après tant de bruit ? Avez-vous quelquefois abandonné la fête au plus fort de la mêlée pour retrouver la chambre en désordre que vous aviez quittée impatiente de l’heure qui allait sonner ? Vous êtes-vous aussi appuyée sur la table où se trouvait la lettre inachevée, interrompue par l’impatience de partir ? Et à revenir plus calme et presque réfléchie aux lieux qui vous avaient vue frémissante, avez-vous senti un charme, une douceur secrète, quelque chose de moins serré au cœur ? On dit que c’est chose délicieuse de laisser-aller et de vague tristesse. Mais Hortense ne sut rien de tout cela, — car tout cela ne se sent que quand la vie s’essaie encore, que quand ni vent du ciel, ni haleine humaine, ni poussière d’ici-bas, n’a glissé sur la surface d’une âme de cristal et que rien n’a ébranlé un frêle corps d’enfant presque transparent et palpitant comme une goutte de pluie suspendue fragilement au bord recourbé d’un calice de lys.

Rêveuse, elle n’achevait point la lettre commencée. Tout à coup, et ce ne fut point le timbre de la pendule… un bruit la tira de sa rêverie. Elle leva les yeux et vit Dorsay.

Ne craignez pas, Marie, que je vous montre en détail cette intimité de l’adultère, ce délaissement de toute pudeur, et le respect de soi-même disparaissant devant un délire souillé d’amour. Hortense, depuis longtemps, était perdue sans ressource. Qu’importe que ce soir-là elle se soit mise à genoux une fois de plus devant l’homme qui l’avait avilie… Plus bas qu’à genoux, à son cou, pour lui demander une caresse, un peu de ce qui lui restait quand il avait tout prodigué à d’autres. Infamie ! un peu de lui qui ne l’aimait plus. Plus que jamais, plus durement que jamais, elle fut repoussée. La malheureuse tomba sans connaissance sur le tapis.

Quand la vanité s’avise d’être jalouse, elle doit être implacable. Dorsay le fut. Comparez-le à cet Othello qui ne veut pas que Desdémone trahisse d’autres hommes et prononcez !

À coup sûr, Auguste était venu chez Hortense avec l’intention de lui rendre au centuple ce que ses amis lui avaient fait endurer de souffrances avec leur ton leste et leur pitié moqueuse… Mais probablement il ne prévoyait pas jusqu’à quel point il serait atroce. Malédiction ! Il fallait que cette nuit-là Hortense s’évanouît à ses pieds. La chute d’Hortense avait replié sous elle ses légers vêtements de nuit. Ses admirables formes ressortaient sur la couleur sombre du tapis, comme celles d’une blanche statue tombée de son piédestal sur le gazon flétri par un vent d’hiver. Dorsay se mit à sourire.

« Tu m’appartiens, — dit-il à voix basse, — et depuis longtemps je ne veux plus de toi. Tu es déshonorée. Je t’ai mis une empreinte au front. Eh bien, pour que tu ne sois jamais à d’autres, tu seras encore marquée ailleurs ».

Il prit sur la table à écrire la cire argent et azur et un cachet. Jamais bourreau ne s’était servi d’instruments plus mignons. Le cachet, où était artistement gravée une mystérieuse devise d’amour, était un superbe onyx que lui, Dorsay, avait donné à Hortense dans un temps où la devise ne mentait pas. Il présenta à la flamme de la bougie la cire odorante, qui se fondit toute bouillonnante, et dont il fit tomber les gouttes étincelantes là où l’amour avait épuisé tout ce qu’il avait de nectar et de parfums.

La victime poussa un cri d’agonie et se souleva pour retomber. Dorsay, intrépide et la main assurée, imprima sur la cire bleue et pailletée qui s’enfonçait dans les chairs brûlées le charmant cachet à la devise d’amour !

Il avait blessé une forme d’ange et tué la femme. Il rendait Hortense toute semblable à la statue à laquelle j’ai dit plus haut qu’elle ressemblait, mais statue qui n’était pas de marbre, quoique impuissante comme le marbre, et dont le sein n’était pas atteint. S’il avait pu la scier en deux, comme on coupe un serpent, il eût été moins barbare, car du moins une moitié n’aurait pas vécu.

Mme de *** garda six mois sa chaise longue d’un mal de pied qu’à force de soins les médecins parvinrent à guérir. C’est une grande femme pâle et belle encore, qui se traîne au lieu de marcher. Elle n’a pas eu le courage de se tuer ; et elle n’est pas devenue stupide.

Imaginez, Maria, quelle dut être la position de cette femme quand son mari…

Son mari, depuis, ne lui a pas adressé une parole. Il vit sous ses yeux avec une femme de chambre qu’il n’est pas même permis à Mme de *** de gronder quand elle lui manque de respect.

Eh bien, Maria, est-ce qu’à présent vous n’aimez pas Othello ?

31 décembre 1830
LE CACHET D’ONYX
Jules Barbey d’Aurevilly
Le Cachet d’onyx
La Connaissance
Petite Bibliothèque
1921
pp. 9-42

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