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LA RAISON & LA FOLIE – EMILY DICKINSON (1873) HAD WE OUR SENSES

POEME D’EMILY DICKINSON
LITTERATURE AMERICAINE

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EMILY DICKINSON
December 10, 1830 – May 15, 1886
10 décembre 1830 – 15 mai 1886
Amherst, Massachusetts




Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

HAD WE OUR SENSES
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LA RAISON & LA FOLIE
*****

1873

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Had we our senses
Avons-nous notre raison ?
 
But perhaps ’tis well they’re not at Home
Mais peut-être vaut-il mieux que non
 So intimate with Madness
Elle a tant d’intimité avec la Folie
 He’s liable with them
Les deux sont liées




Had we the eyes without our Head —
Avons-nous les yeux en face des trous ?
How well that we are Blind —
Comme il est bon que nous soyons Aveugles –
We could not look upon the Earth —
Il ne serait pas possible de regarder la Terre –
So utterly unmoved —
Si complètement immobile –

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POEME D’EMILY DICKINSON

34 POEMES D’EMILY DICKINSON DE 1852 A 1886 – Emily Dickinson’s poems

LITTERATURE AMERICAINE

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EMILY DICKINSON
December 10, 1830 – May 15, 1886
10 décembre 1830 – 15 mai 1886
Amherst, Massachusetts

Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 


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LES POEMES D’EMILY DICKINSON

Emily Dickinson’s poems

 

 




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1853
ON THIS WONDROUS SEA

On this wondrous sea
Sur cette merveilleuse mer
Sailing silently,
Navigant silencieusement,




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1858
WHEN ROSES CEASE TO BLOOM

When Roses cease to bloom, dear, 
Quand les Roses finiront de fleurir, mon cher,
And Violets are done, 
Et les V
iolettes seront flétries,

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1859
WHOSE CHEEK IS THIS ?

Whose cheek is this ?
A qui est cette joue ?
What rosy face
Quel rose visage

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1860
A LITTLE EAST TO JORDAN

A little East of Jordan,
Un peu à l’est du Jourdain,
Evangelists record,
Les Evangélistes enregistrent,




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1861
POOR LITTLE HEART !

Poor little heart!
Pauvre petit cœur !
Did they forget thee?
T’ont-ils oublié ?

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1861
I’VE KNOW A HEAVEN LIKE A TENT

I’ve known a Heaven, like a Tent – 
J’ai connu un Ciel, comme une Tente –
To wrap its shining Yards – 
 A emballer son éclatante Cour-




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1862
OF BRONZE AND BLAZE

Of Bronze – and Blaze 
De Bronze – et de Feu
The North -tonight! 
Le Nord -ce soir !

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1863
I GAINED IT SO

I gained it so –
Je l’ai gagnée ainsi,
By Climbing slow –
En Escaladant lentement,

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1864
THE SPRY ARMS OF THE WIND

The spry Arms of the Wind
Les vaillants Bras du Vent
If I could crawl between
Si je pouvais ramper entre

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1865
WHAT TWINGS WE HELB BY
LA RIVIERE RAPIDE DE LA VIE

 What Twigs We held by-
Quels Rameaux nous agrippaient ?
Oh the View
Oh cette Vue

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1866
AFTER THE SUN COMES OUT
LA TRANSFORMATION DU MONDE

After the Sun comes out
Une fois le soleil sorti
How it alters the World —
Comme cela transforme le Monde

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1867
THE MURMURING OF BEES
LE MURMURE DES ABEILLES

The murmuring of Bees, has ceased
Le murmure des Abeilles a cessé
But murmuring of some
Mais d’autres s’entendent

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1868
AFTER A HUNDRED YEARS
UN SIECLE APRES

After a hundred years
Un siècle après
Nobody knows the Place
Personne ne connaît le Lieu

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1869
THE DUTIES OF THE WIND ARE FEW
LES DEVOIRS ET LES PLAISIRS DU VENT

The duties of the Wind are few,
Les devoirs du Vent sont peu nombreux :
To cast the ships, at Sea,
Fracasser les navires, en Mer,

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1870
A NOT ADMITTING OF THE WOUND
LA BLESSURE

A not admitting of the wound
Ne pas reconnaître la plaie
Until it grew so wide
Jusqu’à ce qu’elle soit si large

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1870
THAT THIS SHOULD FEEL THE NEAD OF DEATH
LE BESOIN DE LA MORT

That this should feel the need of Death
Que celui qui ressent le besoin de la Mort
 
The same as those that lived
Le même que celui qui vécu

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1871
THE DAYS THAT WE CAN SPARE

The Days that we can spare
Les Jours que nous avons en trop
Are those a Function die
Ensevelissent une Fonction qui meurt

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1872
UNTIL THE DESERT KNOWS
AU GALOP DANS NOS RÊVES

Until the Desert knows
Jusqu’à ce que le Désert sache
That Water grows
Que l’Eau jaillit

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1873
HAD WE OUR SENSES
LA RAISON & LA FOLIE

Had we our senses
Avons-nous notre raison ?
 
But perhaps ’tis well they’re not at Home
Mais peut-être vaut-il mieux que non

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1874
WONDER IS NOT PRECISLY KNOWING
LE PLAISIR DEVENU DOULEUR

Wonder — is not precisely Knowing
 L’Etonnement- n’est pas précisément la Connaissance
 
And not precisely Knowing not
 Ni précisément l’Ignorance –

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1875
THAT SHORT POTENTIAL STIR
L’ECLAT DE LA MORT

That short — potential stir
Ce court – et potentiel émoi
 
That each can make but once
Que chacun peut faire juste une seule fois –

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1876
LONG YEARS APART
L’ABSENCE DE LA SORCIERE

Long Years apart — can make no
Les longues Années d’éloignement- ne peuvent engendrer de
Breach a second cannot fill —
Brèche qu’une seule seconde ne puisse colmater –

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1877
IT WAS A QUIET SEEMING DAY
LE COQUELICOT DANS LE NUAGE

It was a quiet seeming Day —
C’était un Jour en apparence calme –
There was no harm in earth or sky —
Il n’y avait aucun mal ni sur terre ni dans le ciel –

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1878
TO MEND EACH TATTERED FAITH
REPARER LA FOI EN LAMBEAUX

To mend each tattered Faith
Pour réparer chaque Foi en lambeaux
There is a needle fair
Il y a une fine aiguille,

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1879
WE TALKED WITH EACH OTHER
LES SABOTS DE L’HORLOGE

We talked with each other about each other
Nous nous sommes parlés, les uns les autres
Though neither of us spoke —
  Même si aucun de nous n’a parlé –

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1880
GLASS WAS THE STREET
LA RUE DE VERRE

Glass was the Street – in Tinsel Peril
De verre était la rue – dans un Aventureux Crissement
 
Tree and Traveller stood.
Arbre et Voyageur debout se tenaient.

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1881
THE THINGS THAT NEVER CAN COME BACK
LES CHOSES QUI JAMAIS NE REVIENNENT

The Things that never can come back, are several —
Les Choses qui jamais ne reviennent sont multiples –
Childhood — some forms of Hope — the Dead —
L’Enfance – certaines formes d’Espoir – les Morts –

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1882
HE ATE AND DRANK THE PRECIOUS WORDS
LES MOTS PRECIEUX

He ate and drank the precious Words —
Il a mangé et il a bu les Mots précieux –
His Spirit grew robust —
Son Esprit s’est développé –

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1883
No ladder needs the bird but skies
DONNER DES AILES AUX CHERUBINS

No ladder needs the bird but skies
 L’oiseau n’a pas besoin d’échelle mais des cieux
To situate its wings,
Pour placer ses ailes,

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1884
Upon his Saddle sprung a Bird
LA NOTE DE L’OISEAU

Upon his Saddle sprung a Bird
Sur sa selle a bondi l’Oiseau
And crossed a thousand Trees
  S’en est allé traverser un milliers d’Arbres

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1885
Take all away from me, but leave me Ecstasy,
LAISSEZ-MOI L’EXTASE

Take all away from me, but leave me Ecstasy,
Retirez-moi tout, mais laissez-moi l’Extase,
 And I am richer then than all my Fellow Men —
Et plus riche que tous mes Semblables  je deviendrai –

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LES ULTIMES POEMES

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1886
THE IMMORTALITY SHE GAVE
LA FORCE DE L’AMOUR HUMAIN

The immortality she gave
L’immortalité qu’elle a donnée
We borrowed at her Grave —
Nous l’avons emprunté à son Tombeau-

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1886
OF GLORY NOT A BEAM IS LEFT
POUR LES ÉTOILES

Of Glory not a Beam is left
De la Gloire, ne reste pas un seul Faisceau
But her Eternal House —
Mais reste sa Maison Éternelle –

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EMILY DICKINSON

Sri Mahamariamman Temple Kuala Lumpur 马里安曼兴都庙

L’entrée du plus vieux temple hindou de Kuala Lumpur situé dans le Centre de la vieille ville, Jalan Tun H S Lee.

Malaysia
Voyage en Malaisie
PHOTO JACKY LAVAUZELLE

 




 

 

Sri Mahamariamman Temple

 Visiter Kuala Lumpur
Meneroka kota Kuala Lumpur
Melawat Kuala Lumpur
吉隆坡
Куала-Лумпур

 Fondé par Thambusamy Pillai
1873 

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Sri Mahamariamman Temple
ஸ்ரீ மகாமாரியம்மன் திருக்கோவில்
கோலா லம்பூர்
马里安曼兴都庙

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Ganesha, le protecteur du foyer, le seigneur des catégories, appelé aussi Ganapati dans le sud de l’Inde
« Nous voyons les autels des dieux moindres avant de pénétrer dans le saint des saints. C’est d’abord l’idole-Éléphant au fond d’un réduit noirâtre. Elle est noire elle-même avec sa trompe, et des obscénités s’entrelacent autour d’elle en nimbe infâme. Heureusement qu’il faut être familier avec les symboles hindous pour comprendre. Et pourtant il ne s’agit que du dieu de la sagesse, le bon Ganesh ! …

…Les Européennes qui nous accompagnent s’étonnent, leurs robes, tirées par les doigts précautionneux afin d’éviter les salissures. Elles ne voient que des courbes dans les ténébreuses lueurs. Les autres autels sont distants, enfoncés dans des sanctuaires qu’un pied d’Européen contaminerait à jamais. Moi, je devine là-bas Krisna et Rada enlacés, dans l’ombre abjecte…  »
Jules Bois
Visions de l’Inde
Chapitre I
La Cité aux nuits terribles
Société d’Editions Littéraires et Artistiques 1903

« Quelques prêtres hindous viennent prier quotidiennement devant le Dieu Ganesh, qui est respectueusement placé à l’entrée de l’escalier. Il a la tête d’un éléphant et le corps d’un homme, il est peint d’un rouge écarlate et couvert de parures de fleurs blanches très odorantes. Les Hindous le considèrent comme leur porte-bonheur. Ils le placent généralement au-dessus de la porte d’entrée, persuadés qu’ils seront protégés contre toutes les méchancetés et qu’il leur fera prévoir tout ce qui peut leur arriver dans l’avenir.  »
Anita Delgado
Notre Visite au Palais
Impressions de mes voyages aux Indes
Sturgis & Walton company – 1915

Les sept chevaux conduit par Aruna ou Arun, la Rose ou l’Aurore, sur le char de Surya

« 11. Enfin Aruṇa et d’autres solitaires, les plus nobles parmi les Rǐchis des Dêvas, des Brâhmanes et des rois : à la vue de tant de personnages, chefs de nombreuses familles de Rǐchis, le roi se prosterna devant eux et toucha la terre de son front. »
Le Bhâgavata Purâna, ou Histoire poétique de Krichna
Traduction par Eugène Burnouf .
Chapitre XIX – ARRIVÉE DE ÇUKA
Imprimerie royale, 1840 -tome 1

« Sûryâ fit cabrer les sept Cavales rousses,
Rétives sous le mors, au zénith enflammé ;
Et l’Aurore arrêta dans le ciel parfumé
Les Vaches du matin, patientes et douces »
Leconte de Lisle
La Vision de Brahma – Poèmes antiques
Alphonse Lemerre, éditeur, s.d.
après 1886 ou 1891

Le joyeux Nandi avec un corps d’homme et une tête de taureau.
Le fabuleux Garuda गरुड ,homme-oiseau, fils de Kashyapa et de Vinatâ.
Le « sombre » dieu Krishna   कृष्ण, bleu-noir, huitième avatar (incarnation) de Vishnou

Le dieu créateur en rouge sur la gauche : Brahmā  ब्रह्मा
Dieu à quatre têtes et quatre bras
Une tête pour chacun des quatre Veda
Une tête représente le Manas मनस् = l’esprit
Une autre le Buddhi  बुद्धि = l’intellect
Une troisième l’Ahaṃkāra  अहंकार = l’égo
la dernière la Chitta चित्त = le cœur la conscience

« Tandis qu’enveloppé des ténèbres premières,
Brahma cherchait en soi l’origine et la fin,
La Mâyâ le couvrit de son réseau divin,
Et son cœur sombre et froid se fondit en lumières.

Mais Brahma, dès qu’il vit l’Être-principe en face,
Sentit comme une force irrésistible en lui,
Et la concavité de son crâne ébloui
Reculer, se distendre, et contenir l’espace.

Un vaste étonnement surgit ainsi de tout
Quand Brahma se fut tu dans l’espace suprême :
Le Géant affamé, le Destructeur lui-même,
Interrompit son œuvre et se dressa debout. »

Leconte de Lisle
La Vision de Brahma -Poèmes antiques
Alphonse Lemerre, éditeur, s.d.
après 1886 ou 1891

La déesse MāriMariamman
La Mère Mari
மாரியம்மன்
Déesse-mère
Déesse de la pluie, de la fertilité et des maladies

Durga  दुर्गा
Assise sur son lion qui symbolise le courage et munie d’un trident
Est associée à Mariamman la déesse de la fertilité-
La déesse Māri –  மாரி

 

« — Va, répondit Priyamvada, sois terrible comme Durga plongeant son trident au cœur du vice, féroce comme Narsingha, l’homme-lion, déchirant les entrailles d’Hiranyacasipu. »
Théophile Gautier
Les Deux Étoiles
Chapitre XIII
Librairie de Tarride – 1848

Elle eDurga sur son fidèle lion chasse le mal.
Durga possède les dix bras que des divinités lui ont donnée.
Vishnu विष्णु   விஷ்ணு  , dieu de la stabilité du monde, lui a donnée le disque chakra aux six rayons
Le fulgurant Shiva शिव, celui qui porte bonheur,  lui a donnée un trident – Trishula  त्रिशूल,  » trois pointes  »
Sūrya सूर्य,, le dieu soleil, législateur de l’humanité et père de Manu le premier homme, lui a donnée un arc avec ses flèches
La lumineuse Chandra, déesse lunaire, lui a donnée une hache
Karttikeya ou Kumara, qui monte Paranî le paon, a donné une lance
Vâyu, le dieu du vent, une conque
.

Karttikeya, le Fils des Krittikâ, ou Skanda, la descendance du Feu, ou Murugan, « la semence », sorti du Gange, fils de Shiva et de Parvatî
Skanda est le dieu de la guerre et de la chasteté, alors que la paix revient à son demi-frère de Ganesha (fils de Parvati).
Il tient d’une main sa lance, Sakti
Il est accompagné de Parvani le paon

« 312. Ô les plus grands des rois, ayant mis ce roi à la tête de l’armée, la victoire peut être obtenue par nous, comme elle le fut par les dieux (quand ils eurent choisi pour chef) l’invincible Skanda. »
Le Mahâbhârata
Chapitre VI – DISCOURS DE DOURYODHANA
Traduction L. Ballin
Paris E. Leroux – 1899

Une autre référence intéressante se trouve dans le XIIIe chapitre du Mahâbhârata, महाभारत, La Grande Guerre des Bhārata.

     

 

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ARKHIP KOUÏNDJI ou LA SENTINELLE DES RÊVES poème de Jacky Lavauzelle

PEINTURE UKRAINIENNE

Arkhip Kouïndji
Куїнджі Архип Іванович
Архип Иванович Куинджи
1842-1910

arkhip-kouindji-poeme-jacky-lavauzelle-portrait-de-viktor-vasnetsov-1869-la-sentinelle-des-reves

LA PEINTURE D’ARKHIP KOUÏNDJI

LA SENTINELLE DES RÊVES
poème de Jacky Lavauzelle




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arkhip-kouindji-nuit-de-lune-1890-1895-elbrus
Эльбрус. Лунная ночь L’Elbrouz
(1890—1895)

La mort a fait son lit
Ce matin
Sans lumières
J’ai vu l’Elbrouz apparaître
disparaître
Le mont comme un baiser recevait la mort
Il est temps de partir
A la recherche des neiges
En quête de couleurs et de rien
Une ombre m’a suivi ce matin
Je ne lui demandais rien

Un matin
Dans la ville
Frappé dans un cœur vide
Au seuil de la ville
Je quittais à galop
Les bruits sourds de ces pâles couleurs
Qui partout nous frappent
Un matin
La valise à la main
Jeté dans le silence des routes
Tristement je vais

arkhip-kouindji-vue-sur-le-pont-de-la-moskova-moskvoretsky-1882
ARKHIP KOUÏNDJI
Vue sur le pont de la Moskova (Moskvoretsky) (1882)

Une voix inconnue et paisible vide les rêves
A la sortie de la ville
Le pont de la Moskova si fin
On entend et les vagues et les vies
Des deux rives de la ville
En attendant l’orage du monde
En attendant la lune n’est plus
Sans lutte dans le bas du ciel aux portes du cœur
Elle est partie

Moscou au loin brillait
Un nouveau désert dans le monde
Moscou résigné s’effaçait
A chaque seconde une éternité de plus

arkhip-kouindji-moscou-vue-depuis-les-monts-des-moineaux
Moscou vue depuis les monts des moineaux

Le ciel est devenu noir
jusqu’aux os
Le vert saisit son moment de grâce
Les muses en cercle s’affairent
L’enfer dans l’attente ne se voit plus
La lune a-t-elle été ?

arkhip-kouindji-apres-la-pluie-1879ARKHIP KOUÏNDJI  Після дощу – После дождя
Après la pluie
1879

Une corde se tend dans la chair du ciel
Des tonnes de cantiques
Et le mal se dénoue sur les lacs et les êtres
Les choses sont dans l’ordre
Et la maison et le ciel et les arbres
Le noir encore dévore
Un soleil s’étend et la clairière s’enchante
Au bord des morts
Qui s’aiment encore
Comme ces bleus sont trompeurs
Pourquoi la terre ne gronde-t-elle plus

arkhip-kouindji-nuit-de-lune-les-gorges-daryal-1890-1895
ARKHIP KOUÏNDJI  Дарьяльська ущелина. Місячна ніч
Дарьяльское ущелье. Лунная ночь
Nuit de pleine lune
(1890—1895)

Le blanc et le noir s’affrontent
ça se sent
Le vent balaye les premiers réveils et le premier bruit
ça s’entend
La visite des anges et le retour du jour
La planète semble avoir changé de mains
vraiment
La lune signe encore sa place éternelle
Sur le monde en béquilles
Qui prend l’eau
vainement







arkhip-kouindji-nuit-de-lune-sur-le-dniepr-1880
Лунная ночь на Днепре
Nuit de lune sur le Dniepr
(1880)

Le noir est au-dessus et en-dedans
Une vague rivière semble serpenter
Et la lune…
Elle souffle siffle ou se sauve
La noir ou la folie
Tout s’éteint
Une ombre encore se promène
Derrière la mort
Et la lune

arkhip-kouindji-une-soiree-en-ukraine-1878
Вечір на Україні
Вечер на Украине
Nuit en Ukraine
1878

S’aspergent les feux et les fleuves de feuilles
Pas une couleur ne s’étale et toutes glissent
Le point du temps se met à table et s’endort
La nature a vécu
En oubliant ses luttes

Plus de vœux de salut plus de vie en attente
Se délasse et se traîne un rêve
Puis un autre
Puis un autre
Encore

Le noir est superflu
Une chose simple
Indivisible
Le noir s’est pendu
Les couleurs ne peuvent plus partir

Derrière le soleil
Au loin
On l’a jeté à la mer
Avec le noir avec la nuit
Avec les faubourgs et les passants

Le noir n’est plus

arkhip-kouindji-automne-1890
«Осінь», до
Automne
1890

L’infini s’est montré pour se faire oublier
Et des pages et des clartés se sont perdues
Sans bruit
Un drame a marché
Ne l’entendez-vous bramer

Là le troupeau des hivers a bousculé la paix
Et du gris au noir c’est le noir qui dévore
Tout étouffe sans un bruit sans un seul
Et des peuples et des vies à jamais disparus

Le noir en force
Revient

arkhip-kouindji-clair-de-lune-dans-une-foret-en-hiver-1898-1908
Плями місячного сяйва у лісі. Зима
Пятна лунного света в лесу. Зима
 Clair de lune dans une forêt, en hiver

Du gris du blanc au blanc du bleu
Se donne et se jette du haut des falaises
Qui s’arrêtent dans la fuite
J’entends un cri qui monte du rivage
Dans le blanc qui s’efface
Le ciel n’est jamais si tendre
Les dieux se jouent de nous
Sur l’instant

arkhip-kouindji-reflets-de-soleil-sur-givre-1876-1890
ARKHIP KOUÏNDJI  Reflets de soleil sur givre (1876-1890) мороз

Dans le blanc qui revient
Un salut nous répond
Sur la pierre qui se casse
Une réponse se livre
Des pas dans la neige
Une femme une flamme
Un duvet sur le cœur des neiges
Un duvet sourd
Avide

Le bleu semble vaincre
Les vieillards sont couchés
Le jour a faim
Du haut de la falaise
Le jour dévore tout

arkhip-kouindji-falaise-1898-1908стрімчак – утес
 Falaise
1898-1908

Au-delà
Une route se dessine
Sans rien
Sans appel
Une ombre nous prend la main
Pour une visite lascive
Des rois sont passés par ici
Je crois

arkhip-kouindji-la-volga
La Volga [Musée national de l’Azerbaïdjan à Bakou]
Волга [Национальный музей искусств Азербайджана, Баку]

Une voie
Une autre encore
Au bout
Nous commande de marcher
Et nous marchons
Mon ombre
Et moi

arkhip-kouindji-le-dniepr-au-petit-matin-1881
Днепр утром (1881 г.)  Дніпро вранці 
Le Dniepr au petit matin

arkhip-kouindji-lac-ladoga-1873

La route s’achève
Affamés debout
Encore
Un sentiment rêvé
Est-ce la lueur au loin
Près du but
Au-dessus des taches de fleurs
Le point entre et ne veut plus sortir
J’ai perdu mon ombre
Je crois

arkhip-kouindji-foret-1887 ліс – Forêt – лес
1887

Le bleu
Plus menaçant encore
Un bateau nous attend
Qui répond à nos premiers désirs
C’est là que les âmes s’échangent
Venues du fond de la mer
La mer est dans le ciel
C’est là qu’elles se vengent aussi
Et la terre s’est oubliée
Le bleu nage
Dans des restes d’Enfer
Le bleu se noie
Nous ne le reverrons plus

arkhip-kouindji-la-cathedrale-saint-isaac-1869 Исаакиевский собор
Ісаакіївський собор
La Cathédrale Saint-Isaac
1869

La terre ne nous fait plus peur
Le regard se promène
Dans l’ordre des lumières
Les couleurs n’en peuvent plus
De tant toucher de ténèbres
Les odeurs sont de retour
Pleines de moisis et de pourritures passagères
La terre ne nous fait plus peur
Dans le vert éternel
Tout s’est arrêté
Tombe une écorce des peupliers en ligne
Tombe un cri Tombe un instant
Que personne ne peut entendre

arkhip-kouindji-la-foret-de-bouleau-1901 Les peupliers – Берёзовая роща -1901 – Березовий гай

arkhip-kouindji-les-bouleaux-1879

Des pierres comme des os
Nul ici n’échappe
Les rêves sont trop fins et nous pensons courir
Qu’importe le temps
Qu’importe l’océan
Qu’importe le désir
Les nuages sont trop grands
Des lames dans le ciel
Nous tailladerons en pièces
Des flammes et des orages
Se sont-ils perdus

 

 

  arkhip-kouindji-mer-1898-1908  arkhip-kouindji-nuit-1905-1908    arkhip-kouindji-paysage-de-crimee-1885-1890

Au loin
Qui y a-t-il
Au loin
Un point plus loin que l’horizon

   arkhip-kouindji-voilier-en-mer-1876-1890 парусник в море- Voilier en mer  – парусник в море
(1876-1890)

Il n’y a que l’horizon

arkhip-kouindji-steppe-1890-1895

Sans ombre

TRADUCTION TURC JACKY LAVAUZELLE Türkçe metinlerin Fransızca çevirisi

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Traduction TURC Jacky Lavauzelle
ARTGITATO
Türkçe metinlerin Fransızca çevirisi
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Traductions Artgitato Français Portugais Latin Tchèque Allemand Espagnol

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TRADUCTION TURC

Türkçe metinlerin Fransızca çevirisi

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Tevfik Fikret

Empiffrez-vous ! – Han-ı yağma

vTevfik Fikret Poesie Artgitato Traduction Poèmes**

Pir Sultan Abdal
Poète et barde turc
XVIème siècle

Je suis amoureux – Bir Güzelin Aşığıyım

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Traduction Turc

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La poésie populaire des Turcs orientaux
par Dora d’Istria

I. — Origine et exode de la race turque.

La « montagne d’or, » l’Altaï, « touchant la voie lactée » est le point de départ de la race finno-mongole, le berceau de cette nombreuse famille turque qui comprend bien vingt nations, et qui était destinée à jouer un si grand rôle et à faire reculer sur tant de points notre race aryenne. Les anciens avaient tellement l’habitude de confondre sous le même nom des populations diverses qui menaient une existence analogue, qu’il est difficile de se faire une idée de l’histoire primitive des nations turque. Les Chinois, qui ont eu de fort anciens rapports avec les Turcs orientaux, les appelaient Tu-Ku. On serait assez tenté, comme Hammer, de leur donner pour ancêtres les Parthes, ces terribles nomades qui firent courir tant de périls à la fraction de la race aryenne qui avait à soutenir dans l’Iran les assauts des sauvages habitans du Tourân. Cette lutte, qui remplit des siècles, devait tourner très mal pour les Aryens, puisque la vallée de l’Oxus, berceau de nos pères, a fini par faire partie des contrées que nous nommons aujourd’hui Turkestan.

Quand les Turcs descendirent des versans de l’Altaï, ils différaient profondément de la plupart des populations turques de nos jours. Malgré certains traits de ressemblance avec la famille mongole, ils avaient un type différent, et leur peau était encore plus brune que jaune. Le corps était peu musculeux, la taille médiocre, la barbe rare, le nez épaté, le front proéminent à la partie inférieure et fuyant à la partie supérieure. L’action des milieux, le changement dans le genre de vie, les alliances avec d’autres nations, ont modifié ce type de façon à le rapprocher, soit de la famille mongole, comme dans le rameau turco-mongol (Kirghiz, Koumucks, Tartares de Russie), soit de la race aryenne, comme chez les Ottomans, qui font assez peu de cas de leur origine pour repousser le nom de Turc, indigne à leurs yeux d’un peuple dont la condition s’est fort élevée au-dessus de celle des pâtres grossiers de l’Altaï. L’histoire abonde en transformations de ce genre, qui modifient le caractère autant que la physionomie d’une nation.

L’exode des peuples se personnifie ordinairement dans un individu qui est considéré comme l’ancêtre et le type de la nation. Tels sont l’Abraham des Sémites et l’Almos des Magyars. Oghouz, fils de Kara-kban, joue le même rôle chez les Turcs, et l’imagination populaire, si elle ne l’a pas créé, a sans doute orné sa vie de circonstances propres à le rendre intéressant. C’est ainsi qu’on suppose qu’il éprouva une grande répugnance pour les superstitions de l’Asie orientale, où vivaient alors les Turcs. Soit que cette répugnance l’ait déterminé à marcher vers l’Occident pour y fonder une société où régnerait un culte plus pur, soit qu’il ait été poussé par l’humeur inquiète des nomades, — fort développée chez lui, car la légende nous le montre en guerre avec son frère et même avec son père, — il s’éloigna de Karakoroum, où Kara-khan passait l’hiver, et des montagnes d’Ourtagh et de Kourtagh, séjour d’été de Kara, pour aller se fixer dans le Turkestan, dans cette ville d’Yassy, dont on a prétendu que le nom avait été transporté en Moldavie par d’autres émigrans de la même famille.

Oghouz, qui unissait aux tendances théologiques d’un Abraham les goûts d’un Nemrod, envoya un jour ses six fils à la chasse. Ces fils se nommaient a les khans du jour, de la lune, de l’étoile, du ciel, de la montagne, de la mer. » Le père espérait qu’ils rapporteraient de leur excursion quelque présage de nature à l’éclairer sur leur destinée. Ce genre de voyages est conforme aux idées des populations altaïques ; nous en trouvons un dans le conte en vers intitulé Teklébéi Merghen, recueilli dans l’Altaï. « Un vieux et une vieille qui avaient trois fils — étaient autrefois riches, — maintenant ils étaient pauvres. — Comment mes fils deviendront-ils des hommes ? — disait leur père en pleurant. — Il appela ses fils, il leur dit : — Mes trois fils, montez sur le sommet de trois montagnes, — faites trois rêves différens. — Les trois fils allèrent, — aux sommets des trois monts ils allèrent. — Le fils aîné revint le matin. — Le père demanda au fils aîné : — Quel rêve as-tu fait, mon enfant ? — Le fils aîné dit : — Dix fois plus riches qu’auparavant — nous deviendrons. — Le second fils vint à midi, — et fit la même réponse. — Le troisième, arrivé le soir, répondit : — Mon père, ma mère, étaient de maigres chameaux, — parmi les yourtes ils allaient et venaient. — Mes deux frères étaient des loups féroces, — tous deux dans les montagnes — se sont enfuis. — A ma droite paraissait le soleil, à ma gauche paraissait la lune, — sur mon front paraissait l’étoile du matin. »

Les fils d’Oghouz rapportèrent de leur voyage prophétique un arc et trois flèches, les armes des nomades. Le père donna les flèches aux khans du ciel, de la montagne et de la mer, qu’il appela Outschok (les trois flèches), et l’arc aux autres, qui le brisèrent pour se le partager, et furent nommés Bozouk (les destructeurs). Les premiers reçurent d’Oghouz le commandement de l’aile droite, tt les seconds le commandement de l’aile gauche. Ces six princes eurent quatre fils qui sont les ancêtres des vingt-quatre principales tribus. Après la mort de leur père, les khans de l’aile gauche prirent la route de l’Orient, les autres restèrent dans le Turkestan, dont ils achevèrent la conquête, et leurs descendans s’étendirent jusqu’aux rives du Bosphore et du Danube.

Si les peuples portés à la vie agricole, comme les Aryens, ont poussé leurs lointains rameaux de la vallée d’Oxus jusque dans l’Inde et jusque dans les îles britanniques, on peut supposer que les nomades de l’Altaï ne devaient pas être moins empressés de chercher des contrées plus favorisées que leur terre natale. De fait, lorsque les Rurikovitchs fondèrent l’empire de Russie, ils se trouvèrent à Kiev en contact avec des populations turques, et ils durent, jusqu’à l’arrivée des Mongols, batailler avec les Petchénègues et les Koumans, populations de la même famille. La lutte contre les Koumans n’était pas terminée lorsque le torrent mongol vint tout emporter. La Russie parut momentanément acquise à la race finno-mongole, déjà maîtresse de la Hongrie.

Si dans le nord de l’Europe orientale des populations turques ne parvinrent pas à se constituer solidement, l’Asie présentait un tout autre spectacle. Les Turcs avaient retrouvé la route suivie par les Aryas lorsqu’ils enlevèrent l’Inde aux noires populations dravidiennes. La dynastie ghaznévide fonda au Xe siècle un vaste empire indo-persan. Mahmoud, le plus puissant des Ghaznévides, eut la joie de briser lui-même la statue colossale de Siva, que plusieurs milliers de statues d’or et d’argent entouraient dans le temple de Somnath, et d’emporter à Ghazna les portes en bois de sandal du sanctuaire consacré à la terrible divinité. Les dieux des Aryens courbaient leur front humilié devant les missionnaires armés de l’islam.

La fortune des Seldjoucides ne fut pas moins brillante que celle des Ghaznévides. Les Turcs établis dans les parties du Turkestan les.plus voisines de la Perse et de la mer Caspienne avaient donné naissance à trois groupes, les Oghouses, les Seldjoucides et les Ottomans. Les premiers devaient se confondre avec les seconds au temps de la splendeur de l’empire seldjoucide, sous Melek-shah. Togroulbeg, petit-fils de Seldjouk, fut le fondateur de cet empire, que les Européens ont beaucoup mieux connu que l’état ghaznévide, les chrétiens ayant à cette époque essayé par d’héroïques exploits d’arrêter dans l’Asie occidentale la puissance croissante de l’islamisme. Les califes de Bagdad avaient déjà si souvent subi l’ascendant de la milice turque que Togroul n’eut pas de peine à faire accepter sa tutelle au calife abasside. Kaïm-Biamrillah lui donna le titre d’émir-al-omrah (prince des princes), qu’un de ses prédécesseurs avait créé dès le Xe siècle pour le Turc Rhaïk. Assis sur son trône, derrière un voile noir, le chef des croyans avait revêtu le manteau du prophète, et dans sa main le bâton de Mohammed remplaçait le sceptre. Togroul, après s’être prosterné, vint se placer à la droite du calife. On lut le diplôme qui lui donnait les droits de représentant du monarque spirituel et temporel des musulmans, on lui mit, les uns après les autres, sept habits d’honneur, et on lui présenta sept esclaves, venus des sept empires du calife, puis on étendit au-dessus de sa tète un voile d’or parfumé de musc, et on le coiffa de deux turbans, images des couronnes de la Perse et de l’Arabie. Enfin, après qu’il eut baisé deux fois la main de Kaïm-Biamrillah, on le ceignit de deux épées, symboles de son autorité sur l’Orient et sur l’Occident.

Melek-shah, un des successeurs de Togroul, comprit très bien que la conquête resterait privée de tout prestige, si l’éclat des lettres et des arts n’entourait pas le trône des conquérans. Ses exploits et sa capacité politique pouvaient faire croire que les Turcs étaient à la veille de s’emparer définitivement de l’Asie occidentale ; mais l’empire, en se fractionnant après sa mort, perdit la haute position qu’il occupait. Diverses sultanies s’établirent en Perse, en Syrie et en Asie-Mineure. Les sultans de Roum, dont Koniéh était la capitale, devinrent célèbres en Europe par leur résistance aux armées des croisés.

L’histoire des anciens états turcs donne fort à penser sur l’avenir réservé à cette famille de la race finno-mongole. On trouve chez les Turcs un élan à la fois religieux et guerrier, indispensable aux peuples conquérans. Les chefs, aussi nécessaires que les vaillans soldats aux peuples qui veulent se jeter dans la vie hasardeuse des conquêtes, ne leur font pas défaut. Parmi ces chefs, quelques-uns ont des salons et un caractère qui ne manque pas de noblesse ; mais, une fois la fougue belliqueuse qui les avait lancés en avant complètement épuisée, ils subissent très rapidement cette action, à la fois irrésistible et funeste, des institutions despotiques, qui énerve les caractères et sape sourdement, mais sûrement, les bases des empires. Rien chez les Turcs qui ressemble aux inébranlables créations de la race aryenne, à cette imposante constitution aristocratique de l’Inde, qui se perd dans la nuit des temps, et qui a enfanté une civilisation digne pour sa fécondité dans l’ordre intellectuel d’être mise au rang des plus glorieuses. La prospérité si prompte des Ottomans et leur rapide décadence, le peu de résistance que le Turkestan oppose maintenant à la conquête, ne font que confirmer ces considérations.

Un vassal d’Alaeddin, sultan seldjoucide, Ertogroul, fut le créateur d’un empire qui, né à la fin du moyen âge, remplit trois siècles de l’histoire moderne. Ertogroul jeta les bases de l’édifice qui devait couvrir un jour de ses immenses débris l’Europe, l’Asie et l’Afrique ; il constitua la puissance qui devait faire oublier les états turcs antérieurs et assurer dans tant de magnifiques contrées la domination de la race finno-mongole. Le manque seul d’unité dans la politique et dans la guerre avait retardé une catastrophe que rien ne semblait pouvoir empêcher. Dès que les Togroul et les Melekshah trouvaient dans les sultans ottomans des héritiers capables de poursuivre leurs projets, le résultat de la lutte pouvait être regardé comme certain. Evidemment l’Asie tendait de plus en plus à se débarrasser du christianisme, qui n’y a jamais jeté de racines profondes. Après la mort de son fondateur, les Sémites juifs l’ont repoussé, les Sémites arabes lui ont préféré l’islamisme. Les Finno-Mongols ne lui étaient pas plus favorables. Les tendances sociales dé la foi chrétienne, conformes aux penchans des Aryens de l’Europe, sont restées souverainement antipathiques aux Asiatiques comme aux Africains. Sans parler de ses conquêtes en Chine, l’islamisme continue d’avancer en Afrique, tandis que le christianisme n’y fait pas de progrès sensibles. Il existait donc une sorte de conspiration instinctive contre les idées et les institutions chrétiennes, et cette conspiration devait être plus utile aux Turcs que la bravoure de leurs soldats et les calculs de leurs politiques. Les Ottomans étaient entraînés à la conquête par l’imagination, qui domine les peuples primitifs ; ils étaient poussés en avant par tous les songes brillans que la muse populaire fait errer autour du berceau des nations, tandis que les chrétiens étaient en général plutôt portés à prêter l’oreille aux conseils d’une prudence raisonneuse peu propre à enfanter des enthousiastes et des martyrs. Si les Ottomans avaient trouvé devant eux le christianisme occidental, dont l’ardeur guerrière et les convictions n’avaient pas encore subi d’atteintes, qui avait arrêté l’islamisme arabe à Poitiers (732), la croix n’aurait pas si aisément reculé devant le croissant, et les destinées de l’Europe orientale auraient été fort différentes.

Le triomphe de la race finno-mongole sur les Aryens ne pouvait être durable. Si l’enthousiasme religieux, des circonstances exceptionnelles, modifient parfois la situation que la nature attribue aux races, elles reprennent tôt ou tard la position qui leur est assignée par leurs instincts et leurs facultés. La chute de la civilisation gréco-romaine et l’anarchie du moyen âge, la « terreur de mille ans, » ont pu momentanément troubler cet ordre ; mais la renaissance, glorieuse fille de la Grèce, en rendant la vie à la science et en donnant une impulsion énergique à l’esprit de progrès, devait restituer à la race aryenne le premier rang dans le monde. L’empire ottoman n’a donc cessé de décliner à mesure que l’Europe retrouvait la voie perdue sous le règne de la théocratie et de la barbarie. Les populations turques établies en Russie, bien moins avancées que les Ottomans, ont déjà succombé. Kazan, Astrakhan, les Nogaïs de Crimée, ont perdu leur indépendance les uns après les autres. Les Koumucks, Kirghiz, Baschkirs, ont subi le même destin. Le Turkestan lui-même a été envahi, et le foyer de la nationalité turque, depuis qu’elle est descendue de l’Altaï, est menacé de voir ses derniers khans remplacés par des gouverneurs russes. Déjà la Russie a donné le nom du Turkestan à la quatorzième circonscription militaire, composée des provinces de Syr-Daria, de Sémiretchenskaïa et du district de Sarjaschan.

En Arménie et en Perse, l’élément turc a jusqu’à présent mieux résisté. En Arménie, il est si puissant que les Turcomans aiment à donner à ce pays le nom de Turcomanie : aussi chez beaucoup d’Arméniens le type de cette importante branche de la race aryenne a-t-il subi des altérations visibles. La Perse, qui appartient comme l’Arménie à la famille iranienne de notre race, a été peut-être plus malheureuse encore dans sa lutte séculaire contre le Tourân, objet d’horreur pour ses anciens sages et pour ses vieux héros. Les Tadjiks chyites, qui ont conservé les goûts sédentaires et agricoles des Aryens leurs aïeux, subissent la prépondérance des Ihlats (Turcomans), sunnites nomades et turbulens, qui errent avec leurs troupeaux sur les contre-forts montagneux de l’Iran, surtout au nord. Les Turcomans ont imposé à la Perse la dynastie régnante (les Kadjars), qui est d’origine turque. Toutefois les Turcomans se défendront-ils mieux en Arménie et en Perse que leurs frères ne le font dans le Turkestan ? La prise d’Erivân (1827) n’a-t-elle pas obligé le « roi des rois » à céder à la Russie tout ce qui lui restait du territoire arménien ? La Perse n’a-t-elle pas dû en 1853 prendre parti contre les Ottomans ? Ainsi, même dans les contrées où la population turque fait peser son joug sur la race aryenne, son impuissance à défendre le sol contre l’étranger montre assez tout ce qu’elle a perdu de son antique énergie. La décadence n’est pas moins sensible dans l’ordre intellectuel, et l’on peut constater une fois de plus que chez les peuples la tête faiblit avant le bras.

II. — Les Turcs de l’Altaï et les Kirghiz.

Les chants populaires des Turcs sont l’image de leur civilisation. En comparant ces curieux monumens de la poésie asiatique, on voit de nouveau passer sous ses yeux le tableau que je viens d’esquisser. On suit la marche et le développement social de ces nomades, qui se sont avancés jusque dans l’Europe méridionale depuis que leurs rudes ancêtres ont quitté les pentes de l’Altaï ; mais dans ces montagnes, berceau de leur race, vivent encore des populations qui parlent une langue qui n’est qu’un des dialectes de la langue turque, et dont l’imparfaite civilisation doit remonter à une haute antiquité.

Les habitans de l’Altaï et leurs voisins orientaux forment une société essentiellement élémentaire. Loin de se donner un nom qui leur convienne à tous et de se regarder comme une nationalité, ils forment des clans fort peu considérables, débris variés de peuples dont les dialectes offrent des nuances nombreuses très propres à intéresser un philologue. Leur religion n’est pas moins rudimentaire que leur état social, puisqu’ils sont encore livrés aux grossières pratiques du chamanisme, tandis que les populations de langue turque qui vivent à l’ouest de l’Altaï sont toutes soumises à l’influence de l’islam. Un Américain fort instruit qui a visité récemment la Sibérie a été étonné de l’habileté que possèdent les prêtres chamans des Toutchis. Ces prodigieux jongleurs font en plein air des tours dont les plus ordinaires consistent à se couper la langue et à se planter des couteaux dans les diverses parties du corps : aussi les tribus voisines les regardent-elles comme des « êtres surnaturels. »

Pour bien comprendre ces populations et celles qui leur ressemblent, il ne faut jamais oublier que les peuples primitifs vivent dans un monde enchanté. Leur ignorance absolue des lois de la nature leur fait voir partout des prodiges et des interventions célestes. Quand on appartient à une société dans laquelle l’esprit scientifique, — à force de combats, de souffrances et de persévérans efforts, — a fini par conquérir sa place, de sorte qu’il s’impose même à ceux qui continuent de contester ses droits, il n’est pas aisé de se faire une idée de l’étrange état des intelligences dans un monde livré uniquement aux impressions des sens. Les chants de l’Altaï ont cela d’intéressant qu’ils nous reportent à ces temps lointains où l’homme végétait dans une perpétuelle épouvante, entouré de fantômes et de visions, acteurs du drame dont la nature offre à l’humanité le saisissant spectacle. On est étonné de voir ces populations, qui manquent à la fois d’idées et de comparaisons lorsqu’il s’agit d’exprimer leurs sentimens, avoir tant de ressources quand il faut donner un corps à toutes les chimères dont leur imagination est remplie. Des rochers qui s’ouvrent pour la sépulture des morts et qui restituent le dépôt qu’on leur a confié, des châteaux qu’un cavalier aperçoit à une distance d’un mois de marche, — des luttes corps à corps qui durent sept ans, des festins presque aussi longs (la lutte du khan Pudœi), des êtres monstrueux à sept têtes, avides de chair humaine (Tardanak), — des vieillards aveugles servis par un mobilier animé, — des monstres dont la lèvre supérieure touche au ciel, tandis que la lèvre inférieure reste attachée à la terre, et dont les entrailles contiennent des trésors et des hommes, des hommes du nord et du midi, — des gens qui se transforment successivement en lion, en loup, en renard rouge, en faucon gris, telles sont les merveilles que racontent les poèmes. Les poètes populaires n’ont pas seulement recours au merveilleux sous la forme la plus audacieuse, ils savent accumuler les incidens de façon à tenir la curiosité en haleine ; mais ils ignorent complètement le talent, qui n’appartient qu’aux artistes consommés, de chercher un dénoûment dans le libre jeu des passions humaines. L’intervention du monde supérieur, réprouvée par Horace, est leur moyen ordinaire de sortir des complications dans lesquelles ils se plaisent.

Le tableau de la vie altaïque nous offre beaucoup plus d’intérêt que toutes ces complications. Cette vie est bien celle que devaient mener les Turcs primitifs avant de commencer leur exode. Il faut lutter contre la rude nature de l’Asie centrale, tantôt contre les frimas des « montagnes de glace, » sur lesquelles souffle « le vent noir, » tantôt contre une chaleur qui rend « l’épaule brûlante. » L’habitation est la yourte, demeure éminemment primitive, faite pour les nomades. Le cheval, aussi susceptible d’attachement que de haine, dont la vengeance atteste des combinaisons profondes, est dans ces déserts la grande ressource, mieux qu’une ressource, le compagnon, l’ami et même le conseiller, tant sa prévoyance sagace frappe toutes l’es imaginations. Les chants décrivent avec une naïveté navrante l’abandon où se trouvent sans lui deux orphelins errant dans ces interminables solitudes :

« Pour manger, il n’y a aucun plat ; — pour s’habiller, aucune pelisse. — Tous deux s’en allèrent en pleurant.. — Quand le jeune garçon eut ainsi marché, — il se fit une flèche de bois, — il alla chasser, — tira avec des flèches de bois. — Il revint à la maison quand il eut tiré. — A son retour de la chasse, la viande tomba pourrie à terre. — Le jeune garçon se dit en lui-même : — Ah ! si j’avais un cheval, — alors je pourrais apporter le gibier à la maison. — Quand je le charge sur l’épaule en allant à pied, — mon épaule s’écorche. — De nouveau il pleura, pleura…. » (Altaïn Saïn Salam.)

D’étranges inventions donnent une idée de la misère à laquelle finit par être réduit l’homme errant ainsi à l’aventure. Un nouveau Joseph fuyant ses frères s’en va en pleurant.

« Il marcha et marcha. — Tandis qu’il marchait ainsi : — Qu’est-ce qui fait là du bruit ? dit-il. — Il chercha, chercha, il n’y avait rien… — De nouveau il chercha, — de nouveau il ne vit rien. — Ses propres articulations, ses propres os, — il vit qu’ils avaient craqué. — Sa chair avait tout à fait disparu. » (Tektébéi Merghen.)

Dans une pareille situation, le coursier qui se montre semble un être merveilleux, un vrai don du ciel. Aïkym Saïkym, « le cheval rouge à la selle d’or, » pleure son maître, et console sa sœur par sa compassion ;

« Le garçon se rompit le cou — et mourut. — Aïkym Saïkym, le cheval rouge, — dit : On ne peut le sauver, et revint. — Quand il fut revenu, — la sœur se précipita hors de la maison. — Lorsque la jeune fille vit — Aïkym Saïkym, le cheval rouge, — revenir à la maison sans le maître, — elle regarda. — Quand la sœur regarda le cheval, elle pleura. — Quand le cheval regarda la jeune fille, il pleura. — Aïkym Saïkym, le cheval rouge, — vint auprès de la jeune fille et se mit à genoux. » (Altaïn Saïn Salam.)

On n’est donc pas surpris de voir comparer la voix du bienveillant coursier à celle du frère. « Quand on entend hennir dans la nuit sombre, — la voix de mon cheval brun m’est bien connue. — Quand même je vis chez d’autres peuples, — la voix du frère m’est bien connue. » Dans les situations embarrassantes, on a recours à son instinct, souvent plus sûr que l’intelligence d’hommes bornés. « Le cheval gris de fer sauta en arrière. — Le garçon demanda au cheval : — Que sais-tu ? — que sais-tu, mon cheval, — mon cheval gris de fer ? — qu’as-tu vu ? — Le cheval dit : — Quand nous sommes près du diable, — comment ne devons-nous pas penser au moyen de nous sauver ? » La pensée du coursier se mêle à des souvenirs qui nous semblent, à nous, d’un ordre bien différent. « Toi qui as mangé souvent la tête de l’herbe bleue, — mon cheval bleu, où es-tu ? — Toi dont les cheveux blonds flottent sur le cou, — ma fiancée, où es-tu ? »

Le dédain de l’homme civilisé pour les autres êtres sensibles n’est pas de mise au désert. L’oie, que n’oublient pas les chants grecs, figure même dans une comparaison amoureuse aussi bien que le cygne gracieux ; mais dans tout état social subsiste la nécessité de vivre, et l’ami de la veille devient la victime du lendemain. Lorsqu’on veut chasser, on songe que le fer bien tourné est aussi utile pour atteindre le chevreuil que « la soie brodée d’or » l’est pour orner une pelisse. Quand Altaïn Saïn Salam retrouve sa sœur, Aïkym Saïkym, le cheval rouge, prend part à leur joie. « Tous deux entrèrent dans la maison… Ils tuèrent un cheval, et firent un festin. » L’ivrognerie fortifie encore les instincts farouches du carnassier, et malheureusement il n’est guère de bon repas sans ivresse ; aussi l’on peut appliquer à toute réjouissance ce qu’on dit d’un festin homérique : « Il (le khan Pudaeï) réunit tout le peuple, — fit abattre soixante cavales… — Un festin il prépara, — ils burent beaucoup d’eau-de-vie, — six mois passèrent. — Ils burent beaucoup de poison, — six ans passèrent. » De pareils ivrognes ne sont guère capables de calculer les conséquences du jeu ; on voit même deux personnages qui ne sont nullement ivres se laisser tellement entraîner qu’ils unissent par jouer leur propre liberté (Tektébéi Merghen). Un genre de distractions plus noble et plus utile, ce sont les récits des « chantres joyeux, » ainsi que la lutte qui endurcit les corps et les prépare à soutenir des combats sans merci, qui ne laissent ni un os intact ni une goutte de sang dans les veines, et à « combattre contre tout homme fort. » (La lutte du khan Pudœi.) M. Richard Bush, qui a vu récemment une de ces scènes en Sibérie, en donne une description qui complète fort bien les récits de nos poètes. « Beaucoup de garçons jouaient ; — notre garçon jouait aussi. — Ils couraient et luttaient. — Il vainquit tous les garçons, — et leur prit toutes leurs pelisses. » (La lutte du khan Pudœi.) Quelque difficile que soit la vie du montagnard, il tient aux rudes sommets qui l’ont vu naître, et la plaine où « se montre la cime des saules » n’exerce sur lui aucune espèce de fascination. Aussi l’Altaï, « le père Altaï garni d’herbe fine, » n’est nullement, aux yeux des peuples qui l’habitent, un séjour indigne d’eux :

« Sur le dos du blanc Altaï — est une fleur d’or ; — dans le pays aux montagnes d’or — la lune brille d’une grande lumière. — Sur le dos d’azur de l’Altaï bleu — est une fleur d’argent, — luit la grande lumière du soleil… — Toi, blanc Altaï aux six sommets, — tu es le séjour de soixante oiseaux ; — toi qui réjouis peuple et hommes, — heureux es-tu, blanc Altaï ! — Toi, blanc Altaï aux quatre cimes, — tu es le séjour d’innombrables cerfs. — Toi qui réjouis le peuple nombreux, — bienheureux es-tu, blanc Altaï ! »

Les improvisations, que j’ai plus d’une fois citées en parlant des contes, n’ont pas souvent dans l’Altaï d’autre valeur que de reproduire fidèlement les vagues impressions qui traversent l’imagination de peuples chez lesquels la réflexion n’est pas éveillée. « Avec le lait de la vache bleue, — les femmes ont mis de l’eau-de-vie. — Avec la peau de la vache bleue, — les femmes ont fait des bouteilles de cuir. » Quand il s’agit des sentimens qui chez les nations civilisées exaltent le plus facilement l’âme humaine, les faits sont parfois constatés d’une façon aussi peu enthousiaste, et l’amant épris ne parvient pas toujours à trouver une comparaison réellement adaptée à son sujet. « Je suis allé le long du blanc rocher, tout le long ; — au blanc rocher je n’ai trouvé aucune crevasse. — Ce peuple, je l’ai examiné dans tous les sens ; — une plus belle que toi, je ne l’ai pas trouvée. » Et encore : « J’ai souvent marché le long du rocher bleu ; — au rocher bleu, je n’ai trouvé aucune crevasse. — J’ai bien des fois examiné la foule ; — une plus intelligente que toi, je ne l’ai pas trouvée. » Si la comparaison s’offre à l’imagination, elle ne s’élève pas au-dessus d’une expérience assez vulgaire. « Qu’y a-t-il de précieux dans la sombre forêt noire ? — Précieuse est la zibeline aux quatre pattes. — Qu’y a-t-il de précieux chez les nombreuses tribus ? — Là est précieuse la fille aux quatre tresses. » Un autre amant plus heureux trouve au début une comparaison qui ne manque pas de grâce rustique : « Comme le mélampyre des prés au printemps — flamboie mon cœur ; — comme l’oiseau qui arrive au printemps — supplie mon œil. — Comme le feu qui brûle en automne — brûle mon cœur ; — comme l’oiseau qui vient en automne — s’attriste mon œil. »

La conviction de la fragilité des avantages et des biens de ce monde, conviction qui tient une si grande place dans la poésie des nations turques, se montre aussi dans ces improvisations ; mais, au lieu de produire les développemens qu’on trouve dans les poètes ottomans, elle est indiquée par quelques traits mélancoliques. « Ma pelisse faite d’une étoffe neuve, — de quel avantage m’est-elle dans les jours pluvieux ? — De mon bétail rassemblé avec tant de fatigue, — quel avantage aurai-je au jour de la mort ? » La pensée de la famille ne semble nullement diminuer ces impressions pessimistes. « Quand à droite souffle le vent, — se penchent les têtes du roseau ; — quand je pense à tous mes païens, — des larmes me viennent dès yeux profonds. » La jeunesse même ne préserve pas d’une tristesse qui fait un contraste si frappant avec la virile sérénité de la Grèce héroïque, dans le sein de laquelle fermentait la conscience d’un glorieux avenir. « Mon poulain de deux ans deviendra un cheval, — sa crinière et sa queue grandiront également. — Nous jeunes gens héritiers des bons, — nous grandirons au milieu des soucis et des larmes. »

La notion du devoir se dégage pourtant de toutes ces misères qui forment la vie et que quelques rayons éclairent, par exemple quand le printemps, qui « couvre de feuilles la cime des arbres, » engage la jeunesse au jeu. Cette notion est naturellement simple, le respect de l’autorité paternelle, l’attachement au chef, l’énergique gouvernement de la famille en sont les points essentiels : « Notre postérité qui a reçu la bénédiction, — dans la yourte paternelle puisse-t-elle se succéder ! » Cette bénédiction est le meilleur gage de bonheur pour les enfans, surtout si elle est confirmée par les chefs. « Ce qui a réjoui les petits, — c’est la bénédiction des vieux. » — « Ce qui a fait devenir les jeunes enfans des hommes, — c’est la bénédiction des grands. » — « Celui qui gouverne vigoureusement la yourte du père — sera respecté chez les peuples étrangers. »

Les Kirghiz forment une transition entre les populations de l’Altaï et les peuples turcs qui ont comme eux embrassé l’islamisme. De même que leur religion, quoique mêlée de croyances étrangères au mahométisme, est supérieure au chamanisme, leur état social est moins élémentaire que celui des clans de l’Altaï. L’immense steppe des Kirghiz, qui s’étend de l’Altaï jusqu’au fleuve Oural, est habitée par une véritable nationalité. Chaque Kirghiz se nomme Kasak, comme tout paysan roumain, quel que sortie gouvernement auquel il obéisse, qu’il dépende de Pesth, de Vienne ou de Pétersbourg, s’appelle lui-même Roumoun. Le nom de Kirghiz, comme celui de Kirghiz Kaïsak, ressemble à celui d’Albanais ou de Valaque, forgé par les étrangers, et qui n’a aucun sens dans la langue indigène. La poésie populaire atteste, autant que l’idiome et les coutumes, que la conscience nationale existe chez les Kasaks, sans qu’ils soient pour cela plus capables que les habitans dé l’Altaï de défendre leur indépendance contre le voisin qui prétend les assujettir, qu’il s’agisse de l’empereur de la Chine ou de l’empereur de Russie. Maintenant les « Kirghiz de Sibérie » sont compris dans la douzième conscription militaire de l’empire russe, quoique la nation entière ne soit pas encore complètement soumise, et qu’il soit difficile d’astreindre à une véritable dépendance dès nomades dispersés sur des territoires aussi vastes.

Malgré le sentiment qu’ils ont de leur unité nationale, les Kirghiz se fractionnent en trois hordes : la grande horde, la horde moyenne et la petite horde. Les noms des familles Argyn et Naïman, les principales de la horde moyenne, prouvent le rôle que l’élément mongol a joué dans la formation d’un peuple dont l’origine est enveloppée de ténèbres, qui est composé des élémens les plus divers fondus ensemble depuis longtemps. Les hordes se divisent en clans et ceux-ci en familles, qui vivent dans un accord si intime qu’elles soutiennent leurs membres envers et contre tous. Nous retrouvons ici l’idée favorite des nomades, qui donnent à la morale un autre point de départ que les nations sédentaires civilisées. La hiérarchie des devoirs admise par un Fénelon, qui commence à l’humanité et descend à la nation pour arriver à la famille, serait pour eux une simple absurdité. Tous demeurent dans des aouls de cinq à quinze yourtes, qui s’élèvent sur l’immense steppe comme des taupinières. La yourte est une tente de feutre brun qui recouvre un treillis évasé de bois peint en rouge, avec un toit pointu en perches et un grand tuyau de cheminée rond. Cet assemblage de yourtes, qu’on nomme aoul, forme une commune microscopique gouvernée par la famille la plus nombreuse, qui protège l’individu isolé et en est responsable. Les querelles sont décidées par des arbitres, et l’aoul se charge de faire exécuter leurs arrêts. Ces formes archaïques de gouvernement, dont les chants donnent, une idée exacte, ressemblent, assez aux simplifications, idéal de quelques écoles socialistes, qui réduisent le gouvernement à une sorte de jury rustique. Cependant le principe aristocratique subsiste toujours, et les descendans des khans forment la noblesse (sultans, os blancs), qui jouit de certains privilèges.

La « douce anarchie » qui est la base de ce système aurait moins d’inconvéniens, s’il ne fallait pas compter avec ses voisins ; mais, quand un différend a lieu entre les membres de deux aouls, si l’un ne veut pas se prêter à l’exécution de l’arrêt, l’autre doit recourir à une expédition guerrière. La baranta amène naturellement des représailles. Il en résulte entre les clans et les familles des luttes qui occupent sérieusement la poésie populaire. Heureusement la religion n’ajoute pas comme ailleurs aux ardeurs guerrières. Quoique convertis au mahométisme depuis plusieurs siècles, les Kirghiz sont tellement étrangers à tout fanatisme musulman, que M. Levchine ne sait s’il doit les ranger « parmi les mahométans, les manichéens (dualistes) ou les païens. » Le mahométisme n’aurait pu acquérir de l’influence que par les savans (les gens qui savent écrire) ; or, tout en leur rendant mille honneurs, on les déteste cordialement et on les regarde comme des infidèles. L’islam n’a donc qu’une action médiocre, et encore quand il ne faut pas s’imposer de gêne. Ainsi on se rase la tête et on porte des amulettes, on emploie quelques phrases tirées du Koran ; mais on se soucie peu des prières du jour, du carême et des ablutions. Grâce à ce peu de zèle pour la religion, la langue n’a pas été atteinte par l’action dissolvante qui l’a transformée chez les Ottomans. Le kirghiz est resté un idiome turc pur, et les mots empruntés à l’étranger ont dû subir les lois de la prononciation et obéir à l’esprit de la langue indigène. La pureté de cette langue et la vaste étendue de son domaine ont décidé M. Radloff à consacrer à la poésie populaire des Kirghiz un volume de 856 pages, sans parler de l’intéressante et substantielle introduction qui précède ce volume, résumé des observations faites par le savant philologue dans la horde moyenne et dans la grande horde. Les chants ont été surtout recueillis dans la steppe orientale ; la légende de Kosy Kœrpœsch a été copiée à Sergiopol, non loin du prétendu tombeau de ce héros. Cependant, pour donner une idée des produits poétiques de la steppe occidentale, il a fait paraître les légendes de Sain Bâtir et d’Er Targyn, publiées déjà en arabe par le professeur Ilminsky.

Les Kirghiz divisent eux-mêmes leurs chants en « paroles du peuple » et en « chansons de livre. » Les premières sont transmises de bouche en bouche, et, loin qu’on songe à les écrire, le mollah, c’est-à-dire le seul personnage qui pourrait être tenté de le faire, méprise trop ce genre de poésie pour en avoir l’envie. Les mollahs aiment mieux en composer d’un autre genre, qui, au lieu de conserver les vieilles traditions nationales, servent à propager les idées musulmanes, en même temps qu’elles font subir à la langue la transformation qui a eu lieu chez les Ottomans en introduisant des mots et des formes empruntés à des langues aryennes et sémitiques (le persan et l’arabe). Quelques-unes de ces chansons ont le caractère que les pères de l’église donnaient aux « préparations évangéliques. » Ce sont des récits, en rapport avec l’esprit du peuple, qui contiennent peu de substance religieuse, mais qui préparent les intelligences aux idées de l’islam. Tels sont Bos Dschigit, Hœmra, empruntés à l’Asie centrale, partie en vers, partie en prose, — Sœipul Mœlik, traduit de Névaï, — Satyp Dschasman, Kik, Schar-jar, récits qui se sont fort répandus dans le peuple. Les chants intitulés Bos Torgaï (l’alouette), Sar Saman (le temps d’afflictions), Saman Akyr (la fin du monde), ont un caractère franchement didactique, et ressemblent à ce genre d’enseignement qu’on nomme en Italie dottrina et en France catéchisme. Les plus populaires sont Bos Torgaï et Dschumdschuma. Dans le district de Sémipalatnisky, les chants de livre se sont répandus dans la masse du peuple. Là disparaissent insensiblement les chansons en l’honneur des vieux héros nationaux, qui sont remplacés par les héros de l’islam, comme en Europe les personnages sémitiques de la Bible ont pris place dans la poésie de tous les peuples à côté ou à la place des types indigènes. Le chant kirghiz consacré à Housseïn est un exemple de ces substitutions. Ces faits prouvent que l’islam n’est pas en décadence autant que nous aimons à le croire. En Asie, où il a conquis au cœur même du brahmanisme 25 millions de sectateurs, il gagne du terrain sur le chamanisme et même sur le bouddhisme, comme en Afrique il fait partout reculer le fétichisme de la race nègre. Chez les Kirghiz, il doit immensément à la poésie populaire. M.. Radloff a été témoin de l’effet que produisait la lecture du chant de Dschumdschuma sur les grandes assemblées. Les auditeurs écoutent avec l’attention la plus soutenue, et sur leurs traits on lit l’épouvante que produit la description des supplices réservés dans l’enfer aux musulmans qui n’observent pas les préceptes de la religion. Les « paroles du peuple » sont des proverbes, des bénédictions, des chants de noce, de deuil, des histoires de braves, des contes, etc. Cette littérature est si considérable que le gros volume de M. Radloff ne peut être regardé que comme une anthologie des divers genres.

Les Kirghiz, les Turcomans et autres nomades qui ont su s’élever de quelques degrés au-dessus de la misère des sociétés primitives ne manquent pas de loisir pour s’abandonner aux inspirations d’une muse essentiellement populaire. Leur existence a un côté aristocratique très favorable au développement de l’imagination. Le Kirghiz, que M. Vambéry ne trouve point dénué d’instincts poétiques, n’est nullement, comme un paysan du Berry ou de la Bretagne, absorbé par un travail qui rend toute vie intellectuelle à peu près impossible. Comme le lis de l’Évangile, le nomade ne sème ni ne récolte. Les troupeaux suffisent, sans parler des razzias, à des gens dont les besoins sont très bornés. Les soins que le bétail réclame, une industrie élémentaire, tous les travaux qui exigent quelque suite, sont le partage des femmes, qui constituent dans toute société à l’état d’enfance une caste inférieure assez semblable aux serfs du moyen âge. L’homme, lorsqu’il s’est occupé de son coursier, plus digne d’intérêt à ses yeux que sa laborieuse compagne, peut donner beaucoup de temps à ceux qui veulent charmer ses loisirs par des contes, des légendes historiques ou des chants. Leurs poètes trouvent des expressions qui ne manquent ni de naturel ni de vivacité, comme dans ce chant d’amour recueilli par M. Levchine :

« Vois-tu cette neige ? — Le corps de ma bien-aimée est plus blanc. — Vois-tu le sang qui découle de cet agneau ? — Ses joues sont plus vermeilles. — Vois-tu ce tronc d’arbre brûlé ? — Ses cheveux sont plus noirs. — Sais-tu avec quoi écrivent les mollahs de notre khan ? — Ses sourcils sont bien plus noirs encore. — Vois-tu ces charbons enflammés ? — Ses yeux brillent d’un éclat plus vif. »

La poésie convertit en or tout ce qu’elle touche. Il est vrai que les filles kirghises ont les yeux pleins de feu, le teint vif et animé, qu’elles sont agiles, robustes et saines ; mais leurs formes désagréables et leurs pommettes saillantes ne répondent nullement à l’idée que nous nous faisons de la beauté. Leur douceur, leur compassion pour ce qui souffre, leur tendresse maternelle, assureraient à ces femmes actives et laborieuses un empire plus solide que ces charmes de la jeunesse, aussi peu durables, dit le poète ottoman Mésiki, que les fleurs du printemps, si elles avaient des maîtres moins égoïstes, moins durs et moins vaniteux.

Comme tout Kirghiz est improvisateur, il compte plus sur cette faculté que sur sa mémoire lorsqu’il veut reproduire un chant populaire. L’improvisation est d’autant plus aisée qu’on est peu difficile sur le choix des comparaisons et sur l’expression des sentimens, qu’on ne se soucie pas même toujours de la liaison des idées, comme ce poète Kirghiz qui dit : « Je suis malade, et pense à peine à la nourriture. — Oh ! là-bas, il y a un pin élevé, et la neige est tombée dessus. » D’autres fois le poète insinue des conseils qui n’ont rien de poétique. « Donne une pièce de bétail pour la fille, — et elle sera à toi pour toujours. » La perspective offerte à la jeune fille de partager un cœur occupé déjà par trois ou quatre premières épouses n’est pas non plus de nature à enflammer son imagination. Cependant la nation la plus rude a toujours son idéal, qui lui rend la vie tolérable. Cet idéal apparaît surtout dans les contes populaires. On est surpris de trouver tant de similitudes entre les héros fantastiques de ces récits et les paladins du moyen âge occidental ; mais n’est-il pas naturel que des nomades aiment à célébrer les chevaliers errans ? Ces modèles de la bravoure kirghise luttent contre les enchanteurs, combattent les plus fameux cavaliers, délivrent les infortunées victimes de la tyrannie, reçoivent d’elles des talismans, saccagent les aouls pour plaire à des « sourcils noirs non fardés. » Néanmoins la conclusion de tant de combats et de prodiges ne ressemble guère à celle de nos romans de chevalerie, la belle n’ayant d’autre perspective que d’aller se confondre parmi les femmes de son libérateur.

On voit que, si le moyen âge occidental a pu être nommé « l’âge de la femme, » la vie kirghise ne nous offre rien de pareil. La curieuse histoire de Kougoul, recueillie par un écrivain polonais, M. Zaleski, qui a passé neuf années dans la steppe des Kirghiz, nous donne l’idée la plus exacte de la condition des femmes chez ces nomades. La nouvelle mariée, en entrant chez les parens de son mari, doit, fut-elle fille d’un sultan, se prosterner devant son beau-père et sa belle-mère, et la seule pensée qu’elle veut se dispenser d’un usage qui atteste sa complète dépendance lui attire la gracieuse épithète de « chienne. » Une femme riche, devenue l’esclave du khan, est malgré son âge condamnée à garder les troupeaux et battue impitoyablement quand son maître en est mécontent. L’animal est souvent plus sensible et plus juste que l’homme, et Ile dévouaient du cheval de Kougoul fait contraste avec l’odieux caractère du souverain. La première impression chez ces nomades est d’une violence extrême : lorsque le khan aperçoit Kanisbeg, la sœur de Kougoul, il tombe évanoui. Ses yeux ardens se fixent sur la belle enfant et ne peuvent pas s’en détacher. Absorbé dans cette extase de volupté, il se coupe un doigt, comme les compagnes de Zouléïka, dans une des épopées romanesques des Turcs, se déchirent la peau des mains en croyant peler des oranges, tant la beauté de Youssouf les bouleverse. Quand l’être humain est à ce point envahi par un sentiment irrésistible, il ne faut lui demander ni équité, ni modération, ni prévoyance. Aussi le khan cesse de s’appartenir ; il marche à son but avec la fureur aveugle d’une force privée d’intelligence. Pourtant, si Kougoul est obligé de le châtier, il garde jusqu’au dernier moment cet attachement au chef que l’on rencontre chez les peuples primitifs. Le souverain a beau être « un chien, un assassin, un parjure, » il n’en est pas moins « son khan, » contre lequel Kougoul refuse de combattre, si toutes les chances ne sont pas contre lui. Si ce trait rappelle l’héroïsme et la fidélité d’un preux vassal des temps chevaleresques, les détails du combat et d’autres circonstances du récit montrent que l’ardente imagination des chevaliers paraîtrait bien timide aux Kirghiz. Les légendes altaïques n’usent pas du surnaturel avec plus de modération, et c’est avec raison que M. A. Schiefner, qui a mis de savantes préfaces en tête des volumes du docteur Radloff, retrouve dans les mythes de l’Altaï l’influence du bouddhisme, combinée avec des traditions empruntées au mazdéisme. La religion et la langue des Turcs sont celles de la majorité des Kirghiz, mais la voix du sang les rapproche de ces populations qui préfèrent les enseignemens de Çakya-Mouni à ceux du prophète de La Mecque.

Les narrateurs de ces contes les complètent, lorsqu’ils sont en vers, par une mimique qui ajoute à l’effet du récit. Cette mimique, généralement originale, est plus variée que les airs des chants, dont la monotonie égale le ton mélancolique. Parfois ils sont accompagnés d’une musique dont les principales ressources sont le kobyz (espèce de violon) et la tchibyzga (flûte de roseau ou de bois). Dans certains cas, on forme des duos, des trios ou des quatuors où des musiciens prennent ainsi que des orateurs pour sujet l’éloge de quelque hôte distingué, une rivalité d’amour, — l’amour est « pareil au faucon qui se jette sur les canards, » — entre deux jeunes Kirghiz, enfin tout événement considéré comme remarquable.

III. — La Perse et le Turkestan.

La légende de la Perse rapporte qu’un roi de l’Iran, Feridoun, si connu dans l’histoire mythique de ce pays, eut trois fils, Iredj, Tour et Selm. Le premier ayant eu en partage l’Iran, qui a pris son nom, Tour dut passer l’Oxus et aller régner sur les provinces trans-oxanes. Les héritiers de Tour, dont le plus fameux est Afrasiab, le conquérant de la Perse, ont toujours été la terreur des rois de l’Iran. Firdousi dit que le temps d’Afrasiab, qui aurait dû régner, d’après ce qu’on lui fait faire, trois ou quatre cents ans, a été comme une nuit obscure qui a couvert l’Iran jusqu’au moment où le soleil de la race royale vint la dissiper. Aussi toutes les dynasties turques ont-elles voulu se rattacher au terrible Afrasiab ; Seldjouk, le fondateur des Seldjoucides, prétendait en descendre en ligne droite, et les monarques ottomans, qui se rattachent à cette famille, se vantent d’avoir plus d’une fois continué en Perse l’œuvre de leur célèbre ancêtre.

On a depuis en Perse donné le nom de Tourân à toute la contrée située au nord de l’empire, à la steppe profonde qui renferme les plus grands lacs du monde, la mer Caspienne et le lac d’Aral, à la région qu’arrosent le cours inférieur de l’Oxus et l’Iaxartes, et aux contrées montagneuses de l’est. Cette arène, où s’agitaient les nomades farouches du septentrion, était considérée comme le pays des ténèbres, le pays d’Ahriman, tandis que le plateau de l’Iran était le pays de la lumière, où Ormuzd, le bon principe, régnait au milieu des Aryens. Après la conquête mongole, ce pays prit le nom d’un fils de Djinghis ; depuis, on appela Turkestan ou pays des Turcs le vaste territoire qui s’étend entre l’empire chinois et la mer Caspienne. La confusion qui existait entre les peuples de famille turque et ceux qu’on appelait Tartares, alors qu’on appliquait cette expression fort inexacte à un mélange de nations turques et de nations mongoles, lui a fait aussi donner le nom de Tartarie indépendante, nom qui prend un sens de plus en plus ironique à mesure que la Russie étend son empire sur ces contrées guerrières.

L’Oxus et l’Iaxartes semblent deux Nils frères, aux cours parallèles, qui donnent à une partie du pays une physionomie fort différente de celle des plaines, livrées à une perpétuelle aridité. Les légumes abondans, les fruits exquis, le riz, le sorgho à sucre, le cotonnier, le mûrier, récompensent amplement le travail des populations sédentaires qui ont, à l’époque de la splendeur du pays, donné une si grande célébrité à Samarkand, à Bokhara et à Khiva. Malheureusement le climat est un grand obstacle au développement régulier de l’activité humaine. Le savant qui a dit que l’homme devait se résigner à être tantôt gelé et tantôt grillé semble avoir songé à ces contrées de l’Asie où une chaleur dévorante succède au plus rigoureux hiver. En effet la Sibérie, les steppes du Turkestan, les versans septentrionaux du vaste plateau de l’Asie centrale, aboutissent aux rivages, ouverts aux âpres vents du nord, d’une immense mer de glace, tandis que des chaînes énormes de montagnes couvertes de neiges éternelles ne permettent pas aux souffles tièdes du sud d’y tempérer la rigueur de la mauvaise saison. Ces obstacles, qui n’arrêtent nullement les voyageurs russes contemporains, MM. Struve, Ivanof, Michenkof, M. et Mme Fedchenko, d’autres encore, qui ont tant contribué à nous faire connaître l’Asie centrale, n’empêcheront pas la marche des armées de la Russie.

On étend le nom de Turkestan à une contrée voisine dont le Turkestan proprement dit est séparé par les gigantesques sommets du Bolor-Tagh. Le turc est en effet la langue de cette contrée, appelée Turkestan oriental, Djagataï oriental, Haute-Tartarie, Tartarie chinoise, Petite-Boukharie ou Tourfân. Ce pays fertile, entouré de montagnes de presque tous les côtés, a 2 millions de kilomètres carrés. Les villes y sont rares, et aucune n’a jamais eu la célébrité de celles qu’on trouve dans le Turkestan occidental ; Tourfân et Kasgar sont les plus connues. On aura maintenant des notions plus précises sur ces curieuses contrées à mesure que les Russes poursuivront leur marche en avant. Au temps de Pierre Ier, on croyait trouver un eldorado dans ces régions mystérieuses ; mais les voyageurs qui s’y aventuraient tombaient au milieu des nomades farouches qui les vendaient aux marchands de Khiva et de Bokhara. Cependant l’action commerciale de la Russie gagnait du terrain, refoulant les tribus qui l’entravaient ; depuis 1835, les plans d’annexion se dessinèrent de plus en plus, et déjà les Russes sont à Khouldja, qui naguère encore faisait partie du Céleste-Empire.

La politique de conquête inaugurée dans le Turkestan par Nicolas Ier a été poursuivie de nos jours avec persévérance par l’empereur Alexandre. L’Asie centrale n’est plus ce qu’elle était au XVe siècle, époque où Samarkand était le centre de la civilisation orientale. Les nations turques, malgré leur humeur guerrière, sont trop arriérées pour résister à la tactique moderne. En 1868, l’Asie centrale comptait 70,000 Russes, chiffre qui va augmentant de jour en jour. La vie commerciale, paralysée par le stupide gouvernement des émirs turcs, si bien décrit par M. Vambéry, renaît avec les Européens. Des steamers ont paru sur les eaux de l’Iaxartes (Syr-Da-ria) ; des mines de houille découvertes sur ses bords en assurent la navigation. Les caravanes, cessant de redouter les Turcomans et les Kirghiz, peuvent suivre la route de terre. En effet, même les khans restés indépendans sont maintenant obligés de tenir compte de la présence d’un gouvernement qui trouverait dans les actes de brigandage des raisons d’étendre des conquêtes qui le rapprochent des frontières de l’Inde. Une voie ferrée qui unira Orenbourg à Taskhent, ville de 60,000 âmes, dont M. Karasinea décrit les mœurs dans un curieux roman, centre d’une contrée voisine de Kokhand et de Bokhara, permettra aux Russes d’agir avec une promptitude effrayante pour des gouvernemens aussi complètement désorganisés que ceux des khans. La Russie ne tardera pas à être en possession de la route la plus courte conduisant de la Baltique et de la Mer du Nord aux districts les plus peuplés de la Chine et de la province du Bengale. Si la France, déjà établie en Cochinchine, au milieu des populations de race jaune, essayait de soumettre à son empire les sectateurs de Bouddha, l’immense Asie, envahie de trois côtés à la fois, ne tarderait pas à subir la domination de l’Europe.

La situation des Asiatiques n’a pas toujours1 été aussi triste, et leur âme n’était pas autrefois préparée à tant d’humiliations. Quand les Européens étaient plongés dans la nuit du moyen âge et esclaves de la théocratie, ils semblaient destinés à être les héritiers de l’a glorieuse civilisation gréco-romaine, tant les hautes intelligences, naissaient en foule à côté des vaillans guerriers. Aux plus sombres époques de l’histoire de notre continent, la brillante cour des califes, des Al-Manzor, des Haroun-al-Raschid (VIIIe siècle), des Al-Mamoun, des Motassem (IXe siècle), était le séjour favori des lettrés et des savans, et les célèbres écoles de Bagdad, de Bassora, de Koufa, de Cordoue, étaient la lumière de l’Asie et de l’Europe. Bokhara, dans le Turkestan, n’avait pas moins de réputation. La Perse musulmane, dont l’influence devait être si grande sur les Turcs, produisait ces poètes dont elle est justement fière : il suffit de citer les noms glorieux des Firdousi, des Nisâmi, des Saadi, des Hâfis, des Djâmi. L’époque des Djâmi (XVe siècle) est précisément celle de l’écrivain dont le nom revient sans cesse sous la plume toutes les fois qu’il s’agit de la littérature turque.

Wizam-Eddin Mir Ali-Chir, dont le père, était un des principaux personnages de la cour du sultan qui régnait à Samarkand, florissait sous le règne du sultan Housseïn, qui, littérateur distingué lui-même, réunissait autour de lui les savans, les poètes, les artistes de l’Iran et du Tourân. Il naquit à Héri (Hérat), où était la cour des souverains du Khoraçan. Le savoir étant alors dans ces contrées considéré comme une des premières qualités de l’homme d’état, Ali-Chir devint muhurdar (garde des sceaux), puis émir, gouverneur de Hérat et vice-roi d’Asterabad ; mais dans toutes les fonctions qu’il occupa, dans toutes les missions de confiance dont il fut chargé, il soupirait après la retraite et l’étude. Le souverain éclairé1 qui, en lui écrivant, mettait toujours en tête de ses lettres : « au modèle des citoyens, au soutien du pays et du gouvernement, au sage ordonnateur des beautés de la vérité et de la religion, » fut obligé de lutter constamment contre sa sincère modestie et son invincible éloignement des grandeurs. — « L’émir Ali-Chir, dit l’auteur du Babour-Nameh, était distingué de sa personne, et possédait une urbanité et une élégance de manières que la fortune ou la disgrâce n’altéra jamais. Au faîte des honneurs comme dans l’exil, à Hérat comme à Samarkand, Ali-Chir fut toujours le même, un homme incomparable. »

Dès ses débuts, Mir Ali-Chir avait reçu le nom de « poète bilingue, » parce qu’il avait pris place en même temps parmi les poètes persans et parmi les poètes turcs. Conformément à un usage fréquent chez les musulmans, il était connu comme poète turc sous le nom de Névaï ; comme poète persan, on le nommait Fénaï ou mieux Fâni. Pourtant Névaï, fier de son origine et de sa race, va jusqu’à donner le turki comme supérieur en prose et en vers au fârsy, aussi a-t-il écrit en turc ses quatre divans (Merveilles de l’enfance, — Raretés de l’adolescence, — Curiosités de l’âge mûr, — Profits de la vieillesse) et la plupart de ses ouvrages, dont l’influence a été si considérable sur les populations turques et continue de se faire sentir dans le Turkestan. Il énumère avec complaisance dans sa Galerie des poètes ceux qui sont sortis de la race turque, dont plusieurs appartenaient à sa famille ; Toutefois on ne se soustrait pas facilement à la supériorité du génie aryen ; dans ses poèmes romanesques (Ferhâd et Chirin, Medjnoun et Léila, les Sept planètes), qui introduisent dans la littérature de sa nation des personnages destinés à devenir si populaires, il n’échappe point à cette influence. Il en est de même dans l’ordre religieux ; son mysticisme est plus sincère qu’original. Son livre sur le spiritualisme est imité de Nizâmi, de Khosrou et de Djâmi, de ce Djâmi qu’il nomme lui-même le « céleste confident, le flambeau des ulémas, le rempart de la foi, le soleil de vertu, le roi de la forme humaine, de la spiritualité, l’ombre de la Divinité. »

La musique, que Névaï cultivait comme d’autres arts, a contribué à donner à ses poésies un caractère populaire. Youssouf-Bourhân, qui la lui avait enseignée, en mettant en musique la plupart des œuvres poétiques de son élève, leur assura une vogue à laquelle leur élévation ne semblait pas les destiner. Maintenant il n’est pas de chanteur qui n’ait dans sa collection quelques morceaux de Névaï. S’il n’a pu donner la même popularité aux poètes dont il entretient ses lecteurs, il a pu du moins soustraire leur nom à l’oubli, et quelques-uns méritaient réellement d’être connus. Ainsi le neveu du sultan Housseïn, Mohammed-sultan, connu sous le nom de Kutchuk-Mirza, devenu derviche, avait composé des vers aussi gracieux que spirituels sur la puissance de l’amour. « Je me vantais d’avoir passé toute ma vie dans la pratique de la vertu et de la dévotion ; — mais, quand l’amour m’a embrasé, qu’était-ce alors que cette vertu, cette dévotion ? — Je vous rends grâce, ô mon Dieu, d’avoir permis que je fisse sur moi-même cette grande expérience. » Si, comme on le dit, il ne faut voir dans cet amour ardent que le deuxième état extatique de l’échelle mystique des soufis, il n’en est point sans doute de même de ce distique du sultan Iskender, petit-fils de Timour : « J’avais comparé ma bien-aimée à une belle lune dans son plein, mais elle s’est voilée la moitié du visage. — Je donnerais volontiers, ô ma belle, pour dîme de ta noire chevelure, ou Le Caire ou Alep ou Roum. » Shâh-Rokh, fils de Timour, exprime avec vigueur un autre genre de sentimens, qui trouve toujours un écho dans les tribus du Turkestan. « Le guerrier doit se jeter au milieu de la mêlée, du carnage ; blessé, il ne doit chercher d’autre lit que la crinière de son cheval ; il mérite de mourir de la mort d’un chien, le misérable qui, se disant homme, implore la pitié de l’ennemi. »

L’ardeur guerrière n’est pas ici, comme dans les religions pacifiques, le bouddhisme et le christianisme par exemple, tempérée par l’influence de la foi. L’islamisme est essentiellement belliqueux, puisque sa mission est de soumettre par le glaive le monde à la puissance d’Allah et de son représentant sur terre ; mais il a de commun avec le druidisme et le christianisme qu’il apprend à considérer la vie uniquement comme un laborieux et périlleux passage, et à porter constamment la vue vers ce qui est éternel. Dans son élégie sur la mort de Djâmi, Névaï exprime cette conviction universelle avec un ton qui fait penser aux solennelles lamentations de Bossuet, moins détaché que le poète musulman des grandeurs de la terre, et cette note est si commune dans la poésie turque qu’on peut la considérer comme un des sentimens que la religion, l’instabilité des conditions, la fréquence des guerres et des bouleversemens, ont rendus éminemment populaires.

« Chaque mouvement de la sphère apporte, hélas ! un nouveau coup du sort ; chaque étoile qui brille au firmament est l’image d’une plaie ouverte par quelque nouveau malheur.

« La nuit sous sa robe noire, comme le jour dans son vêtement d’azur, n’amène que de nouvelles peines, de nouveaux chagrins.

« Bien plus, la durée insaisissable d’un clin d’œil est elle-même un moment de tristesse, car à tout instant les escadrons de la mort s’élancent des steppes du néant, et soulèvent des tourbillons de poussière d’une nouvelle destruction.

« L’univers n’est qu’une vallée de larmes, d’où montent de tous côtés la fumée de gémissemens toujours nouveaux et le bruit de lamentations sans cesse renaissantes.

« Hélas ! c’est la vie elle-même qui est la source constante de nos douleurs. C’est bien elle qui remplit notre cœur de nouveaux chagrins. Au reste, la terre est un jardin dont les fleurs, bientôt effeuillées par la douleur, ne sont, malgré leur brillante apparence, qu’un manteau dévorant.

« L’eau qu’on y boit est empoisonnée, l’air qu’on y respire est infect ; peut-on dès lors s’étonner qu’il y règne une épidémie perpétuelle ?

« Aussi les âmes pieuses tournent-elles leurs vœux vers le paradis ; là l’atmosphère est tout autre.

« Pour ces âmes imbues de la connaissance divine, ce misérable séjour n’est qu’une station de passage ; la véritable patrie est ailleurs… »

Le Turkestan est bien loin aujourd’hui de ce qu’il était au temps de Névaï. Quoique la bravoure ne manque pas aux habitans, il semble qu’elle soit devenue complètement inutile depuis que ce pays est tombé dans la barbarie. Parmi les populations qui se partagent le pays, les Turcomans sont renommés pour leur humeur belliqueuse. Ils se regardent comme les Turcs par excellence. Il est vrai que ces clans guerriers ont été jusqu’à nos jours les gardiens des frontières méridionales du Turkestan, et ont couvert les villes de Khiva, de Bokhara et même de Khokand, plus civilisées sans doute, mais bien moins résolues que ces nomades. Fidèles au génie primitif de leur famille, ils en constituent encore une des forces solides, protégés par leur barbarie même contre l’action de la civilisation aryenne, qui dissout une partie de la société turque sans parvenir à lui infuser un esprit incompatible avec ses traditions immémoriales et ses tendances instinctives. L’énergie des Turcomans n’emprunte pas autant qu’on serait tenté de le croire à l’islamisme, qui agissait si puissamment sur les Ottomans à l’époque de leurs triomphes. L’orthodoxie du Turcoman laisse fort à désirer ; mais il a l’humeur indépendante des nomades et la fierté d’une race habituée à voir trembler des multitudes qui, en perdant la vigueur militaire, ont perdu tout ce que l’homme a le droit et le devoir de défendre. La docilité si mal récompensée des populations qu’il foule aux pieds, et parmi lesquelles il va chercher des troupeaux d’esclaves tremblans sous son fouet, ne contribue pas peu à lui faire goûter un état social par lequel « chacun est roi. » Les relations que les razzias établissent entre les clans turcomans et les Aryens ont avec le temps modifié le type, et même dans le Turkestan ce type ne s’est maintenu intact que lorsque les circonstances ont empêché toute immixtion du sang iranien.

Cependant chez beaucoup de Turcomans le type primitif de la famille turque se conserve parfaitement. Ils ont les yeux petits et obliques, les pommettes font saillie et la barbe est rare. Grands et forts, ils ont encore la vigueur qui faisait considérer, ainsi que l’atteste un proverbe français, les conquérans de Constantinople comme le modèle de la force. Ceux qui survivent aux dures épreuves de l’enfance sont des soldats capables de supporter les plus grandes privations. Souffrir de la faim pendant des mois entiers est pour eux chose ordinaire ; mais, à l’exemple des Peaux-Rouges de l’Amérique, s’ils trouvent l’occasion de se dédommager de leurs privations, ils montrent un appétit de Gargantua. Aussi leur est-il impossible de conserver longtemps des provisions. Peu difficiles sur le choix des mets, ils le sont encore moins sur la qualité de la boisson ; une eau que dédaignent les chevaux des Cosaques russes leur semble fort potable.

Leurs chevaux doivent s’habituer comme eux à des alternatives d’abondance et de jeûne. Quand on demande à un Turcoman quelle ration il donne à son cheval : « Lorsqu’il y a beaucoup d’orge, dit-il, j’en donne beaucoup ; s’il n’y en a point, je n’en donne pas. » Cependant il sait fort bien que sans le cheval et le chameau le genre de vie qu’il mène serait absolument impossible. La poésie comme les récits des voyageurs prouvent que ces nomades soignent et aiment leurs chevaux plus que tout au monde. N’auraient-ils que des haillons pour se préserver, eux et leur famille, leur cheval est couvert d’un bon feutre qui l’hiver le garantit du froid intense de ces contrées, et qui l’été le défend contre une chaleur qui n’est pas moins extrême. Traités en amis, les chevaux deviennent sociables et beaucoup plus intelligens qu’un Européen ne peut l’imaginer. L’intimité entre le Turcoman et son coursier n’est donc nullement exagérée par la poésie populaire, qui, émerveillée de la sûreté de l’instinct de ces nobles animaux, semble assez peu disposée à voir « le roi de la création » dans cet homme qui dépend constamment de la vigueur, de la rapidité et de l’adresse de son cheval. Il est certain que leurs chevaux de course, mélange de la race indigène, petite, lourde, mais forte, avec les chevaux arabes, sont très remarquables. A l’âge de trois ans, ils font déjà de longs voyages. Rien ne leur est plus aisé que de franchir 150 verstes en dix-huit heures.

Les Turcomans, vigoureux et braves cavaliers, formeraient des troupes redoutables, s’ils avaient des armes moins mauvaises ; malheureusement pour eux les ouvriers n’ont aucune aptitude leurs sabres recourbés sont très mal faits, et leur petit poignard ne peut pas être d’une grande utilité. Ils se servent maladroitement des fusils de toute provenance qu’ils ont pu se procurer. L’arme nationale est la pique, dont la hampe est faite d’un roseau léger et en même temps très fort. Dans un temps où la plus faible inégalité dans l’armement et dans la tactique a de si graves conséquences, on peut se figurer quel est l’avenir d’un peuple aussi incapable de produire des armuriers que des généraux. L’organisation politique n’est pas faite pour suppléer à ce qui manque du côté militaire. Le seul pouvoir reconnu, celui des « bons, » qui comprennent les plus âgés, les plus riches, les plus braves, les plus intelligens, a sans doute une influence considérable quand il s’agit des relations des clans ; mais cette influence est nulle dans les affaires privées, surtout dans les affaires criminelles. En dehors des expéditions, le Turcoman, dans ses rapports avec les membres de son clan, ne montre pas une humeur plus féroce que les autres Asiatiques.

On ne doit point s’attendre à ce qu’une société ainsi constituée donne pour base à la famille d’autre droit que celui de la force. Tandis que la Perse, où l’élément aryen a joué un si grand rôle, où la vie intellectuelle a eu autrefois un si grand développement fait à la femme des concessions considérables, jusqu’à lui accorder, comme en Russie, la libre administration de son bien, le Turcoman ne voit en elle que l’ouvrière dont l’activité doit suppléer à son incurable paresse. Il vit en effet noblement, comme on disait autrefois, car, lorsqu’il n’est pas occupé par quelque expédition entreprise pour enlever les Persans qu’il vend sur les marchés du Turkestan, surtout à Khiva, sa vie entière appartient à la plus honteuse oisiveté. L’existence de ses femmes ne diffère guère de celle des esclaves exposés par leur mari sur les marchés de l’Asie centrale. Elles disent elles-mêmes qu’elles sont trop pauvres pour se conformer aux usages des villes, c’est-à-dire pour se voiler et se dérober aux regards des étrangers ; mais, comme dans les plus dures conditions l’instinct féminin ne se dément jamais, elles ont aussi leur coquetterie et leurs élégances. La coiffure attire surtout les regards dans le costume des jeunes et riches Turcomanes. Cette coiffure, qui est réservée pour les solennités, ressemble à un énorme shako orné d’or, d’argent, de pièces de monnaie et de pierres précieuses.

M. Vambéry, qui a consciencieusement étudié les habitudes des Turcomans, dit que leurs occupations et leurs mœurs fourniraient la matière d’un volume bien rempli, tant elles diffèrent des nôtres. Leur vie est éminemment féodale, elle se partage entre la guerre et le repos sous ces tentes solides, fraîches en été, tièdes en hiver, qui résistent aux affreuses bourrasques déchaînées dans les steppes.

Mais que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?

Les songes du Turcoman sont nécessairement des rêves de guerre, rêves entretenus dans son âme par les récits des conteurs et les chants belliqueux des poètes populaires.

Chez les Turcomans, la veine poétique est bien loin d’être tarie, et nous commençons à connaître en Europe les noms de leurs meilleurs poètes, par exemple Makhdumkuli, le barde national. La passion que les Asiatiques ont pour le surnaturel s’est exercée sur sa vie, et les légendes ont déjà transformé la vie de ce poète du XVIIIe siècle. La guitare à deux cordes (la dutara) est l’instrument dont les troubadours turcomans se servent pour accompagner les chants qui ravissent tellement leurs rudes auditeurs qu’un maraudeur revenant affamé d’une expédition oublie sa fatigue et sa faim pour les écouter. La mélopée gutturale et les sons de l’instrument primitif produisent sur ces âmes passionnées une impression dont il est difficile de se rendre compte. Il ne s’agit plus de cette musique dont les mythes classiques parlent comme capable d’adoucir l’humeur des tigres ; la poésie de ces chantres du désert réveille au contraire et entretient dans les cœurs la fièvre des batailles, qui ne s’apaise qu’au milieu du sang et des ruines.

Toutefois le sentiment de la vanité des passions et des efforts de l’homme est trop vivant chez les poètes turcs pour qu’il ne s’en trouve pas qui se demandent où mènent ces aveugles fureurs. Un rapsode turcoman que M. Vambéry a connu dans le Turkestan portait dans une de ses larges bottes un recueil de poésies enveloppé d’un morceau de cuir grossier. Parmi ces poésies, dont quelques-unes ont été traduites par M. Vambéry, le petit poème intitulé Allah Jar est particulièrement remarquable comme expression de cette lassitude que le meurtre et le pillage finissent par inspirer à certaines âmes. Le poète ne trouve pas qu’il vaille la peine de construire des édifices qui tombent si vite en ruines. Est-il sensé, dit-il à ses amis, de s’imposer tant de fatigues nuit et jour dans ce monde périssable pour tourmenter quelque pauvre voyageur ? Le luxe mérite-t-il qu’on devienne le fléau des faibles, qu’on promène le fer sur la terre affligée de l’islam ? A quoi bon remplir le mondé d’amertume en s’épuisant soi-même pour mourir si promptement ? Fouzouli, de son côté, recommande d’éviter l’orgueil et l’avarice, qui engendrent tant de luttes homicides. « Le khan, dit-il, ne se sert pas des faucons qui dans leur vol atteignent les étoiles. — Ne désire des trésors que d’Allah seul ; il en tient beaucoup en réserve, et si tu en as une seule goutte, elle te suffit, parce qu’elle ne finit jamais. » Revnak, Meschref, Nefimi, moins mystiques, semblent oublier, en chantant la beauté et l’amour, les fureurs batailleuses de leur race. Toutefois chez Meschref l’amour a lui-même quelque chose de violent. Son « âme est en flammes, son esprit est réduit en cendres par l’amour, sa vie semble toucher à sa fin. »

Toutes les populations turques du Turkestan ne sont pas restées aussi fidèles que les Turcomans aux habitudes des aïeux, qui formaient, cela n’est pas douteux, un rameau très voisin des Mongols et des Tongouses. Si les Turcomans peu éloignés de l’Oxus et d’autres cours d’eau ne dédaignent pas l’agriculture autant que ce Tekkë, le plus puissant des clans turcomans, qu’on a pu nommer « un fléau que Dieu promène sur les pays voisins, » d’autres fractions de la race turque ont mieux encore compris dans ces contrées les bienfaits de la vie civilisée. Tels sont les Ouzbegs, qui dominent dans trois khanats (Khiva, Bokhara et Khokand) et qui à Khiva ont paru à M. Vambéry a le plus noble type de l’Asie centrale. » La race s’est perfectionnée chez les Ouzbegs, ils sont grands et bien faits, et le mélange avec la race aryenne a beaucoup amélioré leurs caractères physiques. Les Ouzbegs ont la passion de la musique et de la poésie. Les joueurs de koboz (luth) et de dutara (guitare) formés à Khiva dans leurs rangs sont renommés dans le Turkestan entier. Névaï est le plus connu de leurs poètes. Ils ne le cèdent point sur ce terrain aux nomades, qui sont pourtant plus passionnés pour la poésie nationale et la musique que les nations civilisées. On manque de renseignemens sur la poésie des Ouzbegs du Turkestan oriental ou chinois, contrée que le Céleste-Empire a, vers le milieu du dernier siècle, annexée à ses immenses provinces sans parvenir, malgré tout le sang qu’il a versé, à s’y établir solidement, ainsi que le prouve l’insurrection de 1865.

Les Ouzbegs, qui ont été pendant des siècles les maîtres du Turkestan, sont en grande partie sédentaires, et se livrent à l’agriculture. On compte parmi eux trente clans principaux. Les Khivites se montrent très fiers de leur antique nationalité, et il est certain que, malgré son mélange avec les Iraniens, l’Ouzbeg de ce khanat a conservé la franchise résolue du nomade, et n’a rien de la duplicité persane ; parmi les Turcs, il vient dans l’ordre moral après l’Ottoman. Dans le khanat de Bokhara, où ils constituent la principale force militaire, les Ouzbegs n’ont pas la même loyauté ni le même type que leurs frères de Khiva. Dans le khanat de Khokand, pays que M. Fedtchenko a visité dans l’été de 1871, ils ne ressemblent ni à ceux de Khiva, ni à ceux de Bokhara. Les Kirghiz, les Kiptchak, les Kalmouks, une fois fixés dans les villes (il ne faut pas oublier que les Tadjtks, les Turcomans et les Ouzbegs ne sont pas les seules populations du Turkestan), usurpent facilement le nom d’Ouzbeg qui personnifie la civilisation. L’Ouzbeg de Khokand, inculte et lâche, a fort mal résisté jusqu’à présent aux attaques des Russes, et il compte exclusivement pour la défense sur le bras des nomades. Leur ville de Tashkend, une des principales cités du Turkestan et le centre du commerce de ce khanat, a déjà changé de maître, et obéit maintenant au général Kauffmann, gouverneur du Turkestan. La peinture que l’auteur de nos Confins éloignés fait des mœurs de ce pays ferait croire que les vainqueurs contractent plus facilement à Tashkend les vices des Ouzbegs vaincus qu’ils ne les forment à la civilisation européenne. Ce ne serait pas la première fois que la conquête laisserait dans les mains des plus forts la fatale tunique de Nessus.

Le trait commun des populations turques de ces contrées étant la haine violente de tout ce qui n’appartient pas à leur race, il faut s’attendre à trouver la poésie populaire fort indulgente sur le choix des moyens employés pour nuire à l’infidèle. On rencontre surtout ce trait dominant du génie national dans les poésies qui célèbrent quelque alaman (expédition) ou tchapao (surprise) des maraudeurs.

Si l’on se rappelle les beaux chants grecs consacrés aux klephtes, on sera frappé du caractère que la poésie populaire a donné à ces hommes résolus engagés dans une lutte sans merci contre une race et une religion étrangères. Chez les maraudeurs du Turkestan, les antipathies religieuses et nationales ont aussi une action incontestable. La guerre contre les hérétiques (les chyites) et contre les infidèles (les Russes) est tellement populaire, qu’on est fort peu scrupuleux lorsqu’il s’agit de leur nuire. Quand on songe aux excès dont se souillaient une foule de croisés, les bandes de Pexejo, de Gauthier Sans-Avoir et du prêtre Gottschalk, on comprend mieux certaines scènes asiatiques. Une des œuvres populaires où la razzia est le plus habilement idéalisée est l’épopée romantique nommée Ahmed et Youssouf. Cette composition en vers et en prose a, selon M. Vambéry, un caractère et un style purement ouzbegs. Deux braves, fils de héros, Ahmed et Youssouf, organisent un tchapao contre Guzel-shah, le puissant seigneur d’Ispahan, opulente capitale des chyites. Ils sont pris, mais leur défaite est moins attribuée à la bravoure de leurs ennemis qu’à cette fourberie par laquelle les lâches reprennent tant de fois leur revanche contre les forts. Youssouf, dans sa prison de l’Iran, où il trouve un fidèle sunnite traité par le shah comme un sorcier et un devin, adresse aux monts qui l’environnent des plaintes qui expriment avec la violence de la colère le mépris qu’il a pour ses ennemis, et qui peignent avec vivacité la condition du vaincu dans ces sauvages contrées. Il pleure des larmes de sang lorsqu’il songe qu’il est devenu l’esclave des mécréans, qu’ils lui ont de leur fouet frappé la tête à coups redoublés, qu’il a dû marcher nu-pieds et les mains liées, avec Ahmed-beg, devant les chevaux des hérétiques. La pensée de sa sœur et de sa fiancée Gul-Assel ajoute aux souffrances du héros. La première, en signe de désespoir, laisse pendre sur ses épaules ses tresses dénouées ; la seconde envoie les cinq grues bien dressées de Youssouf en leur tenant un discours conforme au sentiment d’intimité qui unit chez les Asiatiques tous les êtres sensibles, quel que soit le degré de leur intelligence. Gul-Assel rappelle aux oiseaux que, lorsqu’elle avait près d’elle son ami, elle était triomphante dans son bonheur, elle était « la reine des mondes. » Maintenant qu’il est éloigné, ils doivent passer les monts et retourner rapidement pour que le faucon ne voie pas l’ombre de leurs grandes ailes se dessiner sur la steppe. Si Youssouf-beg est vivant, qu’ils reviennent en battant joyeusement les ailes ; « mais si des roses pâlissent sur son front, si sa vie touche à son terme, prenez le deuil, revenez en gémissant, en criant, en secouant les ailes. Apportez-moi d’exactes nouvelles ; écoutez, je vous en prie, les plaintes de Gul-Assel, et portez-lui la douleur de mon cœur. » Les fidèles oiseaux, arrivés à la prison, essaient de consoler le captif par un chant mélancolique. Il les aperçoit et leur répond par un message adressé à sa terre natale ; mais les saints veillent sur les héros. Grâce à leur protection, Youssouf et Ahmed, condamnés à mort, voient la rage des bourreaux devenir impuissante et les armes s’émousser quand on veut les tourner contre leur sein. Le shah, frappé d’étonnement, leur propose la liberté, si Youssouf parvient à vaincre dans une improvisation poétique Kœtche, le poète de la cour. Le héros, au lieu de faire l’éloge du tyran, chante le pays qui l’a vu naître.

Cette improvisation n’intéresse pas seulement comme œuvre poétique ; on y voit quel est aux yeux d’un Turc oriental l’idéal parfait d’un état florissant. Le peuple, dit Youssouf, est aussi beau que la contrée, que cette contrée dont l’hiver est un été. Les vieillards reposent dans les blanches tentes et les jeunes gens se livrent à la chasse. La jeunesse se passe en joyeuse compagnie, le temps s’écoule dans les plaisirs et dans la volupté. Les coursiers sont rapides comme le vent. Les princes gouvernent avec justice, ne connaissent pas la partialité. Leurs villes sont bien pourvues de bazars, leurs champs ressemblent à des bordures de tulipes. Les cerfs, les lièvres et les faucons abondent chez eux. Leurs chefs sont des héros dans le combat. « Pour moi, je ne suis qu’un esclave sans puissance, mais peu importe aux mécréans. La mouche elle-même ne meurt pas sans un décret du ciel. »

Vainqueur dans ce combat poétique, Youssouf est comblé de présens par le shah et remis en liberté. Il part pour Khiva. Le poète de la cour, furieux de sa défaite, essaie en vain d’empêcher son retour. Il est battu, et le héros, ainsi que son compagnon Ahmed, arrive dans sa patrie. Sa mère a versé tant de larmes qu’elle a perdu la vue. Lorsqu’on lui fait part de l’heureuse nouvelle, elle se montre d’abord incrédule ; mais, dès que la voix de son fils résonne à son oreille, la mère s’écrie : « O toi qui as langui sept ans en esclavage, baume de mon cœur blessé ! Splendide brille l’étoile de ma félicité, et mon malheur disparaît. O prince de mon peuple et de ma terre, toi, Rustem, toi le héros du monde, mon Youssouf, mon soleil éblouissant, mon appui, l’âme de ma vie ! ô toi, couronne de félicité sur ma tête, toi l’ornement et la parure de ma vie ! Lalachan a retrouvé son fils, le Tout-Puissant lui a pardonné. Aussi que s’éloigne de mon cœur toute douleur, toute amertume, puisque mon fils est retrouvé. » Youssouf épouse ensuite sa fiancée ; toutefois le sang des héros ne lui permet pas de s’endormir dans le repos. Il rassemble une armée dans laquelle entrent tous les peuples de l’Asie centrale. Guzel-shah est vaincu, Kamber, le compagnon de captivité de Youssouf, est délivré, et le Persan doit payer un tribut au vainqueur. L’énumération de tout ce que demande le Turc au « roi des rois » montre que la bravoure et l’enthousiasme religieux ne font aucun tort à la rapacité et à l’esprit le plus positif. Le poète semble ici doublé d’un Shylock. On se rappelle involontairement les saisissans récits de Villehardouin et l’impitoyable pillage de Constantinople par la croisade franco-vénète.

Cette analyse suffira pour donner une idée d’un genre de compositions dont les Ouzbegs possèdent une multitude. Quelquefois les héros sont empruntés à l’histoire de l’islam, comme dans la légende qui raconte les guerres d’Ali contre le païen Zerkum, un prince de l’Iran. On serait d’abord tenté de croire que cette œuvre devrait jeter quelque jour sur la lutte des deux religions qui au temps de l’invasion arabe se sont disputé la Perse au moment de la chute des Sassanides, sur les combats des musulmans contre les sectateurs de Zoroastre ; mais les batailles rappellent tellement l’Arioste et le Boïardo qu’il est impossible d’y chercher des renseignemens historiques sur les relations de l’islamisme avec le mazdéisme, qui aboutirent à la ruine des adorateurs d’Ahura-Mazda (Ormuzd), Les nombreuses poésies sur Ebou-Muslin, d’abord général des Abassides et plus tard seigneur du Khoraçan et du Kharezm, ont un caractère plus historique. On doit aussi mentionner les épopées qui glorifient les vieux princes de la maison de Schahi-Karezmian, et les poésies qui sont consacrées à Emin-khan de Khiva (1843-1845), qui passe chez les Khiviens pour le prince le plus éminent de notre époque, et à Ali-khan de Khokand, que les Khokands regardent comme le plus grand souverain des temps modernes. Outre ces compositions fort longues, il en existe de plus courtes qui traitent du maniement des armes, de l’art de dresser les chevaux, des devoirs d’un bon soldat. La foule, du sein de laquelle sortent les bachskis ou troubadours, s’attache surtout à l’expression des sentimens. Il n’est pas nécessaire, pour réussir dans cette poésie spontanée, de savoir écrire ; le poète peut au besoin dicter ses vers. Comme les peuples primitifs sentent bien plus vivement que nous ne pouvons l’imaginer, ils ont le don des images frappantes et des expressions passionnées.

II faut attribuer surtout aux Ouzbegs le maintien de ce qui reste de civilisation dans le Turkestan. Quoique déchues de la manière la plus déplorable, les grandes villes conservent un pâle reflet de leur ancienne splendeur. Khiva, capitale du khanat de ce nom, contre laquelle les Russes, attaqués avec vigueur sur leurs propres frontières par les soldats du khan, se préparent à diriger leurs efforts, est entourée d’une riche végétation, et aux environs les sveltes peupliers se balancent au milieu d’une herbe touffue, dans une campagne qui retentit du chant des rossignols. Ses dômes et ses minarets, qui s’élèvent au-dessus des jardins, frappent le regard ravi du voyageur, fatigué du morne aspect des steppes. L’Ouzbeg de cette cité, chaussé de grandes bottes et coiffé d’un bonnet de fourrure en forme de turban, sa femme, soigneusement enveloppée dans ses vastes robes et parée d’un turban élevé et sphérique que vingt mouchoirs de Russie environnent, seraient excessivement surpris, si on refusait la qualification de peuple civilisé aux sujets du padishahi Kharezm. La « noble Bokhara, » capitale d’un khanat qui semble vouloir rester soigneusement neutre dans la guerre entre les Russes et les Khiviens, — le khanat n’ayant pas perdu le souvenir de la marche du général Kauffmann sur Samarkand, La Mecque du Turkestan, — Bokhara, avec ses nombreux édifices et ses tours massives où les cigognes se tiennent sur une patte, n’a pas de moindres prétentions, quoique ses rues soient fort irrégulières, et que ses maisons soient délabrées. « Chez vous, disent les Khivites aux Bokhariotes, la cigogne en claquant du bec remplace l’harmonieux rossignol. » Cependant le principal bazar ne manque pas d’animation. La foule qui s’y presse donne une idée de la variété des nations qui peuplent ces étranges contrées. On y remarque surtout le type iranien (les deux tiers des Bokhariotes sont des Iraniens), si élégant et si distingué, dont le caractère aryen fait un contraste frappant avec les physionomies touraniennes. L’Ouzbeg présente souvent le mélange des deux races. Le Kirghiz porte sur ses traits grossiers l’empreinte du type turco-mongol. Le Turcoman lance sur tout ce qui l’entoure des regards où brillent la cupidité et l’audace. Quelques Hindous dont la figure tannée et jaune ne rappelle guère les éclatantes physionomies du Râmâyana, quelques Israélites aux traits réguliers et aux yeux vifs, quelques sauvages Afghans à la chevelure inculte se montrent çà et là dans la foule. Bokhara semble être pour un Kirghiz ou un Kalmouk ce que Paris et Londres sont pour un paysan breton ou un cultivateur du pays de Galles. Le « quai du réservoir de Divarbeghi, » place presque carrée, qui a une grande réputation, n’est pas moins animé. On y prend du thé fait dans d’énormes samovars venus de Russie ; on y vend sur des échoppes d’excellent pain, des confitures, des fruits, de la viande cuite à l’eau. Le long de la mosquée Medjidi Divarbeghi, des conteurs, mollahs et derviches, abrités par des arbres à la maigre verdure, célèbrent en vers et en prose les actions des héros et des saints. Les milliers d’étudians qui fréquentent la cité, « appui de l’islam, » prêtent une oreille attentive à leur voix, tandis que circulent dans les rangs de la multitude les innombrables espions chargés d’examiner si les sujets du descendant de Timourlenk manquent aux rites ou au respect dû au pouvoir de son altesse.

Dans le Turkestan et en Perse, la famille turque lutte encore contre l’esprit conquérant des Russes ; en Europe, d’autres fractions de cette famille se sont depuis longtemps résignées au joug. Telles sont les populations, nommées fort à tort tartares, qui vivent dans les khanats (Kazan, Astrakhan, Crimée) formés au XVe siècle des débris de l’empire mongol de la Horde-d’Or (Kiptchak). Un savant finlandais fort compétent, M. Alexandre Castrèn, a démontré l’origine turque de ces populations, qui étaient mahométanes dès le XIVe siècle. M. Alexandre Chodzko, qui a vécu longtemps parmi les Turcs orientaux, se trouvait en 1830 à Astrakhan, où un de ses amis, Ali-beg Charapof, lui dicta plusieurs chants des gyrans, ainsi que l’on nomme les rapsodes turcs de ces contrées, chants qu’on fait remonter au XVe siècle. Déjà le nombre et l’importance des bardes allait diminuant chaque jour, et Sobra, le plus fameux de ces poètes, n’était plus qu’un idéal que ses successeurs étaient devenus incapables d’atteindre. Le chant, en dialecte nogaï, se rapporte à la délivrance des Turcs de la domination mongole ; il raconte les aventures d’Adiga, vainqueur des Mongols, nous fait parfaitement comprendre le rôle exceptionnel de ce personnage vénéré dans la société de son temps. Le poète nous montre d’abord Toktamish-khan dans toute sa gloire. Fier d’appartenir à la race de Djinghis, le grand conquérant mongol, il semble considérer son pouvoir comme inébranlable. S’il ne construisait pas, comme un khan du Turkestan, au milieu de la steppe « un palais richement orné, avec mille anneaux dans les murs pour y attacher mille chevaux, » fantaisie que nous avons vue de nos jours renouvelée par un des successeurs en Égypte de l’Albanais Mohammed-Ali, il mène la vie brillante et paisible d’un prince qui compte sur de « nombreux alliés » dans sa tente blanche recouverte de satin, dont le seuil d’acier poli ressemble à un miroir, dont toutes les cordes sont en soie, dont le faîte est d’hermine garnie de zibeline noire, dont le bâton central est d’or pur. Parmi les courtisans, qui sont heureux de boire dans de délicates coupes de Chine ce qu’y laisse leur seigneur, se trouve Adiga, un fils unique qui possédait dès l’enfance le droit du gibet, la haute justice, comme on aurait dit en Occident. Adiga, entré au service du khan dès l’âge de neuf ans, était un modèle de piété, car il lisait jusqu’à la dernière syllabe les livres écrits par les prophètes d’Allah, la Bible, l’Évangile et le Koran. Il faisait ses ablutions avec l’eau bemzemb apportée de la terre sainte de La Mecque. Le khan finit par craindre que sa femme ne devînt éprise d’un prince si parfait, et il prit l’imprudente résolution de le persécuter.

Adiga, pour échapper aux pièges du khan, se décide à devenir kosak, nom donné par les habitans du Kiptchak à l’homme qui ne reconnaît plus la loi du prince, et qui ne compte que sur sa propre énergie. Il décide neuf hommes à le suivre et gagne le désert. Le khan envoie un nombre égal de guerriers pour essayer de le ramener. L’un d’eux l’engage à faire acte de soumission, à rendre hommage dans sa haute tente blanche au souverain qui est disposé à lui donner de nombreux haras de jumens, afin qu’il puisse boire du koumiss, et à lui permettre de lancer ses faucons sur les sept lacs de Karajal, voisins de l’embouchure du Volga. Il lui accordera aussi les prés de Karadaï pour des chevaux de chasse, le droit de mettre sa propre cotte de mailles faite en peau de chamois, garnie de mailles du meilleur acier et ornée de fourrures de kurpiaks. Il prendra place à droite de la tente du khan, et deviendra l’agha des nombreux serviteurs qui se tiennent des deux côtés. De cette façon, il ne vivra pas séparé de la fille d’Amir-Khoja, Omar-Begum, sa femme. Adiga se laisse si peu fléchir qu’il traite le messager de « chien » et de « parjure, » qu’il lui reproche « sa basse extraction, » qu’il le menace de lui couper la langue, de le pendre et de lui brûler le front avec un morceau de bois enflammé. Quant à s’incliner dans la haute orda (tente) du prince en signe d’obéissance, il n’y peut songer, son col étant devenu raide comme un chêne. Les biens et les honneurs qu’on lui promet le laissent parfaitement insensible. Le passé ne lui inspire point de remords ni l’avenir d’inquiétudes. Il est resté à la portée du khan en fidèle sujet. Allah désignera lui-même le jour où il reverra la mer bleue où jouent les esturgeons (la Caspienne). Il sera son compagnon dans les montagnes inconnues et dans les steppes stériles. Lorsqu’il veillera la nuit comme un loup affamé, lorsque, courant contre le vent comme un vagabond solitaire, il sera couvert de gelée blanche, Allah ne sera-t-il pas avec lui ?

Quand Adiga fut parti, Toktamish-khan s’effraya. Selon l’usage mongol, il crut devoir consulter la nation. Les diètes ne sont nullement inconnues des Asiatiques, et Djinghis lui-même, la terreur du monde, en appelait aux assemblées du peuple dans toutes les occasions importantes. D’autres Finno-Mongols, les Magyars, plus fidèles que beaucoup d’Aryens au principe des institutions libres, n’ont jamais voulu supporter la suppression de ces réunions. Le poète, qui en comprend toute l’importance, nous montre le khan faisant des préparatifs en homme qui se rend bien compte de la nécessité d’avoir l’opinion de son côté. Il fait dresser de nombreuses tentes, tuer beaucoup de chevaux et préparer une grande quantité d’hydromel. En même temps il convoque « l’assemblée de toute la nation » en expédiant des messagers aux vieillards habiles et considérés, et aux jeunes gens connus pour leur bravoure. Aucun des membres de la diète interrogés par le khan ne voulant prendre la responsabilité d’un conseil, un d’eux répond :

« O mon khan, Allah a créé avant moi un homme plus âgé, il y a parmi nous un homme de trois cent soixante ans ; il a perdu ses dents, sa raison est haute, il porte un bonnet de zibeline, son nom est Sobra. Fais-le chercher.

« S’il en est ainsi, va dire qu’on mette les chevaux à mon chariot d’or. Que les chevaux soient ferrés avec des fers d’or et des clous d’argent, qu’on les couvre de harnais d’or, qu’ils aillent chercher Sobral

« Ils partirent. Les roues s’enfonçaient à terre jusqu’à l’essieu. Ils prirent Sobra, et l’emmenèrent devant le khan.

« Le khan ordonna que sa barbe fût peignée et nettoyée de toute vermine. Il ordonna qu’un fil de soie fût entrelacé entre ses dents, pour les attacher. Il l’honora, et l’invita à s’asseoir à la place d’honneur.

« O mon khan, je parlerai, si tu l’ordonnes : il n’y a pas de sève dans les herbes sèches, point de moelle dans les ossemens secs. L’esprit des hommes vieux devient débile ; le khan ne sera pas content. »

Après ce début modeste, le gyran exhorte le khan à renoncer à ses persécutions contre Adiga, dont il énumère les ancêtres avec le même soin que l’Évangile les aïeux du Christ selon la chair. Il se garde bien d’oublier Baba-Túkla, aussi intrépide que zélé pour la cause de l’islamisme, qui convertit tant de Kalmouks, fut enterré avec les plus grandes solennités, et dont la tombe est à un mille au midi d’Astrakhan. Adiga est un « joyau du plus haut prix, » que le khan doit estimer à sa juste valeur. Pour donner plus de poids à son opinion, Sobra rappelle qu’il est « plus vieux que beaucoup, » qu’il a vu Ahmed-khan et Djinghis, aïeul de Toktamish, « dans des vêtemens d’or. » Il raconte tout ce qui l’a frappé dans le Turkestan, à Khiva, à Bokhara, à Samarkand, la gloire des khans de ces contrées et l’éclat qui les environne ; « mais à quoi bon nommer tous ceux que j’ai vus ? Ne dis pas que mes lèvres profèrent une fausse prophétie. »

L’oracle que le vieux gyran ne craint pas de prononcer respire la mâle franchise qu’on trouve chez « les voyans » israélites, terreur du sacerdoce et de la royauté. Il semble qu’on entende quelqu’un de ces prophètes annonçant â un autre Saül que Jéhovah l’a réprouvé pour donner son trône à David, le pâtre si longtemps persécuté. « Le déserteur » injustement poursuivi par le khan trouvera dans Allah toute la protection que sa foi fervente en attendait. Le cheval du khan aux formes parfaites, à la crinière flottante, à la course plus rapide que le vent, deviendra la monture du kosak. On essaiera en vain de l’atteindre. La flèche ne s’enfoncera point dans sa chair. Les lances ne le perceront point. Les pluies pourront se transformer en déluge et les ouragans souffler avec fureur ; il est à l’épreuve de l’eau comme à l’épreuve du vent. Qui pourrait donc empêcher ce déserteur de revêtir la forte cotte de mailles du prince, puisqu’il est capable d’arracher de terre les arbres sans hache et de renverser neuf rangs de murailles ?

« O mon khan, dit le vieux prophète, ton trône a quatre supports et cinq têtes, avec un rubis sur le sommet de chacun ;… le blanc déserteur entrera dans ta tente. — Avec leurs fronts brillans comme la lune, leurs doigts étendus comme des crochets de cuivre sur des mains de lis, Jany-Bika et Kazzaï-Bika s’appuient sur le sofa, beaux et vermeils comme la douce lumière après le coucher du soleil. O mon khan, écoute ma prophétie : ce déserteur blanc peut les prendre l’un et l’autre sans rien donner et comme son butin…

« O mon khan, ne persécute pas cet homme blanc. Ils disent que tu as de nombreux alliés, malgré cela ne l’humilie point. Je sens que mes paroles vont finir. Il n’y a point de malice sur mes lèvres Je désire que mes prophéties ne se réalisent point. Je souhaite qu’elles s’enfoncent dans l’herbe desséchée du désert stérile, et qu’elles y pourrissent ; mais prends garde que l’homme blanc ne foule aux pieds ta tête. »

La suite du chant donne l’idée la plus curieuse des superstitions mahométanes et des rêveries des musulmans extatiques et fumeurs d’opium. Il nous donne le portrait d’un vrai fidèle, doué libéralement des grâces d’Allah. Il vient au monde « à la fin de la nuit de Kadir, la nuit des miracles, » le 28 de zilkad, quand les mauvais esprits, les divs, les péris, les djinns, ont depuis minuit fait place à l’armée des bons esprits descendus pour protéger l’espèce humaine. Aussi naît-il « sage et inspiré, » et surprend-il par sa science les « hommes versés dans la littérature arabe, » autant que le Christ enfant étonnait dans le temple les docteurs de la loi. Il trouve « à la première vue la vertu des talismans les plus complexes, » et il en dicte la formule aux mollahs. Il se nourrit de la plante aromatique du basilic, et il boit l’eau du Kouser, un des fleuves paradisiaques, qui coule dans le huitième ciel. Il choisit pour monture « un des chevaux du paradis. » Il voyage sans fatigue sur les monts et traverse les steppes jaunes. Sur les montâmes il demeure de préférence dans les champs de « pâle absinthe. » Il visite la « maison de Dieu ; » il le sert pendant des années « sans soulever la face de terre. » Il choisit dans le paradis un palais d’or pur et y passe trois cents ans dans les plaisirs. Accablé par la félicité il s’évanouit, et tombe comme un mort. A l’aube, quand les muezzins commencent à entonner leur chant matinal, il se réveille sur la terre. Pour lui, la distance n’existe pas. Avec son cheval « blanc comme l’âme des hommes vertueux, il visite toutes les parties du monde, les palais de marbre de l’Ararat, Tabriz, ou il y a beaucoup d’hommes savans, » sans parler d’autres contrées moins importantes ; il reçoit la bénédiction de Salomon qui lui donne un trône et le sacre de ses mains, et l’archange Gabriel répond : Amen ! aux prières qu’il adresse au Tout-Puissant.

Mais laissons les rêves pour revenir à l’histoire avec le poète. Adiga monta son cheval Karaniash, il attaqua Toktamish-khan et le vainquit. « Ce guerrier ne commit qu’une seule faute. Il s’inclina bas, très bas devant son beau-père Khodja-Kotla, qui avait été laissé dans la tente de Toktamish-khan, et s’excusa d’avoir combattu son ancien maître. » La nation oublia bientôt cette faute sous son règne paternel, idéal d’un bon gouvernement tel que les Turcs le comprennent. « Pendant que le brave Adiga vivait, son état florissait. Ses sujets avaient l’habitude de s’assembler en foule, et alors le khan ordonnait qu’on tuât les jumens, et qu’on préparât l’hydromel, et, quand il convoquait toutes les tribus, il ordonnait qu’on amenât devant lui un gyran appelé Sobra. »

Cette prospérité ne devait pas être de longue durée. La Russie, que nous avons vue complètement écrasée au temps de Jean du Plan de Carpin, n’avait pas tardé à sortir de sa stupeur, les Rurikovitchs ne s’étaient point résignés à la servitude. Le grand-prince Ivan Ier (1328-1340) avait travaillé à concentrer à Moscou les forces qui devaient être plus tard opposées aux dominateurs étrangers. Ivan III mit fin à l’existence de la Grande-Horde (1475), dont les débris formèrent plusieurs khanats ; Kazan, Astrakhan, la Crimée, semblèrent devoir hériter d’une partie de sa puissance. Le petit-fils d’Ivan III, Ivan IV le Terrible, s’empara du khanat de Kazan. Deux chants d’Astrakhan ont conservé le souvenir de cet événement. L’un nous dit la mort du prince Battyr Chorah, qui voulut marcher au secours de Kazan, mais qui périt dans les marais, « les noirs marécages devant Kazan, » dont les eaux « sentent le sang. » Après avoir raconté la mort du guerrier, semblable à celle de cinq cents de ses frères, que Glinski et Cheremetef passèrent au fil de l’épée ou qui furent noyés dans le « fangeux abîme, » le poète s’écrie : « Où est maintenant notre pouvoir sur Kazan aux quatre portes ? Sous les pieds de l’argamask (cheval), les fers semblent des lunes nouvelles, sa queue et sa crinière sont peintes avec le henneh ; sur son dos pendent les harnais de soie, sur son cou dans un talisman éclatant comme un anneau est une prière. Prenons deux haches tranchantes dans nos mains, et montons sur le dos du cheval ! » Cette impétuosité ne l’empêche pas de songer aux « innombrables troupes russes » et de gémir sur la captivité des « beautés aux yeux noirs, dont les sourcils sont oints avec le surmeh. » Un autre poète n’oublie pas non plus « les beautés aux yeux bleus avec leurs sourcils oints de surmeh ; » mais il semble se résigner plus facilement en songeant à la puissance du terrible Rurikovitch : « les petits oiseaux se dispersent quand le faucon descend de l’air. Lorsqu’un lévrier s’élance, les lièvres s’enfuient et cherchent un abri. » Cette résignation chez des peuples jadis si redoutés explique la chute d’Astrakhan, qui succomba deux ans après la prise de Kazan. On était bien loin du temps où les annalistes disaient : « Il semblait qu’un fleuve de feu se fût roulé sur la Russie depuis les rives de l’Oka jusqu’à celles du San. Pareil à une bête féroce, le Mongol Batou dévorait les provinces et en déchirait les restes avec ses griffes. Les plus vaillans parmi les princes russes étaient morts dans les combats ; les autres erraient sur des terres étrangères. Les mères pleuraient leurs enfans, qu’elles avaient vu écraser sous les chevaux des Mongols ou exposer à des traitemens ignominieux. » Protégés par leur position dans la presqu’île, les maîtres de la Crimée devaient échapper pour le moment au sort des khanats de Kazan et d’Astrakhan ; mais on peut supposer que les poètes ont vu longtemps d’avance l’avenir réservé à la Crimée.

Un gyran a raconté à M. A. Chodzko, en lui chantant un morceau allégorique sur le rétablissement d’un khan de Crimée, qu’un pauvre Turc né sur les bords du Volga arrivait à la cour de ce khan. N’ayant pas eu l’occasion d’attirer les regards de son maître, il retourna à Astrakhan après avoir dépensé tout ce qu’il avait. Sa sœur lui fournit quelque argent et le renvoya à Baktchi-Séraï, où il trouva le khan fort malade d’un abcès dans la poitrine. Les poètes, les fous de la cour, les gyrans, ne pouvaient le distraire, et on avait perdu tout espoir de le sauver. Quelques années à peine s’étaient écoulées depuis la prise de Kazan, et la Crimée commençait à redouter le même sort. Le gyran fit entendre à son maître un chant sur le destin réservé aux Turcs établis sur le sol russe :

« Quand une daine effrayée s’enfuit avec ses chevreaux, elle laisse une trace dans les marécages.

« Sur la montagne du Caucase, le faucon Terlan élèvera la voix.

« Un vautour solitaire au bec blanc, perché sur le sommet d’un rocher, jetait des cris perçans et répandait la terreur sur le vaste lac.

« Deux aigles laissèrent tomber leurs plumes sur les bords de l’Ytill (Volga) et la peur naquit dans le cœur de l’ennemi. »

Les troupes mises en déroute par les Russes, et qui laissèrent tant de morts dans les marais de Kazan, sont comparées à une daine effrayée s’enfuyant à travers les marécages. Le faucon Terlan est le fameux prince circassien Ghazi-beg. Le vautour au bec blanc (akkenmenkar) est Ivan, le « tsar blanc, » terreur des khanats ; enfin les deux faucons aux ailes sans plumes sont les khans Mamaï et Ourak. En entendant ces mots : « deux aigles répandent leurs plumes sur les bords de l’Ytill, » le khan de Crimée frissonna, il éprouva une telle agitation que l’abcès s’ouvrit, crise salutaire qui le délivra de ses souffrances. Les pressentimens du gyran étaient justifiés. J’ai trouvé en Russie les princes ou plutôt khans Ghiraï, qui sont restés fidèles à l’islamisme, et qui font remonter leur origine à Djinghis, dont la famille avait soumis la Russie à ses lois. La fortune leur a donné une consolation en leur montrant dans cette condition privée à laquelle les révolutions les ont réduits, comme les Capétiens et les Wasa, les descendans de la dynastie qui a enlevé aux Turcs Kazan et Astrakhan.

La civilisation décrite dans ces chants, qu’on suppose anciens, est assurément supérieure à celle des Turcs nomades de l’Asie. On parle d’épées « de bon acier à garde d’or » et de « blanches armures » avec un « haubert d’or. » Quelques poésies sont dirigées contre les préjugés et contre la sotte vanité des riches couverts de « lourds vêtemens brochés d’or, » vanité qu’on ne confond pas avec l’orgueil aristocratique, car « le fils d’un noble père sera pareil à ses ancêtres. » Pourtant les instincts et les habitudes des aïeux persévèrent. Le respect de la propriété, si profond chez les nations agricoles, continue d’être fort médiocre. « J’ai un cours d’eau, dit un chant, mais point de troupeau. J’enlèverai un mouton de quelque troupeau. Le berger me poursuivra, mais je gagnerai le sommet d’une montagne escarpée. Je prendrai en main une épée pointue, et, arrive que pourra, je ne quitterai pas le champ sans un bon combat. » Le soldat n’est pas plus scrupuleux que le berger. « Il y a quelque temps nous rencontrâmes l’ennemi pour la première fois. Notre front était de pierre ; l’armée des giaours s’enfuit. Nous allâmes dans une auberge où de riches personnages étaient assis autour des tables et buvaient l’hydromel. Il n’y avait point là de place pour nous asseoir, et nous étions obligés de rester debout. Allez chez mon amante, demandez-lui ses ornemens de tête, nous les mettrons en gage et nous aurons un peu d’hydromel. Nous kosaks, cinq que nous sommes ici, nous trouverons quelque chose pour nous-mêmes, nous pillerons, nous emporterons le butin, et avec ce butin nous rachèterons les colifichets de notre amante. »

Si chez les plus rudes nomades nous avons trouvé la trace d’une règle morale, elle est si peu absente ici qu’en certains cas, par exemple dans le respect de la vieillesse, ces Turcs nous sont supérieurs. « Adiga avait une coutume agréable à Allah ; quand il rencontrait un homme plus âgé que lui, ne fût-ce que d’une année, il lui demandait : — Mon sultan, que désirez-vous ? » L’homme de bien, tel qu’on le comprend, est nécessairement exposé aux médisances et aux pièges des méchans ; mais l’alliance de deux a hommes vertueux » peut triompher de leur malice. Même seul, celui qui a « gagné un bon nom » se rit des complots de ses ennemis, comme le navire solidement couvert de planches brave la fureur des flots. Le mot de vertu ne doit pas s’entendre ici dans le sens théologique. Comme chez les anciens, la vertu se compose surtout de courage. Ce courage prend sa source dans un fatalisme qui ne recourt pas comme ailleurs à mille précautions pour dissimuler ses convictions. « Jetez-vous parmi vos ennemis, même avec une chemise. Allah sait le mieux quand vous devez mourir ! » Avec une telle doctrine, on peut aller au-devant de la « flèche empoisonnée » et voir avec calme le sang couler de ses veines « comme des cheveux roux. » Naturellement cette résignation aura le caractère de celle qu’on remarque chez d’énergiques bêtes fauves, quelque chose de sombre et de farouche, qu’un poète français contemporain a peint avec un vrai talent dans la Mort du loup, et, chose curieuse, le poète turc emploie précisément la comparaison dont se sert Alfred de Vigny. « Quand un vigoureux sanglier est atteint par une flèche, qu’il agite ses défenses, que peut-il faire ? Quand un loup brun à la large poitrine attrape une flèche dans le cœur, que sa gueule écume, que peut-il faire ? » Il est bien rare que la poésie populaire ne résolve pas très franchement ce « problème de la destinée humaine, » qui est bien loin de lui offrir les difficultés qu’il présentait à un Jouffroy. Après tout, les longues méditations des métaphysiciens et des théologiens n’ajouteront guère à ces solutions spontanées que des complications dont à certaines époques on s’exagère infiniment l’importance, sans s’apercevoir que l’essentiel de la métaphysique consiste dans une gymnastique intellectuelle.

Dans ce long voyage que nous venons de faire avec les poètes des vallées de l’Altaï au rivage de la Crimée, nous avons toujours constaté l’impuissance de la famille turque et de l’islam à produire une civilisation capable de lutter avec succès contre « l’audacieuse race de Japhet, » à laquelle la domination du monde semble réservée. En adoptant l’islamisme, les Turcs avaient sans doute fait, comme les Arabes, un grand pas dans la voie du progrès, car les doctrines prêchées par le prophète de La Mecque étaient fort supérieures aux grossières et sauvages superstitions de leurs aïeux. Leur exemple n’en prouve pas moins qu’une forme religieuse fort utile aux nations dans une certaine phase de leur développement peut, avec le temps, paralyser complètement en elles l’esprit de vie et cette virile ardeur sans laquelle les peuples comme les individus se condamnent à une existence absolument inerte. Tout en croyant rester fidèles à la foi de leurs pères, ces peuples renoncent en réalité à la généreuse tradition d’aïeux qui ont, quand ils l’ont jugé nécessaire pour la patrie et pour leur postérité, « brûlé ce qu’ils avaient adoré et adoré ce qu’ils avaient brûlé. »

DORA D’ISTRIA
La poésie populaire des Turcs orientaux

Revue des Deux Mondes
T.103
1873

UNE SAISON EN ENFER ARTHUR RIMBAUD – 1873

Une saison en enfer Arthur Rimbaud Artgitato Jérôme Bosch L'ascension des élus

Jérôme Bosch  l’Ascension des élus (détail)

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UNE SAISON EN ENFER ARTHUR RIMBAUD
POESIE FRANCAISE

Arthur Rimbaud poésies artgitato

ARTHUR RIMBAUD
1854-1891

Arthur Rimbaud Poésies Oeuvre Poèmes Poésie Artgitato

 

*

Œuvres d’Arthur RIMBAUD
 


UNE SAISON EN ENFER
1873
Poésies

*

Jadis, si je me souviens bien…

« Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient.

*

Mauvais sang

J’ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte. Je trouve mon habillement aussi barbare que le leur. Mais je ne beurre pas ma chevelure.

*

Nuit de l’enfer

J’ai avalé une fameuse gorgée de poison. — Trois fois béni soit le conseil qui m’est arrivé ! — Les entrailles me brûlent. La violence du venin tord mes membres, me rend difforme, me terrasse. Je meurs de soif, j’étouffe, je ne puis crier. C’est l’enfer, l’éternelle peine ! Voyez comme le feu se relève ! Je brûle comme il faut. Va, démon !

*

Délires

I
Vierge folle

Écoutons la confession d’un compagnon d’enfer :

II
Alchimie du verbe

À moi. L’histoire d’une de mes folies.

*

L’Impossible

Ah ! cette vie de mon enfance, la grande route par tous les temps, sobre surnaturellement, plus désintéressé que le meilleur des mendiants, fier de n’avoir ni pays, ni amis, quelle sottise c’était. — Et je m’en aperçois seulement !

*

L’Éclair

Le travail humain ! c’est l’explosion qui éclaire mon abîme de temps en temps.

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Matin

N’eus-je pas une fois une jeunesse aimable, héroïque, fabuleuse, à écrire sur des feuilles d’or, — trop de chance ! Par quel crime, par quelle erreur, ai-je mérité ma faiblesse actuelle ? Vous qui prétendez que des bêtes poussent des sanglots de chagrin, que des malades désespèrent, que des morts rêvent mal, tâchez de raconter ma chute et mon sommeil. Moi, je ne puis pas plus m’expliquer que le mendiant avec ses continuels Pater et Ave Maria. Je ne sais plus parler !

*

Adieu

L’automne déjà ! — Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, — loin des gens qui meurent sur les saisons.

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UNE SAISON EN ENFER Arthur Rimbaud

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Arthur Rimbaud Poésies
Arthur Rimbaud Poésies

L’IMPOSSIBLE ARTHUR RIMBAUD – UNE SAISON EN ENFER 1873

Une saison en enfer Arthur Rimbaud Artgitato Jérôme Bosch L'ascension des élus*

L’IMPOSSIBLE
UNE SAISON EN ENFER
ARTHUR RIMBAUD

POESIE FRANCAISE

Arthur Rimbaud poésies artgitato

ARTHUR RIMBAUD
1854-1891

Arthur Rimbaud Poésies Oeuvre Poèmes Poésie Artgitato

 

*

Œuvres d’Arthur RIMBAUD
 


L’IMPOSSIBLE
 UNE SAISON EN ENFER
L’IMPOSSIBLE Arthur Rimbaud
Poésies

*

L’IMPOSSIBLE

Ah ! cette vie de mon enfance, la grande route par tous les temps, sobre surnaturellement, plus désintéressé que le meilleur des mendiants, fier de n’avoir ni pays, ni amis, quelle sottise c’était. — Et je m’en aperçois seulement !

— J’ai eu raison de mépriser ces bonshommes qui ne perdraient pas l’occasion d’une caresse, parasites de la propreté et de la santé de nos femmes, aujourd’hui qu’elles sont si peu d’accord avec nous.

J’ai eu raison dans tous mes dédains : puisque je m’évade !

Je m’évade !

Je m’explique.

Hier encore, je soupirais : « Ciel ! Sommes-nous assez de damnés ici-bas ! Moi j’ai tant de temps déjà dans leur troupe ! Je les connais tous. Nous nous reconnaissons toujours ; nous nous dégoûtons. La charité nous est inconnue. Mais nous sommes polis ; nos relations avec le monde sont très-convenables. » Est-ce étonnant ? Le monde ! les marchands, les naïfs ! — Nous ne sommes pas déshonorés. — Mais les élus, comment nous recevraient-ils ? Or il y a des gens hargneux et joyeux, de faux élus, puisqu’il nous faut de l’audace ou de l’humilité pour les aborder. Ce sont les seuls élus. Ce ne sont pas des bénisseurs !

M’étant retrouvé deux sous de raison — ça passe vite ! — je vois que mes malaises viennent de ne m’être pas figuré assez tôt que nous sommes à l’Occident. Les marais occidentaux ! Non que je croie la lumière altérée, la forme exténuée, le mouvement égaré… Bon ! voici que mon esprit veut absolument se charger de tous les développements cruels qu’a subis l’esprit depuis la fin de l’Orient… Il en veut, mon esprit !

… Mes deux sous de raison sont finis ! — L’esprit est autorité, il veut que je sois en Occident. Il faudrait le faire taire pour conclure comme je voulais.

J’envoyais au diable les palmes des martyrs, les rayons de l’art, l’orgueil des inventeurs, l’ardeur des pillards ; je retournais à l’Orient et à la sagesse première et éternelle. — Il paraît que c’est un rêve de paresse grossière !

Pourtant, je ne songeais guère au plaisir d’échapper aux souffrances modernes. Je n’avais pas en vue la sagesse bâtarde du Coran. — Mais n’y a-t-il pas un supplice réel en ce que, depuis cette déclaration de la science, le christianisme, l’homme se joue, se prouve les évidences, se gonfle du plaisir de répéter ces preuves, et ne vit que comme cela ! Torture subtile, niaise ; source de mes divagations spirituelles. La nature pourrait s’ennuyer, peut-être ! M. Prudhomme est né avec le Christ.

N’est-ce pas parce que nous cultivons la brume ! Nous mangeons la fièvre avec nos légumes aqueux. Et l’ivrognerie ! et le tabac ! et l’ignorance ! et les dévouements ! — Tout cela est-il assez loin de la pensée de la sagesse de l’Orient, la patrie primitive ? Pourquoi un monde moderne, si de pareils poisons s’inventent !

Les gens d’Église diront : C’est compris. Mais vous voulez parler de l’Éden. Rien pour vous dans l’histoire des peuples orientaux. — C’est vrai ; c’est à l’Éden que je songeais ! Qu’est-ce que c’est pour mon rêve, cette pureté des races antiques !

Les philosophes : Le monde n’a pas d’âge. L’humanité se déplace, simplement. Vous êtes en Occident, mais libre d’habiter dans votre Orient, quelque ancien qu’il vous le faille, — et d’y habiter bien. Ne soyez pas un vaincu. Philosophes, vous êtes de votre Occident.

Mon esprit, prends garde. Pas de partis de salut violents. Exerce-toi ! — Ah ! la science ne va pas assez vite pour nous !

— Mais je m’aperçois que mon esprit dort.

S’il était bien éveillé toujours à partir de ce moment, nous serions bientôt à la vérité, qui peut-être nous entoure avec ses anges pleurant !… — S’il avait été éveillé jusqu’à ce moment-ci, c’est que je n’aurais pas cédé aux instincts délétères, à une époque immémoriale !… — S’il avait toujours été bien éveillé, je voguerais en pleine sagesse !…

Ô pureté ! pureté !

C’est cette minute d’éveil qui m’a donné la vision de la pureté ! — Par l’esprit on va à Dieu !

Déchirante infortune !

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L’IMPOSSIBLE
UNE SAISON EN ENFER
Arthur Rimbaud

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Arthur Rimbaud Poésies
Arthur Rimbaud Poésies

DELIRES ARTHUR RIMBAUD – VIERGE FOLLE & ALCHIMIE DU VERBE – UNE SAISON EN ENFER 1873

Une saison en enfer Arthur Rimbaud Artgitato Jérôme Bosch L'ascension des élus*

VIERGE FOLLE & ALCHIMIE DU VERBE
 UNE SAISON EN ENFER
DELIRES ARTHUR RIMBAUD

POESIE FRANCAISE

Arthur Rimbaud poésies artgitato

ARTHUR RIMBAUD
1854-1891

Arthur Rimbaud Poésies Oeuvre Poèmes Poésie Artgitato

 

*

Œuvres d’Arthur RIMBAUD
 


DELIRES
I – VIERGE FOLLE
II – ALCHIMIE DU VERBE
UNE SAISON EN ENFER
Arthur Rimbaud
Poésies

*
DELIRES

I
VIERGE FOLLE

L’ÉPOUX INFERNAL

Écoutons la confession d’un compagnon d’enfer :

« Ô divin Époux, mon Seigneur, ne refusez pas la confession de la plus triste de vos servantes. Je suis perdue. Je suis soûle. Je suis impure. Quelle vie !

« Pardon, divin Seigneur, pardon ! Ah ! pardon ! Que de larmes ! Et que de larmes encore plus tard, j’espère !

« Plus tard, je connaîtrai le divin Époux ! Je suis née soumise à Lui. — L’autre peut me battre maintenant !

« À présent, je suis au fond du monde ! Ô mes amies !… non, pas mes amies… Jamais délires ni tortures semblables… Est-ce bête !

« Ah ! je souffre, je crie. Je souffre vraiment. Tout pourtant m’est permis, chargée du mépris des plus méprisables cœurs.

« Enfin, faisons cette confidence, quitte à la répéter vingt autres fois, — aussi morne, aussi insignifiante !

« Je suis esclave de l’Époux infernal, celui qui a perdu les vierges folles. C’est bien ce démon-là. Ce n’est pas un spectre, ce n’est pas un fantôme. Mais moi qui ai perdu la sagesse, qui suis damnée et morte au monde, — on ne me tuera pas ! — Comment vous le décrire ! je ne sais même plus parler. Je suis en deuil, je pleure, j’ai peur. Un peu de fraîcheur, Seigneur, si vous voulez, si vous voulez bien !

« Je suis veuve… — J’étais veuve… — mais oui, j’ai été bien sérieuse jadis, et je ne suis pas née pour devenir squelette !… — Lui était presque un enfant… Ses délicatesses mystérieuses m’avaient séduite. J’ai oublié tout mon devoir humain pour le suivre. Quelle vie ! La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. Je vais où il va, il le faut. Et souvent il s’emporte contre moi, moi, la pauvre âme. Le Démon ! — C’est un Démon, vous savez, ce n’est pas un homme.

« Il dit : « Je n’aime pas les femmes. L’amour est à réinventer, on le sait. Elles ne peuvent plus que vouloir une position assurée. La position gagnée, cœur et beauté sont mis de côté : il ne reste que froid dédain, l’aliment du mariage, aujourd’hui. Ou bien je vois des femmes, avec les signes du bonheur, dont, moi, j’aurais pu faire de bonnes camarades, dévorées tout d’abord par des brutes sensibles comme des bûchers… »

« Je l’écoute faisant de l’infamie une gloire, de la cruauté un charme. « Je suis de race lointaine : mes pères étaient Scandinaves : ils se perçaient les côtes, buvaient leur sang. — Je me ferai des entailles partout le corps, je me tatouerai, je veux devenir hideux comme un Mongol : tu verras, je hurlerai dans les rues. Je veux devenir bien fou de rage. Ne me montre jamais de bijoux, je ramperais et me tordrais sur le tapis. Ma richesse, je la voudrais tachée de sang partout. Jamais je ne travaillerai… » Plusieurs nuits, son démon me saisissant, nous nous roulions, je luttais avec lui ! — Les nuits, souvent, ivre, il se poste dans des rues ou dans des maisons, pour m’épouvanter mortellement. — « On me coupera vraiment le cou ; ce sera dégoûtant. » Oh ! ces jours où il veut marcher avec l’air du crime !

« Parfois il parle, en une façon de patois attendri, de la mort qui fait repentir, des malheureux qui existent certainement, des travaux pénibles, des départs qui déchirent les cœurs. Dans les bouges où nous nous enivrions, il pleurait en considérant ceux qui nous entouraient, bétail de la misère. Il relevait les ivrognes dans les rues noires. Il avait la pitié d’une mère méchante pour les petits enfants. — Il s’en allait avec des gentillesses de petite fille au catéchisme. — Il feignait d’être éclairé sur tout, commerce, art, médecine. — je le suivais, il le faut !

« Je voyais tout le décor dont, en esprit, il s’entourait ; vêtements, draps, meubles : je lui prêtais des armes, une autre figure. Je voyais tout ce qui le touchait, comme il aurait voulu le créer pour lui. Quand il me semblait avoir l’esprit inerte, je le suivais, moi, dans des actions étranges et compliquées, loin, bonnes ou mauvaises : j’étais sûre de ne jamais entrer dans son monde. À côté de son cher corps endormi, que d’heures des nuits j’ai veillé, cherchant pourquoi il voulait tant s’évader de la réalité. Jamais homme n’eut pareil vœu. Je reconnaissais, — sans craindre pour lui, — qu’il pouvait être un sérieux danger dans la société. — Il a peut-être des secrets pour changer la vie ? Non, il ne fait qu’en chercher, me répliquais-je. Enfin sa charité est ensorcelée, et j’en suis la prisonnière. Aucune autre âme n’aurait assez de force, — force de désespoir ! — pour la supporter, — pour être protégée et aimée par lui. D’ailleurs, je ne me le figurais pas avec une autre âme : on voit son Ange, jamais l’Ange d’un autre — je crois. J’étais dans son âme comme dans un palais qu’on a vidé pour ne pas voir une personne si peu noble que vous : voilà tout. Hélas ! je dépendais bien de lui. Mais que voulait-il avec mon existence terne et lâche ? Il ne me rendait pas meilleure, s’il ne me faisait pas mourir ! Tristement dépitée, je lui dis quelquefois : « je te comprends. » Il haussait les épaules.

« Ainsi, mon chagrin se renouvelant sans cesse, et me trouvant plus égarée à mes yeux, — comme à tous les yeux qui auraient voulu me fixer, si je n’eusse été condamnée pour jamais à l’oubli de tous ! — j’avais de plus en plus faim de sa bonté. Avec ses baisers et ses étreintes amies, c’était bien un ciel, un sombre Ciel, où j’entrais, et où j’aurais voulu être laissée, pauvre, sourde, muette, aveugle. Déjà j’en prenais l’habitude. Je nous voyais comme deux bons enfants, libres de se promener dans le Paradis de tristesse. Nous nous accordions. Bien émus, nous travaillions ensemble. Mais, après une pénétrante caresse, il disait : « Comme ça te paraîtra drôle, quand je n’y serai plus, ce par quoi tu as passé. Quand tu n’auras plus mes bras sous ton cou, ni mon cœur pour t’y reposer, ni cette bouche sur tes yeux. Parce qu’il faudra que je m’en aille, très-loin, un jour. Puis il faut que j’en aide d’autres : c’est mon devoir. Quoique ce ne soit guère ragoûtant…, chère âme… » Tout de suite je me pressentais, lui parti, en proie au vertige, précipitée dans l’ombre la plus affreuse : la mort. Je lui faisais promettre qu’il ne me lâcherait pas. Il l’a faite vingt fois, cette promesse d’amant. C’était aussi frivole que moi lui disant : « je te comprends. »

« Ah ! je n’ai jamais été jalouse de lui. Il ne me quittera pas, je crois. Que devenir ? Il n’a pas une connaissance ; il ne travaillera jamais. Il veut vivre somnambule. Seules, sa bonté et sa charité lui donneraient-elles droit dans le monde réel ? Par instants, j’oublie la pitié où je suis tombée : lui me rendra forte, nous voyagerons, nous chasserons dans les déserts, nous dormirons sur les pavés des villes inconnues, sans soins, sans peines. Ou je me réveillerai, et les lois et les mœurs auront changé, — grâce à son pouvoir magique, — le monde, en restant le même, me laissera à mes désirs, joies, nonchalances. Oh ! la vie d’aventures qui existe dans les livres des enfants, pour me récompenser, j’ai tant souffert, me la donneras-tu ? Il ne peut pas. J’ignore son idéal. Il m’a dit avoir des regrets, des espoirs : cela ne doit pas me regarder. Parle-t-il à Dieu ? Peut-être devrais-je m’adresser à Dieu. Je suis au plus profond de l’abîme, et je ne sais plus prier.

« S’il m’expliquait ses tristesses, les comprendrais-je plus que ses railleries ? Il m’attaque, il passe des heures à me faire honte de tout ce qui m’a pu toucher au monde, et s’indigne si je pleure.

« — Tu vois cet élégant jeune homme, entrant dans la belle et calme maison : il s’appelle Duval, Dufour, Armand, Maurice, que sais-je ? Une femme s’est dévouée à aimer ce méchant idiot : elle est morte, c’est certes une sainte au ciel, à présent. Tu me feras mourir comme il a fait mourir cette femme. C’est notre sort, à nous, cœurs charitables… » Hélas ! il avait des jours où tous les hommes agissant lui paraissaient les jouets de délires grotesques : il riait affreusement, longtemps. — Puis, il reprenait ses manières de jeune mère, de sœur aimée. S’il était moins sauvage, nous serions sauvés ! Mais sa douceur aussi est mortelle. Je lui suis soumise. — Ah ! je suis folle !

« Un jour peut-être il disparaîtra merveilleusement ; mais il faut que je sache, s’il doit remonter à un ciel, que je voie un peu l’assomption de mon petit ami ! »

Drôle de ménage !

*

II

ALCHIMIE DU VERBE

À moi. L’histoire d’une de mes folies.

Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.

J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.

Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.

J’inventai la couleur des voyelles ! — A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. — Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.

Ce fut d’abord une étude. J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges.


Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,
Que buvais-je, à genoux dans cette bruyère
Entourée de tendres bois de noisetiers,
Dans un brouillard d’après-midi tiède et vert !

Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,
— Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert ! —
Boire à ces gourdes jaunes, loin de ma case
Chérie ? Quelque liqueur d’or qui fait suer.

Je faisais une louche enseigne d’auberge.
Un orage vint chasser le ciel. Au soir
L’eau des bois se perdait sur les sables vierges,
Le vent de Dieu jetait des glaçons aux mares ;

Pleurant, je voyais de l’or — et ne pus boire. —

————

À quatre heures du matin, l’été,
Le sommeil d’amour dure encore.
Sous les bocages s’évapore
L’odeur du soir fêté.

Là-bas, dans leur vaste chantier
Au soleil des Hespérides,
Déjà s’agitent — en bras de chemise —
Les Charpentiers.

Dans leurs Déserts de mousse, tranquilles,
Ils préparent les lambris précieux
Où la ville
Peindra de faux cieux.

Ô, pour ces Ouvriers charmants
Sujets d’un roi de Babylone,
Vénus ! quitte un instant les Amants
Dont l’âme est en couronne.

Ô Reine des Bergers,
Porte aux travailleurs l’eau-de-vie,
Que leurs forces soient en paix
En attendant le bain dans la mer à midi.


La vieillerie poétique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe.

Je m’habituai à l’hallucination simple : je voyais très-franchement une mosquée à la place d’une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d’un lac ; les monstres, les mystères ; un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi.

Puis j’expliquai mes sophismes magiques avec l’hallucination des mots !

Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit. J’étais oisif, en proie à une lourde fièvre : j’enviais la félicité des bêtes, — les chenilles, qui représentent l’innocence des limbes, les taupes, le sommeil de la virginité !

Mon caractère s’aigrissait. Je disais adieu au monde dans d’espèces de romances :

CHANSON DE LA PLUS HAUTE TOUR

Qu’il vienne, qu’il vienne,
Le temps dont on s’éprenne.

J’ai tant fait patience
Qu’à jamais j’oublie.
Craintes et souffrances
Aux cieux sont parties.
Et la soif malsaine
Obscurcit mes veines.

Qu’il vienne, qu’il vienne,
Le temps dont on s’éprenne.

Telle la prairie
À l’oubli livrée,
Grandie, et fleurie
D’encens et d’ivraies,
Au bourdon farouche
Des sales mouches.

Qu’il vienne, qu’il vienne,
Le temps dont on s’éprenne.

J’aimai le désert, les vergers brûlés, les boutiques fanées, les boissons tiédies. Je me traînais dans les ruelles puantes et, les yeux fermés, je m’offrais au soleil, dieu de feu.

« Général, s’il reste un vieux canon sur tes remparts en ruines, bombarde-nous avec des blocs de terre sèche. Aux glaces des magasins splendides ! dans les salons ! Fais manger sa poussière à la ville. Oxyde les gargouilles. Emplis les boudoirs de poudre de rubis brûlante… »

Oh ! le moucheron enivré à la pissotière de l’auberge, amoureux de la bourrache, et que dissout un rayon !

FAIM

Si j’ai du goût, ce n’est guère
Que pour la terre et les pierres.
Je déjeune toujours d’air,
De roc, de charbons, de fer.

Mes faims, tournez. Paissez, faims,
Le pré des sons.
Attirez le gai venin
Des liserons.

Mangez les cailloux qu’on brise,
Les vieilles pierres d’églises ;
Les galets des vieux déluges,
Pains semés dans les vallées grises.

Le loup criait sous les feuilles
En crachant les belles plumes
De son repas de volailles :
Comme lui je me consume.

Les salades, les fruits
N’attendent que la cueillette ;
Mais l’araignée de la haie
Ne mange que des violettes.

Que je dorme ! que je bouille
Aux autels de Salomon.
Le bouillon court sur la rouille,
Et se mêle au Cédron.

Enfin, ô bonheur, ô raison, j’écartai du ciel l’azur, qui est du noir, et je vécus, étincelle d’or de la lumière nature. De joie, je prenais une expression bouffonne et égarée au possible :

Elle est retrouvée !
Quoi ? l’éternité.
C’est la mer mêlée
Au soleil.

Mon âme éternelle,
Observe ton vœu
Malgré la nuit seule
Et le jour en feu.

Donc tu te dégages
Des humains suffrages,
Des communs élans !
Tu voles selon…..

— Jamais l’espérance.
Pas d’orietur.
Science et patience,
Le supplice est sûr.

Plus de lendemain,
Braises de satin,
Votre ardeur
Est le devoir.

Elle est retrouvée !
— Quoi ? — l’Éternité.
C’est la mer mêlée
Au soleil.


Je devins un opéra fabuleux : je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur : l’action n’est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque force, un énervement. La morale est la faiblesse de la cervelle.

À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues. Ce monsieur ne sait ce qu’il fait : il est un ange. Cette famille est une nichée de chiens. Devant plusieurs hommes, je causai tout haut avec un moment d’une de leurs autres vies. — Ainsi, j’ai aimé un porc.

Aucun des sophismes de la folie, — la folie qu’on enferme, — n’a été oublié par moi : je pourrais les redire tous, je tiens le système.

Ma santé fut menacée. La terreur venait. Je tombais dans des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes. J’étais mûr pour le trépas, et par une route de dangers ma faiblesse me menait aux confins du monde et de la Cimmérie, patrie de l’ombre et des tourbillons.

Je dus voyager, distraire les enchantements assemblés sur mon cerveau. Sur la mer, que j’aimais comme si elle eût dû me laver d’une souillure, je voyais se lever la croix consolatrice. J’avais été damné par l’arc-en-ciel. Le Bonheur était ma fatalité, mon remords, mon ver : ma vie serait toujours trop immense pour être dévouée à la force et à la beauté.

Le Bonheur ! Sa dent, douce à la mort, m’avertissait au chant du coq, — ad matutinum, au Christus venit, — dans les plus sombres villes :

Ô saisons, ô châteaux !
Quelle âme est sans défauts ?

J’ai fait la magique étude
Du bonheur, qu’aucun n’élude.

Salut à lui, chaque fois
Que chante le coq gaulois.

Ah ! je n’aurai plus d’envie :
Il s’est chargé de ma vie.

Ce charme a pris âme et corps
Et dispersé les efforts.

Ô saisons, ô châteaux !

L’heure de sa fuite, hélas !
Sera l’heure du trépas.

Ô saisons, ô châteaux !

————–

Cela s’est passé. Je sais aujourd’hui saluer la beauté.

*

VIERGE FOLLE & ALCHIMIE DU VERBE
UNE SAISON EN ENFER
DELIRES Arthur Rimbaud

**********************

Arthur Rimbaud Poésies
Arthur Rimbaud Poésies

NUIT DE L’ENFER ARTHUR RIMBAUD – UNE SAISON EN ENFER 1873

Une saison en enfer Arthur Rimbaud Artgitato Jérôme Bosch L'ascension des élus*

NUIT DE L’ENFER
UNE SAISON EN ENFER
ARTHUR RIMBAUD

POESIE FRANCAISE

Arthur Rimbaud poésies artgitato

ARTHUR RIMBAUD
1854-1891

Arthur Rimbaud Poésies Oeuvre Poèmes Poésie Artgitato

 

*

Œuvres d’Arthur RIMBAUD
 


NUIT DE L’ENFER
UNE SAISON EN ENFER
1873
Arthur Rimbaud
Poésies

*

NUIT DE L’ENFER

J’ai avalé une fameuse gorgée de poison. — Trois fois béni soit le conseil qui m’est arrivé ! — Les entrailles me brûlent. La violence du venin tord mes membres, me rend difforme, me terrasse. Je meurs de soif, j’étouffe, je ne puis crier. C’est l’enfer, l’éternelle peine ! Voyez comme le feu se relève ! Je brûle comme il faut. Va, démon !

J’avais entrevu la conversion au bien et au bonheur, le salut. Puis-je décrire la vision, l’air de l’enfer ne souffre pas les hymnes ! C’était des millions de créatures charmantes, un suave concert spirituel, la force et la paix, les nobles ambitions, que sais-je ?

Les nobles ambitions !

Et c’est encore la vie ! — Si la damnation est éternelle ! Un homme qui veut se mutiler est bien damné, n’est-ce pas ? Je me crois en enfer, donc j’y suis. C’est l’exécution du catéchisme. Je suis esclave de mon baptême. Parents, vous avez fait mon malheur et vous avez fait le vôtre. Pauvre innocent ! L’enfer ne peut attaquer les païens. — C’est la vie encore ! Plus tard, les délices de la damnation seront plus profondes. Un crime, vite, que je tombe au néant, de par la loi humaine.

Tais-toi, mais tais-toi !… C’est la honte, le reproche, ici : Satan qui dit que le feu est ignoble, que ma colère est affreusement sotte. — Assez !… Des erreurs qu’on me souffle, magies, parfums faux, musiques puériles. — Et dire que je tiens la vérité, que je vois la justice : j’ai un jugement sain et arrêté, je suis prêt pour la perfection… Orgueil. — La peau de ma tête se dessèche. Pitié ! Seigneur, j’ai peur. J’ai soif, si soif ! Ah ! l’enfance, l’herbe, la pluie, le lac sur les pierres, le clair de lune quand le clocher sonnait douze… le diable est au clocher, à cette heure. Marie ! Sainte-Vierge !… — Horreur de ma bêtise.

Là-bas, ne sont-ce pas des âmes honnêtes, qui me veulent du bien… Venez… J’ai un oreiller sur la bouche, elles ne m’entendent pas, ce sont des fantômes. Puis, jamais personne ne pense à autrui. Qu’on n’approche pas. Je sens le roussi, c’est certain.

Les hallucinations sont innombrables. C’est bien ce que j’ai toujours eu : plus de foi en l’histoire, l’oubli des principes. Je m’en tairai : poètes et visionnaires seraient jaloux. Je suis mille fois le plus riche, soyons avare comme la mer.

Ah ça ! l’horloge de la vie s’est arrêtée tout à l’heure. Je ne suis plus au monde. — La théologie est sérieuse, l’enfer est certainement en bas — et le ciel en haut. — Extase, cauchemar, sommeil dans un nid de flammes.

Que de malices dans l’attention dans la campagne… Satan, Ferdinand, court avec les graines sauvages… Jésus marche sur les ronces purpurines, sans les courber… Jésus marchait sur les eaux irritées. La lanterne nous le montra debout, blanc et des tresses brunes, au flanc d’une vague d’émeraude…

Je vais dévoiler tous les mystères : mystères religieux ou naturels, mort, naissance, avenir, passé, cosmogonie, néant. Je suis maître en fantasmagories.

Écoutez !…

J’ai tous les talents ! — Il n’y a personne ici et il y a quelqu’un : je ne voudrais pas répandre mon trésor. — Veut-on des chants nègres, des danses de houris ? Veut-on que je disparaisse, que je plonge à la recherche de l’anneau ? Veut-on ? Je ferai de l’or, des remèdes.

Fiez-vous donc à moi, la foi soulage, guide, guérit. Tous, venez, — même les petits enfants, — que je vous console, qu’on répande pour vous son cœur, — le cœur merveilleux ! — Pauvres hommes, travailleurs ! Je ne demande pas de prières ; avec votre confiance seulement, je serai heureux.

— Et pensons à moi. Ceci me fait peu regretter le monde. J’ai de la chance de ne pas souffrir plus. Ma vie ne fut que folies douces, c’est regrettable.

Bah ! faisons toutes les grimaces imaginables.

Décidément, nous sommes hors du monde. Plus aucun son. Mon tact a disparu. Ah ! mon château, ma Saxe, mon bois de saules. Les soirs, les matins, les nuits, les jours… Suis-je las !

Je devrais avoir mon enfer pour la colère, mon enfer pour l’orgueil, — et l’enfer de la caresse ; un concert d’enfers.

Je meurs de lassitude. C’est le tombeau, je m’en vais aux vers, horreur de l’horreur ! Satan, farceur, tu veux me dissoudre, avec tes charmes. Je réclame. Je réclame ! un coup de fourche, une goutte de feu.

Ah ! remonter à la vie ! jeter les yeux sur nos difformités. Et ce poison, ce baiser mille fois maudit ! Ma faiblesse, la cruauté du monde ! Mon Dieu, pitié, cachez-moi, je me tiens trop mal ! — Je suis caché et je ne le suis pas.

C’est le feu qui se relève avec son damné.

*

NUIT DE L’ENFER
UNE SAISON EN ENFER
Arthur Rimbaud

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Arthur Rimbaud Poésies
Arthur Rimbaud Poésies

MAUVAIS SANG ARTHUR RIMBAUD – UNE SAISON EN ENFER 1873

Une saison en enfer Arthur Rimbaud Artgitato Jérôme Bosch L'ascension des élus*

MAUVAIS SANG
UNE SAISON EN ENFER
ARTHUR RIMBAUD

POESIE FRANCAISE

Arthur Rimbaud poésies artgitato

ARTHUR RIMBAUD
1854-1891

Arthur Rimbaud Poésies Oeuvre Poèmes Poésie Artgitato

 

*

Œuvres d’Arthur RIMBAUD
 


MAUVAIS SANG
UNE SAISON EN ENFER
1873
Arthur Rimbaud
Poésies

*

MAUVAIS SANG

J’ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte. Je trouve mon habillement aussi barbare que le leur. Mais je ne beurre pas ma chevelure.

Les Gaulois étaient les écorcheurs de bêtes, les brûleurs d’herbes les plus ineptes de leur temps.

D’eux, j’ai : l’idolâtrie et l’amour du sacrilège ; — oh ! tous les vices, colère, luxure, — magnifique, la luxure ; — surtout mensonge et paresse.

J’ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à plume vaut la main à charrue. — Quel siècle à mains ! — Je n’aurai jamais ma main. Après, la domesticité même trop loin. L’honnêteté de la mendicité me navre. Les criminels dégoûtent comme des châtrés : moi, je suis intact, et ça m’est égal.

Mais ! qui a fait ma langue perfide tellement, qu’elle ait guidé et sauvegardé jusqu’ici ma paresse ? Sans me servir pour vivre même de mon corps, et plus oisif que le crapaud, j’ai vécu partout. Pas une famille d’Europe que je ne connaisse. — J’entends des familles comme la mienne, qui tiennent tout de la déclaration des Droits de l’Homme. — J’ai connu chaque fils de famille !

Si j’avais des antécédents à un point quelconque de l’histoire de France !

Mais non, rien.

Il m’est bien évident que j’ai toujours été [de] race inférieure. Je ne puis comprendre la révolte. Ma race ne se souleva jamais que pour piller : tels les loups à la bête qu’ils n’ont pas tuée.

Je me rappelle l’histoire de la France fille aînée de l’Église. J’aurais fait, manant, le voyage de terre sainte ; j’ai dans la tête des routes dans les plaines souabes, des vues de Byzance, des remparts de Solyme ; le culte de Marie, l’attendrissement sur le crucifié s’éveillent en moi parmi mille féeries profanes. — Je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les orties, au pied d’un mur rongé par le soleil. — Plus tard, reître, j’aurais bivaqué sous les nuits d’Allemagne.

Ah ! encore : je danse le sabbat dans une rouge clairière, avec des vieilles et des enfants.

Je ne me souviens pas plus loin que cette terre-ci et le christianisme. Je n’en finirais pas de me revoir dans ce passé. Mais toujours seul ; sans famille ; même, quelle langue parlais-je ? Je ne me vois jamais dans les conseils du Christ ; ni dans les conseils des Seigneurs, — représentants du Christ.

Qu’étais-je au siècle dernier : je ne me retrouve qu’aujourd’hui. Plus de vagabonds, plus de guerres vagues. La race inférieure a tout couvert — le peuple, comme on dit, la raison ; la nation et la science.

Oh ! la science ! On a tout repris. Pour le corps et pour l’âme, — le viatique, — on a la médecine et la philosophie, — les remèdes de bonnes femmes et les chansons populaires arrangés. Et les divertissements des princes et les jeux qu’ils interdisaient ! Géographie, cosmographie, mécanique, chimie !…

La science, la nouvelle noblesse ! Le progrès. Le monde marche ! Pourquoi ne tournerait-il pas ?

C’est la vision des nombres. Nous allons à l’Esprit. C’est très-certain, c’est oracle, ce que je dis. Je comprends, et ne sachant m’expliquer sans paroles païennes, je voudrais me taire.

Le sang païen revient ! L’Esprit est proche, pourquoi Christ ne m’aide-t-il pas, en donnant à mon âme noblesse et liberté. Hélas ! l’Évangile a passé ! l’Évangile ! l’Évangile.

J’attends Dieu avec gourmandise. Je suis de race inférieure de toute éternité.

Me voici sur la plage armoricaine. Que les villes s’allument dans le soir. Ma journée est faite ; je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. Nager, broyer l’herbe, chasser, fumer surtout ; boire des liqueurs fortes comme du métal bouillant, — comme faisaient ces chers ancêtres autour des feux.

Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux : sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds. Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé.

Maintenant je suis maudit, j’ai horreur de la patrie. Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève.

On ne part pas. — Reprenons les chemins d’ici, chargé de mon vice, le vice qui a poussé ses racines de souffrance à mon côté, dès l’âge de raison — qui monte au ciel, me bat, me renverse, me traîne.

La dernière innocence et la dernière timidité. C’est dit. Ne pas porter au monde mes dégoûts et mes trahisons.

Allons ! La marche, le fardeau, le désert, l’ennui et la colère.

À qui me louer ? Quelle bête faut-il adorer ? Quelle sainte image attaque-t-on ? Quels cœurs briserai-je ? Quel mensonge dois-je tenir ? — Dans quel sang marcher ?

Plutôt, se garder de la justice. — La vie dure, l’abrutissement simple, — soulever, le poing desséché, le couvercle du cercueil, s’asseoir, s’étouffer. Ainsi point de vieillesse, ni de dangers : la terreur n’est pas française.

— Ah ! je suis tellement délaissé que j’offre à n’importe quelle divine image des élans vers la perfection.

Ô mon abnégation, ô ma charité merveilleuse ! ici-bas, pourtant !

De profundis Domine, suis-je bête !

Encore tout enfant, j’admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne ; je visitais les auberges et les garnis qu’il aurait sacrés par son séjour ; je voyais avec son idée le ciel bleu et le travail fleuri de la campagne ; je flairais sa fatalité dans les villes. Il avait plus de force qu’un saint, plus de bon sens qu’un voyageur — et lui, lui seul ! pour témoin de sa gloire et de sa raison.

Sur les routes, par des nuits d’hiver, sans gîte, sans habits, sans pain, une voix étreignait mon cœur gelé : « Faiblesse ou force : te voilà, c’est la force. Tu ne sais ni où tu vas ni pourquoi tu vas, entre partout, réponds à tout. On ne te tuera pas plus que si tu étais cadavre. » Au matin j’avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu.

Dans les villes la boue m’apparaissait soudainement rouge et noire, comme une glace quand la lampe circule dans la chambre voisine, comme un trésor dans la forêt ! Bonne chance, criais-je, et je voyais une mer de flammes et de fumée au ciel ; et, à gauche, à droite, toutes les richesses flambant comme un milliard de tonnerres.

Mais l’orgie et la camaraderie des femmes m’étaient interdites. Pas même un compagnon. Je me voyais devant une foule exaspérée, en face du peloton d’exécution, pleurant du malheur qu’ils n’aient pu comprendre, et pardonnant ! — Comme Jeanne d’Arc ! — « Prêtres, professeurs, maîtres, vous vous trompez en me livrant à la justice. Je n’ai jamais été de ce peuple-ci ; je n’ai jamais été chrétien ; je suis de la race qui chantait dans le supplice ; je ne comprends pas les lois ; je n’ai pas le sens moral, je suis une brute : vous vous trompez… »

Oui, j’ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux nègres, vous maniaques, féroces, avares. Marchand, tu es nègre ; magistrat, tu es nègre ; général, tu es nègre ; empereur, vieille démangeaison, tu es nègre : tu as bu d’une liqueur non taxée, de la fabrique de Satan. — Ce peuple est inspiré par la fièvre et le cancer. Infirmes et vieillards sont tellement respectables qu’ils demandent à être bouillis. — Le plus malin est de quitter ce continent, où la folie rôde pour pourvoir d’otages ces misérables. J’entre au vrai royaume des enfants de Cham.

Connais-je encore la nature ? me connais-je ? — Plus de mots. J’ensevelis les morts dans mon ventre. Cris, tambour, danse, danse, danse, danse ! Je ne vois même pas l’heure où, les blancs débarquant, je tomberai au néant.

Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse !

Les blancs débarquent. Le canon ! Il faut se soumettre au baptême, s’habiller, travailler.

J’ai reçu au cœur le coup de la grâce. Ah ! je ne l’avais pas prévu !

Je n’ai point fait le mal. Les jours vont m’être légers, le repentir me sera épargné. Je n’aurai pas eu les tourments de l’âme presque morte au bien, où remonte la lumière sévère comme les cierges funéraires. Le sort du fils de famille, cercueil prématuré couvert de limpides larmes. Sans doute la débauche est bête, le vice est bête ; il faut jeter la pourriture à l’écart. Mais l’horloge ne sera pas arrivée à ne plus sonner que l’heure de la pure douleur ! Vais-je être enlevé comme un enfant, pour jouer au paradis dans l’oubli de tout le malheur !

Vite ! est-il d’autres vies ? — Le sommeil dans la richesse est impossible. La richesse a toujours été bien public. L’amour divin seul octroie les clefs de la science. Je vois que la nature n’est qu’un spectacle de bonté. Adieu chimères, idéals, erreurs.

Le chant raisonnable des anges s’élève du navire sauveur : c’est l’amour divin. — Deux amours ! je puis mourir de l’amour terrestre, mourir de dévouement. J’ai laissé des âmes dont la peine s’accroîtra de mon départ ! Vous me choisissez parmi les naufragés ; ceux qui restent sont-ils pas mes amis ?

Sauvez-les !

La raison m’est née. Le monde est bon. Je bénirai la vie. J’aimerai mes frères. Ce ne sont plus des promesses d’enfance. Ni l’espoir d’échapper à la vieillesse et à la mort. Dieu fait ma force, et je loue Dieu.

L’ennui n’est plus mon amour. Les rages, les débauches, la folie, dont je sais tous les élans et les désastres, — tout mon fardeau est déposé. Apprécions sans vertige l’étendue de mon innocence.

Je ne serais plus capable de demander le réconfort d’une bastonnade. Je ne me crois pas embarqué pour une noce avec Jésus-Christ pour beau-père.

Je ne suis pas prisonnier de ma raison. J’ai dit : Dieu. Je veux la liberté dans le salut : comment la poursuivre ? Les goûts frivoles m’ont quitté. Plus besoin de dévouement ni d’amour divin. Je ne regrette pas le siècle des cœurs sensibles. Chacun a sa raison, mépris et charité : je retiens ma place au sommet de cette angélique échelle de bon sens.

Quant au bonheur établi, domestique ou non… non, je ne peux pas. Je suis trop dissipé, trop faible. La vie fleurit par le travail, vieille vérité : moi, ma vie n’est pas assez pesante, elle s’envole et flotte loin au-dessus de l’action, ce cher point du monde.

Comme je deviens vieille fille, à manquer du courage d’aimer la mort !

Si Dieu m’accordait le calme céleste, aérien, la prière, — comme les anciens saints. — Les saints ! des forts ! les anachorètes, des artistes comme il n’en faut plus !

Farce continuelle ! Mon innocence me ferait pleurer. La vie est la farce à mener par tous.

Assez ! voici la punition. — En marche !

Ah ! les poumons brûlent, les tempes grondent ! la nuit roule dans mes yeux, par ce soleil ! le cœur… les membres…

Où va-t-on ? au combat ? Je suis faible ! les autres avancent. Les outils, les armes… le temps !…

Feu ! feu sur moi ! Là ! ou je me rends. — Lâches ! — Je me tue ! Je me jette aux pieds des chevaux !

Ah !…

— Je m’y habituerai.

Ce serait la vie française, le sentier de l’honneur !

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MAUVAIS SANG
UNE SAISON EN ENFER
Arthur Rimbaud

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Arthur Rimbaud Poésies
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