DIDON – Pièce de LEFRANC DE POMPIGNAN en cinq actes

Jean-Jacques Lefranc de Pompignan
(1709 à Montauban – 1784 à Pompignan)

DIDON

(Source : Jean-Jacques Lefranc de Pompignan – Didon – Nyon l’aîné, 1784.)

PERSONNAGES

DIDON
Reine de Carthage.
ÉNÉE
Chef des Troyens.
IARBE
Roi de Numidie
ÉLISE
MADHERBAL
Ministre et Général des Carthaginois
ACHATE
Capitaine Troyen.
ZAMA
Officier diarbe
BARCÉ
Femme de la suite de la Reine
LES GARDES

La scène est à Carthage, dans le palais de la reine.

Didon par Dosso Dossi
XVIème siècle.

ACTE I
Scène I


Iarbe, Madherbal

IARBE
Reviens de ta surprise ; oui, c’est moi qui t’embrasse,
Et qui cherche en ces lieux la fin de ma disgrâce.
Qu’il est doux pour un roi de revoir un ami !


MADHERBAL
Je vous ai reconnu, seigneur, et j’ai frémi.
Iarbe sur ces bords Iarbe dans Carthage !
Vous, ce roi si vanté d’un peuple encor sauvage,
Qui menace nos murs de la flamme et du fer !
Vous, héros de l’Afrique et fils de Jupiter !
Quel important besoin, ou quel malheur extrême
Vous fait quitter ici l’éclat du diadème,
Et pourquoi…


IARBE
l’interrompant.
Trop souvent mes ministres confus
Ont de ta jeune reine essuyé les refus.
J’ai su dissimuler la fureur qui m’anime ;
Et, contraignant encor mon dépit légitime,
Je viens sous le faux nom de mes ambassadeurs,
De cette cour nouvelle étudier les mœurs,
De ses premiers dédains lui demander justice,
Menacer, joindre enfin la force à l’artifice…
Que sais-je ? N’écouter qu’un transport amoureux,
Me découvrir moi-même et déclarer mes feux.


MADHERBAL
Vos feux !… qu’ai-je entendu ? Quoi ! Vous aimez la reine ?
Dans sa cour, à ses pieds l’amour seul vous amène ?
Vous, seigneur ?


IARBE
Je t’étonne, et j’en rougis. Apprends
De mon malheureux sort les progrès différents.
Jadis, par mon aïeul exclus de la couronne,
Avant que le destin me rappelât au trône,
Tu sais que, déguisant ma naissance et mon nom,
J’allai fixer mes pas à la cour de Sidon.
À toi seul en ces lieux je me fis reconnaître,
Je te vis détester les crimes de ton maître :
Je crus que je pouvais me livrer à ta foi.
L’épouvante régnait dans le palais du roi ;
On y pleurait encor le trépas de Sichée.
À son époux Didon pour jamais arrachée
Coulait dans les ennuis ses jours infortunés.
Je la vis ; ses beaux yeux, aux larmes condamnés,
Me soumirent sans peine au pouvoir de leurs charmes :
J’osai former l’espoir de calmer ses alarmes.
Contre Pygmalion je voulais la servir.
À ta reine en secret j’allais me découvrir :
Rien ne m’arrêtait plus, lorsque sa prompte fuite
Rompit tous les projets de mon âme séduite.
Quelle fut ma tristesse ou plutôt ma fureur !
Tu voulus vainement pénétrer dans mon cœur.
Indigné des forfaits d’un tyran sanguinaire,
J’abandonnai sa cour affreuse et solitaire,
Et portai mes regrets, mes transports violents
Jusqu’aux sources du Nil et sous des cieux brûlants.
Après quatre ans entiers, l’auteur de mes misères
Me rendit par sa mort le sceptre de mes pères.
Je passai de l’exil sur le trône des rois.
Je crus que ma raison reprendrait tous ses droits,

Que de mes mouvements la gloire enfin maîtresse
Saurait bien triompher d’un reste de faiblesse,
Et que les soins cuisants d’un malheureux amour
Respecteraient le trône et fuiraient de ma cour.
Bientôt un bruit confus, alarmant tous nos princes,
Répand avec terreur au fond de leurs provinces,
Que d’un peuple étranger, arrivé dans nos ports,
Les murs de jour en jour s’élèvent sur ces bords.
J’apprends que, de son frère évitant la furie,
Didon veut s’emparer des côtes de Lybie…
Qu’un amour mal éteint se rallume aisément !
Le mien reprend sa force et croît à tout moment.
Dans ce nouveau transport, je me flatte, j’espère
Qu’au milieu de l’Afrique une reine étrangère
Ne rejettera point le secours et la main
D’un roi, le plus puissant de l’empire africain.
Par mes ambassadeurs j’offre cette alliance…
Projets mal concertés ! Inutile espérance !
Ses refus, colorés de frivoles raisons,
Deux fois m’ont accablé des plus sanglants affronts :
Je veux, tel est l’amour qui m’aveugle et m’entraîne,
Tenter moi-même encor cette superbe reine.
Tout prêts à se montrer, mes soldats, mes vaisseaux
Couvriront autour d’elle et la terre et les eaux.
L’amour conduit mes pas ; la haine peut les suivre.
Dans ce doute mortel je ne saurais plus vivre :
Des refus de Didon j’ai trop longtemps gémi :
Aujourd’hui son amant, demain son ennemi.


MADHERBAL
Voilà donc d’un grand roi toute la politique !
Ses fureurs vont régler le destin de l’Afrique !
Il menace, il gémit : des pleurs mouillent ses yeux !

à part.
Iarbe meurt d’amour… et ma reine… grands dieux !
Que dans le cœur des rois vous mettez de faiblesse !…

à iarbe.
Ah ! Ne succombez pas sous le trait qui vous blesse.
Un autre flatterait l’erreur où je vous vois :
Seigneur, fuyez la reine.


IARBE
Achève ; explique-toi.
Rien n’est à ménager quand les maux sont extrêmes ;
Achève, Madherbal. Dis-moi tout, si tu m’aimes.

MADHERBAL
Que ne suis-je en ces lieux ce qu’autrefois j’y fus !
Vous ne formeriez point de vœux superflus.
Depuis plus de trois ans sorti de ma patrie,
J’ai quitté, pour Didon, l’heureuse Phénicie.
Instruit que, sans relâche, en butte au noir courroux
Du tyran qui versa le sang de son époux,
Elle venait aux bords où le destin l’exile,
Contre un frère cruel mendier un asile,
Je courus, je craignis pour ses jours menacés.
La reine, dans ses murs à peine encor tracés,
Reçut avec transport un serviteur fidèle,
Et de sa confiance elle honora mon zèle.
Mais qu’il faut peu compter sur la faveur des rois !
Un instant détermine ou renverse leur choix.
Depuis que les Troyens, échappés du naufrage,
Ont cherché leur asile aux remparts de Carthage,
Didon, qui les rassemble au milieu de sa cour,
D’emplois et de bienfaits les comble chaque jour.
Eux seuls ont chez la reine un accueil favorable.
Ce n’est pas que j’envie un crédit peu durable ;
Je vois en frémissant ce reste de vaincus
Prolonger nos périls, par leur présence accrus.
Pour tout dire, on prétend qu’une éternelle chaîne
Doit unir, en secret, Énée avec la reine.


IARBE
Que dis-tu ? Quoi ! La reine… ah ! C’est trop m’outrager.
Je venais la fléchir ; il faut donc me venger.
Les Tyriens eux-mêmes, indignés contre Énée,
Souffriront à regret ce honteux hyménée.
Toi-même, verras-tu d’un œil indifférent
Couronner dans ces murs le chef d’un peuple errant ?
Ta chute des Troyens serait bientôt l’ouvrage,
Madherbal : c’est à toi de seconder ma rage.


MADHERBAL
Moi, seigneur, moi rebelle !… ah ! J’en frémis d’horreur !…
Mais il faut excuser l’amour et sa fureur.
Fallût-il sur moi seul attirer la tempête,
Et dussé-je payer mes discours de ma tête,
Je parlerai, seigneur ; et peut-être ma voix
Aura-t-elle au conseil encore quelque poids.
La reine à vos désirs ne peut trop tôt souscrire ;
je le vois, je le pense, et j’oserai le dire.
Mais si de Madherbal le zèle parle en vain,
Si l’étranger l’emporte, et s’il l’épouse enfin,
N’attendez rien, malgré votre douleur mortelle,
D’un sujet, d’un ministre à ses devoirs fidèle.
Jamais flatteur, toujours prêt à leur obéir,
Je sais parler aux rois, mais non pas les trahir…
On ouvre… rappelez toute votre prudence,
Et forcez votre amour à garder le silence.

ACTE II
Scène II

Didon, Iarbe, Madherbal, Elise, Barce, Didon

IARBE
Reine, j’apporte ici les vœux d’un souverain.
Iarbe, par ma voix, vous offre encor sa main ;
Et si, sans affecter une audace trop vaine,
Un sujet peut vanter les attraits d’une reine,
Du roi qui me choisit heureux ambassadeur,
Je puis, en vous voyant, vous promettre son cœur.
Pour un hymen si beau, tout parle, tout vous presse
.
De nos vastes états souveraine maîtresse,
En impuissants efforts, en murmures jaloux,
Laissez de votre frère éclater le courroux.
Qu’il redoute, lui-même, une sœur outragée,
Qui n’a qu’à dire un mot, et qui sera vengée.
Au nom d’iarbe seul vos ennemis tremblants
Respecteront vos murs encore chancelants.
Lui seul peut désormais assurer votre empire.
Terminez, grande reine, un hymen qu’il désire,
Et que toute l’Afrique, instruite de son choix,
Adore vos attraits et chérisse vos lois.


DIDON
Lorsque, du sort barbare innocente victime,
J’ai fui loin de l’Asie un frère qui m’opprime,
Je ne m’attendais pas qu’un fils du roi des dieux
Voulût m’associer à son rang glorieux.
Je dis plus ; j’avouerai que cette préférence
Exigeait de mon cœur plus de reconnaissance :
Mais, tel est aujourd’hui l’effet de mon malheur,
Didon ne peut répondre à cet excès d’honneur.
Qu’importe à votre roi l’hymen d’une étrangère ?
Faut-il que mes refus excitent sa colère ?
Sauver mes jours proscrits, rendre heureux mes sujets,
Avec les rois voisins entretenir la paix,

C’est tout ce que j’espère, ou que j’ose prétendre.
Un jour mes successeurs pourront plus entreprendre ;
C’en est assez pour moi : mais je ne règne pas
Pour donner lâchement un maître à mes états.

IARBE
Vos états ?… Mais, enfin, puisqu’il faut vous le dire,
Madame, dans quels lieux fondez-vous un empire ?
Ce roi qui vous recherche, et que vous dédaignez,
Vous demande aujourd’hui de quel droit vous régnez.
Ce rivage et ce port, compris dans la Lybie,
Ont obéi longtemps aux rois de Gétulie.
Les Tyriens et vous n’ont pu les occuper,
Sans les tenir d’Iarbe, ou sans les usurper.

DIDON
Ce discours téméraire a de quoi me surprendre :
Vous abusez du rang qui me force à l’entendre.
Ministre audacieux, sachez que votre roi,
Sans doute, est mon égal mais ne peut rien sur moi.
Par d’étranges hauteurs ce monarque s’explique !
Prétend-il disposer des trônes de l’Afrique ?
Eh ! Quel droit plus qu’un autre a-t-il de commander ?
Les empires sont dûs à qui sait les fonder.
Cependant, quelle haine, ou quelle méfiance
Armerait contre moi votre injuste vengeance ?
De quoi vous plaignez-vous, et quel crime ont commis
D’infortunés soldats à mes ordres soumis ?
Ont-ils troublé la paix de vos climats stériles ?
Ont-ils brûlé vos champs et menacé vos villes ?
Que dis-je ? Ce rivage où les vents et les eaux,
D’accord avec les dieux, ont poussé mes vaisseaux ;
Ces bords inhabités, ces campagnes désertes
Que sans nous la moisson n’aurait jamais couvertes ;
Des sables, des torrents et des monts escarpés,
Voilà donc ces pays, ces états usurpés ?…

Mais devrais-je, à vos yeux, rabaissant ma couronne,
Justifier le rang que le destin me donne ?
Les rois, comme les dieux, sont au-dessus des lois.
Je règne ; il n’est plus temps d’examiner mes droits.

IARBE

Cette fierté m’apprend ce qu’il faut que je pense.
Ainsi d’un roi vainqueur vous bravez la puissance ?
Déjà prête à partir la foudre est dans ses mains,
Madame. Toutefois, forcé par vos dédains,
Forcé par son honneur de punir une injure
Qui de tous ses sujets excite le murmure,
S’il pense à se venger, je connais bien son cœur,
Croyez que ses regrets égalent sa fureur.
Mais vous l’avez voulu ; votre injuste réponse
Ne permet plus…

DIDON
l’interrompant.
J’entends, et vois ce qu’on m’annonce.
Je sais combien les rois doivent être irrités
D’une paix, d’un hymen trop souvent rejetés ;
Un refus est pour eux le signal de la guerre.
Autour de mes remparts ensanglantez la terre :
Iarbe, je le vois, est tout prêt d’éclater ;
Je l’attends sans me plaindre et sans le redouter.


IARBE
Ah ! Je ne sais que trop les raisons… Mais, madame,
Je devrais respecter les secrets de votre âme.
J’en ai trop dit peut-être ; excusez un sujet
Qu’entraîne pour son prince un amour indiscret.
Je vous laisse. à vos yeux mon zèle a dû paraître,
et j’apprendrai bientôt vos refus à mon maître.

Il sort.

ACTE I
Scène III

Didon, Madherbal, Elise, Barce, Suite

DIDON
à part.
Il faudra donc payer le tribut de mon rang,
Et pour régner en paix verser des flots de sang ?…
Affreux destin des rois !… mais la gloire l’ordonne…

à Madherbal.

Vous, ministre guerrier, l’appui de ma couronne,
C’est à vous de pourvoir au salut de l’état.

MADHERBAL
Madame, je réponds du peuple et du soldat.
S’ils craignent, c’est pour vous et non pas pour eux-mêmes.
Soumis, avec respect, à vos ordres suprêmes…


DIDON
l’interrompant.

Qu’ils m’aiment seulement ; c’est là tout mon espoir.
Malheur aux souverains obéis par devoir !
Qu’importe que l’on meure en servant leur querelle,
Si dans le fond des cœurs, la haine éteint le zèle ?
Autour de nous la guerre allume son flambeau ;
Mes refus sur Carthage attirent ce fléau :
Que diront mes sujets ?


MADHERBAL
Ils combattront, Madame…
Mais, puisque vous voulez pénétrer dans leur âme,
Lire leurs sentiments et connaître leurs vœux,
J’obéis à ma reine et vais parler pour eux.
Ils pensaient que le nœud d’une auguste alliance
Pouvait seul affermir votre faible puissance,
Vous assurer un trône élevé par vos mains.
Voyez dans quels climats vous fixent les destins.
Contre les noirs projets de votre injuste frère
Pensez-vous que les flots vous servent de barrière ?
Les pavillons de Tyr sont les rois de la mer.
Ici les Africains, peuple indomptable et fier ;
Plus loin d’affreux écueils, des rochers et des sables,
D’un pays inconnu limites effroyables,
De stériles déserts, de vastes régions
Que l’œil ardent du jour brûle de ses rayons,
Sont d’éternels remparts, dans l’état où nous sommes,

Entre tous vos sujets et le reste des hommes.
Pour mettre en sûreté votre sceptre et vos jours,
Aux autels de l’hymen implorez du secours.
Votre gloire en dépend, encor plus que la nôtre.
Au bonheur d’un époux daignez devoir le vôtre :
Daignez au rang suprême associer un roi.

DIDON
J’estime vos conseils, autant que je le dois.
Je les ai prévenus… mais quel choix puis-je faire ?

MADHERBAL
Un héros seul, sans doute, est digne de vous plaire.
Les plus grands rois du monde en seraient honorés.
D’ennemis furieux nous sommes entourés.
L’étendard de la guerre et le son des trompettes

Vous avertit assez des périls où vous êtes.
Du moins, que votre époux ait plus que des aïeux :
Qu’il soit, si vous voulez, issu du sang des dieux ;
Mais qu’il ait des soldats, des villes, des provinces.
Votre hymen est brigué par tant d’illustres princes.
Par leurs ambassadeurs tous vous offrent leurs vœux :
C’est régner sur les rois que de choisir entr’eux ;
Mais choisissez, madame, et qu’un digne hyménée.
De vos jours opprimés change la destinée.
Se peut-il qu’un héros, qu’un jeune souverain,
Qu’un fils de Jupiter vous sollicite en vain ?

DIDON
l’interrompant.

C’est assez ; et je rends grâce au zèle
D’un ami, d’un ministre et d’un guerrier fidèle.
Je dois répondre aux vœux du peuple et de la cour,
Et vous saurez mon choix avant la fin du jour.


Maderbhal sort.

ACTE I
Scène IV

Didon, Elise, Barcé

DIDON
à part.
Hélas ! Il est écrit avec des traits de flamme
Ce choix tant combattu, ce choix qu’a fait mon âme !
Mon malheureux secret n’est que trop dévoilé ;
Mes yeux et mes soupirs l’ont assez révélé…
à Elise et à Barcé.
Ô vous à qui mon cœur s’ouvre avec confiance !
Vous dont les soins communs ont formé mon enfance,
Compagnes qui faisiez la douceur de mes jours,
Devant vous à mes pleurs je donne un libre cours.


ÉLISE
Eh ! Pourquoi consumer vos beaux jours dans les larmes ?
Ce triste désespoir est-il fait pour vos charmes ?
Sujette dans l’Asie et reine en ces climats,
Les hommages des rois accompagnent vos pas.
Le choix que vous ferez affermira sans doute
Cet empire naissant que l’Afrique redoute.
Vous pouvez être heureuse, et vous versez des pleurs !

BARCÉ
Qui l’eût cru que l’amour causerait vos malheurs,
Vous que, depuis la mort de votre époux Sichée,
Tant de superbes rois ont en vain recherchée ?
Échappé du courroux de Neptune et de Mars,
Un étranger paraît ; il charme vos regards.
Vous l’aimez aussitôt que le sort vous l’envoie.


DIDON
Oui, je l’aime ; et mon âme est pour jamais la proie
De la divinité dont il reçut le jour.
Je reconnais sa mère à mon funeste amour.
Car ne présumez pas qu’en secret satisfaite,
Votre reine elle-même ait hâté sa défaite :
J’ai combattu longtemps, et, dans ces premiers jours,
La mort même et l’enfer venaient à mon secours.
Tremblante de frayeur, de remords déchirée,
Aux mânes d’un époux je me croyais livrée ;
Mais ces tristes objets sont enfin disparus.
Énée est dans mon cœur ; les remords n’y sont plus…
Hélas ! Avec quel art il a su me surprendre !
Chaque instant qu’attachée au plaisir de l’entendre
J’écoutais le récit de ces fameux revers
Qui du nom des Troyens remplissent l’univers,
Malgré le nouveau trouble élevé dans mon âme,
Je prenais pour pitié les transports de ma flamme.
Quelle était mon erreur, et qu’il est dangereux
De trop plaindre un héros aimable et malheureux !…

à part.


Amour, que sur nos cœurs ton pouvoir est extrême !… [

à Elise.

Même après le danger on craint pour ce qu’on aime…
Je crois voir les combats que j’entends raconter ;
Je frémis pour Énée et je cours l’arrêter.
Tantôt sous ces remparts que la Grèce environne,
Je le vois affronter les fureurs de Bellone ;
Je le suis, et des Grecs défiant le courroux,
Je prétends sur moi seule attirer tous leurs coups.
Mais bientôt sur ses pas je vole épouvantée
Dans les murs saccagés de Troie ensanglantée.
Tout n’est à mes regards qu’un vaste embrasement ;

À travers mille feux je cherche mon amant.
Je tremble que du ciel la faveur ralentie
N’abandonne le soin d’une si belle vie ;
Mes vœux des immortels implorent le secours…
Toutefois, au moment de voir trancher ses jours
Dans ce dernier combat où l’entraîne la gloire,
Je crains également sa mort ou sa victoire.
Je crains que des Troyens relevant tout l’espoir,
Il ne m’ôte à jamais le bonheur de le voir…

à part.

Ilion, à ton sort mes yeux donnent des larmes ;
Mais pardonne à l’amour qui cause mes alarmes :
De ta chute aujourd’hui je rends grâces aux dieux,
Puisque c’est à ce prix qu’Énée est en ces lieux !


ÉLISE
Le bonheur de ma reine est tout ce qui me flatte ;
Mais, puisqu’il faut enfin que votre amour éclate,
Songez à prévenir le barbare courroux
D’un frère qui vous hait et d’un rival jaloux…
Puissent des Phrygiens la force et le courage
Soutenir dignement le destin de Carthage !
Puisse leur alliance…


DIDON
l’interrompant.
Oui, je vais déclarer
Un hymen que mon cœur ne veut plus différer…
Quoi ! Du rang où je suis, déplorable victime,
Faut-il sacrifier un amour légitime ?

Et, nourrissant toujours d’ambitieux projets,
Immoler mon repos à de vains intérêts ?
N’ajoutons rien aux soins de la grandeur suprême :
Trop de tourments divers suivent le diadème ;
Et le destin des rois est assez rigoureux
Sans que l’amour les rende encor plus malheureux !

ACTE II
Scène I

Enée, Achate

ÉNÉE
Tandis que de sa cour la reine environnée
Aux chefs des Tyriens apprend notre hyménée,
Cher Achate, je puis t’ouvrir en liberté
Les secrets sentiments de mon cœur agité.
En vain à mes désirs tout semble ici répondre :
L’inflexible destin se plaît à me confondre.
Je ne sais quel remords me trouble nuit et jour :

Les jeux et les plaisirs règnent dans cette cour,
Cependant son éclat m’importune et me gêne ;
Je jouis à regret des bienfaits de la reine :
Par mille soins divers je me sens déchirer.
Que m’annonce ce trouble et qu’en dois-je augurer ?
Quoi ! De ces lieux encor faudra-t-il que je parte ?

Se peut-il que le ciel, que Junon m’en écarte,
Que je sois sans asile, et que les seuls Troyens
Perdent dans l’univers le droit de citoyens ?

ACHATE
Je ne reconnais point Énée à ce langage.
Ah ! Rougissez plutôt des bienfaits de Carthage.
Non, ce n’est point l’amour, c’est la guerre, seigneur,
Qui seule d’un héros doit payer la valeur.
Hâtez-vous de poursuivre une illustre conquête…
Eh quoi ! Vous balancez ? Quel charme vous arrête ?
Qu’est devenu ce cœur si grand, si généreux
Que n’étonna jamais le sort le plus affreux ?


ÉNÉE
Depuis que dans le sang des peuples de Pergame
Ménélas a puni les crimes de sa femme,
Et qu’aux bords ravagés par les Grecs triomphants
Les cendres d’Ilion sont le jouet des vents,
J’ai conduit, j’ai traîné de rivage en rivage
Le reste des Troyens échappés du carnage.
Nous avons cru cent fois arriver dans ces lieux
Que nous avaient promis les ministres des dieux ;
Mais tu sais comme alors d’invincibles obstacles
Démentaient à nos yeux le prêtre et les oracles.
Ici l’onde en fureur nous éloignait du bord ;
Là, par un vent plus doux, conduit jusques au port,
J’ai vu des nations ensemble conjurées,
Les armes à la main, nous fermer leurs contrées.
Plus loin, quand mes soldats accablés de travaux
Commençaient à goûter les douceurs du repos,
Qu’ils vivaient sans alarme et traçaient avec joie
Les temples et les murs d’une seconde Troie,
Je vis les dieux, armés de foudres et d’éclairs,
Aux Troyens effrayés parler du haut des airs,
Et la contagion, pire que le tonnerre,
Couvrir d’un souffle impur la face de la terre.
Il fallut s’éloigner de ces bords infectés.
Ainsi, dans l’univers proscrits, persécutés,
Victimes des rigueurs d’une injuste déesse,
Énée et les Troyens trouvent partout la Grèce.
Touché de nos malheurs, un seul peuple aujourd’hui
Nous reçoit dans ses murs, nous offre son appui.

Crois-tu que mes soldats, qui jouissent à peine
De l’asile et des biens qu’ils doivent à la reine,
S’il faut abandonner ces fortunés climats
Et braver sur les flots les horreurs du trépas,
Reconnaissent ma voix et quittent sans murmure
Le repos précieux que Didon leur assure,
Pour aller sur mes pas en de sauvages lieux
Importuner encor les oracles des dieux ?


ACHATE
Obéir à son roi n’est pas un sacrifice.
Seigneur, à vos soldats rendez plus de justice.
Le malheur, votre exemple en ont fait des héros :
Présentez-leur la gloire, ils fuiront le repos.
Mais vous-même, s’il faut vous parler sans contrainte,
Le refus des Troyens n’est pas la seule crainte
Qui retient en ces lieux vos désirs et vos pas :
Un soin plus séduisant…


ÉNÉE
l’interrompant.
Je ne m’en défends pas ;
Je brûle pour Didon. Sa vertu magnanime
N’a que trop mérité mes feux et mon estime !
Je ne sais si mon cœur se flatte en son amour,
Mais peut-être le ciel m’appelait à sa cour.
Son malheur est le mien, ma fortune est la sienne ;
Elle fuit sa patrie, et j’ai quitté la mienne.
Le fier Pygmalion poursuit les Tyriens ;
Les Grecs de toutes parts accablent les Troyens.
L’un à l’autre connus par d’affreuses misères,
Le destin nous rassemble aux terres étrangères ;
Et peut-on envier à deux cœurs malheureux
Le funeste rapport qui les unit tous deux ?
Que dis-je ? Sans Didon, sans ses soins favorables,
D’Ilion fugitif les restes méprisables,
Inconnus dans ces lieux, sans vaisseaux, sans secours,
Sur un rivage aride auraient fini leurs jours.
As-tu donc oublié comme, après le naufrage,

Nous crûmes sur ces bords tomber dans l’esclavage ?
Les Tyriens en foule accompagnaient nos pas,
Et déjà contre nous ils murmuraient tout bas.
Sur un trône brillant leur jeune souveraine

Rendit d’abord le calme à mon âme incertaine.
Ses regards, ses discours, garants de sa bonté,
Cet air majestueux, cette douce fierté,
Ces charmes dont l’éclat, digne ornement du trône,
Sur le front d’une reine embellit la couronne,
Les hommages flatteurs d’une superbe cour,
Tout m’inspirait déjà le respect et l’amour.
Avec quelle douceur, écoutant ma prière,
Dans le noble appareil d’une pompe guerrière,
Cette reine, sensible au récit de mes maux,
Promit de terminer le cours de nos travaux !
Les effets chaque jour ont suivi sa promesse.
Achate, je dois tout aux soins de sa tendresse.
Eh ! Puis-je refuser mon cœur à ses attraits,
Quand ma reconnaissance est due à ses bienfaits ?


ACHATE
Tel est d’un cœur épris l’aveuglement extrême !
Il se fait un plaisir de s’abuser lui-même ;
Et le vôtre, seigneur, qui cherche à s’éblouir,
Court après le danger quand il devrait le fuir.
Déjà, tout occupé de sa grandeur future,
D’un trop honteux repos votre peuple murmure :
Il croit que chaque instant retarde ses destins,
Si la gloire une fois…

ÉNÉE
l’interrompant.

Eh ! C’est ce que je crains.
Je ne trahirai point cette gloire inhumaine ;
Mais mon cœur sait aussi ce qu’il doit à la reine…
Je la vois… laisse-nous. Trop heureux en ce jour
Si je puis accorder et l’honneur et l’amour !

Achate sort.

ACTE II
Scène II

Didon, Énée, Elise

DIDON
à Énée.

Seigneur, il était temps que ma bouche elle-même
Aux peuples de Carthage apprît que je vous aime,
Et qu’un nœud solennel, gage de notre foi,
Devait aux yeux de tous vous engager à moi.
À cet heureux hymen je vois que tout conspire,
Le salut des Troyens, l’éclat de mon empire.
Ce n’est pas l’amour seul dont le tendre lien
Doit unir à jamais votre sort et le mien :
Un intérêt commun aujourd’hui nous engage.
Je termine vos maux : vous défendrez Carthage ;
Et malgré tant de rois contre nous irrités,
Vous saurez affermir le trône où vous montez.
Cher prince, qu’il est doux pour mon cœur, pour le vôtre,
Que notre sort dépende et de l’un et de l’autre,
Et qu’un lien charmant, l’objet de tous nos vœux,
Finisse nos malheurs en couronnant nos feux !


ÉNÉE
Ah ! C’est de tous les biens le plus cher à mon âme !
Quel comble à vos bienfaits ! Quel bonheur pour ma flamme !
à part.

Quoi ! Je serais à vous ?… espoir trop enchanteur,
Ne seras-tu pour moi qu’une flatteuse erreur ?…
à Didon.
Mais ma crainte peut-être en secret vous offense :
Pardonnez ; le malheur nourrit la défiance…
Ah ! Si je disposais des jours que je vous dois,
Et si tous les Troyens pensaient comme leur roi…


DIDON
l’interrompant.
Que dites-vous, seigneur ? Quelle alarme nouvelle…

ÉNÉE
l’interrompant.
S’il faut périr pour vous, je réponds de leur zèle ;
Mais je vous aime trop pour rien dissimuler.
Ma princesse…
Il hésite.


DIDON
Achevez. Vous me faites trembler.

ÉNÉE
Vous voyez sur ces bords le déplorable reste
D’un peuple si longtemps à ses vainqueurs funeste.
Cependant, accablé du malheur qui le suit,
Malgré l’abaissement où le ciel l’a réduit,
Malgré tant d’ennemis obstinés à sa perte,
Et la mort tant de fois à ses regards offerte,
Ce reste fugitif, ce peuple infortuné
À soumettre les rois croit être destiné.
Les Troyens sur mes pas veulent se rendre maîtres
Des climats où jadis ont régné leurs ancêtres.
L’Ausonie est ce lieu si cher à leurs désirs.
Leurs chefs osent déjà condamner mes soupirs.
Je tremble que du ciel les sacrés interprètes
Ne joignent leur suffrage à ces rumeurs secrètes,
Et qu’un zèle indiscret, échauffant les esprits,
Ne porte jusqu’à moi la révolte et les cris.
Tel est du préjugé le pouvoir ordinaire ;
Il soumet aisément le crédule vulgaire ;
Courageux sans honneur, scrupuleux sans vertu,

Souvent, dans les transports dont il est combattu,
Le soldat entraîné sur la foi d’un oracle,
Du respect pour les rois foule à ses pieds l’obstacle,
Cède, sans la connaître, à la religion,
Et se fait un devoir de la rébellion…
Ah ! Si le même jour où mon âme contente
Se promet un bonheur qui passait mon attente,
Si, dans le moment même où vous me l’annoncez,

Voyant Didon changer de visage.
Une gloire barbare… hélas ! Vous frémissez !


DIDON
Qu’ai-je entendu, cruel ? Quel funeste langage !…
Le trouble de mon cœur m’en apprend davantage.
Quoi ! Cet hymen si doux, si cher à nos souhaits,
Serait donc traversé par vos propres sujets ?
Je voulais les combler et de biens et de gloire ;
Ils veulent donc ma mort ?


ÉNÉE
Non, je ne puis le croire.
Enchantés du repos que vous leur assurez,
Ils vous verront, madame, et vous triompherez.
Mon cœur qui s’attendrit souffre à regret l’idée
Du trouble dont votre âme est déjà possédée…
Je vous quitte : il est temps d’instruire les Troyens
Du nœud qui les unit aux soldats Tyriens.
Mais dût le ciel lui-même, inspirant ses ministres,

Ne m’annoncer ici que des ordres sinistres,
Ni les dieux offensés ni le destin jaloux
Ne m’ôteront l’amour dont je brûle pour vous.

Il sort.

ACTE II
Scène III

Didon, Elise

DIDON
Élise, que deviens-je et quel trouble m’agite ?
Quel soupçon se présente à mon âme interdite ?
De quel malheur fatal vient-il me menacer ?
Énée ! Ô ciel !… Non, non, je ne puis le penser.
Il m’aime ; il ne veut point trahir une princesse
Qui par mille bienfaits lui prouve sa tendresse.
Mais, lorsque notre hymen doit faire son bonheur,
Quel noir pressentiment fait naître sa terreur ?…
à part.
Est-ce toi, peuple ingrat ?… Est-ce vous, cher Énée,
Qui trompez sans pitié mon âme infortunée ?
Qui dois-je soupçonner ? Quels maux dois-je prévoir ?
Conspirez-vous ensemble à trahir mon espoir ?

Tendre ou perfide amant !… Fatale incertitude !

ÉLISE
Soupçonner un héros de tant d’ingratitude,
Quand vos bienfaits sur lui versés avec éclat…


DIDON
l’interrompant.
En amour un héros n’est souvent qu’un ingrat.
Hélas ! Après l’espoir dont je m’étais flattée,
Dans quel gouffre d’horreurs suis-je précipitée !
Je m’attends désormais aux plus sensibles coups ;
J’ignore mes malheurs et dois les craindre tous.


ÉLISE
Ah ! Du choix des Troyens vos faveurs vous répondent,
Et contre leurs destins les vôtres vous secondent.
Assez et trop longtemps leur empire détruit,
Un pays ignoré qui sans cesse les fuit,
Ont causé leurs regrets, nourri leur espérance ;
Croyez que le repos, les plaisirs, l’abondance
Effaceront bientôt de ces cœurs prévenus
Une ville brûlée et des bords inconnus.

DIDON

Non ; il faut qu’avec lui mon âme s’éclaircisse…
J’y vole… un seul instant redouble mon supplice…
Mais, que nous veut Barcé ?

ACTE II
Scène IV

Didon, Elise, Barcé

BARCÉ
Prêt à quitter ces lieux,
L’ambassadeur demande à paraître à vos yeux,
Madame, il suit mes pas, et vient pour vous instruire
D’un secret important au bien de cet empire.

DIDON
à part.
Quoi ! Dans le moment même où mon cœur désolé
Cherche à vaincre l’ennui dont il est accablé ;
Quand je sens augmenter la douleur qui me presse,
Faut-il qu’à mes regards un étranger paraisse ?
Il lira dans mes yeux mon triste désespoir ;
Et peut-être mes pleurs… n’importe, il faut le voir…

Que vous êtes cruels, soins attachés au trône,
Et que vous vendez cher le pouvoir qu’il nous donne !…
à Elise.
Par la contrainte affreuse où je suis malgré moi,
Élise, tu connais quel est le sort d’un roi.
Ce faste dont l’éclat l’environne sans cesse
N’est qu’un dehors pompeux qui cache sa faiblesse.
Sous la pourpre et le dais nous bravons l’univers…

Je vais parler en reine, et mon cœur est aux fers…
à Barcé.
Appelez ce numide…
à Elise.
Et vous, qu’on se retire.
Barcé sort d’un côté, et Élise d’un autre.
Que vient-il m’annoncer ?… Que pourrai-je lui dire ?

ACTE II
Scène V

Didon, Iarbe

IARBE
Iarbe aux Phrygiens est donc sacrifié,
Madame ? Votre hymen est enfin publié.
C’est peu que d’un refus l’ineffaçable outrage
D’un monarque puissant irrite le courage ;
Un guerrier, qui jamais ne l’aurait espéré,
À l’amour d’un grand roi se verra préféré !
Du moins, si votre cœur, sans désirs et sans crainte,
Pour toujours de l’hymen avait fui la contrainte !…
Mais de ce double affront l’éclat injurieux
N’armera pas en vain un prince furieux…
Achevez, sans rougir, ce fatal hyménée ;
Bravez toute l’Afrique et couronnez Énée ;
Il sera votre époux, il défendra vos droits,
Et bientôt, défiant le courroux de nos rois,
Suivi de ses Troyens…

DIDON
l’interrompant.
Je m’abuse peut-être.
Vous pouvez, cependant, rejoindre votre maître ;
C’est à lui de choisir ou la guerre ou la paix :
J’aime, j’épouse Énée, et mes soldats sont prêts.

IARBE
Oui, madame, il choisit ; et vous verrez sans doute,
Éclater des fureurs que pour vous je redoute…
Vous épousez Énée ! Et votre bouche, ô ciel !
Me fait avec plaisir un aveu si cruel…
à part.
Ne tardons plus, suivons le courroux qui m’entraîne.


DIDON
Oubliez-vous qu’ici vous parlez à la reine ?

IARBE
À ma témérité reconnaissez un roi.

DIDON
Quoi ! Se peut-il qu’Iarbe ?…

IARBE
l’interrompant.
Oui, cruelle ! C’est moi.
Dès mes plus jeunes ans, par le destin contraire,
Conduit dans les climats où règne votre frère,
Je vous vis, vos malheurs firent taire mes feux…
Un autre parlerait des tourments rigoureux
Qui remplirent depuis une vie odieuse,

Qui ne saurait sans vous être jamais heureuse.
Je ne viens point ici, de moi-même enivré,
Vous faire de ma flamme un aveu préparé ;
Peu fait à l’art d’aimer, j’ignore ce langage
Que pour surprendre un cœur l’amour met en usage.
Je laisse à mes rivaux les soupirs, les langueurs,
Du luxe asiatique hommages séducteurs,
Vains et lâches transports dont la vertu murmure,
Qu’enfante la mollesse et que suit le parjure.
Je vous offre ma main, mon trône, mes soldats.
Dites un mot, madame, et je vole aux combats.

Je dompterai, s’il faut, l’Afrique et votre frère ;
Mais malheur au rival dont l’ardeur téméraire
Osera disputer à mon amour jaloux
Le bonheur de vous plaire et de vaincre pour vous !

DIDON
Seigneur, de votre amour justement étonnée,
À de nouveaux revers je me vois condamnée ;
Car enfin, quel que soit le transport de vos feux,
Mon cœur n’est plus à moi pour écouter vos vœux…
Mais, quoi ! Je connais trop cette vertu sévère
Dont votre auguste front porte le caractère :

Un héros tel que vous, fameux par ses exploits,
Dont l’Afrique redoute et respecte les lois,
Maître de tant d’états doit l’être de son âme.
Voudrait-il, n’écoutant que sa jalouse flamme,
D’un amant ordinaire imiter les fureurs ?
Non, ce n’est pas aux rois d’être tyrans des cœurs.

Montrez-vous fils du dieu que l’olympe révère.
J’admire vos exploits ; votre amitié m’est chère ;
C’est à vous de savoir si je puis l’obtenir,
Ou si de mes refus vous voulez me punir.
Si, dans les mouvements du feu qui vous anime,
Vous voulez seconder le destin qui m’opprime,
Hâtez-vous, signalez votre jaloux transport :
Accablez une reine en butte aux coups du sort,
Qui, prête à voir sur elle éclater le tonnerre,
Peut succomber enfin sous une injuste guerre,
Mais que le sort cruel n’abaissera jamais
À contraindre son cœur pour acheter la paix.
Elle sort.


IARBE
Dieux ! Quel trouble est le mien ! Le feu qui me dévore,
Malgré ses fiers dédains peut-il durer encore ?
Où courez-vous, Zama ?

ACTE II
Scène VI

Iarbe, Zama

ZAMA
Seigneur, songez à vous.
On soupçonne qu’Iarbe est caché parmi nous.
Un bruit sourd et confus…

IARBE
l’interrompant.
Il n’est plus temps de feindre :
iarbe est découvert ; mais tu n’as rien à craindre.


ZAMA
Eh quoi ! Lorsqu’on s’attend à voir, de toutes parts,
Vos soldats furieux assiéger ces remparts,
Croyez-vous qu’un rival, l’objet de votre haine…

IARBE
à part.
Malheureux ! Où m’emporte une tendresse vaine ?
La rage et le dépit me font verser des pleurs.
N’ai-je pu déguiser mes jalouses fureurs ?…
Et toi qui dois rougir du feu qui me surmonte,
Toi qui devrais venger ma douleur et ma honte,
Maître de l’univers, les dédains, les mépris,
Si je suis né de toi, sont-ils faits pour ton fils ?

ACTE III
Scène I

Iarbe, Madherbal

IARBE
Non, tu combats en vain l’amour qui me possède :
Une prompte vengeance en est le seul remède.
J’estime tes conseils, j’admire ta vertu ;
Sous le joug, malgré moi, je me sens abattu.
Je vois ce que mon rang me prescrit et m’ordonne :
Un excès de faiblesse est indigne du trône.
Je sais qu’un souverain, un guerrier, tel que moi,
N’est point fait pour céder à la commune loi ;
Qu’il faut, loin de gémir dans un lâche esclavage,
Que sur ses passions il règne avec courage ;
Et qu’un grand cœur, enfin, devrait toujours songer
À vaincre son amour plutôt qu’à le venger.
Sans doute, et de mes feux je dois rougir peut-être ;
Mais la raison nous parle, et l’amour est le maître…
Que sais-je ! La fureur ne peut-elle à son tour,
Dans un cœur outragé succéder à l’amour ?

Ou si je veux en vain surmonter sa puissance,
Du moins l’heureux succès d’une juste vengeance
Adoucira les soins qui troublent mon repos ;
Et c’est toujours un bien que de venger ses maux.


MADHERBAL
Je vous plains d’autant plus, que votre cœur lui-même,
Seigneur, paraît gémir de sa faiblesse extrême.
Ah ! Si votre âme en vain tâche de se guérir,
Si vos propres malheurs ne servent qu’à l’aigrir,
Brisez avec fierté de rigoureuses chaînes ;
Mais n’intéressez point votre gloire à vos peines…
Les refus de la reine offensent votre honneur !
Ils arment vos sujets ! Non, je ne puis, seigneur,
Dans de pareils transports vous flatter ni vous croire.
Qu’a de commun enfin l’amour avec la gloire ?
Et le refus d’un cœur est-il donc un affront
Qui doive d’un héros faire rougir le front ?
Songez…

IARBE
l’interrompant.
J’aime la reine ; un autre me l’enlève.
Ah ! S’il faut malgré moi que leur hymen s’achève,
Je ne souffrirai pas qu’heureux impunément
Ils insultent ensemble à mon égarement…
à part.

À quoi me réduis-tu, trop cruelle princesse ?
Tu sais comme mon cœur, tout plein de sa tendresse,
Venait avec transport offrir à tes appas
Un secours nécessaire à tes faibles états ?
J’ai voulu contre tous défendre ton empire,
Et tu veux me forcer, ingrate ! à le détruire.

MADHERBAL
Eh bien ! Suivez, seigneur, ce courroux éclatant,
Et d’un combat affreux précipitez l’instant.
Baignez-vous dans le sang, frappez votre victime
En amant furieux plus qu’en roi magnanime.
C’est aux dieux maintenant d’être notre soutien.
Je vois, sans en frémir, son danger et le mien.
Avec la même ardeur, avec le même zèle
Que j’ai parlé pour vous, je périrai pour elle ;
Et l’univers peut-être, instruit de ses douleurs,
Condamnera vos feux et plaindra ses malheurs.


IARBE
Eh ! Que m’importe à moi ce frivole murmure,
Pourvu que ma vengeance efface mon injure !
Non, non, d’une maîtresse adorer les rigueurs,
Ménager son caprice et respecter ses pleurs,
C’est le frivole excès d’une pitié timide,
Et qui n’entra jamais dans le cœur d’un Numide.
J’exciterai, dis-tu, l’horreur de l’univers ?
Eh ! Crois-tu que le dieu qui tonne dans les airs
Souffre sans éclater qu’une femme étrangère
Au sang de Jupiter indignement préfère
Un transfuge échappé des bords du Simoïs,
Qui n’a su ni mourir, ni sauver son pays,
Et qui n’apporte ici, du fond de la Phrygie,
Que les crimes de Troie et les mœurs de l’Asie ?
J’en atteste le dieu dont j’ai reçu le jour,
Ces superbes remparts, témoin de mon amour,
Ces lieux où, dévoré d’une flamme trop vaine,
J’ai moi-même essuyé les refus de ta reine,
Ne me reverront plus que la flamme à la main
Jusque dans ce palais me frayer un chemin.
J’assemblerai, s’il faut, toute l’Éthiopie :
Dans ses déserts brûlants j’armerai la Nubie ;
Des peuples inconnus suivront mes étendards :
Un déluge de feu couvrira vos remparts ;
Et si ce n’est assez pour les réduire en poudre,
Mes cris iront aux cieux, et j’ai pour moi la foudre.

MADHERBAL

Juste ciel, qui m’entends, écarte ces horreurs !…
apercevant entrer Elise.
Élise vient… sait-elle encor tous nos malheurs ?

ACTE III
Scène II

Elise, Madherbal

MADHERBAL
Enfin voici le jour marqué par nos alarmes,
Madame ; c’en est fait, Iarbe court aux armes.
Témoin de la fureur qui dévore ses sens,
Je viens de recevoir ses adieux menaçants ;
Le bruit dans nos remparts va bientôt s’en répandre.

ÉLISE

À de pareils transports la reine a dû s’attendre.
Je courais, sur vos pas, la chercher en ces lieux…
voyant Didon.
Je la vois… La douleur est peinte dans ses yeux.

ACTE III
Scène III

Didon, Madherbal, Elise

DIDON
à Élise.
Ah ! Venez rassurer une amante troublée.
Des guerriers phrygiens l’élite est assemblée,
Leurs prêtres ont déjà fait dresser des autels :
Ils entraînent Énée aux pieds des immortels…
Élise, autour de lui je ne vois que des traîtres.


ÉLISE
Eh quoi ! Soupçonnez-vous la vertu de leurs prêtres ?
Qui sait si par leurs soins les volontés du sort
Avec tous vos projets ne seront pas d’accord ?
Que craignez-vous ?

DIDON
Je crains ce que leur bouche annonce.
Jamais la vérité ne dicta leur réponse.
Je ne sais, mais mon cœur est pénétré d’effroi…
Et ce moment peut-être est funeste pour moi.

MADHERBAL
Permettez, au milieu de vos tristes alarmes,

Qu’un zélé serviteur interrompe vos larmes.
Vous devez votre esprit, madame, à d’autres soins :
L’amour a ses moments, l’état a ses besoins.
D’un Africain jaloux vous concevez la rage ;
C’est à nous de songer à prévenir l’orage.
Je n’examine plus si l’hymen d’un grand roi,
Si cent peuples soumis à votre auguste loi,
Vos sujets glorieux étendant leur puissance
Jusqu’aux bords où le Nil semble prendre naissance,
Si l’avantage enfin de donner à vos fils

Jupiter pour aïeul et les dieux pour amis,
D’un éclat si flatteur devaient remplir votre âme,
Ou du moins quelque temps balancer votre flamme.
Avant que votre cœur, pour la dernière fois,
Aux yeux mêmes d’Iarbe eût déclaré son choix,
J’ai cru devoir vous dire en ministre fidèle
Tout ce que m’inspiraient votre gloire et mon zèle ;
Et ce n’est qu’à ce prix qu’un sujet plein d’honneur
Doit jamais de son maître accepter la faveur.
Mais si sa volonté ne peut être changée,
N’importe en quels projets son âme est engagée,
Résister trop longtemps, ce serait le trahir :
C’est aux dieux de juger, aux sujets d’obéir.
Ainsi ne pensons plus qu’à la prompte défense
Qui peut de l’ennemi confondre l’espérance.
Bientôt sur ces remparts tous nos chefs rassemblés
Calmeront par mes soins nos citoyens troublés.
En vain contre Didon l’Afrique est conjurée ;
Du peuple et du soldat ma reine est adorée :
Tout peuple est redoutable et tout soldat heureux

Quand il aime ses rois en combattant pour eux.

ÉLISE
à Didon.

Oui, je ne doute point qu’au gré de votre envie
Les Tyriens pour vous ne prodiguent leur vie…
Mais, quoi ! Vous oubliez qu’un téméraire amour
Ose vous menacer jusque dans votre cour !
Je ne le cache point : instruit de cette injure,
Autour de ce palais votre peuple murmure.
Il demande vengeance, et se plaint hautement
Qu’Iarbe dans ces murs vous brave impunément,
Et, si l’on en croyait les discours de Carthage,
Par votre ordre en ces lieux retenu pour otage…


DIDON
l’interrompant.
Le retenir ici ! Qu’ose-t-on proposer ?
De son funeste amour est-ce à moi d’abuser ?
Je sais que des flatteurs les coupables maximes
Du nom de politique honorent de tels crimes ;
Je sais que, trop séduits par de vaines raisons,
Mille fois mes pareils, dans leurs lâches soupçons,
Ont violé le droit des palais et des temples :
La cour de plus d’un prince en offre des exemples ;
Mais un traître jamais ne doit être imité.
Moi, qu’oubliant les lois de l’hospitalité,

D’un roi dans mon palais j’outrage la personne !
Est-ce aux rois d’avilir l’éclat de la couronne,
Nous qui devons donner au reste des humains
L’exemple du respect qu’on doit aux souverains ?…
à Madherbal.
Oui, malgré les malheurs où son courroux nous jette,
Allez ; et que ma garde assure sa retraite ;
Que ce prince, à l’abri de toute trahison,
Accable, s’il le peut, mais respecte Didon.
J’aime mieux, au péril d’une guerre barbare,

Que l’univers, témoin du sort qu’on me prépare,
Condamne un vain excès de générosité,
Que s’il me reprochait la moindre lâcheté.
Madherbal sort.

ACTE III
Scène IV

Didon, Elise

DIDON
Ah ! C’est trop retenir ma douleur et mes larmes.
Mon amant peut lui seul dissiper mes alarmes…
à part.
Qu’il tarde à revenir !… et vous, peuples ingrats,
Loin de mes yeux encor retiendrez-vous ses pas ?

ÉLISE
voyant paraître Énée.
Il vient.

DIDON
à part.
À son aspect que ma crainte redouble !
Tout est perdu pour moi ; je le sens à mon trouble.

ACTE III
Scène V

Didon, Énée, Elise

ÉNÉE
à part, au fond du théâtre, en apercevant Didon, et en voulant s’éloigner.
Dieux ! Je ne croyais pas la rencontrer ici.


DIDON
à part.
Approchons… mon destin va donc être éclairci !…
à Enée, en le retenant.
Vous me fuyez, seigneur ?

ÉNÉE
Malheureuse princesse,
Je ne méritais pas toute votre tendresse.

DIDON
Non, je vous aimerai jusqu’au dernier soupir.
Mais que dois-je penser ? Je vous entends gémir…
Vous détournez de moi votre vue égarée…
Ah ! De trop de soupçons mon âme est dévorée…
Seigneur !…


ÉNÉE
Au désespoir je suis abandonné :
Vous voyez des mortels le plus infortuné.
Mon cœur frémit encor de ce qu’il vient d’apprendre.
Dans le camp des Troyens le ciel s’est fait entendre,
Il s’explique, madame, et me réduit au choix
D’être ingrat envers vous ou d’enfreindre ses lois.
Une voix formidable, aux mortels inconnue,
A murmuré longtemps dans le sein de la nue.
Le jour en a pâli, la terre en a tremblé ;
L’autel s’est entr’ouvert, et le prêtre a parlé.
« Étouffe, m’a-t-il dit, une tendresse vaine.
Il ne t’est pas permis de disposer de toi.
Fuis des murs de Carthage ; abandonne la reine.
Le destin pour une autre a réservé ta foi. »

Tout le peuple aussitôt pousse des cris de joie.
Jugez du désespoir où mon âme se noie !
J’ai voulu vainement combattre leurs projets.
On m’oppose du ciel les absolus décrets,
Les champs ausoniens promis à notre audace,
Et l’univers soumis aux héros de ma race ;
Dans un repos obscur Énée enseveli,
Ses exploits oubliés, son honneur avili,
Des Troyens fugitifs la fortune incertaine,
De vos propres sujets le mépris et la haine,
Que vous dirai-je enfin ? Accablé de douleur,

Déchiré par l’amour, entraîné par l’honneur…
Il hésite à poursuivre.


DIDON
Qu’avez-vous résolu ?

ÉNÉE
Plaignez plutôt mon âme.
Tout parlait contre vous, tout condamnait ma flamme,
Ma gloire, mes sujets, nos prêtres et mon fils…

DIDON
l’interrompant.
N’achevez pas, cruel ! Vous avez tout promis !…
Où suis-je ? N’est-ce point un songe qui m’abuse ?
Est-ce vous que j’entends ? Interdite, confuse,
Je sens ma faible voix dans ma bouche expirer.

Est-il bien vrai ? Ce jour va donc nous séparer ?
Qui me consolera dans mes douleurs profondes ?
Mon cœur, mon triste cœur vous suivra sur les ondes ;
Et d’une vaine gloire occupé tout entier,
Au fond de l’univers vous irez m’oublier !…
M’oublier !… Ah ! Cruel ! De quelle affreuse idée
Mon âme en vous perdant se verra possédée !
J’ai tout sacrifié, j’ai tout trahi pour vous.
Je romps la foi jurée à mon premier époux.
Des rois les plus puissants je dédaigne l’hommage ;
J’expose pour vous seul le salut de Carthage.
Je le fais avec joie, et le ciel m’est témoin
Que mon amour voudrait aller encor plus loin…
Hélas ! De notre hymen la pompe est ordonnée.
Je volais dans vos bras, cher et barbare Énée !…
Mais, que dis-je ? Ton sort ne dépend plus de toi.
Je t’ai livré mon cœur ; tu m’as donné ta foi.
Les serments font l’hymen, et je suis ton épouse.
Oui, je la suis, Énée !


ÉNÉE
à part.
Ô fortune jalouse !
Pouvais-tu m’accabler par de plus rudes coups ?…
à Didon.
Ah ! Je suis mille fois plus à plaindre que vous !
Vous régnez en ces lieux ; ce trône est votre ouvrage :
Le ciel n’a point proscrit les remparts de Carthage.
Il les voit s’élever, et ne vous force pas
D’aller de mers en mers chercher d’autres états.
Le soin de gouverner un peuple qui vous aime,
L’éclat et les attraits de la grandeur suprême
Effaceront bientôt une triste amitié
Que nourrissait pour moi votre seule pitié ;
Et moi, jusqu’au tombeau j’aimerai ma princesse :
Mon cœur vers ces climats revolera sans cesse,

Climats trop fortunés où l’on vit sous vos lois !
Hélas ! Si de mon sort j’avais ici le choix,
Bornant à vous aimer le bonheur de ma vie,
Je tiendrais de vos mains un sceptre, une patrie.
Les dieux m’ont envié le seul de leurs bienfaits
Qui pouvait réparer tous les maux qu’ils m’ont faits…
Adieu ! Vivez heureuse et régnez dans l’Afrique.

DIDON
Ainsi vous remplirez ce décret tyrannique,
Cet oracle fatal, si souvent démenti ?
Mon espoir, mes projets, tout est anéanti ?
Ni l’état déplorable où l’amour m’a réduite,
Ni la mort qui m’attend n’arrêtent votre fuite.
Vous rompez, sans gémir, les liens les plus doux…
Mais pour votre départ quel temps choisissez-vous ?

Nul vaisseau n’ose encor reparaître sur l’onde ;
Voyez ce ciel obscur et cette mer qui gronde !…
Ah ! Prince, quand ces murs défendus par Hector,
Quand ce même Ilion subsisterait encor,
Dans les tombeaux de l’onde iriez-vous chercher Troie ?
Attendez que des mers le ciel ouvre la voie ;
Et puisqu’il faut, enfin, vous perdre pour toujours,
Que je vous perde, au moins, sans craindre pour vos jours !

ÉNÉE
À vos désirs, aux miens le ciel est inflexible.
Hélas ! Si vous m’aimez, montrez-vous moins sensible.
Obéissez en reine aux volontés du sort.
Rien ne peut des Troyens modérer le transport
Effrayés par l’oracle et pleins d’un nouveau zèle,
Ils volent, dès ce jour, où le ciel les appelle.
Moi-même vainement je voudrais arrêter
Des sujets contre moi prompts à se révolter.
Voyant l’altération que son discours porte dans les traits de Didon
Je les verrais bientôt… mais, quel sombre nuage,
Madame, en ce moment trouble votre visage ?
Vous ne m’écoutez plus, vous détournez les yeux !


DIDON
Non, tu n’es point le sang des héros, ni des dieux.
Au milieu des rochers tu reçus la naissance ;
Un monstre des forêts éleva ton enfance,
Et tu n’as rien d’humain que l’art trop dangereux
De séduire une femme et de trahir ses feux.
Dis-moi, qui t’appelait aux bords de la Lybie ?
T’ai-je arraché moi-même au sein de ta patrie ?
Te fais-je abandonner un empire assuré,
Toi qui, dans l’univers, proscrit, désespéré,
Environné partout d’ennemis et d’obstacles,
Serais encor sans moi le jouet des oracles ?
Les immortels, jaloux du soin de ta grandeur,
Menacent tes refus de leur courroux vengeur ?…
Ah ! Ces présages vains n’ont rien qui m’épouvante :
Il faut d’autres raisons pour convaincre une amante.
Tranquilles dans les cieux, contents de nos autels,
Les dieux s’occupent-ils des amours des mortels ?
Notre cœur est un bien que leur bonté nous laisse ;
Ou si jusques à nous leur majesté s’abaisse,
Ce n’est que pour punir des traîtres comme toi,
Qui d’une faible amante ont abusé la foi.
Crains d’attester encor leur puissance suprême :
Leur foudre ne doit plus gronder que sur toi-même…
Mais tu ne connais point leur austère équité,
Tes dieux sont le parjure et l’infidélité.


ÉNÉE
Hélas ! Que vos transports ajoutent à ma peine !
Moi-même je succombe, et mon âme incertaine
Ne saurait soutenir l’état où je vous vois…

DIDON
l’interrompant.
Adieu, cruel ! Pour la dernière fois.
Va, cours, vole au milieu des vents et des orages ;
Préfère à mon palais les lieux les plus sauvages ;
Cherche, au prix de tes jours, ces dangereux climats
Où tu ne dois régner qu’après mille combats.
Hélas ! Mon cœur charmé t’offrait dans ces asiles
Un trône aussi brillant et des biens plus tranquilles.
Cependant, tes refus ne peuvent me guérir ;
Mes pleurs et mes regrets, qui n’ont pu t’attendrir,
Loin d’éteindre mes feux, les redoublent encore…
Je devrais te haïr, ingrat ! Et je t’adore.
Oui, tu peux sans amour t’éloigner de ces bords ;
Mais ne crois pas, du moins, me quitter sans remords.
Ton cœur fût-il encor mille fois plus barbare,
Tu donneras des pleurs au jour qui nous sépare ;

Et, du haut de ces murs témoins de mon trépas,
Les feux de mon bûcher vont éclairer tes pas.

ÉNÉE
voulant la retenir.
Ah ! Madame, arrêtez…


DIDON
l’interrompant.
Ah ! Laisse-moi, perfide !

ÉNÉE
Où courez-vous ? Souffrez que la raison vous guide.

DIDON
Va, je n’attends de toi ni pitié, ni secours.
Tu veux m’abandonner, que t’importent mes jours ?


ÉNÉE
Eh bien ! Malgré les dieux, vous serez obéie…

Didon sort avec Élise.

ÉNÉE
Elle fuit… arrêtez… prenons soin de sa vie.
Il fait quelque pas pour suivre Didon.

ACTE III
Scène VI

Énée, Achate.

ACHATE
arrêtant Énée.
Seigneur, les Phrygiens n’attendent que leur roi.
Partons ; le ciel l’ordonne.

ÉNÉE
Achate, laisse-moi.
Le ciel n’ordonne pas que je sois un barbare.
Il sort.


ACHATE
Que vois-je ?… quel transport de son âme s’empare ?…
Courons ; sachons les soins dont il est combattu…
Dieux ! Faut-il que l’amour surmonte la vertu !

ACTE IV
Scène I

Madherbal & Achate

MADHERBAL
Où courez-vous, Achate ?

ACHATE.
Où mon devoir m’entraîne ;
Vous enlever mon prince et sauver votre reine.

MADHERBAL
Quel est donc ce discours ? Expliquez-vous.

ACHATE
Craignez
Un peuple, des soldats, justement indignés.
La voix d’un dieu vengeur a tonné sur leurs têtes.
D’un hymen qu’il condamne interrompez les fêtes.
Le ciel arrache Énée aux transports de Didon.
Et les débris de Troie aux enfants de Sidon.
Obéissez aux dieux et rendez-nous Énée.

MADHERBAL
Ah ! Puisse-t-il bientôt remplir sa destinée ?
Puisse-t-il, consolé de ses premiers malheurs,
Du ciel qui le protège épuiser les faveurs,
Enchaîner à jamais la fortune volage,
Et régner glorieux ailleurs que dans Carthage !

ACHATE
Est-ce vous que j’entends, Madherbal ?


MADHERBAL
Oui, c’est moi,
Qui gémis sur la reine et qui plains votre roi.
Le sort ne les fit point pour être heureux ensemble.
Je déplore avec vous le nœud qui les assemble.
Nœud funeste et cruel, que l’amour en courroux
A formé pour les perdre et nous détruire tous !
Énée est un héros que l’univers admire ;
Mais d’une jeune reine il renverse l’empire.
La gloire, la pitié, tout presse son départ.
S’il diffère d’un jour, il partira trop tard.

ACHATE
Je ne puis vous cacher ma joie et ma surprise.
Ministre vertueux, pardonnez la franchise
D’un soldat qui jugeait de vous par vos pareils.
Favori de la reine, âme de ses conseils,
Et par elle, sans doute, instruit de sa tendresse,
J’ai cru que vous serviez ou flattiez sa faiblesse.
L’absolu ministère est remis dans vos mains ;
J’ai vu tous les apprêts d’un hymen que je crains,
Et pouvais-je ?…


MADHERBAL
l’interrompant.
Eh ! Voilà le destin des ministres !
Victimes de discours, de jugements sinistres ;
Coupables, si l’on croit le peuple et le soldat,
Des faiblesses du prince et des maux de l’état…
Emplois trop enviés que la foudre environne !…
Heureux qui voit de loin l’éclat de la couronne !
Heureux qui pour son roi plein de zèle et d’amour
Le sert dans les combats et jamais à la cour !
Nous sommes menacés d’une attaque prochaine :
Je venais de mes soins rendre compte à la reine.
Je n’ai pu pénétrer au fond de son palais.
Cependant, nos soldats, nos citoyens sont prêts.
Daignent les justes dieux soutenir sa querelle !
Contre tant d’ennemis que pourrait notre zèle ?…
La porte s’ouvre… On vient… C’est votre roi qui sort…
J’ai rempli mon devoir et n’attends que la mort.
Il s’éloigne.

ACTE IV
Scène II

Énée, Achate, Élise.

ÉNÉE
à Elise
Élise, que la reine étouffe ses alarmes :
Énée à ses beaux yeux a coûté trop de larmes.
Je cours aux Phrygiens déclarer mes projets,
D’un départ trop fatal détruire les apprêts ;
Et bientôt, ramené par l’amour le plus tendre,
J’irai, plein de transports, la revoir et l’entendre,
D’un hymen désiré presser les doux liens,
Et porter à ses pieds l’hommage des troyens.
Elle sort.

ACTE IV
Scène III

Énée & Achate.

ACHATE
Dieux ! Le permettrez-vous ?… seigneur, votre présence
Me rend, tout à la fois, la vie et l’espérance.
Vos vaisseaux séparés couvrent déjà les mers :
Les cris des matelots font retentir les airs ;
Un jour plus pur nous luit, et le vent nous seconde.
Hâtons-nous. Vos soldats, prêts à voler sur l’onde,
De leur chef, en secret, accusent la lenteur.

ÉNÉE
J’ai vu la reine, Achate, et l’amour est vainqueur !

ACHATE
Que dites-vous, l’amour ?… ah ! Je ne puis vous croire.
Non, l’amour n’est point fait pour étouffer la gloire.
Elle parle, elle ordonne : il lui faut obéir.
Ce n’est pas vous, seigneur, qui devez la trahir.


ÉNÉE
Je n’ai que trop prévu ta plainte et tes reproches :
Ton maître en ce moment redoutait tes approches…
Mais que veux-tu ? L’amour fait taire mes remords,
Et dans mon cœur trop faible il brave tes efforts.
Cependant, tu le sais, et le ciel qui m’écoute
M’a vu sur ses décrets ne plus former de doute,
Renoncer à Didon, lui venir déclarer
Qu’enfin ce triste jour nous allait séparer ;
À ses premiers transports demeurer inflexible,
Et paraître barbare autant qu’elle est sensible.
Je contenais mes feux prêts à se soulever.
Le dessein était pris… Je n’ai pu l’achever,
Et je ne puis encor, tout plein de ce que j’aime,
Rappeler ce projet sans m’accuser moi-même…
Je courais vers Didon, quand tes empressements
Commençaient d’attester la foi de mes serments.
Que m’importait alors une vaine promesse ?
Je tremblais pour les jours de ma chère princesse.
Quel spectacle, grands dieux ! Quelle horreur ! Quel effroi !
Tout regrettait la reine et n’accusait que moi.
Je ne puis sans frémir en retracer l’image.
Son âme de ses sens avait perdu l’usage ;
Son front pâle et défait, ses yeux à peine ouverts,
Des ombres de la mort semblaient être couverts.
Cependant sa douleur et ses vives alarmes
Donnaient de nouveaux traits à l’éclat de ses charmes,
Et jusque dans ses yeux, mourants, noyés de pleurs,
Je lisais son amour, mon crime et ses malheurs !…
Mais bientôt, ses transports succédant au silence,
Je n’ai pu de mes feux vaincre la violence :

Je n’en saurais rougir ; et tout autre que moi
D’un si cher ascendant aurait subi la loi.
Lorsqu’une amante en pleurs descend à la prière,
C’est alors qu’elle exerce une puissance entière ;
Et l’amour qui gémit est plus impérieux
Que la gloire, le sort, le devoir et les dieux.


ACHATE
Qu’entends-je ?… Est-il bien vrai ?… Quelle faiblesse extrême !
Quoi ! L’amour ?… Non, seigneur, vous n’êtes plus vous-même.
Que diront les Troyens ? Que dira l’univers ?
On attend vos exploits, et vous portez des fers ?

ÉNÉE
Eh quoi ! Prétendrais-tu que mon âme timide
N’eût dans ses actions qu’un vain peuple pour guide ?
Crois-moi, tant de héros, si souvent condamnés,
D’un œil bien différent seraient examinés
Si chacun des mortels connaissait par lui-même
Le pénible embarras qui suit le diadème ;
Ce combat éternel de nos propres désirs,
Et le joug de la gloire et l’amour des plaisirs ;

Ces goûts, ces sentiments unis pour nous séduire ;
Dont il faut triompher, et qu’on ne peut détruire :
Dans l’esprit du vulgaire un moment dangereux
Suffit pour décider d’un prince malheureux.
Témoins de nos revers, sans partager nos peines,
Tranquille spectateur des alarmes soudaines
Que le sort envieux mêle avec nos exploits,
Le dernier des humains prétend juger les rois ;
Et tu veux que, soumis à de pareils caprices,
Je doive au préjugé mes vertus ou mes vices ?

ACHATE

Eh bien ! Laissez le peuple, injuste et plein d’erreurs,
Remplir tout l’univers d’insolentes rumeurs.
Serez-vous moins soigneux de votre renommée ?
Et votre âme aujourd’hui, de ses feux consumée,
Veut-elle, sans retour, languir dans ses liens ?

ÉNÉE
Eh ! N’ai-je pas fini les malheurs des Troyens ?
De la main de Didon je tiens une couronne,
Je possède son cœur ; je partage son trône ;
Quelle gloire pour moi peut avoir plus d’appas ?

ACHATE
La gloire n’est jamais où la vertu n’est pas.
Fidèle adorateur des dieux de nos ancêtres,
Osez-vous résister à la voix de nos maîtres ?
Oubliez-vous, seigneur, leurs ordres absolus,
Et des mânes d’Hector ne vous souvient-il plus ?
C’est par vous que j’ai su qu’en cette nuit terrible
Qui vit de nos remparts l’embrasement horrible,
Vous trouvâtes son ombre au pied de nos autels :
« Fuyez, vous cria-t-il, enfant des immortels.
Recueillez les débris de ma triste patrie,

Et ses dieux protecteurs, qu’Ilion vous confie.
Vesta, le feu sacré, sont remis dans vos mains,
Comme un gage éternel du respect des humains.
Qu’ils suivent sur les mers la fortune d’Énée ;
Cherchez l’heureuse terre aux Troyens destinée.
Partez, d’un nouveau trône auguste fondateur. »
Ainsi parlait Hector ; ainsi parlait l’honneur…
L’honneur, Hector, le ciel, rien n’ébranle votre âme !…
Aimez donc ; devenez l’esclave d’une femme…
Mais il vous reste un fils. Ce fils n’est plus à vous ;
Il appartient aux dieux, de sa grandeur jaloux.

Par ma bouche aujourd’hui vos peuples le demandent ;
Promis à l’univers, les nations l’attendent.
Vous le savez, seigneur, vous qui dans les combats
De ce fils, jeune encor, deviez guider les pas :
Ses neveux fonderont une cité guerrière,
Qui changera le sort de la nature entière,
Qui lancera la foudre, ou donnera des lois,
Et dont les citoyens commanderont aux rois.
Déjà dans ses décrets le maître du tonnerre
Livre à ce peuple roi l’empire de la terre.
Laissez à votre fils commencer un destin
Dont les siècles futurs ne verront point la fin,
Et n’avilissez plus dans une paix profonde
Le sang qui doit former les conquérants du monde.


ÉNÉE
Arrête… c’en est trop… mes esprits étonnés
Sous un joug inconnu semblent être enchaînés…
Quel feu pur et divin ! Quel éclat de lumière
Embrase en ce moment mon âme toute entière ?…
Oui, je commence à rompre un charme dangereux
À cette noble image, à ces traits généreux,
À ces mâles discours, dont la force me touche,
Je reconnais les dieux, qui parlent par ta bouche…
Eh bien ! Obéissons… Il ne faut plus songer
À ces nœuds si charmants qui m’allaient engager…
à part.
Viens ; je te suis… et vous, à qui je sacrifie
L’objet de mon amour, le bonheur de ma vie,
Sages divinités, dont les soins éternels
Président chaque jour au destin des mortels,
Recevez un adieu, que mon âme tremblante
Craint d’offrir d’elle-même aux transports d’une amante.
Ne l’abandonnez pas ; daignez la consoler.
C’est à vous seuls, grands dieux ! Que j’ai pu l’immoler…
à Achate.
Allons.


ACHATE
à part, apercevant Didon.
Ah ! C’est la reine… Ô funeste présage !

ÉNÉE
à part.
Ô dieux !… Et vous voulez que je quitte Carthage !…
On entend le bruit d’une foule prochaine.
Mais, quels cris, quel tumulte !…

ACTE IV
Scène IV

Didon, Énée, Achate

DIDON
à ses gardes qui sont en dehors.
Ouvrez-leur mon palais…
À ces peuples ingrats épargnons des forfaits.

ÉNÉE
Quoi ! Dans ces lieux sacrés vous êtes outragée ?

DIDON
Seigneur, de mon palais la porte est assiégée.

ÉNÉE
Par qui ?

DIDON
Par les Troyens.

ÉNÉE
à part.
Ah ! Prince malheureux !…
à Achate.
Achate, c’en est trop ; vous me répondrez d’eux :
Courez, et vengez-moi de leur lâche insolence.

Achate sort.

DIDON
Non, non, je leur pardonne ; oublions leur offense :
Ils suivaient un faux zèle, et, loin de vous trahir,
À vos ordres peut-être ils croyaient obéir…
Hélas ! C’est la pitié qui seule vous arrête.
Vous couriez les rejoindre et la flotte était prête…
à part.
Ô douleur ! Ô faiblesse ! Ô triste souvenir…
De mon saisissement je ne puis revenir…
à Énée.
Ma force et ma raison m’avaient abandonnée,
Des portes de la mort vous m’avez ramenée…
Élise m’a parlé, seigneur… si je l’en crois,
Mon âme sur la vôtre a repris tous ses droits…
Cher prince ! Contre vous mon cœur est sans défense ;
Dans les illusions d’une vaine espérance
Vous pouvez, d’un seul mot, sans cesse m’égarer :

Mon sort est de vous croire et de vous adorer.

ÉNÉE
Vous ne régnez que trop sur mon âme éperdue !
J’obéissais aux dieux… mais je vous ai revue ;
Mon amour à vos pleurs les a sacrifiés,
Et je suis, malgré moi, sacrilège à vos pieds…
Mais quel sera le fruit d’un excès de faiblesse ?
Les dieux triompheront, s’ils combattent sans cesse.
Maîtres de nos destins et de nos cœurs…

DIDON

l’interrompant.
J’entends,
Et ma funeste erreur a duré trop longtemps.
Je le vois, l’espérance est trop prompte à renaître…
Mes yeux s’ouvrent, seigneur, et je dois vous connaître.
D’un amour malheureux j’ai pu sentir les coups ;
Mais pouvais-je exiger qu’un guerrier tel que vous,
Qu’un héros tant de fois utile à la Phrygie,
Qui doit vaincre et régner, au péril de sa vie,
Dans la cour d’une reine abaissât son grand cœur
Aux serviles devoirs d’une amoureuse ardeur ?…
Didon, en vous aimant, sait se rendre justice.
Je ne méritais pas un si grand sacrifice.
Vos desseins par mes pleurs ne sont plus balancés :
Vos feux et vos serments par la gloire effacés…

ÉNÉE
l’interrompant.
Quoi ! Toujours ma tendresse est-elle soupçonnée ?


DIDON
Vous voulez me quitter… vous le voulez, Énée :
Je le sens, je le vois, et je ne prétends plus
Tenter auprès de vous des efforts superflus…
Mais, avant que ce jour à jamais nous sépare,
Considérez, du moins, les maux qu’il me prépare.
Iarbe… hélas ! Seigneur, combien je m’abusais !
Iarbe a su, par moi, que je vous épousais :
Il l’a cru. Les flambeaux, les chants de l’hyménée,
En ont instruit Carthage et l’Afrique indignée…
Étrangère en ces lieux, sans espoir de secours,
Je vois ce roi jaloux armé contre mes jours ;
Et vous à qui mon cœur sacrifiait sans peine,
D’un amant redoutable et l’amour et la haine,
Vous que je préférais au fils de Jupiter,
Vous dont le souvenir me sera toujours cher,
Pour prix du tendre amour dont vous goûtiez les charmes,
Vous me laissez la guerre et la honte et les larmes…
Je ne devrai qu’à vous le trépas ou les fers…
Après cela, partez ; mes ports vous sont ouverts.

ACTE IV
Scène V

Didon, Énée, Madherbal

MADHERBAL
à Didon.
Les Africains, madame, avancent dans la plaine ;
Ils ont même occupé la montagne prochaine :
Un nuage de sable, élevé jusqu’aux cieux,
Et le déclin du jour les cachent à nos yeux.
Mais, s’il en faut juger et par leurs gens de guerre,
Et par le bruit des chars qui roulent sur la terre,
Conduite par Iarbe, au sein de vos états,
Une armée innombrable accompagne ses pas.

ÉNÉE
à Didon.
Qu’entends-je ?… sur ces bords c’est moi qui les attire,
Reine, c’est donc à moi de sauver votre empire.
J’ai causé vos malheurs, et je dois les finir…
Iarbe vient à nous ; je cours le prévenir.

DIDON
Quoi ! Vous-même ? Ah ! Seigneur, que mon âme attendrie…

ÉNÉE
l’interrompant.

Eh ! Quel autre que moi doit exposer sa vie ?
Je pardonne à des rois sur le trône affermis,
La pompe qui les cache aux traits des ennemis ;
Mais moi que votre amour a sauvé du naufrage,
Moi qui trouble aujourd’hui le bonheur de Carthage,
Je défendrai vos jours, vos droits, vos Tyriens,
Dût périr avec moi jusqu’au nom des Troyens !…
à Madherbal.
Suivez-moi, Madherbal…
à Didon.
Adieu, chère princesse !
Qu’à nos malheurs communs l’univers s’intéresse ;
Et courons l’un et l’autre assurer votre état,
Vous aux pieds des autels, et moi dans le combat.

ACTE V
Scène 1

L’acte commence vers la fin de la nuit.

DIDON
Où suis-je ? Quel réveil ! Quelle alarme soudaine !
Dans l’ombre de la nuit, éperdue, incertaine,
J’adresse avec effroi mes vœux aux immortels,
La terreur m’accompagne aux pieds de leurs autels,
J’y cherche en vain la paix que leur présence inspire.
Ciel ! En ce moment même on combat, on expire ;
C’est pour moi que la guerre ensanglante ces bords.
Arrêtez, inhumains, suspendez vos transports….
Faut-il que mon amour fasse perdre la vie
À tant de malheureux qu’ici l’on sacrifie !
Je ne demande point qu’on périsse pour moi.
Hélas ! Tout me remplit de douleur et d’effroi !
Soit que pour mes sujets son âme s’intéresse,
Soit que mon amant seul occupe ma tendresse,
De ce combat affreux je sens toute l’horreur,
Et chaque trait lancé vient me percer le cœur.

ACTE V
Scène II

Didon & Élise

ÉLISE
Eh quoi, toujours livrée au feu qui vous dévore
Dans ces sombres détours vous prévenez l’aurore !
Quelle aveugle frayeur vous trouble et vous conduit ?
Venez, Reine, fuyez le silence et la nuit,
Ils redoublent l’horreur d’une âme infortunée.

DIDON
Non, c’en est fait : voici ma dernière journée.
J’ai vécu, j’ai régné, mes destins sont remplis.
Vous voulez vainement rassurer mes esprits,
Tout me nuit, tout m’afflige, et rien ne me console ;
Je frémis du passé, l’avenir me désole ;
Nos craintes, nos malheurs ne sauraient plus cesser,
L’instant qui les finit les voit recommencer.
D’un funeste soupçon justement occupée
Tantôt par un ingrat je me crois trompée,
Je l’accusais alors ; mais qu’il faut peu d’instants
Pour donner à l’amour de nouveaux sentiments !
Il n’éclate, ne plaint, n’accuse, ou rend justice
Qu’au gré des passions dont il fut le caprice.
Je ne vois plus Énée ardent à ma quitter

Aux transports les plus doux feindre de résister ;
Je ne vois qu’un amant généreux et fidèle,
Qu’un héros que la gloire auprès de moi rappelle,
Qui préfère aujourd’hui mes intérêts aux siens,
Et qui risque ses jours pour assure les miens.
C’est lui seul qu’il faut plaindre, et c’est moi qui l’accable.
Le Ciel sans mon amour lui serait favorable ;
Au destin qui l’attend j’ai voulu l’arracher :
S’il périt, c’est à moi qu’il faut le reprocher.

Non, non, ne souffrons plus qu’une tête si chère,
De nos tyrans communs éprouve la colère ;
Sauvons-le, s’il est temps, d’une injuste fureur,
Et soyons généreuse aux dépens de mon cœur.
Quittez, quittez, Enée, un séjour trop funeste…
Je vais donc renoncer au seul bien qui me reste !
Raison, tendresse, gloire, ah, c’est trop m’agiter !
Impérieux penchant dois-je encor t’écouter ?
À ton joug rigoureux devrais-je être asservie
Au milieu des horreurs qui menacent ma vie ;
Et je sens toutefois que les mêmes horreurs
Soutiennent mon amour contre tous mes malheurs.
Je me défends en vain : une erreur qui sait plaire
Reprend toujours sur nous son empire ordinaire ;
Triste effet d’un amour qui prêt à triompher
N’écoute des remords que pour les étouffer.


ÉLISE
Je sais ce qu’il faut craindre, et quoique ma confiance
S’oppose à tout moment à votre défiance,
Je ne m’aveugle point sur nos propres dangers.
Mais malgré les efforts de ces fiers étrangers
il faut tout espérer d’un cœur qui vous adore,
Et qui combat pour vous un rival qu’il abhorre :
L’amour et la valeur triomphent des hasards.
Déjà l’aube a blanchi nos tours et nos remparts,
Et le soleil caché sous ces nuages sombres
Achèvera bientôt de dissiper les ombres.
Tout est paisible encore : le calme de ces lieux
Semble nous annoncer un succès glorieux.

DIDON
Allons, c’est trop attendre ; il est temps de s’instruire…

ACTE V
Scène III

Didon, Élise & Barcé

DIDON
Ah, Barcé ! Que fait-on ? Et que viens-tu nous dire ?


BARCÉ
Dans ces lieux effrayés la paix et de retour,
Madame, à la clarté des premier feux du jour
J’ai vu de toutes parts sur nos sanglantes rives
Des Africains rompus les troupes fugitives,
Et de Pygmalion les superbes vaisseaux
Vaincus et repoussés ne couvrent plus les eaux.

DIDON
Qu’entends-je ? Quel succès ! Et puis-je enfin le croire ?
Cher amant, c’est à toi que je dois la victoire :
L’amour t’a fait combattre, il te fait triompher.
Craintes, larmes, soupçons, je dois vous étouffer.
Énée à mes regards va-t-il bientôt paraître.

BARCÉ
Madame…

DIDON
Eh bien, Barcé.

BARCÉ
Je m’alarme peut-être ;
Mais ce héros encor n’a pas frappé mes yeux,
Et même on n’entend point ces cris victorieux,
Que libre et respirant une barbare joie [1385]
Le soldat effréné jusques au Ciel envoie.
J’ai vu les Tyriens confusément épars,
S’avancer en silence au pied des remparts.

DIDON
Dieux ! Que me dites vous ? On ne voit point Énée !
Cependant il triomphe ; aveugle destinée, [1390]
Au sein de la victoire as-tu tranché ses jours ?
Ah ! Ne différons plus, suivez mes pas, j’y cours.
Mais je vous Madherbal.

ACTE V
Scène IV et dernière

Didon, Élise, Barcé & Madherbal

DIDON
Que va-t-il nous apprendre ?
À de nouveaux malheurs faut-il encore s’attendre ?
à Madherbal.
Hâtez-vous, dissipez le trouble de mon cœur,
Le Ciel a-t-il enfin épuisé sa rigueur ?

MADHERBAL
Non, non, vous triomphez, Madame, et la victoire
Vous assure le trône et vous comble de gloire.
Pendant que l’ennemi dans les bras du sommeil
Différait son attaque au lever du soleil.
Le héros des Troyens ressemble nos cohortes,
Leur parle en peu de mots, et fait ouvrir les portes.
On invoque les Dieux sans tumulte et sans bruit,
Nous marchons. Le silence et l’horreur de la nuit
Dans le cœur du soldat plein d’un noble courage
Versent la soif du sang, et l’ardeur du carnage.
Nous arrivons aux lieux où de sombres clartés
Guidaient vers l’ennemi nos pas précipités,

Aussitôt le signal vole de bouche en bouche,
On observe, en frappant, un silence farouche,
Tout périt, chaque glaive immole un Africain,
De longs ruisseaux de sang tracent notre chemin,
Le sommeil à la mort livre mille victimes,
Et le ciel, seul témoin de nos coups légitimes,
Ne retentit encore dans ces noires fureurs,
Ni des cris des mourants, ni des cris des vainqueurs.
Cependant on s’éveille, on crie, on prend les armes.
Iarbe court lui-même, au bruit de tant d’alarmes,
Il arrive, il ne voit que des gardes tremblants,
Des soldats égorgés, des feux étincelants,
Et partout, ses regards trouvent l’affreuse image
Des horreurs d’une nuit consacrée au carnage ;
À ce triste spectacle il frémit de courroux,
Et vole vers Énée, à travers mille coups.
Les combattants surpris reculant en arrière
Autour de ces rivaux forment une barrière,
ils fondent l’un sur l’autre, et bientôt leur fureur
Égale leurs efforts ainsi que leur valeur.
Mais le dieu des combats règle leur destinée ;
Iarbe enfin chancèle, et tombe au pieds d’Énée,
Il expire. Aussitôt les Africains troublés
S’échappent par la fuite à nos traits redoublés,
Et tandis qu’éclairé des raisons de l’aurore
Le soldat les renverse, et les poursuit encore,
Le vainqueur sur ses pas rassemblant les Troyens
Appelle autour de lui les chefs des Tyriens.

« Magnanimes sujets d’une illustre princesse,
Qu’Énée et les Troyens regretteront sans cesse,
Sous les lois de Didon puissiez-vous à jamais
Goûter dans ces climats une profonde paix.
J’espérais vainement de partager son trône
L’inflexible destin autrement en ordonne.
Trop heureux, quand le Ciel m’arrache à ses appas,
Qu’il m’ait permis du moins de sauver ses États,
Et que mon bras vainqueur assurant sa puissance
Lui laisse des garants de ma reconnaissance.
Adieu, plein d’un amour malheureux et constant
Je l’adore, et je cours ou la gloire m’attend. »

DIDON
Juste Ciel !


MADHERBAL
À ces mots il gagne le rivage
Et bientôt son vaisseau s’éloigne de Carthage.

DIDON
Je ne le verrai plus ! L’ai-je bien entendu ?
Quel coup de foudre, ô Ciel ! Et l’aurais-je prévu
Sur ces derniers transports je m’étais rassurée…
Quoi malgré ses serments, malgré sa foi jurée,
Sans espoir de retour il me quitte aujourd’hui,
Moi, qui mourrai plutôt que de vivre sans lui !
Et qu’ai-je fait, hélas ! Pour être ainsi trahie ?
Ai-je d’Agamemnon partagé la furie ?
Ai-je aux secours des Grecs envoyé mes vaisseaux ?

J’ai sauvé les Troyens de la fureur des eaux ;
De mes bontés sans cesse il ont reçu des marques,
J’ai préféré leur Chef aux. plus puissants monarques,
Amants, trône, remords, j’ai tout sacrifié,
Et voilà de quel prix tant d’amour est payé !
Élise, en est-ce fait ? N’est-il plus d’espérance ?
S’il voyait mes douleurs ; s’il sait que son absence…

ÉLISE
Hélas ! Que dites-vous ? Les ondes et les vents
Propices à ses vœux…

DIDON
Eh bien, je vous entends,
II n’y faut plus penser. Mais, non, je ne puis croire

Qu’Enée en me quittant, n’ai suivi que la gloire.
Ah ! J’ai dû pénétrer ses détours odieux,
Il attestait en vain son honneur et ses Dieux ;
Le cruel abusait de ma faiblesse extrême,
Et la gloire n’est point à trahir ce qu’on aime.
Non, non, des mêmes feux il n’était plus épris ;
Mais le Ciel punira tes barbares mépris.
Pourquoi te rappeler ? Fuis, cruel, fuis perfide,
Et conduis tes sujets où l’Oracle les guide ;
Au bout de l’Univers la guerre les suivra.
Tremble, ingrat ; je mourrai, mais ma haine vivra.
Puisse après mon trépas s’élever de ma cendre
Un feu qui sur la terre aille un jour se répandre,
Excités par mes vœux puissent mes successeurs
Jurer dès le berceau qu’ils seront mes vengeurs,
Et du nom des Troyens ennemis implacables,
Attaquer en tous lieux ces rivaux redoutables.
Que l’Univers en proie à ces deux nations
Soit le théâtre affreux de leurs dissensions,
Que tout serve à nourrir cette haine invincible,
Qu’elle croisse toujours jusqu’au moment terrible
Que l’une ou l’autre cède aux armes du vainqueur,
Que ses derniers efforts signalent sa fureur,

Et qu’enfin parvenue à son heure fatale,
Elle cède en tombant le monde à sa rivale.

ÉLISE
Quels barbares souhaits ! Du moins aux yeux de tous
Calmez des mouvements trop indignes de vous.

DIDON
J’en rougis. Il est temps que ma douleur finisse,
Il est temps que je fasse un entier sacrifice ;
Que je brise à jamais de funestes liens :
Le Ciel en ce moment m’en ouvre les moyens.
Témoins des vœux cruels qu’arrachent à mon âme
La fuite d’un parjure et l’excès de ma flamme,
Contre lui, justes Dieux, ne les exaucez pas.
elle se frappe.
Mourons… À cet ingrat pardonnez mon trépas.

ÉLISE
Ah Ciel !


BARCÉ
Quel desespoir !

MADHERBAL
Ô fatale tendresse !

DIDON
Vous voyez ce que peut une aveugle faiblesse,
Mes malheurs ne pouvaient finir que par ma mort.
Que n’ai-je pu, Grands Dieux, maîtresse de mon sort,
Garder jusqu’au tombeau cette paix innocente
Qui fait les vrais plaisirs d’une âme indifférente !
J’en ai goûté longtemps les tranquilles douceurs ;
Mais je sens du trépas les dernières langueurs…
Et toi, dont j’ai troublé la haute destinée,
Toi, qui ne m’entends plus, adieu, mon cher Énée,
Ne crains point ma colère, elle expire avec moi,
Et mes derniers soupirs sont encore pour toi.


**
Fin de la pièce

Didon par Andrea Sacchi,
vers 1630-1640.

*****

Élu en 1759 à l’Académie Française au fauteuil 8.

*****


« Didon, tragédie qu’il donna à l’âge de vingt-cinq ans, fit concevoir des espérances qu’il n’a pas réalisées, car une petite comédie en vers libres représentée l’année suivante (1735) et quelques opéras qui n’ont pas été joués sont les seuls ouvrages qu’il ait composés ensuite pour la scène. Reçu à l’Académie française, Lefranc, dans son discours de réception, attaqua sans aucun ménagement tous les philosophes. Cette déclaration de guerre lancée contre ceux aux suffrages desquels il devait l’honneur de siéger à l’Académie lui fut fatale : pendant deux années on lui fit expier par les plus amers chagrins sa malencontreuse attaque : ce fut contre lui comme une conspiration générale. On ne se contenta pas de faire la satire du poète, on fit encore celle de l’homme et du chrétien. On le représenta comme un hypocrite qui s’affublait du manteau de la religion dans des vues d’intérêt purement humain. Lefranc, forcé de quitter Paris où il n’osait plus se présenter nulle part, alla ensevelir ses jours au fond d’une campagne ; il tomba dans un tel état de tristesse qu’il devint fou. Il était âgé de soixante-quinze ans lorsqu’il mourut. Dans ses odes et ses poésies sacrées se trouve de l’élévation, une hardiesse souvent poétique, et quelquefois même cette chaleur qui manque dans toutes ses autres compositions. La Harpe lui a rendu justice en disant que comme poète il méritait en plus d’un genre l’estime de postérité.
(Petits Poëtes Français depuis Malherbe jusqu’à nos jours –
Par Prosper Poitevin – Tome 1 – Paris –
Chez Firmin Didot Frères, fils et Cie, Libraires –
1870)

LETTRE DU SECRÉTAIRE DE VOLTAIRE AU SECRÉTAIRE DE LEFRANC DE POMPIGNAN – 1763

LETTRE

DU SECRÉTAIRE DE M. DE VOLTAIRE

AU SECRÉTAIRE DE M. LEFRANC DE POMPIGNAN.

(1763)

Monsieur,

Vous avez écrit trois lettres à M. de Voltaire, signées Ladouz, à l’hôtel des Asturies, rue du Sépulcre. Vous lui dites dans ces trois lettres que vous avez été le secrétaire du célèbre M. Lefranc de Pompignan ; que vous n’avez plus le bonheur d’être chez lui, et qu’il vous a renvoyé parce qu’il vous soupçonnait d’avoir fourni à M. de Voltaire des mémoires contre lui.

Vous demandiez à M. de Voltaire une attestation qui détruisît cette calomnie. Il vous répondit qu’il ne vous connaissait pas, que vous ne le connaissiez pas, et qu’on ne lui avait jamais envoyé d’autres mémoires contre M. Lefranc de Pompignan que ses propres ouvrages. Il me charge, étant vieux, malade, et presque aveugle, de vous répéter la même chose de sa part.

Voici tout ce qu’il connaît de M. Lefranc de Pompignan :
1° D’assez mauvais vers ;
2° Son Discours à l’Académie dans lequel il insulte tous les gens de lettres ;
3° Un Mémoire au roi, dans lequel il dit à Sa Majesté qu’il a une belle bibliothèque à Pompignan-lez-Montauban ;
4° La description d’une belle fête qu’il donna dans Pompignan, de la procession dans laquelle il marchait derrière un jeune jésuite, accompagné des bourdons du pays, et d’un grand repas de vingt-six couverts, dont il a été parlé dans toute la province ;
5° Un beau sermon de sa composition, dans lequel il dit qu’il est avec les étoiles dans le firmament, tandis que les prédicateurs de Paris et tous les gens de lettres sont à ses pieds dans la fange.

Mon maître a appris aussi que M. Lefranc de Pompignan (quoi qu’il soit noyé) se comparait à Moïse, et que monsieur son frère l’évêque était Aaron ; il leur en fait ses compliments.

Il a entendu parler aussi d’une pastorale de monsieur l’évêque, adressée aux habitants du Puy en Velay, par Monseigneur : Cortiat, secrétaire. On lui a mandé que dans cette pastorale il est question d’Aristophane, de Diagoras, du Dictionnaire encyclopédique, de Fontenelle, de Lamotte, de Perrault, de Terrasson, de Boindin, du chancelier Bacon, de Descartes, de Malebranche, de Locke, de Newton, de Leibnitz, de Montesquieu, etc.

Nous félicitons messieurs du Puy en Velay d’avoir lu les ouvrages de tous ces messieurs : tel pasteur, telles brebis. Mais mon maître n’entre dans aucune de ces querelles scientifiques ; il cultive la terre avec bien de la peine, et laisse les grands hommes éclairer leur siècle.

Vous lui mandez que monsieur l’évêque d’Alais veut vous prendre pour secrétaire, en cas que vous ayez une attestation en bonne forme que vous n’avez point trahi les secrets de M. Lefranc de Pompignan : il vous envoie cette attestation, et il se flatte que quand vous serez à monsieur d’Alais vous ne ressemblerez pas à M. Cortiat, secrétaire.

P. S. Je vous demande pardon, monsieur ; j’oubliais, dans les ouvrages de M. Lefranc de Pompignan, la Prière du déiste, qu’il a traduite de l’anglais.

Voltaire
LETTRE
Œuvres complètes de Voltaire, Garnier, 1879, tome 25 (p. 137-139).

Relation du Voyage de M. le marquis Lefranc de Pompignan par Voltaire

Jean-Jacques Lefranc de Pompignan
(1709 à Montauban – 1784 à Pompignan)


RELATION DU VOYAGE
DE M. LE MARQUIS
LEFRANC DE POMPIGNAN
DEPUIS POMPIGNAN JUSQU’À FONTAINEBLEAU
ADRESSÉE AU PROCUREUR FISCAL DU VILLAGE DE POMPIGNAN

Vous fûtes témoin de ma gloire, mon cher ami ; vous étiez à côté de moi dans cette superbe procession, lorsque j’étais derrière un jeune jésuite. Tous les bourdons du pays se faisaient entendre, tous les paysans étaient mes gardes. Vous entendîtes ce sermon, dans lequel il est dit que j’ai la jeunesse de l’aigle, et que je suis assis près des astres, tandis que l’envie gémit sous mes pieds. Vous savez combien ce sermon me coûta de soins ; je le refis jusqu’à trois fois, à l’aide de celui qui le prononça : car on ne parvient à la postérité qu’en corrigeant ses ouvrages dans le temps présent.
Vous assistâtes à ce splendide repas de vingt-six couverts, dont il sera parlé à jamais. Vous savez que je me dérobai quelques jours après aux acclamations de la province ; je pris la poste pour la cour ; ma réputation me précédait partout. Je trouvai à Cahors mon portrait en taille-douce dans le cabaret : il y avait au bas cinq petits vers qui faisaient une belle allusion aux astres, auprès desquels je suis assis :
Lefranc plane sur l’horizon :
Le ciel en rit, l’enfer en pleure.
L’Empyrée était le beau nom
Que lui donna l’ami Piron ;
Et c’est à présent sa demeure.
Dès que j’arrivai à Limoges, je rencontrai le petit-fils de M. de Pourceaugnac ; il était instruit de ma fête ; il me dit qu’elle ressemblait parfaitement au repas bien troussé que M. son grand-père avait donné. Nous nous séparâmes à regret l’un de l’autre.
Quand j’arrivai à Orléans, je trouvai que la plupart des chanoines savaient déjà par cœur les endroits les plus remarquables de mon discours. Je me hâtai d’arriver à Fontainebleau, et j’allai le lendemain au lever du roi, accompagné de M. Fréron, que j’avais mandé exprès. Dès que le roi nous vit, il nous adressa gracieusement la parole à l’un et à l’autre. « Monsieur le marquis, me dit Sa Majesté, je sais que vous avez à Pompignan autant de réputation qu’en avait à Cahors votre grand-père le professeur. N’auriez-vous point sur vous ce beau sermon de votre façon qui a fait tant de bruit ? » J’en présentai alors des exemplaires au roi, à la reine, à M. le dauphin. Le roi se fit lire à haute voix, par son lecteur ordinaire, les endroits les plus remarquables. On voyait la joie répandue sur tous les visages ; tout le monde me regardait en rétrécissant les yeux, en retirant doucement vers les joues les deux coins de la bouche, et en mettant les mains sur les côtés, ce qui est le signe pathologique de la joie. « En vérité, dit M. le dauphin, nous n’avons en France que M. le marquis de Pompignan qui écrive de ce style.
Allez-vous souvent à l’Académie ? me dit le roi. — Non, sire, lui répondis-je. — L’Académie va donc chez vous ? » reprit le roi (c’était précisément le même discours que Louis XIV avait tenu à Despréaux). Je répondis que l’Académie n’est composée que de libertins et de gens de mauvais goût, qui rendent rarement justice au mérite. « Et vous, dit le roi à M. Fréron, n’êtes-vous pas de l’Académie ? — Pas encore », répondit M. Fréron. Il eut alors l’honneur de présenter ses feuilles à la famille royale, et je restai à causer avec le roi, « Sire, lui dis-je, vous connaissez ma bibliothèque ? — Oh tant ! dit le roi, vous m’en avez tant parlé dans un de vos beaux mémoires… »
Comme nous en étions là, le roi et moi, la reine s’approcha, et me demanda si je n’avais pas fait quelque nouveau psaume judaïque. J’eus l’honneur de lui réciter sur-le-champ le dernier que j’ai composé, dont voici la plus belle strophe :
Quand les fiers Israélites,
Des rochers de Beth-Phégor,
Dans les plaines moabites,
S’avancèrent vers Achor ;
Galgala, saisi de crainte,
Abandonna son enceinte,
Fuyant vers Samaraïm ;
Et dans leurs rocs se cachèrent
Les peuples qui trébuchèrent
De Béthel à Séboïm.

Ce ne fut qu’un cri autour de moi, et je fus reconduit avec des acclamations universelles, qui ressemblaient à celles de Nicole dans le Bourgeois gentilhomme.

Le temps et la gloire me pressent ; vous aurez le reste par la première poste.

(Œuvres complètes de Voltaire, Garnier, 1879, tome 24 (p. 461-463)).

Sur la mort de Voltaire par Lebrun-Pindare

Ponce-Denis Écouchard-Lebrun,
dit Lebrun-Pindare
(11 août 1729 – 31 août 1807)

**

O Parnasse ! frémis de douleur et d’effroi !
Pleurez, muses ! brisez vos lyres immortelles ;
Toi, dont il fatigua les cent voix et les ailes,
Dis que Voltaire est mort, pleure et repose-toi.

***

La Vie de Lebrun-Pindare

« Le Brun naquit à Paris en 1729. Ses dispositions poétiques se révélèrent de très bonne heure. Le prince de Conti, voyant qu’il s’annonçait avec éclat, voulut se l’attacher, et lui donna le titre de secrétaire de ses commandements, avec deux mille livres d’honoraires ; mais une protection qui lui fut plus utile ce fut celle de Louis Racine, qui ne lui épargna ni les avis ni les encouragements.
À vingt-six ans, Le Brun s’était déjà placé au premier rang parmi nos poètes lyriques.
L’amour le fit poète élégiaque.
Il épousa en 1760, la femme qu’il avait chanté sous le nom de Fanny. C’est dans le premier temps de cette union qu’il conçut l’idée de son poème de la Nature, poème que ses malheurs domestiques lui firent abandonner plus tard.
De maladroites attaques de Fréron forcèrent notre poète à s’essayer dans l’épigramme, où il y excella.
Une horrible banqueroute mit le comble à la misère de Le Brun, qui trouva dans M. de Vandreuil un protecteur intelligent et dévoué.
La révolution ayant éclaté, Le Brun en éprouva les principes et en embrassa les espérances. Lors de la formation de l’Institut, il fut l’un des premiers membres choisis par le directoire. Napoléon récompensa avec magnificence ses travaux et son patriotisme en lui accordant une pension de 6000 livres, dont il ne jouit pas très longtemps : il mourut pendant l’été de 1807. »
(Petits Poëtes Français depuis Malherbe jusqu’à nos jours –
Par Prosper Poitevin – Tome 1 – Paris –Chez Firmin Didot Frères, fils et Cie, Libraires – 1870)

Prophétie d’Ezéchiel (Chapitre XVI, v. 3) – JEAN-JACQUES LEFRANC DE POMPIGNAN

Jean-Jacques Lefranc de Pompignan
(1709 à Montauban – 1784 à Pompignan)

ŒUVRE DE LEFRANC DE POMPIGNAN

***

Chapitre XVI, v. 3

O femme, tu naquis d’une famille impure,
D’infidèles parents qui trahissaient mes lois.
L’art d’une habile main n’aida point la nature,
Lorsque tu vis le jour pour la première fois.

Ni les eaux, ni le sel ne t’ont purifiée ;
Ta mère avec regret te porta dans son flanc ;
On te mit sur la terre, où tu fus oubliée ;
J’approchai : tu pleurais, tu nageais dans ton sang.

J’en arrêtai le cours ; je l’essuyai moi-même ;
Mon cœur fut attendri de ta misère extrême,
Et je te dis : Vivez, vivez, trop faible enfant ;
Sous l’aile du Seigneur dont le bras vous défend,
Croissez et méritez qu’un tendre époux vous aime.

J’ai depuis ce moment veillé sur tes destins.
Objet de mes désirs, sous mes yeux élevée,
Mes regards paternels, mes soins t’ont cultivée
Comme une jeune fleur qui croît dans les jardins.

Ton corps, fortifié par les progrès de l’âge,
Atteignit ces beaux jours où ton sexe volage
De ses charmes naissants connaît trop le pouvoir.
Que les tiens étaient doux ! que j’aimais à les voir !

Nul mortel cependant ne cherchait à te plaire.
Rebut de l’univers, tu ne trouvas que moi
Qui vis avec pitié ta douleur solitaire.
Ton maître, ton seigneur se déclara pour toi :
Tu reçus mes serments, et j’acceptai ta foi.

Oh ! qu’alors avec complaisance
Je te prodiguai mes bienfaits !
Qu’avec pompe et magnificence
Je pris soin d’orner tes attraits !
J’instruisis ta faible jeunesse ;
Des gages purs de ma tendresse
Je t’embellissais chaque jour ;
Je te donnai mon héritage,
Et tu possédas sans partage
Mes richesses et mon amour.

L’éclat célèbre de tes charmes
Amena la terre à tes pieds.
À ton char, vaincus par tes armes,
De puissants rois furent liés.
Tu mis alors ta confiance
Dans les appas et la puissance
Que tu devais à ma bonté.
Tu conçus une folle joie,
Et l’orgueil dont tu fus la proie
Surpassa même ta beauté.

Cet orgueil engendra tes vices,
Il alluma tes passions,
Tu recherchas dans tes caprices
Les esclaves des nations.
Dans tes honteuses perfidies,
Sur les femmes les plus hardies
Tu l’emportas par ta noirceur ;
Et les excès les plus coupables
De tes amours abominables
N’égaleront jamais l’horreur.

Tu dressas de superbes tentes
Dans les bois et sur les hauts lieux.
Là par des fêtes éclatantes
Tu rendis hommage aux faux dieux.
Leurs autels, que tes mains ornèrent,
De mon or qu’elles profanèrent
Impunément furent couverts.
Pour leur consacrer des prémices,
Tu dépouillais mes sacrifices
Des tributs qui m’étaient offerts.

Mais d’offrandes plus criminelles
Ces premiers dons furent suivis.
Tes mains, oui, tes mains maternelles
Ont immolé tes propres fils.
Sans toi, sans pitié, sans tendresse,
De Baal sanglante prêtresse,
Tu déshonorais nos liens.
O coups réservés à tes crimes !
Ces enfants choisis pour victime,
Barbare, étaient aussi les miens.

Ma sévérité toujours lente
N’a point éveillé tes remords.
Tu quittes, transfuge insolente,
Le Dieu vivant pour des dieux morts.
Quoi donc ! oublieras-tu, perfide,
Femme ingrate, mère homicide,
Que je t’arrachai du tombeau,
Et te sauvai par ma puissance
Des opprobres de mon enfance,
Et des douleurs de ton berceau ?

Malheur à toi, qui faisais gloire
De ces attentats furieux,
Dont tu conserves la mémoire,
Dans des monuments odieux,
Sur les marbres des portiques
De tes iniquités publiques
J’ai vu les symboles impurs :
Et les nations étrangères
Ont lu dans ces vils caractères
Ta honte écrite sur tes murs.

Mais le jour luit où ma vengeance
Ne suspendra plus son transport.
Je t’abandonne à l’indigence,
À l’ignominie, à la mort.
Je susciterait, pour ta peine,
Ces femmes, objets de ta haine,
Les épouses des Philistins,
Qui moins que toi licencieuses,
De tes amours audacieuses
Rougissaient avec tes voisins.

Dans l’art de plaire et de séduire,
Tu vantais tes lâches succès.
Ton cœur, que je n’ai pu réduire,
Inventait de nouveaux excès.
Tu rassemblais les Ammonites,
Les Chaldéens, les Moabites,
Les voluptueux Syriens ;
Et toujours plus insatiable,
Tu fis un commerce effroyable
De tes plaisirs et de tes biens.

D’autres reçoivent des largesses
Pour prix de leurs égarements,
Mais toi, tu livras tes richesses
Pour récompenser les amants.
Tu laissais aux femmes vulgaires
L’honneur d’obtenir des salaires
Qui d’opprobre couvraient leur front.
Pour mieux surpasser tes rivales,
Tes tendresses plus libérales
Achetaient le crime et l’affront.

Voici donc ton arrêt, femme parjure, écoute :
Pour suivre des méchants la détestable route,
Tu quittas les sentiers que j’avais faits pour toi,
Ton audace adultère et ton idolâtrie
Ont souillé mon autel, corrompu ta patrie,
Égorgé tes enfants et renversé ma loi.

Tu vécus sans remords dans tes mœurs dépravées ;
Mes rigueurs, que ton âme a si longtemps bravées,
À tes forfaits sans nombre égaleront tes maux,
Pour épuiser sur toi les plus cruels supplices,
Tes propres alliés, tes amants, tes complices,
Deviendront mes vengeurs et seront tes bourreaux.

Les peuples apprendront cet exemple sévère.
Alors j’apaiserai ma trop juste colère,
Ta mort rendra le calme au cœur de ton époux.
Il aura satisfait sa vengeance et sa gloire,
Et tes crime éteints, ainsi que ta mémoire,
Ne seront plus l’objet de ses regards jaloux.

Tu n’as point démenti l’horreur de ta naissance ;
Tes vices ont paru dès ta plus tendre enfance ;
La fille suit les pas que la mère a tracés.
Tu fus sœurs de tes sœurs, impudiques comme elles ;
Et des femmes d’Ammon, au vrai Dieu tant rebelles,
Leurs crimes par les tien ont été surpassés.

Ton sang a réuni les plus indignes races,
Pères, mères, aïeux, qui bravaient mes menaces,
Et dont tu vois encor les durables malheurs,
Contre toi jusqu’au ciel leur voix s’élève et crie ;
Pour tout dire, en un mot, Sodome et Samarie,
Trouvent dans tes forfaits une excuse des leurs.

De Sodome si détestée
Tu n’osais proférer le nom.
Sais-tu quels fléaux l’ont jetée
Dans ce déplorable abandon ?
De l’orgueil l’insultante ivresse,
L’intempérance, la mollesse,
Le luxe et la cupidité,
Le dur mépris qu’à l’indulgence
Oppose l’altière opulence
Qu’accompagne l’oisiveté.

Triste esclave des mêmes vices,
Tu connais d’autres attentats,
Des cruautés, des injustices
Que Sodome ne connut pas.
Et toutefois je l’ai détruite ;
Comme elle tu seras réduite
Aux dernières calamités.
C’est toi qui m’outrages, me blesses ;
Tu n’as pas gardé tes promesses,
Et j’ai rompu tous nos traités.

Mais que dis-je ! Un sentiment tendre
Me parle encor en ta faveur.
Ah ! que ne dois-tu pas attendre
De la pitié d’un Dieu sauveur !
Dans leurs demeures fortunées
Tes sœurs, tes filles ramenées
Couleront des jours triomphants.
Je te rendrai ma confiance,
Et dans ma nouvelle alliance,
Vous serez toutes mes enfants.

(Petits Poëtes Français depuis Malherbe jusqu’à nos jours –
Par Prosper Poitevin – Tome 1 – Paris –
Chez Firmin Didot Frères, fils et Cie, Libraires –
1870)






ODE VII DE JEAN-JACQUES LEFRANC DE POMPIGNAN – À Louis Racine, sur la mort de son fils

Jean-Jacques Lefranc de Pompignan
(1709 à Montauban – 1784 à Pompignan)


ŒUVRE DE LEFRANC DE POMPIGNAN

***

Il n’est donc plus, et sa tendresse
Aux derniers jours de ta vieillesse
N’aidera point tes faibles pas !
Ami, ses vertus, ni les tiennes,
Ni ses mœurs douces et chrétiennes,
N’ont pu le sauver du trépas.

Cet objet des vœux les plus tendres
N’ira point déposer tes cendres
Sous ce marbre rongé des ans,
Où son aïeul et ton modèle
Attend la dépouille mortelle
De l’héritier de ses talents.

Loin de tes yeux, loin de sa mère,
Au sein d’une plage étrangère,
Son corps est le jouet des flots ;
Mais son âme du Ciel chérie,
N’en doute point, dans sa patrie
Jouit d’un éternel repos.

Quand l’infortune suit tes traces,
Autant que mes propres disgrâces
Mon amitié sent tes malheurs.
Mais que pourrait son assistance ?
Dieu te donnera la constance.
Tu n’auras de moi que des pleurs.

Tu sais trop qu’un chrétien fidèle,
Du sang et de la chair rebelle
Brave en héros l’assaut cruel.
Il étouffe, leur triste guerre,
Et tout ce qu’il perd sur la terre,
Il le regagne pour le Ciel.

Mais vous, dont l’orgueilleuse vie,
De l’humaine philosophie
Tire sa force et son secours :
Si dans ce monde périssable
Un revers soudain vous accable,
Parlez, quel est votre recours ?

Qui vous soutiendra dans vos pertes?
Quelles ressources sont offertes
À votre audace de géant ?
Point d’avenir qui vous console ;
Un système impie et frivole,
Et l’espérance du néant.

Croyons, c’est là notre partage.
Que la foi dissipe ou soulage
Nos chagrins, nos ennuis mortels ;
Et n’attendons dans cette vie
Qu’une fin qui sera suivie
De biens ou de maux éternels.

*****

Élu en 1759 à l’Académie Française au fauteuil 8.

*****


« Didon, tragédie qu’il donna à l’âge de vingt-cinq ans, fit concevoir des espérances qu’il n’a pas réalisées, car une petite comédie en vers libres représentée l’année suivante (1735) et quelques opéras qui n’ont pas été joués sont les seuls ouvrages qu’il ait composés ensuite pour la scène. Reçu à l’Académie française, Lefranc, dans son discours de réception, attaqua sans aucun ménagement tous les philosophes. Cette déclaration de guerre lancée contre ceux aux suffrages desquels il devait l’honneur de siéger à l’Académie lui fut fatale : pendant deux années on lui fit expier par les plus amers chagrins sa malencontreuse attaque : ce fut contre lui comme une conspiration générale. On ne se contenta pas de faire la satire du poète, on fit encore celle de l’homme et du chrétien. On le représenta comme un hypocrite qui s’affublait du manteau de la religion dans des vues d’intérêt purement humain. Lefranc, forcé de quitter Paris où il n’osait plus se présenter nulle part, alla ensevelir ses jours au fond d’une campagne ; il tomba dans un tel état de tristesse qu’il devint fou. Il était âgé de soixante-quinze ans lorsqu’il mourut. Dans ses odes et ses poésies sacrées se trouve de l’élévation, une hardiesse souvent poétique, et quelquefois même cette chaleur qui manque dans toutes ses autres compositions. La Harpe lui a rendu justice en disant que comme poète il méritait en plus d’un genre l’estime de postérité.
(Petits Poëtes Français depuis Malherbe jusqu’à nos jours –
Par Prosper Poitevin – Tome 1 – Paris –
Chez Firmin Didot Frères, fils et Cie, Libraires –
1870)


Ode III de Jean-Jacques Lefranc de Pompignan – L’autre jour sans inquiétude

Jean-Jacques Lefranc de Pompignan
(1709 à Montauban – 1784 à Pompignan)

ŒUVRE DE LEFRANC DE POMPIGNAN

****

L’autre jour sans inquiétude
Respirant la fraîcheur de l’air,
J’errais dans une solitude
Sur le rivage de la mer.

J’aperçus de loin des statues,
De vieux débris d’arcs triomphaux,
Et des colonnes abattues ;
J’approchai : je vis des tombeaux.

C’était d’abord le mausolée
D’un de ces conquérants vantés,
Par qui la terre désolée
Vit détruire champs et cités.

On y voyait trente batailles,
Des rois, des peuples mis aux fers,
Des triomphes, des funérailles,
Et les tribus de l’univers.

Au pied de deux cyprès antiques,
Un monument plus gracieux,
Par ses ornements symboliques,
Attirait l’œil du curieux.

C’était la tombe d’un poète
Admiré dans le monde entier.
Le luth, la lyre et la trompette
Pendaient aux branches d’un laurier.

Tout auprès en humble posture
Un pécheur était enterré ;
Un filet pour toute parure
Couvrait son cercueil délabré.

Ah ! dis-je, quel art déplorable !
Cet objet aux passants offert
Leur apprend que ce misérable
A moins vécu qu’il n’a souffert.

Et pourquoi ? reprit en colère
Un voyageur qui m’entendit.
La pêche avait l’art de lui plaire :
C’était son métier, il le fit.

Tu vois par là ce que nous sommes ;
Le poète fait des chansons,
Le guerrier massacre des hommes,
Et le pêcheur prend des poissons.

Élu en 1759 à l’Académie Française au fauteuil 8.

*****


« Didon, tragédie qu’il donna à l’âge de vingt-cinq ans, fit concevoir des espérances qu’il n’a pas réalisées, car une petite comédie en vers libres représentée l’année suivante (1735) et quelques opéras qui n’ont pas été joués sont les seuls ouvrages qu’il ait composés ensuite pour la scène. Reçu à l’Académie française, Lefranc, dans son discours de réception, attaqua sans aucun ménagement tous les philosophes. Cette déclaration de guerre lancée contre ceux aux suffrages desquels il devait l’honneur de siéger à l’Académie lui fut fatale : pendant deux années on lui fit expier par les plus amers chagrins sa malencontreuse attaque : ce fut contre lui comme une conspiration générale. On ne se contenta pas de faire la satire du poète, on fit encore celle de l’homme et du chrétien. On le représenta comme un hypocrite qui s’affublait du manteau de la religion dans des vues d’intérêt purement humain. Lefranc, forcé de quitter Paris où il n’osait plus se présenter nulle part, alla ensevelir ses jours au fond d’une campagne ; il tomba dans un tel état de tristesse qu’il devint fou. Il était âgé de soixante-quinze ans lorsqu’il mourut. Dans ses odes et ses poésies sacrées se trouve de l’élévation, une hardiesse souvent poétique, et quelquefois même cette chaleur qui manque dans toutes ses autres compositions. La Harpe lui a rendu justice en disant que comme poète il méritait en plus d’un genre l’estime de postérité.
(Petits Poëtes Français depuis Malherbe jusqu’à nos jours –
Par Prosper Poitevin – Tome 1 – Paris –
Chez Firmin Didot Frères, fils et Cie, Libraires –
1870)

Œuvre de Jean-Jacques Lefranc de Pompignan

Jean-Jacques Lefranc de Pompignan
(1709 à Montauban – 1784 à Pompignan)

OEUVRE

THÉÂTRE

DIDON
Pièce en cinq actes


POÈMES

Les Larmes de pénitence – Ode
« Grâce, grâce, suspends l’arrêt de tes vengeances… »

Ode
« Captifs chez un peuple inhumain… »

Ode
À la mort de Jean-Baptiste Rousseau

Portrait de Jean-Baptiste Rousseau par Nicolas de Largillière



Ode III
« L’autre jour sans inquiétude… »

ODE VII – À Louis Racine, sur la mort de son fils
« Il n’est donc plus… »


Prophétie d’Ezéchiel
(Chapitre XVI, v. 3)
O femme, tu naquis d’une famille impure…

****

VOLTAIRE

« RELATION DU VOYAGE
DE M. LE MARQUIS
LEFRANC DE POMPIGNAN
DEPUIS POMPIGNAN JUSQU’À FONTAINEBLEAU
ADRESSÉE AU PROCUREUR FISCAL DU VILLAGE DE POMPIGNAN »

*
LETTRE DU SECRÉTAIRE DE VOLTAIRE
AU SECRÉTAIRE DE LEFRANC DE POMPIGNAN – 1763

****

Élu en 1759 à l’Académie Française au fauteuil 8.

*****


« Didon, tragédie qu’il donna à l’âge de vingt-cinq ans, fit concevoir des espérances qu’il n’a pas réalisées, car une petite comédie en vers libres représentée l’année suivante (1735) et quelques opéras qui n’ont pas été joués sont les seuls ouvrages qu’il ait composés ensuite pour la scène. Reçu à l’Académie française, Lefranc, dans son discours de réception, attaqua sans aucun ménagement tous les philosophes. Cette déclaration de guerre lancée contre ceux aux suffrages desquels il devait l’honneur de siéger à l’Académie lui fut fatale : pendant deux années on lui fit expier par les plus amers chagrins sa malencontreuse attaque : ce fut contre lui comme une conspiration générale. On ne se contenta pas de faire la satire du poète, on fit encore celle de l’homme et du chrétien. On le représenta comme un hypocrite qui s’affublait du manteau de la religion dans des vues d’intérêt purement humain. Lefranc, forcé de quitter Paris où il n’osait plus se présenter nulle part, alla ensevelir ses jours au fond d’une campagne ; il tomba dans un tel état de tristesse qu’il devint fou. Il était âgé de soixante-quinze ans lorsqu’il mourut. Dans ses odes et ses poésies sacrées se trouve de l’élévation, une hardiesse souvent poétique, et quelquefois même cette chaleur qui manque dans toutes ses autres compositions. La Harpe lui a rendu justice en disant que comme poète il méritait en plus d’un genre l’estime de postérité.
(Petits Poëtes Français depuis Malherbe jusqu’à nos jours –
Par Prosper Poitevin – Tome 1 – Paris –
Chez Firmin Didot Frères, fils et Cie, Libraires –
1870)

Les Larmes de pénitence – Ode de Jean-Jacques Lefranc de Pompignan

Jean-Jacques Lefranc de Pompignan
(1709 à Montauban – 1784 à Pompignan)

ŒUVRE DE LEFRANC DE POMPIGNAN

***

Grâce, grâce, suspends l’arrêt de tes vengeances,
Et détourne un moment tes regards irrités.
J’ai péché, mais je pleure : oppose mes offenses,
Oppose à leur grandeur celle de tes bontés.

Je sais tous mes forfaits, j’en connais l’étendue :
En tous lieux, à toute heure ils parlent comme moi ;
Par tant d’accusateurs mon âme confondue
Ne prétend pas contre eux disputer devant toi.

Tu m’avais par la main conduit dès ma naissance ;
Sur ma faiblesse en vain je voudrais m’excuser :
Tu m’avais fait, Seigneur, goûter ta connaissance
Mais, hélas ! de tes dons je n’ai fait qu’abuser.

De tant d’iniquités la foule m’environne ;
Fils ingrat, cœur perfide, en proie à mes remords,
La terreur me saisit ; je frémis, je frissonne ;
Pâle et les yeux éteints, je descends chez les morts.

Ma voix sort du tombeau ; c’est du fond de l’abîme
Que j’élève vers toi mes douloureux accents :
Fais monter jusqu’aux pieds de ton trône sublime
Cette mourante voix et ces cris languissants.

O mon Dieu… Quoi ! ce nom, je le prononce encore ?
Non, non, je t’ai perdu, j’ai cessé de t’aimer,
O juge qu’en tremblant je supplie et j’adore !
Grand Dieu, d’un nom plus doux j’ose le nommer.

Dans le gémissement, l’amertume et les larmes,
Je repasse des jours perdus dans les plaisirs ;
Et voilà tout le fruit de ces jours pleins de charmes :
Un souvenir affreux, la honte et les soupirs.

Ces soupirs devant toi sont ma seule défense :
Par eux un criminel espère t’attendrir ;
N’as-tu pas en effet un trésor de clémence ?
Dieu de miséricorde, il est temps de l’ouvrir.

Où fuir, où me cacher, tremblante créature,
Si tu viens en courroux pour compter avec moi ?
Que dis-je ? Être infini, ta grandeur me rassure,
Trop heureux de n’avoir qu’à compter qu’avec toi !

Près d’une majesté si terrible et si sainte,
Que suis-je ? Un vil roseau : voudrais tu le briser ?
Hélas ! si du flambeau la clarté s’est éteinte,
La mèche fume encore, voudrais tu l’écraser ?

Que l’homme soit pour l’homme un juge inexorable ;
Où l’esclave aurait-il appris à pardonner ?
C’est la gloire du maître : absoudre le coupable
N’appartient qu’à celui qui peut le condamner.

Tu le peux ; mais souvent tu veux qu’il te désarme ;
Il te fait violence ; il devient ton vainqueur.
Le combat n’est pas long : il ne faut qu’une larme :
Que de crimes efface une larme du cœur !

Jamais de toi, Grand Dieu, tu nous l’as dit toi-même,
Un cœur humble et contrit ne sera méprisé.
Voilà le mien : regarde, et reconnais qu’il t’aime ;
Il est digne de toi : la douleur l’a brisé.

Si tu le ranimais de sa première flamme,
Qu’il reprendrait bientôt sa joie et sa vigueur !
Mais non, fais plus pour moi : renouvelle mon âme,
Et daigne dans mon sein créer un nouveau cœur.

De mes forfaits alors je te ferai justice,
Et ma reconnaissance armera ma rigueur.
Tu peux me confier le soin de mon supplice :
Je serai contre moi mon juge et mon vengeur.

Le châtiment au crime est toujours nécessaire ;
Ma grâce est à ce prix, il faut la mériter.
Je te dois, je le sais, je te veux satisfaire :
Donne moi seulement le temps de m’acquitter.

Ah ! plus heureux celui que tu frappes en père !
Il connaît ton amour par ta sévérité.
Ici bas, quels que soient les coups de ta colère,
L’enfant que tu punis n’est pas déshérité.

Coupe, brûle ce corps, prends pitié de mon âme ;
Frappe, fais moi payer tout ce que je te dois.
Arme toi, dans le temps, du fer et de la flamme,
Mais dans l’éternité, Seigneur, épargne moi.

Quand j’aurais à tes lois obéi dès l’enfance,
Criminel en naissant, je ne dois que pleurer.
Pour retourner à toi la route est la souffrance :
Loi triste, route affreuse… entrons sans murmurer.

De la main de ton fils je reçois le calice ;
Mais je frémis, je sens ma main prête à trembler.
De ce trouble honteux mon cœur est-il complice ?
Suis-je criminel ? Voudrais je reculer ?

(Petits Poëtes Français depuis Malherbe jusqu’à nos jours – Par Prosper Poitevin – Tome 1 – Paris – Chez Firmin Didot Frères, fils et Cie, Libraires – 1870)

Élu en 1759 à l’Académie Française au fauteuil 8.

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« Didon, tragédie qu’il donna à l’âge de vingt-cinq ans, fit concevoir des espérances qu’il n’a pas réalisées, car une petite comédie en vers libres représentée l’année suivante (1735) et quelques opéras qui n’ont pas été joués sont les seuls ouvrages qu’il ait composés ensuite pour la scène. Reçu à l’Académie française, Lefranc, dans son discours de réception, attaqua sans aucun ménagement tous les philosophes. Cette déclaration de guerre lancée contre ceux aux suffrages desquels il devait l’honneur de siéger à l’Académie lui fut fatale : pendant deux années on lui fit expier par les plus amers chagrins sa malencontreuse attaque : ce fut contre lui comme une conspiration générale. On ne se contenta pas de faire la satire du poète, on fit encore celle de l’homme et du chrétien. On le représenta comme un hypocrite qui s’affublait du manteau de la religion dans des vues d’intérêt purement humain. Lefranc, forcé de quitter Paris où il n’osait plus se présenter nulle part, alla ensevelir ses jours au fond d’une campagne ; il tomba dans un tel état de tristesse qu’il devint fou. Il était âgé de soixante-quinze ans lorsqu’il mourut. Dans ses odes et ses poésies sacrées se trouve de l’élévation, une hardiesse souvent poétique, et quelquefois même cette chaleur qui manque dans toutes ses autres compositions. La Harpe lui a rendu justice en disant que comme poète il méritait en plus d’un genre l’estime de postérité.
(Petits Poëtes Français depuis Malherbe jusqu’à nos jours –
Par Prosper Poitevin – Tome 1 – Paris –
Chez Firmin Didot Frères, fils et Cie, Libraires –
1870)



Ode (« Captifs chez un peuple inhumain… ») de Jean-Jacques Lefranc de Pompignan

Jean-Jacques Lefranc de Pompignan
(1709 à Montauban – 1784 à Pompignan)

ŒUVRE DE LEFRANC DE POMPIGNAN

Super flumina Babylonis, etc.
Psaume CXXXVI

Captifs chez un peuple inhumain,
Nous arrosions de pleurs les rives étrangères,
Et le souvenir du Jourdain,
À l’aspect de l’Euphrate, augmentait nos misères.

Aux arbres qui couvraient les eaux
Nos lyres tristement demeuraient suspendues,
Tandis que nos maîtres nouveaux
Fatiguaient de leurs cris nos tribus éperdues.

Chantes, nous disaient ces tyrans,
Les hymnes préparés pour vos fêtes publiques,
Chantez, et que vos conquérants
Admirent de Sion les sublimes cantiques.

Ah ! Dans ces climats odieux,
Arbitre des humains, peut-on chanter ta gloire !
Peut-on, dans ces funestes lieux
Des beaux jours de Sion célébrer la mémoire !

De nos aïeux sacré berceau,
Sainte Jérusalem, si jamais je t’oublie,
Si tu n’es jusqu’au tombeau
L’objet de mes désirs, et l’espoir de ma vie :

Rebelle aux efforts de mes doigts,
Que ma lyre se taise entre mes mains glacées !
Et que l’organe de ma voix
Ne prête plus de son à mes tristes pensées !

Rappelle toi ce jour affreux,
Seigneur, où d’Esaü la race criminelle
Contre ses frères malheureux
Animait du vainqueur la vengeance cruelle,

Egorgez ces peuples épars,
Consommez, criaient ils, les vengeances divines ;
Brûlez, abattez ces remparts,
Et de leurs fondements dispersez les ruines.

Malheur à tes peuples pervers,
Reine des nations, fille de Babylone ;
La foudre gronde dans les airs,
Le Seigneur n’est pas loin ; tremble, descends du trône.

Puissent tes palais embrasés
Eclairer de tes rois les tristes funérailles !
Et que sur la pierre, écrasés,
Tes enfants de leur sang arrosent les murailles !

(Petits Poëtes Français depuis Malherbe jusqu’à nos jours – Par Prosper Poitevin – Tome 1 – Paris – Chez Firmin Didot Frères, fils et Cie, Libraires – 1870)

Élu en 1759 à l’Académie Française au fauteuil 8.

*****


« Didon, tragédie qu’il donna à l’âge de vingt-cinq ans, fit concevoir des espérances qu’il n’a pas réalisées, car une petite comédie en vers libres représentée l’année suivante (1735) et quelques opéras qui n’ont pas été joués sont les seuls ouvrages qu’il ait composés ensuite pour la scène. Reçu à l’Académie française, Lefranc, dans son discours de réception, attaqua sans aucun ménagement tous les philosophes. Cette déclaration de guerre lancée contre ceux aux suffrages desquels il devait l’honneur de siéger à l’Académie lui fut fatale : pendant deux années on lui fit expier par les plus amers chagrins sa malencontreuse attaque : ce fut contre lui comme une conspiration générale. On ne se contenta pas de faire la satire du poète, on fit encore celle de l’homme et du chrétien. On le représenta comme un hypocrite qui s’affublait du manteau de la religion dans des vues d’intérêt purement humain. Lefranc, forcé de quitter Paris où il n’osait plus se présenter nulle part, alla ensevelir ses jours au fond d’une campagne ; il tomba dans un tel état de tristesse qu’il devint fou. Il était âgé de soixante-quinze ans lorsqu’il mourut. Dans ses odes et ses poésies sacrées se trouve de l’élévation, une hardiesse souvent poétique, et quelquefois même cette chaleur qui manque dans toutes ses autres compositions. La Harpe lui a rendu justice en disant que comme poète il méritait en plus d’un genre l’estime de postérité.
(Petits Poëtes Français depuis Malherbe jusqu’à nos jours –
Par Prosper Poitevin – Tome 1 – Paris –
Chez Firmin Didot Frères, fils et Cie, Libraires –
1870)