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Œuvre de ANTONIO NOBRE OBRA






António Nobre
 Porto 1867-Porto 1900




 

L’Œuvre de António Nobre

obra de 
 
António Nobre

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*********

O teu retrato
TON PORTRAIT

Deus fez a noite com o teu olhar,
Dieu a fait la nuit avec tes yeux,
 
Deus fez as ondas com os teus cabelos;
Dieu a fait les vagues avec tes cheveux ;

**

Virgens que passais
Vierges qui passaient

Virgens
Vierges
 que passais, ao Sol-poente,
qui passaient au soleil levant,
Pelas estradas ermas, a cantar!
Sur les routes désolées, en chantant !

**

Citações
Citations

***

LES FORBANS DE LA NUIT (Dassin) LA FUITE INFERNALE

Jules DASSIN
LES FORBANS DE LA NUIT
Night and the City
1950

LA FUITE INFERNALE

LES FORBANS DE LA NUIT Night and The City Jules Dassin Artgitato

Les Forbans de la nuit est une œuvre sur la fuite. « Qui fuis-tu ? » demande l’héroïne. Harry pense pourtant fuir pour sortir du pétrin dans lequel il s’enfonce un peu plus. « Tu ne peux pas passer ta vie à fuir » languit-elle. Mais depuis longtemps ils ne font plus de projets à deux. Il est déjà trop loin. Aux confins de la vie, à la frontière des turpitudes et de la mort. Il est là, sorte de Chaplin perdu dans les histoires nauséabondes, entre les deux rives, près du précipice.

Et quand Harry ne fuit plus, c’est qu’il est traqué, c’est qu’il se terre, ou qu’il est mort.

LES TEMPS ONT CHANGE
La fuite comme cette course vers la modernité que regarde Jules Dassin. Dans la ville, le spectacle de lutte en est l’illustration. Le fils Kristo (Herbert Lom) adepte d’une lutte revisitée et grand spectacle, la lutte moderne, celle qui l’oppose à son père, le grand Gregorius (Stanilaus Zbyszko), chantre de la beauté et de la grandeur de l’éternelle lutte classique gréco-romaine, celle que l’on pratique à Athènes.  « Comprends, dit le fils, que les temps ont changé. » A cela son père répond qu’ « on n’oublie pas la noble lutte. »

Harry est un homme mort de s’être brûlé les ailes dans sa courses effrénées. « Un homme mort » comme lui annonce son boss, Phil Nosseross (Francis L. Sullivan), dans le cabaret, dans un dernier coup de cymbales. Mort comme dans la descente de l’escalier qui suit et qui ouvre sur la rue et sur la voiture qui le frôle.

JE NE POUVAIS PAS SUIVRE
Sa compagne l’air hagard le suis des yeux et tente de le comprendre. Mais elle avouera : « je ne pouvais pas suivre. » Harry est l’homme des mauvais choix. Il prend toujours la mauvaise solution. Et il glisse peu à peu dans de terribles sables mouvants.

Les pirates qui opèrent sous nos yeux, roulent sur les vagues londoniennes des tripots et des cloaques interlopes de la banlieue. Tout est bon pour quelques billets, pour quelques pounds. Ils courent, fuient et mentent. La bonne affaire est pour maintenant. Night and the City, le titre original, marque bien la séparation entre les deux planètes, la Nuit, où les forbans fourbissent leurs armes et la City, la lumière et la respectabilité.

L’ENFER AUTOUR DANSE
La nuit est l’acteur principal du film de Jules Dassin. « Mais voici dans l’ombre  Qu’une ronde sombre  Se fait, L’enfer autour danse, Tous dans un silence Parfait. » (La Nuit, Alfred de Musset, Poésies posthumes) C’est l’enfer qui remplit les yeux d’Harry qui court sans voir que la seule pépite qui brille encore dans son quartier, Marie, Gene Tierney, est à ses côtés. Impassible Mary. Quasi biblique. Mary est une sainte, qui, à chaque fois renouvelle son attente. Elle a connu Harry autrefois bien différent. Mais Harry ne change plus. Elle qui a entendu ses plans et ses éclairs de génie « mille fois ».

HOW MUCH ?
Mais Mary espère encore et toujours d’un avenir à l’odeur de passé, Mary espère toujours au mariage. Elle pense pouvoir le sauver, mais, trop lourd de toutes ses fautes, ne pourra l’empêcher de rejoindre les abîmes.

Harry Fabian est un de ces petits forbans à l’imagination féconde et destructrice. Tous les plans sont plus troués que les précédents. La rencontre avec une ancienne légende de la lutte gréco-romaine est l’ultime plan qui devrait le mettre enfin dans la lumière, lui, le petit escroc sans envergure et décrédibilisé aux yeux de tous. How much ? La seule question qui vaille la peine pour Harry.

Jules Dassin joue sur le contraste de la ville où les gens vont à leurs occupations et de sa banlieue où les truands règlent leurs derniers comptes, de ses lumières et de ses ombres, de cette course effrénée à la mort pour une histoire de quelques billets. Et ce contraste entraîne le mouvement infini. Les pauses n’existent pas.

UNE NUIT DANS LA VILLE
La musique du générique de langoureuse devient calme. La nuit est là qui s’est faite avec quelques lumières éparses qui se mirent dans la Tamise. La musique se bloque sur une note pour devenir tranquillement inquiétante. Une voix claire, calme annonce : « une nuit dans une ville. Cette nuit, l’autre nuit, n’importe quelle nuit. La ville, Londres. » La musique devient stridente et extrêmement rapide comme une course poursuite. Un homme est seul dans la nuit, dans la ville, sur une place immense…

TU POUVAIS TOUT REUSSIR
…C’est Harry. La course qu’il commence finira par sa mort. Les rues se font plus étroites. Harry prend le temps, toutefois, de ramasser la fleur tombée de sa boutonnière. C’est un professionnel. La manière de remettre son costume avant de rentrer chez Marie le confirme.

Le sac à main qui s’offre sur la table de chevet devient une évidence. Surpris par Marie, Harry ne se dégonfle pas ; « je cherchais une cigarette. » Marie n’est pas dupe. Elle passe l’éponge. Elle seule voit quelque chose en lui. « Tu pouvais tout réussir. » Mais Harry s’est perdu.

UNE OCCASION UNIQUE !
Pour Harry, tout est « une occasion unique ! » Harry pense toujours à la dernière affaire. Après les bons paris, l’association juteuse dans un cynodrome. La dernière et tout redeviendra comma avant. Il s’occupera de Marie. Il sera dans le droit chemin. Enfin. C’est sans oublier ce qu’Aristote disait déjà dans l’Ethique à Nicomaque : « Les hommes s’imaginent qu’il est en leur pouvoir d’agir injustement, et que par suite il est facile d’être juste. Mais cela n’est pas exact …Il y a des êtres qui sont incapables de tirer profit d’aucune portion de ces biens, ce sont ceux qui sont irrémédiablement vicieux et à qui tout est nuisible. » (Trad. J. Tricot, V-13, Ed. J. Vrin) Harry est un de ceux-là. Tout ce qu’il touche se transforme en rien. Mais il y croit. Toujours.

JE VEUX ÊTRE QUELQU’UN
Il veut réellement réussir. Il le répète à l’envi : « je veux être quelqu’un. » Il veut montrer à tous que lui aussi peut être reconnu, apprécié, respecté.

« La ronde contente, En ris éclatante, Le prend ; Tout mort sans rancune Trouve au clair de lune Son rang. » (La Nuit, Alfred de Musset, Poésies posthumes)

Harry est pris dans sa ronde. Son rire éclatant d’hyène s’est éteint dans la nuit. Là, sur les quais de la Tamise. Lui aussi a retrouvé son rang. Celui du forban malheureux pour avoir trop voulu la lune et avoir trop cru en sa chance.

POUR LA PREMIERE FOIS, J’AI UN PLAN SANS FAILLE
Jusqu’à la fin, Harry croira à son étoile. « Harry Fabian n’a pas dit son dernier mot. » Il veut se donner afin que Mary puisse récupérer la rançon de 1000 livres. Il jouera jusqu’à la fin avec son âme et les sentiments de Mary. « Dis-lui où je suis, tu auras 1000 livres. Il faut bien que quelqu’un les touche. Pour la première fois, j’ai un plan sans faille

Mary sait alors qu’Harry est définitivement perdu. A jamais. Harry est mort Déjà !

Le « Reviens » de Mary n’y fera rien. L’aube se lève. Le jour enfin. La ville a perdu Harry qui désormais flotte dans la Tamise.

« Tout mort sans rancune Trouve au clair de lune Son rang. »

Jacky Lavauzelle

Les personnages
Harry Fabian (Richard Widmark) Mary Bristol (Gene Tierney) Helen Mosseross (Googie Withers)  Adam Dunne (Hugh Marlowe)  Phil Nosseross (Francis L. Sullivan) Kristo (Herbert Lom) Gregorius (Stanilaus Zbyszko) L’étrangleur (Mike Mazurki) Molly (Ada Reeve)

STALKER de Tarkovski : L’ULTIME ESPOIR

 

Andreï TARKOSVI
Андрей Арсеньевич Тарковский

STALKER
Сталкер
1979

L’ULTIME ESPOIR

stalker Tarkoski artgitato

Des barbelés.
LA PARTIE VEGETATIVE
Des militaires. Les murs noirs de champignons. Et l’eau croupie, souillée stagne autant dehors que dedans, autant sur le sol que dans les êtres.
Une partie végétative des âmes.
Le temps est en suspens et les êtres dorment. Les yeux ouverts. Les hommes sont fatigués et dorment dans de grands lits humides. Seuls, les objets bougent et tremblent. Les objets sont animés. Ils ont une direction. Suivre la table. Tomber et se casser.

POUR L’ESPOIR QUI RESTE

Les gens s’enfoncent dans la pesanteur du réel sinistre.
Nulle légèreté et nulle évasion. Il n’y a plus d’espoir. « Il ne leur reste plus aucun espoir. »
La terre est dévastée. Il n’y a plus rien sur terre. Que de la misère et de la peine. Partout ? Non, un lieu résiste encore. Différent.
« C’est l’unique endroit où l’on peut venir lorsqu’il n’y a plus rien à espérer. »

VOTRE SOUHAIT LE PLUS CHER SERA EXAUCE !

Pensez à un lieu où « votre souhait le plus cher sera exaucé ». Une sorte de lampe d’Aladin à un coup. Un souhait, pas deux.
Il exige le « souhait le plus sincère. » Le plus vrai. Mais un souhait que l’on a réfléchi et pensé. Pour y arriver, un passeur est nécessaire. Il est celui qui guide. Il est le moyen.
C’est le Stalker.

J’EN PLEURE DE BONHEUR DE LES AIDER !
Il est celui qui guide. Qui va jusqu’à la porte mais qui ne rentre pas. Il est le vecteur. Il est « désintéressé ». Son seul bonheur est de donner du bonheur. De remplir les existences des autres, même si la sienne tombe en lambeau. « Je ne sais rien faire dans ce monde et je ne puis rien faire. Je n’ai rien pu donner à ma femme. Je n’ai pas d’amis et je ne puis en avoir. » Il n’a rien et ne possède rien. Il n’a qu’une chose : son métier de passeur. « Je conduis ici des gens comme moi, des malheureux. .J’en pleure de bonheur, de les aider ! »    

L’ABÎME COSMIQUE
Une Zone existe. Différente de tout ce qui existe. Dans un univers glaude et sordide, noir et suintant la putréfaction. Les êtres sont las et tristes. Abattus. Au milieu de ce marasme et cette déchéance, une chose différente. Une interrogation. L’homme n’en est peut-être pas la cause. Mais peut-être quand même. « Qu’est-ce que c’était ? La chute d’un météorite ? La visite des habitants de l’abîme cosmique ? Ça ou autre chose dans notre pays s’était produit, le miracle des miracles : la ZONE. On y envoya des troupes, elles ne revinrent pas. On encercla la Zone de cordons de police. Et on fit bien. Enfin, je n’en sais rien» souligne un prix Nobel dans un article paru sur la RAI.

UN ULCERE POUR N’IMPORTE QUELLE FRIPOUILLE
S’agit-il d’un Paradis ou d’un « ulcère pour n’importe quelle fripouille ? »
La question que pose le Stalker est la suivante : faut-il ou non la conserver ?
Cela peut rendre meilleur ou pire.
C’est selon ce que l’on fera dans la Zone. Faut-il la préserver, comme le souhaite notre passeur, notre Stalker, ou l’anéantir comme le veut, un instant, le Professeur ; ce dernier  l’affirme : « ce lieu n’apportera le bonheur à personne. Et si cet engin tombe entre de mauvaises mains…»

UN ÂMÔMETRE POUR ETUDIER L’ÂME
La Zone peut nous permettre de devenir meilleur ou pire. C’est selon. C’est selon l’âme qui recherche. Pour le savoir, le Stalker a un don. Il plonge dans les yeux des « clients ». Mais comme le dit un instant, sous forme de boutade, l’écrivain au professeur, ne faudrait-il pas « un appareil pour étudier l’âme, un « âmomètre » ! »

Ce n’est pas le lieu qui pose problème mais l’homme.
Sa puissance de destruction et d’anéantissement. Son souhait de vouloir pour enlever aux autres. Vouloir, c’est se projeter dans l’avenir. Et c’est à ce moment que l’homme est dangereux. Car, comme le dit notre Stalker, «quand l’homme pense à son passé, il devient meilleur. »

LE MOMENT LE PLUS IMPORTANT DE SA VIE
Au cœur du pays, la Zone. Au cœur de la Zone, la chambre. Le Stalker le dit, c’est alors « le moment le plus important de sa vie. » On ne va pas dans la Zone comme ça ; il faut s’y préparer. Nous sommes au cœur de l’homme, au cœur de sa foi, de ses croyances, de ses espoirs. Nous sommes dans l’Être. Et tout peut arriver. « Le plus important, c’est d’avoir la foi…C’est de se concentrerQuel mal y a-t-il dans la prière ?  »

LA PERSEVERANCE DE L’ÊTRE
Ce qui assaille les visiteurs, c’est le doute. En arrivant si près du but, ils ne savent plus s’ils désirent ou non pénétrer dans l’enceinte. Le dernier pas est le plus compliqué. Le plus risqué. Il demande toute la persévérance de l’être.
La vérité de l’âme est-elle la plus forte. Cette vérité lumineuse qui permettra de résoudre les problèmes des hommes. « A moins que le secret de l’âme ne l’interdise… »

NE JAMAIS COMMETTRE D’ACTIONS IRREVERSIBLES
L’investigation ontologique est alors si puissante que la seule satisfaction d’un désir devient anecdotique. Nous rentrons dans le monde du questionnement. L’obscurité du monde peut-elle être changée par nos actions. Celles-ci sont-elles altruistes ou simplement égoïstes ? Le professeur l’entend. « Il existe certainement une loi : ne jamais commettre d’actions irréversibles. »

LES YEUX SONT VIDES !
L’accès à la chambre ne sera pas jamais atteint. Les hommes ne sont pas prêts pour la vérité. Et déjà le train se fait entendre au rythme de cette eau souillée qui lentement se noircit. Nos trois hommes se retrouvent au bar. Abattus et tristes. Ils ont échoué. « As-tu vu, les yeux sont vides ! » Fiévreux, le stalker se couche, aidé par sa femme.

« Comment peuvent-ils croire en quelque chose ? » demande le stalker. « Personne ne croit, pas seulement ces deux-là ! » C’est l’avenir même qui est en cause. A quoi bon, prendre des risques, risquer sa vie et celle de sa famille. « Qui vais-je emmener là-bas ? » Lui, ce « condamné à mort, prisonnier à vie» pour les autres, perd aussi ses dernières illusions et ses derniers rêves. Le noir peut tomber. Encore un peu plus sur les murs de la chambre.

« Un bonheur amer vaut mieux qu’une vie grise et maussade. » Passe le bonheur, reste le gris.

« Ainsi va la vie. Ainsi sommes-nous. »

Le degré extrême du vide est atteint. « Entre deux néants, un point d’interrogation » (Nietzsche)

Jacky Lavauzelle

LE STALKER
Alexandre Kaïdanovski
Александр Кайдановский

L’ECRIVAIN
Anatoli Solonitsyne
Анатолий Солоницын

LE SCIENTIFIQUE
Nikolaï Grinko
Николай Гринько

LA FEMME DE STALKER
Alisa Freindlich
Алиса Фрейндлих

STILL WALKING – A L’ORIGINE DE LA SOUFFRANCE (Hirokazu Kore-Eda)

Hirokazu Kore-Eda
是枝 裕和
STILL WALKING
歩いても 歩いても
A L’ORIGINE
DE LA SOUFFRANCE

Nous vivons dans le trajet du fils (Hiroshi Abe), sa compagne (Kazuva Takahashi) et son fils d’un premier mariage (Shohei Tanaka), un retour aux origines.

A l’origine fœtale de sa naissance. Là où tout a commencé, dans son quartier, dans sa ville, Yokohama,  dans la maison de son enfance. A  l’origine du deuil surtout  qui a frappé les membres de cette famille : la mort du fils aîné, Junpei.

Ce fils qui revient prend sur lui pour affronter, une fois encore, les démons qui l’assaillent : la mort, son père, son échec professionnel. Le fils rentre dans la maison, crevasse matricielle, avec méfiance et réticence, moins effrayé par le souvenir de l’accident que par l’adoration du père pour ce frère disparu. Ceux qui « marchent encore » (still walking) sont-ils ceux qui habitent la maison de Yokohama ? La barre installée dans la baignoire souligne le temps qui passe et fait basculer vers ces âmes qui s’envolent le soir d’un unique battement d’ailes de papillon.

Still walking semble revêtir le kimono d’un haïku en trois mots : nature, corps et mort. Eux trois sont constamment présents et rythment le retour. A dépouiller les personnages, nous ne voyons souvent que des mains, des pieds et des dos. Les mains tentent de toucher les fleurs, râpent les légumes. Les dos nous montrent tout ce que l’individu a porté depuis tant d’années. Ils nous montrent tout ce que le visage ne veut ou ne peut exprimer. Ils cachent les traits et les rides, les émotions qui pourraient se libérer. Le corps dans ce puzzle parle. Même ainsi. Il dit le refus et la lâcheté en remplaçant des mots remplis de regrets, trop lourds à porter.

Ensuite, la caméra laisse passer les corps, dans les pièces ou sur la route menant au cimetière, et reste à filmer la nature.

« Seule, dans la chambre
Où il n’y a plus personne,
Une pivoine »
(haïku de Buson)

 L’image est dépouillée et tranquille comme la surface d’une eau plane. Comme ce bus qui transporte la famille au pèlerinage annuel. Vers la maison paternelle. Aller voir ce  père hirsute, « si peu aimable », qui s’enferme dans sa pièce de travail, tourne le dos à sa famille comme à ses invités, ou encore qui s’énerve sur ces enfants qui touchent à ses fleurs. La surface n’est  pas si douce. Rien n’est dit ou ne se dit vraiment. On regarde les photos et l’on parle de recettes qui ne feront jamais… Le fils (Hiroshi Abe) ne parle pas de la perte de son emploi. Le sujet est l’autre. L’autre fils. Celui qui devait remplacer le père et devenir médecin, prendre le cabinet…celui qui est mort en sauvant un enfant de la noyade. « Les grands arbres avalent beaucoup de vent » (proverbes japonais). Et ce fils prend beaucoup de place pour ces vivants qui étouffent.

Il rappelle qu’il n’est que le cadet. Il ne sera jamais l’aîné. Le père n’est plus docteur, mais il veut rester « Monsieur le Docteur » et souhaite ne pas être vu avec un sac de supérette, dégradant pour sa condition. Le fils ne dit rien, surtout ne parle pas de lui : « je n’ai rien à leur dire. Mon père croit que je suis toujours fan de base-ball »

Le temps s’est figé à l’heure du deuil. C’est une éternelle journée sans fin…

L’eau qui coule sur la pierre tombale rafraîchit le mort, le papillon qui franchit la porte symbolise l’âme du défunt fils, le tourne-disque plonge la famille dans la nostalgie, « on a tous une musique qu’on écoute en cachette. » Mais le fond reste âcre. Il faudrait blanchir la famille, comme l’on blanchit les radis : « ça leur enlève leur âcreté ! »

La maison et le cimetière. Et tout au long, un chemin. Difficile et pentu. Lourd déjà pour le jeune couple qui monte, harassé par la fournaise d’un soleil brûlant, ou pour ce vieux couple qui remonte lentement, marche après marche. Ce chemin est le pont qui relie les vivants des morts et permet aux uns de visiter les autres. « Il est entré dans la pièce. Tu nous as suivis depuis le cimetière, hein ? N’ouvre pas ! C’est peut-être Junpei. »

Tout est répétition palingénésique. Comme un rite. La visite annuelle, l’enfant sauvé que l’on fait souffrir tous les ans, et que l’on s’amuse à constater un peu plus gros chaque fois, la visite du cimetière.

Le fils aîné est là. C’est lui qui est le plus présent dans le film, qui pèse dans le film. Chaque image est pleine de son absence. Fragile comme un papillon et lourd comme un passé qui ne passe pas.

« La vie humaine est une rosée passagère » (proverbe japonais)

Jacky Lavauzelle

LES FRAISES SAUVAGES (Bergman) Vers la paix intérieure

Ingmar BERGMAN
LES FRAISES SAUVAGES
Smultronstället
1957

Les Fraises Sauvages Bergman Ingmar 1957 Artgitato
VERS LA PAIX INTERIEURE

Vers la réconciliation. Du froid et de l’immobile à la vie. Vers une renaissance. C’est le chemin que va prendre  Isak (Victor Sjöström). Isak nous prend avec lui et se transforme tout au long de la route qui va a Lund. Déjà, dans la Charrette Fantôme (1921), Victor Sjöström nous avait pris, comme réalisateur et comme acteur, dans sa charrette et Victor-David Holm avait changé aussi au côté de la Mort. « Âme prisonnière, sors de ta prison! »

  • DE LA SOUFFRANCE A LA PASSION

C’est un notable reconnu qui se présente à nous.

Comme Faust, il a « accumulé sur lui tous les trésors de l’esprit humain ».
Reconnu par ses pairs, sa vie s’achève. C’est l’heure du bilan.
Presque l’heure du testament à l’heure où l’Université de Lund s’apprête à fêter son jubilée.« Ce qui, au début, était un pénible gagne-pain, s’est transformé par la suite, peu-à-peu, en étude passionnée de la science » souligne-t-il d’abord dans son autoportrait.

C’est un être de solitude qui « a renoncé à toute vie prétendument social ». Dans ce grand bureau, vouté, courbé. Il a trouvé la vie et l’intérêt dans ses livres. Il a fait un choix. Il a renoncé à vivre une partie de sa vie. Il a laissé un pan de son existence en jachère et il va découvrir autour de lui des êtres morcelés. Le voyage qu’il fait avec sa bru aura pour lui l’effet d’une révolution intime. C’est un être qui va changer. Qui va se redresser. Qui va s’ouvrir et respirer.  Qui d’abord se voit et ne reconnaît plus ce bois mort sans âme.

Tel Ulysse, Isak va faire un beau voyage. L’Odyssée dura 10 ans, l’errance d’Enée 7 ans, Isak dispose de 14 heures. Il va donc falloir commencer très fort et durement. D’abord un rêve « étrange et très impressionnant » servira de révélateur ;  ensuite sa bru sera l’électrochoc.

  • « A L’AIDE ! »

Au premier rêve, il se fait peur. Ce lui-même qui lui tend la main, sorti du cercueil, est un autre. Le cercueil qui s’ouvre, c’est déjà le mort qui revit, qui refuse son état et demande de l’aide. C’est la main tendue du désespéré. Sa première décision sera la bonne. Prendre la voiture, ne pas prendre l’avion et faire le voyage. C’est déjà prendre le temps. Et pour un presque mort, prendre le temps, c’est déjà un peu le posséder, c’est se tourner vers la vie.

C’est ce que ne comprend pas sa gouvernante qui a pourtant tout organisé. Dès qu’il se lève, il ouvre les rideaux et voit le ciel et le soleil. Sa décision est prise. Il quitte la nuit. Il faut maintenant faire de ces « quatorze heures devant lui » les heures les plus importantes de la vie, amener de la folie, de la vie, dans son univers beaucoup trop sérieux, rangé, organisé.

La cloche lourde qui sonne à la première image donne le ton d’un temps déjà révolu. Le temps du glas. Dans son rêve, il est seul, même avec l’autre qui lui tourne le dos et qui a les yeux et la bouche closes. Les fenêtres et les portes sont cachées. Les aiguilles ont disparu des cadrans. Il n’existe plus. Il est mort. Il est dans le temps de la mort, « pour lui, un seul jour dure un siècle » (La Charrette magique). Il n’y a plus de temps, mais il y a un regard. Il suffit d’ouvrir aussi les yeux. Peut-être regarder différemment.
Puis, voici venu le temps de la renaissance.

« IL FAIT LOURD ! JE CROIS QU’ON VA AVOIR L’ORAGE ! » (Isak)

Quand sa bru, Marianne, parle de lui, il ne se reconnaît pas non plus. Les propos durs de sa bru le touche en plein cœur, il y voit l’étendue des désastres commis autour de lui : « d’abord tu es affreusement égoïste et à tes yeux personne ne compte. Tu ne crois qu’en toi. Tu n’écoutes aucun conseil. Mais bien sûr on ne le sait pas parce que tu poses en vieux monsieur courtois et que tu sais être gracieux et charmant. Mais au fond tu es un égoïste. C’est bien à tort qu’on te cite comme un ami de l’humanité souffrante… » A cela, il marmonne « Tu en es sûr ! Qu’ai-je ajouté d’autre ? J’ai dit ça ? »

Marianne, pourtant ne le déteste pas, elle le plaint.
Elle apparaît dure, presque méchante. Qui a-t-il bien pu tuer pour mériter ça ? En fait la mutation a déjà commencé. Un autre Victor est là, mais elle ne le voit pas encore.  Je pense à Gregor Samsa, dans La Métamorphose de Kafka, ce mélange de rêve, de réalité, de souffrance au son du temps de la pendulette. La transformation est là, mais pas visible d’emblée.
Petit à petit, se fait la découverte.

LE RÊVE BLANC :

  • « CE QUE TU ES JOLIE QUAND TU DEVIENS TOUTE ROSE DE COLERE » (Siegried)

L’entrée dans le rêve arrive le moment d’une première escale dans la maison de son enfance : «Peut-être étais-je quelque peu sentimental. Peut-être aussi étais-je fatigué et enclin à une mélancolique nostalgie. …  Je ne sais comment cela est arrivé, mais la claire réalité du jour a glissé vers les images plus claires encore des souvenirs. Et ces images se présentaient avec l’intensité d’évènements réels ».

Isak ne se remémore pas un moment du passé. Il vit un moment passé qu’il n’a jamais vécu. Comme un morceau du puzzle qui manque à sa vie.
Il se cache tel un voyeur comme pour ne pas troubler la scène. Il y a son frère et sa cousine Sara. Lui est absent de la scène. Il est touché. Viens le repas dans une blancheur extrême. Le blanc sur fond blanc, cheveux, nappe, coiffe, rideaux, habits, serviettes, verre de lait, bougies, papier, dos d’une œuvre d’art, assiette, coiffe, casquette…Nous sommes au paradis. Il y a des anges, de la musique et des rires. Et quand la tension monte, Charlotte et Sarah, se réfugient dans l’escalier sombre où les barreaux marron rayent l’écran.

  • « NON, HELAS ! C’EST ABRAHAM QUI ETAIT L’EPOUX DE SARAH » (Isak)

La fille qui le surprend dans ses pensées s’appelle aussi Sarah et ressemble en effet à sa cousine Sarah.
Elle aussi est avec deux garçons et ne semble pas pressée de choisir. Il la prend dans la voiture.
Et l’on passe à 5. C’est un peu de son passé qu’il ramène physiquement en ramenant la jeunesse en partance pour l’Italie. Les deux garçons, derrière, c’est Isak et Siegfried. Les temps se percutent, tels des atomes qui s’échauffent. Elle aime ce papy qui fait de l’ironie, « c’est fantastique ! ».

Un peu comme dans Faust, le professeur avait la gloire et la reconnaissance. Mais revivre en pleine jeunesse ! Sarah est là derrière lui, dans son rétroviseur.  Faust dit lui à Méphistophélès : « Laisse-moi jeter encore un regard rapide sur ce miroir ; cette image de femme était si belle ! »

  • « ELLE A SON HYSTERIE, J’AI MON CATHOLICISME » (Alman, le catholique)

Un accident est évité.
La voiture en face part dans le fossé, comme le couple qu’elle transporte. Le couple catholique-hystérique, elle, Berit, et lui, Alman, se haïssent mais sont toutefois inséparables. Alman, catholique immonde dans sa conduite, au rire et à l’attitude démonique.
Berit, l’hystérique, autrefois belle, supportant son mari jusqu’à la crise de nerfs. D’emblée la faute, c’est la femme. C’est elle la responsable : « C’est ma femme qui conduisait. Permettez aux assassins de se présenter. Et là-bas, c’est ma femme ! Approche ! Et demande pardon ! ». Elle, soumise, reconnaît  les accusations de son mari : « C’est ma faute entièrement. Je conduisais et j’allais donner une gifle à mon mari, quand le virage est arrivé. Ça nous apprendra. Dieu nous a punis, je suppose. Toi qui es catholique, tu dois savoir ça ! ».

Le couple s’est bâti sur cette opposition union de l’amour-haine, de la faute et du repentir.

  • « NOUS ON OUBLIE RIEN, VOUS SAVEZ DOCTEUR ! (le pompiste)

Les pompistes qui accueillent sont éternellement reconnaissants « au meilleur de tous les docteurs ! ».
Les gens se souviennent donc de son passage. Il n’est pas tout-à-fait oublié. Il a marqué le cœur des gens. Marianne n’est pas si loin qui entend aussi. Le plein d’essence est offert. « Allez donc parler aux gens de la ville ou des coteaux des environs, ils se souviennent tous de vous et de ce que vous avez fait pour eux. –J’aurai peut-être dû continuer à résider dans la région ? – Oh ça oui ! Vous auriez dû rester ! »
C’est déjà le retour de l’enfant prodigue.

  • « LE PLUS SAGE EN CE MONDE IMMENSE EST LE PLUS IVRE » (Victor Hugo)

La tension n’existe déjà plus dans le repas.
Déjà, après le pompiste, Marianne avait-elle pris le bras d’Isak, amicalement, tendrement. Maintenant, ils sont tous les cinq attablés. Le rire est là : « je ne pense pas qu’ils riaient seulement par politesse ». « Au cours du déjeuner qui fut très agréable, je me suis un peu animé. J’ai bu du vin pendant le déjeuner et du porto après le café ».
Ceux qui s’enflamment sont les deux jeunes garçons, le religieux et le rationaliste. Toutes ces disputes lui semblent vaines désormais, l’important, il le sait maintenant est ailleurs, et quand on le force à donner son avis soit il botte en touche, « je crois sage de ne rien dire », soit il commence un poème repris à deux autres voix, celles de Victor et de Marianne. « Je vois ses traces pour tout, je sais qu’il est présent, partout où la sève monte, où embaume une fleur et où s’incline le blé doré. Je le sens dans l’air léger, quand le souffle le caresse et que je respire avec délices et j’entends sa voix qui se mêle au chant de l’été ».

Nous sommes dans l’entente et l’unité. Les trois ne font qu’un. Plus de jeunesse, plus de vieillesse et de mort. L’unisson.

« PUIS-JE LA LUI DONNER, QUOIQU’ELLE N’AIT PAS D’AIGUILLE » (La mère d’Isak)

La mère est là, dans sa grande maison isolée, isolée aussi des gens et de sa famille. Seule, malgré dix enfants, vingt petits enfants.

« Personne ne vient jusqu’ici…Je sais que je suis une ennuyeuse vieille dame. J’ai aussi un autre défaut : je suis encore en vie». Elle n’est pas étonnée pourtant de voir Isak.
Elle lui montre une poupée, des vieilles photos, des livres de ses sœurs et de ses frères, de Siegried et aussi la montre de son père qu’elle souhaite offrir au fils de Siegried. Si Isak est ému, c’est le visage de Marianne qui se transforme. Sans dire un mot, elle la regarde terrorisée. Sa bouche se crispe.
Elle est effrayée par cette mort ambiante, que porte cette famille, de la grand-mère à son mari. Effrayée de voire qu’elle porte aussi cette mort en elle par l’enfant qu’elle attend.
Elle dira plus tard, la cause de son effroi : « En te voyant auprès de ta mère tout à l’heure, j’étais prise d’une terreur plus affreuse que je ne saurai le dire. En vous voyant, je me suis dit : elle est sa mère. C’est une vieille femme, glacée jusqu’à la moelle, plus terrifiante que la mort avec son air de cadavre ; et voilà à côté son fils. Et entre ces deux êtres il y a plusieurs années-lumière de  distance. Et le fils dit déjà qu’il est un mort en sursis. Et voici Evald en train de devenir un cadavre. Evald aussi glacé qu’eux. Alors je songeai à l’enfant que je porte dans mon sein. Et j’étais terrorisée, car j’ai pensé tout-à-coup que sur la route on ne rencontrait que la mort et la solitude. Cela conduit pourtant vers quelque chose ? »

  • « JE ME SUIS ENDORMI. ET AU COURS DE MON SOMMEIL, JE FUS POURSUIVI PAR DES RÊVES ET DES IMAGES QUI ME PARURENT TRES REELLES ET TRES HUMILIANTES » (Isak)

« Je ne puis nier que dans ces visions oniriques il y avait une force et un réalisme qui les imposaient à moi avec une intensité presqu’insoutenable ».
Le rêve s’ouvre et se ferme sur une nuée d’oiseau recouvrant l’écran de traits sombres et noirs. Nos messagers sont porteurs de mauvaises nouvelles. En fait, il s’agit de trois épreuves. A la première, il se retrouve devant Sarah. Elle lui montre son visage et lui parle de sa mort. « Voilà comment tu es ! Tu es un vieux bonhomme anxieux qui va bientôt mourir. Moi, j’ai toute une longue vie devant moi. Tu vois, à présent te voilà offensé » Elle le renvoie aussi à son ignorance. Toutes ces années passées à étudier.
Et pourquoi ? « Bien que tu saches tellement de choses, au fond tu ne sais rien ».

  • « VOUS ÊTES COUPABLE DE CULPABILITE » (Alman)

Le chemin de croix continue. Il passe par la crucifixion. Par le jugement. Il s’approche d’une maison. L’encadrement de la fenêtre en croix lui fait face et le clou sur le côté lui blesse la main au sang. C’est ALman qui l’accueille dans cette partie du rêve et devient son examinateur. Il ouvre une porte de salle de classe fermée alors que les élèves attendent déjà à l’intérieur. Ils ne sont donc que des choses. Ils ne bougent ni ne parlent. Un habillage de classe. Lui ne sait plus rien, ne voit plus rien. Ne sais même plus lire. Ne connais même plus le devoir essentiel de tout docteur : « – Le devoir essentiel d’un médecin c’est de demander pardon ! – C’est vrai. J’aurai dû m’en souvenir ». Il ne comprend pas son accusation et lui demande « est-ce une grave accusation ? – Hélas, oui ! » . L’auscultation sera un échec aussi.
Il trouve sa femme morte et celle-ci par aussitôt dans un éclat de rire. Le jugement final tombe : « Vous êtes un incompétent ! »

  • « C’EST A VOTRE FEMME QUE NOUS DEVONS LES ACCUSATIONS ! VOUS N’AVEZ PAS LE CHOIX. VENEZ ! » (Alman)

Au milieu d’une maison brûlée, Isaac voit la scène entre sa femme et un homme.
Certainement le vrai père de son fils. Sa femme se fait séduire et violenter par un homme fruste et animal.
Tout l’inverse d’Isak. Il n’a pas certainement pas compris les désirs secrets de sa femme. Mais cette femme lui semble si distante si étrangère qu’il la regarde presqu’indifféremment. Son « fils » si semblable à lui ne l’a t-il pas façonné plus à son image que cette mère-là. Les rires sataniques de son épouse prise violemment par les cheveux, tout en continuant à rire, ne le troublent pas. « Cette scène s’est déroulée le 2 mai à cet endroit, et vous avez vu, entendu tout ce que ces deux êtres disaient et faisaient ».
Elle ira tout raconter à Isak, pour le faire réagir, elle le dit à son amant repu.
Elle sait ce qu’elle dira et sait aussi ce qu’il répondra : « j’ai à ton égard une infinie pitié. Tu n’as pas à me demander pardon, je n’ai rien à te pardonner.
Il ajoute qu’il comprend tout parfaitement. Il a l’air vraiment très chagriné que tout ça est de sa faute. Mais au fond, c’est son moindre souci » Au fond, dans ses yeux, il comprend l’erreur d’avoir choisi cet être pour l’accompagner dans la vie. Les deux amants partent du bois chacun de son côté.
Ce passage fait penser à celui que l’on trouve dans l’Amour Conjugal d’Alberto Moravia, sorti en 1949, soit 8 ans avant Les Fraises sauvages. Le même regard voyeur.
La même inaction, telle une statue, du mari.

Et l’animalité du couple dans ses ébats.

« Cette fois, je compris tout et je fus saisi en même temps d’un grand froid et d’une grande stupeur de n’avoir pas compris plus tôt…J’aurais voulu ne pas regarder, au moins par respect de moi-même ; au contraire j’ouvrais les yeux tout grands avec avidité…La bouche entrouverte en un rictus moitié de dégoût, moitié de désir, les yeux exorbités, le menton en avant… »

DANS DES CONTORSIONS SPASMODIQUES

« …Et tout son corps confirmait la grimace en une contorsion violente qui ressemblait à une sorte de danse. Puis, je ne sais comment, elle lui tourna le dos et il la saisit par les coudes et elle se contorsionna de nouveau, l’échine contre lui, renversée dans ses bras et cependant lui refusant toujours sa bouche. Je remarquai que, même dans ces contorsions spasmodiques, elle se tenait sur la pointe des pieds et cela me suggéra encore l’idée d’une danse…Je compris soudain que ces jambes étaient celles d’une ballerine, blanches, musclées et maigres, avec des pieds tendus et posés sur la pointe des orteils. Elle renversait le buste et tendait son ventre en avant contre le ventre de son compagnon, lui, demeurant immobile, et cherchant à la redresser et à l’embrasser… »

UNE DANSE SANS MUSIQUE

« …La lune les éclairait tous les deux et ils semblaient véritablement poursuivre une espèce de danse, lui, droit et immobile, elle tournant autour de lui, une danse sans musique et sans règles mais n’obéissant pas moins à son rythme enragé…Je regrettai presque de les voir disparaître »(Chapitres XII et XIII).
Les deux scènes sont installées dans un décor naturel où l’homme et la femme retrouvent des sensations primaires. Le voyeur est glacé dans son immobilité. Le plaisir qu’a sa partenaire par procuration devient presque son plaisir. Isak, le studieux, a aussi été délaissé par Sara pour Siegried, plus fantasque et drôle. Isak n’apparaît pas déçu, certain que la vraie femme de sa vie n’était autre que Sara.

  • « LE CHÂTIMENT SERA COMME TOUJOURS
    LA SOLITUDE » (Alman)

« En effet, tout ici n’est que silence. Et le châtiment, quel sera-t-il ? – Le même que de coutume, la solitude comme toujours –Et il n’y a aucune chance de grâce ? »

  • « J’AI L’IMPRESSION QUE JE VEUX DIRE UNE CHOSE QUE JE ME REFUSE A ENTENDRE QUAND JE SUIS REVEILLE : QUE JE SUIS MORT BIEN QUE JE SOIS VIVANT » (Isak)

Marianne attend un enfant qu’Evald ne souhaite pas. Deux principes s’affrontent. Le principe actif de la vie, de la création et un autre passif, « immobile », de la mort. Un principe mâle et un principe femelle.

Le film est basé sur des confrontations, des rappels, des comparaisons. Les plans, les idées ou les paroles. Souvent les idées  s’enchaînent, s’enchevêtrent. Les propos de la mort d’Isak renvoient au dialogue entre son fils Evald et Marianne. « Est-ce que tu sais qu’Evald m’a déclaré la même chose en parlant de lui ? » Elle lui déclare sa grossesse et le souhait de garder cet enfant. Evald est catégorique : « Il est déjà absurde de vivre. Il est encore plus absurde de repeupler la terre ». Devant l’accusation de Marianne, Evald reconnaît qu’il est lâche : « oui, c’est vrai, cette chienne de vie me donne la nausée et je ne veux pas prendre une responsabilité qui me forcera à vivre un jour de plus que je ne le veux… Toi, tu as un besoin infernal d’être vivante, de vivre, d’exister dans la vie, de créer de la vie…Moi, j’ai besoin d’être mort, immobile pour l’éternité ».

  • « AU MILIEU DE LA CEREMONIE, JE ME SURPRIS A REPENSER A TOUS LES ELEMENTS DE CETTE EXTRAORDINAIRE JOURNEE » (Isak)

Il est ému par l’hommage et les fleurs des jeunes, il prend  la valise des mains de la gouvernante. Il est attentif aux paroles qu’échangent Evald et Marianne.
Lors du défilé du jubilée, sorte d’enterrement triste et ennuyeux, il est le seul à se faire distraire et à sourire.
Il a compris. « C’est à ce moment que j’essayais de reconstituer et de noter tout ce qui m’était arrivé. Il me semblait entrevoir une certaine logique, une étrange causalité dans les fils embrouillés des évènements et des coïncidences ».
Il fait des excuses à sa gouvernante, qui, étonnée, lui demande même s’il n’est pas souffrant.
Et veut même la tutoyer. Sara, la jeune fille de la voiture, lui déclare une flamme inattendue, de la pelouse.

Il est devenu Juliette et elle Roméo : « tu as compris que c’est toi que j’aime. Je t’aime aujourd’hui et je t’aimerai demain. Je t’aimerai tous les jours ». Evald semble se réconcilier avec sa femme « je lui ai demandé de rester avec moi ».
Les baisers que lui donne Marianne sont doux et tendres, une main lui caresse les cheveux : « j’ai été heureux de t’avoir avec moi – J’en ai été ravie – Tu sais, je t’aime bien Marianne –Et je t’aime bien aussi, père ».

Il retrouve son père au bord de l’eau. Tout est apaisé. Comme David dans la Charrette magique, il a profité de son sursis. Il a écouté les conseils de la mort, il a fait grandir son âme :

« SEIGNEUR, QUE TON ÂME GRANDISSE AVANT D’ÊTRE EMPORTEE »

Jacky Lavauzelle

LE JARDIN DES FINZI-CONTINI

Vittorio De Sica
LE JARDIN DES FINZI-CONTINI
1970

Dans le Jardin des Finzi Contini Vittorio de Sica Artgitato

La différence
des semblables

Comment trouver les couleurs du temps qui passe ?
Jacques Demy déjà avait filmé une couleur du temps, un temps bleu écrémé d’un nuage clair et mouvant, éblouissant notre Jean Marais royal. C’était le temps féérique, le temps rêvé.
C’était en 1970 aussi ! La première des robes que demande Catherine Deneuve, avant la robe couleur de lune, la robe couleur du soleil et la peau de l’Âne, c’est cette robe couleur du temps. Comme le dit Delphine Seyrig,« Une robe couleur du temps, c’est horriblement compliqué et très coûteux, jamais avec tout son pouvoir, il ne pourra vous l’obtenir».

DANS LE TEMPS DE LA MEMOIRE ET DU SOUVENIR

La couleur du temps dans Le Jardin de De Sica est beaucoup moins fantaisiste et plus automnale. Nous passons du conte à l’Histoire. Du bleu de Demy au noir des chemises dans les rues de Ferrare. Ennio Guarnieri (Ginger & Fred) à la photographie rend le passage et la lumière du temps réel sensibles. Nous sommes dans un autre temps, celui de la mémoire et du souvenir, dans le temps de l’histoire qui semble parfois s’immobiliser et s’affole souvent.

LA SOURCE EST DANS LE JARDIN. MAIS QUELLE SOURCE ?

Là, le temps s’inscrit dans les éléments du jardin. Pas dans le Jardin, dans ses parties.
Les couleurs du jardin : lumière et ombres, clair et flou, mise au point, le proche et le lointain, l’arrière-plan et gros plans, le plaisir du soleil sur la peau, le rayon de soleil de l’hiver, le rouge des feuilles au printemps, la lumière de l’hiver.
Les couleurs franches de l’été, les couleurs obliques au travers des feuilles diaphanes.

QUAND IL MANQUE LA JOIE DE VIVRE

On ne voit que de la lumière pour le moment.
Pour chaque lumière, une ombre toujours aux aguets. Pourtant toutes ces entités vivent ce passage et en sont affectées. Sauf le Jardin lui-même.
Lui seul dans son ensemble semble être hors du temps, tout comme la famille Finzi-Contini qui règne sur Ferrare. Une grande famille ferraraise dans sa ville tout en étant hors de la ville.
La famille elle-même, vieille famille juive italienne, ne semble pas vivre, subir, réagir aux évènements de ces années où le fascisme suit la tangente du régime nazi en promulguant des lois antisémites. Alberto (Helmut BERGER), le fils, est dans son refuge. Il vit dans l’air du Jardin. Il est beau et plein de vie sur le court de tennis au début du film. Mais, « chaque fois que je sors, je me sens épié, envié. Ici, je ne me sens jamais agressé.
Il me manque surement la joie de vivre. Qui peut me la donner ? ».

JE SUIS ATTACHE A TROP DE CHOSES

Il ne vit que par cet air.
Le jour où la pression extérieure deviendra plus forte, il étouffera, un dernier regard sur le platane gigantesque. Micol (Dominique SANDA), elle aussi ne peut vivre longtemps hors de cet espace. L’ami Bruno Malnate (Fabio TESTI) a le même jugement : « Micol, elle n’est bien que dans son jardin, comme son frère ». Gorgio (Lino CAPOLICCHIO), lui-même, amoureux de Micol, ne peut rester longtemps en France, « Je suis attaché à trop de choses, je ne peux pas tout abandonner ».
Le Jardin est le Refuge, qui, à force d’isolement et de séparation, d’attache devient prison. D’où cette tristesse ambiante, ces hauts murs presqu’infranchissables, ces bibliothèques fermées par de grosses portes à barreaux.

QUAND LA PRISON SE REFERME

Le cercle de l’emprisonnement commence pour chaque membre de cette famille, prisonnière des traditions, de sa caste, de cette ville. Une prison dans une autre prison, l’Italie des années 30.
Les enfants, eux-mêmes, « sont un peu prisonniers des grands », les grands, les adultes, des servitudes et des lois fascistes. Quand le père souligne que les juifs peuvent encore « profiter des droits fondamentaux », Gorgio s’offusque : « lesquels ? Il y en a toujours eu très peu pour tout le monde.  On n’a pas été persécutés en premier, oui. Mais on n’a rien dit quand notre tour est venu ».
Le silence tue aussi, plus imperceptiblement mais aussi plus sûrement.

•LA RESSEMBLANCE DES DIFFERENCES
ET LA DIFFERENCE DES SEMBLABLES

Ceux qui sont les plus proches sont à l’opposé l’un des autres et ceux qui s’affrontent se retrouveront unis. Ici, le père de Gorgio (Romano VALLI) est un bourgeois de Ferrare juif et fasciste. Les deux termes ne s’opposent pas. Jusqu’au jour…où les fascistes mangeront leurs progénitures.
L’ennemi sera tué dans l’œuf, au cœur même du parti.

LES INFIMES VARIATIONS

La différence est dans le jardin.
Le temps brusquement va rattraper les Finzi-Contini qui sont comme immolés dans un formol temporel. Il faut d’abord y regarder de près. Les membres de la famille connaissent ces différences, ces infimes variations. Micol se promène avec Georgio au cœur du Jardin.
Elle est dans sa nature, lui, ne comprend pas la nature ; il la regarde simplement et ne voit que des arbres, « pour moi, ils sont tous pareils. » Micol lui répond : « Je déteste ceux qui n’aiment pas les arbres. Ce platane aurait pu être planté par Lucrèce Borgia ». Nous sommes dans le long temps de la Grande Histoire et des figures tutélaires.

EST-CE QUE DEUX GOUTTES D’EAU SE RESSEMBLENT ?

Micol ne peut pas être heureuse avec Giorgio parce qu’elle le juge trop semblable à elle : « l’amour, c’est pour ceux qui sont prêts à tout affronter. Nous on se ressemble comme deux gouttes d’eau, on ne pourra jamais vaincre tous les deux !
Faire l’amour avec toi, serait comme le faire avec mon frère, Alberto. Toi et moi, nous ne sommes pas normaux. Pour nous, plus que la possession des choses, ce qui compte, c’est le souvenir des choses. La mémoire des choses ». Mais quand Giorgio aborde sa tristesse de n’être pas aimé à son père, ce dernier souligne la différence entre eux, entre elle et lui, entre sa famille et la sienne : « La famille Finzi-Contini n’est pas comme nous. Ils sont différents. Ils n’ont même pas l’air juif. Micol te plaisait pour ça. Elle était supérieure à nous socialement ».
Et c’est ce père qui juge Micol si différente qui la prendra dans ses bras protecteur, lors de la déportation, comme sa propre fille.

•« MIEUX VAUT MOURIR JEUNE
QUAND ON A ENCORE DU TEMPS
DEVANT SOI POUR RESSUSCITER »

Le film comporte une scène absolument troublante et magnifique, même si ce mot en critique est galvaudé et utilisé pour le moindre petit frisson de jouvencelle (pourtant il ne devrait être utilisé telle de la nitroglycérine que dans les moments ultimes et intimes de nos histoires), entre un père et un fils.
La vérité passe avec ce père qui semblait arriviste, fasciste de la première heure, bourgeois soucieux de ses intérêts et de son prestige. Quand les lois raciales sont promulguées, il essaie encore de trouver du positif là-dedans. « C’est grave, d’accord…mais,…mais pour le reste…Mais tu dois admettre… ».

NOTRE GENERATION EN A TELLEMENT VU

Là, devant son fils, c’est l’homme qui parle, et surtout De Sica : « Je sais ce que tu éprouves en ce moment. Mais je t’envie un peu. Si on veut vraiment comprendre comment marche le monde, on doit mourir au moins une fois. Mieux vaut mourir jeunes quand on a encore du temps devant soi pour ressusciter. Comprendre trop tard est beaucoup plus difficile. Ça ne vous laisse pas le temps de tout recommencer. Et notre génération en a tellement vu ! Dans quelques mois, tu me donneras raison. Tu seras enfin heureux. Plus riche, plus mûr ».
C’est un des plus profonds testaments que le père peut laisser à un fils. Plus que son argent et ses relations. Il est trop tard pour lui, il le sait. Son fils, lui, a la possibilité, le devoir de repartir. De ressusciter avec la connaissance de toutes nos erreurs, enfin…

…Enfin, les poésies d’Enrico PANZACCHI… “E baciar la tua testa Qui fra l’ombre crescenti, Mentre vien la tempesta E fuor urlano i venti!” (Verso Sera)

Jacky Lavauzelle

LE VOILE DU BONHEUR (G. Clemenceau)

GEORGES CLEMENCEAU
LE VOILE DU BONHEUR
1901
Théâtre de la Renaissance

 Le Voile du Bonheur Clémenceau Artgitato-Wanluan_Thatched_Hall_by_Dong_Qichang
 C’EST LE NOIR
QUI ILLUMINE !
« LES CINQ COULEURS FONT QUE LES HOMMES ONT DES YEUX ET NE VOIENT PAS » Lao Tseu

La pièce s’ouvre sur le personnage de Tchang-I, mandarin aveugle. Il n’a jamais été aussi heureux. Il rayonne. Il redécouvre enfin le monde et les sensations fortes. Le monde n’est plus visible, mais son cerveau le conceptualise : « Ah ! Le monde est bien changé depuis que je ne puis plus le voir qu’en idée. Comme il est beau ! Et quelle joie de vivre ! Je suis comme enivré d’un merveilleux parfum de paix heureuse » (scène 1)

 Il est heureux avec tous. Il vénère sa femme, Si-Tchun : « vous êtes, chère Si-Tchun, la joie du ciel et l’orgueil de la terre. Toute la chine admire vos vertus » (scène 2). Il noie son ami Li-Kiang de compliments : « vous êtes les yeux du pauvre aveugle, vous êtes la parole qui le guide, la main qui le soutient » (scène 1). Il est en admiration devant le talent et la réussite de son fils, Wen-Siéou : « un jour je vous verrai la ceinture de jade. Quand vous descendrez du palais de la lune, avec la palme académique du docteur, vous porterez le bonnet à fleurs d’or dont la houppe brillera sur votre front martial comme un jet de flamme » (scène 6). Il héberge le condamné qui a faim : « une cuillérée de riz, lorsqu’on a faim vaut mieux qu’un boisseau de riz, lorsqu’on est rassasié » (scène 7).

Il est la bonté personnifiée, la compréhension bonne du monde. Dans cette nuit physique, Tchang-I « excelle à deviner les parfums », à l’écoute de tout et de tous :« rien ne m’est inconnu du détail charmant ».

  • « LA VIE N’EST QU’UN MENSONGE PLUS GRAND QUE LES AUTRES »

Puis la vue, par le miracle d’une potion, revient. En recouvrant la vue, il croit retrouver la beauté des choses (« Je vais voir mon bonheur …Le ciel ! Le soleil ! Quel éblouissement. Je vais voir ma vie maintenant. Je vais voir mon bonheur » (scène 12)). Il découvre en fait la noirceur du monde. Son meilleur ami couche avec sa bien-aimée (« alors ce n’était pas vrai, ces paroles d’amour, ces caresses douces comme une pluie de fleurs…La vie n’est qu’un mensonge plus grand que les autres » (scène 14) et se fait connaître comme le co-auteur de ses poèmes, son fils s’avère être un rejeton ignoble, et le condamné, délivré par ses soins, vient le voler à son domicile (« le misérable pingre ! Quel besoin de son argent puisqu’il n’y voit pas » (scène 13)).

  • « LA NUIT LUMINEUSE EST REVENUE »

Tchang-I ne fait pas le choix de la vengeance. Il nie l’évidence de ce réel qui n’est qu’un affreux cauchemar : « Assez, assez de souffrance, je ne veux pas voir plus longtemps ce qui n’est pas, ce qui ne peut pas être. L’aveuglement, l’aveuglement, je veux l’aveuglement qui réalise la seule vérité heureuse » (scène 14)

La vie reprendra comme avant. Si-Tchun sera à nouveau magnifique et redeviendra sa muse :  « Venez, Si-Tchun, au visage de jade, je souffre loin de vous »…  « perle d’aurore qui me rend mon sommeil » (scène 15)

Le monde redevient beau : « je veux le chanter encore. Le ciel est bon. La terre est douce »

Et les couleurs enfin reviennent dans cette nuit légère, « le printemps vient, paré de verdure et couronné de fleurs, pour le grand rite de l’amour » (scène 15)

« Le noir a des possibilités insoupçonnées et, attentif à ce que j’ignore, je vais à leur rencontre » (Pierre Soulages)

 

Jacky Lavauzelle

 

LAZYBONES (Borzage)

FRANK BORZAGE
LAZYBONES

1925

Lazybones Borzage Artgitato

 UNE LANGUEUR DECONCERTANTE 

 

COUVE, LONGTEMPS APRES SA NAISSANCE

Être dans le temps n’est pas chose facile. Regarder le temps passé, non plus. Les autres ne comprennent pas et méprisent ceux qui s’adonnent à la contemplation. Il y a ceux qui s’activent, qui bougent tous azimuts. Steve Tuttle (Buck Jones), lui se blottit sur une branche, jusqu’à se confondre avec elle, jusqu’à être l’écorce, au bord de la rivière. Il rêve. Steve reste un grand enfant. Sa mère, Ma Tuttle (Edythe Chapman), «était une de ces mères poules qui couvent leurs petits longtemps après la naissance ».

IL EST JUSTE FATIGUE D’AVOIR GRANDI TROP VITE

Steve ne grandit plus. Contrairement à Oskar, l’enfant Kachoube du Tambour de Schlöndorff, qui a décidé d’arrêter de grandir, il y a chez Steve un manque de volonté. Une absence de but précis. Il ne décide pas, il subit. « Mon garçon n’est pas un fainéant. Il est juste fatigué d’avoir grandi trop vite ». 

– ENGLUE DANS LA MELASSE DE L’HIVER

Steve laisse couler sa vie, comme la rivière coule près de l’arbre où il laisse filer le poisson, comme la mélasse en hiver. La mélasse c’est autant ce résidu sirupeux que la boue collante ou le brouillard épais – Le sucré ou le désagréable. L’hiver a son importance. En été, elle coule trop vite et déborde de tous côtés. En hiver, elle se solidifie, prend le temps de sortir autour d’elle-même, de suivre les contours de la paroi rugueuse et sortir lentement mais régulièrement et venir s’enrouler au cœur de la tartine et bien se répartir tranquillement. « Steve était d’une langueur déconcertante, comme s’il était englué dans la mélasse en hiver ». L’image montre le lourd sirop qui tombe lentement.

– TU ES SI PARESSEUX 

Le temps passe au-dessus de Steve. Les toiles d’araignées des premiers plans sont énormes et datent de plusieurs jours, voire plus. Le corps pourrait paraître mort. Il dort. Ce n’est pas un refus d’agir. Mais pourquoi maintenant prévoir pour demain. Il se lève quand Agnès (Jane Novak) arrive. Il est amoureux. Ça suffit à le réveiller de sa torpeur. Non sans casse d’ailleurs, puisque en s’asseyant il écrase l’œuf qu’il avait précédemment posé avec soin. Sa paresse est là qui interdit l’union. « Oh ! Steve ! Tu es si paresseux ! Tu ne pourrais pas au moins réparer le toit ?  _ Pour quoi faire ? Il ne devrait pas pleuvoir ! Je sais que je ne suis qu’un bon à rien, mais je t’aime, Agnès, et je te rendrais heureuse. J’ai plus d’un tour dans mon sac, ça oui ! ». Le portail en bois, complètement disloqué rythme le film, « Darn the Gate ! Satanée porte ! »

MÊME SON ANGE GARDIEN Y AVAIT LAISSE DES PLUMES

La mère d’Agnès, la terrible Madame Rebecca Fanning (Emily Titzroy) au début du film casse volontairement le calme et le repos de Steve. Mouvement brusque et linéaire du vélo-tandem, de la droite vers la gauche ; donc mouvement pénétrant, intrusif et agressif. « Sa mère (d’Agnès) était une femme si difficile à satisfaire que même son ange gardien y avait laissé les plumes ». Madame Fanning sera son ennemie jusqu’à sa folie finale.Steve sera trop faible pour lutter contre ce roc de méchanceté et de dureté. « Je ne laisserai pas ce fainéant de Lazybones traînasser autour de ma fille » dit-elle. Ruth, son autre fille (Zasu Pitts) parle d’elle en ces termes : « Je sais que tu vas me croire. Tu n’es pas comme maman. Elle est très dure et tellement soupçonneuse…Mais j’ai eu peur d’écrire à ma mère pour le lui annoncer ».Steve n’est pas un homme d’action, il s’est forgé un autre monde imaginaire. Il agit dans l’instant. Il n’hésite donc pas une seconde à se jeter dans la rivière pour secourir Ruth. Il n’hésite pas non plus pour récupérer le bébé et le reconnaître de suite : « je vais prendre le bébé et le ramener à la maison ». Quand il agit en héros pendant la première guerre mondiale, c’est tout-à-fait par hasard. Dans son sommeil, alors que les autres se battent, Steve tire une balle qui le réveille. Surpris et seul dans la tranchée, il sort à la recherche des autres soldats. Se retrouvant derrière la ligne ennemie, les allemands, se croyant cernés,  se rendent tous ensemble. N’ayant pas la force ou ne sachant pas écrire, il rentre chez lui. « Steve était bien trop paresseux pour écrire chez lui et dire aux siens qu’il était bien vivant. Alors, un soir, il est tout simplement rentré ».

– RAPPELLE-MOI DE REPARER CETTE PORTE

Steve fonctionne comme s’il n’avait pas de mémoire. Le passé ne s’incruste pas dans sa tête. A chaque fois qu’il passe devant la porte, c’est comme s’il s’agissait de la première fois. Quand il part au combat, il dit à sa mère : « rappelle-moi de réparer cette porte à mon retour », comme s’il ne le savait pas, s’il allait encore oublier. Quand il retrouve Kit, sa fille adoptive (Madge Bellamy), jeune fille déjà, il en tombe amoureux, comme s’il s’agissait d’une nouvelle rencontre et en oubliant son rôle de père. Sa mère le remarque : « Steve, tu es amoureux de Kit !». De retour de la guerre, les cheveux ont blanchi. Quand il se regarde, il voit encore un jeune homme : « Je fais encore assez jeune, tu ne trouves pas, Maman ? Je me sens si heureux. Je vais travailler pour m’acheter des vêtements flambants neufs ! »

LA MORT EST UNE CHOSE NATURELLE

De cette absence de temporalité, la notion de mort devient relative. Un évènement de l’instant, ni plus  ni moins. Ruth s’éteint aux côtés de sa fille Kit. Steve lui explique ce qu’est la mort : « La mort est une chose naturelle. Les gens commencent à se sentir las et fatigués. Alors, ils sont appelés au ciel ».

DEBARASSE DE CES FICHUES CHAUSSURES

Kit, amoureuse de Dick Ritchie (Leslie Fenton), se marie. La voiture qui s’éloigne entraîne avec des ficelles  les chaussures de Steve. Il pleure. « De toute façon, je me suis débarrassé de ces fichues chaussures ». L’arbre retrouve Steve dans la même position de rêveur. D’un coup, il se jette dans la rivière, attrape un poisson pour le relâcher aussitôt. La nature l’a retrouvé.

Jacky Lavauzelle

 

Les Affaires sont les affaires Octave Mirbeau & Dreville

LES AFFAIRES SONT LES AFFAIRES Octave Mirbeau
Pièce de 1903




Film de Jean DREVILLE
(Film de 1942)

Argent-Kupka-01
 Les affaires sont
les affaires




LA MANIE DE LA DESTRUCTION

La pièce d’Octave Mirbeau est montée en 1903.
Jean Dréville reprend la pièce en 1942 sans l’appauvrir. Lechat restera à jamais l’archétype de l’affairiste sans peur et sans scrupule.

LES NOUVEAUX RICHES AU POUVOIR !

Lechat décrit par sa femme : «  Ton père est vaniteux, gaspilleur, menteur. C’est entendu, il renie souvent sa parole, même à tromper les gens. Dame ! Dans les affaires ! Mais c’est un honnête homme entends-tu ? Quand bien même il ne le serait pas, ce n’est pas à toi d’en juger.  Sache que, sa fortune, il ne la doit à personne. Il l’a gagnée en travaillant. S’il a fait deux fois faillite, n’a-t-il pas eu son concordat ? S’il a été en prison, ne l’a-t-on pas acquitté ? Alors ? Regarde où il en est. Il a fondé un grand journal ; lui qui savait à peine écrire ».

  • « J’AURAI DETRUIT TOUS LES OISEAUX DE FRANCE »

M Lechat ne veut pas d’enfant, pas d’oiseaux, plus d’agriculture à l’ancienne.

 « Trois moineaux, une mésange et un rouge-gorge : 3 francs. Alors Monsieur Isidore Lechat s’est mis dans la tête de détruire tous les oiseaux – Monsieur Lechat protège l’agriculture. Au printemps prochain, il paiera cinq francs n’importe quel nid avec les œufs dedans  – Pour les détruire tous ! Il n’est pas le bon dieu ! »



LES OISEAUX, LES PIRES ENNEMIS DE L’AGRICULTURE

M Lechat inaugure l’ère des techniciens, l’ère des pesticides, avant que n’apparaissent certains cancers,  l’infertilité galopante, des abeilles déboussolées. « Il ne parle que de révolutionner l’agriculture, maintenant…Plus de blé, plus d’avoine, plus de betteraves,…Il prétend que c’est usé…Que ce n’est plus moderne ». Il veut initier « sa grande réforme agronomique ». La pièce de Mirbeau est encore plus précise : « Tu ne sais pas que les oiseaux sont les pires ennemis de l’agriculture ? Des vandales…Mais je suis plus malin qu’eux…Je les fais tous tuer. Je paye deux sous le moineau mort, trois sous le rouge-gorge et le verdier…cinq sous la fauvette…six sous le chardonneret et le rossignol…car ils sont très rares…Au printemps, je donne vingt sous d’un nid avec ses œufs…Ils m’arrivent de plus de dix lieues…à la ronde…Si cela se propage…dans quelques années, j’aurai détruit tous les oiseaux de France…(Il se frotte les mains) Vous allez en voir des choses, mes gaillards. » Isidore quand il ne s’enrichit pas, détruit. Il détruit pour produire. Après moi, le déluge !

AGRONOME, ECONOMISTE ET SOCIALISTE

L’agriculture ne nourrit plus, elle rapporte d’abord. Les besoins sont secondaires, prime d’abord le cours de bourse. On peut donc concentrer l’élevage, le rationaliser, l’optimiser. On doit donc mécaniser. Grossir et faire grossir notre consommateur. Peu importe si un milliard d’hommes et de femmes ont faim, il est nécessaire de faire progresser le bénéfice. Tant pis pour la surproduction. A l’époque d’Octave Mirbeau, où le mot même d’écologie n’existait pas, nous étions déjà dans cette logique du toujours plus jusqu’à l’entropie de notre système. Une crise, puis deux. Dans l’attente d’une troisième à venir.

Il ne veut plus de relatif. Il domine, exige de l’absolu.



Dans la pièce, il se dit même socialiste : « Le progrès marche, sapristi ! Les besoins augmentent et se transforment…Et ce n’est pas une raison parce que le monde est arriéré et routinier, pour que moi, Isidore Lechat, agronome socialiste…économiste révolutionnaire…Je le sois aussi… » 

  • DES ENFANTS COMME VALEUR CHANGEANTE DE SPECULATION

Le jardinier est licencié parce que sa femme est enceinte : « monsieur ne veut pas d’enfants chez lui…Toutes réflexions faites, qu’il m’a dit, ce matin…, pas d’enfants…pas d’enfants dans la maison…ça abîme les pelouses…ça salit les allées… » . L’enfant n’a pas d’utilité immédiate. Il perturbe les rouages du système. Il est incontrôlable. Il crie, pleure, casse des carreaux. Bref, il ne produit rien et détruit beaucoup. Notre société doit optimiser l’ensemble de nos actes, elle rend insupportable les enfants, surtout ceux des autres. Les nôtres sont notre continuité et à ce titre sont forcément plus supportables. « Avec sa manie de toujours me marier. Pour lui, je suis devenue une valeur changeante de spéculation, mieux que cela, une prime, quelquefois »(Germaine). 

  • PAS DE PRINCIPES DANS LES AFFAIRES

Il faut aller droit au but. Pas de forfanteries. Le tutoiement est de rigueur. Le film ne parle pas de la valeur directe du tutoiement contrairement à la pièce : « J’aime qu’on se tutoie…Nous ne sommes pas des gens de l’ancien régime…nous autres…des contes…des ducs…Nous sommes de francs démocrates…pas vrai ?…des travailleurs…J’ai cinquante millions…moi…Et le duc ? …A peine s’il en a deux…Un pouilleux…Ah ! Elle en voit de dures avec moi, la noblesse. » Tout se vaut.

Pourvu que l’argent rentre. La bourgeoise se substitue à la noblesse, les principes en moins. « Vous êtes un homme à grand principe, vous êtes attaché à des préjugés qui n’ont plus cours aujourd’hui. C’est bien dommage ! Chevaleresque, mais pas pratique ! » (Isidore Lechat) – « Être resté peu pratique dans une société qui l’est devenue beaucoup trop, c’est la raison de la noblesse, Monsieur Lechat, et c’est aussi sa gloire ! » (Le marquis de Porcellet) –« C’est sa mort ! » – « Tant pis ! Chez nous, l’honneur passe devant l’intérêt…Non pas que je condamne toute espèce de progrès… » 

  • « SALAUD DE PAUVRE ! » (Jean Gabin dans la Traversée de Paris)

Le pauvre est pauvre parce qu’il le veut bien. « Les pauvres ? Je n’ai jamais vu un pays où il y avait autant de pauvres ! Nous n’y pouvons rien. S’ils travaillaient ils le seraient moins ! »

Il se veut moderne en opposition au marquis : « vous êtes un homme à principes…à grands principes…Vous n’êtes pas, du tout, dans le mouvement moderne…Vous restez attaché aux vieilles idées du passé.» 

  • MADAME LECHAT, UNE DECROISSANTE ?

L’ARGENT NE FAIT PAS LE BONHEUR : GERMAINE S’ENNUIE ET SA MERE RÊVE D’UN BONHEUR BEAUCOUP PLUS SIMPLE

Les médias (le journal, Le Chant du Coq), l’immobilier (le château de Vauperdu), la technologie, Mme Lechat (Germaine Charley) est mal à l’aise devant ces portraits immenses qui semblent la transpercer de part en part. Elle ne se plaît pas dans ce grand château, dans cette grande voiture : « Toute seule dans cette grande auto, je ne me sens pas à mon aise. J’ai honte ! »

 QUAND ON A UN COEUR COMME LE VÔTRE !

Germaine Lechat s’ennuie. « Pourquoi ne parles-tu pas ? – C’est sans doute que je n’ai rien à dire. – Tu as assez lu… – Je ne lis pas. – Tu rêves ? – Je ne rêve pas…-Alors…, qu’est-ce que tu fais ? – Rien…, je m’ennuie… ». Le jardinier qui quitte le château le voit bien :« Mademoiselle Germaine…, vous non plus…vous n’êtes guère heureuse…Je vous connais bien,…quand on a un cœur comme le vôtre…on ne peut pas être heureux ici »  



Elle se retrouve à la fin seule, son fils est mort et sa fille a quitté le domaine pour vivre avec Lucien.  Cette maison qui lui semblait trop grande, lui fait maintenant peur. Elle regrette le temps de la simplicité : « Qu’est ce que tu veux que je devienne dans cette maison, toute seule ? Si nous avions vécu dans une petite maison, rien de tout cela ne serait arrivé. Ce château, ce luxe, tout cet argent… Tu ne vas pas me laisser ? »

Jacky Lavauzelle

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Les affaires sont les affaires Octave Mirbeau

LES ENFANTS DU PARADIS (CARNE)

Marcel CARNE
LES ENFANTS DU PARADIS
1945
Les enfants du paradis Marcel Carné Le dévoilement Artgitato

LA FRAGILITE
DU DEVOILEMENT INTERIEUR

  • VOUS Y PENSEREZ LE JOUR ET VOUS EN RÊVEREZ LA NUIT !

La caméra qui suit la foule sur le boulevard du crime, passe les haltérophiles, les funambules et les singes. C’est la vie grouillante et populeuse qui se touche, qui s’entrechoque. La caméra s’arrête au porte du rideau, là où le voile cache. Les gens y rentrent les uns après les autres. Nous sommes dans un espace religieux. Le calme précède le spectacle. Il prépare notre vision à l’unique, au surnaturel. La beauté n’est pas un bien commun. On y va en pèlerinage. « Quand vous l’aurez vu, vous y penserez le jour, vous en rêverez la nuit…On ne paie qu’en sortant ». Les gens paieront, c’est sûr. Ils oublieront leur pingrerie. Assommés encore de tant de beauté. Quelque chose brillera plus dans le cœur que quelques pièces de monnaie dans la poche.

  • LA VERITE JUSQU’AUX EPAULES

La vérité n’est pas dans la rue, la vérité est ailleurs. Dans la rue, il n’y a que des moments de vérité. Quant à la vérité de la beauté, elle est dans son bain. La vérité n’est pas entière. Mais qui pourrait supporter toute la vérité, rien que la vérité.  « Le puits ? N’en parlons plus ! C’est fini ! La clientèle devenait trop difficile. Vous comprenez, la vérité jusqu’aux épaules, ils étaient déçus (Garance-Arletty) – Bien sûr, les braves gens davantage. Rien que la vérité, toute la vérité, comme je les comprends ! Le costume vous allez à ravir ! (Pierre-François Lacenaire – Marcel Herrand) – Peut-être, mais c’est toujours le même ! – Quelle modestie et quelle pudeur ! – Oh ! Ce n’est pas ça, mais ils sont vraiment trop laids ! – Oh c’est vrai qu’ils sont trop laids ! ».

  • LA BEAUTE, UNE INSULTE A LA LAIDEUR DU MONDE

La vérité et la beauté, dans le même sac, fermé jusqu’à bonne hauteur. Le comte Édouard de Montray (Louis Salou) ne dira rien d’autre. Le dévoilement, c’est ce qu’on permet aux autres de voir, ce qu’on leur donne à voir du plus profond de notre être et que l’on a enfoui là, tout au fond de nous-mêmes. L’autre, ne peut en saisir qu’une infime partie. Trop lui donner à voir, c’est risquer l’incompréhension, voire la peur et donc la haine. Le Comte de Montray le sait bien, qui s’entoure des plus belles femmes aux parures étincelantes :   « Vous êtes trop belle pour qu’on vous aime vraiment. La beauté est une exception. Une insulte au monde qui est laid. Rarement les hommes aiment la beauté. Ils la pourchassent, simplement pour ne plus y penser, pour l’effacer, pour l’oublier».

  • PUBLIC, JE VOUS AIME !

Parfois, le petit plus de ce que l’on montre peut être l’origine d’une grande faille ou d’un gigantesque désordre. C’est le « Baptiste ! » crié une fois, rien qu’une, en intensité, au théâtre des funambules par Nathalie (Maria Casarès). Quand Baptiste se montre gai, c’est parce qu’il est trop plein de cet amour qui le subjugue, qui l’inonde à le noyer. Alors, il sourit. Il «brille ». Parfois, le petit plus qu’on donne permet à celui qui donne et à celui qui reçoit de retrouver de la sérénité : (Frédéric Lemaître-Pierre Brasseur) « Quand je joue, je suis éperdument amoureux et quand le rideau tombe, le public s’en va avec mon amour. Vous comprenez, je lui en fais cadeau au public, de mon amour. Il est bien content et moi aussi. Je redeviens sage, calme, libre. Tranquille comme Baptiste ». On lui donne en pâture quelques miettes.

  • APPARITION ! DISPARITION !

Ce qui se cache, bouillonne, vit à tout rompre. Comme Garance, volcanique, comme le théâtre des funambules où les deux familles s’affrontent jusqu’à se battre devant son public. On se cache et l’on montre, même quand on ne montre rien d’autre que la vie, la vie du public. Le directeur des Funambules (énorme Marcel Pérès) : « La comédie ? La comédie ? Mais mon pauvre ami, vous vous trompez de théâtre ! Ici, on ne joue pas ! Nous n’avons pas le droit de jouer la comédie! Nous devons entrer sur scène en marchant sur les mains. Et pourquoi ? Parce qu’on nous aime ! Et pourquoi ? Parce qu’on nous craint ! Si on jouait la comédie, ici, ils n’auraient plus qu’à mettre la clé sous la porte, les autres, les grands, les nobles théâtres. Chez eux, le public s’ennuie à crever ! Leurs pièces de musée, leurs tragédies, leurs péplums. Ils s’égosillent sans bouger. Tandis qu’ici, aux Funambules, c’est vivant, ça saute, ça remue! La vie quoi ! Apparition. Disparition. Exactement comme dans la vie. Pan ! La savate ! Comme dans la vie ! Et quel public ! Il est pauvre, bien sûr, mais il est en or mon public. Tenez ! Regardez-les ! Là-haut au paradis ! »

  • ME LAISSER SEUL AVEC MOI-MÊME. QUELLE INCONSEQUENCE !

Comme Lacenaire…Lacenaire qui se cache des autres. Ecrivain public le jour et malfrat la nuit. Lui, se cache en lui, là où les autres ont voulu qu’il se cache : « Quand j’étais enfant, j’étais déjà plus lucide, plus intelligent que les autres. Ils ne me l’ont pas pardonné !  Ils voulaient que je sois comme eux. Levez la tête Pierre-François ! Regardez-moi ! Baissez les yeux ! Et ils m’ont meublé l’esprit de force avec de vieux livres. Tant de poussière dans une tête d’enfant…Ma mère, qui préférait mon imbécile de frère, et mon directeur de conscience me répétaient sans cesse : ‘Vous êtes trop fier, mon cher. Il faut rentrer en vous-même’. Alors, je suis rentré en moi-même. Je n’ai jamais pu en sortir. Les imprudents ! Me laisser seul avec moi-même ! Et ils me défendaient les mauvaises fréquentations. Quelle inconséquence ! N’aimer personne. Être seul. N’être aimé de personne. Être livre ! »

  • QUAND J’ETAIS MALHEUREUX, JE RÊVAIS

L’autre dans sa globalité est monstrueux. Laid et haineux. Il se contente de l’apparence du bonheur ou de la beauté, d’un rayon ou deux. Baptiste l’a compris : « Ce n’est pas triste un enterrement ! Il suffit qu’il y ait un peu de soleil et tout le monde est content ».  Le masque est donc nécessaire pour vivre son intériorité pleinement. C’est celui du mime qu’a pris Baptiste pour affronter ou résister au monde, la face blanche et immobile, pour ne rien laisser paraître de son visage, juste singer l’autre, qui rit en se voyant : « Quand j’étais malheureux, je dormais, je rêvais. Les gens n’aiment pas qu’on rêve. Ils vous cognent dessus, histoire de vous réveiller un peu. Heureusement, j’avais le sommeil dur. Je leur échappais en dormant. J’espérais, j’attendais. C’est peut-être vous que j’attendais ! »

  • NOS PETITES LUEURS VACILLANTES

L’autre, c’est nous, aussi. Il n’est pas irrécupérable. « Regardez ! Les petites lueurs ! Les petites lumières de Ménilmontant. Les gens s’endorment et s’éveillent. Ils ont chacun cette lueur qui s’allume et qui s’éteint. C’est peu de chose tout ça ». C’est peu, mais l’on a que ça, pour espérer. C’est peu et c’est toujours mieux que rien. Mais dès qu’elles s’éteignent, ces lueurs, chacun remet son masque. Tout le monde possède un sac, un masque ou un voile. Il ne cache pas toujours la vérité ou la beauté, mais souvent des déchirures de l’enfance, profondes et lointaines, comme Lacenaire ou Baptiste. A travers des identités multiples, comme Jéricho (Pierre Renoir) « à cause de la trompette, dit Le Jugement dernier, dit Jupiter, dit La Méduse, dit Marchand de sable,… ». A travers la cécité comme l’aveugle qui cache sa vision dans la rue et la retrouve au troquet.

 Jacky Lavauzelle