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LU XUN Proses Poèmes & Analyses – 鲁迅 – 散文 诗

LITTERATURE CHINOISE
中国文学

LU XUN
鲁迅
散文 Prose
Poème 诗

1880-1936

 Traduction Jacky Lavauzelle

 Lu Xun Oeuvres Proses et Poésie Artgitato 2



texte bilingue

 

 

LU XUN
Proses et Poèmes
Analyses

Traduction Jacky Lavauzelle

PROSE

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La Véritable histoire de Ah Q
阿Q正传
1921-1922
 Chapitre I
第一章
Préface
 序
la véritable histoire de Ah Q Lu Xun Artgitato

***
Analyse

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LU XUN
Chirurgien de l’âme

La médecine et la littérature empreintent parfois des chemins inattendus. En partie par son impuissance, voire par un certain charlatanisme, la médecine a longtemps décu et a poussé à prendre l’encrier. Passer de la plaies à la plume. Toucher les consciences semble plus efficace que de recoudre, de soigner les infections, de recoudre.  « La médecine peut guérir le corps, elle ne peut guérir le cœur » disait  Saint Paul de Tarse.

Lu Xun Chirugien de l'Âme Artgitato

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LU XUN
AU BANQUET DE LA DYNASTIE MING

Comme en France, cette fin de XVIIème en Chine est fleurissante. Nous sommes à la fin de la dynastie Ming. Même si c’est la technique de la porcelaine qui symbolise le mieux cette période, tous les arts, sans être totalement révolutionnaires, arrivent à une maturité certaine. Nous pensons à l’épopée, au XIVème siècle, des cent huit voleurs de Au bord de l’eau de Shi Nai’an, sortes de Robin des bois révoltés contre le pouvoir en place.

Lu Xun au banquet de la dynastie Ming Portrait de Yongle

***

 SOUS LA VOÛTE GLACEE DE LA MORT

Lu Xun écrit pour le présent. La postérité, il n’y pense pas. Tout au plus  il l’aborde comme quelque chose de tellement  loin. Ce n’est pas son but. Einstein disait que « celui qui ne peut plus éprouver ni étonnement ni surprise est pour ainsi dire mort : ses yeux sont éteints. »
Lu Xun a les yeux constamment ouverts. Ouverts sur son époque et ses contemporains.

Lu Xun Sous la voûte glacée de la mort Artgitato Le Monde illustré 1858 Supplice du lingtchi

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LuXun1930

Análise poema de Fernando PESSOA – Analyse Poème de Fernando Pessoa

Análise 
Poème de Fernando Pessoa
Cancioneiro
1911-1935




Traduction – Texte Bilingue
tradução – texto bilíngüe

Traduction Jacky Lavauzelle
analise poema de Fernando Pessoa Analyse Poème de Fernando Pesso Artgitato

 


LITTERATURE PORTUGAISE
POESIE PORTUGAISE

Literatura Português

FERNANDO PESSOA
1888-1935
Fernando Pesso Literatura Português Poesia e Prosa Poésie et Prose Artgitato

 




Análise
Poema de Fernando Pessoa

Analyse
Poème de Fernando Pessoa

Tão ABSTRATA é a idéia do teu ser
Si ABSTRAITE est l’idée de ton être
Que me vem de te olhar, que, ao entreter
Qui me vient en te regardant, que, à entrer
Os meus olhos nos teus, perco-os de vista,
Mes yeux dans les tiens, je les perds de vue,
E nada fica em meu olhar, e dista
Et rien ne reste dans mes yeux, et même s’éloigne
Teu corpo do meu ver tão longemente,
Ton corps de ma vue au loin,
E a idéia do teu ser fica tão rente
Et l’idée de ton être reste si proche
Ao meu pensar olhar-te, e ao saber-me
A ma pensée te regardant, et me fait savoir
Sabendo que tu és, que, só por ter-me
Sachant que tu es, que,  seulement à être
Consciente de ti, nem a mim sinto.
Conscient de toi, je ne me sens plus.
E assim, neste ignorar-me a ver-te, minto
Et ainsi, à ignorer de te voir, je mens
A ilusão da sensação, e sonho,
L’illusion de la sensation, et je rêve,
Não te vendo, nem vendo, nem sabendo
Non, je ne te vois pas, ni ne vois ni ne sais
Que te vejo, ou sequer que sou, risonho
Que je te vois, ni même que je suis, souriant
Do interior crepúsculo tristonho
De l’intérieur du crépuscule triste
Em que sinto que sonho o que me sinto sendo.
Dans lequel je sens que je rêve que je me sens être.

 

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Poème de Fernando Pessoa
Análise poema de Fernando

MORT A CREDIT (CELINE) La Dictature de la vitesse ou Survivre avec la merde au cul

Louis-Ferdinand CELINE

 

Critique Jacky Lavauzelle

MORT A CREDIT
(1936)

LA DICTAURE DE LA VITESSE
ou
Survivre avec la merde au cul
Louis Ferdinand Céline Mort à Crédit La dictature de la Vitesse ou l'Homme à la merde au cul

Un monde de douleurs s’étale sur la peau et sur l’âme de Ferdinand. Sur chaque lien qu’il a à la vie, à l’humain.
Sur chaque attachement forcené à ce qui vit encore. Un hymne à la vie. A cette vie où l’on nous attend, où l’on nous guette, où l’on se jette en pâture. Malgré tout. Au milieu de tout ça. En vie, malgré tout. Les deux pieds dedans. Jusqu’à cet oubli de son être. Juste afin de pouvoir être là. Encore une journée de plus sur le chemin de croix qui s’ouvre à nous. « J’étais la croix sur la terre ! J’aurais jamais la conscience ! …J’étais seulement que des instincts et puis du creux pour tout bouffer la pauvre pitance et les sacrifices des familles. J’étais un vampire dans un sens…C’était pas la peine de regarder… »

Un monde sans douceurs. Il est là autour de nous, devant nous et en nous. Il est là qui se dresse. Et c’est dans ce monde que nous rentrons. Un éclair. Des ombres et des odeurs. Où allons-nous ? Des pierres éparses. Nous ouvrons une source. Nous poussons le voile qui se déchire dans la nuit. Y a tout qui casse dans l’obscurité. Une lumière peut-être encore, loin là-bas. Elle ne brille pas encore. Il y a trop de morts dans le tunnel. « Le phare écarquille la nuit…L’éclair passe sur le bonhomme…Le rouleau de la grève aspire les cailloux…s’écrase…roule encore…fracasse…revient…crève… »

Un monde qui s’efforce à tenir debout. Un monde qui tient encore. Un peu. Difficilement. Il y a ce rien qui toujours guette. Ce souffle. Cet air. Cette brindille. Et patatras. Vlan ! Par terre. Comme un appel à la ligne horizontale. Les hommes, les maisons, les villages. Même les montagnes. « Les falaises aussi c’est dangereux. Chaque année des familles entières sont écrabouillées sous les roches…Une imprudence, un faux pas, une réflexion malheureuse…La montagne se renverse sur vous…On se risquait le moins possible, on sortait pas beaucoup des rues. »
Un monde sans mots inutiles. Pour une fois. Une couverture de mots tressés grands. « J’en veux plus moi des parlotes !…ça va ! J’en ai mon compte ! … Je sais où ça mène ! »
C’est déjà toute la différence.  Un large tissu tressé avec des gouttes d’acide. « L’univers, pour lui, n’était plus qu’un énorme acide… »

Ce qui est à l’œuvre c’est juste l’anéantissement. Tout peut s’écrouler en un instant. « Je voudrais que la tempête fasse encore bien plus de boucan, que les toits s’écroulent, que le printemps ne revienne plus, que notre maison disparaisse. » Que le monde soit blanc, virginal. C’est un vœu.

Ce qui est en cause désormais, c’est la survie. L’éboulement est imminent. Personne ne restera dessous. Vite ! La vie suit son cours, mais un cours ferdinantesque. Pavé d’enfers et de décors glauques. Mais qu’est-ce que le glauque quand le visible est d’un noir d’encre aussi intense. « Jamais j’avais vu si moche et tant d’horreurs à la fois…Une gageure…Un enfer de poche. »

Le monde célinien n’est pas un monde en rose. La couleur est légèrement différente. Entre le gris et le jaune. « Moi je pisserais sur le monde ! Sur le monde entier ! Vous m’entendez bien ! » Qui ne sent pas la rose non plus. Le monde est comme ça. Sans jambes et sans mains. A tâtons. C’est juste notre monde.
C’est la poétique de la crasse.
Devenir caméléon dans ce monde gris. Mais ce n’est pas plaisir. Juste par une ultime et violente urgence.

Être là. Dans le présent. C’est l’instant qui est important. Le futur n’existe pas. Du moins, il n’a aucune importance. Il faut tant user de force pour se projeter. Pourquoi penser à demain, quand nous ne sommes pas sûrs de pouvoir finir la journée. Journée de mouvements. Journée de fuite. C’est ce qui reste et ce n’est déjà pas si mal .« Je faisais pas des projets d’avenir…Mais je trouvais le présent pas trop tarte… »

On n’a pas le temps pour se remémorer le passé. « L’antique ça me m’écœure encore, c’est de ça pourtant qu’on bouffait. C’est triste les raclures du temps…c’est infect, c’est moche. »

Passer inaperçu. « On m’oubliait un moment. » Ne pas se faire remarquer. L’être est en opposition au style. Celui-ci est un tsunami quand l’être se cache. « Ce que je voulais c’était partir et le plus tôt possible et plus entendre personne causer. L’essentiel, c’est pas de savoir si on a tort ou raison. Ça n’a pas vraiment d’importance…Ce qu’il faut c’est décourager le monde qu’il s’occupe de vous…Le reste c’est du vice. » Le désordre et la confusion comme les meilleurs camouflages. Mettre des mots. Un peu plus. En rajouter. Qu’à force il en devienne finalement le maître des mots. Mettre des maux et des douleurs. Partir en fuyant. « Ça me semblait tout d’un coup qu’on ne me rattraperait plus jamais. »

Nul n’entre dans le roman impunément. Nul ne le suit en se posant. Sans rambardes. Sans main courante. Ce serait comme vouloir remonter un toboggan. Descendre d’un avion en vol. Nul n’entre dans la vie nonchalamment. Lire Mort à Crédit c’est rentrer dans le vivant et dans le tumulte des forces. De quelle nature est cette force tellurique, cyclonique ?
C’est l’arrêt des phrases qui seul peut nous placer dans l’œil de ce cyclone. Sachant que la phrase qui se pose ne fait que renforcer sa dynamique et ne comptera plus les dommages collatéraux.

C’est un roman écrit à l’énergie. Sur l’énergie. Sur la nécessité de faire. De bouger contre cette peur de l’arrêt, du blocage. Mort à Crédit est le roman de l’urgence. « Elle a ordonné qu’on se manie…Elle faisait des signes…Et qu’on se dégrouille tous ! Qu’on s’échappe vivement du Passage…Et dare-dare !…Et tous en chœur !…Y avait pas une seconde à perdre ! »

Le temps est là qui grignote l’individu, l’avale. La vie est là qui fuit dans cette lenteur paradoxale : « Tout cela est si lent, si lourd, si triste…Bientôt je serai vieux. Et ce sera enfin fini…Ils sont devenus vieux, misérables et lents chacun dans un coin du monde. »
Et si l’énergie est là, c’est parce que la peur y est. Elle sert à sortir à s’extraire de cette lenteur qui apporte la mort. Une énergie suintante, dégoulinante, écœurante, mais salvatrice. Un sauvetage risqué toujours à la frontière de la mort. Juste à côté du rien.. « « J’avais la peur dans toutes les tripes…J’aurais voulu disparaître…maigrir tellement qu’il ne reste rien. » Une bonne peur bien réelle et bien grasse.

La peur s’installe. Pas une peur passagère. Non ! Une peur constante avec des salves d’écœurements et de nausée. Il y en a tant qu’elle dépasse l’individu, le noie. C’est le mélange entre la peur et cette merde généralisée. Tout pue. Ça schlingue par tous les pores. Ça force à vouloir s’en sortir. Ça te prend par le colbac. « Ça devenait bien moche tout ça d’un seul coup !…Et puis tout à fait infect !…C’était encore des nausées…J’ai retrouvé un paillasson…J’ai vomi dans la rigole…c’est la bagotte qui m’écœurait… »

Nous sommes dans ces limbes de l’enfer. Les deux pieds dedans. Bien calés. Faut voir où il se loge, l’enfer. « La porte de l’enfer dans l’oreille c’est un petit atome de rien. Si on le déplace d’un quart de poil…qu’on le bouge seulement d’un micron, qu’on regarde à travers, alors c’est fini ! c’est marre ! on reste damné pour toujours !… C’est pas gratuit de crever ! »

Le mouvement c’est la vie. Il n’y a jamais assez de temps. C’est le temps de la merde au cul. Peu importe la saleté. Peu importe ce que l’on fait. On fait. Le résultat importe peu. La vie est à ce prix. « Comme défaut en plus j’avais toujours le derrière sale. Je ne m’essuyais pas, j’avais pas le temps, j’avais l’excuse, on était toujours trop pressés…Je me torchais toujours aussi mal, j’avais toujours une gifle de retard…Que je me dépêchais d’éviter…Je gardais la porte des chiots ouverte pour entendre venir. Je faisais caca comme un oiseau entre deux orages… »

La phrase est à cette image. Elle est dans la vie. Elle est la vie. Elle respire. Ou plutôt elle halète. Chaque mot devient sensible. Chaque cri ponctue un silence. Sans phrases véritablement élaborées. Sans volonté de la terminer. La terminer serait déjà un peu de la faire mourir. Et la vie, comme la littérature, reste ce combat incessant pour la faire reculer. La faire reculer aussi avec des points de suspension. Avec des jurons. Quand ça n’avance pas assez vite. Ferdinand ne veut pas subir ce temps qui avale ses parents ; ce père incapable de taper à la machine à écrire qui arrive et qui voit son emploi menacé ; sa mère… Sa mère, pas mieux…
Mais oublions les personnages qui n’ont que peu d’importance. L’être est là qui prend ce qu’il peut.

Et pour se donner du temps, être rapide, il faut grossir aussi les traits, faire dans la caricature, aller loin dans l’exagération. Les évènements sont vus pas les yeux déformés de Ferdinand qui les changent en révolutions cataclysmiques : « ça s’amplifie, ça se rapproche…Je tombe là sur une horde

C’est tout ce que Ferdinand vivra dans la première partie qui se termine avec son « Oui mon oncle !… » avec la primauté de l’instinct sur la raison. Contrairement à la seconde sous le patronage de Roger-Martin Courtial des Pereires, qui, elle, se terminera par le « Non mon oncle ! ». Et avec la disparition des points de suspension. Nous resterons sur cette exclamation nette.

Mais même dans cette deuxième partie ce n’est pas la raison qui l’emporte. Elle ne vaut rien, la raison, c’est que du malheur et de l’absence de vie. Plutôt un instinct maîtrisé et mieux compris : « Te force pas l’intelligence… ! C’est la raison qui nous bouche tout…Prends l’instinct d’abord…Quand il bigle bien, t’as gagné !…Il te trompera jamais !… »

C’est cette trajectoire, ce parcours initiatique de Ferdinand qui est à l’œuvre. Au fond, Ferdinand semble dire la même chose, puisque le Non de la seconde partie vient conforter les propos de l’Oncle sur le port d’un pardessus pour ne pas attraper la crève, « tape dans le tas ! »

Ferdinand a perdu sa merde au cul.

Jacky Lavauzelle

LES FORBANS DE LA NUIT (Dassin) LA FUITE INFERNALE

Jules DASSIN
LES FORBANS DE LA NUIT
Night and the City
1950

LA FUITE INFERNALE

LES FORBANS DE LA NUIT Night and The City Jules Dassin Artgitato

Les Forbans de la nuit est une œuvre sur la fuite. « Qui fuis-tu ? » demande l’héroïne. Harry pense pourtant fuir pour sortir du pétrin dans lequel il s’enfonce un peu plus. « Tu ne peux pas passer ta vie à fuir » languit-elle. Mais depuis longtemps ils ne font plus de projets à deux. Il est déjà trop loin. Aux confins de la vie, à la frontière des turpitudes et de la mort. Il est là, sorte de Chaplin perdu dans les histoires nauséabondes, entre les deux rives, près du précipice.

Et quand Harry ne fuit plus, c’est qu’il est traqué, c’est qu’il se terre, ou qu’il est mort.

LES TEMPS ONT CHANGE
La fuite comme cette course vers la modernité que regarde Jules Dassin. Dans la ville, le spectacle de lutte en est l’illustration. Le fils Kristo (Herbert Lom) adepte d’une lutte revisitée et grand spectacle, la lutte moderne, celle qui l’oppose à son père, le grand Gregorius (Stanilaus Zbyszko), chantre de la beauté et de la grandeur de l’éternelle lutte classique gréco-romaine, celle que l’on pratique à Athènes.  « Comprends, dit le fils, que les temps ont changé. » A cela son père répond qu’ « on n’oublie pas la noble lutte. »

Harry est un homme mort de s’être brûlé les ailes dans sa courses effrénées. « Un homme mort » comme lui annonce son boss, Phil Nosseross (Francis L. Sullivan), dans le cabaret, dans un dernier coup de cymbales. Mort comme dans la descente de l’escalier qui suit et qui ouvre sur la rue et sur la voiture qui le frôle.

JE NE POUVAIS PAS SUIVRE
Sa compagne l’air hagard le suis des yeux et tente de le comprendre. Mais elle avouera : « je ne pouvais pas suivre. » Harry est l’homme des mauvais choix. Il prend toujours la mauvaise solution. Et il glisse peu à peu dans de terribles sables mouvants.

Les pirates qui opèrent sous nos yeux, roulent sur les vagues londoniennes des tripots et des cloaques interlopes de la banlieue. Tout est bon pour quelques billets, pour quelques pounds. Ils courent, fuient et mentent. La bonne affaire est pour maintenant. Night and the City, le titre original, marque bien la séparation entre les deux planètes, la Nuit, où les forbans fourbissent leurs armes et la City, la lumière et la respectabilité.

L’ENFER AUTOUR DANSE
La nuit est l’acteur principal du film de Jules Dassin. « Mais voici dans l’ombre  Qu’une ronde sombre  Se fait, L’enfer autour danse, Tous dans un silence Parfait. » (La Nuit, Alfred de Musset, Poésies posthumes) C’est l’enfer qui remplit les yeux d’Harry qui court sans voir que la seule pépite qui brille encore dans son quartier, Marie, Gene Tierney, est à ses côtés. Impassible Mary. Quasi biblique. Mary est une sainte, qui, à chaque fois renouvelle son attente. Elle a connu Harry autrefois bien différent. Mais Harry ne change plus. Elle qui a entendu ses plans et ses éclairs de génie « mille fois ».

HOW MUCH ?
Mais Mary espère encore et toujours d’un avenir à l’odeur de passé, Mary espère toujours au mariage. Elle pense pouvoir le sauver, mais, trop lourd de toutes ses fautes, ne pourra l’empêcher de rejoindre les abîmes.

Harry Fabian est un de ces petits forbans à l’imagination féconde et destructrice. Tous les plans sont plus troués que les précédents. La rencontre avec une ancienne légende de la lutte gréco-romaine est l’ultime plan qui devrait le mettre enfin dans la lumière, lui, le petit escroc sans envergure et décrédibilisé aux yeux de tous. How much ? La seule question qui vaille la peine pour Harry.

Jules Dassin joue sur le contraste de la ville où les gens vont à leurs occupations et de sa banlieue où les truands règlent leurs derniers comptes, de ses lumières et de ses ombres, de cette course effrénée à la mort pour une histoire de quelques billets. Et ce contraste entraîne le mouvement infini. Les pauses n’existent pas.

UNE NUIT DANS LA VILLE
La musique du générique de langoureuse devient calme. La nuit est là qui s’est faite avec quelques lumières éparses qui se mirent dans la Tamise. La musique se bloque sur une note pour devenir tranquillement inquiétante. Une voix claire, calme annonce : « une nuit dans une ville. Cette nuit, l’autre nuit, n’importe quelle nuit. La ville, Londres. » La musique devient stridente et extrêmement rapide comme une course poursuite. Un homme est seul dans la nuit, dans la ville, sur une place immense…

TU POUVAIS TOUT REUSSIR
…C’est Harry. La course qu’il commence finira par sa mort. Les rues se font plus étroites. Harry prend le temps, toutefois, de ramasser la fleur tombée de sa boutonnière. C’est un professionnel. La manière de remettre son costume avant de rentrer chez Marie le confirme.

Le sac à main qui s’offre sur la table de chevet devient une évidence. Surpris par Marie, Harry ne se dégonfle pas ; « je cherchais une cigarette. » Marie n’est pas dupe. Elle passe l’éponge. Elle seule voit quelque chose en lui. « Tu pouvais tout réussir. » Mais Harry s’est perdu.

UNE OCCASION UNIQUE !
Pour Harry, tout est « une occasion unique ! » Harry pense toujours à la dernière affaire. Après les bons paris, l’association juteuse dans un cynodrome. La dernière et tout redeviendra comma avant. Il s’occupera de Marie. Il sera dans le droit chemin. Enfin. C’est sans oublier ce qu’Aristote disait déjà dans l’Ethique à Nicomaque : « Les hommes s’imaginent qu’il est en leur pouvoir d’agir injustement, et que par suite il est facile d’être juste. Mais cela n’est pas exact …Il y a des êtres qui sont incapables de tirer profit d’aucune portion de ces biens, ce sont ceux qui sont irrémédiablement vicieux et à qui tout est nuisible. » (Trad. J. Tricot, V-13, Ed. J. Vrin) Harry est un de ceux-là. Tout ce qu’il touche se transforme en rien. Mais il y croit. Toujours.

JE VEUX ÊTRE QUELQU’UN
Il veut réellement réussir. Il le répète à l’envi : « je veux être quelqu’un. » Il veut montrer à tous que lui aussi peut être reconnu, apprécié, respecté.

« La ronde contente, En ris éclatante, Le prend ; Tout mort sans rancune Trouve au clair de lune Son rang. » (La Nuit, Alfred de Musset, Poésies posthumes)

Harry est pris dans sa ronde. Son rire éclatant d’hyène s’est éteint dans la nuit. Là, sur les quais de la Tamise. Lui aussi a retrouvé son rang. Celui du forban malheureux pour avoir trop voulu la lune et avoir trop cru en sa chance.

POUR LA PREMIERE FOIS, J’AI UN PLAN SANS FAILLE
Jusqu’à la fin, Harry croira à son étoile. « Harry Fabian n’a pas dit son dernier mot. » Il veut se donner afin que Mary puisse récupérer la rançon de 1000 livres. Il jouera jusqu’à la fin avec son âme et les sentiments de Mary. « Dis-lui où je suis, tu auras 1000 livres. Il faut bien que quelqu’un les touche. Pour la première fois, j’ai un plan sans faille

Mary sait alors qu’Harry est définitivement perdu. A jamais. Harry est mort Déjà !

Le « Reviens » de Mary n’y fera rien. L’aube se lève. Le jour enfin. La ville a perdu Harry qui désormais flotte dans la Tamise.

« Tout mort sans rancune Trouve au clair de lune Son rang. »

Jacky Lavauzelle

Les personnages
Harry Fabian (Richard Widmark) Mary Bristol (Gene Tierney) Helen Mosseross (Googie Withers)  Adam Dunne (Hugh Marlowe)  Phil Nosseross (Francis L. Sullivan) Kristo (Herbert Lom) Gregorius (Stanilaus Zbyszko) L’étrangleur (Mike Mazurki) Molly (Ada Reeve)

STALKER de Tarkovski : L’ULTIME ESPOIR

 

Andreï TARKOSVI
Андрей Арсеньевич Тарковский

STALKER
Сталкер
1979

L’ULTIME ESPOIR

stalker Tarkoski artgitato

Des barbelés.
LA PARTIE VEGETATIVE
Des militaires. Les murs noirs de champignons. Et l’eau croupie, souillée stagne autant dehors que dedans, autant sur le sol que dans les êtres.
Une partie végétative des âmes.
Le temps est en suspens et les êtres dorment. Les yeux ouverts. Les hommes sont fatigués et dorment dans de grands lits humides. Seuls, les objets bougent et tremblent. Les objets sont animés. Ils ont une direction. Suivre la table. Tomber et se casser.

POUR L’ESPOIR QUI RESTE

Les gens s’enfoncent dans la pesanteur du réel sinistre.
Nulle légèreté et nulle évasion. Il n’y a plus d’espoir. « Il ne leur reste plus aucun espoir. »
La terre est dévastée. Il n’y a plus rien sur terre. Que de la misère et de la peine. Partout ? Non, un lieu résiste encore. Différent.
« C’est l’unique endroit où l’on peut venir lorsqu’il n’y a plus rien à espérer. »

VOTRE SOUHAIT LE PLUS CHER SERA EXAUCE !

Pensez à un lieu où « votre souhait le plus cher sera exaucé ». Une sorte de lampe d’Aladin à un coup. Un souhait, pas deux.
Il exige le « souhait le plus sincère. » Le plus vrai. Mais un souhait que l’on a réfléchi et pensé. Pour y arriver, un passeur est nécessaire. Il est celui qui guide. Il est le moyen.
C’est le Stalker.

J’EN PLEURE DE BONHEUR DE LES AIDER !
Il est celui qui guide. Qui va jusqu’à la porte mais qui ne rentre pas. Il est le vecteur. Il est « désintéressé ». Son seul bonheur est de donner du bonheur. De remplir les existences des autres, même si la sienne tombe en lambeau. « Je ne sais rien faire dans ce monde et je ne puis rien faire. Je n’ai rien pu donner à ma femme. Je n’ai pas d’amis et je ne puis en avoir. » Il n’a rien et ne possède rien. Il n’a qu’une chose : son métier de passeur. « Je conduis ici des gens comme moi, des malheureux. .J’en pleure de bonheur, de les aider ! »    

L’ABÎME COSMIQUE
Une Zone existe. Différente de tout ce qui existe. Dans un univers glaude et sordide, noir et suintant la putréfaction. Les êtres sont las et tristes. Abattus. Au milieu de ce marasme et cette déchéance, une chose différente. Une interrogation. L’homme n’en est peut-être pas la cause. Mais peut-être quand même. « Qu’est-ce que c’était ? La chute d’un météorite ? La visite des habitants de l’abîme cosmique ? Ça ou autre chose dans notre pays s’était produit, le miracle des miracles : la ZONE. On y envoya des troupes, elles ne revinrent pas. On encercla la Zone de cordons de police. Et on fit bien. Enfin, je n’en sais rien» souligne un prix Nobel dans un article paru sur la RAI.

UN ULCERE POUR N’IMPORTE QUELLE FRIPOUILLE
S’agit-il d’un Paradis ou d’un « ulcère pour n’importe quelle fripouille ? »
La question que pose le Stalker est la suivante : faut-il ou non la conserver ?
Cela peut rendre meilleur ou pire.
C’est selon ce que l’on fera dans la Zone. Faut-il la préserver, comme le souhaite notre passeur, notre Stalker, ou l’anéantir comme le veut, un instant, le Professeur ; ce dernier  l’affirme : « ce lieu n’apportera le bonheur à personne. Et si cet engin tombe entre de mauvaises mains…»

UN ÂMÔMETRE POUR ETUDIER L’ÂME
La Zone peut nous permettre de devenir meilleur ou pire. C’est selon. C’est selon l’âme qui recherche. Pour le savoir, le Stalker a un don. Il plonge dans les yeux des « clients ». Mais comme le dit un instant, sous forme de boutade, l’écrivain au professeur, ne faudrait-il pas « un appareil pour étudier l’âme, un « âmomètre » ! »

Ce n’est pas le lieu qui pose problème mais l’homme.
Sa puissance de destruction et d’anéantissement. Son souhait de vouloir pour enlever aux autres. Vouloir, c’est se projeter dans l’avenir. Et c’est à ce moment que l’homme est dangereux. Car, comme le dit notre Stalker, «quand l’homme pense à son passé, il devient meilleur. »

LE MOMENT LE PLUS IMPORTANT DE SA VIE
Au cœur du pays, la Zone. Au cœur de la Zone, la chambre. Le Stalker le dit, c’est alors « le moment le plus important de sa vie. » On ne va pas dans la Zone comme ça ; il faut s’y préparer. Nous sommes au cœur de l’homme, au cœur de sa foi, de ses croyances, de ses espoirs. Nous sommes dans l’Être. Et tout peut arriver. « Le plus important, c’est d’avoir la foi…C’est de se concentrerQuel mal y a-t-il dans la prière ?  »

LA PERSEVERANCE DE L’ÊTRE
Ce qui assaille les visiteurs, c’est le doute. En arrivant si près du but, ils ne savent plus s’ils désirent ou non pénétrer dans l’enceinte. Le dernier pas est le plus compliqué. Le plus risqué. Il demande toute la persévérance de l’être.
La vérité de l’âme est-elle la plus forte. Cette vérité lumineuse qui permettra de résoudre les problèmes des hommes. « A moins que le secret de l’âme ne l’interdise… »

NE JAMAIS COMMETTRE D’ACTIONS IRREVERSIBLES
L’investigation ontologique est alors si puissante que la seule satisfaction d’un désir devient anecdotique. Nous rentrons dans le monde du questionnement. L’obscurité du monde peut-elle être changée par nos actions. Celles-ci sont-elles altruistes ou simplement égoïstes ? Le professeur l’entend. « Il existe certainement une loi : ne jamais commettre d’actions irréversibles. »

LES YEUX SONT VIDES !
L’accès à la chambre ne sera pas jamais atteint. Les hommes ne sont pas prêts pour la vérité. Et déjà le train se fait entendre au rythme de cette eau souillée qui lentement se noircit. Nos trois hommes se retrouvent au bar. Abattus et tristes. Ils ont échoué. « As-tu vu, les yeux sont vides ! » Fiévreux, le stalker se couche, aidé par sa femme.

« Comment peuvent-ils croire en quelque chose ? » demande le stalker. « Personne ne croit, pas seulement ces deux-là ! » C’est l’avenir même qui est en cause. A quoi bon, prendre des risques, risquer sa vie et celle de sa famille. « Qui vais-je emmener là-bas ? » Lui, ce « condamné à mort, prisonnier à vie» pour les autres, perd aussi ses dernières illusions et ses derniers rêves. Le noir peut tomber. Encore un peu plus sur les murs de la chambre.

« Un bonheur amer vaut mieux qu’une vie grise et maussade. » Passe le bonheur, reste le gris.

« Ainsi va la vie. Ainsi sommes-nous. »

Le degré extrême du vide est atteint. « Entre deux néants, un point d’interrogation » (Nietzsche)

Jacky Lavauzelle

LE STALKER
Alexandre Kaïdanovski
Александр Кайдановский

L’ECRIVAIN
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Николай Гринько

LA FEMME DE STALKER
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Алиса Фрейндлих

Henriette CHARASSON – EN CHEMIN DE FER – Le Déraillement des êtres

HENRIETTE CHARASSON
EN CHEMIN DE FER

LE DERAILLEMENT
DES ÊTRES

En Chemin de fer Henriettre Charasson Artgitato

Pièce en un acte

Henriette Charasson décrit dans son En chemin de fer le hasard des vies et des rencontres dans le cadre rigide du temps inchoatif. Rien n’est plus sûr que la matérialité, la linéarité et la régularité de la voie du chemin de fer et de sa direction claire et précise. Rien n’est plus hasardeux que nos vies. Et le hasard lui-même n’est rien. Il y a les incompréhensions et les solitudes. Toutes nos conduites s’étalent et se répandent dans le temps. Mais nos sens nous trompent et nos mémoires aussi.

ENCORE SEDUISANT

La première représentation d’En Chemin de fer a lieu le 30 septembre 1933 au Théâtre du Grand-Guignol à Paris. Deux hommes occupent un wagon de première classe, Louis Taillandier, 45 ans, qui sera joué par R. de Névry et M. Bouchaud, 50 ans, joué par Pierre Assy. Louis est présenté comme « un monsieur « bien », rasé, grand, minces ; des cheveux qui grisonnent aux tempes, quelques rides nettes. En somme, élégant et encore séduisant. » L’espérance de vie en 1933, pour un homme, était de 54 ans et 59 ans pour une femme. Les âges de notre quadragénaire et de notre quinqua prennent une importance majeure dans la tenue des propos de notre pièce.

Le train fonctionne comme une linéarité temporaire. Il est le temps qui passe. Le présent reste ce qui défile, comme ces arbres qui rayent le paysage. Le présent n’est donc pas saisissable. La première action de Louis : regarder sa montre. Sa première réplique : « –Nous n’en avons plus pour longtemps. » A cela, M. Bouchaud répond, en riant, « -Vous, un peu plus que moi, tout de même. »

UNE NUQUE QUI PIQUE

Bien sûr, Louis descendra avant, mais il est aussi plus vieux et la mort s’approche. Mais, si entre les deux, il n’y a que « douze minutes », Henriette Charasson marque aussi la relativité du temps sur terre. Louis, dit-elle, est encore séduisant, et c’est sur ce point qu’insiste M. Bouchaud : « – Vous plaisez beaucoup aux femmes et que vous n’avez jamais l’air de vous en apercevoir. Parce que, tout ‘quadragénaire’ que vous êtes…vous plaisez en particulier aux jeunes filles. » Louis semble s’en être détaché, «je n’ai pas de plaisir à voir les genoux de mon interlocutrice – et même parfois plus haut – et je n’ai pas envie de poser mes lèvres sur une nuque qui pique. Une jeune fille, pour moi, c’était autre choses que ces copains effrontés et autoritaires. »

Le temps court de la vie correspond au temps rapide du parcours en train avec des arrêts qui se succèdent et des personnages qui se rencontrent. Ce temps court est matérialisé aussi par la durée courte de la pièce, saynète présentée au Grand-Guignol. Marcelle Maurette dans La Rampe soulignait que cette pièce et deux autres, sont « trois petits instantanés « à la manière de Becque…En Chemin de Fer, Une Robe de soie, …Deux minutes d’une vie, mais deux minutes à prolongements, sensibles, profondes. Un ancien amoureux dédaigné qu’on prend pour un autre, adoré jadis, au hasard d’une rencontre en wagon…Deux minutes, je vous dis. Elles font penser… »

AU REVOIR SEDUCTEUR

Henriette Charasson nous montre un personnage qui ne correspond pas avec son image. Il n’est pas l’amoureux que voit M. Bouchaud, mais il souhaiterait avoir été l’amoureux de la dame qui rentre après la sortie de ce dernier, qui part avec un «- Au revoir, séducteur ! ».

Il pense avoir retrouvé un de ses premiers flirts. D’abord distante. Elle ne « tient pas à prolonger l’entretien » Elle a 42 ans. L’âge est là mais un âge assumé. « Les yeux sont cernés, les paupières un peu flétries, comme une soie trop portée. Un visage émouvant par le contraste de ce qu’il garde d’éternellement jeune avec ce que la vie a dû lui apporter de science et de douleur. Quarante-deux ans élégants, distingués, séduisants encore, mais sans beaucoup d’apprêts : la femme « installée » dans la vie et qui ne cherche plus à plaire, qui n’est plus coquette que par ce qu’elle doit à sa situation mondaine. »

ET PUIS LES MAINS

En enlevant son chapeau, il la reconnaît. Pour Louis, elle reste toujours la même que dans sa jeunesse. Comme si le temps n’avait pas d’influence. « Vous n’avez pas changé ! Je vous ai reconnue dès que vous avez défait votre col. Et puis à la silhouette. Vous êtes aussi mince qu’autrefois. » Madeleine est consciente de sa ligne préservée, mais reconnaît aussi que le ravage du temps se voit sur son visage. Louis la rassure : «- C’est pourtant au visage que j’ai su avec certitude que c’était vous. Les yeux et …tout. Et puis les mains. »

LE COEUR EN EMOI

Elle ne se souvient pas de Louis, mais les efforts de Louis, lui font revenir la mémoire. Elle reconnaît M. Taillandier. Mais elle pense au frère de Louis. Un frère qu’elle a aimé.

Le quiproquo est installé. Arrive une phase d’exaltation et d’excitation. Sous le coup de cette foudroyante hypermnésie, les souvenirs s’accumulent avec une étonnante richesse. Les deux êtres se rapprochent. Le cœur est en émoi.

J’APERCEVAIS VOTRE ROBE AVANT TOUTES LES AUTRES

Louis qui pense être celui-là se lâche et avoue son amour de jeunesse : « Je vous ai aimée, Madeleine. Je vous ai aimée de tout mon cœur. Vous étiez tellement différentes des autres, tellement tout ce que je rêvais ! Je n’ai jamais pu me décider à me marier, parce que la seule femme que j’aurais pu aimer tout à fait, c’était vous. Et, vous voyez…c’était un amour bien sincère et bien solide puisque je suis ému devant vous vingt ans comme je l’étais là-bas, quand j’arrivais et que j’apercevais votre robe avant toutes les autres. » Madeleine qui pense qu’il s’agit de son frère avoue aussi, à l’époque, qu’elle était amoureuse, « mais j’avais peur de vous. Je vous aimais tellement voyez-vous ; je vous ai aimé comme vous m’aimiez ! … J’attendais toujours ; et je me disais : « Peut-être va-t-il se mettre à m’aimer ! »

LES VOIES S’ECARTENT DEFINITIVEMENT

Les mains se prennent et un amour semble renaître. Jusqu’au moment où elle l’appelle Pierre. Son frère, le « spirituel ». Lui, Louis, restait ce frère qui à l’époque l’ « l’agaçait ». La rencontre se termine avec deux adieux embarrassés.

Dans l’œuvre, les êtres ne sont jamais sur la même voie. Quand ils se rencontrent, les voies, qui semblaient se rapprocher, s’écartent brusquement. Et les êtres déraillent. Même le mariage de Madeleine n’est pas une rencontre. « Pour faire plaisir à mon père. J’avais vingt-trois ans, vous comprenez, et il était malade. Oh ! Mon mari est bon, dévoué, honnête… »

LA VIE A CÔTE

Les êtres en sortant du train sortent du temps. Le quotidien est là, plus fort. « Madeleine écrase une larme au coin de ses yeux du bout du doigt et reprend sa revue avec un soupir. » La vie est passée à côté.

Jacky Lavauzelle

Première le 30 septembre 1933
Au Théâtre du Grand-Guignol

La Petite Illustration n°652 du 9 décembre 1933
Lors de la première :
R. DE NEVRY dans le rôle de Louis Taillandier, 45 ans
Pierre ASSY dans le rôle de Monsieur Bouchaus, 50 ans
Andrée MERY dans le rôle de Madeleine, 42 ans.

Photo Artgitato avec la photo de G.L. Manuel Frères parue dans la Petite Illustration.

 

STILL WALKING – A L’ORIGINE DE LA SOUFFRANCE (Hirokazu Kore-Eda)

Hirokazu Kore-Eda
是枝 裕和
STILL WALKING
歩いても 歩いても
A L’ORIGINE
DE LA SOUFFRANCE

Nous vivons dans le trajet du fils (Hiroshi Abe), sa compagne (Kazuva Takahashi) et son fils d’un premier mariage (Shohei Tanaka), un retour aux origines.

A l’origine fœtale de sa naissance. Là où tout a commencé, dans son quartier, dans sa ville, Yokohama,  dans la maison de son enfance. A  l’origine du deuil surtout  qui a frappé les membres de cette famille : la mort du fils aîné, Junpei.

Ce fils qui revient prend sur lui pour affronter, une fois encore, les démons qui l’assaillent : la mort, son père, son échec professionnel. Le fils rentre dans la maison, crevasse matricielle, avec méfiance et réticence, moins effrayé par le souvenir de l’accident que par l’adoration du père pour ce frère disparu. Ceux qui « marchent encore » (still walking) sont-ils ceux qui habitent la maison de Yokohama ? La barre installée dans la baignoire souligne le temps qui passe et fait basculer vers ces âmes qui s’envolent le soir d’un unique battement d’ailes de papillon.

Still walking semble revêtir le kimono d’un haïku en trois mots : nature, corps et mort. Eux trois sont constamment présents et rythment le retour. A dépouiller les personnages, nous ne voyons souvent que des mains, des pieds et des dos. Les mains tentent de toucher les fleurs, râpent les légumes. Les dos nous montrent tout ce que l’individu a porté depuis tant d’années. Ils nous montrent tout ce que le visage ne veut ou ne peut exprimer. Ils cachent les traits et les rides, les émotions qui pourraient se libérer. Le corps dans ce puzzle parle. Même ainsi. Il dit le refus et la lâcheté en remplaçant des mots remplis de regrets, trop lourds à porter.

Ensuite, la caméra laisse passer les corps, dans les pièces ou sur la route menant au cimetière, et reste à filmer la nature.

« Seule, dans la chambre
Où il n’y a plus personne,
Une pivoine »
(haïku de Buson)

 L’image est dépouillée et tranquille comme la surface d’une eau plane. Comme ce bus qui transporte la famille au pèlerinage annuel. Vers la maison paternelle. Aller voir ce  père hirsute, « si peu aimable », qui s’enferme dans sa pièce de travail, tourne le dos à sa famille comme à ses invités, ou encore qui s’énerve sur ces enfants qui touchent à ses fleurs. La surface n’est  pas si douce. Rien n’est dit ou ne se dit vraiment. On regarde les photos et l’on parle de recettes qui ne feront jamais… Le fils (Hiroshi Abe) ne parle pas de la perte de son emploi. Le sujet est l’autre. L’autre fils. Celui qui devait remplacer le père et devenir médecin, prendre le cabinet…celui qui est mort en sauvant un enfant de la noyade. « Les grands arbres avalent beaucoup de vent » (proverbes japonais). Et ce fils prend beaucoup de place pour ces vivants qui étouffent.

Il rappelle qu’il n’est que le cadet. Il ne sera jamais l’aîné. Le père n’est plus docteur, mais il veut rester « Monsieur le Docteur » et souhaite ne pas être vu avec un sac de supérette, dégradant pour sa condition. Le fils ne dit rien, surtout ne parle pas de lui : « je n’ai rien à leur dire. Mon père croit que je suis toujours fan de base-ball »

Le temps s’est figé à l’heure du deuil. C’est une éternelle journée sans fin…

L’eau qui coule sur la pierre tombale rafraîchit le mort, le papillon qui franchit la porte symbolise l’âme du défunt fils, le tourne-disque plonge la famille dans la nostalgie, « on a tous une musique qu’on écoute en cachette. » Mais le fond reste âcre. Il faudrait blanchir la famille, comme l’on blanchit les radis : « ça leur enlève leur âcreté ! »

La maison et le cimetière. Et tout au long, un chemin. Difficile et pentu. Lourd déjà pour le jeune couple qui monte, harassé par la fournaise d’un soleil brûlant, ou pour ce vieux couple qui remonte lentement, marche après marche. Ce chemin est le pont qui relie les vivants des morts et permet aux uns de visiter les autres. « Il est entré dans la pièce. Tu nous as suivis depuis le cimetière, hein ? N’ouvre pas ! C’est peut-être Junpei. »

Tout est répétition palingénésique. Comme un rite. La visite annuelle, l’enfant sauvé que l’on fait souffrir tous les ans, et que l’on s’amuse à constater un peu plus gros chaque fois, la visite du cimetière.

Le fils aîné est là. C’est lui qui est le plus présent dans le film, qui pèse dans le film. Chaque image est pleine de son absence. Fragile comme un papillon et lourd comme un passé qui ne passe pas.

« La vie humaine est une rosée passagère » (proverbe japonais)

Jacky Lavauzelle

LES AMOUREUX SONT SEULS AU MONDE d’Henri DECOIN 1948








 Henri DECOIN
LES AMOUREUX SONT SEULS AU MONDE
1948

LA VALSE DES COEURS

LES AMOUREUX SONT SEULS AU MONDE Henry Decoin Artgitato

Scénario, adaptation et dialogues Henri Jeanson

DIX HUIT ANS et TRENTE CINQ MINUTES

Gérard Favier arrive dans une auberge, près d’une forêt. Il retrouve son épouse Sylvia.

Il rejoue leur première rencontre qui s’est déroulée, ici-même, il y a dix-huit ans et « trente-cinq minutes ! » : « Moi, je m’appelle Sylvia…Vous ne connaissez de moi qu’un petit nom… » Comme Gérard s’est mis au piano, il est interpellé par le patron de l’auberge qui lui demande de remplacer les musiciens qui ne sont toujours pas présents, afin d’animer un mariage. « On avait commandé des musiciens, ils devaient être là à midi et demi et ils ne sont pas arrivés ; ils ont raté le car, c’est sûr ! » Gérard s’y prête de bonne grâce jusqu’à l’arrivée des musiciens en vélo avec deux heures de retard.

NOTRE AMOUR N’A PAS CHANGE

Cette première partie s’articule autour de ce temps qui s’est arrêté depuis dix-huit ans comme si rien ne s’était passé et que le couple, loin d’avoir vécu ce laps de temps ensemble, venait de se rencontrer pour la première fois. Ils utilisent les mêmes mots et boivent la même fine à l’eau. Il modifie les aiguilles de la pendule, « c’est à une heure vingt-cinq que nous nous sommes connus…- il y a …- Trente-cinq minutes ! …- Et dix-huit ans ! – Dans cette même salle, …- Avec la même fine imbuvable…- Le même portrait de Fallières et le même calendrier, qui déjà retardait de quelques années…- Il y avait aussi une noce, toute pareille à celle-ci. – C’est merveilleux ! – Tu as ramassé cette écharpe, c’était la même, avec la même désinvolture qu’autrefois, et j’ai eu la même bizarre petite contraction à la gorge. – Tu vois qu’on peut revivre les instants trop vite écoulés, « bisser » un souvenir à succès ! – Toi qui ne voulais pas venir… notre amour n’a pas changé… – Il nous a reconnus ! Et le piano, joue-t-il toujours aussi faux ? C’était un fameux Chaudron !»





LES PORTE-BONHEUR PORTE QUELQUEFOIS BONHEUR

Après ces dix-huit ans, s’aiment-ils encore ? Le retour aux sources afin de redonner un nouvel élan. Rien n’est changé. Mais dix-huit ans ont passé. Favier est reconnu dans son métier. Il n’est plus ce jeune compositeur inconnu. Il a besoin d’acheter sept porte-bonheur, « pour la semaine », au petit garçon dans la rue qui ouvre le film. A la fin de cet épisode à l’auberge, il retrouve le garçonnet. Il lui remet l’intégralité de la somme récoltée par Sylvia pour sa prestation. « On a donné une représentation à ton bénéfice…Tu vois, les porte-bonheur porte quelquefois bonheur ! »

TU N’AS JAMAIS ETE FICHU DE L’ECRIRE

Mais sept bonheurs pour la semaine montrent combien ils sont éphémères et combien la dure réalité est là. « Amor extorqueri non pote, elabi pote. Il n’est pas possible que l’amour s’évanouisse brutalement, mais il peut lentement s’échapper. » (Publilius Syrus) Le bocal du bonheur est-il bien refermé ? Les anciens amants devenus maris s’obligent à penser que rien n’a changé. Ils sont trop insistants à retrouver le moindre détail, comme des naufragés sur leur île. Et si rien n’a changé, leur amour est toujours aussi flamboyant. « -Tu reconnais cette allée d’arbres ? – Je connais même les arbres par leur nom de baptême. Ils ont été nos premiers témoins…Ce vieux bouleau ! – Ils n’ont pas vieilli ! – Rappelle-toi…On a fait quelques pas sans rien dire et puis…- C’est ce jour-là que tu m’as promis de composer une belle chanson d’amour pour moi toute seule… – J’y ai souvent pensé, à cette chanson…Mais tu n’as jamais été fichu de l’écrire ! – Des chansons d’amour, il en existe de toutes faites qui nous vont comme des gants. » Déjà, une faille. Cette promesse jamais tenue. Qu’il tiendra pour une autre. Mais pas pour Sylvia. Rien n’est changé, mais le temps est passé aussi sur cette promesse.

LA FIN FAIBLIT

Voici venir la douce et resplendissante élève. D’abord un son, une musique. Quelqu’un joue son concerto. Favier sait que c’est une jeune fille qui joue. Et déjà, Favier analyse son âme. « Elle joue remarquablement… C’est une femme… Ou plutôt une jeune fille…Elle joue bleu…Elle a de l’imagination et aussi de la sensibilité…Elle est romanesque, secrète…Et pourtant spontanée. Elle rêve encore sa vie…Oh, ce n’est qu’une enfant ! …Je l’attends à l’allegro ! » Il s’agit de la jeune Monelle qui se permet en plus de critiquer son œuvre. « Le début est brillant, mais la fin faiblit… »

JE VOUS AIME…CE N’EST PAS MA FAUTE

Il a tout compris en écoutant l’interprétation de sa composition. Elle devient rapidement son élève. Un premier récital. Un énorme succès. Monelle est folle amoureuse de son professeur et maître. « Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi ! ». Jusqu’à la déclaration : « Je vous aime ! Oui, je vous aime !…Il n’y a pas de quoi rire…Je ne pense qu’à vous depuis ce récital…La preuve que je vous aime, c’est que je vous l’ai dit ! …Parfaitement, je vous aime ! C’est bien mon droit, à la fin du compte ! Je vous aimerai sans vous si vous continuez… Je vous aime, là ! Ce n’est pas ma faute !»

RIEN N’EST PLUS FRAGILE QU’UNE JEUNE FILLE

La séance de cinéma. Se retrouvent les Favier, Monelle et Ludo, l’ami du couple. Des gants oubliés. Sylvia y retourne et, à son retour, observe les nouveaux amoureux. Elle comprend que son couple est en péril, mais elle veut à tout prix le bonheur de son mari. Elle est prête à s’effacer si elle constate qu’il n’y a plus rien entre eux. Elle essaie toutefois de le raisonner : « –Il ne faut pas jouer les enfants…Il faudra être très gentil avec Monelle. Rien n’est plus fragile qu’une jeune fille…Tu ne l’aimes pas, j’en suis sûre, puisque je suis là…Si tu l’aimais, si tu l’aimais vraiment, je disparaîtrais…Je t’ai toujours dit que je vivais pour te rendre heureux. Si tu pouvais être heureux sans moi, je n’aurais plus qu’à m’escamoter. J’ai souvent pensé à ces choses… » Déjà l’idée du suicide est là, en germe, dans la pensée de Sylvia.

JE REPRENDRAI CONFIANCE

Ils se donnent deux mois sans voir la petite Monelle. « Dans deux mois, elle n’y songera plus… » Mais l’absence de la jeune élève rend notre maître impuissant. Il ne peut plus écrire une seule note de musique. Son imagination et sa création se sont taries. Sylvia est consciente de l’étendue du carnage :  « –Moi, je sais qu’elle s’appelle Monelle son obsession, et qu’elle est charmante. » Sylvia prend la décision que son Mari et Monelle se revoient. « – Qu’il revoie Monelle et si cette tristesse qu’il manifeste depuis deux mois ne l’abandonne pas, c’est que je me serai trompée…En ce cas, je reprendrai confiance… »

LE FEU A REPRIS

Favier rentre, transformé. Quelque chose d’important s’est passée. Il a retrouvé l’inspiration. Pendant que sa femme lui parle de douleur et de souffrance. « Moi, aujourd’hui, pour la première fois depuis…depuis longtemps, je me suis senti à nouveau…je ne dirai pas habité, c’est un mot stupide…Mais enfin…le feu a repris…je vais mieux ! Et maintenant, je vais bien t’étonner : la chanson d’amour que je n’ai jamais été fichu d’écrire en huit ans, elle est faite ! Oui, elle est venue en marchant, et dans sa forme définitive. Je ne l’ai pas encore jouée, mais je l’entends déjà : c’est une valse, naturellement ! Et populaire ! Une valse encore sans paroles, forcément, elle vient de naître…C’est merveilleux ! N’est-ce pas ? » Et Favier joue devant Sylvia, en chantant « Les amoureux sont seuls au monde… ». Il lui attribue la paternité de cette phrase. Il l’appellera  La Valse de Sylvia !

UN ETAT D’EXALTATION EXTRAORDINAIRE

La rencontre entre Monelle et Sylvia dans le bar parisien. Monelle lui apprend qu’ils se sont revus. Elle apprend que la valse créée récemment avait pour origine cette rencontre. « On est resté un instant silencieux, puis on est reparti. Il a posé sa main sur mon épaule et il m’a chanté à mi-voix une valse qu’il venait d’imaginer. Il a voulu absolument entrer dans une boîte pour la jouer : il était dans un état d’exaltation extraordinaire. » Sylvia, poignardée en plein cœur, a du mal à retenir son souffle.

Jacky Lavauzelle

  LES PERSONNAGES ET LES INTERPRETATIONS Louis Jouvet joue le compositeur Gérard Favier, Renée Devillers est la femme de Gérard Favier, Dany Robin joue Monelle Picart, la jeune élève découverte par Gérard Favier, Léo Lapara est Ludo, l’ami du couple Favier, Dans la famille Picart : Fernand, le père, joué par Fernand René, Jules, le fils, joué par Philippe Nicaud. Apparitions de Michel Jourdan comme danseur lors de l’épisode du début à la noce, de Micheline Dax pendant le concert et de Nicole Courcel, l’actrice de Rendez-vous de juillet de Jacques Becker tourné l’année suivante en 1949

LES FRAISES SAUVAGES (Bergman) Vers la paix intérieure

Ingmar BERGMAN
LES FRAISES SAUVAGES
Smultronstället
1957

Les Fraises Sauvages Bergman Ingmar 1957 Artgitato
VERS LA PAIX INTERIEURE

Vers la réconciliation. Du froid et de l’immobile à la vie. Vers une renaissance. C’est le chemin que va prendre  Isak (Victor Sjöström). Isak nous prend avec lui et se transforme tout au long de la route qui va a Lund. Déjà, dans la Charrette Fantôme (1921), Victor Sjöström nous avait pris, comme réalisateur et comme acteur, dans sa charrette et Victor-David Holm avait changé aussi au côté de la Mort. « Âme prisonnière, sors de ta prison! »

  • DE LA SOUFFRANCE A LA PASSION

C’est un notable reconnu qui se présente à nous.

Comme Faust, il a « accumulé sur lui tous les trésors de l’esprit humain ».
Reconnu par ses pairs, sa vie s’achève. C’est l’heure du bilan.
Presque l’heure du testament à l’heure où l’Université de Lund s’apprête à fêter son jubilée.« Ce qui, au début, était un pénible gagne-pain, s’est transformé par la suite, peu-à-peu, en étude passionnée de la science » souligne-t-il d’abord dans son autoportrait.

C’est un être de solitude qui « a renoncé à toute vie prétendument social ». Dans ce grand bureau, vouté, courbé. Il a trouvé la vie et l’intérêt dans ses livres. Il a fait un choix. Il a renoncé à vivre une partie de sa vie. Il a laissé un pan de son existence en jachère et il va découvrir autour de lui des êtres morcelés. Le voyage qu’il fait avec sa bru aura pour lui l’effet d’une révolution intime. C’est un être qui va changer. Qui va se redresser. Qui va s’ouvrir et respirer.  Qui d’abord se voit et ne reconnaît plus ce bois mort sans âme.

Tel Ulysse, Isak va faire un beau voyage. L’Odyssée dura 10 ans, l’errance d’Enée 7 ans, Isak dispose de 14 heures. Il va donc falloir commencer très fort et durement. D’abord un rêve « étrange et très impressionnant » servira de révélateur ;  ensuite sa bru sera l’électrochoc.

  • « A L’AIDE ! »

Au premier rêve, il se fait peur. Ce lui-même qui lui tend la main, sorti du cercueil, est un autre. Le cercueil qui s’ouvre, c’est déjà le mort qui revit, qui refuse son état et demande de l’aide. C’est la main tendue du désespéré. Sa première décision sera la bonne. Prendre la voiture, ne pas prendre l’avion et faire le voyage. C’est déjà prendre le temps. Et pour un presque mort, prendre le temps, c’est déjà un peu le posséder, c’est se tourner vers la vie.

C’est ce que ne comprend pas sa gouvernante qui a pourtant tout organisé. Dès qu’il se lève, il ouvre les rideaux et voit le ciel et le soleil. Sa décision est prise. Il quitte la nuit. Il faut maintenant faire de ces « quatorze heures devant lui » les heures les plus importantes de la vie, amener de la folie, de la vie, dans son univers beaucoup trop sérieux, rangé, organisé.

La cloche lourde qui sonne à la première image donne le ton d’un temps déjà révolu. Le temps du glas. Dans son rêve, il est seul, même avec l’autre qui lui tourne le dos et qui a les yeux et la bouche closes. Les fenêtres et les portes sont cachées. Les aiguilles ont disparu des cadrans. Il n’existe plus. Il est mort. Il est dans le temps de la mort, « pour lui, un seul jour dure un siècle » (La Charrette magique). Il n’y a plus de temps, mais il y a un regard. Il suffit d’ouvrir aussi les yeux. Peut-être regarder différemment.
Puis, voici venu le temps de la renaissance.

« IL FAIT LOURD ! JE CROIS QU’ON VA AVOIR L’ORAGE ! » (Isak)

Quand sa bru, Marianne, parle de lui, il ne se reconnaît pas non plus. Les propos durs de sa bru le touche en plein cœur, il y voit l’étendue des désastres commis autour de lui : « d’abord tu es affreusement égoïste et à tes yeux personne ne compte. Tu ne crois qu’en toi. Tu n’écoutes aucun conseil. Mais bien sûr on ne le sait pas parce que tu poses en vieux monsieur courtois et que tu sais être gracieux et charmant. Mais au fond tu es un égoïste. C’est bien à tort qu’on te cite comme un ami de l’humanité souffrante… » A cela, il marmonne « Tu en es sûr ! Qu’ai-je ajouté d’autre ? J’ai dit ça ? »

Marianne, pourtant ne le déteste pas, elle le plaint.
Elle apparaît dure, presque méchante. Qui a-t-il bien pu tuer pour mériter ça ? En fait la mutation a déjà commencé. Un autre Victor est là, mais elle ne le voit pas encore.  Je pense à Gregor Samsa, dans La Métamorphose de Kafka, ce mélange de rêve, de réalité, de souffrance au son du temps de la pendulette. La transformation est là, mais pas visible d’emblée.
Petit à petit, se fait la découverte.

LE RÊVE BLANC :

  • « CE QUE TU ES JOLIE QUAND TU DEVIENS TOUTE ROSE DE COLERE » (Siegried)

L’entrée dans le rêve arrive le moment d’une première escale dans la maison de son enfance : «Peut-être étais-je quelque peu sentimental. Peut-être aussi étais-je fatigué et enclin à une mélancolique nostalgie. …  Je ne sais comment cela est arrivé, mais la claire réalité du jour a glissé vers les images plus claires encore des souvenirs. Et ces images se présentaient avec l’intensité d’évènements réels ».

Isak ne se remémore pas un moment du passé. Il vit un moment passé qu’il n’a jamais vécu. Comme un morceau du puzzle qui manque à sa vie.
Il se cache tel un voyeur comme pour ne pas troubler la scène. Il y a son frère et sa cousine Sara. Lui est absent de la scène. Il est touché. Viens le repas dans une blancheur extrême. Le blanc sur fond blanc, cheveux, nappe, coiffe, rideaux, habits, serviettes, verre de lait, bougies, papier, dos d’une œuvre d’art, assiette, coiffe, casquette…Nous sommes au paradis. Il y a des anges, de la musique et des rires. Et quand la tension monte, Charlotte et Sarah, se réfugient dans l’escalier sombre où les barreaux marron rayent l’écran.

  • « NON, HELAS ! C’EST ABRAHAM QUI ETAIT L’EPOUX DE SARAH » (Isak)

La fille qui le surprend dans ses pensées s’appelle aussi Sarah et ressemble en effet à sa cousine Sarah.
Elle aussi est avec deux garçons et ne semble pas pressée de choisir. Il la prend dans la voiture.
Et l’on passe à 5. C’est un peu de son passé qu’il ramène physiquement en ramenant la jeunesse en partance pour l’Italie. Les deux garçons, derrière, c’est Isak et Siegfried. Les temps se percutent, tels des atomes qui s’échauffent. Elle aime ce papy qui fait de l’ironie, « c’est fantastique ! ».

Un peu comme dans Faust, le professeur avait la gloire et la reconnaissance. Mais revivre en pleine jeunesse ! Sarah est là derrière lui, dans son rétroviseur.  Faust dit lui à Méphistophélès : « Laisse-moi jeter encore un regard rapide sur ce miroir ; cette image de femme était si belle ! »

  • « ELLE A SON HYSTERIE, J’AI MON CATHOLICISME » (Alman, le catholique)

Un accident est évité.
La voiture en face part dans le fossé, comme le couple qu’elle transporte. Le couple catholique-hystérique, elle, Berit, et lui, Alman, se haïssent mais sont toutefois inséparables. Alman, catholique immonde dans sa conduite, au rire et à l’attitude démonique.
Berit, l’hystérique, autrefois belle, supportant son mari jusqu’à la crise de nerfs. D’emblée la faute, c’est la femme. C’est elle la responsable : « C’est ma femme qui conduisait. Permettez aux assassins de se présenter. Et là-bas, c’est ma femme ! Approche ! Et demande pardon ! ». Elle, soumise, reconnaît  les accusations de son mari : « C’est ma faute entièrement. Je conduisais et j’allais donner une gifle à mon mari, quand le virage est arrivé. Ça nous apprendra. Dieu nous a punis, je suppose. Toi qui es catholique, tu dois savoir ça ! ».

Le couple s’est bâti sur cette opposition union de l’amour-haine, de la faute et du repentir.

  • « NOUS ON OUBLIE RIEN, VOUS SAVEZ DOCTEUR ! (le pompiste)

Les pompistes qui accueillent sont éternellement reconnaissants « au meilleur de tous les docteurs ! ».
Les gens se souviennent donc de son passage. Il n’est pas tout-à-fait oublié. Il a marqué le cœur des gens. Marianne n’est pas si loin qui entend aussi. Le plein d’essence est offert. « Allez donc parler aux gens de la ville ou des coteaux des environs, ils se souviennent tous de vous et de ce que vous avez fait pour eux. –J’aurai peut-être dû continuer à résider dans la région ? – Oh ça oui ! Vous auriez dû rester ! »
C’est déjà le retour de l’enfant prodigue.

  • « LE PLUS SAGE EN CE MONDE IMMENSE EST LE PLUS IVRE » (Victor Hugo)

La tension n’existe déjà plus dans le repas.
Déjà, après le pompiste, Marianne avait-elle pris le bras d’Isak, amicalement, tendrement. Maintenant, ils sont tous les cinq attablés. Le rire est là : « je ne pense pas qu’ils riaient seulement par politesse ». « Au cours du déjeuner qui fut très agréable, je me suis un peu animé. J’ai bu du vin pendant le déjeuner et du porto après le café ».
Ceux qui s’enflamment sont les deux jeunes garçons, le religieux et le rationaliste. Toutes ces disputes lui semblent vaines désormais, l’important, il le sait maintenant est ailleurs, et quand on le force à donner son avis soit il botte en touche, « je crois sage de ne rien dire », soit il commence un poème repris à deux autres voix, celles de Victor et de Marianne. « Je vois ses traces pour tout, je sais qu’il est présent, partout où la sève monte, où embaume une fleur et où s’incline le blé doré. Je le sens dans l’air léger, quand le souffle le caresse et que je respire avec délices et j’entends sa voix qui se mêle au chant de l’été ».

Nous sommes dans l’entente et l’unité. Les trois ne font qu’un. Plus de jeunesse, plus de vieillesse et de mort. L’unisson.

« PUIS-JE LA LUI DONNER, QUOIQU’ELLE N’AIT PAS D’AIGUILLE » (La mère d’Isak)

La mère est là, dans sa grande maison isolée, isolée aussi des gens et de sa famille. Seule, malgré dix enfants, vingt petits enfants.

« Personne ne vient jusqu’ici…Je sais que je suis une ennuyeuse vieille dame. J’ai aussi un autre défaut : je suis encore en vie». Elle n’est pas étonnée pourtant de voir Isak.
Elle lui montre une poupée, des vieilles photos, des livres de ses sœurs et de ses frères, de Siegried et aussi la montre de son père qu’elle souhaite offrir au fils de Siegried. Si Isak est ému, c’est le visage de Marianne qui se transforme. Sans dire un mot, elle la regarde terrorisée. Sa bouche se crispe.
Elle est effrayée par cette mort ambiante, que porte cette famille, de la grand-mère à son mari. Effrayée de voire qu’elle porte aussi cette mort en elle par l’enfant qu’elle attend.
Elle dira plus tard, la cause de son effroi : « En te voyant auprès de ta mère tout à l’heure, j’étais prise d’une terreur plus affreuse que je ne saurai le dire. En vous voyant, je me suis dit : elle est sa mère. C’est une vieille femme, glacée jusqu’à la moelle, plus terrifiante que la mort avec son air de cadavre ; et voilà à côté son fils. Et entre ces deux êtres il y a plusieurs années-lumière de  distance. Et le fils dit déjà qu’il est un mort en sursis. Et voici Evald en train de devenir un cadavre. Evald aussi glacé qu’eux. Alors je songeai à l’enfant que je porte dans mon sein. Et j’étais terrorisée, car j’ai pensé tout-à-coup que sur la route on ne rencontrait que la mort et la solitude. Cela conduit pourtant vers quelque chose ? »

  • « JE ME SUIS ENDORMI. ET AU COURS DE MON SOMMEIL, JE FUS POURSUIVI PAR DES RÊVES ET DES IMAGES QUI ME PARURENT TRES REELLES ET TRES HUMILIANTES » (Isak)

« Je ne puis nier que dans ces visions oniriques il y avait une force et un réalisme qui les imposaient à moi avec une intensité presqu’insoutenable ».
Le rêve s’ouvre et se ferme sur une nuée d’oiseau recouvrant l’écran de traits sombres et noirs. Nos messagers sont porteurs de mauvaises nouvelles. En fait, il s’agit de trois épreuves. A la première, il se retrouve devant Sarah. Elle lui montre son visage et lui parle de sa mort. « Voilà comment tu es ! Tu es un vieux bonhomme anxieux qui va bientôt mourir. Moi, j’ai toute une longue vie devant moi. Tu vois, à présent te voilà offensé » Elle le renvoie aussi à son ignorance. Toutes ces années passées à étudier.
Et pourquoi ? « Bien que tu saches tellement de choses, au fond tu ne sais rien ».

  • « VOUS ÊTES COUPABLE DE CULPABILITE » (Alman)

Le chemin de croix continue. Il passe par la crucifixion. Par le jugement. Il s’approche d’une maison. L’encadrement de la fenêtre en croix lui fait face et le clou sur le côté lui blesse la main au sang. C’est ALman qui l’accueille dans cette partie du rêve et devient son examinateur. Il ouvre une porte de salle de classe fermée alors que les élèves attendent déjà à l’intérieur. Ils ne sont donc que des choses. Ils ne bougent ni ne parlent. Un habillage de classe. Lui ne sait plus rien, ne voit plus rien. Ne sais même plus lire. Ne connais même plus le devoir essentiel de tout docteur : « – Le devoir essentiel d’un médecin c’est de demander pardon ! – C’est vrai. J’aurai dû m’en souvenir ». Il ne comprend pas son accusation et lui demande « est-ce une grave accusation ? – Hélas, oui ! » . L’auscultation sera un échec aussi.
Il trouve sa femme morte et celle-ci par aussitôt dans un éclat de rire. Le jugement final tombe : « Vous êtes un incompétent ! »

  • « C’EST A VOTRE FEMME QUE NOUS DEVONS LES ACCUSATIONS ! VOUS N’AVEZ PAS LE CHOIX. VENEZ ! » (Alman)

Au milieu d’une maison brûlée, Isaac voit la scène entre sa femme et un homme.
Certainement le vrai père de son fils. Sa femme se fait séduire et violenter par un homme fruste et animal.
Tout l’inverse d’Isak. Il n’a pas certainement pas compris les désirs secrets de sa femme. Mais cette femme lui semble si distante si étrangère qu’il la regarde presqu’indifféremment. Son « fils » si semblable à lui ne l’a t-il pas façonné plus à son image que cette mère-là. Les rires sataniques de son épouse prise violemment par les cheveux, tout en continuant à rire, ne le troublent pas. « Cette scène s’est déroulée le 2 mai à cet endroit, et vous avez vu, entendu tout ce que ces deux êtres disaient et faisaient ».
Elle ira tout raconter à Isak, pour le faire réagir, elle le dit à son amant repu.
Elle sait ce qu’elle dira et sait aussi ce qu’il répondra : « j’ai à ton égard une infinie pitié. Tu n’as pas à me demander pardon, je n’ai rien à te pardonner.
Il ajoute qu’il comprend tout parfaitement. Il a l’air vraiment très chagriné que tout ça est de sa faute. Mais au fond, c’est son moindre souci » Au fond, dans ses yeux, il comprend l’erreur d’avoir choisi cet être pour l’accompagner dans la vie. Les deux amants partent du bois chacun de son côté.
Ce passage fait penser à celui que l’on trouve dans l’Amour Conjugal d’Alberto Moravia, sorti en 1949, soit 8 ans avant Les Fraises sauvages. Le même regard voyeur.
La même inaction, telle une statue, du mari.

Et l’animalité du couple dans ses ébats.

« Cette fois, je compris tout et je fus saisi en même temps d’un grand froid et d’une grande stupeur de n’avoir pas compris plus tôt…J’aurais voulu ne pas regarder, au moins par respect de moi-même ; au contraire j’ouvrais les yeux tout grands avec avidité…La bouche entrouverte en un rictus moitié de dégoût, moitié de désir, les yeux exorbités, le menton en avant… »

DANS DES CONTORSIONS SPASMODIQUES

« …Et tout son corps confirmait la grimace en une contorsion violente qui ressemblait à une sorte de danse. Puis, je ne sais comment, elle lui tourna le dos et il la saisit par les coudes et elle se contorsionna de nouveau, l’échine contre lui, renversée dans ses bras et cependant lui refusant toujours sa bouche. Je remarquai que, même dans ces contorsions spasmodiques, elle se tenait sur la pointe des pieds et cela me suggéra encore l’idée d’une danse…Je compris soudain que ces jambes étaient celles d’une ballerine, blanches, musclées et maigres, avec des pieds tendus et posés sur la pointe des orteils. Elle renversait le buste et tendait son ventre en avant contre le ventre de son compagnon, lui, demeurant immobile, et cherchant à la redresser et à l’embrasser… »

UNE DANSE SANS MUSIQUE

« …La lune les éclairait tous les deux et ils semblaient véritablement poursuivre une espèce de danse, lui, droit et immobile, elle tournant autour de lui, une danse sans musique et sans règles mais n’obéissant pas moins à son rythme enragé…Je regrettai presque de les voir disparaître »(Chapitres XII et XIII).
Les deux scènes sont installées dans un décor naturel où l’homme et la femme retrouvent des sensations primaires. Le voyeur est glacé dans son immobilité. Le plaisir qu’a sa partenaire par procuration devient presque son plaisir. Isak, le studieux, a aussi été délaissé par Sara pour Siegried, plus fantasque et drôle. Isak n’apparaît pas déçu, certain que la vraie femme de sa vie n’était autre que Sara.

  • « LE CHÂTIMENT SERA COMME TOUJOURS
    LA SOLITUDE » (Alman)

« En effet, tout ici n’est que silence. Et le châtiment, quel sera-t-il ? – Le même que de coutume, la solitude comme toujours –Et il n’y a aucune chance de grâce ? »

  • « J’AI L’IMPRESSION QUE JE VEUX DIRE UNE CHOSE QUE JE ME REFUSE A ENTENDRE QUAND JE SUIS REVEILLE : QUE JE SUIS MORT BIEN QUE JE SOIS VIVANT » (Isak)

Marianne attend un enfant qu’Evald ne souhaite pas. Deux principes s’affrontent. Le principe actif de la vie, de la création et un autre passif, « immobile », de la mort. Un principe mâle et un principe femelle.

Le film est basé sur des confrontations, des rappels, des comparaisons. Les plans, les idées ou les paroles. Souvent les idées  s’enchaînent, s’enchevêtrent. Les propos de la mort d’Isak renvoient au dialogue entre son fils Evald et Marianne. « Est-ce que tu sais qu’Evald m’a déclaré la même chose en parlant de lui ? » Elle lui déclare sa grossesse et le souhait de garder cet enfant. Evald est catégorique : « Il est déjà absurde de vivre. Il est encore plus absurde de repeupler la terre ». Devant l’accusation de Marianne, Evald reconnaît qu’il est lâche : « oui, c’est vrai, cette chienne de vie me donne la nausée et je ne veux pas prendre une responsabilité qui me forcera à vivre un jour de plus que je ne le veux… Toi, tu as un besoin infernal d’être vivante, de vivre, d’exister dans la vie, de créer de la vie…Moi, j’ai besoin d’être mort, immobile pour l’éternité ».

  • « AU MILIEU DE LA CEREMONIE, JE ME SURPRIS A REPENSER A TOUS LES ELEMENTS DE CETTE EXTRAORDINAIRE JOURNEE » (Isak)

Il est ému par l’hommage et les fleurs des jeunes, il prend  la valise des mains de la gouvernante. Il est attentif aux paroles qu’échangent Evald et Marianne.
Lors du défilé du jubilée, sorte d’enterrement triste et ennuyeux, il est le seul à se faire distraire et à sourire.
Il a compris. « C’est à ce moment que j’essayais de reconstituer et de noter tout ce qui m’était arrivé. Il me semblait entrevoir une certaine logique, une étrange causalité dans les fils embrouillés des évènements et des coïncidences ».
Il fait des excuses à sa gouvernante, qui, étonnée, lui demande même s’il n’est pas souffrant.
Et veut même la tutoyer. Sara, la jeune fille de la voiture, lui déclare une flamme inattendue, de la pelouse.

Il est devenu Juliette et elle Roméo : « tu as compris que c’est toi que j’aime. Je t’aime aujourd’hui et je t’aimerai demain. Je t’aimerai tous les jours ». Evald semble se réconcilier avec sa femme « je lui ai demandé de rester avec moi ».
Les baisers que lui donne Marianne sont doux et tendres, une main lui caresse les cheveux : « j’ai été heureux de t’avoir avec moi – J’en ai été ravie – Tu sais, je t’aime bien Marianne –Et je t’aime bien aussi, père ».

Il retrouve son père au bord de l’eau. Tout est apaisé. Comme David dans la Charrette magique, il a profité de son sursis. Il a écouté les conseils de la mort, il a fait grandir son âme :

« SEIGNEUR, QUE TON ÂME GRANDISSE AVANT D’ÊTRE EMPORTEE »

Jacky Lavauzelle

MILLION DOLLAR BABY – LA BOXE AU COEUR

 Clint Eastwood
MILLION DOLLAR BABY
2004

Million Dollar Baby Artgitato Eastwood

 La Boxe au cœur

« Personne ne t’a-t-il dit que ces yeux audacieux, Ces doux yeux audacieux, Ces doux yeux, devraient être mieux avisés ? Ou avertie du désespoir que connaissent Les papillons qui se brûlent les ailes ? J’aurais pu t’avertir ; mais tu es jeune, Ainsi nous parlons une langue différente. Ô, tu prendras tout ce qui s’offre, Et rêveras que le monde est tout amitié ; Tu souffriras comme ta mère a souffert, Et sera brisée, comme elle, pour finir ; Mais je suis vieux, tu es jeune, Et je parle une langue barbare » (Yeats, Deux ans plus tard)

LA BOXE, C’EST CONTRE NATURE,
TOUT MARCHE A L’ENVERS !

Le mouvement le plus sûr n’est pas nécessairement droit devant. En boxe plus qu’ailleurs. Il faut tout oublier, se mettre d’abord à nu, puis ensuite apprendre au plus profond les règles fondamentales. C’est le rôle de l’entraîneur Frankie Dunn (Clint Eastwood). Et Dunn à l’envers donne Nud, Nude, Nu.

IL FAUT DECAPER JUSQU’A L’OS

La nudité va plus loin que le vernis, elle va profond, jusqu’à l’os. Il faut que tout se vide. Pour qu’enfin l’être se remplisse.  « Pour fabriquer un boxeur, il faut décaper jusqu’à l’os. Il ne suffit de leur dire d’oublier tout ce que l’on a appris. Il faut les épuiser jusqu’à ce qu’ils n’écoutent plus que toi, qu’ils n’entendent plus que toi, qu’ils ne fassent plus que ce que tu leur dis. Rien d’autre. Leur expliquer comment garder leur équilibre et faire perdre le sien à l’adversaire. Comment faire partir l’impulsion d’un orteil et fléchir les genoux. Comment continuer à se battre en reculant pour décourager l’autre de te poursuivre, et ainsi de suite, et, quand on a tout vu, on recommence encore et encore, jusqu’à ce qu’ils croient qu’ils ont ça dans le sang ».

« A NOUS QUI SOMMES VIEILLES, VIEILLES ET GAIES, O SI VIEILLES » (Yeats, L’Île du lac d’Innisfree)

Le personnage de Frankie prend à contrepied l’image que chacun se fait d’un entraîneur un peu mafieux. Si la carapace est dure, le cœur est tendre. « Ils trouvèrent un vieil homme qui y courait…il avait l’œil vif d’un écureuil » (Yeats, Baile et Aillinn). Il ne tardera pas à prendre sous son aile l’oiseau mazouté par la vie qu’est Hilary Swank (Maggie Fitzgerald). Il apprend le gaëlique pour lire le poète irlandais dans le texte. Il est soigneur et poète. Il soigne les plaies du corps et tente de comprendre comment se referment celles de l’âme. D’où son incessant questionnement auprès du curé. « Je chevauchai le long des plaines du rivage, où tout est nu et gris » (Yeats, Le voyage d’Usheen).

TU EXPRIMES TES EMOTIONS, C’EST BIEN !

Frankie et Eddie ‘Scrap’ (Morgan Freeman) sont les deux vieux amis qui vivent leurs souvenirs et leurs regrets aussi ? « Vieux arbres brisés par la tempête, Qui projettent leurs ombres sur le chemin et le pont » (Yeats, En souvenir du Commandant Robert Gregory). Ils se connaissent par cœur et au travers du cœur : « Tu fais des progrès à ce que je vois. Tu exprimes tes émotions, c’est bien ! »

« CE QUE JE TE DEMANDE CE N’EST PAS DE COGNER DUR,
C’EST DE COGNER JUSTE ! »

Une fois nu, le travail peut commencer. Marcher et respirer. Apprendre à se tenir. Comme un nouveau-né. Il lui faut ensuite quatre à cinq ans pour que celui-ci marche et parle et puisse commencer à vivre, à se défendre, à argumenter. Il faut quatre ans aussi pour faire un véritable boxeur. Hilary doit réapprendre à frapper, à bouger, à tenir son menton, son buste.

TE FAIRE PERDRE L’EQUILIBRE

A tourner, à avancer et reculer, à savoir prendre pour donner. « Dis-toi que ce n’est pas un sac. Il faut d’abord que tu t’imagines que c’est un homme et qu’il bouge sans arrêt. Il te tourne autour et puis, il s’éloigne de toi. Il ne faut pas que tu essaies de frapper quand il vient vers toi, parce que le résultat, c’est qu’il va te repousser et que les coups ne porteront pas, il va les amortir et te faire perdre l’équilibre. Donc tu ne le perds pas des yeux, tu lui tournes autour. La tête bien mobile. Toujours une épaule bien en arrière, toujours prête à lui balancer une bonne frappe, le menton bien rentré… »

AU LIEU DE FUIR LA DOULEUR, TU VAS LA CHERCHER !

Ensuite, connaître ses limites. « S’il y a de la magie dans la boxe, c’est la magie du combat livré au-delà de ses propres limites, au-delà des côtes fêlées, des reins brisés, des rétines décollées. La magie qui fait qu’on prend tous les risques pour un rêve qu’on est seul à connaître».

« S’IL N’Y AVAIT POINT DE JOIE SUR TERRE, RIEN NE CHANGERAIT ET NE NAÎTRAIT PLUS » (Yeats, Les Voyages d’Usheen)

« Elle avait grandi avec une certitude : elle ne valait rien ! ». La frappe et la rage de Hilary montre à chaque pas l’étendue de la faille. Le cratère est immense, et les dons de Frankie ne pourront pas complètement le gommer. C’est un petit chat perdu dans notre monde.

C’EST QU’EN BOXANT QUE JE ME SENS BIEN !

« J’enterre une année de plus à entasser des piles d’assiettes et des steaks. Et je fais ça depuis l’âge de treize ans… A côté de ça, mon frère est en prison, ma sœur a perdu son bébé et elle arnaque les services sociaux en leur faisant croire qu’elle l’élève. Mon père est décédé et ma mère pèse cent vingt kilos. Alors, si j’étais réaliste, je retournerais vivre là-bas, j’achèterais une caravane d’occase, une friteuse, de la bière, du beurre de cacahouète. Mon problème, c’est qu’en boxant que je me sens bien. Alors, si je suis trop vieille, j’aurais tout raté ! » Il lui reste toute sa fierté et son courage, sa rage. Elle fonce dès le début du combat. Elle broie ses adversaires. Les émiette. Une extrême force et pourtant si fragile…

« Mais certaines blessures sont trop profondes, trop près de l’os. On a beau faire, elles ne s’arrêteront jamais de saigner »

Jacky Lavauzelle