André MAUROIS Une certaine idée du Monde

 ANDRE MAUROIS

André Maurois une certaine idée du monde Artgitato

LES IDEES DE SON MONDE
ou
UNE CERTAINE IDEE DU MONDE

1/ LES IDEES DE SON MONDE

Le « monde », la classe dirigeante, ses codes, ses idées. En être. En être, c’est accepter et se plier à l’ensemble du protocole, même, et peut-être surtout, du plus insignifiant, vu de l’extérieur : « Surtout je crois que j’ai de l’influence sur lui. Au début, je lui ai dit que je détestais les idées de son monde. Il m’a répondu que ce n’était pas son monde. » (Les Roses de septembre)

Une noblesse qui s’affirme, s’entraide, se coopte. Un monde qui s’est dessiné depuis de très longues années et qui prospère. Du mariage aux amitiés, les intérêts sont protégés, développés, analysés. Bakounine disait dans un numéro de l’Egalité de 1869 : « Car toute politique bourgeoise, quels que soient sa couleur et son nom, ne peut avoir au fond qu’un seul but : le maintien de la domination bourgeoise ». André Maurois nous décrit au fil de ses romans, une caste de nobles coupée du monde. Peu, voire pas, de description du monde ouvrier ; le monde bourgeois lui-même est regardé avec soit de la curiosité, soit du dégoût.

1/ « ON SENT TOUT DE MÊME QU’ILS NE SONT PAS DE NOTRE MONDE« 

Le sentiment de sa classe reste le plus fort, tout oriente l’enfant à reproduire certains schémas prédéfinis, de l’école, de la famille ou des relations. L’œil de Maurois dans cette mondalogie de classe regarde les autres avec l’œil du colonial regardant un monde étrange, parfois grotesque et souvent vulgaire.

 « -Curieuses gens, pensa t’elle, ces Romilly…Affectueux, déférents, mais curieux…On sent tout de même qu’ils ne sont pas de notre monde. » (L’Instinct du bonheur)

La beauté de certaines personnes hors castes, permet de rapides écarts, le temps d’une brève rencontre et d’un rapide assouvissement ;  « Les belles boulangères et marchandes de Venise étaient pourtant d’une espèce très différentes de la sienne. Mais la comtesse Guiccioli unissait une reposante et affectueuse sottise aux grâces d’une femme bien née. » (Ariel ou la vie de Shelley)

3/ LES MALHEURS DE LA NAISSANCE

Les classes dirigeantes acceptent, à de rares exceptions, une possible intégration ; mais il va falloir que l’accédant montre ténacité, et surtout empressement mesuré. Les codes sont souvent complexes et toujours douloureux pour tout nouvel élu.

« Il a toujours été un si grand admirateur de la jeunesse et la sienne a été gaspillée parce que le point de départ était trop bas ; il lui a fallu quarante ans pour atteindre le niveau d’où sont partis un Peel, un Gladstone, un Manners. Malheur de la naissance, le plus dur peut-être de tous, parce que le plus injuste. Maintenant « c’est venu trop tard. »  (La vie de Disraeli)

Celles, qui par leur mariage, passe le pont-levis, s’en souviendront toute leur vie. Car ce sont le plus souvent des belles bourgeoises, de part l’effet combiné de leur beauté et de leur richesse, qui arrivent à rentrer dans le cœur de la forteresse.

« Les Saviniac, dit Valentine, voudront pour leur fils une fille bien née. – Ma chère, dit Mme de Guichardie, j’ai souvent parlé de cela avec Xavier ; il est beaucoup trop intelligent et moderne pour s’attacher à la naissance quand il s’agit d’une femme… S’il avait une fille à marier, ce serait une autre histoire…» (L’Instinct du bonheur)

« ELLE S’EXCUSAIT INUTILEMENT DE SA NAISSANCE RICHE ET BOURGEOISE« 

« Elle essaya de parler d’elle-même, de sa vie triste chez ses parents, de ce qu’elle eût aimé à faire pour les ouvriers de son père. Elle s’excusait inutilement de sa naissance riche et bourgeoise. » (Ni Ange ni bête)

 « -Eh bien ! On dit surtout que, si vous accepté à votre retour de Paris d’épouser un homme qui n’était pas en somme de votre monde…c’est que vous ne pouviez faire autrement. » (Ni Ange ni bête)

 4/ CE NE SONT PAS DES GENS
COMME NOUS

Mais la raison doit reprendre ses droits. La récréation est terminée. Ils ne sont pas nous. Ils nous amusent un peu, mais leur place n’est pas ici. Qu’ils retournent rapidement dans leur quartier malsain.

« ‘Ce ne sont pas des gens pour nous’ était une phrase Marcenat et une terrible condamnation » (Climats)

« Un visage nouveau surprenait, dans ce milieu fermé, comme un chien inconnu dans les rues de Combray » (Les Roses de septembre)

La caste dirigeante avec ses codes, devient un territoire apaisant, serein, charmant.

Tout est si simple pour qui y est né.

« Les deux hommes furent contents l’un de l’autre ; Byron trouvait en Shelley un homme de sa classe qui, malgré une vie difficile, avait conservé l’aisance charmante des jeunes gens de bon sang. » (Ariel ou la vie de Shelley)

« LES QUALITES DE CARACTERE DE SA RACE »

« Elle (Mathilde de La Mole) possède à un très haut degré les qualités de caractère de sa race pour n’être pas heurtée par les faiblesses de son monde. » (Sept visages de l’amour)

Des compositions séculaires, rodées, huilées, telles que des rencontres pourraient s’opérer naturellement, sans aucun dysfonctionnement ou incompréhension, entre des époques différentes. Un continuum sans faille, où la vie s’écoule aux rythmes des soirées mondaines.

« On pourrait dire que les personnages d’A la Recherche du temps perdu sont descendants directs de ceux de la Princesse de Clèves. Ils appartiennent au même monde ; ils vivent dans les mêmes salons et M. de Nemours fut certainement, au dix-septième siècle, cousin des Guermantes. » (Sept visage de l’amour)

5/ S’ELEVER DU SENTIMENT DE CASTE
AU SENTIMENT NATIONAL

Seul un séisme pourrait remettre en branle un tel édifice. Une évolution ne serait suffire. Certains en appellent à un sentiment plus large, notamment à l’écoute des bottes et des guerres qui se préparent…

« Sa grande tâche était l’éducation du parti ; il avait à le sortir de la protection ; à l’élever du sentiment de caste au sentiment national ; à lui apprendre le souci du confort populaire et de la solidité de l’Empire » (La vie de Disraeli) … ou d’une révolution qui rebattra les cartes.  « Tout le monde a envie de quitter une famille, un groupe social. On reste par lâcheté, par habitude. Une révolution donne à chacun sa liberté. » (Le cercle de Famille)

UNE CLASSE CONDAMNEE ?

« Pensez, à notre époque…Elle va vers un complet bouleversement. La classe à laquelle nous appartenons, Pauline et moi, est aussi condamnée que l’était la noblesse ne 1788 » (Les Roses de septembre)

Déjà de nombreuses voix se font entendre qui refusent cet état :  « As-tu compris qu’entre le prolétariat et la bourgeoisie, il existe un antagonisme qui est irréconciliable, parce qu’il est une conséquence nécessaire de leurs positions respectives ?  Que la prospérité de la classe bourgeoise est incompatible avec le bien-être et la liberté des travailleurs, parce que cette prospérité exclusive n’est et ne peut être fondée que sur l’exploitation et l’asservissement de leur travail, et que, pour la même raison la prospérité et la dignité humaine des masses ouvrières exigent absolument l’abolition de la bourgeoisie comme classe séparée ? Que par conséquent la guerre entre le prolétariat et la bourgeoisie est fatale et ne peut finir que par la destruction de cette dernière ? » (Bakounine,  L’Égalité, 7-28 août 1869, la Politique de l’Internationale)

Jacky Lavauzelle