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André MAUROIS Une certaine idée du Monde

 ANDRE MAUROIS

André Maurois une certaine idée du monde Artgitato

LES IDEES DE SON MONDE
ou
UNE CERTAINE IDEE DU MONDE

1/ LES IDEES DE SON MONDE

Le « monde », la classe dirigeante, ses codes, ses idées. En être. En être, c’est accepter et se plier à l’ensemble du protocole, même, et peut-être surtout, du plus insignifiant, vu de l’extérieur : « Surtout je crois que j’ai de l’influence sur lui. Au début, je lui ai dit que je détestais les idées de son monde. Il m’a répondu que ce n’était pas son monde. » (Les Roses de septembre)

Une noblesse qui s’affirme, s’entraide, se coopte. Un monde qui s’est dessiné depuis de très longues années et qui prospère. Du mariage aux amitiés, les intérêts sont protégés, développés, analysés. Bakounine disait dans un numéro de l’Egalité de 1869 : « Car toute politique bourgeoise, quels que soient sa couleur et son nom, ne peut avoir au fond qu’un seul but : le maintien de la domination bourgeoise ». André Maurois nous décrit au fil de ses romans, une caste de nobles coupée du monde. Peu, voire pas, de description du monde ouvrier ; le monde bourgeois lui-même est regardé avec soit de la curiosité, soit du dégoût.

1/ « ON SENT TOUT DE MÊME QU’ILS NE SONT PAS DE NOTRE MONDE« 

Le sentiment de sa classe reste le plus fort, tout oriente l’enfant à reproduire certains schémas prédéfinis, de l’école, de la famille ou des relations. L’œil de Maurois dans cette mondalogie de classe regarde les autres avec l’œil du colonial regardant un monde étrange, parfois grotesque et souvent vulgaire.

 « -Curieuses gens, pensa t’elle, ces Romilly…Affectueux, déférents, mais curieux…On sent tout de même qu’ils ne sont pas de notre monde. » (L’Instinct du bonheur)

La beauté de certaines personnes hors castes, permet de rapides écarts, le temps d’une brève rencontre et d’un rapide assouvissement ;  « Les belles boulangères et marchandes de Venise étaient pourtant d’une espèce très différentes de la sienne. Mais la comtesse Guiccioli unissait une reposante et affectueuse sottise aux grâces d’une femme bien née. » (Ariel ou la vie de Shelley)

3/ LES MALHEURS DE LA NAISSANCE

Les classes dirigeantes acceptent, à de rares exceptions, une possible intégration ; mais il va falloir que l’accédant montre ténacité, et surtout empressement mesuré. Les codes sont souvent complexes et toujours douloureux pour tout nouvel élu.

« Il a toujours été un si grand admirateur de la jeunesse et la sienne a été gaspillée parce que le point de départ était trop bas ; il lui a fallu quarante ans pour atteindre le niveau d’où sont partis un Peel, un Gladstone, un Manners. Malheur de la naissance, le plus dur peut-être de tous, parce que le plus injuste. Maintenant « c’est venu trop tard. »  (La vie de Disraeli)

Celles, qui par leur mariage, passe le pont-levis, s’en souviendront toute leur vie. Car ce sont le plus souvent des belles bourgeoises, de part l’effet combiné de leur beauté et de leur richesse, qui arrivent à rentrer dans le cœur de la forteresse.

« Les Saviniac, dit Valentine, voudront pour leur fils une fille bien née. – Ma chère, dit Mme de Guichardie, j’ai souvent parlé de cela avec Xavier ; il est beaucoup trop intelligent et moderne pour s’attacher à la naissance quand il s’agit d’une femme… S’il avait une fille à marier, ce serait une autre histoire…» (L’Instinct du bonheur)

« ELLE S’EXCUSAIT INUTILEMENT DE SA NAISSANCE RICHE ET BOURGEOISE« 

« Elle essaya de parler d’elle-même, de sa vie triste chez ses parents, de ce qu’elle eût aimé à faire pour les ouvriers de son père. Elle s’excusait inutilement de sa naissance riche et bourgeoise. » (Ni Ange ni bête)

 « -Eh bien ! On dit surtout que, si vous accepté à votre retour de Paris d’épouser un homme qui n’était pas en somme de votre monde…c’est que vous ne pouviez faire autrement. » (Ni Ange ni bête)

 4/ CE NE SONT PAS DES GENS
COMME NOUS

Mais la raison doit reprendre ses droits. La récréation est terminée. Ils ne sont pas nous. Ils nous amusent un peu, mais leur place n’est pas ici. Qu’ils retournent rapidement dans leur quartier malsain.

« ‘Ce ne sont pas des gens pour nous’ était une phrase Marcenat et une terrible condamnation » (Climats)

« Un visage nouveau surprenait, dans ce milieu fermé, comme un chien inconnu dans les rues de Combray » (Les Roses de septembre)

La caste dirigeante avec ses codes, devient un territoire apaisant, serein, charmant.

Tout est si simple pour qui y est né.

« Les deux hommes furent contents l’un de l’autre ; Byron trouvait en Shelley un homme de sa classe qui, malgré une vie difficile, avait conservé l’aisance charmante des jeunes gens de bon sang. » (Ariel ou la vie de Shelley)

« LES QUALITES DE CARACTERE DE SA RACE »

« Elle (Mathilde de La Mole) possède à un très haut degré les qualités de caractère de sa race pour n’être pas heurtée par les faiblesses de son monde. » (Sept visages de l’amour)

Des compositions séculaires, rodées, huilées, telles que des rencontres pourraient s’opérer naturellement, sans aucun dysfonctionnement ou incompréhension, entre des époques différentes. Un continuum sans faille, où la vie s’écoule aux rythmes des soirées mondaines.

« On pourrait dire que les personnages d’A la Recherche du temps perdu sont descendants directs de ceux de la Princesse de Clèves. Ils appartiennent au même monde ; ils vivent dans les mêmes salons et M. de Nemours fut certainement, au dix-septième siècle, cousin des Guermantes. » (Sept visage de l’amour)

5/ S’ELEVER DU SENTIMENT DE CASTE
AU SENTIMENT NATIONAL

Seul un séisme pourrait remettre en branle un tel édifice. Une évolution ne serait suffire. Certains en appellent à un sentiment plus large, notamment à l’écoute des bottes et des guerres qui se préparent…

« Sa grande tâche était l’éducation du parti ; il avait à le sortir de la protection ; à l’élever du sentiment de caste au sentiment national ; à lui apprendre le souci du confort populaire et de la solidité de l’Empire » (La vie de Disraeli) … ou d’une révolution qui rebattra les cartes.  « Tout le monde a envie de quitter une famille, un groupe social. On reste par lâcheté, par habitude. Une révolution donne à chacun sa liberté. » (Le cercle de Famille)

UNE CLASSE CONDAMNEE ?

« Pensez, à notre époque…Elle va vers un complet bouleversement. La classe à laquelle nous appartenons, Pauline et moi, est aussi condamnée que l’était la noblesse ne 1788 » (Les Roses de septembre)

Déjà de nombreuses voix se font entendre qui refusent cet état :  « As-tu compris qu’entre le prolétariat et la bourgeoisie, il existe un antagonisme qui est irréconciliable, parce qu’il est une conséquence nécessaire de leurs positions respectives ?  Que la prospérité de la classe bourgeoise est incompatible avec le bien-être et la liberté des travailleurs, parce que cette prospérité exclusive n’est et ne peut être fondée que sur l’exploitation et l’asservissement de leur travail, et que, pour la même raison la prospérité et la dignité humaine des masses ouvrières exigent absolument l’abolition de la bourgeoisie comme classe séparée ? Que par conséquent la guerre entre le prolétariat et la bourgeoisie est fatale et ne peut finir que par la destruction de cette dernière ? » (Bakounine,  L’Égalité, 7-28 août 1869, la Politique de l’Internationale)

Jacky Lavauzelle

 

André MAUROIS ou La Musique dans la Nature

André MAUROIS

André Maurois & La Musique de la nature Artgitato
La Musique
dans la nature

Le charme d’une musique rode, habille ou se jette sur les protagonistes dans l’œuvre d’André Maurois.

1/  » De la musique avant toute chose » (Verlaine, Art poétique)

Elle reste essentiellement terrienne. Quand la musique des hommes cherche à atteindre le ciel et le divin, les croassements des corbeaux ou les rafales d’une mitrailleuse nous rappellent la mort par ce qu’elle a de plus directe : le sang.

« Les corbeaux s’échappaient avec de grands mouvements d’ailes des hautes tours carrées aux fenêtres géminées et leurs croassements bruyants couvraient la musique éternelle des cloches. –Ils sentent le sang, dit à Geneviève une vieille qui sortait de l’église. » (Ni Ange ni bête)

« On devinait au-dehors les lueurs des fusées qui montaient et descendaient doucement ; le Padre et le docteur décrivaient encore leurs cadavres tout en manœuvrant prudemment les pièces d’ivoire du petit échiquier ; le canon et la mitrailleuse, coupant le rythme voluptueux de la valse, en firent une sorte de symphonie qu’Aurelle goûta assez vivement. » (Les Silences du Colonel Bramble)

2/« Prends l’éloquence et tords-lui son cou ! »

La musique de la nature n’est ni sérieuse, ni solennelle et pontifiante, c’est l’image des pintades criardes au plein milieu d’une ferme qui renvoie à l’orchestre sérieux et raides. La nature en contrepoint.

« Le bruit du moteur devenait plus précis. Gaston arrivait à la métairie des Bruyères. Dans la cour, il traversait une troupe de pintades, dignes et noires, comme un orchestre qui revient à ses pupitres, les hommes passaient les gerbes à la batteuse. » (Ni Ange ni bête)

André Maurois nous le rappelle à l’envi : la musique reste un élément essentiel, primordial. Elle se doit de rester près des hommes et ne pas prendre la grosse tête. Il ne l’aime ni grandiloquente ni exagérée, il ne l’aime pas non plus frivole et anarchique ; elle doit être pour le monde, dans le monde, ce n’est que dans le sentiment amoureux qu’elle deviendra symphonique, passionnée et exaltée :

«La musique, mon cher, c’est comme la religion…C’est excellent, mais pas jusqu’à l’exaltation » » (Le Cercle de Famille)

3/   » C‘est des beaux yeux derrière des voiles » (Verlaine, Art poétique)

C’est donc par des petites touches éparses, une note de couleur ou une voix flûtée, que la musique s’infiltre et nous rend joyeux, voire amoureux :  « Seuls les volets gris bordés de vert mettaient une note vive et humaine dans ce royaume de la terre. » (Les Silences du Colonel Bramble)

 « Sur quoi Mademoiselle, ayant prononcé de sa voix flûtée, releva légèrement sa large jupe noire, et, montant les marches de pierre avec une vivacité inattendue, disparut aux yeux de Philippe et alla commander son dîner » (Ni Ange ni bête)

Des éléments qui parcourent constamment nos êtres, comme l’eau du ruisseau pénétrant la roche dans sa chute : « L’eau courante a, comme la musique, le doux pouvoir de transformer la tristesse en mélancolie. Toutes deux, par la fuite continue de leurs fluides éléments, insinuent doucement dans les âmes la certitude de l’oubli. » (Ariel ou la vie de Shelley)

  « Qu’il était agréable de composer pour elle, avec un peu d’inquiétude, un bouquet de fleurs de champs, bleuets, soleils d’or et marguerites, ou une symphonie en blanc majeur, arums et tulipes blanches » (Climats)

L’amour donne à la nature d’autres couleurs et d’autres lumières. « La nature que j’avais tant aimée depuis qu’Odile me l’avait révélée, ne chantait plus que par des motifs mineurs et tristes. La beauté même d’Odile n’était plus parfaite et il m’arrivait de découvrir dans ses traits les signes de la fausseté. C’était fugitif» (Climats)

 Même si l’amour à sa musique propre et majestueuse…

Jacky Lavauzelle

André Maurois – La lente dérive vers la mer

André MAUROIS
AndreMaurois 2
 La lente dérive
vers la mer

C’est le destin, maître de tout qui dirige le mouvement. Sans libération avec lassitude, oubli, parfois résignation attendue et sereine, toujours dans l’abandon de toute volonté :

« The weariest river, répétait-elle souvent, la rivière la plus lasse, j’aime bien ça…C’est moi, Dickie, la rivière la plus lasse… Et je m’en vais tout doucement vers la mer. » (Climats)

« Maintenant nous irons à pied. Je veux vous montrer la petite chapelle ancienne, celle où s’agenouille le torero avant de tuer ou d’être tué. Vous aimé les corridas, maestro ? No ? Je vous les ferai aimer. Mais d’abord il faut aimer la Mort. Nous autres, Espagnols, pensons tout le temps à notre mort. Nous la voulons honorable et belle. Ce qui nous plaît dans les courses de taureaux, c’est une grâce souriante, face aux cornes meurtrières…Nuestra vidas son los rios – Que van dar a la ma, – Que es el morir…Vous comprenez ? « Nos vies sont les ruisseaux – Qui vont se jeter dans la mer, – Qui est la Mort.» (Les Roses de septembre)

Notre monde lui-même n’est pas brillant, la chute est là d’une mort à l’autre : « Qu’espères-tu de ce monde mort ? As-tu si grande hâte de mourir toi-même ? »  (Le Cercle de Famille)

Aussi, même sans le sentiment d’un avenir radieux de l’au-delà, la mort conserve t’elle quelques attraits : «Elle avait beaucoup aimé son père, mais elle pensait que pour lui la mort était une délivrance et aussi qu’il fallait être dure. » (Le Cercle de Famille)

« J’ai peur de la torpeur morale où je te vois tomber. Tes plaisirs ne sont plus les vrais plaisirs, tes joies ne sont plus les vraies joies et je ne puis croire que ta résignation nonchalante soit la vraie sagesse » (Le Cercle de Famille)

La grâce n’apparaît pas, même dans au dernier moment. Lassitude, réduction et disparition. La nuit est là dans un repos silencieux : « Ils dorment tous. C’est bien. La journée a été rude. Cela doit être bon de dormir » (Anouilh, Antigone)

André Maurois ou la lente dérive vers la mer
Jacky Lavauzelle

ANDRE MAUROIS – LA FEMME CAMELEON chez Maurois

André Maurois

André Maurois La femme caméléon Artgitato
La femme
caméléon

« Nous allons entrelacées,
Et le jour n’est pas plus pur
Que les fond de nos pensées » (Paul Verlaine, La Chanson des ingénues)

UN MORCEAU DE CIRE ENTRE MES MAINS

Une femme dans l’œuvre d’André Maurois n’a aucune personnalité, ou plutôt les a toutes ; elle a la personnalité de l’homme aimé, totalement. La femme se retrouve véritable caméléon.  Elle n’est, bien entendu, plus avec Maurois déjà ce qu’elle pouvait être du temps de Molière, par exemple. Les temps ont changé.

En ce temps là, l’homme prenait femme, la plus jeune possible, pour la « faire » à sa main, du moins le croyait-il et le souhaitait-il de tout son coeur : « Je ne puis faire mieux que d’en faire ma femme. Ainsi que je voudrai je tournerai cette âme ; comme un morceau de cire entre mes mains elle est, et je lui puis donner la forme qui me plaît. »(L’Ecole des femmes, Acte III, scène 3).

La femme a changé en ce début de XXè. Des mains de « son » créateur, elle n’est déjà plus passive, bien au contraire. De cire, elle est, mais c’est elle désormais qui prend la forme la plus adéquate. Nous passons de la bougie à l’ensemble des statues du musée Grévin. Elle anticipe les souhaits de l’homme à conquérir. Sa palette est large, elle offrira le meilleur ; cela passe par une connaissance de ses désirs et de ses motivations.

 «- Très intelligente pour une femme…Oui…Enfin rien ne lui est étranger. Naturellement elle dépend, pour ses sujets d’intérêt, de l’homme qu’elle aime. Au temps où elle adorait son mari, elle a été brillante sur les questions économiques et coloniales ; au temps de Raymond Berger, elle s’intéressait aux choses de l’art. » (Climats)

POUR QUE L’HOMME S’Y LAISSE PRENDRE

Rien ne l’arrête, pourvu que l’ilusion soit parfaite, qu’elle se fonde complétement dans la peau de l’autre aimé.

« Je savais si bien, moi femme, que Machiavel lui était aussi indifférent que les rayons ultraviolets ou les émaux limousins, et que d’ailleurs elle eût été capable de s’intéresser aux uns et aux autres et d’en parler assez intelligemment pour faire illusion à un homme si elle avait cru pouvoir lui plaire ainsi. » (Climats)

« -Eh, mon cher ! Que les femmes dépendent pour leurs idées de ceux qu’elles aiment, ce n’est pas nouveau, et ce n’est pas de moi… Ce qui m’étonne toujours, c’est que les hommes s’y laissent prendre et recherchent ce qu’ils appellent « les femmes intelligentes ». C’est une dépravation. » (Ni Ange ni bête)

« Au fond nous avons toujours besoin, nous femmes, de nous rehausser de quelque chose ou de quelqu’un…Il nous faut des pierres brillantes ou des hommes brillants. Pourquoi ? Parce que nous sortons à peine de l’esclavage et que nous ne sommes pas encore très sûres de notre position dans le monde. C’est cela, au fond, notre faiblesse. A chaque instant, nous voulons êtres rassurées et seule cette garde mâle, autour de nous, calme nos craintes. » (Les Roses de septembre)

 Un caméléon ou une mante religieuse absorbant l’être aimé pour en conserver sa substantifique essence et vivre sa force et sa vie : « Je suis heureuse d’être une femme, me dit-elle un soir, parce qu’une femme a beaucoup plus de ‘possibles’ devant elle qu’un homme… Un homme a une carrière, me dit Solange, tandis qu’une femme peut vivre les vies de tous les hommes qu’elle aime. Un officier lui apporte la guerre, un marin l’Océan, un diplomate l’intrigue, un écrivain les plaisirs de la création… Elle peut avoir les émotions de dix existences sans l’ennui quotidien de les vivre. » (Climats)

DEVENIR CETTE FEMME-LA

Elle prend la couleur de lieu, si le lieu est celui de l’être aimé. Elle est alors intuitive et sans morale. Tout est bon pour être aimé et garder l’être aimé, à en devenir féroce et animale : « -Qu’est-ce que vous appelez ‘féminine’ ? – Eh bien, un mélange de qualités et de défauts : de la tendresse, un prodigieux dévouement à l’homme qu’elle aime. » (Climats)

« Une femme amoureuse n’a jamais de personnalité ; elle dit qu’elle en a une, elle essaie de se le faire croire, mais ce n’est pas vrai. Non, elle essaie de comprendre la femme que l’homme qu’elle aime souhaite trouver en elle et devenir cette femme-là… » (Climats)

« Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la forme de mes mains,
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s’engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel. »
(Paul Eluard, L’amoureuse)

La femme caméléon dans l’œuvre d’André Maurois
Jacky Lavauzelle

LE SYNDROME DE FRANCOIS MAYNARD

François Maynard François Maynard

Le Syndrome de Maynard

Le syndrome de Maynard comme le passage d’une vie mondaine remplie d’honneur et de distinctions à une vie recluse d’ermite.

Après avoir connu les plus hautes sphères de l’Etat et côtoyé les plus puissants de France et d’Italie, François Maynard ne souhaite se nourrir,à la fin de sa vie, que de solitude, de nature et de désert.

Le syndrome de Maynard : des ors et des médailles au sable et aux étoiles, une volonté maladive de se libérer des contraintes et donner « à son désert les restes de sa vie. »

UN NOBLE QUI VAVOIT METTRE LES PIERRERIES EN OEUVRE

Elève de Malherbe, qui disait que de ces élèves celui-ci « faisoit le mieux les vers », avocat, secrétaire de Marguerite de Valois, la Reine Margot,  qui « émoit les vers et qui les savoit faire » (Pélisson), « elle avoit la coutume de dire que Maynard étoit un orfèvre excellent, qui savoit mettre les pierreries en œuvre » (Pélisson), président au Présidial d’Aurillac, Conseiller au Parlement, diplomate, anobli en 1644, académicien.

 

 LA FINESSE DE LA POESIE

Côtoyant, accompagnant tous les puissants de son temps : « Mais s’i avoit eu en France l’honneur et l’estime des gens de la plus haute condition, comme il se voit par les lettres escrites, il n’acquit pas moins celle des plus grands personnages d’Italie, pendant le séjour qu’il fit à Rome, l’an 1634, avec M de Nouailles qui y estoit pour lors ambassadeur. Urbain VIII l’honora mesme  de sa conversation et, dans cette cognoissance que ce savant pontife avoit des lettres sacrées et profanes, il se plaisoit à lui communiquer souvent ses ouvrages et à s’entretenir avecque luy de la finesse de la poésie.» (Colletet)

LAS DE ME PLAINDRE

Une cassure intervient qui le fait renoncer aux biens et à la reconnaissance du monde religieux, intellectuel ou royal. Colletet souligne un peu plus loin : « Mais enfin, lassé de l’embarras de la cour et de la chicane du palais, il se retira chez luy pour vaquer, quelques temps avant sa mort, à l’estude de la philosophie. Les quatre vers qu’il fit mettre sur la porte de son cabinet, apprennent l’estat de sa fortune et de son âme :
Sur François Maynard

Las d’espérer et de ma plaindre
Des muses, des grands et du sort,
C’est ici que j’attends la mort
Sans la désirer ni la craindre »

JE SUIS LAS D’ENCENSER L’AUTEL DE LA FORTUNE

Nous pourrions croire à une lassitude, las d’avoir à contrôler ses faits et gestes, si nous n’avions dans ces poèmes plus que la recherche d’un havre de paix dans un château entouré de verdures et de solitude prompte à la réflexion philosophique.
Il y a une urgence maladive de retrouver une paix intérieure « Je suis las d’encenser l’autel de la fortune, Et brusle de revoir mes rochers et mes bois, Où tout me satisfait, où rien ne m’importune. » (Adieu Paris, adieu pour la dernière fois), ou « Les palais y sont pleins d’orgueil et d’ignorance ; Je suis las d’y souffrir, et honteux d’avoir mis Dans ma tête chenue une vaine espérance. » (Désert où j’ai vécu dans un calme si doux)
Il y a de l’amertume dans ces pertes de temps et dans ce manque cruel de reconnaissance : « Depuis que je cognois que le siecle est gasté
Et que le haut merite est souvent mal-traité, Je ne trouve ma paix que dans la solitude. 
» (Adieu Paris, adieu pour la dernière fois)

MES VERS SONT MESPRISEZ

Il a dû expliquer, s’abaisser, entendre des commentaires sarcastiques, voire méprisants. Il semble se lâcher : « Il est vray. Je le sçay. Mes Vers sont mesprisez. Leur cadence a choqué les Galans et les Belles, Graces à la bonté des Orateurs frisez, Dont le faux sentiment regne dans les Ruelles. Ils s’efforcent en vain de ravaler mon prix ; Et malgré leur malice, aussi foible que noire, Mon Livre sera leu de tous les beaux Esprits ; Et, plus il vieillira, plus il aura de Gloire. Tant qu’on fera des Vers, les miens seront vivans ; Et la Race future, équitable aux Sçavans, Dira que j’ay connu l’Art qui fait bien Escrire. » (Il est vray. Je le sçay. Mes vers vous mesprisez).

 

MA PLUME EST UNE PUTAIN

Comme si François Maynard avant vendu son âme, s’était prostitué devant des Béotiens, à se justifier : « Ma plume est une putain,
Mais ma vie est une sainte»
(Il n’est homme en l’Univers…). Il souhaite sanctifier le reste de sa vie, se laver des hontes et des ténèbres de sa vie mondaine.

  J’AY FLATTE LES PUISSANS
J’AY PLASTRE LEURS MALICES

En se préparant à mourir, il sait que la tâche reste ardue et difficile. Son âme sera-t-elle sauvée ? : Pour entrer sans frayeur dans la terre des morts ? J’ay flatté les puissans, j’ay plastré leurs malices,
J’ay fait de mes pechez mes uniques plaisirs, Je me suis tout entier plongé dans les delices, Et les biens passagers ont esté mes desirs.
Tout espoir de salut me semble illegitime ; Je suis persecuté de l’horreur de mon crime, Et son affreuse image est toujours devant moy. 
»(je suis dans dans le penchant de mon âge de glace)

Jacky Lavauzelle

LEON DAUDET : UN FILET D’HUILE D’OLIVE COULE SUR LA CAMARGUE

LEON DAUDET

FIEVRES DE CAMARGUE (1938)

 Un filet d’huile
d’olive coule sur
la Camargue

Le centre du monde se place en France, dans le sud, dans cette Provence brûlante et marécageuse. Le centre se déplace, en toute partialité, en parcourant les marais et les mas à la blancheur troublante et émouvante.

ENTRE LES ECLATS DE RIRE ET LA DAUBE DE BOEUF A LA PROVENCALE

Celui-ci vient se poser en poussant des épaules et en élevant cette voix ferme et tranquille au plein cœur de la table au milieu du pot-au-feu, des éclats de rire, de la rouille, de la daube de bœuf à la provençale, des pleurs, du Tavel, du vin de Crau, des chamailleries, des saucisses, des olives, du Châteauneuf-du-Pape, des cris d’orfraies, du homard à l’américaine, de la poutargue, de la bouillabaisse, des sanglots interminables, de l’huile d’olive, du loup, du monde que l’on refait, de la rascasse, des courgettes rissolées, de la vie, des morceaux d’agneaux.

ENTRE BOUILLABAISSE ET BOURRIDE MARSEILLAISE

En retirant les bardes de lard du plat, le centre se gonfle et gonfle, puis explose en redonnant au fil des pages des fragrances et des émotions de vacances. Le centre qui pénètre et envahit chaque partie du palais du lecteur.

Nous tournons les pages de Fièvres de Camargue de Léon Daudet, comme si les pages d’un livre de recette prenaient vie au-devant de nous, sous nos yeux éberlués entre bouillabaisse et bourride marseillaise.Ici, c’est toujours la première qui gagne. Haut la main.

Tout est frais malgré la chaleur. Et n’est-ce pas la condition impérative d’une bonne bouillabaisse, la fraicheur des poissons qui la composent. On peut rigoler de beaucoup de choses sur de nombreux sujets. Mais là, attention ! Tout redevient sérieux. On ne se trompe pas de marchandises. Tiens ! De la baudroie et de la langouste, du roucau et des galinettes. Sens-là ! Elle sent la mer, les vagues. Et tiens, sens cette huile d’olive, fine et parfumée. Il ne faut pas mégoter sur la qualité. Elle doit être royale ou ne pas être du tout.

UNE CELEBRITE DU VAUCLUSE QUE PARIS NE CONNAIT PAS

Vous croyez en avoir assez. Votre ventre s’est tendu prêt à rendre les armes. Mais non, un fumet capiteux vous arrive en pleine poire, et vous savez que vous ne tarderez pas à rendre les armes. « Après les hors-d’œuvre habituels et le bouillon brûlant et parfumé, le plat de résistance était le pot-au-feu traditionnel, accompagné de tous ses légumes : carottes, navets, pommes de terre, servis dans de grands plats d’étain, ornés de saucisses et d’andouillettes. Un mets de rois. Quand on l’apporta, les jeunes enfants, installés à part, battirent des mains. Des cornichons, préparés à la maison, relevaient le gite-gite et le jarret, sans oublier la queue de bœuf où quand on a tout dévoré, il reste encore, dans les creux, quelque chose à manger. La conversation vint ainsi tout naturellement sur la nourriture et sur le vin de Gigondas, célébrité du Vaucluse, suave merveille que ceux de Paris ne connaissent pas.»

 Nous n’avons pas bu et pourtant nous titubons. Nous finissons imbibés de tant d’effluves généreux et joyeux. C’est une totale cuite qui attend le lecteur. Qu’il en soit informé.  

DES FEMMES DE COEUR GENEREUX ET SAVANTES EN L’ART CULINAIRE

Les quantités ne sont pas rationnées, mais grandes et généreuses. « Tranquilles avec leurs consciences, les amoureux, la nuit étant venue, allèrent souper à un hôtel-restaurant tenu, de génération en génération, par des femmes de cœur généreux et savantes en l’art culinaire, la grand’mère, la mère, la fille et la petite-fille. Le menu comportait une bouillabaisse dorée avec la rouille, et un plat de mouton avec une couronne de riz gras, dont les grains séparés étaient fondants. Une bouteille de Châteauneuf  authentique et une demie de Tavel accompagnaient ce balthazar. » Si ça n’est pas une invitation au voyage. Mieux qu’un guide touristique, une participation à la table garnie, chez l’habitant, comme si nous étions des amis ou de la famille.

 ENCORE UN PEU DE CE POUTARGUE

La table s’affaisse qui doit porter tous ces mets incroyables. « – Tout va bien et nous attendons la bouillabaisse monstre à laquelle a présidé Aspiran, prêté par madame de Brin…Prenez donc un peu de ce poutargue… » Les genoux des convives s’arc-boutent afin de renforcer les tréteaux fléchissant et fatigués.

UNE VOIX FORMIDABLE ET LEGEREMENT AVINEE S’ELEVA

En 1933, Léon Daudet, avait déjà installé le décor de la table du soleil, où se manifestent les goûts et les couleurs,  en collaboration avec Charles Maurras, en écrivant Notre Provence. Cinq ans plus tard, en 1938, il remet le couvert en publiant sa déclaration d’amour sur la Camargue. « Après le bœuf et les pintadeaux, rôtis classiquement, il y eut encore une barbouillade d’aubergines et des godiveaux – chacun le sien- aux pignets ou champignons de pins. Comme on apportait le dessert, une voix formidable et légèrement avinée, celle du père Gentil, s’éleva. »

ET POUR L’AÏOLI, IL N’A PAS SON PAREIL

Léon Daudet apporte alors un soin à chaque gamme de produits, où les grands sentiments et les propos fleuris s’épanouissent. Se retrouvent pêle-mêle les rires, les amours, les sentiments, les explications.  Des révélations s’opèrent. Nous sommes dans le domaine des arts, au même titre que la musique ou la peinture : « c’est un artiste dans sa partie et, pour l’aïoli, il n’a pas son pareil. »

UN PEU DE SORCELLERIE NE GÂCHERA PAS L’AFFAIRE

« Si vous n’êtes pas capable d’un peu de sorcellerie, ce n’est pas la peine de vous mêler de cuisine. » soulignait Colette.  Et ce n’est pas de la sorcellerie que nous fait  partager Léon Daudet, il installe un festival, propose un feu d’artifice d’ingrédients, des plus subtils et des plus raffinés aux plus basiques, des plus complexes aux plus simples. Tout se mêle dans le texte, et la bouche aussitôt active, comme par magie, des sécrétions inextinguibles.

Prenez une bonne grosse pièce de Camargue bien charnue et dodue, recouverte de taureaux farouches et fiers. Avec votre coupe-pâte, répartissez des parts inégales jusqu’au bord large et cannelé, où s’écoule, sensuelle, la fine goutte d’huile d’olive. Taillez d’abord un fond où vous déposerez les navets, les carottes, les pommes de terre encore fumantes. Et, au moment de servir, vous égoutterez les poulardes. Vous les déposerez délicatement sur le toit des mas où le soleil ne tardera pas de finir son affaire.

UN DESIR DE FEU RENAISSAIT EN LUI

Le repas chez Daudet fils à le pouvoir de la madeleine proustienne. Avec, en plus, la frénésie et l’ivresse des nuits torrides qu’apportent les longues soirées camarguaises. « Tandis qu’il (Ramire) prenait un léger repas de saucisses, d’olives, de poutargue et de vin blanc, le souvenir détaillé de sa nuit vint l’assaillir brusquement, comme renaissait en lui un désir de feu. »

UN BON SOUVENIR SANS LA MEDIOCRITE DE LA CUISINE

Mais tout le monde est gourmand. Et nos jeunes mariés, trois couples, découvriront la véritable force de leur terroir, la véritable valeur de leur tradition en visitant pour les uns la Hollande, pour les autres le Maroc. « Ce séjour, prolongé pendant une semaine, assez réfrigérant,…leur eût laissé un bon souvenir sans la médiocrité de la cuisine, qui faisait regretter Audiberte. Les  viandes étaient inexistantes, réduites à des poulets étiques et à du mouton incertain. Les poissons étaient dénués de saveur, ainsi que les crustacés, et l’on ne craignait pas de servir comme crevettes ces horreurs de cauchemar que l’on appelle des langoustes.  – Autant manger des araignées et des scorpions disait l’oncle.» Teresoun et l’oncle Guigue n’ont qu’une hâte retrouver le soleil, les amis de cette Provence et faire bonne chère. En hollande, Margaï et Descarié, aussi en voyage de noce, n’y trouve que peu de goûts et de saveurs. Il ne faut surtout pas comparer « La cuisine hollandaise leur paraissait à la longue un peu fade et le cabillaud au beurre –chef-d’œuvre de van Laar- moins savoureux. » Seuls, nos amants qui ont choisi Lyon, savourent les bouquets d’une cuisine capable de faire oublier les charmes de la Camargue. « La nuit venant, ils cherchaient, pour dîner, un petit restaurant où ils fussent presque seuls et ils savouraient, étant gourmands, cette fine cuisine lyonnaise, qui n’a pas sa pareille au monde. » Il faut avouer qu’il s’agit-là plus d’une escapade qu’un véritable voyage au long cours.  

LA PEAU RISSOLEE ET CRAQUANTE A SOUHAIT RECOUVRAIT UNE CHAIR DELICATE

Les amis se retrouvent autour de la table et les ennemis aussi. La table fédère, unit. Elle nécessite une organisation sans faille, quasi militaire. Il y a celui qui commande, véritable chef d’orchestre et les autres dans la réalisation minutieuse. Pas d’improvisation. Du détail et de l’ordre. Avant le désordre et le général de la fin de repas. « Aspiran, chargé du repas, avec sous ses ordres Cadurce, le traiteur de Trinquetaille – les deux hommes ne pouvaient pas se sentir – précédait, précédait pour cent soixante-dix couverts, une dizaine de gâte-sauce et de marmitons, dont l’un de dix ans en costume traditionnel blanc, avec toque blanche, brillant, étincelant au soleil. Les uns portaient les plats de poissons, chargés de loups, de mulets, de rascasses, de homards. Les autres brandissaient des soupières de pain trempé, ou lèches, pleines jusqu’au bord. En commençant par les fiancés, chacun fut servi abondamment, sans distinction entre le rang et la situation des convives, bien que les distances demeurassent observées. Il y avait des saucières de rouille pour les amateurs de cet aiguillon savoureux du goût… – Cette bouillabaisse est une merveille. C’est du poisson accommodé au soleil… Après la poutargue et la bouillabaisse apparurent les agneaux aux pommes de terre et aux courgettes, dont la peau, rissolée et craquante à souhait, recouvrait une chair délicate. »

La puissance ne se fera pas par comparaison, car comparaison il ne peut y avoir. Elle révélera la finesse de la force des origines et de ces parfums inimitables. Elle rendra évidente la puissance de sa composition. Elle formulera précisément son unicité et son caractère tout simplement exceptionnel.

DES SUJETS SUPERFLUS ET INDISPENSABLES

Les langues se délient et les choses se disent. Et toutes sont importantes. Le moindre détail est discuté, pesé. Les parleurs s’engagent corps et âmes, en soutenant tel ingrédient plutôt qu’un autre.  « Descarié, sans arrêt, prenait des croquis, cependant que les anciens discutaient politique et culture et que Cadurce et Aspiran se disputaient au sujet de la rouille, le premier la déclarant superflue, et le second indispensable. Autour de ces deux maîtres, serveurs et marmitons, quelques-uns léchant le fond des casseroles, écoutaient avec respect, sans prendre parti. »

TOUT LE MONDE PARLAIT A LA FOIS

A un plat succède un autre plat. C’est le banquet romain ou celui d’Astérix et  d’Obélix enfin réunis après une odyssée somme toute bien tranquille, sauf pour les romains. Les vins succèdent aux vins. Les rires sont suivis par d’âpres discussions politiques, religieuses, philosophiques, philosophico-politiques, ou politico-philosophiques. Le rire conclut la fête. Et les rires passent. Et la nuit, depuis longtemps passée, ne sait plus sur quel pied danser. « La bonne humeur régnait. Le menu servit par le chauffeur Arsène et par Antonine, comportait des homards à l’américaine et une daube de bœuf à la provençale, onctueuse à souhait, accompagnait de macaroni à l’italienne et de pommes de terre bouillies. Tavel et vin de Crau coulaient à pleins bords. Tout le monde parlait à la fois. Les corbeilles de pain blanc en testons circulaient, avec les plaisanteries traditionnelles sur la forme gaillarde de ces seins appétissants de jeunes filles qui ont fauté. L’oncle Guigue faisait des observations sur chaque plat, trouvant que les homards à l’américaine n’étaient pas assez montés, que la daube n’était pas assez onctueuse, que les pommes de terre étaient trop friables. Les parlers d’oïl et d’oc se croisaient, ainsi que les rires et les débris de chansons dont on ne sait jamais que le commencement et la fin. »

IL TONNAIT A FAIRE TREMBLER LA RUE CARÊME

Une erreur ou un oubli. Une mauvaise interprétation d’une recette peut entraîner un drame. Que dis-je, un tsunami, une avalanche de mots et de jurons.  « Avec cela il était gourmand et exigeait, de sa vieille cuisinière Audiberte, des recettes immuables et du meilleur aloi. Si elle s’écartait d’un filet d’huile, de la formule traditionnelle, il tonnait à faire trembler la rue Carême. »

Et que diable si la santé n’est pas au rendez-vous. Il existe toujours un vieux procédé de grand’mère qui a fait ses preuves.  « On apporta des boissons fraîches, de la glace, du banyuls et du frontignan, ainsi que du vieux tavel, vin cher au professeur Haumier…L’oncle Guigue, qui avait une pointe de diabète, buvait à petits coups un « glass » d’eau de Vichy au citron … »

Jacky Lavauzelle

 

EUGENE DABIT : ÂMES DE VAINCUS DEBOUT ! (AU PONT-TOURNANT )

Eugène DABIT
AU PONT-TOURNANT
(1932)

 Âmes de vaincus

DEBOUT !

 Dans le premier acte règnent les habitudes. Les habitudes du samedi. Celles du dimanche et celles des autres jours. Tout semble si bien huilé. « Ça fait un bail que j’y vis ».  « C’est samedi, voyons ! Les clients ne tarderont pas à venir faire leur manille. » Comme tous les samedis ! Tout pourrait ainsi continuer. Jusqu’à la mort pour les uns, jusqu’à la retraite pour les autres. « Qu’est-ce qu’il nous resterait si on n’avait plus d’endroits où bavarder, jouer la manille, rêver en sirotant un petit verre ?»

VERS LE PRECIPICE, TOUT EN DOUCEUR

Pendant que le bar s’endort dans le courant lisse, les murs se fendillent. « Les camions l’ébranlent déjà assez ! Au premier dans la façade, j’ai une fente longue comme le bras. » Mais dans les rituels, personne ne se rend compte de rien. Et pourtant certains êtres, François, le fils des patrons, et Pierre, jeune électricien, se lézardent déjà par rapport à cette petite communauté du Pont-Tournant. Ils vont vers le précipice, mais en douceur, tranquillement. Comme si tout était normal.

ILS SONT CRAMPONS LE SAMEDI !

Et les êtres sont pris dans ce cercle de ce siphon. Ce n’est pas pour rien que cet hôtel se nomme le Pont-Tournant. Ils ne sont ni sur une rive, ni sur une autre. Et ils se cramponnent au pont, comme ils se cramponnent au comptoir ou à la manille. Comme ils se cramponnent au samedi où la soirée peut se prolonger plus longtemps pour cause de lendemain non travaillé. Ils résistent. « Ils sont crampons le samedi. (Un coup d’œil à la pendule.) Eux s’en foutent si j’écope une contravention… »

FAUDRA SE DEBROUILLER !

Dans ces régularités habitent les débrouilles, les démerdes et les systèmes D. « Il a su se débrouiller au début, un Parisien de la rue Saint-Maur ? ». Ce système qui guidera presque tous les personnages jusqu’au troisième acte. « Tiens, François, la même histoire qu’au régiment et que pendant la guerre : le système D » (Acte III) « Quel grabuge alors, les copains ! Faudra se débrouiller. » (Acte III)

JE NE VAIS NULLE PART

Mais ce tout premier  acte est celui des impasses. Des impasses circulaires, où l’on ne sort jamais. Un peu comme le sketch de Raymond Devos sur l’automobiliste pris dans l’absurdité d’un rond-point et ne pouvant sortir. Des chemins qui ne mènent nulle part. Ils vont en boucle. Et l’animal se mord la queue. « Je ne vais nulle part » dit le père Chassin, le vieil imprimeur. Et personne ne va ailleurs que dans la routine. Au pire, le système débrouille entraîne-t-il dans la vadrouille. Marie ne dit pas mieux : « Vous avez vadrouillé ce mois-ci. D’un temps pareil vous n’êtes pas plus tranquille au Pont-Tournant. »

LE DEVOIR : C’EST DE RESTER Où L’ON EST

C’est tout cela que refuse François. Il veut sortir de ces sables mouvants qui l’entraînent toujours plus bas. Même si Lucienne, amoureuse, lui répète à l’envi de rester parmi eux. Pourquoi partir, puisque la paix se trouve ici. « Le devoir, c’est de rester où l’on est…, de ne jamais trahir personne…, de ne pas m’abandonner. »

IL Y EN A TANT QUI COULENT LENTEMENT VERS LE FOND

Mais François n’en démord pas. Il n’y a pas que le canal tout proche qui happe les gens et les engloutit, il y a cette foutue habitude qui colle à la peau. L’explication se fera dans sa longue tirade de la scène VII : « On me connaît trop dans le quartier, on m’y a vu jeune homme. Moi-même, si je n’y prenais garde, je serais vite emporté, mangé par les habitudes, la vie agréable. J’ouvre l’œil. Il y en a tant qui s’endorment sans savoir, qui coulent lentement vers le fond, comme une barque pourrie par les vers. J’ai peut-être plus peur de cette déchéance que de la mort, et, quelquefois les parents, une femme, manger à sa faim, être heureux, poussent vers elle. Si ce n’est pas la déchéance, c’est une sorte de diminution… »  

Le départ est inéluctable. Ce sera le second acte. Et l’ensemble qui paraissait harmonieux explosera jusqu’à la bataille générale. Personne, à part Pierre et Lucienne, ne l’a vu venir. Comme si un élément en moins et tout ce bel édifice s’en trouvait fragilisé. Entre le départ de François, la tentative de suicide de Lucienne, le vol des deux mille francs du père Maleplane, tout part en éclat.

SI ON S’ARRÊTE, ALORS ON SENT LA FATIGUE

Ce sera l’occasion d’un grand nettoyage. Faire partir tous ces clients importuns. Mais ce sera l’occasion de se réveiller de cet interminable sommeil. Les êtres se révèlent et se réveillent. Marie, la mère, change radicalement. Elle pousse tous les autres. « On ne va pas se laisser abattre…lutter. » Et lutter malgré tout ce temps qui a coulé sous le Pont-Tournant. Malgré la fatigue. « A notre âge, tant que ça marche, ça va ; si, pour une raison ou une autre, subitement on s’arrête, alors on sent la fatigue… Au fond, toi, ça t’amuse d’être au comptoir, de voir du monde, de discuter ; moi, je suis lasse de vos discours, de vos cris, de vos allées et venues. » Il n’est que trop temps de quitter les lieux, de vendre, de changer, à l’image de François. Même si c’est, peut-être pour se retrouver seul. Qu’importe ! «On ne vivra pas tellement vieux, je le souhaite. Rester, parce que nous voyons du monde ? Je n’ai pas peur de vivre seule, Adrien. »

Et vient le dernier acte. Le troisième. Celui de l’enfant prodigue. Le fils perdu enfin est de retour. Après une longue absence…d’une semaine. Mais cette semaine, si courte dans le temps a révélé les véritables failles et les attentes de tous. François revient avec les idées claires. Pierre repart avec de véritables motivations. Les parents vendent l’affaire pour refaire leurs vies. L’argent n’a pas une importance considérable. « On ne s’en va pas avec une fortune. A notre page, il ne nous faut pas grand’chose pour vivre. Et nous serons seuls, nous pourrons même faire des économies, mais pas comme le père Maleplane. »

NOUS AVONS EU ETERNELLEMENT DES ÂMES DE VAINCUS

Il n’y a plus de système D. Chacun a sa route. Même s’il ne s’agit pas d’une autoroute. Même si c’est un petit chemin vicinal, une petite route de campagne. Tant que ce chemin permet d’avancer. Même si le pas n’est pas un pas de géant. Qu’importe !  « Pour les débrouillards, la partie sera perdue d’avance. S’unir. Combattre. Ce n’est pas nous qui avons souhaité la bataille, tous les témoignages sont là pour dire que nous avons eu éternellement des âmes de vaincus. Mais, mort pour mort, mieux vaut que nous tombions pour notre cause que pour celle de nos maîtres. »

ET MAINTENANT, VOUS AVEZ DES HOMMES

Il suffisait de s’unir. Mais pas s’unir pour vivre de broutilles et d’embrouilles. Les êtres se lèvent. Ils sont désormais debout. La tête haute. Ils pourront désormais voir plus loin. « Au lieu d’avoir devant vous des gaillards qui ne songent qu’à boire, crénom, vous avez des hommes ! »

Il faut changer de lieu, changer de vie. Même les verres. C’est mieux pour changer le présent et préparer l’avenir : «  Donne des verres propres, qu’on boive à notre avenir à tous ! »

Santé !

Jacky Lavauzelle

Eugène BRIEUX (L’Avocat 1922) PLAIDOYER POUR UN AMOUR CONDAMNE

EUGÈNE  BRIEUX 
(1858-1932)

L’Avocat
(1922 – Théâtre du Vaudeville)Eugene_Brieux 1901 Fig contemporaines alb Mariani

Plaidoyer pour un amour
condamné 
  

George Bernard Shaw  a dit d’Eugène Brieux, académicien depuis 1909,  qu’il était «incomparablement le plus grand écrivain que la France ait produit depuis Molière ». La deuxième pièce présentée par la célèbre Illustration en 1898, sera Le Berceau, une de ses pièces. L’auteur est alors classé comme un « dramaturge puissant », un auteur incontournable. Un auteur qui écrit contre et qui compte. Mais, depuis les années vingt, sa popularité s’est bien émoussée pour n’être plus, aujourd’hui, qu’une vieille relique littéraire des années folles.

TALIS VITA EST

La première de l’Avocat eu lieu 22 septembre 1922 au Théâtre du Vaudeville, qui n’existe plus aujourd’hui, après avoir connu de multiples adresses parisiennes. De sa dernière adresse, Boulevard des Capucines, il sera enfin transformé, cinq ans plus tard, en cinéma. Comme notre auteur, qui après avoir connu la gloire des critiques, du Tout-Paris et de l’Académie française, n’existe plus aujourd’hui. Il est désormais mort. Il n’existe plus. Dans les rééditions comme dans les mémoires. Pire, les informations données sont fantaisistes.  Il n’existe plus qu’une ligne sur Wikipédia : «Eugène Brieux mit en scène en comédie les petites gens, socialement défavorisées, de France ».  Une phrase avec deux erreurs. Brieux parle de son époque, des nobles, des bourgeois, autant que des ouvriers. La comédie n’est vraiment pas son mode théâtral préféré.  L’époque enterre vite ceux qu’elle a élevés très haut sur un piédestal, alors que, quelques années auparavant, il était de bon ton d’avoir vu la dernière de ses pièces. Les feux se sont éteints. Le rideau est tombé. La dernière séance a eu lieu il y a bien longtemps et plus aucun théâtre ne se risquerait à le représenter. Ainsi va la vie. talis vita est. Ne reste-t-il pas une lumière, une seule,  là-bas, au fond, qui brille encore un peu. Le voile qui vient de tomber est-il si lourd ? Que lui reproche-t-on, pour l’avoir ainsi enseveli ?

Eugène Brieux L'avocat 1922

DONNEZ-MOI DES DETAILS…

Ses pièces ont, toutes, une limpide efficacité et une évidente progression. Elles sont fortes, sans temps mort ou des à-côtés, aucune digression inutile. Le sujet avant tout. Rien ne sert de tourner autour du pot. Dans l’Avocat, après l’arrivée de Me Martigny, sa mère lui demande s’il a passé un bon voyage, il répond : « -Excellent…Eh bien ! en voilà une aventure ! Donnez-moi des détails. M Lemercier (Joué par Arvel)  n’a pas su très bien se faire comprendre au téléphone. – Tu as le dossier ? »  Nous sommes à la sixième réplique. Cette densité dure toute la pièce.

L’EMOTION NAÎT DE LA SEULE THÈSE

Densité, mais simplicité aussi. Aucun terme compliqué ou ésotérique. La pièce, en étant exigeante, se comprend dans une immédiateté..« On retrouve ces mêmes qualités de franchise et de simplicité d’indépendante honnêteté et de force parfois un peu rude qui constitue la savoureuse originalité de ce maître contemporain…Monsieur Brieux estime qu’un auteur insuffisamment compris ne doit s’en prendre qu’à lui-même d’une insuffisance de précision ou de clarté de son ouvrage. » (Gaston Sorbets, La Petite Illustration n°118 d’octobre 1922) Brieux refuse l’esbroufe, son style est clair et limpide ; « On y retrouve cette probité et ce sérieux de la pensée, ce fond de générosité de ceux de ses ouvrages dramatiques qui ont eu la plus longue carrière. La forme en est claire, l’expression des idées y est vigoureuse…L’émotion naît de la seule thèse présentée, du moins jusqu’à la dernière scène, où intervient un élément romanesque traité d’ailleurs sobrement.» (Paul Ginisty, Le Petit Parisien, dans La Petite Illustration)

 

Eugène Brieux Couverture de la Pte Illustration n°118

 

UNE EPOQUE EN ATTENTE D’IDEAL

Son œuvre, à part de la création classique, du théâtre de boulevard ou de la tragédie, a pris l’étiquette de pièces à thèse. C’est le terme, la thèse, qui revient toujours. Aujourd’hui, pour en critiquer le fond, à son époque pour en souligner une certaine aridité. Dans les années vingt, pourtant, l’époque était dans l’attente d’un moralisme, voire d’un idéal. Aujourd’hui, les travers, la perversion, les failles et les cassures sont plus dans l’air du temps.

LA FIDELITE A UN IDEAL

Regardons les débats sur ce théâtre à thèse de l’époque : « le théâtre de M. Brieux occupe une place très particulière dans notre histoire dramatique ; comme il ne s’apparente à aucun répertoire contemporain, on peut dire qu’il n’a pas bénéficié de la tradition ni de la mode. La place qu’il tient, il ne la doit qu’à lui-même ; et c’est le premier, le grand mérite d’une œuvre qui est celle d’un autodidacte. L’ensemble des pièces est d’une telle unité que l’auteur a pu commencer son « Théâtre complet » sachant où il allait par une route dont rien, pas même la faveur du public, n’a pu le faire dévier ; cette fidélité à un idéal est un des traits dominants d’une physionomie littéraire que l’on peut discuter mais qui impose le respect…Brieux a autant de partisans que de détracteurs, et ce n’est pas le fait d’un génie médiocre. Il n’a jamais connu un indifférent, et je ne crois pas qu’il y ait un répertoire plus renommé que le sien dans le monde entier. Enfin, Brieux partage avec de Curel, cette gloire fort rare chez un auteur dramatique, de n’avoir jamais parlé pour ne rien dire : au fallacieux ‘Théâtre d’Idées’ à la soi-disant ‘Pièce à thèse », il a opposé, si on peut dire, ‘le Théâtre de réalisation’. On l’a raillé, mais on l’a écouté tout de même et c’était tout ce que voulait ce grand gaillard normand, souriant, obstiné et sans rancune. » (Pierre Veber, Le Petit Journal, in La Petite illustration n°118)

UNE PIÈCE QUI VEUT DIRE QUELQUE CHOSE

La pièce a du contenu. Elle expose des points de vue. Les critiques reviennent très souvent sur ce constat. Ce n’est pas le cas des nombreuses pièces jouées à cette époque. « En un temps où tant de gens – surtout au théâtre – écrivent pour ne rien dire, il faut marquer d’une pierre blanche le jour où, sur le boulevard, on joue une pièce qui veut dire quelque chose. » (Charles Méré, Excelsior, in La Petite illustration n°118)

Eugène Brieux L'Avocat au Th du Vaudeville

COMME DANS HORACE…COMME DANS CINNA

Les contemporains de Brieux retrouvent une grandeur, une profondeur que l’on avait dans les grands tragédiens : « Il n’est pas jusqu’aux maximes sur le rôle de l’avocat, débitées par le président, qui ne soient dans le goût de la tragédie cornélienne ; cette scène finale, entre le président et l’avocat c’est une délibération, comme dans Horace, comme dans Cinna. M. Brieux n’est pas sans en avoir conscience et il a rappelé lui-même le ‘laissez faire aux dieux’… Que M Brieux…vienne tout naturellement à composer une pure tragédie classique, c’est de quoi faire réfléchir sur cette forte continuité qui est dans l’art français » (Henry Bidou, Le Journal des Débats)

Eugène Brieux a ce sentiment de finitude. Il a donné tout ce qu’il pouvait. Ces pièces essaient de faire le tour d’une question et d’une seule. Il le reconnait lui-même. Nous reprenons une grande partie de la préface à son Théâtre complet, intéressant sur le regard très critique qu’il porte sur son œuvre et ses capacités théâtrales, ainsi que sur l’évolution du théâtre dans l’histoire : « j’ai l’impression d’avoir donné à peu près tout ce que j’avais en moi, de m’être réalisé. La mort peut venir… J’ai donné ce que j’avais en moi. Sans doute, ce fut peu, mais j’ai l’excuse d’avoir donné tout, et si la mode en était encore aux épitaphes, j’accepterais volontiers celle-ci : « il a fait de son mieux »… J’ai donc passé ma vie à écrire ce qu’on appelle des pièces à thèse. J’ai toujours envisagé le théâtre non comme un but, mais comme un moyen. J’ai voulu par lui, non seulement provoquer des réflexions, modifier des habitudes et des actes… je sais que deux de mes pièces : Les Remplaçantes et Les Avariés, ont contribué à sauver des existences humaines, et à en rendre d’autres moins douloureuses…

J’ETAIS NE AVEC UNE ÂME D’APÔTRE

…J’étais né avec une âme d’apôtre…la vue de la souffrance des autres m’a toujours été insupportable… Et on l’a dit avec raison, je n’ai souvent fait qu’enfoncer les portes ouvertes. Ces portes ouvertes, beaucoup les croyaient fermées, et à ceux-là, j’ai montré qu’elles ne l’étaient pas, en y passant. Dans ce porte-voix, je n’ai crié rien de nouveau, je le sais bien. J’y ai répété, dans un langage que la masse de mes contemporains pouvaient mieux comprendre, des vérités que des philosophes et des savants avaient découvertes, eux, et renfermées dans des livres que les habitués du théâtre n’avaient pas la tentation d’ouvrir…

JE N’AI PAS SU ENROBER ASSEZ LA PILULE

… Voilà pourquoi j’ai été un auteur dramatique. Un auteur dramatique un peu agaçant, je le reconnais. Mais cela lorsque je n’ai pas su assez enrober la pilule pour qu’elle pût passer sans déceler son amertume…Je n’accepte pas sans réserve, d’ailleurs, et bien que je m’en serve, cette étiquette de pièce à thèse. Si l’on veut bien y réfléchir, il est peu de pièces qui ne soient des pièces à thèse. Toutes celles de Molière en sont, et aussi celles d’Augier…

QU’ALLONS-NOUS CHERCHER AU THEÂTRE ?

…Mon théâtre est surtout un essai de théâtre social. Sur les planches où d’ordinaire se trémoussent les jocrisses de l’amour, sur ces tréteaux où le vaudeville montre des déshabillages, des gambades et des folies, est-il possible que des questions graves soient exposées, agitées, sinon résolues ? En d’autres, l’auteur dramatique a-t-il le droit de s’occuper d’autres choses que de l’amour ? Alors que le livre s’attribue toutes les libertés de traiter tous les sujets, la scène est-elle condamnée par je ne sais quel despotisme à n’en traiter qu’un ? … Qu’allons-nous chercher au théâtre ? Nous allons nous y chercher nous-mêmes. Nous allons voir l’imitation de  la vie, de notre vie. L’art n’est qu’une sympathie.  C’est une sympathie dans le sens étymologique du mot. Nous voulons, avec d’autres êtres, sentir, souffrir, aimer, et nous allons au théâtre pour trouver, par ce moyen, l’exaltation de notre personnalité. La représentation des actes d’autrui évoque en nous, par la joie et la peine, une vie plus intense dans un plaisir d’orgueil…

QU’EST-ELLE NOTRE VIE ?

…Or, qu’est-elle, notre vie ? Elle est toute entière occupée par deux luttes, – l’une que nous livrons inconsciemment dans l’intérêt de la perpétuité de l’espèce – et son expression scénique constitue le théâtre d’amour ; l’autre dont le but est la conservation de l’individu – et son expression scénique constitue le théâtre social… A chaque temps sa fatalité et son théâtre. La première époque a été l’épouvantable domination des dieux, et la scène d’alors a été remplie par le spectacle de leurs vengeances et de leur férocité. Il a fallu ensuite passer la période de la domination des tyrans et des grands. Les planches de la scène n’ont alors fléchi que sous le poids des porte-couronnes et des porte-blasons…

ENTENDRE ENFIN DES CRIS DE DOULEUR NOUVEAUX

…Aujourd’hui la masse tyrannise la masse, les hommes se débattent dans la concurrence vitale, dans la lutte entre leurs appétits et leur puissance de production : et il ne faut pas s’étonner si les coulisses entendent enfin des cris de douleur nouveaux. Pour se conserver, l’individu doit s’adapter au milieu, subir certaines influences, se soumettre les autres. Nous n’avons plus à montrer la révolte des humains contre l’anankè païenne, mais nous pouvons évoquer sur la scène ses efforts pour combattre par exemple l’hérédité, cette forme moderne de la fatalité. Les Atrides sont à refaire. Nous gonflerons d’émotion les cœurs de nos contemporains en les rendant témoins de la lutte des hommes contre les tyrans d’aujourd’hui, contre le despotisme de l’argent, en leur montrant les combats livrés aux puissances néfastes issues du nouvel état de civilisation et  que la civilisation vaincra après les avoir créés. Nous vivons dans une effervescence que ne connut aucun des siècles passés. Le monde est  en état de continuelle et tumultueuse transformation. Les phénomènes sociaux s’accomplissent avec une rapidité jusqu’ici inconnue, dans une incessante et laborieuse ascension des êtres. Nous sommes maintenant impressionnés par des événements qui se produisent à l’autre bout de la terre, comme si les cordons blancs de nos nerfs s’étaient, eux aussi, indéfiniment allongés. .. Il peut y avoir à conter d’autres histoires que des histoires d’amour. » (Préface, Théâtre complet de Brieux, 1929, Paris librairie Stock, Delamain et Boutelleau)

Mlle Falconetti et Louis Gauthier La Pte Illust

FAIRE OEUVRE DE VULGARISATEUR

Les propos sur la rapidité des changements, l’effervescence, la mondialisation des problèmes et des événements ne sont pas si loin de nous. Bien au contraire. Il a une clairvoyance que de nombreux écrivains de théâtre n’ont peut-être jamais eue. Il se sent une obligation d’évoquer, de traiter et de raconter. Plus qu’un théâtre à thèse, Eugène Brieux pense un théâtre pédagogique. Le public qui vient au théâtre ne connait pas les œuvres des philosophes, il veut faire œuvre de vulgarisateur, sans vulgarité.

Nous sommes à moins de quatre ans de l’armistice du 11 novembre. Le monde vient de connaître une des pires déflagrations de tous les temps. La France a besoin de rires et de fonds.  Eugène Brieux est alors une bouée de sauvetage. Il contribue avec ses moyens à faire réfléchir et penser la France de l’époque aux problèmes et aux injustices de son temps.

TU N’AS JAMAIS PLAIDE SANS CONVICTION

Dans l’Avocat, il est question de probité, de règles, de droiture, de convictions. Les réflexions entre Me Martigny (Joué par Louis Gauthier lors de la première) et son grand-père, le Président Martigny (Armand Bour) occupent toute la pièce. Le cas de conscience est permanent. Mais ce sont, tous les deux, des incorruptibles. Le grand-père reste le plus lucide, puisqu’il n’est pas aveuglé par les feux de la passion. L’opinion ou les gens de justice, ceux de la basoche, sont du même avis : « – On te croira parce qu’on sait que tu n’as jamais plaidé sans conviction. Il est bon d’avoir été un honnête homme, et si parfois tes intérêts matériels en ont souffert, tu seras largement payé en jetant efficacement dans la balance le respect et la confiance attachés à ta parole.. Mentir ? Toi ! …Tu ne peux faire, honnêtement qu’une chose : montrer que l’accusation n’apporte pas de preuves. Rien de plus. Voilà ton devoir. ». » (Le Président Martigny – Acte II, sc. 4 & sc. 6)

 

L'Enfant Pièce d'Eugène Brieux 1923 La Pte Illustration n°165

IL N’Y A PAS DE COMPLAISANCES NI DE MARCHANDAGES POSSIBLES

Dans cette scène 6 du second acte, le Président Martigny déclame une longue tirade sur ces avocats indignes, prêts à défendre n’importe quelle cause, même la moins morale. « – Oui, chaque jour, il y a des avocats qui avilissent leur profession. Il est d’autant plus nécessaire qu’elle soit honorée par d’autres. Le public, écœuré, déçu, désemparé, ne trouvant parfois qu’un exploiteur alors qu’il attendait un conseil, étourdi par les éclats d’une éloquence dont le vide et la puérilité lui apparaissent bientôt, en arrive à dire avec dédain : «  C’est un avocat ! pour la même somme d’argent il plaidera avec une égale conviction le pour et le contre. » Ne laissons pas s’installer cette position qui n’est justifiée que par un petit nombre d’entre nous. Ne méritez pas l’insulte qu’on vous fait en vous appelant « marchand de paroles ». Votre contact quotidien avec la souffrance humaine vous crée des devoirs plus hauts. Elle vous grandit en vous implorant. Mon enfant, tu dois être de ceux-là dont l’Ordre est fier. Il n’y a pas de complaisances, ni de marchandages possibles, ni de subtilités défendables lorsqu’il s’agit du devoir professionnel. »   

Eugène Brieux La Pte illustration n°118

UNE AFFAIRE MALPROPRE

L’affaire que l’on doit plaider est-elle moralement acceptable ? L’affaire correspond-elle à notre éthique, nos principes ?  « –L’excuse est toute trouvée. D’ailleurs, je n’aurais pas plaidé. L’affaire est malpropre…Je me fais de notre profession une idée plus haute, voilà tout. Il y a des plaidoiries qui en arrivent à frôler la complicité. Les fasse qui veut. Pas moi… »  affirme Me Martigny (Acte I, sc. 2). Quand Pauline (Mady Berry), au service de Madame du Coudrais (Mademoiselle Falconetti) qui est accusée de meurtre,  souhaite arranger sa version, la modifier en déclarant le contraire de ce qu’elle a vu, « –vous n’avez qu’à m’expliquer ce que je dois dire, je le dirai, je le jurerai. » (Acte I, sc.8), elle offusque Me Martigny. Il est au-delà de ça. Il est reconnu pour sa probité et il ne peut s’en servir pour faire pencher la balance dans son camp. Madame du Courdais, Louise, cache un secret terrible qu’elle ne peut avouer, même à son avocat. Celui-ci enrage, éructe contre elle, mais rien n’y fait. Elle s’emmure dans un silence de mort.

PARCE QUE TU L’AIMES ?

Me Martigny est loin d’être insensible à la beauté de Louise. L’acte II révèle un peu plus cette passion de longue date, puisqu’il était ami,  bien avant l’assassinat du mari, avec le couple de Coudrais. Sa mère n’est plus dupe qui en découvre l’étendue : « – Mon enfant, depuis un moment, je te regarde, je t’écoute … Je crois décidément qu’il y a dans ta colère et tes injustices autre chose que le dépit d’un avocat…Parce que tu l’aimes ? » (Acte II, sc. 3)

CE SERAIT VIOLER SON ÂME !

Mais le secret que garde Louise est insondable. Me Martigny veut, contre sa proposition en mariage, qu’elle lui avoue son lourd fardeau. Le Président Martigny est  totalement opposé à cette démarche, ce marchandage : « – Madame du Coudrais est libre de son attitude. Celle qu’elle entend conserver l’expose à des dangers qu’elle n’ignore pas, et qu’elle accepte. Elle est maîtresse d’elle-même. Tu n’as pas le droit de la troubler par l’aveu dont tu nous parles et de profiter de son trouble pour lui arracher son secret. Ce serait violer une âme. Tu obtiendrais ainsi, par une sorte d’intimidation, le don involontaire de la partie la plus sacrée d’un être humain. Me comprends-tu ? » (Acte II, sc. 3)

UN DEDOUBLEMENT MYSTERIEUX

Entre l’acte II et l’acte III se déroule le procès et nous découvrons les Martigny, la mère et le fils, consternés chez eux. « Une sorte de dédoublement mystérieux » (Me Martigny, Acte III, sc. 1) s’est produit pendant celui-ci  qui l’a entraîné dans une défense aveugle, passionnée et éperdue, comme s’il se trouvait sous l’emprise de stupéfiant. La parole a précédé sa pensée. Il n’a pas argumenté avec la raison, mais son cœur a parlé ainsi que sa passion. Il s’agissait plus d’un combat de boxe que d’une plaidoirie honnête et raisonnée. « La résistance du jury, celle de l’accusée m’ont exaspéré. Tout m’était ennemi. J’ai voulu l’acquittement. Je n’ai plus eu que ce but. Tout ce qui pouvait me gêner pour l’atteindre n’existait plus. Je ne sais quels mystérieux effluves venaient du jury à moi et m’indiquaient que je ne lui avais pas encore imposé ma volonté… J’aurais piétiné toute l’humanité pour arriver à mes fins … Je ne connais pas les émotions du joueur, mais je les sens bien pauvres à côté de celles que l’on éprouve au cours d’un tel combat…Assis à mon banc, épuisé, baigné de sueur et d’orgueil, je regardais d’un œil torve cette assemblée que j’avais fascinée, j’étais dans l’épuisement de la volupté, dans la torpeur de l’assouvissement. » (Me Martigny, Acte III, sc. 2)

Me Martigny ne veut plus revoir Louise. Mais sa mère et son grand-père, « la bonté est la forme supérieure de la justice » (Acte III, sc. 4) finiront par avoir raison de sa détermination. Viendront les explications et enfin la révélation du secret qui mine leur relation depuis le début.  

« La justice est l’amour guidé par la lumière » (Sully Prudhomme). Une lumière se dessine doucement, timidement, tout au fond, vers la sortie.

Jacky Lavauzelle

L’ENFER de Henri BARBUSSE : ET LE CHEF D’ŒUVRE A FAILLI…

Henri BARBUSSE

1873-1935
L’Enfer

Henri BARBUSSE L'ENFER (2)

 

 

 

 

 

 

Et le CHEF D’ŒUVRE a failli …

L’Enfer reste une œuvre amputée. Amputée d’un trop plein. Amputée d’une trop grande ambition. Quand Barbusse nous embarque en Enfer, il nous prend, totalement, carrément, dans le premier chapitre, à nous donner l’ivresse, la saoulerie de cette nouveauté artistique, à nous faire oublier le beau et nous faire découvrir le désir, à nous dissimuler les corps pour inventer le corps.

LA PLUME GONFLEE DE DESIR

Nous ne nous y attendons pas, nous partons dans un marathon sprinté de bout en bout, d’une plume qui gonfle et enfle. L’idée, c’est la faille, l’ouverture vaginale, le mur qui ne sépare plus. Le narrateur devient voyeur, tout puissant, divin. Le vide du néant se remplit. Et ce plein envahit la chambre, puis la ville et le monde. Il encercle nos cœurs de lecteurs dans le battement des rideaux et fait battre nos cils par les éclats de lumière de cette chambre d’à côté.

J’AI LE CERVEAU MALADE

Certains ont écrit des chefs d’œuvre inachevés, Barbusse a achevé, dans le sens de tuer, le sien. Partir aussi léger et arriver aussi pataud, presque crotté. Il est passé à côté des œuvres comme celles de Kafka ou de Céline, avec une même puissance, une même envie. Mais c’est un roman de jeunesse, écrit à trente-cinq ans, son premier roman et Barbusse a voulu tout mettre, de la poésie, de la littérature, de la philosophie, des sciences. Et à vouloir composer une œuvre unique, englobant le savoir, ce qu’il a failli faire, il a écrit une œuvre désormais quasiment oubliée. Une volonté de réaliser la somme que réalisera Céline en 1932 avec son Voyage. Il aurait pu créer ce voyage immobile au cœur de la faille. Un style novateur aussi, en cette année 1908, sept ans avant la parution de la Métamorphose de Kafka, avec un style descriptif très similaire. « Je reprends mon équilibre par un effort de volonté…Alors, j’entends un chant murmuré tout près de mon oreille. Il me semble que quelqu’un, penché sur mon épaule, chante pour moi, pour moi seul, confidentiellement. Ah ! une hallucination…Voilà que j’ai le cerveau malade… C’est la punition d’avoir pensé tout à l’heure. Je suis debout, la main crispée sur le bord de la table, étreint par une impression de surnaturel ; je flaire au hasard, la paupière  battante, attentif et soupçonneux. Le chantonnement est là, toujours ; je ne m’en débarrasse pas. Ma tête se tourne…Il vient de la chambre d’à côté…Pourquoi est-il si pur, si étrangement proche… » A la nuance près que Kafka a su donner de la normalité à l’impossible et que Barbusse va donner de l’extraordinaire à la banalité.

Dans le rythme effréné, de ces rencontres visuelles et olfactives du début, nous nous heurtons, au tiers du roman, à une montagne, le chapitre VIII. Une montagne de discours, une suite de raisonnements grandiloquents dans un couple. Le roman continue de plus belle, verbeux et lourd, pesant, indigeste. Notre souffle est coupé. Désarçonnés, nous ne comprenons plus. Nous attendons la suite, grisés par le rythme précédent.

Nous nous pencherons donc sur la première partie du roman, époustouflante, généreuse et novatrice. Un roman à redécouper, à reprendre de fond en comble. Garder les sept premiers chapitres, le dernier, le dix-septième, et des dix chapitres intermédiaires en recomposer un ou deux. Un peu comme certains ont recomposé le Capital de Marx avec un sens de lecture, en précisant les articles les plus indigestes.

L’ANEANTISSEMENT DE LA LEGERETE INITIALE

Le roman entame une introspection qui dénature la volatilité et la légèreté du roman lui-même. « J’irai dans la terre », « je me plonge dans le détail », « je revois des faces dans le de profundis du soir, émerger comme des victoires suprêmes », Les questions aussi légères que : « la science…Qu’est-ce que la science ? Pure, c’est une organisation de la raison par elle-même ; appliquée, c’est une organisation de l’apparence » ; Des propos à base philosophique comme : «  la méditation était la même chose que moi ; elle prouvait la grandeur de la pensée qui la pensait, et pourtant elle disait que l’être pensant n’est rien. Elle m’anéantissait, moi qui la créais ! »

UNE CHUTE INFINIE

L’ensemble dans un moment de chute qui n’en finit pas : « j’ai l’air de marcher ; mais il semble que je tombe. » Et toujours avec de nombreuses discussions interminables : « la conversation des invités se centralise en un petit clan où l’on baisse légèrement la voix ; on parle du maître de maison. » Des discussions irréelles, tellement lourdes  dans le quotidien d’une conversation.

Mais les sept premiers chapitres sont d’une grâce et d’une majesté voluptueusement érotique. Quand nous prenons la barque de l’Enfer, Barbusse ne nous livre rien d’emblée. « L’hôtesse, Madame Mercier, me laissa seul dans ma chambre, après m’avoir rappelé en quelques mots tous les avantages matériels et moraux de la pension de famille Lemercier. » Nous sommes encore dans un roman réaliste du siècle passé. Quand arrive la chambre, la fameuse chambre, théâtre des observations, et nous montons dans notre cage.

LA CHAMBRE EST USEE

Le lieu ordinaire que constitue cette chambre n’a aucun charme, « la chambre est usée, il semble qu’on y soit indéfiniment venu. Depuis la porte jusqu’à la fenêtre, le tapis laisse voir la corde ; il a été piétiné, de jour en jour, par une foule…Cette chambre, on la retrouve à chaque pas. C’est la chambre de tout le monde. On croit qu’elle est fermée, non : elle est ouverte aux quatre vents de l’espace. Elle est perdue au milieu des chambres semblables, comme de la lumière dans le ciel, comme un jour dans les jours, comme moi partout. » Le narrateur va donner de ce lieu presque public une nouvelle dimension, il va découvrir le pouvoir de cet endroit, de sa magie, de sa spiritualité. Un lieu qui va transformer notre narrateur, personnage quelconque, « si chacun était comme moi, tout irait bien»,  en le divinisant. La nouvelle naissance aura lieu prochainement.

AU CONTACT DE L’HOMME, LES CHOSES S’EFFACENT

Le premier chapitre décrit le vide, le néant. Le néant des lieux comme du personnage.  De l’ordinaire au rien. « Tout cela m’était inconnu ; comme je connaissais tout cela, pourtant : ce lit de faux acajou, cette table de toilette, froide, cette disposition inévitable des meubles et ce vide entre ces quatre murs… »

Le lieu s’est effacé, «  au contact des hommes, les choses s’effacent, avec une lenteur désespérante. Elles s’obscurcissent aussi. » Le narrateur, aussi, semble être resté trop souvent, trop longtemps, au contact des hommes, passant du trop-plein de sa jeunesse, qui submerge de son être, au vide du temps présent. « Je me souviens que, du temps où  j’étais enfant, j’avais des illuminations de sentiments, des attendrissements mystiques, un amour maladif à m’enfermer en tête-à-tête avec mon passé. Je m’accordais à moi-même une importance exceptionnelle ; j’en arrivais à penser que j’étais plus qu’un autre ! Mais tout cela s’est peu à peu noyé dans le néant positif des jours. Me voici maintenant… J’aperçois, dans le décor que la pénombre commence à envahir, le modelé de mon front, l’ovale de mon visage et, sous ma paupière clignante, mon regard par lequel j’entre en moi comme dans un tombeau. La fatigue, le temps morne (j’entends de la pluie dans le soir), l’ombre qui augmente ma solitude et m’agrandit malgré tous mes efforts, et puis quelque chose d’autre, je ne sais quoi, m’attristent. Cela m’ennuie d’être triste. Je me secoue. Qu’y a-t-il donc ? Il n’y a rien. Il n’y a que moi.»

REGARDER EN FACE LA DESTINEE

Dans cet effacement, cet appel du vide, la mort règne. La vie s’est enfuie par tous les espaces possibles, entre les lattes du parquet, comme dans les jointures des fenêtres, à chacun des carreaux. «Mourir ! L’idée de la mort est décidément la plus importante de toutes les idées. » Pourtant, le narrateur ne semble pas tenté par le suicide : « Je mourrai un jour. Y ai-je jamais pensé ? Je cherche. Non, je n’y ai jamais pensé. Je ne peux pas. On ne peut plus regarder face à face la destinée que le soleil, et pourtant, elle est grise. »

ME JETER ET ME MULTIPLIER

Ce qui fait résistance, ce qui freine le narrateur dans l’accomplissement d’un acte ultime, c’est l’attente, le désir d’un quelque chose, le rêve d’un amour passionné. Ce quelque chose qui pourrait illuminer la noirceur des lieux, de la vie et du monde. « Je n’ai pas de génie, pas de mission à remplir, de grand cœur à donner. Je n’ai rien et je ne mérite rien. Mais je voudrais, malgré tout, une sorte de récompense…De l’amour ; je rêve d’une idylle inouïe, unique, avec une femme loin de laquelle j’ai jusqu’ici perdu tout mon temps, dont je ne vois pas les traits, mais dont je me figure l’ombre, à côté de la mienne, sur la route. De l’infini, du nouveau ! Un voyage extraordinaire, où me jeter, où me multiplier.»

LA CHAMBRE VOISINE S’OFFRE A MOI, NUE

Le second chapitre sera celui de la découverte, celle de la faille, de la vie, d’un autre monde. Mais celle-ci vient à lui sous la forme d’une voix qui lui caresse l’oreille. Est-ce un rêve ? Est-ce les rêves de l’agitation nocturne ? A l’étonnement, « j’étouffe un cri de surprise », suivra la contemplation de ce nouveau monde. Le narrateur se découvre Christophe Colomb devant la première terre, roi mage rentrant dans la grotte de Bethléem. « En haut, près du plafond, au-dessus de la porte condamnée, il y a une lumière scintillante. Le chant tombe de cette étoile. La cloison est trouée là, et par ce trou, la lumière de la chambre voisine vient dans la nuit de la mienne…Je regarde…je vois…La chambre voisine s’offre à moi, toute nue…Elle s’étend devant moi, cette chambre qui n’est pas à moi…Dans le lointain, la table semble une île. Les meubles bleuâtres, rougeâtres, m’apparaissent de vagues organes, obscurément vivants, disposés là. »

LA DECOUVERTE DE LA TELE-REALITE

Cette simple et banale découverte va transformer sa vie, lui donner un but, un sens. Enfin, il possède quelque chose, il maîtrise. Il peut voir sans être vu. Il peut observer les autres dans leur banalité. Le narrateur vient de découvrir la téléréalité. Et comme la téléréalité, les personnages inintéressants vont prendre une autre dimension, une autre envergure.

QUAND LA MALEDICTION DEVIENT BENEDICTION

La première personne qu’il épie sera la bonne venant s’occuper de son ménage. Il vient de la croiser  dans l’escalier. Plus qu’ordinaire, il la trouvait laide et crasseuse. La fente va changer sa vision. « Tout à l’heure, sur le palier, j’ai entrevu cette fille qui, pliée, frottait la rampe, sa figure enflammée proche de ses grosses mains. Je l’ai trouvée repoussante, à cause de ses mains noires, et des besognes poussiéreuses où elle se penche et s’accroupit…Je l’ai aperçue aussi dans un couloir. Elle allait devant moi, balourde, des cheveux traînants, laissant siller une odeur fade de toute sa personne qu’on sentait grise et empaquetée dans du linge sale. Et maintenant, je la regarde. Le soir écarte doucement la laideur, efface la misère, l’horreur ; change, malgré moi, la poussière en ombre, comme une malédiction en bénédiction. Il ne reste d’elle qu’une couleur, une brume, une forme ; pas même : un frisson et le battement de son cœur. D’elle, il ne reste plus qu’elle. C’est qu’elle est seule. Chose inouïe, un peu divine, elle est vraiment seule. Elle est dans cette innocence, dans cette pureté parfaite : la solitude. Je viole sa solitude, des yeux, mais elle n’en sait rien, et elle n’est pas violée. »

REGARDER SANS VOIR ET AVOIR CE QU’ON N’A PAS

Le pouvoir de la faille s’est d’embellir, de sublimer les choses. Barbusse utilisera donc les contradictions et les oppositions, l’union des contraires, l’inversion des valeurs et des codes dans la description afin de mieux rendre compte du bouleversement qui s’opère. « Cette lettre est dans le crépuscule, la plus blanche des choses qui existent…la lettre blanche pliée dans sa main grise…ils craignent la brusque apparition de quelque divinité, ils sont malheureux et heureux…Il semblait un de ces êtres doux, qui pensent trop, et qui font le mal…Et tout ce qui m’attire m’empêche de m’approcher…Il faut que je sois à la fois un voleur et une victime…leur union apparut plus brisée que s’ils ne s’étaient pas connus…Je passais deux jours vides, à regarder sans voir…Avoir ce qu’on n’a pas…Je comprends que beaucoup de choses que nous situons en dehors de nous, sont en nous, et que c’est là le secret… »

L’ODEUR DE L’AMOUR

Mais la découverte visuelle n’est rien, absolument rien sans la présence olfactive. Les fragrances qui viennent de la chambre amplifie et change la nature des choses observées. Et inversement, les situations ont des correspondances avec des parfums. « D’elle exhalait un parfum qui m’emplissait, non plus le parfum artificiel dont sa toilette est imprégnée, le parfum dont elle s’habille, mais l’odeur profonde d’elle, sauvage, vaste, comparable à celle de la mer – l’odeur de sa solitude, de sa chaleur, de son amour, et le secret de ses entrailles…Demi close, attentive, un peu voluptueuse de ce qui, d’elle, émane déjà de volupté, elle semble une rose qui se respire. On voit jusqu’aux genoux ses jambes fines, aux bas de fil jaune, sous la robe qui enveloppe son corps en le présentant bouquet…La chambre, tout en chaos, est pleine d’un mélange d’odeurs : savon, poudre de riz, senteur aiguë de l’eau de Cologne, dans la lourdeur du matin enfermé… »

RIEN

Mais à l’heure où nous découvrons la faille, le chaos semble reculer, le néant s’anéantir, et la nuit s’effacer. Mais le vide est et restera le plus fort, au bout du bout il sera le vainqueur. « Je crois qu’en face du cœur humain et de la raison humaines, faits d’impérissables appels, il n’y a que le mirage de ce qu’ils appellent. Je crois qu’autour de nous, il n’y a de toutes parts qu’un mot, ce mot immense qui dégage notre solitude et dénude notre rayonnement : Rien. »

Mais juste après ce RIEN, Barbusse termine par une dernière phrase qui illumine, qui ouvre. Mais une  phrase où s’amasse notre existence, notre libre-arbitre, notre liberté et tout le poids de nos responsabilités : « je crois que cela ne signifie pas notre néant ni notre malheur, mais au contraire, notre réalisation et notre divinisation, puisque tout est en nous. »

CE QU’EST UNE FEMME

Revenons donc à notre émerveillement du début et reprenons notre odyssée. La naissance du sublime, la découverte de l’autre, mais surtout de la femme. Car après la bonne, déjà entourée d’un nouvel halo chargé d’étonnement et de merveilleux, arrive une jeune et belle femme. Viens la découverte, le dépouillement de ce corps, sa nudité. « Je reste là, tout enveloppé de sa lumière, tout palpitant d’elle, tout bouleversé par sa présence nue, comme si j’avais ignoré jusque-là ce que c’est qu’une femme. »

Mais avant la découverte de cette nudité, Barbusse décrit l’accouplement des ombres, « c’était plutôt mon ombre qui s’accouplait à la sienne », la découverte lente et enivrante de chacune des parties du corps, la tension sensuelle, sexuelle de l’observateur.

LE VENTRE COMME CRI

Dans le corps, Barbusse se focalise sur le ventre de la femme. « Un cri m’occupait tout entier : Son ventre ! Son ventre ! Que m’importaient son sein, ses jambes ! Je m’en souciais aussi peu que de sa pensée et de sa figure, déjà abandonnées. C’est son ventre que je voulais et que j’essayais d’atteindre comme le salut. »

Mais du ventre au sexe de cette femme, le chemin n’est pas loin et Barbusse, véritable serpent, s’y glisse sournoisement. « Mes regards, que mes mains convulsives chargeaient de leur force, mes regards lourds comme de la chair, avaient besoin de son ventre. Toujours, malgré les lois et les robes, le regard mâle se pousse et rampe vers le sexe des femmes comme un reptile dans son trou. Elle n’était plus, pour moi, que son sexe. Elle n’était plus pour moi que la blessure mystérieuse qui s’ouvre comme une bouche, saigne comme un cœur, et vibre comme une lyre. »

A travers cette faille, Barbusse nous amène dans la sexualité, mais aussi nous ouvre les portes de l’humanité toute entière, sur la piste qui part loin, tout là-bas, vers l’infini et au-delà. Comme cette pluie devenue immobile à force de trop tomber, comme ces êtres qui se regardent dos-à-dos et se comprennent. Mais de l’infini à la divinité, la route n’a pas besoin de raccourci. Nous partons loin, et comme nous l’avons vu, nous reviendrons à nous-mêmes, au cœur du Moi.

 Jacky Lavauzelle

 

 

SULLY PRUDHOMME – POUR L’AMOUR DES COURBES

SULLY PRUDHOMME

Jacky Lavauzelle Pour l'Amour des Courbes Sully Prudhomme
Francisco dos Santos Salomé 1917 Lisbonne

*Sully Prudhomme Pour l'amour des courbes Jacky Lavauzelle




 

 

Sully Prudhomme Trad Italienne Jacky Lavauzelle

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SULLY PRUDHOMME
1839-1907


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POUR L’AMOUR DES COURBES
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Sully Prudhomme Pour l'amour des courbes Jacky LavauzelleVous ne voyez rien mais la ligne droite se tord peu à peu ; doucement, elle subit  la résistance des forces, comme cherchant à voler vers le cercle qui l’appelle, comme un aigle voulant rejoindre le zénith ou l’infini de toutes ces ailes déployées.  La ligne, comme les nuages, comme le vieux lilas, plane.

 

LES JEUNESSES EVAPOREES

C’est comme ça que la ligne se tord, se plie et sort de sa nature de droite. Le premier effet est planant, rasant l’horizon, qu’il ne quitte pas encore tout à fait, flottant dans une chaleur trop intense. « Tu t’es enfuie aussi là-bas, Jusqu’où planent, évaporées, Les jeunesses des vieux lilas » (Les Vaines Tendresses, Parfums anciens)

MON COEUR N’OSAIT VOLER DROIT

La vie d’abord permet à cette force de tendre et de détendre successivement, cette tension du milieu de journée qui, partout, excède et, surtout, fragilise jusqu’au cœur profond de la ligne. Une respiration, une pression, un effleurement.  Il faut suivre le mouvement de la nature, lentement ou par à-coups, sentir la palpitation de ces cœurs, la fragilité d’une aile, la palpation d’une onde d’une sonorité rare. « Comme à la première visite Faite au rosier, Le papillon sans appuyer Palpite, Et de feuille en feuille, hésitant, S’approche, et n’ose Monter droit au miel que la rose Lui tend, Tremblant de ses premières fièvres Mon cœur n’osait Voler droit des doigts qu’il baisait Aux lèvres. » (Les Vaines tendresses, Enfantillage)

LE PROFIL NOIR DES MONTAGNES ONDULAIT

La naissance de la courbe par des volutes et des voltiges. Les voltiges ne sont jamais droites ; elles sont le jouet des forces d’engagement et des vents  tournoyants « Une âme qu’autour d’eux ils sentent se poser,  Il leur faut une solitude  Où voltige un baiser. » (Les vaines tendresses, Aux amis inconnus) Même la ligne des crêtes de la montagne, une ligne fracturée, cassante, est, à bien y regarder,  plutôt courbe si l’on plonge ses yeux dans la mer. « Cependant glissaient les campagnes Sous les fougueux rouleaux de fer, Et le profil noir des montagnes Ondulait ainsi qu’une mer. »  (Les vaines tendresses, Au bord de l’eau) A moins que le vent, déjà, l’ait déjà élimée au fil des siècles.

La courbe c’est ce temps long, tranquille et puissant qui, toujours, domine de sa caresse et supprime de sa persévérance. Prendre le temps de faire, de limer et de nettoyer, d’aller au plus profond de chaque aspérité, un peu plus à chaque siècle comme pour chaque seconde.

JE CHOISIS UNE FEMME DANS MON SOUVENIR

Et Sully Prudhomme est un épicurien qui reste tard dans son lit, mais qui, après, s’en veut. Il s’en veut souvent, « je sens que je perds mon temps, et je sens que je suis embourbé…Journée nulle…Mes veilles m’accablent ; je me traîne endormi…On se lève tard…Allons ! un peu de courage, il est minuit et demi…écrivons : j’ai été fatigué toute la journée…Je me suis réveillé à six heures et j’ai pensé jusqu’à neuf heures. C’est une de mes voluptés les plus chères de passer quelques heures à rêver dans mon lit le matin. Mais cette habitude est mauvaises…Je choisis une femme dans mon souvenir et je recommence pour la centième fois un vieux roman rompu. » Dans ces rêves éveillés, les courbes s’enchaînent à lui et s’emmêlent inextricablement dans de douces et imparfaites voltiges.

UNE AMPLE HARMONIE

Mais avant les voltiges, dans la puissance et la rafale, nous trouvons l’indompté, le hasard, l’indéterminé. « Si vous saviez ce que fait naître Dans l’âme triste un pur regard, Vous regarderiez ma fenêtre Comme au hasard. » (Les vaines tendresses, Prière) Ce hasard casse la monotonie et rend possible le lien, la rencontre, la fusion des corps et des mots. C’est du hasard seul que naît l’œuvre, le tableau ou le poème. Seul le hasard permet de trouver en un point unique ce que l’artisan essaie de reproduire et tenter imperceptiblement d’atteindre sa perfection. « Ô maître des charmeurs de l’oreille, ô Ronsard, J’admire tes vieux vers, et comment ton génie  Aux lois d’un juste sens et d’une ample harmonie  Sait dans le jeu des mots asservir le hasard. » (Les Vaines tendresses, À  Ronsard) Le hasard qui pousse les vagues, dans des longues et larges ondulations, si hautes, si longues que l’on croirait qu’elles sont ailées et envoûtantes.

LA GLOIRE DE LA FORME

L’onde qui caresse, pousse et épouse les corps de la femme. « Au corps qu’ils aiment à lasser, Mais ceux qui savent l’enlacer Comme une onde où l’on dort sans crainte. » (Les Vaines tendresses, L’Epousée) – « Triomphez pleinement, ô femmes sans vertu, De notre souple hommage à votre empire indigne ! Quand vous nous faites choir hors de la droite ligne, Tombés autant que vous, nous avons plus perdu : Que dans vos corps divins le remords veille ou dorme, Il laisse intacte en vous la gloire de la forme, Car, fût-elle sans âme, Aphrodite a son prix ! » (Les vaines tendresses, Les Deux chutes)

L’HOMME D’AFFAIRES EST UNE DROITE, L’ARTISTE UNE COURBE

Il y a des êtres qui ne peuvent contenir cette trop grande fermentation intérieure due à l’effet de  fusion,  ce volcanisme de la pensée. D’un trop plein succède l’explosion, le déversement. Quand la matière en ébullition se projette, elle entame une trajectoire courbe qui la fait fendre l’air. « La poésie est le soupir du cœur qui déborde. La poésie c’est l’univers mis en musique par le cœur. » (Pensées). D’autres préféreront la ligne propre et impeccable, la ligne traversière, coupante et rigide. Les bourgeois, les usuriers, les boursicoteurs se pencheront sur la ligne fracturée du cours de bourse, l’artiste suivra la hanche déployée et dénudée qui s’offre à lui. « L’homme d’affaires est une droite, l’artiste une courbe. » (Journal intime, 13 janvier 1865)

UNE AMIE SOUPLE A LEURS VAINS DESIRS COMME AU VENT LE ROSEAU

Mais revenons à notre explosion créatrice. Il y a d’abord ce vent qui souffle sur ce roseau, indéfiniment. Et se roseau qui ploie, sans haine. C’est la courbe qui gagne toujours sur la ligne des vents.  « Il leur faut une amie à s’attendrir facile, Souple à leurs vains soupirs comme aux vents le roseau. » (Aux amis inconnus) « Moi qui ne suis roseau ni chêne, Ni souple, ni viril non plus, Je m’en irais finir ma vie Au milieu des mers, sous l’azur, Dans une île, une île assoupie Dont le sol serait vierge et sûr… » (Abdication) Dans l’adversité du monde, la souplesse est nécessaire, qui permet de lutter, de survivre. Et l’art qui raconte la vie va suivre le chemin de cette résistance, en suivant la courbe, pour toujours.

DES COURBES ODIEUSES ET DES DROITES BELLES ?

A chaque règle, il existe un contre-exemple. Il existe des belles droites et des courbes fourbes : « Trois belles droites : le rayon, la frise attique et la loyauté. Trois courbes odieuses : la diplomatie, l’hippodrome et le cercle vicieux » (Journal intime, 13 janvier 1865)

Le 13 janvier 1865, dans son Journal intime, Sully Prudhomme, se laisse aller, « Pensée d’un flâneur »,  à une critique en règle, c’est le cas de le dire, de la ligne droite. La ligne dans sa droiture emporte avec elle ce trop de rectitude, de jusqu’au-boutisme,  de violence. Cette ligne va trop vite et ne laisse pas l’esprit déambuler, se faufiler, se perdre pour, peut-être, avoir l’espoir de trouver. « Je me suis laissé persuader que la ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre, mais je ne trouve personne pour le prouver. Une ligne a-t-elle cette forme quand on la définit la plus courte ? Est-elle la plus courte quand on lui donne cette forme ? J’aime à la chicaner parce que je ne puis la souffrir, non plus que la ligne brisée. Tous les instincts s’y précipitent, toutes les choses tristes s’y complaisent. L’élan du tigre vers sa proie, le fer de l’épée, le sceptre, la colère et l’injure, les colonnes Vendôme et les béquilles, le duel d’honneur qui est le plus court chemin de la vengeance, le cordon de la guillotine, le droit des codes qui va droit au préjugé ; enfin, et par-dessus tout, le boulevard, grande route de la cohue : tout cela fait de la ligne droite. »

J’ASSOUPLIS ET J’ENFLE LES VERS

Surtout à partir de 1864, apparaît nettement la préférence de Sully Prudhomme pour la courbe. « J’ai repris plusieurs de mes anciens sonnets. Je versifie plus facilement, j’assouplis et j’enfle le vers. Je ne mesure plus avec un mètre de charpentier, raide et articulé, je le jette en avant comme un serpent libre et élancé qui retombe toujours sur une courbe. » (vendredi 29 janvier 1864).« Je ne pense pas que si l’on considère deux sourires d’une signification absolument différente, on puisse expliquer cette différence par l’effet physique, purement sensible, de leurs sinuosités sur la rétine ; il y a, certes, une interprétation de ces formes diverses qui serait impossible dans un rapport direct préétabli entre la ligne et le sentiment. Je veux bien que le visage de la femme doive beaucoup de sa douceur à l’absence des angles et à la souplesse des courbes ; on ne concevrait pas, en effet, que des linéaments anguleux et blessants pour l’œil eussent été précisément choisis pour exprimer une âme tendre ; la forme de la ligne convient par sa qualité sensible à ce qu’elle doit dire, je l’accorde…Pour se rendre compte de la vertu d’expression et de son indépendance de la qualité sensible, on n’a qu’à supprimer toute forme gracieuse en elle-même, toute curvité dans des visages schématiques où l’ovale seul et favorable à l’œil et pourrait être supprimé. » (Samedi 6 février 1864)

J’AIME LES COURBES !

C’est dans cette poésie ondulatoire et vagabonde que Sully Prudhomme clame son amour pour la courbe, pour cette rondeur féminine, agile et sauvage. « J’aime la courbe ; écoles buissonnières, vol des hirondelles, ondulations des mers, nuages, vallées, beaux horizons, beaux visages, vous êtes des courbes. »

Puisque toutes les formes sont condamnées à périr, préférons l’allégresse, le bond et le saut, soyons léger et n’ayons pas peur de perdre un peu de temps. « Toute forme est sur terre un vase de souffrances, Qui, s’usant à s’emplir, se brise au moindre heurt ; … Depuis longtemps ta forme est en proie à la terre, Et jusque dans les cœurs elle meurt par lambeaux, … » (Les Vaines tendresses, Sur la mort)

LA FUITE DANS L’INFINI PAR LES BORDS

Dans l’allégresse, la chute n’est pas loin, car la courbe au bord se colle. Par la beauté d’une envolée subtile, l’infini et la ligne se rencontrent. « Quelle grâce, quelle fraîcheur ! il faut estomper cela légèrement, cela doit fuir dans l’infini par les bords.» (Journal intime, Dimanche 31 janvier 1864)

Jacky Lavauzelle

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TRADUCTION DU SONNET
A VINGT ANS

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Aos vinte anos -Soneto

Traduction Portugaise

À vingt ans on a l’œil difficile et très fier :
Aos vinte anos, temos um olhar difícil e orgulhoso:
On ne regarde pas la première venue,
Nós não olhamos para a primeira vinda,

Sully Prudhomme Traduction Jacky Lavauzelle

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Traduction Italienne
Sonetto

A vent’anni

À vingt ans on a l’œil difficile et très fier :
A vent’anni, abbiamo uno sguardo difficile e orgoglioso:
On ne regarde pas la première venue,
Non guardiamo la prima donna che viene,

Sully Prudhomme Traduction Jacky Lavauzelle

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SULLY PRUDHOMME

*Sully Prudhomme Pour l'amour des courbes Jacky Lavauzelle