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LA GLADIATRICE – Roman Jacky Lavauzelle – Chapitre 1

LA GLADIATRICE

Roman
Jacky Lavauzelle

Chapitre 1

« Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable. »
Guy de Maupassant – Le Condamné à mort.

 

« Na szczęście polskie państwo jest demokratyczne i nie jest już teoretyczne. Inna droga, droga odbudowy polskiego państwa, które ma służyć wszystkim Polakom będzie kontynuowana i będzie kontynuowana droga obudowy sprawiedliwości, która już dziś przyniosła bardzo znaczące zmniejszenie różnic społecznych… »
Lech Kaczyński
(« Heureusement, l’état polonais est démocratique et ce n’est plus théorique. D’autre part, la voie de la reconstruction de l’État polonais, qui servira tous les Polonais, se poursuivra et la voie de la justice se poursuivra, ce qui a déjà entraîné une réduction très significative des différences sociales … »
Lech Kaczyński)

1

23 octobre 2005 – Piastów – Pologne.

Au-dessus de la porte, la lézarde continuait ; elle avait sa route et imperceptiblement elle continuait son avancée, jour après jour, jusqu’à continuer sur le grand mur adjacent, mur qui avait dû, un jour, il y a longtemps, être rouge carmin.
Du-dessous de la porte, une dame sortit avec ses deux poubelles dans chaque main. Elle avait dû être belle un jour. Le cœur continuait de battre, par une simple et évidente bonté divine, qui, un jour, il y a longtemps aussi, s’était égarée dans cet immeuble de Piastów.
La tête, qui s’effaçait sous une chevelure épaisse et les membres avachis, portait plus que ces deux pauvres sacs à peine pleins. 
En sortant, elle s’arrêta et releva la tête. Un scientifique, ou un homme avisé, un être un peu curieux aurait pu s’apercevoir alors comme la fissure elle-même venait d’arrêter sa microscopique et inéluctable progression.
Ses beaux yeux avaient cette forme étrange, cette forme que portent tous les ravagés de la vie, possédant une force peu commune chez les hommes, comme ces puissants rochers qui résistent vaillamment aux vagues qui les harcèlent constamment. Une sorte de fluide étrange devait en elle circuler, un je ne sais quoi de fluide intemporel.
Mais si sa tête se relevait, c’était pour enfin trouver d’où venait cette terrifiante puanteur de putréfaction avancée qui pénétrait jusque dans les appartements depuis le début de la journée.
En ouvrant la grosse poubelle centrale, elle y jeta les siennes.
Elle trouva un reste de chat étêté totalement parcouru par des multitudes grouillantes de vers blancs. Beaucoup aurait vomi à la seule vision de ces atrocités et de ces pestilences agglomérées. Mais pas elle. Elle la saisit avec une de ses poches poubelles qu’elle avait rouverte et l’y inséra méticuleusement.
Elle remonta ensuite dans son appartement, dans ce même vibrant et étonnant déséquilibre qu’à la descente.
Dans l’appartement de la famille Wulkanizacja, situé dans la rue Józefa Bema de Piastów, un grand silence inhabituel régnait.
Le petit téléviseur fatigué commentait l’abstention des dernières élections présidentielles, avec des invités de la Plate-forme Civique et ceux du PiS, le parti Droit et Justice. Seule Ewa, la mère, ne regardait pas le poste, préférant rester dans sa chambre pour prier comme elle avait l’habitude de faire avant chaque repas. Aucun évènement, même celui-là, n’aurait pu lui faire changer ses habitudes. Jarosław, le père, regardait dans le vide, les yeux à moitié fermés. Depuis quelques jours, il était sorti de l’hôpital et restait hébété, mais vivant encore. Leur fille de treize ans, Kasia, semblait regarder attentivement les vifs débats et les propos fleuris, non qu’elle s’intéressât à un quelconque moment à la politique, mais regardait avec intérêt deux ou trois jeunes politiciens qui s’époumonaient. Tous les téléviseurs de l’immeuble, sans exception, déroulaient les oppositions et les derniers combats d’une lutte qui, pendant toutes ces semaines, animait et déchirait autant les familles que le quartier.

Ewa rentra dans la salle à manger, qui servait aussi de cuisine, et jeta un œil rapide et dépassionné sur l’écran. Cela lui importait peu que ce soit un tel ou tel, tant que ce n’était pas un de ces communistes ou un ex-communiste relooké ou réhabilité, plus nombreux dans les médias désormais que les purs et durs communistes.
Elle avait voté quand même ce matin-là. Elle votait depuis que le vote signifiait enfin un peu quelque chose, même si, de ce quelque chose, elle n’attendait rien.
Elle avait voté, comme à chaque fois. Elle avait voté Lech Kaczyński, le leader du PiS, car elle pensait que sa foi était plus assurée, plus vivante et vraie. C’est tout. Mais, une chose la gênait toutefois : il n’avait jamais eu d’enfant et il vivait avec sa mère. Les opposants le salissaient en disant qu’il devait être homosexuel. Ewa n’aimait pas les rumeurs et les ragots. Pourtant, elle condamnait l’homosexualité sans comprendre ce que cela voulait dire exactement. Cependant, il était catholique. Il était un authentique anti-communiste et cela lui suffisait. Elle avait tant souffert enfant de ne pas pouvoir vivre pleinement sa foi. Le passé de Lech Kaczyński dans Solidarność, pour elle, militait en sa faveur. En plus, le PiS, depuis les élections législatives de 2005, avait le vent en poupe et il paraissait normal qu’il emporte ces nouvelles élections dans la foulée.
Pour tout le reste, quelle importance ? Comme elle le répétait souvent, d’après des proverbes polonais : « pour les pauvres, même la nuit de noce est courte » … « si tu es dans la pétrin, tourne-toi vers Dieu ». Avec ces deux pensées, elle organisait sa vie avec d’un côté la fatalité de son état, de l’autre l’ultime solution et secours.
Le décompte arriva et Ewa quitta son fourneau et s’assis à côté de sa fille qui, comme hypnotisée par ce petit écran, où l’image sautait et le son se coupait fréquemment, ne la voyait même pas. Elle regarda son mari qui, lui, semblait ouvrir un peu plus grand les yeux, mais sans savoir si c’était mécanique, comme cela lui arrivait souvent, ou dû au suspens de ce fameux décompte.
Lech Kaczyński semblait l’emporter. Tous les bureaux des grandes villes n’avaient pas donné tous les résultats, mais l’avance était désormais assez confortable pour que les journalistes annoncent en toute sérénité sa victoire.

Les appartements de la rue Józefa Bema de Piastów restèrent quelques minutes dans cet étrange silence. Mais aussitôt la confirmation annoncée, des cris de joie et des klaxons retentirent bruyamment. Ewa retourna simplement à son plan de travail dans la cuisine, sans dire même un seul mot. On entendit alors Jerzy, le bruyant voisin, militant de la première heure de la Ligue des familles polonaises crier victoire et affirmer à toute sa sainte famille que l’ordre moral était désormais de retour et que les corrompus et autres communistes avaient mangé leur pain blanc.

Une heure plus tard, Ewa ramena le chou farci au veau, pour ce repas dominical, elle trouva toujours sa fille collée devant l’écran comme statufiée. Elle n’éleva pas la voix, comme à son habitude et poussa les coudes de sa fille. On frappa à la porte. Ewa posa tranquillement sa soupière où reposait l’odorant chou et, sans plus se presser, alla ouvrir la porte. C’était Jerzy avec une bouteille de Krupnik non encore ouverte.

Ewa, qu’est-ce qu’on leur a mis ! Quelle déculottée on a mis à ces sales communistes ! On les aura !

Et devant Ewa qui ne répondait toujours pas et qui le regardait sans aucune expression, notre Jerzy ouvrit la bouteille et remplit les deux verres. Il était gai et chantonnait. Ewa trouvait toujours qu’il en faisait de trop et ça la fatiguait, mais elle se refusait de se fâcher avec les voisins, ni avec quiconque. Un bon catholique devait supporter sa situation. C’était comme ça. Elle prit le verre que lui tendait Jerzy.

Allez ! Cul-sec, Ewa ! Pour la victoire ! Et pour le coup de pied au cul que l’on va leur mettre. Allez ! Wasze zdrowie!

Ewa but son verre comme il le lui avait demandé, d’une traite. Elle lui tendit aussitôt le verre vide, afin qu’il quitte le palier aussitôt. Le repas refroidissait déjà. Mais notre Jerzy en resservit tout aussitôt un autre. Elle répondit alors en prenant soin de ne pas le vexer :

Jerzy ?

Oui, Ewa ?

C’est le dernier ! J’ai mon repas qui attend sur la table !

Oui ! Bien sûr ! C’est le dernier ! Mais ce ne sera pas la dernière victoire ! ça sent rudement bon ! Si je n’étais pas en famille, je m’imposerai bien…

Jerzy !

Oui, d’accord ! Allez ! A la victoire ! Il est bien frappé mon Krupnik ! Sirupeux à souhait ! Wasze zdrowie !

Les beaux yeux d’Ewa tombèrent involontairement sur son entrejambe qui laissait voir une puissante boursouflure. Jerzy n’était pas qu’excité par les réultats des élections. Il était temps qu’elle clôture la discussion. Elle fit un pas en arrière et lentement referma la porte sur son voisin qui continuait à parler et à parler. La porte refermée, elle regarda par le juda. Il s’était tu et, quelques secondes après, s’en alla enfin.
Ewa se méfiait de ce voisin qui lui tournait autour, surtout depuis que son mari, malade, était presque totalement immobilisé dans son fauteuil. « Les hommes sont les hommes, se disait-elle. Dieu les a faits ainsi ! Qu’y pouvons-nous, nous, pauvres femmes ! » tout en récitant en elle-même une rapide prière. Ewa savait que malgré son grand état de fatigue, ses quarante-trois ans ne laissaient pas les hommes du quartier indifférents. Dans le bus, qui la conduisait à son travail, ou à Varsovie, elle se faisait souvent coller par des gens du quartier qu’elle voyait tous les jours. Souvent, cela se terminait avec des mains qui lui agrippaient les fesses ou lui caressaient le haut des cuisses. Parfois…

Elle entendit à peine la porte s’ouvrir. Elle eut peur de l’avoir mal fermée et que le fameux Jerzy ne se soit permis de rentrer. C’était sa grande fille de dix-sept ans, Joan, qui venait de rentrer, souple et féline, et qui refermait à l’instant même la porte derrière elle. Elle embrassa sa mère et lui dit aussitôt qu’elle devait lui parler après le repas en tête à tête. Elle allait l’informer qu’elle quitterait prochainement le foyer familial pour rentrer dans l’armée polonaise.
Ewa installa la soupière et les couverts, avec l’aide de Joan. Kasia restait toujours avachie sur sa chaise et se poussa à peine. Joan lui pinça les côtes par derrière. Le résultat alla au-delà de ses espérances ; Kasia poussa un cri strident qui réveilla le père, enfin du moins ouvrit-il un peu plus les yeux. Les politiques se succédaient avec toujours les mêmes réponses arrogantes. Certains avaient la victoire arrogante et les autres la défaite arrogante tout autant. Elle se leva, toujours dans cette même lenteur et éteignit la télévision. Les deux filles, surprises de cet acte d’autorité, restèrent bouche bée et regardèrent leur mère comme si elles la voyaient pour la première fois.

Pouvons-nous faire pour une fois un repas en famille, pour une fois ! Pouvons-nous prier ensemble ? Pour une fois.

Aucune des deux filles ne répondit, mais Joan approuvait ce timide acte d’autorité. Ewa semblait sereine et emprunte d’une grande bonté. La prière de ce soir-là était la suivante :

Serviteurs, soyez soumis en toute crainte à vos maîtres, non seulement à ceux qui sont bons et doux, mais aussi à ceux qui sont d’un caractère difficile. Si vous supportez la souffrance lorsque vous faites ce qui est bien, c’est une grâce devant Dieu.
Amen.

Amen ! répondirent les deux filles en chœur, même si Kasia leva les yeux au ciel avec un léger mouvement d’épaules.

Joan ! Peux-tu donner ce soir à manger à ton père ? Moja maleńka! Tu me soulageras un peu ! Mon dos me fait tant souffrir ce soir et je vais avoir une dure journée de travail demain ! Moje kochanie!

Joan, la plus grande des deux filles, se leva et partit faire manger son père. Elle regarda sa mère toujours prête à rendre service et à se sacrifier, mais usée par le temps, par les tâches, par son travail, par la maladie de son mari qui lui demandait toujours plus de soins.

Joan avait bien compris qu’il fallait prendre son destin en main, que la solution ne viendrait ni de la politique ni de Dieu. C’est ce jour qu’elle devait parler à sa mère.

Ils mangèrent dans ce silence habituel, juste entrecoupé des pitreries habituelles de Kasia. Ewa servit sa famille et Joan fit manger son père. Joan regarda sans cesse sans mère, qu’elle voyait comme une martyre de son époque. Jamais une plainte, jamais un cri, jamais une insulte. Sa mère était la bienveillance personnifiée. « Sûr, pensait Joan, que le Christ l’aurait acceptée comme une de ses proches, tout à côté de Marie-Madeleine. Sûr qu’elle l’aurait suivi jusqu’au dernier jour sur la croix et qu’elle aurait attendu la résurrection. Sûr, qu’elle lui aurait lavé ses blessures, une à une, avec son immense gentillesse.»

Joan à la fin du repas, l’aida à tout ranger, alors que sa sœur, Kasia, épuisée par sa journée passée à ne rien faire, dormait déjà sur le bord de la table. Joan tenta de la réveiller mais sans y arriver. Elle réussit juste à ce qu’elle se déplace de la table à son lit.
Elle aida sa mère à coucher son père qui n’était pas bien lourd.

Elles se retrouvèrent toutes les deux dans l’espace de la cuisine. Joan lui passait les assiettes les unes après les autres. Le silence régnait dans la pièce où l’on entendait que le bruit des tintements et des heurts.

Mamounia ?

Sa mère ne répondit pas, mais la regardait avec deux grands yeux clairs et bienveillants.

Mamounia ?’ Mamounia, tu sais, je t’ai déjà parlé des examens que j’ai passés pour l’armée…Eh bien, tu sais, j ai été reçu au Grupa Reagowania Operacyjno Manewrowego. Tu sais ? Mais si, je t’en ai déjà parlé !… Tu t’en souviens ? Dis, Mamounia ?

Ewa, sa mère, attendait encore. Que pouvait-elle dire ? Que pouvait-elle faire ? Sa fille, à sa manière, comme elle, essayait de s’en sortir.

Je partirai la semaine prochaine ! J’ai reçu mon affectation ! …Je t’enverrai de l’argent pour t’aider à soigner papa ! Je te donnerai le maximum que je pourrais t’envoyer ! Tu sais, moi, je n’ai pas besoin de grand-chose ! Papa a plus de besoin que moi ! Hein, Mamounia ?

Les deux se regardèrent, car les deux savaient que la fin était proche. Les nouvelles médicales n’étaient pas bonnes. Si Dieu le voulait, pensait la mère, peut-être pourraient-ils passer ses dernières fêtes de Noël ensemble. C’est tout ce qu’elle espérait. Il était déjà pour elle dans les saintes mains de Dieu. Elle ne s’inquiétait donc pas outre mesure. Il n’y avait qu’à attendre.

Elles restèrent assises l’une en face de l’autre à se regarder avec bienveillance. Sa mère se saisit de ses pelotes de laine et commença à tricoter le pull qu’elle comptait offrir à Kasia pour les fêtes.

Joan s’assit à ses côtés et l’embrassa. Elle crut voir un léger sourire relever la commissure de ses lèvres. Un sourire à peine dessinée. Joan pensa à la Joconde, mais une Joconde sanctifiée, portée par la voix et les mains de son Seigneur. Des ombres des gouffres, une prière intérieure devait vivre et ovuler de l’espoir et chasser un peu les craintes et les peurs.

Dans la grande pièce, à peine éclairée par la faible intensité de la lampe centrale, Joan posa sa main droite sur la jambe de sa mère de manière à ne pas la gêner dans son tricot. Elle ajusta ses écouteurs et ferma les yeux. Elle se sentait bien. Elle ferait en sorte que le long sacrifice ne soit pas vain. Les salves de Jest de Budka Suflera venaient s’échouer dans sa tête sereine. La voix d’aigle à peine éraillée de Krzysztof Cugowski survolait les nouvelles contrées de son âme, comme un prêtre noir qui se levait dans la foule et battait de sa langue les vents et les marées. « Chodźmy stąd, zamknij oczy ». Doucement, elle posa sa tête sur les genoux de sa mère. En ouvrant, elle voyait les voiles de la mort tentant de recouvrir désespérément les ailes d’un ange abattu, un genou à terre. Elle lui saisit une main et l’embrassa d’un unique baiser. Sa mère n’opposa aucune résistance en baissant juste son regard. A la couleur de ses yeux, Joan comprit combien sa mère l’aimait.

Joan se souvint de la première fois où elle avait observé le changement dans la couleur profonde de son iris. alors de la discussion qu’elle avait eue avec sa mère quand elle avait sept ou huit ans. Cette discussion qui changea son destin. C’était une journée de fin septembre.

Mamusia ? demanda d’une voix à peine audible Joan.

Oui, chérie ! Moje kochanie!

Tu connais mon amie, Angela ?

Angela Napieralski ! Celle qui est dans ta classe, moje kochanie ?

Oui, tu sais, c’est ma meilleure copine et…

Et ?

Et son père s’occupe d’une salle d’entraînement…

Et, moje kochanie ?

Et Angela est inscrite une heure le mercredi, en fin d’après-midi, et le samedi, deux heures dans l’après-midi…

Et ? demanda sa mère qui attendait la suite qui ne venait pas.

Et elle m’a demandé si je voulais l’accompagner et m’entraîner avec elle.

Et ça te vient d’où cette lubie ?

C’est pour être avec mon amie ! J’ai bien le droit !

Et c’est à Piastów ?

Euh ! Non ! A Varsovie ! Avenue Jagiellońska !

Et qui t’emmènera là-bas, ma fille ?

Ne t’inquiète pas, mamusia ! Son père s’occupe de tout ! Il nous emmènera toutes les deux ensembles.

Mais combien cela va-t-il nous coûter, moje kochanie? demanda-t-elle inquiète, car chaque mois était une épreuve pour joindre les deux bouts et nourrir sa famille.

Ne t’inquiète pas mamusia ! Le père de Ludmilla s’occupe de tout ! Il m’a assurée que cela ne te coûterait rien. Si je me défends bien, je serai prise en charge par le club qui cherche des filles. Sinon, j’arrêterai rapidement. Ne crains rien, mamusia ! J’en ai assez de ne rien faire ! De rester toujours en bas de l’immeuble avec les autres ! J’en ai assez de rester dans l’appartement !

Sa mère accepta sans accepter vraiment. Elle l’embrassa et lui demanda de prier avec elle.

Seigneur, dans ces moments difficiles, tu peux être certain que nos prières t’accompagnent et nous avons que notre foi nous permettra de garder espoir. Accompagne ma fille dans sa recherche de la vérité et aide la à trouver la bonne et juste voie parmi nous.
Amen.

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Fin chapitre 1

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ALZHEIMER – Roman musical de Jacky Lavauzelle

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ALZHEIMER



Roman musical de Jacky Lavauzelle

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ALZHEIMER
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Roman musical

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Avertissement

Je me balade comme un corsaire sans épée et sans bottes. Sans équipage non plus. J’ai perdu mon bateau depuis si longtemps. Il me reste des cordages, des ampoules, des cals et des cors. Il me reste cette peau que je traîne encore et encore.

[Paula Vesala – Sinuun minä jään]

I

Il en était sûr ! Mais que faisait donc cette table au Café des Sports entre trois supporters défoncés du Puy Foot 43 Auvergne ! Il était satisfait de sa découverte qui lui avait permis de le faire cogiter plus que la normale. Trois minutes exactement. C’était déjà un exploit. Un air de satisfaction parcourut son visage ordinaire, comme tout le reste, il me semble, une fraction de seconde.

[Ingebjørg Bratland – Fordi eg elskar deg ]
[
Odd Børretzen og Lars Martin Myhre – Vintersan]
[
Odd Børretzen – Måker (Jeg hater måker)]
[
Ole Paus – Maske]
[Lene Marlin – Kanskje du behøver noen]

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II


Le froid revint quand même. Il était là. Tapi dans la nuit. En veilleur insatiable attendant sa proie. Et le froid reprit son travail. Membre après membre. D’une implacable logique. Et ce fut tout son corps qui fut saisi soudainement d’un léger tremblement. Par intermittence, il ouvrait les yeux et les refermait, comme pour voir, peut-être, l’étendu du massacre sur les ombres fugaces qui se projetaient sur le sale plafond, qui devait être blanc à l’origine, de la chambre…

[Agnès Obel – Just So]
[The Animals – The House of the Rising Sun]

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III

Il le vit arriver un peu plus tard. Georges campé sur deux longues tiges avait une tête patibulaire à faire recracher l’amour dans la bouche de Vénus. Un abandon du beau. Sec au dernier degré. Une apparence sans queue ni tête. On ne savait pas où le prendre. Toujours cet air épuisé et gris. Un mélange savant d’alcoolique, d’anémique, de maladie d’Addison et de hémochromatose.
[Halvdan Sivertsen – Twisted little star]
[Vinni – God Morgen Norge]
[Solomon Burke – Cry To Me]
[Jackie Wilson – Lonely teardrop]
[Johanna  Kurkela-Ainutlaatuine]

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IV
extrait

…La belle descendit non s’en émettre un petit pet que Paul entendit distinctement. Elle fit comme si de rien n’était. La princesse partait en pétant, mais sans se retourner, princesse jusqu’au bout du string. Ce pet permit à Paul de revenir sur terre beaucoup plus rapidement et d’enlever une bonne partie du parfum enjôleur. La belle était humaine. Positivement humaine…
[Johanna Kurkela – Sun Särkyä Anna Mä En]
[Johanna Kurkela -Ainutlaatuinen]
[Johanna Kurkela – Prinsessalle]
[Chisu – Yksinäisen keijun tarina]
[Laura Närhi – Hetken tie on kevyt]
[Jippu ja Samuli Edelmann -Jos sä tahdot niin]
[Johanna Kurkela – Oothan tässä vielä huomenna]
[Suvi Teräsniska – Rakkaus on lumivalkoinen]
[Bertine Zetlitz – Høre til på jord]

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V
extrait

…Paul croyait que Georges blaguait. Il prit le temps de déguster sa fameuse macération et attrapa un ce ces palets. Georges allait les chercher dans une boutique à La Teste-de-Buch. Il laissa le chocolat au cœur du croquant quelques temps dans la bouche qui aurait chasser le moindre désespoir de la tête d’un dépressif chronique. Et fût d’abord saisi d’un simple léger tremblement.

[
Su Yunying 蘇運瑩 –未来]
[徐佳瑩LaLa – 大雨將至《女醫明妃傳》電視劇片頭曲]
[赵薇 – 雨中的故事]
[蘇運瑩 ,冥明]
[田馥甄 & 蘇運瑩 – 野子]
[吳汶芳 – 孤獨的總和]
[女人的苦你知道多少]
[做我老公好不好]

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VI
extrait

Paul parcourut plusieurs magazines, le temps que nos amis se fatiguent et boivent enfin leurs dernières canettes de bière et de coca. Il n’avait fichtrement rien compris. Il se demandait finalement si tout ça était voulu ou non ! Si c’était un jeu ! Le refus de leur vacuité ! Son père lui disait : – quand tu es dans la merde, noie le poisson !

**

VII
extrait

…La musique pénétrait un peu plus Paul à chaque instant. Elle l’enroulait comme dans un manteau. Il débordait d’enthousiasme. Il sentit des picotements dans le dos, comme si une longue chevelure retombait sur ses reins. Il voyait tout en bleu, dans un bleu désormais ensoleillé….

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VIII

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ALZHEIMER

Roman musical

DOM CASMURRO MACHADO DE ASSIS 1899

DOM CASMURRO

L’Œuvre de Joaquim Maria Machado de Assis

Poema & Prosa de Machado de Assis




Littérature Brésilienne
Literatura Brasileira

Joaquim Maria Machado de Assis
 Rio de Janeiro 1839 – 1908 Rio de Janeiro


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L’Œuvre de Machado de Assis

 DOM CASMURRO
Roman – Romance
1899

Traduction Jacky Lavauzelle

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Joaquin Sorolla
Paseo par la playa
1909
Museo Sorolla Madrid

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SOMMAIRE – Capítulos

I
Capítulo Primeiro – Chapitre Premier

Do Título
Du Titre
Uma noite destas, vindo da cidade para o Engenho Novo, encontrei no trem da Central um rapaz aqui do bairro, que eu conheço de vista e de chapéu.
Du train qui m’amenait de la Gare Centrale de la ville à Engenho Novo, un soir, je trouvais dans le train un jeune garçon de mon quartier que je connais de vue et nous nous saluons du chapeau quand nous nous croisons.

***




II
Capítulo II – Chapitre II
Do Livro
Du Livre
Agora que expliquei o título, passo a escrever o livro.
Maintenant que j’ai expliqué le titre, je passe à l’étape suivante qui est d’écrire le livre.
Antes disso, porém, digamos os motivos que me põem a pena na mão.
Avant, cependant, je souhaite donner les raisons pour lesquelles j’ai pris un stylo dans les mains.

***

III
 Capítulo III – Chapitre III
A Denúncia – La Dénonciation




Ia a entrar na sala de visitas, quando ouvi proferir o meu nome e escondi-me atrás da porta.
J’allais entrer dans le salon quand j’entendis prononcer mon nom ; je me cachais derrière la porte.
dom-casmurro-machado-de-assis-la-denonciation-artgitato-victor-meirelles-de-lima-la-premiere-messe-au-bresil-1861

***




 IV
Capítulo IV- Chapitre IV
Um Dever Amaríssimo !
UN DEVOIR TRES AMER

José Dias amava os superlativos.
José Dias aimait les superlatifs.
Era um modo de dar feição monumental às idéias;
C’était un moyen pour donner de la force aux idées ;

***

V
Capítulo V- Chapitre V
O Agregado
L’Habitué




Nem sempre ia naquele passo vagaroso e rígido.
Ce pas lent, il ne l’avait pas toujours.

Também se descompunha em acionados, era muita vez rápido e lépido nos movimentos, tão natural nesta como naquela maneira.
Aussi pouvait-il s’agiter en de rapides et agiles mouvements, aussi naturels que le premier.

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VI
Capítulo VI- Chapitre VI
Tio Cosme
Oncle Cosme

Tio Cosme vivia com minha mãe, desde que ela enviuvou. 
Oncle Cosme a vécu avec ma mère, depuis qu’elle est devenue veuve.
Já então era viúvo, como prima Justina;
Il était alors veuf, la cousine Justina aussi ;

dom-casmurro-machado-de-assis-alfred-de-dreux-africain-tenant-un-cheval-au-bord-dune-mer

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VII
Capítulo VI- Chapitre VI
Dona Gloria




Minha mãe era boa criatura.
Ma mère était une bonne créature.
Quando lhe morreu o marido, Pedro de Albuquerque Santiago, contava trinta e um anos de idade, e podia voltar para Itaguaí.
Quand son mari, Pedro de Albuquerque Santiago, est mort, elle avait trente et un ans, et aurait pu revenir à Itaguai.

***

VIII
Capítulo VIII- Chapitre VIII
É Tempo
Il est temps

Mas é tempo de tornar àquela tarde de novembro, uma tarde clara e fresca, sossegada como a nossa casa e o trecho da rua em que morávamos.
Mais il est temps de reparler de cet après-midi de novembre, un après-midi tranquille, clair et frais comme notre maison et comme ce coin de la rue dans lequel nous avons vécu.

***

IX
Capítulo IX – Chapitre IX
A Ópera
L’Opéra




Já não tinha voz, mas teimava em dizer que a tinha.
Il n’avait déjà plus de voix, mais il persistait à dire qu’il en avait encore.
« O desuso é que me faz mal », acrescentava.
«Le désoeuvrement, cela me rend malade», ajouta-t-il.

***

X
Capítulo X – Dixième Chapitre 
Aceito a Teoria
J’accepte la théorie

Que é demasiada metafísica para um só tenor, não há dúvida;
C’est trop de métaphysique pour un ténor, sans aucun doute ;
mas a perda da voz explica tudo, e há filósofos que são, em resumo, tenores desempregados.
mais la perte de la voix explique tout, et il y a des philosophes qui sont des ténors chômeurs.

***








XI
Capítulo XI – Onzième chapitre
A Promessa
La Promesse

Quando íamos à missa, dizia-me sempre que era para aprender a ser padre, e que reparasse no padre, não tirasse os olhos do padre.
Quand nous allions à la messe, elle me disait chaque fois que c’était pour apprendre à être un prêtre, il me fallait observer le prêtre, ne pas le quitter un moment des yeux.
Em casa, brincava de missa,
À la maison, je jouais à la messe,




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Capítulo XII – Douzième chapitre
Na Varanda
Sur la Véranda

Um coqueiro, vendo-me inquieto e adivinhando a causa, murmurou de cima de si que não era feio que os meninos de quinze anos andassem nos cantos com as meninas de quatorze;
Un cocotier, me voyant aussi anxieux et en devinant la cause, me murmura par dessus moi que ce n’était pas immoral que des garçons de quinze cherchent à se cacher dans les coins avec des jeunes filles de quatorze ans ;




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Capítulo XIII – Treizième chapitre
Capitu
Capitou

Então eu coçava o queixo, como o doutor, e acabava mandando aplicar-lhe umas sanguessugas ou dar-lhe um vomitório:
 Alors, je me grattais le menton, à l’instar du docteur, et je finissais toujours par lui appliquer quelques sangsues ou lui donner un vomitif :
era a terapêutica habitual do médico.
 c’était le traitement médical habituel.

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Capítulo XIV – Quatorzième chapitre
A Inscrição
L’Inscription

Tudo o que contei no fim do outro capítulo foi obra de um instante.
Tous mes propos du précédent chapitre ne durèrent qu’un instant.
O que se lhe seguiu foi ainda mais rápido.
Ce qui s’ensuivit fut encore plus rapide.

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Capítulo XV – Quinzième chapitre
Outra Voz Repentina
Une autre voix

Meu desejo era ir atrás de Capitu e falar-lhe agora do mal que nos esperava;
Mon désir était d’aller rejoindre Capitou et de lui parler du malheur qui nous attendait ;

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DOM CASMURRO

Œuvre de Joaquim Maria Machado de Assis

La Poésie de Joaquim Maria Machado de Assis
Poema de Machado de Assis




Littérature Brésilienne
Literatura Brasileira

Joaquim Maria Machado de Assis
 Rio de Janeiro 1839 – 1908 Rio de Janeiro
joaquim-maria-machado-de-assis-artgitato

 




 

La Poésie de

Joaquim Maria Machado de Assis

Traduction Jacky Lavauzelle

(Un Vieux Pays Texte écrit par Machado de Assis en français)

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Un Vieux Pays

Il est un vieux pays, plein d’ombre et de lumière,
Où l’on rêve le jour, où l’on pleure le soir ;

un-vieux-pays-artgitato-machado-de-assis

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Flor de Mocidade
Fleur de Jeunesse

Eu conheço a mais bella flôr;
Je sais quelle fleur est la plus belle ;
És tu, rosa da mocidade,
C’est toi, la rose de jeunesse,

flor-de-mocidade-artgitato-machado-de-assis-fleur-de-jeunesse

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Memórias Póstumas de Brás Cubas
Mémoires posthumes de Braz Cubas

memorias-postumas-de-bras-cubas-memoires-posthumes-de-braz-cubas-artgitato-machado-de-assis

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La Prose de

Joaquim Maria Machado de Assis

 DOM CASMURRO
Roman – Romance
1899

dom-casmurro-machado-de-assis-artgitato-joaquin-sorolla-paseo-par-la-playa-1909-museo-sorolla-madridMachado de Assis

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MACHADO DE ASSIS
par Adrien Delpech
en 1910

Machado de Assis eut le rare bonheur d’être connu jeune et de mourir vieux. La consécration de son nom était un de ces faits contre lesquelles jeunes générations ne se rebellent plus. On prend le pli de la vénération tout comme un autre : Irène même servit au triomphe de Voltaire.

Ce fut un précurseur, ou plutôt un écrivain d’exception. En plein échevellement romantique, il se maintenait à l’écart, et, jusqu’à son dernier jour, il a conservé une place à part entre les auteurs brésiliens.

Longues périodes redondantes, phrases de contexture un peu molle, dont le rythme et l’harmonie sont souvent la qualité dominante, vision grandiose, mais parfois diffuse de la Nature et des événements, propension à l’enthousiasme et à l’emphase, voilà certes des tendances péninsulaires que les peuples de formation nouvelle conservèrent sur le Nouveau Continent. Je ne veux pas dire qu’il n’y ait que cela, mais il y a certainement de cela dans les poésies de Campoamor et dans celles de Gonçalves Dias, dans les discours de Castellar et dans ceux de Silveira Martins.

Or, si quelqu’un fut concis dans la forme, indifférent au style pompeux, et rebelle à la grandiloquence, ce fut incontestablement l’écrivain dont nous nous occupons.

D’où lui vint donc sa notoriété, qui le place à un si haut rang parmi les intellectuels de son pays ?

Peut-être de ce contraste même.

Dans l’exercice de tout art, il faut distinguer l’instinct des tendances acquises. L’un est fatal et physiologique, les autres peuvent être le résultat d’un idéal d’occasion. L’éducation modifie, mais ne refait pas un tempérament. Pourquoi l’évolution de l’intellectualité latine va-t-elle aujourd’hui de préférence vers l’ironie et la concision du style, c’est ce qu’on ne peut réduire à une loi. La réaction contre le romantisme, l’imitation de quelques coryphées, un certain goût pour la littérature scientifique et précise, y ont sans doute contribué. Mais rien ne permet d’affirmer qu’une réaction ne se produira pas demain. Il y a toujours eu des va et des vient. À l’éparpillement et à la prolixité du XVIe siècle a succédé la pondération classique ; à l’enthousiasme et au délaiement du romantisme, le sourire et le raccourci de notre temps. Encore reste-t-il à expliquer, si l’on admet que notre époque n’est pas du tout lyrique, pourquoi les pièces à panache de M. Edmond Rostand ont une si fulgurante carrière.

Machado de Assis possédait naturellement le don de condenser beaucoup d’idées en peu de phrases, et de découvrir les traits saillants des visages et des caractères. Ces qualités, beaucoup en reconnaissaient le mérite, qui ont continué de s’approvisionner au bazar de la rhétorique d’oripeaux de moins bon aloi. La sobriété, les teintes douces, l’ironie bienveillante de Machado de Assis n’offusquaient personne. Les délicats s’y complurent ; les truculents n’y virent point un péril pour leur gloire. On lui pardonna d’abord, on acclama plus tard son talent.

De là à être un auteur populaire, il y a loin. Machado de Assis n’a rien de ce qui plaît au grand public. S’il se trouve souvent des situations fortes dans ses contes, il dédaigna d’en tirer parti, et répugna toujours aux sentiments outrés et aux ficelles banales.

La masse ne s’intéresse guère qu’aux situations, tandis qu’elles ne sont qu’un prétexte pour l’artiste. On peut faire presque mécaniquement du feuilleton industriel et du roman commercial, en dosant l’impression à produire sur les nerfs des gens peu cultivés et sensibles ; c’est une question de pression et d’engrenages, comme pour les automobiles. L’art véritable demeure toujours supérieur à l’expérience et aux formules.

Il y a toujours chez un auteur populaire, fût-il même un grand poète comme cela se voit, un fond de philosophie courante et banale. Le gros public conserve de préférence dans sa mémoire les tirades poncives et les refrains d’orgue de barbarie. La foule n’aime que ce qui est tombé dans son domaine, qui est le domaine commun. Les idées vierges et les images neuves ne la séduisent pas. Elles ne lui plaisent qu’après avoir longtemps traîné sur le trottoir. Chez un poète de génie, ce qui agrée aux lettrés n’est généralement pas ce qui séduit la foule ; tout au moins les motifs d’admiration sont-ils différents.

Machado de Assis restera l’auteur favori d’une élite, ce qui est une garantie de survie. Il ne faut pas confondre célébrité et popularité : huit cent mille exemplaires d’un journal à grand tirage répandent en une matinée dans toutes les loges de concierges la bonne parole d’un feuilletoniste en vogue. Par contre, on n’a peut-être pas imprimé cinquante éditions de Kant en cent trente ans. Un auteur peut voir tirer ses livres à soixante mille exemplaires en six mois, ce n’est jamais qu’une élite qui maintiendra sa renommée. — En matière d’art, contrairement à la politique, on ne triomphe que par les minorités.

Machado de Assis était avant tout un curieux. Cet homme mince, effacé, qui se renfermait dans un cercle d’amis et n’avait point le don de la parole, étant né bègue, contemplait, à travers son lorgnon à minces cercles d’or, toutes les manifestations de l’âme humaine, avec une indicible satisfaction. Laideur ou beauté, infirmités morales ou saines manifestations d’équilibre, tout était pour lui matière à étude et à dilettantisme. Il s’enthousiasmait peu et ne s’indignait pas. Il avait sa place au parterre, et dans quel théâtre ! Employé supérieur du ministère de l’Industrie, ayant, je crois, suivi la filière, il vit grimacer dans son bureau et devant sa table les types les plus divers. Comme Molière chez son barbier, il contemplait le défilé. Depuis le ministre jusqu’au plus humble solliciteur, des gens de toutes conditions et de toutes mentalités se trémoussaient devant lui comme des marionnettes. La morgue des uns, la platitude des autres, le désir du lucre, les tripotages de toute sorte, l’écho des influences féminines et des secrets d’alcôve ; quelle série d’aspects pour un écrivain ! — Les ministres : il en connut au moins cinquante, dont les portraits jaunissent mélancoliquement dans l’antichambre du ministère. Parfois un de ses collègues devait se pencher vers lui pour lui dire : « Voici un tel… Savez-vous la nouvelle ?… » et les anecdotes réelles, les racontages, les médisances, et aussi les calomnies, moins laides souvent que la réalité toute crue, s’accumulaient dans sa mémoire, en un énorme dossier de documents humains.

Machado de Assis
Quelques Contes – Préface
Traduction par Adrien Delpech
Garnier Frères
1910
pp. v-xxix

LA VIRADE – Roman de Jacky Lavauzelle – chapitre 3

JACKY LAVAUZELLE

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LA VIRADE

Roman

Chapitre III

LA VIRADE Jacky Lavauzelle Roman Le Bûcheron et l’Hamadryade Aïgeïros par Émile Bin 1870 The_Hamadryad_by_Émile_Bin


 
Le lien était fait.
Enfin un premier lien. Une ficelle.
Les mots étaient là. Lisibles mais incompréhensibles.
Le regard que lança Gabriel à sa fenêtre ne renvoyait que son image.

Une nuit totale avait absorbé ce qui reste de vie dans la ville. Et l’image n’était pas folichonne. Une tête de déterré. Un regard hagard, des yeux de vieux, une bouche pâteuse.
Rien de réjouissant. Il s’était laissé aller depuis la mort de sa femme. Une bouteille que l’on glisse dans l’eau, comme un cri de désespoir, et qui, après le tumulte des flots et des coques de bateaux, s’échoue contre un minable rocher et coule dans un quelconque fond d’un quelconque  rivage au milieu de mille milliers de détritus entassés.
Longtemps, il avait cherché un remède. Essayé des conseils. Dernièrement, le jeûne. Mais il avait craqué et s’était rué sur son frigo quasi vide. Le yoga, aussi. Mais rien. Rien que d’y penser, ça lui donnait de l’urticaire. Rester sans bouger, à respirer par le ventre, non. Ses centres spirituels et ses chakras, ils pouvaient se les mettre où il pensait.
Les légumes bouillis aussi, il avait essayé. Mais nada. Pinuts.
Il tira le rideau.

Il lisait et relisait ces phrases fraîchement traduites et qui lui semblait un galimatias inutile et improbable.
Rien.
Ça ne voulait strictement rien dire.
Des mots, des suites de mots. Une énigme. Mais il n’avait pas la tête à jouer.
Même avec Noé il ne jouait presque plus.
Quelques balles. Et encore. Les jours de beaux soleils, une matinée ni trop chaude, ni trop glacial. Quand le cœur y était. Un peu plus. Et cette énergie, il la donnait à son chien qui ne se priait jamais pour ramener inlassablement une pauvre balle de tennis de plus en plus marron au fil des mois qui passaient.

Il retourna la feuille une dernière fois et retourna se coucher.
Epuisé.

Le sommeil ne vint pas. Il repensait aux mots traduits. A cette feuille égarée. Mais des images du crime s’immisçaient. De plus en plus durablement.
Il se leva et se prépara un café. Il mit enfin la laisse à Noé et sortit pour une salutaire balade. Il était deux heures du matin et il faisait un temps de merde. Comme toutes les nuits ou presque de cet hiver humide et gris.

Au milieu des hêtres décharnés, il repensait aux propos de Songrit, son traducteur. Il s’agissait de formules puissantes aux pouvoirs incroyables. Songrit en était sûr. Il avait pris la feuille avec une précaution qu’il ne lui connaissait pas. Lui, le combattant de muay-thai, le rouleau-compresseur des Sablières.
Puissantes de quoi ces phrase ? De rien. Des conneries, encore. Comme son yoga et son chakra. Comme les hommes pouvaient-être aussi crétins et tomber dans de telles fadaises.

C’est incroyable, se dit-il, ce besoin de se rassurer et de se fourrer toutes ces conneries dans le crâne. La vie n’était-elle pas assez courte pour se passer de telles emmerdes. M’enfin ! C’est comme ça. Et il ne se sentait nullement la force d’y changer quoi que ce soit.
Chacun ses problèmes.

En revenant de la promenade, Noé passa devant le vaisselier où se trouvait le manuscrit. Et comme à chaque fois, il pleura en courbant l’échine, se dépêchant de retrouver son tapis et se mit en boule en position fœtale.

Il ne prit pas garde au chien, ouvrit le frigo et se torcha une Adelscott d’un seul trait.

La nuit fut agitée, comme celles qui suivirent. Les questions se succédaient les unes aux autres, sans réponse aucune. Gabriel relisait et relisait encore ces phrases bizarroïdes et tarabiscotées. Sans réponses. Sans liens.

 

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LA VIRADE
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LA VIRADE – Roman de Jacky Lavauzelle – chapitre 2

JACKY LAVAUZELLE

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LA VIRADE

Roman

Chapitre II

LA VIRADE Jacky Lavauzelle Roman Le Bûcheron et l’Hamadryade Aïgeïros par Émile Bin 1870 The_Hamadryad_by_Émile_Bin


 
Il posa le document sur la vieille table bancale à souhait qu’il n’avait jamais réussi à rééquilibrer. Une feuille  devenue grise dans le noir du vestibule. Les couleurs se confondaient presque pour n’en faire plus qu’une.

Doucement, la feuille semblait vivre. Un bruissement que seul le chien pouvait percevoir. Le bruissement du pin qui résistait à l’attirance de la page. Le son était si doux qu’il en devenait imperceptible à l’oreille de l’homme.

Mais ce que ne voyait pas le chien, à la table posté, c’étaient les fines gouttelettes d’eau, telles des gouttes de transpiration. En bougeant plus fort, la table le savait, elle se mettrait elle-même en danger.
Une telle force habitait ce millimètre de feuille. Elle eût voulu revenir dans ses terres anciennes, la table, et retrouver ses racines. Mais, putain ! Quel abruti avait pu poser cette merde sur sa vitrification parfaite.

Noé attendait en veilleur.
Il n’était pas peu fier d’avoir détecté une anomalie que son maître lui-même n’avait pas relevée. Sa queue partait dans tous les sens. Il se sentait investi. Bougrement investi.
Comme un Patou des Pyrénées. Noé aurait bien voulu être un gros Patou. Il en avait toujours rêvé. Elevé dans le troupeau de brebis, se prenant pour une brebis, léchant les agneaux. Beau et blanc comme l’une d’entre elles.
Mais solide comme un roc. Protecteur et sauveur de ces dames bêlantes au cœur des estives dans la fraîcheur de la nuit d’automne.
Quatre pieds dans la réalité.
Et attendant le prédateur. Qu’il se tienne bien le dur à cuire, avec mes crocs et mes quatre-vingt kilos de muscles affinés par les descentes et les ascensions répétées. Le dur dans le doux. Et inversement. Qui s’y frotte…
Dormant toute la nuit, à l’affût.
A l’écoute de ces milliers de petits cœurs qui gambadent au milieu des crocs et des griffes des ours, des aigles, des milans, des loups, du lynx boréal, des faucons, des pygargues et autres vautours…
Bon, d’accord, Noé n’avait pas de connaissance en zoologie trop poussée. Il mélangeait parfois les espèces. Et, disons-le, entre nous, il n’avait jamais su faire la différence entre les Alpes et les Pyrénées. La méconnaissance était due notamment à une vie bien trop sédentaire dans son satané quartier.
Toujours à attendre ce quelque chose qui tomberait et qui serait peut-être sa cerise sur son gâteau.
Il plaçait sa journée sous le signe des intuitions. Et lui, il en avait toujours une de bonne parmi toutes les foireuses que la vie nous réserve.

Gabriel essaya de la caler cette foutue table. Encore une fois. En y apposant un de ces cartons pliés qui ne tiennent que quelques fractions d’un temps qui lui-même allait s’effritant.

 Le déséquilibre faisait partie de sa vie. Il l’organisait. Il savait. Il avait sa méthode. L’équilibre l’aurait fait chuter, certainement. Voire, peut-être, tué. C’était lui, le point au-delà du centre de gravité, l’ennemi, le danger.
Avancer, se disait-il, n’était-ce pas se mettre en état de déséquilibre. Ce sont les malades et les mourants, bien assis dans leur fauteuil ou dans leur lit de mort, qui retrouvent cet équilibre et qui dans le profond d’un trou bien dégueu les stabilisera comme il faut.

C’est dans un pied de table que ça se ressentait le plus. Un pied tronqué, diminué. Plus court.
Comme sa jambe gauche, tiens. Une douleur étrange interrogea Gabriel.

Des images apparurent. Rapides et fortes. Gabriel eût un frisson qui le fit s’asseoir instantanément. Ses mains tremblaient un peu aussi. Il releva sa tête et ferma les yeux. 

Il ressassait sans cesse la raison du crime, la cause, le pourquoi, le comment. Pourquoi ce jour ? Pourquoi sa maison ? La douleur se réveillait puis s’atténuait. Puis se relançait. Parfois, elle semblait l’avoir oublié, déserté. Ce n’était qu’un leurre. Il gardait depuis le même rituel. La journée se découpait en autant d’éléments indépendants, mais interchangeables.

Le décès récent de sa compagne lui montrait combien tout cela était fragile. Il prenait conscience de son combat, son combat à elle. Enfin. De sa douleur à elle, aussi. Il n’avait pas compris. Ça lui semblait tellement joué, tellement surfait, que même parfois, à l’époque, il en riait.

Avec le recul, il regrettait. Il n’en était pas fier. Bien sûr. L’agression avait été si rapide ; le coupable jamais interpelé. Il courait encore. Loin. Tout près. Peut-être un voisin, une connaissance.

Qui savait ?

Bordel, criait-il, comme il eût souhaité l’avoir entre ses mains. Se faire tuer ou le tuer. Simplement. Rapidement. Se sentir soulager dans la mort ou dans la vengeance. Quoi de plus propre et de plus digne. L’instant comme solution à notre problème contre cette durée éternelle qui dure, celle de l’enquête, puis, l’hypothétique durée du procès et enfin la durée du deuil définitif. Que de temps perdu…

La table fixée un tant soit peu semblait enfin ne plus balancer trop. Il déroula la feuille et la retourna à de multiples reprises. Elle était recouverte d’une écriture que Gabriel savait ancienne sans toutefois pouvoir l’identifier. Il pensait tout d’abord à une vieille langue sémitique, mais n’avait jamais vu de caractères aussi ronds. Encore plus que dans du coréen.

Raphaël quitta sa table et passa sa nuit sur internet à visionner des langues différentes. Il se positionnait sur les images qu’offrait son moteur de recherche et laissait pendant une bonne partie de la nuit des caractères plus étranges et inquiétants les uns que les autres.

Il tomba enfin sur une écriture qui semblait être la sienne. Une écriture pāli. Ça semblait bien être ça. Il en était de plus en plus certain. La langue du bouddhisme du theravāda. Ce bouddhisme même que l’on retrouvait en Asie du Sud-Est. Il en avait entendu parler lors de ces voyages à Rangoon. Mais si peu.

Ça ne faisait plus aucun doute. C’était du pāli. Mais comment traduire ce machin-là ?

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LA VIRADE
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LA VIRADE – Roman de Jacky Lavauzelle – 1er chapitre

JACKY LAVAUZELLE

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LA VIRADE

Roman

1er Chapitre

LA VIRADE Jacky Lavauzelle Roman Le Bûcheron et l’Hamadryade Aïgeïros par Émile Bin 1870 The_Hamadryad_by_Émile_Bin


 
La ville était là.
Après un déluge de pluie, de vents et de journaux de la veille. La ville était là, puante comme toujours après des jours de pluie. Seules les violettes se permettaient dans ce fatras d’odeurs de chanter leur tonalité, précise et pointue.
Seules ces violettes permettaient de supporter la ville et ceux qui s’y accrochaient.

Fumant, ainsi parlait le quartier. Un quartier qui se réchauffait d’un soleil devenu trop dur. Un quartier parmi tant d’autres, ni plus laid ni plus vilain, tout aussi bancal et improbable. Un quartier qu’avait imaginé un architecte après un burnout prolongé où alcool, soirées dans les bars interlopes, cuisses et fumettes faisaient bon ménage.
On y retrouvait le goût des peaux ratatinés après des trop longues heures de veille.

Ce quartier avec les autres, après cette mini-tempête, se retrouvaient en demi-cercle autour de la place de la Cathédrale, centre historico-affairo-bcbgo-à la modo, comme les anciens, comme les indiens avant le combat ou après l’humiliation d’une nouvelle défaite cuisante, et se racontaient des histoires, histoire de se redonner le moral qui était loin tombé dans les chaussettes, bien bas, bien au fond des galoches.
Dans ces moments, les quartiers se narraient des contes de vie, des contes de l’au-delà avec des retours sur le macadam décoloré. Et ces branlettes à langues finissaient toujours sur constats sur la nécessité de passer à autres choses, de tourner la page qui avait son poids de briques et de zincs.

Un bruit. Des pas désordonnés. Une course. Des pas qui se croisaient sans toutefois faire de nœuds. Des pas qui demandaient de l’air. Un air rare.
L’homme qui courait, claudiquant, laissa tomber un rouleau de papier jauni, à demi-brûlé. L’homme qui courait n’avait pas d’importance. Donc, nous n’en parlerons pas. Il courait, et, à cet instant, c’est à peu près tout ce qu’il pouvait faire. Pourquoi ? Nous n’en serons jamais rien ! Et on s’en fout.

Le soir vint sans que personne ne s’en occupât.
Qui s’occupe de ce soir qui arrive ? De ce soir où l’on baisse les pare-soleil comme si l’on voulait se cacher à sa vérité trop crue. La pluie, encore, puis le soleil, encore, arrivèrent.
Un vieux chien galeux le saisit, le fameux papier jauni, dans sa gueule à l’aube de cette journée qui s’annonçait ordinaire, encore, et l’apporta à son maître.

Les douze coups de midi n’avaient pas encore sonnés que Gabriel, qui s’apprêtait à se mettre à table, toujours à la même heure, sans que rien ne puisse lui faire manquer à cette sainte habitude mathématique, appela Noé, son fidèle toutou, bien que néanmoins extrêmement fugueur et têtu, un cavalier king-Charles sans papiers, sans origines, perdu lui aussi.
Les quatre yeux se fixèrent dans ce qui restait de la pénombre du matin. Noé à sa place, attendait sa caresse qui lui permettrait ensuite de profiter de deux à trois bonnes heures de navigation et de divagation dans la campagne où il retrouverait joyeusement la boue collante, les chemins noyés de feuillages colorés et divers que l’automne précoce avait apportés, et, surtout, la bande de chiens perdus, mais, eux, perdus à jamais des humains.

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LA VIRADE
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JULES ROY – LE NAVIGATEUR

Jules Roy

Le Navigateur
1954
Ed. Gallimard

Le Navigateur Jules Roy Artgitato

LES BATTEMENTS D’UN CŒUR
AU MILIEU DES TENEBRES

 

En 1946, juste après la fin de la guerre, un des premiers romans de Jules Roy, la Vallée perdue, commence par une description d’avions dans le ciel, puis décrit une collision d’avions de chasse pendant la seconde guerre mondiale. La collision a été évitée, mais le choc est là. Chevrier sauf retrouve son ami Morin sur la base. Jules Roy part sur la même base avec le Navigateur, sorti en 1954. Là, la collision tourne mal et détruira l’engin. Mais le héros en sortira indemne.

Les descriptions des équipes et des missions reflètent ce que Jules Roy a vécu à partir de 1943 dans la Royal Air Force, la R.A.F. Il effectuera trente-trois missions contre vingt-deux pour le héros du Navigateur. La vingt-troisième sera l’ultime mission.

A chaque fois, le risque maximum et la vie au bout, si fragile. Un rien, une hélice, une friction, un tir, une panne, un rien et tout peut basculer de l’autre côté. Juste des bonheurs simples et fugaces : le bonheur de se sentir vivant ; une amitié rare mais solide ; un sens du devoir mais aussi un sens de l’enjeu et le calcul du risque. Le risque c’est Weser qui sera abattu, ce que tout le monde prédisait. Weser est une menace. Et la vie est bien trop importante pour la laisser à une tête brûlée.

« Quand le navigateur vit arriver la terre, il était trop tard. » Une collision. Une urgence. La nuit. Par automatisme, un navigateur français de la R.A.F ., Alfred Ripault, de retour de mission, se retrouve dans un champ de betteraves. Sans comprendre. Il « était trop tard », mais il est sauf. Pour les autres qui arriveront sur terre, ils seront retrouvés calcinés ; pour eux, il est vraiment trop tard. Lui est là, vivant, n’ayant perdu que son étui à cigarettes en argent ! Son esprit s’est vidé par la peur, intégralement. L’instinct de survie est le plus fort. « Le navigateur plia le genou sur son parachute compromettant, l’esprit vide, et, sur le moment, c’était le sentiment majeur qu’il éprouvait : une sûreté de soi, une confiance débordante et gratuite, un triomphe intérieur qui lui donnait une joie qu’il n’avait jamais connue. » Ne sachant plus s’il se trouve en Allemagne ou ailleurs, il marche. Il trouve une maison isolée où une femme en peignoir l’accueille. De nouvelles sensations l’assaillent : « Toute pensée l’avait quitté. Il était devenu semblable à une bête qui vient d’échapper au coup de fusil du chasseur et reprend son souffle dans un terrier. Les battements de son cœur ne l’assourdissaient plus, mais il était plongé  au sein d’un profond étonnement, un peu comme s’il venait de renaître à la vie et qu’il eût à refaire connaissance avec le monde. » Rien ne se passe et pourtant. Le corps est à l’écoute. « Une légère ivresse le berçait de se sentir ainsi, dans une maison inconnue, près d’une femme à peine éveillée, après son accident. ‘C’est ce silence… ‘, pensa-t-il. Sa vie n’était qu’une longue clameur qui n’aurait de terme qu’à sa mort. » Une voiture, suite à son appel, arrive pour le ramener à la base. Il part sans même connaître son nom.

Le retour. La découverte qu’il est le seul survivant. L’enterrement. Il repense à l’anglaise. « L’étrangère lui avait pourtant dit ‘à bientôt…’ d’une façon qui ressemblait à une prière, mais l’idée qu’il se faisait de  cette femme n’avait plus rien de commun avec sa réalité, et c’était de la réalité qu’il avait peur, alors qu’il recomposait à son gré les images de la nuit. » Il se décide une semaine après devant la porte. Elle le reçoit avec plaisir. Elle se nomme Rosica. Tout se passe pour le mieux. Mais soudain, « une grande tristesse le recouvrit soudain. ‘Des mots, se dit-il, des mots pour nous mentir et nous blesser… ‘ Une tristesse bête et inutile dont il se sentait responsable puisqu’il ne faisait rien pour conquérir la jeune femme. » Ce vide qui l’envahit, le submerge et noie sa personnalité. Il ne se sent plus humain. « Il se sentait devenu aussi dur qu’un bloc de pierre. »

De retour à la base, il reçoit un ordre pour le lendemain pour redécoller. Alfred se déclare malade. Arrive le médecin du camp qui ne lui trouve rien, sinon une dépression nerveuse qui le rendra indisponible pour une semaine. A son copain, l’Amiral, il avoue ne pas vouloir sortir avec  la tête brûlée de Raumer. Malheureusement, ce Raumer, le lendemain, n’est toujours pas rentré, le commandant d’Escadre, dans son bureau, accuse Alfred d’en être responsable. Avec lui, Raumer s’en serait tiré. Avec un novice, il n’avait pas autant de chances : « Vous êtes moralement responsable de la perte de l’équipage Raumer. » Le commandant le met aux arrêts, sans savoir véritablement quel en sera le motif. Il retrouve au mess son ami, l’amiral. Il lui fait part de son incompréhension. « Il (Le commandant) ne peut pas supposer qu’on ait de temps en temps envie de limiter la casse pour sauver quelqu’un d’autre en soi ? Moi qui n’ai presque personne, je le sens. »

Le navigateur Alfred reste seul dans sa chambre au milieu du bruit des décollages et des atterrissages. La colère est partie, reste la tristesse. « Il ne lui restait rien de sa rage de l’autre soir au moment où l’escadre s’était envolée avec Raumer vers l’usine d’essence synthétique, mais seulement une vague tristesse qui ressemblait à celle qu’on éprouve devant l’inaccompli. »  Alfred est déboussolé. Il perd ses quelques repères peu à peu. « C’était cela que le navigateur n’avait pas compris. Depuis ce moment où il avait accepté de tout quitter sans regret, il n’avait pas renoué avec la terre. Ni avec la jeune femme, ni avec l’amiral, ni avec le commandant d’escadre, et il ne savait plus comment s’y prendre. » Il a perdu le mode d’emploi. Il flotte ; « le navigateur demeurait comme hors du temps. » Des douleurs inexpliquées le contraignent à réduire sa nourriture, jusqu’à ne plus vouloir s’alimenter. « Alors il refusa toute nourriture et se contenta de boire de l’eau. En quelques mois depuis l’apparition de la maladie, il s’était résigné à mourir avec une facilité qui l’avait beaucoup étonné. C’était plus simple qu’il ne l’avait cru. Plus il s’affaiblissait et moins il avait le goût de renouer avec la vie. » Les contacts avec la terre, avec la vie, avec les autres sont rompus. Comme cette lettre écrite à maintes reprises à Rosica et qui n’arrivent pas à être finalisée. Il se décide enfin à retourner, malgré sa grande faiblesse, voir Rosica.

Le lendemain, il refuse de signer sa punition au motif que celle-ci est incomplète et ne relate pas les événements de la collision. Il en parle à son ami l’Amiral, qui, connaissant bien le commandant, va plaider pour son ami. Il lui propose de prendre Ripault avec lui comme navigateur dans sa prochaine mission. De son côté, Ripault souhaite voler avec un pilote qui « ne voit plus les lumières du terrain» et qui donc est dangereux. Le commandant accepte que le vol se fasse dans les conditions de Ripault. De retour chez le pilote, il lui annonce la nouvelle : « Personne d’autre que moi n’a pensé à t’aider, voilà tout. Dès que j’ai su qu’on te laissait tomber, je suis allé à toi pour ne pas me sentir seul. C’est toi qui me sauves et mon histoire s’arrange en même temps parce que l’amiral est intervenu. »

Le voici parti dans l’avion avec le pilote Weser. « Les dés roulaient et personne ne pouvait les arrêter. » Destination : les usines de Würzburg. Mais cependant quelque chose ne va pas. « Ce soir-là, un malaise le gagnait. Il n’avait plus du tout de curiosité. Il retournait les images de l’amiral grattant la terre et de la jeune femme sous la lampe, ses yeux de colchiques à demi clos. » L’avion est touché pendant la manœuvre. Tous doivent sauter. Ce sera leur dernière mission.

Jules Roy ne reprend pas la description de l’avion explosé. Simplement, « le navigateur inclina la tête. Et soudain, l’aile se détacha, et l’avion désemparé bascula. » Les êtres avec. Tous basculèrent vers l’autre rive.

Le dernier mot du pilote sera la « faute », « ce n’est pas ma faute ». Non, bien sûr. Retour à la base, avec l’amiral qui attend, puis qui comprend. Qui comprend sans comprendre ; « l’amiral se sentit soudain vulnérable. Le monde devenait trop compliqué pour lui. » Les avions rentrent les uns après les autres. Les derniers ne rentreront plus.  Des lettres s’affichent, B, T, A, J, C…Le V de Ripault n’est pas rentré. L’amiral va dans la chambre de Ripault et il y trouve un petit paquet de celle qui l’accueillit après la collision, « c’était un étui à cigarettes en argent uni, aux initiales A.R. entremêlées, qu’il avait souvent vu dans les mains du navigateur, et qui avait maintenant un angle bossué… »

 

LA DUCHESSE DE LANGEAIS VS NE TOUCHEZ PAS A LA HACHE – L’Energie Balzacienne découpée à la hache de Rivette

BALZAC  &  Jacques RIVETTE

LA DUCHESSE DE LANGEAIS
& NE TOUCHEZ PAS A LA HACHE  (2007)

BALZAC RIVETTE La Duchesse de Langeais Artgitato peinture-ingres-la-grande-odalisque

L’ENERGIE BALZACIENNE
DECAPITEE PAR LA HACHE DE RIVETTE

Ne Touchez pas à la Hache de Rivette reprend le livre de Balzac paru d’abord sous ce titre en 1833 dans l’Echo de la Jeune France.

Comment Rivette a t-il pu faire d’un des plus beaux romans d’amour un film pesant et ennuyeux ?

Essayons de comprendre pourquoi les ingrédients prennent chez Balzac et pourquoi la sauce semble si lourde dans l’autre cas.

  • LA FRAGILITE ET L’INVULNERABILITE

Ce qui marque d’abord dans la Duchesse de Langeais c’est cette impression d’équilibre. La présentation du couvent de l’île de Majorque : «  Les tempêtes de tout genre qui agitèrent les quinze premières années du dix-neuvième siècle se brisèrent donc devant ce rocher…Une rigidité conventuelle que rien n’avait altérée recommandait cet asile dans toutes les mémoires du monde catholique …Nul couvent n’était d’ailleurs plus favorable au détachement complet des choses d’ici-bas exigé par la vie religieuse». « Nous sommes dans le lieu hors d’atteinte, hors du temps, hors des hommes, « ce roc est protégé de toute atteinte »

Ce qui marque d’abord dans le film de Rivette, c’est sa faille, sa fragilité (que l’on retrouve après dans Balzac), son déséquilibre, marqué par la jambe en bois du Général Arnaud de Montriveau (Guillaume Depardieu) ; alors que la voix du chœur pendant la messe le submerge, il sort, claudiquant, le bruit de la jambe sur le dallage, et se remet face à la mer. Je pense que c’est le meilleur moment du film.

  • L’ENERGIE DU CONTRASTE BALZACIEN CONTRE LA SIMILITUDE MOLLE DE RIVETTE

Balzac agrémente son récit d’oppositions et de différences constantes.  Ce sont celles-ci qui dynamisent le récit : « de la femme, il savait tout ; mais de l’amour, il ne savait rien », « A Paris, tous les hommes doivent avoir aimé. Aucune femme n’y veut de ce dont aucune n’a voulu », « Semblable à tous les gens réellement forts, il était doux dans son parler », « Il voyait d’un côté l’enfer des sables, et de l’autre le paradis terrestre de la plus belle oasis qui fut en ces déserts », « Cette velléité de grandeur, cette réalité de petitesse, ses sentiments froids et ces élans chaleureux », « Et se voyant tous égaux par leur faiblesse, ils se crurent tous supérieurs », « Leurs calculs ne se rencontrent jamais, les uns sont la recette et l’autre est la dépense. De là des mœurs diamétralement opposées ». Reprendre la Duchesse de Langeais sans reprendre ces oppositions, c’est ne pas reprendre la vie du texte, c’est un peu l’amoindrir.

Dans le film, les deux acteurs qui jouent la duchesse et le Général se ressemblent. Ils ont l’air frère et sœur. Nous sommes dans le drame bourgeois triste. Ce qui fait la force des personnages balzaciens c’est déjà de les inscrire dans une histoire, pour le Général, celle des guerres napoléoniennes, la Restauration, la disgrâce, le retour en grâce et pour la duchesse, son histoire familiale, celle du faubourg Saint-Germain, de la mode. La rencontre est toute dans ces oppositions. C’est ce qui en fait la force.

Qui est le général ? Comment est-il ? « Il était petit, large de buste, musculeux comme un lion. Quand il marchait, sa pose, sa démarche, le moindre geste trahissait et je ne sais quelle sécurité de force qui imposait et quelque chose de despotique ». Tout le contraire de la duchesse, plongée dans la frénésie de la mode et des bals et de l’apparence. « Elle vivait dans une sorte de fièvre de vanité, de perpétuelle jouissance qui l’étourdissait. Elle allait assez loin en conversation, elle écoutait tout, et se dépravait à la surface du cœur ». « Elle était coquette, aimable, séduisante jusqu’à la fin de la fête, du bal » Comment un tel animal et une beauté coquette, comment cette Belle et cette Bête ont pu tomber amoureux ? Certainement pas comme dans le film de Rivette, avec la discussion sur le canapé et le rendez-vous à son domicile, ce qui n’est pas réellement passionnant. Dans la Belle et la Bête, comme dans Balzac, nous sommes dans l’effroi : « Elle sentit en le voyant une émotion assez semblable à celle de la peur ».

La rencontre pour la duchesse est préparée, anticipée. Dans le film, une rencontre, un récit à l’écart, des séries de rendez-vous, je t’aime mais tu ne m’aimes pas, renversement des rôles…

  • LA STRUCTURE DES TRIANGLES DANS BALZAC

Des triangles structurants de Balzac, un seul est cité au début du film et le cinéaste ne jouera que de celui-ci. Le récit n’a plus de force, ni de présence. Il devient plat.

LE TRIANGLE DIVIN
C’est celui qui est repris chez Rivette : « La religion, l’amour et la musique ne sont-ils pas la triple expression d’un même fait, le besoin d’expansion dont est travaillée toute âme noble ? Ces trois poésies vont toutes à Dieu, qui dénoue toutes les émotions terrestres. Ainsi cette sainte trinité humaine participe-t-elle des grandeurs infinies de Dieu, que nous ne configurons jamais sans l’entourer des feux de l’amour, des sistres d’or de la musique, de lumière et d’harmonie. N’est-il pas le principe et la fin de nos œuvres ? »

LE TRIANGLE SOCIAL
Ce triangle, qui donne du fond à la lecture et du corps aux personnages. « L’art, la science et l’argent forment le triangle social où s’inscrit l’écu du pouvoir, et d’où doit procéder la moderne aristocratie. Un beau théorème vaut un grand nom. Les Rothschild, ces Fugger modernes, sont princes de fait. Un grand artiste est réellement un oligarque, il représente tout un siècle, et devient presque toujours une loi »

LE TRIANGLE MORAL DU GENERAL
«  Quel homme, en quelque rang que le sort l’ait placé, n’a pas senti dans son âme une jouissance indéfinissable, en rencontrant chez une femme qu’il choisit, même rêveusement, pour sienne, les triples perfections morales, physiques et sociales qui lui permettent de toujours voir en elle tous ses souhaits accomplis ? Si ce n’est pas une cause d’amour, cette flatteuse réunion est sans contredit un des plus grands véhicules du sentiment. Sans la vanité, disait un profond moraliste, l’amour est un convalescent. »

LE TRIANGLE DU PARAÎTRE DE LA DUCHESSE

La coquetterie de la mode (« Une coquetterie naturelle »), le jeu de la représentation (« Elle paraissait devoir être la plus délicieuse des maîtresses en déposant son corset et l’attirail de sa représentation » ; « Sans qu’elle n’est eût l’air de jouer » ; « Elle déploya cette chatterie de paroles, cette fine envie de plaire » ; « N’était-ce pas chez une femme de cette nature un délicieux présage d’amusement » ; « La duchesse de Langeais avait reçu de la nature les qualités nécessaires pour jouer les rôles de coquette »  et le bal (« Depuis dix-huit mois, la duchesse de Langeais menait cette vie creuse, exclusivement remplie par le bal, par des triomphes sans objet, par des passions éphémères, nées et mortes pendant une soirée »)

La rencontre se fait sur une base guerrière et stratégique. Sur la base du jeu et du paraître pour la duchesse.

« Il y eût un moment où elle comprit que la créature aimée était la seule dont la beauté, dont l’esprit pussent être universellement reconnus » ; « Un amant est le constant programme de ses perfections personnelles. Madame de Langeais apprit, jeune encore, qu’une femme pouvait se laisser aimer ostensiblement sans être complice de l’amour, sans l’approuver, sans le contenter autrement que par les plus maigres redevances de l’amour, et plus d’une sainte-nitouche lui révéla les moyens de jouer ces dangereuses comédies » Lui, le général, est aussi dans la conquête guerrière, plus naturelle pour lui, quoique « de l’amour, il ne savait rien ». « Cette difficile, cette illustre conquête… Ces niaiseries flattèrent, à son insu, le général… » « J’aurai pour maîtresse madame de Langeais »

La suite, la rencontre, les jeux, les feux et les dangers de l’amour, c’est en reprenant le livre que vous aurez des émotions réelles.

Dans Rivette, j’ai senti l’ennui, la lourdeur, la nuit. Ce que je ressens en reprenant Balzac, c’est ce regard sur la vie, cette analyse dans le temps donc hors du temps, intemporelle et toujours belle. Dire vite ce que la vie met longtemps à nous dire. Chaque page est belle. Et il y a quelque chose dans chaque phrase, dans chaque respiration de la phrase. Il y a une pensée en action, qui regarde, qui analyse, qui structure.

Il faudrait reprendre le cheminement de la voix de la Duchesse dans le couvent et le jeu, toujours le jeu, entre les ombres et les lumières, entre l’intérieur et l’extérieur, entre ce qui s’entend et ce qui se laisse voir, pour devenir certitude. La certitude que c’est elle, bien elle, uniquement elle. « Cette voix, légèrement altérée par un tremblement qui lui donnait toutes les grâces que prête aux filles leur timidité pudique, tranchait sur la masse du chant, comme celle d’une prima donna sur l’harmonie d’un final ». Comment filmer cette impression dite en une phrase : « La musique, passant du majeur au mineur, sut instruire son auditeur de la situation présente ».

« Il n’y a que le dernier amour d’une femme qui satisfasse le premier amour d’un homme »

Jacky Lavauzelle