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L’ŒUVRE DE ANDRE MAUROIS

*
LITTERATURE FRANCAISE
ANDRE MAUROIS

André Maurois
Émile Salomon Wilhelm Herzog

26 juillet 1885 Elbeuf – 9 octobre 1967 Neuilly-sur-Seine

 

L’ŒUVRE DE 
ANDRE MAUROIS

par Jacky Lavauzelle

_______________________
Claude Monet, La Promenade, La Femme à l’ombrelle, 1875

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LA FRAGMENTATION DU MOI
&
LA DERIVE DU TEMPS et DES ÊTRES

LES THEMES MAJEURS d’André Maurois

DE LA SOUDAINE JEUNESSE AUX SOLEILS DEFUNTS

UNE RECOMPOSITION DES TRAITS
ORIGINAUX DE MON MOI

UN PROUST CHIRURGIEN ET UN MAUROIS ARCHEOLOGUE

UN COMPOSITEUR MYSTERIEUX
QUI ORCHESTRE NOTRE EXISTENCE

NOS EMOTIONS LES PLUS FORTES
SONT-ELLES LES PLUS RESISTANTES ?

ET QUE MEUVENT NOS HUMEURS

UN MOI PRESENT ET UN MOI DISPARU

« NOUS RECONNAISSONS LEUR VERITE
PASSE A LA FORCE PRESENTE
DE LEURS EFFETS« 

CREER UN PASSE QUI NE FUT POINT

AU MOINS UN AIR DE VERITE,
JUSTE UN AIR

TIRER DE CHAQUE MOMENT
CE QU’IL PEUT CONTENIR D’INTENSITE

ANDRE MAUROIS
UNE CERTAINE IDEE DU MONDE

« ON SENT TOUT DE MÊME QU’ILS NE SONT PAS DE NOTRE MONDE« 

LES MALHEURS DE LA NAISSANCE

CE NE SONT PAS DES GENS
COMME NOUS

S’ELEVER DU SENTIMENT DE CASTE
AU SENTIMENT NATIONAL

ANDRE MAUROIS
OU LA MUSIQUE DANS LA NATURE

Le charme d’une musique rode, habille ou se jette sur les protagonistes dans l’œuvre d’André Maurois.

 » De la musique avant toute chose » 
(Verlaine, Art poétique)


« Prends l’éloquence et tords-lui son cou ! »

 » C’est des beaux yeux derrière des voiles »
(Verlaine, Art poétique)

ANDRE MAUROIS
LA LENTE DERIVE VERS LA MER

C’est le destin, maître de tout qui dirige le mouvement. Sans libération avec lassitude, oubli, parfois résignation attendue et sereine, toujours dans l’abandon de toute volonté : « The weariest river, répétait-elle souvent, la rivière la plus lasse, j’aime bien ça…C’est moi, Dickie, la rivière la plus lasse… Et je m’en vais tout doucement vers la mer. » (Climats)

LA FEMME CAMELEON

Une femme dans l’œuvre d’André Maurois n’a aucune personnalité, ou plutôt les a toutes ; elle a la personnalité de l’homme aimé, totalement. La femme se retrouve véritable caméléon.  Elle n’est, bien entendu, plus avec Maurois déjà ce qu’elle pouvait être du temps de Molière, par exemple. Les temps ont changé.

ANDRE MAUROIS
LE CHEVALIER & LA PRINCESSE

 A l’origine était l’amour parfait, un héros, fort et titanesque, et sa belle, fragile, douce et tendre, voire larmoyante.
Le héros, Cavalier d’or, magnifique, serait le défenseur, armé et bataillant contre tous les ennemis. Comme dans toute l’œuvre de Maurois, la belle serait là, à attendre ou prisonnière, point fixe, dans sa chambre, sa tour ou son château aimantant le cavalier errant et tournoyant, défendant dans des contrées interlopes, lointaines ou non, l’honneur de sa dame.

ANDRE MAUROIS
ET LA MUSIQUE DU SENTIMENT AMOUREUX

Une vie amoureuse et symphonique
où les thèmes s’entremêlent    

L’ŒUVRE
DE
ANDRE MAUROIS

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LA SELVA DE LOS RELOJES -LA FORÊT DES HORLOGES – FREDERICO GARCIA LORCA – Poèmes de 1922

***
FREDERICO GARCIA LORCA POÈMES

Frederico Garcia Lorca sonetos del amor oscuro sonnet de l'amour obscur

sonetos del amor oscuro

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TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

Federico García Lorca

1898 – 1936

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Poèmes de Federico García Lorca
Poesía


________________________

 LA SELVA DE LOS RELOJES
LA FORÊT DES HORLOGES
1922
_______________________

Horloge à eau et système de sonnerie, ca. 1250.
(File source: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:07_Cleps_tambour_1250-1.jpg)

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Entré en la selva
JE SUIS ENTRE DANS LA FORÊT

Entré en la selva
Je suis entré dans la forêt
de los relojes.
des horloges…

Federico García Lorca Poèmes

L’INSTANT PROPICE – Poème Jacky Lavauzelle

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Les journées perdues passent le plus clair de leur temps
à jouer et à saisir
l’instant propice.
Les journées sombres et moroses
s’échappent
sur d’entêtantes heures familières
Il y a plus de poids dans chacune des premières feuilles
qui tombe
au début de l’automne
Il y a plus de charme et de temps
quand le dernier grain de blé
tombé
à terre ne meurt pas
Dans la vérité
le temps semble épris d’une possédée nerveuse
assise sur les bords du monde
à l’abri des brumes et des ombres
Dans la vérité
le temps aime s’émerveiller de sa lumière coupable
Et le temps commence alors sa journée perdue
Sur la feuille qui tombe sur le feu de la vie

Jacky Lavauzelle

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PESANTEUR ET TENDRESSE – Poésie d’Ossip MANDELSTAM – 1920 – Поэзия Осипа Мандельштама – Сёстры тяжесть и нежность

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__________________________________
LITTÉRATURE RUSSE
POÉSIE RUSSE
Русская литература
Русская поэзия
___________________________________
___________________________________

Poésie de Ossip Mandelstam
Поэзии Осип Мандельштам
___________________________________

Ossip Emilievitch Mandelstam
О́сип Эми́льевич Мандельшта́м
2/3 janvier 1891 Varsovie – 27 décembre 1938 Vladivostok
2/3 января 1891 Варшава — 27 декабря 1938

__________________________________
TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE
__________________________________

_______________________________________________

PESANTEUR & TENDRESSE 
1920
Сёстры тяжесть и нежность

_________________________________________________

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Сёстры тяжесть и нежность, одинаковы ваши приметы.
Elles sont sœurs, la pesanteur et la tendresse, aux signes similaires.
Медуницы и осы тяжёлую розу сосут.
Les frêles mouches et les guêpes sucent la rose grasse…


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Март 1920
Mars 1920

sonnets de Shakespeare – VERS LES VERS LES PLUS VILS – SONNET 71 ou SONNET 145 – SONNET CXLV- No longer mourn for me when I am dead

SONNET SHAKESPEARE
THE SONNETS
THE SONNETS – LES SONNETS

LES SONNETS SHAKESPEARE THE SONNETS – SOMMAIRE – INDICE

Sonnet shakespeare

Illustration du Phénix par Friedrich Justin Bertuch
*

sonnet shakespeare


WILLIAM SHAKESPEARE
[1564 – 1616]

Traduction JACKY LAVAUZELLE


**

SONNET 71 – SONNET LXXI ou SONNET 145  -SONNET CXLV 

The Sonnets SHAKESPEARE
Les Sonnets de SHAKESPEARE
No longer mourn for me when I am dead

****

VERS LES VERS LES PLUS VILS
*****

1598 

**

*

No longer mourn for me when I am dead
Ne pleurez plus pour moi quand je serai mort
Than you shall hear the surly sullen bell
Dès que vous entendrez le triste glas
Give warning to the world that I am fled
Annonçant au monde que je me suis enfui
From this vile world with vilest worms to dwell:
De ce monde vil vers les vers les plus vils :

*

Nay, if you read this line, remember not
Non, si vous lisez ces lignes, ne vous rappelez pas
The hand that writ it, for I love you so,
La main qui les a écrites, car je vous aime tant,
That I in your sweet thoughts would be forgot,
Que, dans vos douces pensées, je voudrais être oublié,
If thinking on me then should make you woe.
Si penser à moi doit vous attrister.

*


*

O! if,— I say you look upon this verse,
Oh !  je dis que si vous regardez ces vers,
When I perhaps compounded am with clay,
Quand je serai peut-être d’argile composé,
Do not so much as my poor name rehearse;
Mon pauvre nom, veuillez ne pas le répéter ;

*

But let your love even with my life decay;
Mais laissez votre amour avec ma vie se faner ;
Lest the wise world should look into your moan,
De peur que le monde sage regarde dans vos pleurs,
And mock you with me after I am gone.
A mon sujet, ne se moque de vous après mon trépas.

*


 

*****

L’ENIGME DES SONNETS DE SHAKESPEARE

Les sonnets de Shakespeare sont encore aujourd’hui une énigme pour les historiens et pour les critiques. La dédicace mystérieuse qui les accompagnait dans la première édition, le désordre involontaire ou préconçu dans lequel ils parurent, l’obscurité de certains passages ont donné lieu à mille interprétations diverses. Les uns ont déclaré que ces sonnets étaient uniquement adressés à une femme ; les autres, qu’ils étaient adressés uniquement à un homme ; ceux-ci en ont attribué l’inspiration à un personnage bizarre qui n’aurait été ni homme, ni femme, ou plutôt qui aurait été l’un et l’autre ; ceux-là y ont vu autant de petits poëmes séparés, adressés à diverses personnes ; d’autres enfin, et ce sont les plus nombreux, ont soutenu qu’ils étaient dédiés à des créatures imaginaires, n’ayant jamais existé que dans le cerveau du poëte. Déroutée par tant de contradictions, la postérité, si curieuse pourtant de tout ce qui porte le nom de Shakespeare, a fini par perdre patience : ne pouvant résoudre l’énigme, elle a donné sa langue aux chiens et jeté par dépit ce livre impertinent qu’elle ne comprenait pas. C’est ainsi que les sonnets qui, au temps d’Élisabeth, étaient plus celèbres que les drames même de Shakespeare, sont aujourd’hui tombés dans un oubli complet. Un écrivain distingué de l’Angleterre nous disait dernièrement qu’il n’y avait peut-être pas cent de ses compatriotes qui les eussent lus en entier…

Nous l’avouons, en lisant ces admirables poésies où le plus grand poëte du moyen âge a, suivant l’expression de Wordsworth, donné la clef de son cœur, nous nous sommes indigné de cet oubli de la postérité, et nous aurions cru manquer à un devoir si nous n’avions pas au moins essayé de réparer ce qui nous semblait presque une ingratitude. D’ailleurs, nous nous sentions attiré vers cette œuvre étrange par le mystère même qui avait rebuté tant d’autres.

À force de relire ces poëmes, en apparence décousus, nous finîmes par y retrouver les traces de je ne sais quelle unité perdue. Il nous sembla que les sonnets avaient été jetés pêle-mêle dans l’édition de 1609, comme ces cartes des jeux de patience dont les enfants s’amusent à remettre en ordre les fragments. Nous fîmes comme les enfants : nous nous mîmes patiemment à rapprocher, dans ces poésies, les morceaux en apparence les plus éloignés, et nous réunîmes ensemble tous ceux que le sens adaptait les uns aux autres. Tel sonnet, par exemple, marqué le xxie dans l’édition de 1609 et dans toutes les éditions modernes, nous parut faire suite à un autre marqué le cxxxe ; tel autre qui, dans ces mêmes éditions, n’avait aucun sens après le xxxiie sonnet, devenait parfaitement intelligible après le cxlive. Nous n’avons pas hésité à faire presque partout ces transpositions nécessaires. Ainsi restitués à leur unité logique et rationnelle, les sonnets, tout en conservant chacun son charme lyrique intrinsèque, auront pour le lecteur un intérêt nouveau, l’intérêt dramatique.

Les sonnets de Shakespeare contiennent en effet tout un drame. Exposition, complications, péripéties, dénoûment, rien ne manque à ce drame intime où figurent trois personnages : le poëte, sa maîtresse et son ami. Là le poëte paraît, non sous le nom que le genre humain lui donne, mais sous celui qu’il recevait dans la vie privée : ce n’est plus William Shakespeare, c’est Will que nous voyons. Ce n`est plus ]’auteur dramatique qui parle, c’est l’ami, c’est l’amant. Ce n’est plus l’homme public, c’est l’homme. Quant aux deux autres personnages, ils restent anonymes. Comment s’appelle cette femme, cette brune aux yeux noirs que Shakespeare honore de son amour ? Comment s’appelle ce jeune homme qu’il glorifie de son amitié ? L’auteur n’a pas voulu dire leurs noms…

Introduction au William Shakespeare de François-Victor Hugo
William Shakespeare
Introduction
Traduction par François-Victor Hugo
Œuvres complètes de Shakespeare, Pagnerre, 1872, 15

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SHAKESPEARE SONNET
SONNET 70 ou SONNET 89 SONNET LXXXIX

LES SONNETS DE SHAKESPEARE THE SONNETS

sonnet shakespeare

UN CORBEAU DANS UN CIEL SI PUR – SONNET SHAKESPEARE – SONNET 70 – SONNET LXX ou SONNET 89 SONNET LXXXIX- That thou art blam’d shall not be thy defect

SONNET SHAKESPEARE
THE SONNETS
THE SONNETS – LES SONNETS

LES SONNETS SHAKESPEARE THE SONNETS – SOMMAIRE – INDICE

Sonnet shakespeare

Illustration du Phénix par Friedrich Justin Bertuch
*

sonnet shakespeare


WILLIAM SHAKESPEARE
[1564 – 1616]

Traduction JACKY LAVAUZELLE


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SONNET 70 – SONNET LXX ou SONNET 89 – SONNET LXXXIX 

The Sonnets SHAKESPEARE
Les Sonnets de SHAKESPEARE
That thou art blam’d shall not be thy defect

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UN CORBEAU DANS UN CIEL SI PUR
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1598 

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That thou art blam’d shall not be thy defect,
Peu importe que tu sois blâmé,
For slander’s mark was ever yet the fair;
Car la beauté attire toujours la calomnie ;
The ornament of beauty is suspect,
L’ornement de la beauté est suspect,
A crow that flies in heaven’s sweetest air.
Comme un corbeau dans un ciel si pur.

*

So thou be good, slander doth but approve
Alors sois vertueux, la calomnie ne fait que confirmer
Thy worth the greater being woo’d of time;
Ton mérite que le temps bonifie ;
For canker vice the sweetest buds doth love,
Comme le chancre préfère le plus doux bourgeon,
And thou present’st a pure unstained prime.
Ton printemps se présente ainsi pur et sans tache.

*


*

Thou hast passed by the ambush of young days
Tu as passé les embuscades de la jeunesse
Either not assail’d, or victor being charg’d;
Sans être assailli, en restant victorieux ;
Yet this thy praise cannot be so thy praise,
Mais ta louange ne peut être totalement tienne,

*

To tie up envy, evermore enlarg’d,
Pour lier l’envie, qui toujours s’accroît,
If some suspect of ill mask’d not thy show,
Si un voile maléfique ne te recouvrait pas,
Then thou alone kingdoms of hearts shouldst owe.
Alors tu gouvernerais seul aux royaumes des cœurs.

*


 

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L’ENIGME DES SONNETS DE SHAKESPEARE

Les sonnets de Shakespeare sont encore aujourd’hui une énigme pour les historiens et pour les critiques. La dédicace mystérieuse qui les accompagnait dans la première édition, le désordre involontaire ou préconçu dans lequel ils parurent, l’obscurité de certains passages ont donné lieu à mille interprétations diverses. Les uns ont déclaré que ces sonnets étaient uniquement adressés à une femme ; les autres, qu’ils étaient adressés uniquement à un homme ; ceux-ci en ont attribué l’inspiration à un personnage bizarre qui n’aurait été ni homme, ni femme, ou plutôt qui aurait été l’un et l’autre ; ceux-là y ont vu autant de petits poëmes séparés, adressés à diverses personnes ; d’autres enfin, et ce sont les plus nombreux, ont soutenu qu’ils étaient dédiés à des créatures imaginaires, n’ayant jamais existé que dans le cerveau du poëte. Déroutée par tant de contradictions, la postérité, si curieuse pourtant de tout ce qui porte le nom de Shakespeare, a fini par perdre patience : ne pouvant résoudre l’énigme, elle a donné sa langue aux chiens et jeté par dépit ce livre impertinent qu’elle ne comprenait pas. C’est ainsi que les sonnets qui, au temps d’Élisabeth, étaient plus celèbres que les drames même de Shakespeare, sont aujourd’hui tombés dans un oubli complet. Un écrivain distingué de l’Angleterre nous disait dernièrement qu’il n’y avait peut-être pas cent de ses compatriotes qui les eussent lus en entier…

Nous l’avouons, en lisant ces admirables poésies où le plus grand poëte du moyen âge a, suivant l’expression de Wordsworth, donné la clef de son cœur, nous nous sommes indigné de cet oubli de la postérité, et nous aurions cru manquer à un devoir si nous n’avions pas au moins essayé de réparer ce qui nous semblait presque une ingratitude. D’ailleurs, nous nous sentions attiré vers cette œuvre étrange par le mystère même qui avait rebuté tant d’autres.

À force de relire ces poëmes, en apparence décousus, nous finîmes par y retrouver les traces de je ne sais quelle unité perdue. Il nous sembla que les sonnets avaient été jetés pêle-mêle dans l’édition de 1609, comme ces cartes des jeux de patience dont les enfants s’amusent à remettre en ordre les fragments. Nous fîmes comme les enfants : nous nous mîmes patiemment à rapprocher, dans ces poésies, les morceaux en apparence les plus éloignés, et nous réunîmes ensemble tous ceux que le sens adaptait les uns aux autres. Tel sonnet, par exemple, marqué le xxie dans l’édition de 1609 et dans toutes les éditions modernes, nous parut faire suite à un autre marqué le cxxxe ; tel autre qui, dans ces mêmes éditions, n’avait aucun sens après le xxxiie sonnet, devenait parfaitement intelligible après le cxlive. Nous n’avons pas hésité à faire presque partout ces transpositions nécessaires. Ainsi restitués à leur unité logique et rationnelle, les sonnets, tout en conservant chacun son charme lyrique intrinsèque, auront pour le lecteur un intérêt nouveau, l’intérêt dramatique.

Les sonnets de Shakespeare contiennent en effet tout un drame. Exposition, complications, péripéties, dénoûment, rien ne manque à ce drame intime où figurent trois personnages : le poëte, sa maîtresse et son ami. Là le poëte paraît, non sous le nom que le genre humain lui donne, mais sous celui qu’il recevait dans la vie privée : ce n’est plus William Shakespeare, c’est Will que nous voyons. Ce n`est plus ]’auteur dramatique qui parle, c’est l’ami, c’est l’amant. Ce n’est plus l’homme public, c’est l’homme. Quant aux deux autres personnages, ils restent anonymes. Comment s’appelle cette femme, cette brune aux yeux noirs que Shakespeare honore de son amour ? Comment s’appelle ce jeune homme qu’il glorifie de son amitié ? L’auteur n’a pas voulu dire leurs noms…

Introduction au William Shakespeare de François-Victor Hugo
William Shakespeare
Introduction
Traduction par François-Victor Hugo
Œuvres complètes de Shakespeare, Pagnerre, 1872, 15

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SHAKESPEARE SONNET
SONNET 70 ou SONNET 89 SONNET LXXXIX

LES SONNETS DE SHAKESPEARE THE SONNETS

sonnet shakespeare

LES VOIX DES ÂMES – SONNET SHAKESPEARE – SONNET 69 – ou SONNET 86 – SONNET LXXXVI – Those parts of thee that the world’s eye doth view

SONNET SHAKESPEARE
THE SONNETS
THE SONNETS – LES SONNETS

LES SONNETS SHAKESPEARE THE SONNETS – SOMMAIRE – INDICE

Sonnet shakespeare

Illustration du Phénix par Friedrich Justin Bertuch
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sonnet shakespeare


WILLIAM SHAKESPEARE
[1564 – 1616]

Traduction JACKY LAVAUZELLE


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SONNET 69 ou SONNET 86 SONNET LXXXVI 

The Sonnets SHAKESPEARE
Les Sonnets de SHAKESPEARE
Those parts of thee that the world’s eye doth view

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LES VOIX DES ÂMES


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1598 

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Those parts of thee that the world’s eye doth view
Des parties de toi que les yeux du monde voient
Want nothing that the thought of hearts can mend;
Je ne vois rien que la pensée des coeurs puisse réparer ;
All tongues— the voice of souls— give thee that due,
Toutes les langues – ces voix des âmes – font le même constat,
Uttering bare truth, even so as foes commend.
Annoncent cette vérité nue, même de la part de tes adversaires.

*

Thy outward thus with outward praise is crown’d;
Ton apparence est couronnée par tant de louanges ;
But those same tongues, that give thee so thine own,
Mais ces mêmes langues, qui te louent si bien,
In other accents do this praise confound
Dans d’autres accents font entendre ces éloges
By seeing farther than the eye hath shown.
En voyant plus loin que ce que l’œil ne voit.

*


*

They look into the beauty of thy mind,
Ils regardent la beauté de ton âme,
And that in guess they measure by thy deeds;
Par ce qu’ils peuvent juger de tes actes;
Then— churls— their thoughts, although their eyes were kind,
Puis, leurs pensées, malgré la bienveillance des regards,

*

To thy fair flower add the rank smell of weeds:
A ta belle fleur, mêlent des effluves de mauvaises herbes :
But why thy odour matcheth not thy show,
Ton odeur ne correspond pas à ton aspect,
The soil is this, that thou dost common grow.
Le sol qui l’a fait croître est si commun.

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L’ENIGME DES SONNETS DE SHAKESPEARE

Les sonnets de Shakespeare sont encore aujourd’hui une énigme pour les historiens et pour les critiques. La dédicace mystérieuse qui les accompagnait dans la première édition, le désordre involontaire ou préconçu dans lequel ils parurent, l’obscurité de certains passages ont donné lieu à mille interprétations diverses. Les uns ont déclaré que ces sonnets étaient uniquement adressés à une femme ; les autres, qu’ils étaient adressés uniquement à un homme ; ceux-ci en ont attribué l’inspiration à un personnage bizarre qui n’aurait été ni homme, ni femme, ou plutôt qui aurait été l’un et l’autre ; ceux-là y ont vu autant de petits poëmes séparés, adressés à diverses personnes ; d’autres enfin, et ce sont les plus nombreux, ont soutenu qu’ils étaient dédiés à des créatures imaginaires, n’ayant jamais existé que dans le cerveau du poëte. Déroutée par tant de contradictions, la postérité, si curieuse pourtant de tout ce qui porte le nom de Shakespeare, a fini par perdre patience : ne pouvant résoudre l’énigme, elle a donné sa langue aux chiens et jeté par dépit ce livre impertinent qu’elle ne comprenait pas. C’est ainsi que les sonnets qui, au temps d’Élisabeth, étaient plus celèbres que les drames même de Shakespeare, sont aujourd’hui tombés dans un oubli complet. Un écrivain distingué de l’Angleterre nous disait dernièrement qu’il n’y avait peut-être pas cent de ses compatriotes qui les eussent lus en entier…

Nous l’avouons, en lisant ces admirables poésies où le plus grand poëte du moyen âge a, suivant l’expression de Wordsworth, donné la clef de son cœur, nous nous sommes indigné de cet oubli de la postérité, et nous aurions cru manquer à un devoir si nous n’avions pas au moins essayé de réparer ce qui nous semblait presque une ingratitude. D’ailleurs, nous nous sentions attiré vers cette œuvre étrange par le mystère même qui avait rebuté tant d’autres.

À force de relire ces poëmes, en apparence décousus, nous finîmes par y retrouver les traces de je ne sais quelle unité perdue. Il nous sembla que les sonnets avaient été jetés pêle-mêle dans l’édition de 1609, comme ces cartes des jeux de patience dont les enfants s’amusent à remettre en ordre les fragments. Nous fîmes comme les enfants : nous nous mîmes patiemment à rapprocher, dans ces poésies, les morceaux en apparence les plus éloignés, et nous réunîmes ensemble tous ceux que le sens adaptait les uns aux autres. Tel sonnet, par exemple, marqué le xxie dans l’édition de 1609 et dans toutes les éditions modernes, nous parut faire suite à un autre marqué le cxxxe ; tel autre qui, dans ces mêmes éditions, n’avait aucun sens après le xxxiie sonnet, devenait parfaitement intelligible après le cxlive. Nous n’avons pas hésité à faire presque partout ces transpositions nécessaires. Ainsi restitués à leur unité logique et rationnelle, les sonnets, tout en conservant chacun son charme lyrique intrinsèque, auront pour le lecteur un intérêt nouveau, l’intérêt dramatique.

Les sonnets de Shakespeare contiennent en effet tout un drame. Exposition, complications, péripéties, dénoûment, rien ne manque à ce drame intime où figurent trois personnages : le poëte, sa maîtresse et son ami. Là le poëte paraît, non sous le nom que le genre humain lui donne, mais sous celui qu’il recevait dans la vie privée : ce n’est plus William Shakespeare, c’est Will que nous voyons. Ce n`est plus ]’auteur dramatique qui parle, c’est l’ami, c’est l’amant. Ce n’est plus l’homme public, c’est l’homme. Quant aux deux autres personnages, ils restent anonymes. Comment s’appelle cette femme, cette brune aux yeux noirs que Shakespeare honore de son amour ? Comment s’appelle ce jeune homme qu’il glorifie de son amitié ? L’auteur n’a pas voulu dire leurs noms…

Introduction au William Shakespeare de François-Victor Hugo
William Shakespeare
Introduction
Traduction par François-Victor Hugo
Œuvres complètes de Shakespeare, Pagnerre, 1872, 15

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SHAKESPEARE SONNET
SONNET 69 ou SONNET 86 SONNET LXXXVI

LES SONNETS DE SHAKESPEARE THE SONNETS

sonnet shakespeare

LA CARTE DES JOURS PASSES – SONNET SHAKESPEARE – SONNET 68 ou SONNET 88 LXXXVIII – Thus is his cheek the map of days outworn

SONNET SHAKESPEARE
THE SONNETS
THE SONNETS – LES SONNETS

LES SONNETS SHAKESPEARE THE SONNETS – SOMMAIRE – INDICE

Sonnet shakespeare

Illustration du Phénix par Friedrich Justin Bertuch
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sonnet shakespeare


WILLIAM SHAKESPEARE
[1564 – 1616]

Traduction JACKY LAVAUZELLE


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SONNET 68 ou SONNET 88 SONNET LXXXVIII  

The Sonnets SHAKESPEARE
Les Sonnets de SHAKESPEARE
Thus is his cheek the map of days outworn

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LA CARTE DES JOURS PASSES
*****

1598 

**

*

Thus is his cheek the map of days outworn,
Ainsi sa joue est devenue la carte des jours passés,
When beauty lived and died as flowers do now,
Quand la beauté vivait, mourait, telle une fleur,
Before these bastard signs of fair were born,
Avant que l’on ne porte ces bâtards insignes,
Or durst inhabit on a living brow;
Qui s’affichaient sur le front des vivants ;

*

Before the golden tresses of the dead,
Avant les cheveux d’or des morts, en effet,
The right of sepulchres, were shorn away,
Dans la règle des sépulcres, étaient coupés,
To live a second life on second head;
Pour qu’ils vivent une seconde vie sur une seconde tête ;
Ere beauty’s dead fleece made another gay: 
La toison d’une beauté morte pour une autre beauté :

*



*

In him those holy antique hours are seen,
On voit en lui les heures antiques et sacrées,
Without all ornament, itself and true,
Sans nul ornement, que d’être soi-même et vrai,
Making no summer of another’s green,
Ne cherchant pas l’été d’un verdoyant ailleurs.

*

Robbing no old to dress his beauty new;
Ne dérobant pas le passé pour habiller sa beauté nouvelle ;
And him as for a map doth Nature store,
Et lui, comme une toile, la Nature le garde,
To show false Art what beauty was of yore.
Montrant au faux Art ce qu’était la beauté d’antan.

*


 

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L’ENIGME DES SONNETS DE SHAKESPEARE

Les sonnets de Shakespeare sont encore aujourd’hui une énigme pour les historiens et pour les critiques. La dédicace mystérieuse qui les accompagnait dans la première édition, le désordre involontaire ou préconçu dans lequel ils parurent, l’obscurité de certains passages ont donné lieu à mille interprétations diverses. Les uns ont déclaré que ces sonnets étaient uniquement adressés à une femme ; les autres, qu’ils étaient adressés uniquement à un homme ; ceux-ci en ont attribué l’inspiration à un personnage bizarre qui n’aurait été ni homme, ni femme, ou plutôt qui aurait été l’un et l’autre ; ceux-là y ont vu autant de petits poëmes séparés, adressés à diverses personnes ; d’autres enfin, et ce sont les plus nombreux, ont soutenu qu’ils étaient dédiés à des créatures imaginaires, n’ayant jamais existé que dans le cerveau du poëte. Déroutée par tant de contradictions, la postérité, si curieuse pourtant de tout ce qui porte le nom de Shakespeare, a fini par perdre patience : ne pouvant résoudre l’énigme, elle a donné sa langue aux chiens et jeté par dépit ce livre impertinent qu’elle ne comprenait pas. C’est ainsi que les sonnets qui, au temps d’Élisabeth, étaient plus celèbres que les drames même de Shakespeare, sont aujourd’hui tombés dans un oubli complet. Un écrivain distingué de l’Angleterre nous disait dernièrement qu’il n’y avait peut-être pas cent de ses compatriotes qui les eussent lus en entier…

Nous l’avouons, en lisant ces admirables poésies où le plus grand poëte du moyen âge a, suivant l’expression de Wordsworth, donné la clef de son cœur, nous nous sommes indigné de cet oubli de la postérité, et nous aurions cru manquer à un devoir si nous n’avions pas au moins essayé de réparer ce qui nous semblait presque une ingratitude. D’ailleurs, nous nous sentions attiré vers cette œuvre étrange par le mystère même qui avait rebuté tant d’autres.

À force de relire ces poëmes, en apparence décousus, nous finîmes par y retrouver les traces de je ne sais quelle unité perdue. Il nous sembla que les sonnets avaient été jetés pêle-mêle dans l’édition de 1609, comme ces cartes des jeux de patience dont les enfants s’amusent à remettre en ordre les fragments. Nous fîmes comme les enfants : nous nous mîmes patiemment à rapprocher, dans ces poésies, les morceaux en apparence les plus éloignés, et nous réunîmes ensemble tous ceux que le sens adaptait les uns aux autres. Tel sonnet, par exemple, marqué le xxie dans l’édition de 1609 et dans toutes les éditions modernes, nous parut faire suite à un autre marqué le cxxxe ; tel autre qui, dans ces mêmes éditions, n’avait aucun sens après le xxxiie sonnet, devenait parfaitement intelligible après le cxlive. Nous n’avons pas hésité à faire presque partout ces transpositions nécessaires. Ainsi restitués à leur unité logique et rationnelle, les sonnets, tout en conservant chacun son charme lyrique intrinsèque, auront pour le lecteur un intérêt nouveau, l’intérêt dramatique.

Les sonnets de Shakespeare contiennent en effet tout un drame. Exposition, complications, péripéties, dénoûment, rien ne manque à ce drame intime où figurent trois personnages : le poëte, sa maîtresse et son ami. Là le poëte paraît, non sous le nom que le genre humain lui donne, mais sous celui qu’il recevait dans la vie privée : ce n’est plus William Shakespeare, c’est Will que nous voyons. Ce n`est plus ]’auteur dramatique qui parle, c’est l’ami, c’est l’amant. Ce n’est plus l’homme public, c’est l’homme. Quant aux deux autres personnages, ils restent anonymes. Comment s’appelle cette femme, cette brune aux yeux noirs que Shakespeare honore de son amour ? Comment s’appelle ce jeune homme qu’il glorifie de son amitié ? L’auteur n’a pas voulu dire leurs noms…

Introduction au William Shakespeare de François-Victor Hugo
William Shakespeare
Introduction
Traduction par François-Victor Hugo
Œuvres complètes de Shakespeare, Pagnerre, 1872, 15

*****************

SHAKESPEARE SONNET
SONNET 68 ou SONNET 88 SONNET LXXXVIII

LES SONNETS DE SHAKESPEARE THE SONNETS

sonnet shakespeare

LA MAIN DESTRUCTRICE DU TEMPS – SHAKESPEARE SONNET 64 ou SONNET 149 SONNET CXLIX – When I have seen by Time’s fell hand defac’d

 SHAKESPEARE SONNET
THE SONNETS
THE SONNETS – LES SONNETS

LES SONNETS SHAKESPEARE THE SONNETS

Sonnet shakespeare Sonnet

Illustration du Phénix par Friedrich Justin Bertuch
*

sonnet shakespeare sonnet


WILLIAM SHAKESPEARE
[1564 – 1616]

Traduction JACKY LAVAUZELLE


**

SONNET 64 ou SONNET 149 SONNET CXLIX

The Sonnets SHAKESPEARE
Les Sonnets de SHAKESPEARE
When I have seen by Time’s fell hand defac’d

****

LA MAIN DESTRUCTRICE DU TEMPS
*****

1598 

**

*

When I have seen by Time’s fell hand defac’d
Quand je vois la main destructive du Temps
The rich-proud cost of outworn buried age;
Avilir ce que la richesse et la fierté des hommes ont construit ;
When sometime lofty towers I see down-raz’d,
Quand j’observe les somptueuses tours élevées,
And brass eternal slave to mortal rage;
Et l’airain éternel frappés par cette rage mortelle ;

*

 

When I have seen the hungry ocean gain
Quand je vois l’océan affamé
Advantage on the kingdom of the shore,
Prendre l’avantage sur le royaume du rivage,
And the firm soil win of the watery main,
Et le sol ferme gagner sur les étendues marines,
Increasing store with loss, and loss with store;
Les gains et les pertes se compensent mutuellement ;

 

*


*

When I have seen such interchange of state,
Quand je vois de tels bouleversements,
Or state itself confounded, to decay;
Ou l’état lui-même s’effondre pour se décomposer ;
Ruin hath taught me thus to ruminate—
Les ruines m’apprennent finalement

*

That Time will come and take my love away.
Que le temps viendra et enlèvera mon amour.
This thought is as a death which cannot choose
Cette pensée est comme une mort qui ne peut rien entreprendre
But weep to have, that which it fears to lose.
Mais ne peut que pleurer d’avoir ce qu’elle craint de perdre.

 

*


 

*****

L’ENIGME DES SONNETS DE SHAKESPEARE

Les sonnets de Shakespeare sont encore aujourd’hui une énigme pour les historiens et pour les critiques. La dédicace mystérieuse qui les accompagnait dans la première édition, le désordre involontaire ou préconçu dans lequel ils parurent, l’obscurité de certains passages ont donné lieu à mille interprétations diverses. Les uns ont déclaré que ces sonnets étaient uniquement adressés à une femme ; les autres, qu’ils étaient adressés uniquement à un homme ; ceux-ci en ont attribué l’inspiration à un personnage bizarre qui n’aurait été ni homme, ni femme, ou plutôt qui aurait été l’un et l’autre ; ceux-là y ont vu autant de petits poëmes séparés, adressés à diverses personnes ; d’autres enfin, et ce sont les plus nombreux, ont soutenu qu’ils étaient dédiés à des créatures imaginaires, n’ayant jamais existé que dans le cerveau du poëte. Déroutée par tant de contradictions, la postérité, si curieuse pourtant de tout ce qui porte le nom de Shakespeare, a fini par perdre patience : ne pouvant résoudre l’énigme, elle a donné sa langue aux chiens et jeté par dépit ce livre impertinent qu’elle ne comprenait pas. C’est ainsi que les sonnets qui, au temps d’Élisabeth, étaient plus celèbres que les drames même de Shakespeare, sont aujourd’hui tombés dans un oubli complet. Un écrivain distingué de l’Angleterre nous disait dernièrement qu’il n’y avait peut-être pas cent de ses compatriotes qui les eussent lus en entier…

Nous l’avouons, en lisant ces admirables poésies où le plus grand poëte du moyen âge a, suivant l’expression de Wordsworth, donné la clef de son cœur, nous nous sommes indigné de cet oubli de la postérité, et nous aurions cru manquer à un devoir si nous n’avions pas au moins essayé de réparer ce qui nous semblait presque une ingratitude. D’ailleurs, nous nous sentions attiré vers cette œuvre étrange par le mystère même qui avait rebuté tant d’autres.

À force de relire ces poëmes, en apparence décousus, nous finîmes par y retrouver les traces de je ne sais quelle unité perdue. Il nous sembla que les sonnets avaient été jetés pêle-mêle dans l’édition de 1609, comme ces cartes des jeux de patience dont les enfants s’amusent à remettre en ordre les fragments. Nous fîmes comme les enfants : nous nous mîmes patiemment à rapprocher, dans ces poésies, les morceaux en apparence les plus éloignés, et nous réunîmes ensemble tous ceux que le sens adaptait les uns aux autres. Tel sonnet, par exemple, marqué le xxie dans l’édition de 1609 et dans toutes les éditions modernes, nous parut faire suite à un autre marqué le cxxxe ; tel autre qui, dans ces mêmes éditions, n’avait aucun sens après le xxxiie sonnet, devenait parfaitement intelligible après le cxlive. Nous n’avons pas hésité à faire presque partout ces transpositions nécessaires. Ainsi restitués à leur unité logique et rationnelle, les sonnets, tout en conservant chacun son charme lyrique intrinsèque, auront pour le lecteur un intérêt nouveau, l’intérêt dramatique.

Les sonnets de Shakespeare contiennent en effet tout un drame. Exposition, complications, péripéties, dénoûment, rien ne manque à ce drame intime où figurent trois personnages : le poëte, sa maîtresse et son ami. Là le poëte paraît, non sous le nom que le genre humain lui donne, mais sous celui qu’il recevait dans la vie privée : ce n’est plus William Shakespeare, c’est Will que nous voyons. Ce n`est plus ]’auteur dramatique qui parle, c’est l’ami, c’est l’amant. Ce n’est plus l’homme public, c’est l’homme. Quant aux deux autres personnages, ils restent anonymes. Comment s’appelle cette femme, cette brune aux yeux noirs que Shakespeare honore de son amour ? Comment s’appelle ce jeune homme qu’il glorifie de son amitié ? L’auteur n’a pas voulu dire leurs noms…

Introduction au William Shakespeare de François-Victor Hugo
William Shakespeare
Introduction
Traduction par François-Victor Hugo
Œuvres complètes de Shakespeare, Pagnerre, 1872, 15

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SHAKESPEARE SONNET
SONNET 64 ou SONNET 149 CXLIX

LES SONNETS DE SHAKESPEARE THE SONNETS

sonnet shakespeare

SONNET SHAKESPEARE – SONNET 63 ou SONNET CL 150- LA NUIT DE L’ÂGE – Against my love shall be as I am now

SONNET SHAKESPEARE
THE SONNETS
THE SONNETS – LES SONNETS

LES SONNETS SHAKESPEARE THE SONNETS

Sonnet shakespeare

Illustration du Phénix par Friedrich Justin Bertuch
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sonnet shakespeare


WILLIAM SHAKESPEARE
[1564 – 1616]

Traduction JACKY LAVAUZELLE




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SONNET 63 ou SONNET 150 SONNET CL

The Sonnets SHAKESPEARE
Les Sonnets de SHAKESPEARE
Against my love shall be as I am now

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LA NUIT DE L’ÂGE
*****

1598 

**

*

 

Against my love shall be as I am now,
Mon amour sera comme je suis maintenant :
With Time’s injurious hand crush’d and o’erworn;
Ecrasé et brisé par la main injurieuse du Temps ;
When hours have drain’d his blood and fill’d his brow
Quand des heures auront épuisé son sang et recouvert son front
With lines and wrinkles; when his youthful morn
De lignes et de rides ; quand au matin de sa jeunesse

*

Hath travell’d on to age’s steepy night;
Il aura traversé la nuit raide de l’âge ;
And all those beauties whereof now he’s king
Et toutes ces beautés, dont il est maintenant roi,
Are vanishing, or vanished out of sight,
S’évanouiront peu à peu pour totalement disparaître de sa vue,
Stealing away the treasure of his spring; 
Dérobant à jamais le trésor de son printemps ;

*




*

For such a time do I now fortify
Pour un tel instant, je me fortifie maintenant
Against confounding age’s cruel knife,
Contre ce couteau cruel de l’âge ravageur,
That he shall never cut from memory
Afin qu’il n’ôte jamais de la mémoire

*

My sweet love’s beauty, though my lover’s life:
La beauté de mon amour, même si je perds la vie de mon aimée :
His beauty shall in these black lines be seen,
Sa beauté sera vue dans ces lignes noires,
And they shall live, and he in them still green.
Et elles vivront, et en elles une éternelle fraîcheur.

*




 

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L’ENIGME DES SONNETS DE SHAKESPEARE

Les sonnets de Shakespeare sont encore aujourd’hui une énigme pour les historiens et pour les critiques. La dédicace mystérieuse qui les accompagnait dans la première édition, le désordre involontaire ou préconçu dans lequel ils parurent, l’obscurité de certains passages ont donné lieu à mille interprétations diverses. Les uns ont déclaré que ces sonnets étaient uniquement adressés à une femme ; les autres, qu’ils étaient adressés uniquement à un homme ; ceux-ci en ont attribué l’inspiration à un personnage bizarre qui n’aurait été ni homme, ni femme, ou plutôt qui aurait été l’un et l’autre ; ceux-là y ont vu autant de petits poëmes séparés, adressés à diverses personnes ; d’autres enfin, et ce sont les plus nombreux, ont soutenu qu’ils étaient dédiés à des créatures imaginaires, n’ayant jamais existé que dans le cerveau du poëte. Déroutée par tant de contradictions, la postérité, si curieuse pourtant de tout ce qui porte le nom de Shakespeare, a fini par perdre patience : ne pouvant résoudre l’énigme, elle a donné sa langue aux chiens et jeté par dépit ce livre impertinent qu’elle ne comprenait pas. C’est ainsi que les sonnets qui, au temps d’Élisabeth, étaient plus celèbres que les drames même de Shakespeare, sont aujourd’hui tombés dans un oubli complet. Un écrivain distingué de l’Angleterre nous disait dernièrement qu’il n’y avait peut-être pas cent de ses compatriotes qui les eussent lus en entier…

Nous l’avouons, en lisant ces admirables poésies où le plus grand poëte du moyen âge a, suivant l’expression de Wordsworth, donné la clef de son cœur, nous nous sommes indigné de cet oubli de la postérité, et nous aurions cru manquer à un devoir si nous n’avions pas au moins essayé de réparer ce qui nous semblait presque une ingratitude. D’ailleurs, nous nous sentions attiré vers cette œuvre étrange par le mystère même qui avait rebuté tant d’autres.

À force de relire ces poëmes, en apparence décousus, nous finîmes par y retrouver les traces de je ne sais quelle unité perdue. Il nous sembla que les sonnets avaient été jetés pêle-mêle dans l’édition de 1609, comme ces cartes des jeux de patience dont les enfants s’amusent à remettre en ordre les fragments. Nous fîmes comme les enfants : nous nous mîmes patiemment à rapprocher, dans ces poésies, les morceaux en apparence les plus éloignés, et nous réunîmes ensemble tous ceux que le sens adaptait les uns aux autres. Tel sonnet, par exemple, marqué le xxie dans l’édition de 1609 et dans toutes les éditions modernes, nous parut faire suite à un autre marqué le cxxxe ; tel autre qui, dans ces mêmes éditions, n’avait aucun sens après le xxxiie sonnet, devenait parfaitement intelligible après le cxlive. Nous n’avons pas hésité à faire presque partout ces transpositions nécessaires. Ainsi restitués à leur unité logique et rationnelle, les sonnets, tout en conservant chacun son charme lyrique intrinsèque, auront pour le lecteur un intérêt nouveau, l’intérêt dramatique.

Les sonnets de Shakespeare contiennent en effet tout un drame. Exposition, complications, péripéties, dénoûment, rien ne manque à ce drame intime où figurent trois personnages : le poëte, sa maîtresse et son ami. Là le poëte paraît, non sous le nom que le genre humain lui donne, mais sous celui qu’il recevait dans la vie privée : ce n’est plus William Shakespeare, c’est Will que nous voyons. Ce n`est plus ]’auteur dramatique qui parle, c’est l’ami, c’est l’amant. Ce n’est plus l’homme public, c’est l’homme. Quant aux deux autres personnages, ils restent anonymes. Comment s’appelle cette femme, cette brune aux yeux noirs que Shakespeare honore de son amour ? Comment s’appelle ce jeune homme qu’il glorifie de son amitié ? L’auteur n’a pas voulu dire leurs noms…

Introduction au William Shakespeare de François-Victor Hugo
William Shakespeare
Introduction
Traduction par François-Victor Hugo
Œuvres complètes de Shakespeare, Pagnerre, 1872, 15

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SHAKESPEARE SONNET
SONNET 63 ou SONNET CL 150

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