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LE DESASTRE Poème de Taras Chevtchenko – O Desastre poema Taras Shevchenko -Мій Боже милий, знову лихо!..

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Taras Chevtchenko
Taras Shevchenko
Тарас Григорович Шевченко
Вірші Тараса Шевченка

Taras Shevchenko Taras Chevtchenko - Trad Jacky Lavauzelle - Вірші Тараса Шевченка

 


 TRADUCTION FRANCAISE & PORTUGAISE
Tradução Francês e Português
JACKY LAVAUZELLE

 
 Тарас Григорович Шевченко
TARAS CHEVTCHENKO
Taras Shevchenko
25 février 1814 Moryntsi (près de Tcherkassy) – 26 février 1861 Saint-Pétersbourg

Тарас Григорович Шевченко Taras Chevtchenko Тарас Григорович Шевченко Taras Chevtchenko


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Poème – Poema – вірш 
Вірші Тараса Шевченка
Os poemas de Taras Shevchenko
Les Poèmes de Taras Chevtchenko
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Мій Боже милий, знову лихо!..
LE DESASTRE
O DESASTRE
1859 ?
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Селянська родина Famille Paysanne Taras Shevchenko полотно олія Huile sur toile 1843

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Мій Боже милий, знову лихо!..
Mon cher dieu, le désastre est de retour !
Meu querido deus, o desastre está de volta!
Було так любо, було тихо;
Tout était serein, tout était si calme ;
Tudo era sereno, tudo estava tão calmo;
Ми заходились розкувать
Nous avions commencé à briser
Nós tínhamos começado a quebrar
Своїм невольникам кайдани.
Nos chaînes d’esclaves.
Nossas correntes de escravos.
Аж гульк !.. Ізнову потекла
Tout s’est arrêté ! .. Il a coulé
Tudo parou! .. Ele afundou
 Мужицька кров! Кати вінчані,
Le sang du peuple ! Les bandits couronnés
O sangue do povo! Os bandidos coroados
Мов пси голодні за маслак,
Comme des chiens se battant pour un os,
Como cães lutando por um osso,
  Гризуться знову.
S’étripent à nouveau.
Eles estão lutando novamente.

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Taras Shevchenko

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Par Émile Durand
Le Poète national de la Petite-Russie
Tarass-Grigoriévitch Chevtchenko
LA REVUE DES DEUX MONDES
1876

…Par ordre de l’empereur Nicolas, le poète fut envoyé comme simple soldat dans la garnison d’une petite forteresse située au bord du lac d’Aral, et qui plus est, pendant que la garnison se renouvelait tous les ans, Chevtchenko devait rester toute sa vie dans cet endroit perdu ; enfin il lui était absolument interdit de dessiner ou d’écrire.

La consigne fut sévèrement observée pendant les premiers temps. Le poète, pour écrire ses vers, n’avait qu’un bout de crayon et un petit livret grossièrement broché, qu’il avait dérobé aux yeux de ses argus en le cachant dans la tige de sa botte. De 1848 à 1850, il écrivit encore une centaine de poésies, pour la plupart assez courtes. Puis la consigne se relâcha, il put avoir du papier ; mais l’inspiration ne venait plus, et il cessa d’écrire. Le dessin fut désormais sa seule distraction, tolérée, non permise. M. Ivan Tourguénef raconte à ce sujet une anecdote qui fait honneur à V. Pérovsky, alors gouverneur du cercle d’Orenbourg. Un certain général « à cheval sur la consigne », comme les aimait l’empereur Nicolas, ayant appris que Chevtchenko, malgré la défense, avait dessiné quelques esquisses, considéra comme un devoir d’avertir le gouverneur. Celui-ci, regardant d’un air sévère le zélé personnage, lui dit froidement : — Général, je n’entends pas de cette oreille-là. Veuillez passer de l’autre côté et me répéter ce que vous venez de me dire. — Le général comprit, et répéta… autre chose.

Après la mort de l’empereur Nicolas, les amis que Chevtchenko avait laissés à Pétersbourg firent des démarches en sa faveur et furent assez heureux pour obtenir sa grâce. Le poète avait subi dix années d’un cruel exil ; encore les formalités retardèrent-elles son retour pendant près d’une année. C’est ainsi, par exemple, qu’il fut retenu plusieurs mois à Nijni-Novgorod, où il vendit quelques dessins pour subvenir à son existence….

 

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Taras Chevtchenko
Taras Shevchenko
Тарас Григорович Шевченко
Вірші Тараса Шевченка
JAN HUS L'HERETIQUE de Taras Chevtchenko - Trad Jacky Lavauzelle

 


 TRADUCTION FRANCAISE & PORTUGAISE
Tradução Francês e Português
JACKY LAVAUZELLE

MES PENSEES de Taras CHEVTCHENKO – MEUS PENSAMENTOS de Taras SHEVCHENKO – Кобзар – Kobzar

 

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Taras Chevtchenko
Taras Shevchenko
Тарас Григорович Шевченко
Вірші Тараса Шевченка
Кобзар – Kobzar
JAN HUS L'HERETIQUE de Taras Chevtchenko - Trad Jacky Lavauzelle - Вірші Тараса Шевченка

 


 TRADUCTION FRANCAISE & PORTUGAISE
Tradução Francês e Português
JACKY LAVAUZELLE

 
 Тарас Григорович Шевченко
TARAS CHEVTCHENKO
Taras Shevchenko
25 février 1814 Moryntsi (près de Tcherkassy) – 26 février 1861 Saint-Pétersbourg

Тарас Григорович Шевченко Taras Chevtchenko Тарас Григорович Шевченко Taras Chevtchenko


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Poème – Poema – вірш
Вірші Тараса Шевченка
Os poemas de Taras Shevchenko
Les Poèmes de Taras Chevtchenko
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Кобзар – Kobzar

Думи мої, думи мої
MES PENSEES
MEUS PENSAMENTOS
1839
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Autoportrait en soldat en exil

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Думи мої, думи мої,
Mes pensées, mes pensées
Meus pensamentos, meus pensamentos
Лихо мені з вами!
Combien vous me torturez !
Quanto você me tortura!
Нащо стали на папері
Pourquoi vous alignez-vous sur ma page
Por que você se alinha na minha página
Сумними рядами?..
En lignes si tristes ? …
Em linhas tão tristes? …
Чом вас вітер не розвіяв
Pourquoi le vent ne vous a-t-il pas éparpillées
Por que o vento não te dispersou
В степу, як пилину?
Dans la steppe, comme de la vulgaire poussière ?
Na estepe como poeira comum?
Чом вас лихо не приспало,
Pourquoi ne vous êtes vous pas assoupies
Por que você não adormeceu
Як свою дитину?..
Comme l’enfant dans son berceau ? …
Como a criança em seu berço? …

*

Бо вас лихо на світ на сміх породило,
Le malheur, moqueur, les a fait naître,
A desgraça, rindo, deu à luz a eles,
Поливали сльози… чом не затопили,
En les arrosant de larmes… Pourquoi ne vous ont-elles pas inondées,
Tomando-as de lágrimas … Por que elas não te inundaram,
Не винесли в море, не розмили в полі?…
Emportées vers la mer, enfouies dans la steppe ?
Por que eles não te levaram para o mar ou foram enterrados nas estepes?
Не питали б люде, що в мене болить,
Personne ne me demanderait ce qui me blesse
Ninguém me perguntaria o que me machuca
Не питали б, за що проклинаю долю,
Ni pourquoi je maudis mon sort,
Nem por que eu amaldiçoo meu destino
Чого нуджу світом? «Нічого робить»,—
Ni pourquoi j’erre dans le monde ? « Je m’en moque »,
Nem por que estou vagando no mundo? « Eu não me importo »,
Не сказали б на сміх…
Ils n’en parleraient plus ainsi en se moquant …
Eles não falavam dessa maneira tirando sarro …

*

Квіти мої, діти!
Mes fleurs, mes enfants !
Minhas flores, meus filhos!
Нащо ж вас кохав я, нащо доглядав?
Pourquoi vous avoir aimées, pourquoi vous avoir élevées ?
Por que você ama, por que você se levantou?
Чи заплаче серце одно на всім світі,
Y a-t-il un cœur dans le monde entier
Existe um coração no mundo inteiro?
Як я з вами плакав?.. Може, і вгадав…
Pour vous pleurer ainsi ? .. Peut-être ai-je deviné …
Chorar tanto assim? .. Talvez eu tenha adivinhado …
Може, найдеться дівоче
Peut-être y a-t-il une fille,
Talvez haja uma garota
  Серце, карі очі,
Cœur tendre, yeux bruns,
Coração mole, olhos castanhos,
Що заплачуть на сі думи,—
Qui pleure sur ces pensées,
Quem chora sobre esses pensamentos?
Я більше не хочу.
Moi, je ne veux plus !
Eu não quero mais!
Одну сльозу з очей карих —
Une larme des yeux noirs de cette demoiselle,
Uma lágrima dos olhos negros desta jovem
І пан над панами!
Et le seigneur des seigneurs, je deviendrais !
E o senhor dos senhores eu me tornaria!
Думи мої, думи мої,
Mes pensées, mes pensées
Meus pensamentos, meus pensamentos
Лихо мені з вами!
Combien vous me torturez !
Quanto você me tortura!

*

За карії оченята,
Pour les beaux yeux malicieux
За чорнії брови
Sous de noirs sourcils
Серце рвалося, сміялось,
Mon cœur s’est emporté, léger,
Виливало мову,
Il a chanté la langue,
Виливало, як уміло,
Il a chanté, habilement,
За темнії ночі,
L’obscurité de la nuit,
За вишневий сад зелений,
Les verts cerisiers sombres du verger,
За ласки дівочі…
Les douces caresses de la jeune fille…
За степи та за могили,
Les steppes et les monticules funéraires,
Що на Україні,
Par l’Ukraine,
Серце мліло, не хотіло
Mon cœur ne voulait plus
Співать на чужині…
Chanter dans un autre pays…

(…)

 

*

Думи мої, думи мої,
Mes pensées, mes pensées
Meus pensamentos, meus pensamentos
 Квіти мої, діти!
Mes fleurs, mes enfants!
Minhas flores, meus filhos!
 Виростав вас, доглядав вас,—
Je vous ai éduquées en prenant soin de vous,
Educando-se e cuidando de si mesmo,
Де ж мені вас діти?
Et maintenant ?
E agora?
  В Україну ідіть, діти!
Partez en Ukraine, mes enfants !
Vá para a Ucrânia, meus filhos!
 В нашу Україну,
Dans notre Ukraine,
Na nossa Ucrânia,
Попідтинню, сиротами,
Comme des orphelins, à travers les chemins de traverse,
Como órfãos,
А я — тут загину.
Et moi, moi je vais mourir ici.
E eu vou morrer aqui.
Там найдете щире серце
Vous trouverez là-bas un cœur sincère
Você vai encontrar lá um coração sincero
І слово ласкаве,
Et de tendres mots
E palavras carinhosas
Там найдете щиру правду,
Là, vous trouverez la pure vérité,
Lá você encontrará a pura verdade,
А ще, може, й славу…
Et aussi, peut-être, la gloire …
E também, talvez, glória …

*

Привітай же, моя ненько,
Accepte, ma tendre
Aceite ,meu doce
Моя Україно,
Ma chère Ukraine,
Minha querida Ucrânia,
Моїх діток нерозумних,
Mes innocents enfants
Minhas crianças inocentes
Як свою дитину.
Comme si c’était les tiens.
Como se fosse seu.

1839, С.-Петербург
1839 – Saint-Pétersbourg
1839 – São Petersburgo

 

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Taras Chevtchenko
Taras Shevchenko
Тарас Григорович Шевченко
Вірші Тараса Шевченка
JAN HUS L'HERETIQUE de Taras Chevtchenko - Trad Jacky Lavauzelle

 


 TRADUCTION FRANCAISE & PORTUGAISE
Tradução Francês e Português
JACKY LAVAUZELLE

POEMES DE Taras Chevtchenko – POEMAS de Taras Shevchenko – Вірші Тараса Шевченка

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Taras Chevtchenko
Taras Shevchenko
Тарас Григорович Шевченко
Вірші Тараса Шевченка
JAN HUS L'HERETIQUE de Taras Chevtchenko - Trad Jacky Lavauzelle - Вірші Тараса Шевченка

 


 TRADUCTION FRANCAISE & PORTUGAISE
Tradução Francês e Português
JACKY LAVAUZELLE

 
 Тарас Григорович Шевченко
TARAS CHEVTCHENKO
25 février 1814 Moryntsi (près de Tcherkassy) – 26 février 1861 Saint-Pétersbourg

Тарас Григорович Шевченко Taras Chevtchenko Тарас Григорович Шевченко Taras Chevtchenko


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Poèmes – Poemas – віршi

 

Вірші Тараса Шевченка
LES POEMES DE Taras Chevtchenko
OS POEMAS DE Taras Shevchenko

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Реве́ та сто́гне Дніпр широ́кий
Le large Dniepr rugit
O largo Dnieper rugiu
1837

Реве та стогне Дніпр широкий,
Le large Dniepr rugit,
O largo Dnieper rugiu,
Сердитий вітер завива,
Sous des hurlements du vent infinis,
Sob o vento infinito uiva,

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ВЕЧІР
LE SOIR
NOITE

Садок вишневий коло хати,
La cerisaie qui entoure la chaumière
O pomar de cerejas que rodeia a casa
Хрущі над вишнями гудуть,
Est livrée au tumulte de bourdonnements sauvages,
É entregue ao tumulto dos rugidos selvagens,

Taras Chevtchenko

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В казематі III
Peu m’importe !
Eu não me importo!
1847

Мені однаково, чи буду
Peu m’importe
Eu não me importo
 Я жить в Україні, чи ні.
De vivre ou non en Ukraine.
Para viver ou não na Ucrânia.

Poeme traduction Jacky Lavauzelle

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Заповіт
Le Testament
A Vontade
1847

Як умру, то поховайте
A ma mort, enterrez-moi
Na minha morte, me enterre
Мене на могилі
Dans une tombe
Em um túmulo

traduction Jacky Lavauzelle

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HERETIQUE
Єретик
Herege
1845

Запалили у сусіда
Elle illuminait les alentours
Ela Iluminou os arredores
Нову добру хату
Cette jolie maison neuve, incendiée
Esta linda casa nova, queimada

Traduction Jacky Lavauzelle

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MES PENSEES
MEUS PENSAMENTOS
Кобзар – Kobzar

Думи мої, думи мої,
Mes pensées, mes pensées
Meus pensamentos, meus pensamentos
Лихо мені з вами!
Combien vous me torturez !
Quanto você me tortura!

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LE DESASTRE 
O Desastre
Мій Боже милий, знову лихо!..

Мій Боже милий, знову лихо!..
Mon cher dieu, le désastre est de retour !
Meu querido deus, o desastre está de volta!
Було так любо, було тихо;
Tout était serein, tout était si calme ;
Tudo era sereno, tudo estava tão calmo;

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 ДОЛЯ
LE DESTIN
DESTINO
1858

Ти не лукавила зо мною,
Tu ne m’as jamais déçu,
Você nunca me decepcionou,
Ти другом, братом і сестрою
Tu as toujours été un ami, un frère et une sœur
Você sempre foi um amigo, um irmão e uma irmã

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Муза
La Muse
Musa
1858

А ти, пречистая, святая,
Ô toi, pure et sainte,
Você, puro e santo,
Ти, сестро Феба молодая!
Toi, sœur de Phébus bien-aimée !
Você, amada irmã de Phoebus!

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Par Émile Durand
Le Poète national de la Petite-Russie
Tarass-Grigoriévitch Chevtchenko
LA REVUE DES DEUX MONDES
1876


Le Kobzar, poésies complètes
de Tarass Grigoriévitch Chevtchenko, 2 vol. in-8°, Prague 1876.

Dans la moitié inférieure de son cours, le Dnieper traverse un vaste et fertile territoire, jadis indépendant, qui n’eut jamais de limites bien précises, ni même une dénomination propre, car le nom de Petite-Russie, accepté par ses habitais, et celui de Russie méridionale, préféré par certains historiens russes, rappellent uniquement sa situation présente à l’égard du grand empire qui se l’est assimilé politiquement depuis environ deux siècles. Le lien qui rattache entre eux les Petits-Russiens est une langue commune, un dialecte slave parfaitement caractérisé, quoique proche parent du russe. Parlé aujourd’hui par 14 millions d’individus qui ne connaissent pas d’autre langue, ce dialecte est pourtant tombé au rang de patois. On ne l’enseigne plus dans les écoles ; il est remplacé depuis longtemps par la langue russe, dans la classe élevée comme dans l’administration ; enfin, — ce qui en dit plus long que tout le reste, — le prosateur dont les ouvrages font le plus d’honneur à la langue et à la littérature russes est précisément un Petit-Russien, l’auteur des Âmes mortes, Nicolas Gogol.

De ces données sommaires on pourrait conclure que la Petite-Russie, au point de vue littéraire, doit être, par rapport à la Grande-Russie, ce que la Provence est par rapport à notre pays. Il serait naturel de supposer qu’un poète populaire chez elle doit jouer le même rôle que, chez nous, un Mistral ou un Roumanille ; mais nos poètes de la moderne langue d’oc sont des gens instruits et lettrés, qui n’ont pas complètement échappé à l’influence de la littérature contemporaine. Leurs œuvres, bon gré mal gré, s’adressent à des Français qui connaissent le provençal plutôt qu’à des paysans qui ignorent le français. Il n’en est pas de même pour Chevtchenko. Le poète, mort depuis quinze ans, que nous voudrions faire connaître, est populaire dans le sens le plus large du mot. Tous les paysans petits-russiens savent par cœur un bon nombre de ses poésies, et les chantent pêle-mêle avec celles que leurs pères leur ont transmises, ou qu’eux-mêmes ont recueillies de la bouche des derniers kobzars (chanteurs ambulans). Le nom du poète leur est familier ; il représente pour eux une sorte de résurrection des souvenirs du passé. En effet, depuis longtemps déjà, de génération en génération, leur poésie populaire allait s’éteignant, s’effaçant dans toutes les mémoires : une strophe disparaissait, puis une chanson tout entière, puis un fragment de poème. Les érudits, venus tard pour recueillir ce qui restait, ont vu combien c’était déjà réduit à peu de chose. Eh bien ! Chevtchenko a créé, tout seul, pour ainsi dire, un nouveau cycle.

Une des circonstances qui ont le plus contribué à conserver aux œuvres de Chevtchenko un caractère exclusivement populaire, c’est certainement l’humble condition dans laquelle il est né. Son éducation première fut à peu près nulle. L’éducation classique obligatoire par laquelle, dans toute l’Europe, nous sommes repétris depuis la renaissance, met au fond de chacun de nous un élément très utile, indispensable même si l’on veut, mais un peu artificiel ; de telle sorte que nos poètes les plus fougueux, les plus libres d’inspiration, sont pourtant doublés d’un critique érudit. Si Chevtchenko avait reçu l’éducation classique, il aurait pu perdre sa précieuse intuition des beautés primitives ; entre ses mains, les chansons et les récits d’autrefois n’auraient été sans doute rien de plus qu’un thème à imitations. Il aurait fabriqué des fleurs artificielles assez semblables à celles du passé pour que le premier coup d’œil s’y laissât décevoir, — mais des fleurs mortes sans avoir vécu. Au contraire, grâce à la nullité presque absolue de son éducation première, il resta l’élève naïf de l’inspiration et du sentiment. Le travail de création, en lui, fut une éclosion presque inconsciente. Les fleurs de poésie du passé, recueillies dans sa mémoire et réchauffées aux rayons de son humble génie, prirent racine dans ce terrain favorable, et donnèrent naissance à une nouvelle floraison, bien vivante, celle-là, et, ajoutons-le, plus brillante que l’ancienne. La comparaison est exacte ; ce sont bien les mêmes fleurs plus belles, c’est bien la même inspiration, le même langage, les mêmes tournures poétiques déjà familières aux paysans et aux kobzars. Les exploits des Cosaques, les plaintes des jeunes filles, les tableaux de la nature petite-russienne, qui forment le fonds des anciennes poésies, se retrouvent dans les œuvres du poète moderne. Seulement, comme il a plus de génie que ses prédécesseurs, il les dépasse de beaucoup par l’intérêt de ses récits et l’éclat de ses peintures.

Sans vouloir faire une assimilation irrévérencieuse, et en tenant compte de l’énorme distance qui les sépare, il nous semble permis de remarquer qu’Homère a dû élaborer à peu près de la même façon que Chevtchenko les matériaux populaires créés par ses prédécesseurs. Du moins l’étude d’un phénomène littéraire d’importance locale, tel que l’apparition du poète petit-russien, nous a-t-elle rappelé par analogie ce phénomène bien autrement important sur lequel on discute encore, l’apparition de l’Iliade et de l’Odyssée. C’est ainsi qu’en observant les tourbillons formés par l’eau d’un fleuve sous les arches d’un pont, le physicien se fait une idée plus juste des grands tourbillons atmosphériques dont la science s’occupe aujourd’hui.

I

Chevtchenko n’est pas seulement un poète populaire, il est en même temps un poète national. Il ne s’agit pas ici, bien entendu, d’une revendication de nationalité au point de vue politique ; mais les Petits-Russiens éprouvent le besoin de se serrer les uns contre les autres, d’ajouter à l’unité de langue une autre unité non moins idéale, celle d’un nom vénéré de tous. Chevtchenko est devenu pour eux une sorte de palladium vers lequel ils se tournent tous en même temps. Deux amans qui regardent la même étoile ne se sentent-ils pas plus près l’un de l’autre ?

Dans une de ses doumkas, le poète demandait que, quand il mourrait, son corps fût enterré sur la rive du Dnieper, au sommet d’un de ces mystérieux tumulus, de ces anciens kourganes dont son pays natal est parsemé. Était-ce simple désir de se sentir chez lui, de dormir l’éternel sommeil au milieu de ses compatriotes ? Non : ce désir avait une autre source ; le poète pressentait que son nom était destiné à grandir encore, et que, comme il l’a écrit quelque part, « l’histoire de sa vie serait une page de l’histoire de son pays natal. » En pensant ainsi, il a pensé juste, car son tombeau est devenu pour les Petits-Russiens un lieu de pèlerinage.

Tout Français instruit, voyageur ou touriste, qui passe dans les environs de Ferney considère comme un devoir de s’écarter de sa route pour jeter un coup d’œil respectueux sur l’appartement qu’habitait Voltaire, sur le jardin dont il aimait la pelouse, sur l’avenue de grands arbres qui conduisait à son modeste château. Ce que font chez nous les lettrés pour honorer Voltaire, tout le monde, y compris les plus pauvres, surtout les plus pauvres, le fait en Petite-Russie pour rendre hommage à Chevtchenko. Le tombeau du poète n’est jamais solitaire. Dès que les premiers rayons du printemps ont fait fondre la neige qui couvre le pays, des pèlerins d’une espèce nouvelle, de joyeux pèlerins laïques, arrivent de tous les côtés, et s’arrêtent au pied du kourgane pour y passer la journée ; ils font leurs repas en plein air, s’asseyent sur le gazon, causent entre eux fraternellement, et, chacun à son tour, selon leur libre fantaisie, chantent les plus belles chansons du poète en s’accompagnant de la bandoura, dont la plupart d’entre eux ne se séparent guère.

On aurait grand’peine à trouver dans toute l’histoire moderne quelque chose d’analogue à cette renaissance littéraire qui remue les couches les plus profondes d’une nombreuse population, et l’on chercherait vainement ailleurs un poète à qui la foule ignorante, presque illettrée, rende ainsi des honneurs réservés d’ordinaire aux sanctuaires religieux ou aux saints. Il n’est pourtant pas impossible de se rendre compte de ce phénomène. Parmi les causes qui l’expliquent il en est une qui nous paraît dominer toutes les autres.

L’Ukraine (notre poète comprend sous cette dénomination non-seulement la rive droite du Dnieper, — gouvernement de Kief, Podolie et Volhynie, — mais encore tous les gouvernemens de la rive gauche, où les paysans parlent la langue petite-russienne), l’Ukraine est un pays dont le développement naturel a été coupé, un pays sorti brusquement de l’âge héroïque et libre, pour entrer dans la dépendance d’une nation où florissait le servage. Matériellement l’assimilation a eu lieu, elle est complète, trop complète aux yeux de quelques « ukrainophiles » qui rêvent de relier le passé à l’avenir) mais moralement la légère différence des dialectes a suffi pour que les paysans de la Petite-Russie aient conservé le sentiment de la poésie primitive, c’est-à-dire le seul vestige de l’ancien âge héroïque dont on ne pût les priver.

L’âge héroïque de ce pays, notons-le bien, ne remonte pas plus haut que le XVIe siècle ; il est continué jusqu’au milieu du siècle suivant. Bien mieux, pendant un siècle encore, alors que toute la rive droite du Dnieper était déjà polonaise, les révoltes des Petits-Russiens contre ces maîtres détestés se renouvelèrent à plusieurs reprises, et les chefs de ces révoltes devinrent des héros populaires dont les hardis exploits furent chantés par les kobzars. Pendant deux siècles, il y eut donc en Ukraine une source d’inspiration toujours fraîche. Les contemporains de Chevtchenko pouvaient encore puiser à pleines mains dans les souvenirs des vieillards.

Chez tous les peuples européens, l’âge héroïque est bien loin ; celui de la Grande-Russie remonte aux derniers temps du paganisme, — de son paganisme à elle bien entendu. Dans l’Ukraine au contraire, les événemens très modernes que nous venons de rappeler ont eu sur les imaginations un contre-coup si violent, qu’ils ont fait disparaître tout souvenir des siècles antérieurs. Pendant que la Russie offre une vaste moisson de poèmes, connue sous le nom de cycle de Saint-Vladimir, c’est à peine si l’on a pu retrouver quelques pauvres lambeaux de poèmes petits-russiens du cycle correspondant, et pour confirmer l’existence de cet ancien cycle petit-russien, un érudit, lors du dernier congrès archéologique de Kief, a été amené à rechercher dans les particularités du texte d’un poème russe, l’influence ou l’imitation de quelque poème petit-russien aujourd’hui perdu ! Ainsi donc, des deux cycles héroïques qui se sont succédé en Ukraine, le plus jeune et le plus fort a complètement détruit l’autre, Le struggle for life de Darwin trouve ici une application inattendue. Un rapide coup d’œil sur l’histoire de l’Ukraine rendra peut-être ces considérations plus claires.

Les Cosaques doivent leur nom et indirectement leur existence aux Turcs. Le mot-russe kozik et kazak vient du turc kazak, qui signifie libre guerrier, soldat armé à la légère, nous dirions aujourd’hui franc-tireur. On les vit apparaître pour la première fois quand les Turcs essayèrent d’envahir la Russie méridionale et s’installèrent en Crimée. Une sorte de croisade s’éleva aussitôt « pour la défense de la sainte croix contre les infidèles. » Tous les héros de cette longue croisade furent-ils des saints et des défenseurs absolument désintéressés du christianisme ? Évidemment non : la plupart furent attirés là par leur tempérament aventureux, quelques-uns seulement par leur foi religieuse, Ces grands mouvemens populaires sont comme des fleuves débordés et fangeux qui rouleraient des parcelles d’or. Si tous les chrétiens qui prirent place aux croisades du moyen âge avaient laissé par écrit leur confession, générale, nous y lirions sans doute des choses fort peu édifiantes. Le mieux est donc d’accorder l’absolution, en masse « parce qu’il s’est trouvé des justes parmi eux. » En somme, quels que soient leurs péchés, véniels ou autres (on peut en voir un aperçu dans l’admirable petit roman de Gogol, Tarass Boulba), les Cosaques ont rendu un véritable service à la civilisation en arrêtant les progrès des Turcs du côté de l’Orient.

Ils formaient une association bien connue sous le nom de sitch. Pour y entrer, il suffisait de jurer fidélité à la sainte croix. C’était, on le voit, un ordre religieux où les vœux étaient réduits à leur plus simple expression. Encore n’exigeait-on qu’une manière de traduire en actes ce serment : elle consistait à frapper bien fort sur les infidèles, à leur faire le plus de mal possible, à brûler et piller leurs villes toutes les fois que l’occasion s’en présenterait et à délivrer les frères captifs ; d’ailleurs liberté et égalité absolues. Quand une expédition paraissait nécessaire ou agréable, on se réunissait en assemblée générale dans une des nombreuses îles qui se trouvent en aval des rapides du Dnieper. Tout le monde pouvait prendre la parole. Dans ces assemblées houleuses, l’orateur qui montrait le plus de décision et d’expérience était élu chef par acclamation, et la troupe tout entière, accompagnée de ses kobzars, entreprenait sa petite croisade ; puis, l’expédition terminée, le chef redevenait l’égal de ses compagnons d’armes.

Les Cosaques sédentaires avaient une organisation analogue à la sitch, mais un peu moins instable. Ils se groupaient librement en setnias (centaines) qui, groupées à leur tour, formaient des régimens commandés par des atamans. Dans les grandes circonstances, ils se réunissaient en une assemblée, sous la présidence d’un kochovy, nommé aussi à l’élection.

Nous voilà, théoriquement au moins, en présence du gouvernement idéal. La république de l’âge d’or semble s’être réalisée dès le XVIe siècle dans ces belles plaines. Mais l’idéal et la vie réelle sont deux. Quand on est sage et honnête, c’est beaucoup, — seulement on risque d’être mangé par ses voisins, si l’on n’est pas assez fort pour se défendre. Il n’a peut-être manqué à l’Ukraine, pour vivre indépendante, que d’avoir une décentralisation moins complète, un centre de gravité plus solide, — quelque chose, en un mot, de ce que nous appelons l’état. Il faut avouer aussi que l’Ukraine était dans une position bien précaire. Privée de frontières définies, exposée par conséquent à tous les empiétemens, elle était menacée par trois puissans voisins : la Turquie mahométane, la Pologne catholique et la Russie. Elle lutta désespérément pour conserver sa liberté. Si quelqu’un avait pu la sauver, c’eût été son hetman Bog-dan Khmelnitsky, homme d’un remarquable esprit politique, qui essaya de battre les Polonais par tous les moyens : il parvint même à obtenir de la Turquie un corps de troupes auxiliaires qui combattirent sous ses ordres.

Malgré tout, les Polonais occupaient presque toute la rive droite du Dnieper : pour sauver la rive gauche, il fallait choisir un maître. Khmelnitsky hésita quelque temps entre les Turcs et les Russes. Préférer les Turcs aux Polonais, les païens à des chrétiens ! Résolution bien étrange au premier abord, mais qui s’explique pourtant. En dépit de la croisade entreprise contre eux par les Cosaques zaporogues, en dépit des atrocités et des massacres réciproques, les Turcs avaient à cette époque un véritable prestige : on les regardait comme des gens farouches, mais justes, et cette réputation n’était pas complètement usurpée. Les conquérans mahométans de la fin du moyen âge pratiquaient largement la tolérance religieuse : pendant les deux siècles que dura en Russie la domination tatare, les églises avaient été respectées, et même protégées, les métropoles n’avaient subi aucune vexation. Plus tard, les souverains de la Russie redevenue libre conservèrent un corps de troupes tatares qui jouait le rôle brillant et honoré de la garde impériale actuelle. Dans ces conditions, l’idée de solliciter la protection des Turcs n’avait rien d’étrange.

Quant aux Polonais, il existait entre eux et les Petits-Russiens une longue accumulation de haines intimes que la communauté de frontières et le contact incessant auraient suffi à faire naître ; mais un grief spécial dominait tous les autres : les Polonais, catholiques romains, n’avaient épargné aucun froissement religieux aux Petits-Russiens schismatiques ; ils avaient par exemple abandonné à des Juifs la propriété de leurs églises. Les petits gâteaux de pain sans levain, destinés à devenir, selon la croyance chrétienne, la propre chair de Jésus-Christ, étaient vendus aux fidèles par les Juifs, qui ne livraient aucun de ces pains sans y avoir tracé de leurs « mains impures » une marque avec un petit morceau de charbon. Une population peut oublier les batailles perdues, mais elle ne pardonne presque jamais les humiliations, encore moins les vexations religieuses que lui inflige le mépris du vainqueur.

Il fallait donc choisir entre les Turcs et les Russes. Ces derniers étaient de la même religion, ils parlaient la même langue, ils n’avaient pas encore la puissance formidable qu’ils atteignirent plus tard : on pourrait obtenir leur protection sans craindre de la payer trop cher. Ainsi raisonna sans doute Khmelnitsky. Suivant ses conseils, les Cosaques acceptèrent le protectorat de la Russie en 1654, à la condition expresse, et consignée dans une charte, que leurs libertés intérieures seraient respectées. Mais, si peu qu’on connaisse la nature humaine, on devinera ce qui arriva. La Russie pouvait-elle résister à la tentation de devenir maîtresse absolue dans ces riches provinces ? Du reste cela se serait fait tout seul. Les représentans d’un pouvoir central ont toujours quelque dédain pour les fonctionnaires nommés à l’élection : les atamans et les kochovy ne pouvaient éviter des conflits avec l’autorité « protectrice », et la Russie ne tarda pas à remplacer par des fonctionnaires moscovites ces embarrassans personnages.

Les Cosaques de la sitch, presque insaisissables dans les roseaux du Dnieper, conservèrent encore leur indépendance durant un siècle. Pierre le Grand les respecta, Catherine II finit par les dompter. Cernés par les troupes russes, ils durent se soumettre au joug Commun le 5 (17) juillet 1775. Quelques centaines d’entre eux s’évadèrent pendant la nuit, montèrent sur leurs petites barques et allèrent s’établir près des moûts Caucase, sur la rive droite du Kouban, où leurs descendans portent le nom de Cosaques de la Mer-Noire.

Catherine, voulant parfaire son œuvre, établit dans ce pays d’égalité et de liberté la noblesse et le servage. Les anciens chefs, voyant toute résistance impossible, ne se firent pas trop prier pour accepter des honneurs et des terres ; mais pour les simples Cosaques ce fut une terrible épreuve qu’ils subirent avec une sourde rage. Une nouvelle émigration eut lieu. Un grand nombre de familles, sous la conduite de Nékrassof (ancêtre du poète russe actuel), allèrent vivre chez les Turcs, dans la Dobrodja, coin de terre situé entre la rive droite du Danube, la Mer-Noire et le mur de Trajan. Depuis lors ils ont toujours combattu, même contre la Russie, sous le drapeau de leur pays d’adoption ; cependant ils conservent leur religion et leur langue.

Les Petits-Russiens, soumis à ce dur régime du servage et déchus à leurs propres yeux, perdirent tout esprit d’initiative, même au point de vue des intérêts matériels. À défaut d’autre chose, la fécondité inépuisable de leur sol semblait être un élément de richesse que nul ne pourrait leur prendre, et pourtant tout leur commerce passa bientôt aux mains des négocians russes et juifs qui vinrent s’établir chez eux.

Ces sortes d’accaparemens du commerce par des étrangers ont généralement pour cause une supériorité incontestable des nouveaux venus au point de vue de la civilisation ou de l’instruction. Ici, ce n’était pas le cas ; au contraire, la Petite-Russie avait une avance considérable sur la Russie du nord. Pendant longtemps l’académie théologique de Kief avait été le seul établissement d’enseignement supérieur qui existât entre la Mer-Blanche et la Mer-Noire. C’est là que venaient s’instruire les savans qui faisaient l’ornement de la cour de Moscou ; c’est là que plus tard se formèrent les premiers auxiliaires russes de Pierre le Grand. C’est au sud qu’apparurent les premières typographies, les premiers livres, les premiers théâtres ; c’est par le sud que commencèrent les relations intellectuelles avec l’Occident. Quant à l’instruction primaire, que les successeurs de Pierre le Grand eurent tant de peine à introduire même dans les classes privilégiées de la Russie du nord, elle était en Petite-Russie le lot de tout le monde sans exception. Il est vrai que l’introduction du servage eut une désastreuse influence sur le développement de l’instruction comme sur tout le reste. Un chiffre montrera mieux que des paroles le changement qui s’est opéré. Jadis le nombre des écoles, dans deux régimens du gouvernement de Tchernigof, s’élevait à 371 ; aujourd’hui il n’est que de 263 pour ce gouvernement tout entier. Mais le mal que le servage avait fait serait sans doute effacé par le grand acte de l’émancipation ? Hélas, non : les phénomènes sociaux sont des choses si complexes, que bien souvent l’effet persiste quand la cause a disparu.

Le paysan de la Grande-Russie, assistant comme membre aux séances du zemstvo, trouve là l’occasion d’ouvrir son intelligence, de connaître ses propres affaires, d’acquérir le sens pratique, de débattre avec les propriétaires des classés » supérieures les intérêts de sa classe. Le paysan petit-russien a les mêmes droits, mais ne peut s’en servir : comment prendrait-il part au gouvernement de ses propres affaires, dans des assemblées où l’on parle une langue qu’il comprend à peine et qu’il ne parle pas ? De là sa méfiance contre les décisions prises, même quand elles lui sont favorables. Et voilà comment il se fait qu’une population qui savait jadis se gouverner elle-même, ne sache même plus aujourd’hui profiter des chétives franchises locales qui lui sont accordées. Encore l’institution des zemstvos ne s’étend-elle pas aux gouvernemens de la rive droite du Dnieper, qui ont longtemps appartenu à la Pologne, et qui, habités encore aujourd’hui par un certain nombre de propriétaires polonais, ne jouissent plus de la confiance du gouvernement russe. Il a suffi de 91 000 Polonais pour rendre suspecte, depuis la dernière insurrection, une population de près de 5 millions d’habitans.

En résumé, le peuple petit-russien est dans une situation fausse qui ne lui permet pas de donner la mesure de ses aptitudes. Il a accepté matériellement son incorporation à la Russie, mais au lieu d’en tirer tout le parti possible et de conquérir à son tour par l’intelligence, par les services rendus, le pays qui était son maître, il a accepté la situation passivement. Il est devenu somnolent, paresseux, méfiant, replié sur lui-même, et la plupart des gens ont attribué à sa nature ses défauts qui n’étaient que le résultat des circonstances. C’est dans sa vie intime ou dans ses poésies qu’il faut chercher le Petit-Russien, si l’on veut connaître son véritable caractère, car c’est là, pour ainsi dire, qu’il s’est réfugié tout entier, qu’il a pu développer à peu près librement ses aptitudes, et continuer d’une façon partielle son évolution interrompue. Un certain nombre d’écrivains ont remis en honneur la langue de leur pays natal. Parmi eux, Chevtchenko brille au premier rang, par son génie comme par sa grande popularité, et malheureusement aussi par les épreuves qui ont fait de sa vie un triste et douloureux roman. Cette vie mérite d’être racontée avec quelque détail.

II

Chevtchenko naquit en 1814, dans un petit village du gouvernement de Kief. Sa venue au monde fut le premier de ses malheurs ; mais il ne s’en aperçut que plus tard, quand il comprit ce que c’est que d’être fils de serf.

Quelques années après, sa mère mourut. Le père, trouvant trop lourde la tâche d’élever cinq enfans, se remaria pour avoir une ménagère dans sa pauvre cabane, sans se douter qu’il y introduisait en même temps une marâtre. Cette femme, injuste et grossière, était fort brutale avec les enfans, et comme le petit Tarass, mû par un sentiment inné de justice, se révoltait plus souvent que ses frères, la plus grosse part des mauvais traitemens lui était réservée. Pour se débarrasser de lui, sa belle-mère l’envoyait garder les veaux et les cochons. Ayant pour toutes provisions de bouche un morceau de pain, il passait les longues journées d’été dans la steppe verte parsemée çà et là de kourganes. C’est au pied de ces tumulus mystérieux qu’il se reposait, aux heures les plus chaudes du jour, écoutant bruire dans ses oreilles le vent qui frôlait les hautes herbes. La jeune imagination du futur poète amassait là des trésors d’impressions naïves qui devaient se retrouver plus tard dans ses vers.

Sa vive intelligence travaillait aussi. En attendant de se demander un jour ce qu’il y a au-delà de la vie, le petit Tarass se posait une question plus simple, mais non moins obscure pour lui : qu’y a-t-il au-delà de ces tombes ? Il se figurait le monde soutenu par des colonnes de fer, qu’il essayait de voir en montant au sommet des plus hauts kourganes ; mais il avait beau redresser sa petite taille et regarder de tous ses yeux, il ne voyait que la prairie verdoyante et partout des tombes, succédant à d’autres tombes, à demi perdues dans un lointain bleuâtre. — Où finit le monde ? se ; dit-il un jour. — Notre petit philosophe, âgé de cinq ans, se mit bravement en route pour trouver le bout du monde. Il marcha jusqu’à la nuit tombante, et fut rencontré par des gens de son village qui le ramenèrent à Kirilovka.

Ce fut peu après cette aventure que Tarass perdit son père. On raconte, mais peut-être la légende se mêle-t-elle ici à l’histoire, — on raconte que le vieux Chevtchenko, à son lit de mort, ayant appelé ses enfans pour les bénir une dernière fois, laissa à chacun d’eux une portion de son pauvre héritage, en exceptant Tarass de la distribution. « Je ne laisse rien à Tarass, dit-il, car il est destiné à devenir un homme très extraordinaire ou un très mauvais garnement. Dans le premier cas, il n’a pas besoin du peu que je lui donnerais ; dans le second, il ne mérite rien. »

Après la mort du père, la marâtre se montra plus dure que jamais avec les enfans. Elle envoya Tarass chez un sacristain pour y recevoir les premiers élémens de l’éducation. La situation d’un écolier chez ces étranges maîtres d’école, pour la plupart ivrognes et ignorans, était à peu près la même que celle d’un apprenti chez des gens de métier. En échange de la nourriture et de quelques leçons, il devenait le domestique de son maître, mieux que cela, un esclave soumis à toutes ses fantaisies.

Tarass n’était pas seul dans la maison du sacristain. Plusieurs petits camarades y vivaient dans les mêmes conditions, et tous ensemble, notre héros en tête, se vengeaient de leur maître en lui jouant des tours pendables.

Au bout de deux ans, malgré ce système pédagogique par trop défectueux, Tarass savait lire, écrire, calculer tant bien que mal, et chanter au lutrin ; vers la fin, quand un pauvre paysan mourait, c’était le petit Tarass qui allait chanter à la place du sacristain, et celui-ci profitait de ses nouveaux loisirs pour s’enivrer de plus belle. Le chanteur improvisé recevait en paiement un kopek sur dix. Cependant le goût du dessin commençait à lui venir. Il ramassait çà et là des morceaux de papier, des bouts de crayon, et, caché au milieu des buissons du jardin d’un voisin, il se livrait à sa passion nouvelle, copiant soigneusement ce qu’il avait sous les yeux. Peut-être aurait-il trouvé supportable ce train de vie monotone s’il avait eu affaire à un maître moins brutal ; mais le sacristain, véritable despote, joignait à une extrême sévérité une injustice révoltante, et Chevtchenko, dans son autobiographie, explique par ces premières épreuves la haine qu’il conserva durant sa vie entière contre toute espèce d’oppression et de tyrannie.

La situation se dénoua, comme il arrive souvent, par la vengeance et la fuite de l’opprimé. Un jour le sacristain, plus ivre que de coutume, dormait lourdement, incapable de se mouvoir. Tarass trouva quelque part un bâton, et rendit avec usure à son maître tous les coups de verge qu’il avait reçus de lui, puis se sauva prudemment, à la tombée de la nuit. Avant de disparaître, il s’empara d’un petit livre orné d’affreuses gravures coloriées, qu’il avait longtemps convoité, et qui lui semblait être le plus précieux des trésors. Considérait-il ce larcin comme légitime, ou bien la tentation fut-elle plus forte que la voix de sa conscience ? Lui-même avoue n’en rien savoir. Le fait est qu’avec l’éducation morale qu’on lui avait donnée jusque-là, il mérite des éloges pour n’avoir jamais péché plus gravement.

Son premier soin fut de trouver dans un autre village un maître plus instruit. Il tomba chez un diacre qui faisait de la peinture. Pendant trois jours, il passa ses journées à aller puiser de l’eau dans la rivière voisine, et à broyer des couleurs sur une plaque de fer ; mais le diacre ne faisait pas mine de vouloir lui mettre un crayon entre les mains. Le quatrième jour, il se lassa de ce rôle passif et s’en alla trouver un autre maître, simple sacristain, cette fois, mais célèbre à plusieurs verstes à la ronde par ses tableaux religieux. Quelle joie, s’il parvenait à acquérir la plus petite parcelle du talent de ce grand artiste ! Il prenait les meilleures résolutions, il se jurait de supporter courageusement les épreuves les plus dures ; hélas ! quand il se présenta chez le grand artiste, celui-ci lui regarda attentivement le creux de la main gauche, et refusa de l’accepter comme élève. — Tu ne seras jamais peintre, lui dit-il ; tu n’es pas même capable de devenir tailleur ou tonnelier.

Le pauvre enfant, désespéré, retourna dans son village natal. Faute de mieux, il résolut de devenir, selon l’expression homérique, pasteur de troupeaux irréprochable. Du moins, pendant qu’il surveillerait ses bêtes, il pourrait lire son cher petit livre à images ! Mais cette nouvelle phase de sa destinée ne devait pas être longue. Il fut bientôt appelé au noble emploi de marmiton chez l’intendant, puis promu chez son seigneur au rang de kazatchok.

Les kazatchoks, — littéralement petits-cosaques, — sont une invention polonaise, promptement adoptée par les seigneurs russes. Ces enfans endossaient comme laquais le costume qu’avaient porté jadis leurs pères, libres et glorieux, et, pour l’amusement de leurs seigneurs, jouaient le rôle de bouffons, dansaient, chantaient des chansons d’une moralité équivoque. On appelait cela « protéger la nationalité ukrainienne. » Le maître de Chevtchenko, seigneur russe d’origine allemande, fut moins exigeant. Il se contenta d’installer Tarass dans un coin de l’antichambre, avec mission de lui allumer sa pipe ou de lui verser un verre d’eau, quand il l’appellerait.

Les loisirs ne lui manquaient pas dans ses nouvelles fonctions. Il passait son temps à dessiner en cachette, à écouter avidement les kobzars qui chantaient les exploits des Cosaques, et les récits des vieillards qui se rappelaient encore les luttes contre les Polonais. C’est là qu’il amassa, sans y songer, les matériaux de ses premiers poèmes, où il devait peindre de couleurs si brillantes le passé de sa chère Ukraine ; toutefois nous verrons que l’instinct poétique ne se développa en lui que plus tard. Pour le moment, le goût de la peinture l’envahissait tout entier.

Son maître voyageait beaucoup, et remmenait avec lui à Vilna, à Kief, à Poltava. Tarass montait sur le siége avec la mission de fournir à son maître l’eau et le feu. Dans toutes les stations où l’on s’arrêtait, il regardait d’un œil d’envie les images collées sur les murs : c’étaient des portraits de généraux, des héros mythologiques, de truculentes figures de Cosaques. Il copiait ces images, — et quelquefois les arrachait furtivement pour en faire collection. Un soir, — c’était à Vilna, il avait alors quinze ou seize ans, — ses maîtres étaient allés au bal, tout dormait dans la maison. Il alluma une lumière, étala autour de lui sa précieuse collection, et se mit à copier religieusement le cosaque Platof. Les heures s’écoulèrent comme des minutes pendant qu’il se livrait à cette ineffable jouissance. Tout à coup un formidable soufflet le renversa par terre. C’était son maître qui venait de rentrer. Le lendemain, un cocher reçut l’ordre de le fouetter vertement, — non parce qu’il avait dessiné, mais parce qu’il aurait pu incendier la maison, — et cet ordre fut exécuté avec tout le zèle désirable.

Trois ans après, Tarass fut emmené à Saint-Pétersbourg. Comme il n’avait décidément pas de brillantes aptitudes pour les fonctions de laquais, son maître, cédant à ses instantes prières, lui permit d’entrer en apprentissage pour quatre ans chez un barbouilleur qui s’intitulait peintre.

Tarass se mit à la besogne, vivant dans un grenier, mal vêtu, à peine nourri, il se sentait heureux. L’horizon s’agrandissait autour de lui. Il aimait à se promener dans les larges rues de la ville ; bientôt le Jardin d’été fut son lieu de prédilection : il s’y installait des journées entières, copiait les statues, — fort médiocres pour la plupart, — qui s’alignaient à droite et à gauche dans les allées principales. Combien de fois il oublia d’aller se coucher, s’accoudant au quai de la Neva et laissant pénétrer en son âme la douceur infinie des belles nuits blanches du nord ! Une rencontre qu’il fit au Jardin d’été décida de sa vie. Il était occupé à dessiner d’après quelque statue lorsqu’un peintre petit-russien, passant par là, lia conversation avec lui. — Vous devriez faire des portraits à l’aquarelle, lui dit le peintre. — Chevtchenko suivit ce conseil et recommença vingt fois le portrait d’un camarade qui posait avec une merveilleuse patience. Son maître vit un de ces portraits, le trouva ressemblant et fit aussitôt de Tarass son peintre ordinaire. Il lui donna pour modèles ses maîtresses, non pas toutes, mais, comme le raconte Chevtchenko, « celles qu’il préférait », et dans ses jours de générosité il lui donnait jusqu’à un rouble en échange d’un portrait. En 1837, — Tarass avait alors vingt-trois ans, — sa vocation parut assez sérieuse pour que le peintre petit-russien, qui était devenu son ami, essayât de le faire entrer à l’académie des beaux-arts. Le poète Joukovsky, professeur du grand-duc héritier (aujourd’hui empereur), éprouva pour Tarass une vive sympathie qu’il fit partager par toute la cour. On ne songea plus qu’au moyen d’arracher au servage ce jeune homme, qui promettait de devenir un peintre de talent. Une loterie fut organisée ; le lot était un portrait de Joukovsky peint par Brulof. Tout se passa le mieux du monde : la somme de 2 500 roubles assignats, versée entre les mains du maître, fit de l’esclave un homme libre. C’était le 22 avril 1838.

Bien des gens s’imaginent que, dans le domaine de l’art ou de la littérature, le véritable talent finit toujours par se frayer un chemin. Pourtant l’histoire est là pour nous prouver que, pendant de longues périodes, le génie refuse de germer, semblable à une graine semée dans un terrain trop aride, tandis que tel siècle réalise un ensemble de conditions inconnues qui laisse au génie poétique son développement plus ou moins complet. Quel est cet ensemble de conditions ? Nul ne saurait le dire d’une façon positive, bien que des esprits éminens aient déjà cherché la solution générale du problème. Un procédé plus modeste et plus scientifique consisterait à prendre la question successivement par ses divers côtés, par ses cas particuliers. M. Victor Cherbuliez, dans len Prince Vitale, a clairement montré comment le chef-d’œuvre du Tasse faillit être anéanti, et comment la raison du poète succomba sous la pression continue de l’orthodoxie catholique, qui devenait plus exigeante à mesure qu’elle sentait davantage l’esprit moderne lui échapper.

La biographie de Chevtchenko nous fait voir que le servage, par les conditions matérielles qu’il suppose, est un dissolvant encore plus énergique : il ne se borne pas en effet, comme les gouvernemens spirituels ou temporels, à persécuter les talens déjà développés, les œuvres déjà écrites ; il détruit inconsciemment les génies dans leur germe, en leur ôtant toute possibilité de développement. Que de hasards n’a-t-il pas fallu par exemple pour que Tarass devînt ce qu’il a été ? Supposez que son maître n’eût pas eu la fantaisie de le faire kazatchok, supposez que ce seigneur eût été d’un caractère sédentaire, qu’il n’eût pas éprouvé le besoin d’aller s’établir à Pétersbourg, supposez enfin que le futur poète n’eût pas commencé par faire preuve d’une certaine aptitude pour la peinture. Si toutes ces circonstances et beaucoup d’autres, purement fortuites, ne s’étaient pas réunies, il y a cent à parier contre un que le poète national de la Petite-Russie aurait vécu et serait mort obscurément comme laquais ou marmiton chez un propriétaire de province. On peut même affirmer que le sentiment de sa valeur personnelle, qu’il eut très vif dès l’âge le plus tendre, l’aurait inévitablement mis en révolte contre cette situation indigne de lui, et la prédiction de son père au lit de mort se serait réalisée dans l’autre sens : il serait devenu « un très mauvais garnement ».

Quoi qu’il en soit, voilà notre Tarass, à vingt-quatre ans, libre,… libre ! Une vie nouvelle commençait pour lui. Élève de l’académie des beaux-arts, il fit pendant six ans d’assez bonnes études ; mais déjà il se sentait à l’étroit dans ce domaine. Son imagination, jusque-là semblable à une plante enfermée dans une cave, prit une expansion merveilleuse dès qu’elle se sentit en plein soleil et en pleine liberté. Trois ans après son émancipation, il avait déjà écrit quelques-unes de ses plus belles œuvres.

De 1838 à 1848, sa vie fut heureuse. Devenu l’objet d’une admiration enthousiaste de la part d’un groupe de Petits-Russiens de Pétersbourg, reçu à bras ouverts par sa famille et par les propriétaires des environs lors d’un voyage en Ukraine qu’il fit après sa sortie de l’académie des beaux-arts, il semblait n’avoir plus rien à désirer ; mais son ciel n’était pas sans quelques nuages. Devenu libre et comprenant mieux que jamais les horreurs de la servitude, il ne pouvait penser sans douleur aux millions de pauvres gens qui n’avaient pas eu le même bonheur que lui. La courte autobiographie de sept pages qu’il envoya un an avant sa mort à l’éditeur des Lectures populaires, se termine par une phrase poignante :

« Il n’y a presque pas un souvenir de ma vie passée qui ne soit affreux. Oui, mon passé est terrible, d’autant plus terrible que mes frères et mes sœurs, dont je n’ai pas parlé dans ce récit parce que cela m’aurait fait trop de peine, sont encore serfs à l’heure qu’il est. Oui, monsieur l’éditeur, à l’heure qu’il est, ils sont encore serfs ! Agréez l’assurance, etc. »

Toutes les déclamations du monde seraient moins éloquentes que cette simple énonciation d’un fait, suivie sans transition par la formule banale qui clôt toutes les lettres. On devine qu’il s’arrêta là, n’ayant plus rien à dire, la gorge serrée, les yeux remplis de larmes, et qu’il jeta brusquement sa signature sous ces lignes pour couper court à une tâche trop pénible.

La meilleure partie de ses œuvres, ou du moins la plus humaine, la plus facile à traduire dans toutes les langues, lui a été inspirée par ce sentiment de pitié profonde qu’il éprouvait pour les faibles et les opprimés, mêlé à un sentiment non moins vif de haine contre les oppresseurs. Ses aspirations politiques n’eurent pas d’autre source. En même temps qu’il rêvait de voir l’Ukraine de nouveau libre et glorieuse, il faisait des plans de république idéale, d’affranchissement et de charité universelle, de fédération entre tous les peuples slaves, et il n’excluait pas la Russie de cette fédération… républicaine. Que de bouleversemens, que de siècles il faudra avant qu’un pareil rêve devienne non une réalité, mais une simple possibilité ! Chevtchenko, emporté sur les ailes de son imagination, ne trouvait nul obstacle à ses théories. Il essaya même un jour d’inventer une langue qui fût comprise en même temps par les Russes et les Petits-Russiens. Malgré les efforts de ses amis pour l’en empêcher, il écrivit un poème dans cette langue ; inutile de dire que ce fut une œuvre absolument manquée et que le poète renonça à son projet.

Cette sorte de panslavisme dont la Russie n’aurait pas été le centre, et qui d’ailleurs avait pour condition première un plan de république extrêmement audacieux, — les rêveurs, en politique, sont les plus audacieux des hommes, — cette sorte de panslavisme ne pouvait plaire au gouvernement russe. On se passait mystérieusement de main en main ces poésies à tendances, celles aussi qui, ne se bornant pas à proclamer la gloire des anciens Cosaques, pleuraient l’Ukraine et sa liberté perdue. Faut-il supposer que le gouvernement eut connaissance de ces poésies « subversives » ? Vaut-il mieux admettre, comme on le raconte, que Chevtchenko s’attira les rigueurs d’en haut par une petite pièce de vers satiriques ou il avait parlé irrévérencieusement de l’impératrice en comparant à une morille l’auguste visage ridé de la souveraine ? La seconde hypothèse parait fort peu probable, car il y aurait disproportion énorme entre la punition et la faute. Par ordre de l’empereur Nicolas, le poète fut envoyé comme simple soldat dans la garnison d’une petite forteresse située au bord du lac d’Aral, et qui plus est, pendant que la garnison se renouvelait tous les ans, Chevtchenko devait rester toute sa vie dans cet endroit perdu ; enfin il lui était absolument interdit de dessiner ou d’écrire.

La consigne fut sévèrement observée pendant les premiers temps. Le poète, pour écrire ses vers, n’avait qu’un bout de crayon et un petit livret grossièrement broché, qu’il avait dérobé aux yeux de ses argus en le cachant dans la tige de sa botte. De 1848 à 1850, il écrivit encore une centaine de poésies, pour la plupart assez courtes. Puis la consigne se relâcha, il put avoir du papier ; mais l’inspiration ne venait plus, et il cessa d’écrire. Le dessin fut désormais sa seule distraction, tolérée, non permise. M. Ivan Tourguénef raconte à ce sujet une anecdote qui fait honneur à V. Pérovsky, alors gouverneur du cercle d’Orenbourg. Un certain général « à cheval sur la consigne », comme les aimait l’empereur Nicolas, ayant appris que Chevtchenko, malgré la défense, avait dessiné quelques esquisses, considéra comme un devoir d’avertir le gouverneur. Celui-ci, regardant d’un air sévère le zélé personnage, lui dit froidement : — Général, je n’entends pas de cette oreille-là. Veuillez passer de l’autre côté et me répéter ce que vous venez de me dire. — Le général comprit, et répéta… autre chose.

Après la mort de l’empereur Nicolas, les amis que Chevtchenko avait laissés à Pétersbourg firent des démarches en sa faveur et furent assez heureux pour obtenir sa grâce. Le poète avait subi dix années d’un cruel exil ; encore les formalités retardèrent-elles son retour pendant près d’une année. C’est ainsi, par exemple, qu’il fut retenu plusieurs mois à Nijni-Novgorod, où il vendit quelques dessins pour subvenir à son existence.

Son arrivée à Pétersbourg lui fît goûter un moment de joie. Les littérateurs russes le choyaient à qui mieux mieux. Pendant ces dix longues années, la langue petite-russienne était revenue en honneur, plusieurs s’en servaient habilement, — l’un d’eux au moins, qui signe Marko-Vovtchok, a vu ses œuvres traduites en plusieurs langues, — il y avait même à Pétersbourg un journal imprimé en petit-russien. Par ses malheurs et par l’incontestable supériorité de son talent, Chevtchenko excita dans le cercle de ses compatriotes une véritable adoration. On ne cessait de vanter autour de lui la beauté incomparable, la portée « universelle, » de ses œuvres, leur supériorité sur les œuvres des Pouchkine et des Lermontof, qui ne s’adressent « qu’à la sphère étroite des classes privilégiées… »

Pourtant il s’arracha volontairement à ces douceurs. La nostalgie de l’Ukraine s’était emparée de lui : il voulait retourner là-bas, vivre dans un petit coin de terre, sur les bords du Dnieper, avec une épouse choisie parmi les humbles paysannes dont il avait fait les héroïnes de ses poèmes. Petite-Russienne, orpheline et serve, telles étaient les trois conditions que devait remplir celle qui serait sa femme. Malheureusement il n’était plus jeune, les souffrances de sa vie l’avaient vieilli avant l’âge ; pour tout dire, il avait contracté pendant son exil l’habitude des liqueurs fortes… Quelques jeunes paysannes auxquelles il proposa le mariage refusèrent, préférant l’amour d’un serf de leur village à la gloire de partager leur vie avec un grand poète. Découragé, il revint à Pétersbourg, où il fit une proposition du même genre à une certaine Loukéria, jeune servante petite-russienne, fraîche et avenante plutôt que jolie. Celle-ci accepta d’abord, puis, presque au dernier moment, elle eut peur : elle sentait vaguement que cette union disproportionnée ne la rendrait pas heureuse, — elle refusa.

Chevtchenko fut bouleversé par cette nouvelle déception. Il écrivit encore un assez grand nombre d’œuvres remarquables ; mais il se laissa de plus en plus dominer par la terrible passion qu’il avait contractée. Sa santé, déjà si altérée par tant d’épreuves, alla en déclinant, et il mourut en février 1861, au moment où toute la Russie acclamait la grande nouvelle de l’affranchissement des serfs. Il n’eut pas même la consolation d’embrasser ses sœurs et ses frères devenus libres.

III

Chevtchenko, nous l’avons déjà fait remarquer, n’était pas fort instruit. Dans les dernières années de sa vie, entouré d’une élite de littérateurs, lisant les revues russes, faisant tous ses efforts pour réparer le temps perdu, il avait fini par se mettre au courant des idées modernes ; mais les lacunes de son éducation restaient nombreuses ; c’est à peine s’il avait lu superficiellement les Âmes mortes. Heureusement il avait une qualité qui remplace l’étude : il sentait vivement, la fibre lyrique résonnait en lui au moindre choc. Quelques souvenirs d’enfance, quelques récits de vieillards ont suffi pour lui inspirer des poèmes héroïques, tout à fait analogues à ceux des kobzars, où les exploits des héros populaires de son pays sont célébrés avec un éclat et une puissance extraordinaires. Telle est une de ses premières œuvres, Hamalia, dont nous traduirons quelques vers pour donner une idée de l’ampleur de l’inspiration. Elle commence par la plainte des Cosaques prisonniers à Scutari, qui demandent aux vents de l’Ukraine et à la mer bleue si leurs frères viendront bientôt les délivrer.

« Ô mon Dieu ! mon Dieu ! quand même ils ne nous délivreraient pas, amène-les pourtant ici ! Voir briller encore une fois la gloire, la gloire cosaque, et puis mourir !… Ainsi chantaient les prisonniers en versant des larmes. Le Bosphore tressaillit, car de sa vie il n’avait entendu la plainte d’un Cosaque. Secouant sa vaste chevelure grisonnante, il poussa ses flots gémissans vers la mer bleue, bien loin, bien loin ; la mer répéta en grondant la plainte du Bosphore, et l’apporta au Liman, qui transmit au Dnieper ce message douloureux des captifs. Et le Dnieper furieux, rugissant, dit à la steppe : — Entends-tu ?… Et la steppe répondit : J’entends ! j’entends ! »

Le poète décrit alors les Cosaques couvrant le Dnieper de leurs bateaux légers, leur départ sous la conduite d’Hamalia, la ville turque incendiée, les captifs délivrés, et tout ce récit vivant, hardi, farouche, a l’air d’être enlevé au pas de charge. Chevtchenko n’avait pas seulement la figure d’un vrai Cosaque, il en avait aussi l’âme.

Son talent se montre plus riche encore dans un poème de longue haleine intitulé les Haïdamaks, dont l’un des plus beaux épisodes retrace le sombre tableau d’une « bénédiction de poignards » pour cette nouvelle Saint-Barthélémy que le peuple exaspéré accomplit en 1768 avec l’aide des Cosaques, dans la ville d’Oumague. Le héros principal de ces scènes de carnage, Gonta, commandant des haïdamaks, a pour épouse une Polonaise qui lui a donné deux enfans. Pendant qu’il abreuve dans des flots de sang sa haine contre les Juifs et les catholiques, les haïdamaks trouvent dans un monastère jésuite, qu’ils viennent de piller, les deux enfans de leur chef. La foule les amène devant lui : « Tu nous as juré d’exterminer tous les catholiques sans distinction d’âge ni de sexe : voici tes propres enfans élevés par les jésuites ! » Gonta, fidèle à son horrible serment, tue ses deux fils de sa propre main… À la clarté d’un incendie allumé par les Cosaques, un splendide festin commence ; les révoltés fêtent leur victoire, et rien ne manque pour animer cette orgie, ni les tonneaux de vin, ni les danses, ni les chants des kobzars. Gonta seul est absent… Dans les ténèbres de la nuit, il erre au milieu des cadavres abandonnés ; il cherche ses enfans pour leur creuser une fosse de ses propres mains et leur donner la sépulture. Le poète, on le voit, a trouvé le moyen d’introduire la note humaine au milieu de ces superbes horreurs. Un des amis de Chevtchenko disait plaisamment de lui : « C’est un sanglier qui a une alouette dans la poitrine », et le fait est qu’il réalisait un singulier mélange de tendresse et de rudesse. Sa pitié pour les faibles se traduisait par des accès de colère, et lorsque par exemple la conversation tombait sur les misères du peuple, sur le servage, son exaltation ne connaissait pas de bornes ; on avait toutes les peines du monde à le calmer. Du reste, l’ensemble de son œuvre le montre bien, il se considérait comme investi d’une mission, et la poésie était pour lui une forme de prédication sociale.

« Pareil à un oiseau de mauvais augure, dit-il quelque part, je chante, sans me lasser, les malheurs des jeunes filles séduites et perdues par les seigneurs… Je pleure, en chantant leur triste sort, quoique je sache bien que personne n’y fait attention. Mon cœur se brise rien qu’à les voir. Ô mon Dieu ! donne à mes chants le pouvoir céleste de toucher les cœurs humains, de les rendre miséricordieux, de leur arracher des larmes de douce compassion pour ces infortunées. Donne-moi le pouvoir de leur apprendre la voie du bien, l’amour de Dieu et d’autrui ! »

Dans le cours de son œuvre, il revient avec une prédilection évidente à ces histoires de jeunes paysannes séduites par des gens d’une classe étrangère à la leur. Il rachète l’apparente monotonie du sujet par une fécondité d’imagination presque inépuisable.

Catherine, par exemple, est une jeune fille qui a aimé un moskal, — un Moscovite, c’est le nom que les Petits-Russiens donnent aux soldats russes. Ses parens la chassent, elle part pour Moscou, à pied, son enfant dans les bras, pour retrouver son séducteur, qui avait promis de revenir. « Quand elle fut un peu loin du village, le cœur brisé, — elle regarda en arrière, — puis secoua la tête et se mit à pleurer. — Elle reste immobile comme un peuplier, dans la plaine, près du chemin battu. — Jusqu’au coucher du soleil, ses larmes, — semblables à la rosée, coulèrent… Elle serrait son fils dans ses bras, — le baisait en pleurant, — et lui, comme un petit ange — innocent, de ses petites mains — cherchait le sein de sa mère. — Le soleil descendit. Derrière la chênaie — le ciel devint rouge : — elle essuya ses yeux, se retourna, — et partit, la mort dans l’âme. » La pauvre enfant arrive à Moscou, retrouve son bel officier, qui refuse de la reconnaître, et elle va se noyer dans l’étang voisin.

Dans la Servante, même début, mais dénoûment tout autre : Hanna est une paysanne séduite ; elle dépose son fils devant la porte de deux vieux époux sans enfans, vrais Philémon et Baucis de la steppe. « Ce n’est pas moi qui te baptiserai, mon enfant ; tu seras baptisé par des étrangers, et je ne saurai pas comment tu t’appelles. » Les vieillards trouvent l’enfant, le baptisent Marc, et l’adoptent ; mais voilà qu’au bout d’une année une jeune fille nommée Hanna demande qu’ils la prennent comme servante. Ils l’acceptent. Hanna est une bonne travailleuse, elle fait tout dans la maison, et en même temps elle trouve le moyen de ne pas quitter l’enfant une seule minute. « Les deux vieillards s’extasient — et remercient Dieu. — Mais tous les soirs, au lieu de dormir, — la pauvre fille — maudit sa destinée — et pleure amèrement ; et personne ne le voit, — personne ne le sait, — excepté le petit Marc. — Il ne comprend pas — pourquoi elle l’arrose de larmes — et le couvre de baisers, — oubliant de boire et de manger. — Il ne sait pas que, dans son berceau — pendant la nuit, — quand il remue et se retourne, — elle s’élance vers lui, — borde sa couverture, — fait sur lui un signe de croix — et le berce doucement. De l’autre cabane, elle entend — l’enfant respirer. » Marc devient un homme. Il se fait marchand, tchoumak, il se marie, et il ignore toujours le nom de sa mère. Enfin Hanna, gravement malade, sent qu’elle mourra bientôt. Marc est en voyage : arrivera-t-il à temps pour qu’elle puisse le voir ?… On entend le bruit d’un convoi de chariots qui arrive, — « Entendez-vous ? » s’écrie-t-elle. « Courez le recevoir ! — Il est arrivé… Courez, vite !… — Amenez-le bien vite ici ! — Sois loué, Christ-Dieu, — j’ai eu la force de l’attendre ! » Et tout doucement, comme dans un rêve, — elle récite Notre Père… Marc se pencha sur le visage de la servante. « Marc, lui dit-elle, regarde… regarde-moi. — Vois-tu comme je suis changée ? — Je ne suis pas Hanna la servante, — je… » Elle s’interrompit. — Marc la regardait en pleurant. — Elle rouvrit les yeux, — et le regarda avec égarement ; — les larmes roulaient sur son visage. « Pardonne-moi… je me suis châtiée — toute ma vie dans la maison d’autrui… Pardonne-moi, mon enfant chéri…— Je… suis ta mère… » — Sa voix s’éteignit… — Marc chancela — comme si la pierre eût tremblé sous ses pieds. — Il s’élança vers sa mère, — mais sa mère dormait déjà du dernier sommeil. »

Voilà certes un petit poème qui ne s’élève guère au-dessus du ton de la poésie narrative ; on y chercherait vainement de grands élans de lyrisme, la déclamation mélodramatique en est exclue, — et pourtant ce poème est un drame poignant qui, lu dans l’original au moins, laisse dans l’âme une impression durable et profonde. C’est que l’exécution est en parfait accord avec l’idée première de l’œuvre, et que cette idée première elle-même est une trouvaille de génie.

Chevtchenko a eu l’audace de traiter avec cette simplicité naïve le plus grand événement de l’histoire de l’humanité, nous voulons dire la naissance du Christ, dans son poème intitulé Marie. Ce récit, il l’a fait au point de vue purement humain, sans aucune trace de merveilleux, et l’on devine combien cette manière de considérer les choses a dû blesser l’orthodoxie religieuse, réveiller par conséquent les susceptibilités de la censure. Aussi le poème Marie a-t-il été imprimé dans un volume à part, avec Jean Huss et d’autres œuvres que leurs tendances philosophiques ou politiques devaient retenir en deçà de la frontière russe. Ajoutons que ces poésies politiques ont moins d’attrait pour nous que pour les Petits-Russiens ou les Tchèques.

Dans Marie, le poète a trouvé le moyen de transformer son sujet par une idée fausse peut-être, mais profonde et humaine. Les Évangiles, et à leur suite tous les poètes chrétiens, ont donné à la Vierge un rôle effacé et passif ; lui, au contraire, par une invention hardie, nous montre cette mère inculquant au petit Jésus l’idée qu’il sera un jour le sauveur du monde. Elle le prépare à cette tâche sacrée. Plus tard elle le suit dans ses prédications, le regarde de loin pendant qu’il prêche la parole divine, s’approche de lui quand il est seul pour raccommoder ses habits déchirés et pour lui offrir l’eau des fontaines ; elle le suit au Golgotha et dit à quelques enfans, qui seuls avaient eu le courage de l’accompagner jusque-là : « Vous aussi, vous devez mourir en suivant son exemple. » Puis, abandonnée de tous, sans abri, sans pain, elle meurt de misère pendant que la bonne nouvelle est prêchée par le monde.

Si Chevtchenko n’avait écrit que des poèmes de trois cents à mille vers, comme ceux dont nous avons parlé jusqu’à présent, il serait sans doute moins populaire aujourd’hui, car ces œuvres de longue haleine seraient restées moins facilement dans la mémoire des paysans ; mais il a écrit en outre une foule de petites poésies, tantôt lyriques, tantôt descriptives, qui parcourent toute la gamme des sentimens accessibles à la classe des paysans. Ce sont précisément ces doumkas, ces chansons, que l’on retrouve sur les lèvres de tous les pèlerins du tombeau de Chevtchenko. Nous citerons, comme exemple et presque comme type de ce genre de compositions, la plainte d’une jeune fille qui n’a pas trouvé « sa part » en ce monde. C’est de sa part de bonheur qu’il s’agit. Dans les chansons petites-russiennes, comme dans la vie réelle, cette « part » est une chose que l’on cherche beaucoup et que l’on ne trouve pas souvent.

 

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Taras Chevtchenko
Тарас Григорович Шевченко
Вірші Тараса Шевченка
JAN HUS L'HERETIQUE de Taras Chevtchenko - Trad Jacky Lavauzelle

 


 TRADUCTION FRANCAISE & PORTUGAISE
Tradução Francês e Português
JACKY LAVAUZELLE

В казематі III – 1847 – Peu m’importe ! Eu não me importo!- Poème de de Taras Chevtchenko – Тарас Григорович Шевченко

*
Taras Chevtchenko
Тарас Григорович Шевченко
JAN HUS L'HERETIQUE de Taras Chevtchenko - Trad Jacky Lavauzelle

 


 TRADUCTION FRANCAISE & PORTUGAISE
Tradução Francês e Português
JACKY LAVAUZELLE

 
 Тарас Григорович Шевченко
TARAS CHEVTCHENKO
25 février 1814 Moryntsi (près de Tcherkassy) – 26 février 1861 Saint-Pétersbourg

Тарас Григорович Шевченко Taras Chevtchenko Тарас Григорович Шевченко Taras Chevtchenko


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Poème – Poema – вірш

 В казематі III
PEU M’IMPORTE !
Eu não me importo!
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Між 17 квітня і 19 травня 1847
Entre le 17 avril et le 19 mai 1847
Entre 17 de abril e 19 de maio de 1847
*

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Traduction Jacky Lavauzelle
Konstantin Kryzhitsky Ozero Le Lac 1896 – Константин Яковлевич Крыжицкий

Мені однаково, чи буду
Peu m’importe
Eu não me importo
 Я жить в Україні, чи ні.
De vivre ou non en Ukraine.
Para viver ou não na Ucrânia.
Чи хто згадає, чи забуде
Que l’on se souvienne de moi ou que l’on m’oublie,
Lembre-se de mim ou me esqueça
 Мене в снігу на чужині –
De moi dans ces neiges étrangères.
De mim nessas neves estrangeiras.
Однаковісінько мені.
Cela m’importe peu.
Isso realmente não importa para mim.
В неволі виріс меж чужими,
En captivité, j’ai grandi avec des étrangers,
Em cativeiro, cresci com estranhos,
І, не оплаканий своїми,
Sans que les miens ne me pleurent,
Sem chorar minha ausência
В неволі, плачучи, умру,
En captivité, en pleurant, je mourrai
Em cativeiro, chorando, vou morrer
І все з собою заберу,
Et j’emporterai tout avec toi
E eu vou levar tudo com você
 Малого сліду не покину
Ne laissant même pas une seule petite trace
Não deixando nem um pequeno traço
На нашій славній Україні,
Dans notre glorieuse Ukraine,
Na nossa gloriosa Ucrânia,
На нашій – не своїй землі.
La nôtre – qui n’est plus notre propre terre.
Nossa – que não é mais nossa própria terra.
І не пом’яне батько з сином,
Et le père dans ses souvenirs,
E o pai em suas memórias
 Не скаже синові: “Молись,
Le père ne dira pas à son fils : « Prie,
Não dirá a seu filho: « Ora,
Молися, сину: за Вкраїну
Prie, mon fils : pour l’Ukraine
Ore, meu filho: para a Ucrânia
 Його замучили колись”.
Il fut torturé jadis.  »
Ele foi torturado uma vez. « 
Мені однаково, чи буде
Peu m’importe, si demain,
Eu não me importo, se amanhã,
Той син молитися, чи ні…
Si ce fils priera, ou non…
Se esse filho vai orar, ou não …
 Та не однаково мені,
Mais ce qui m’importe réellement
Mas o que realmente importa para mim
Як Україну злії люде
C’est de constater qu’un ennemi ignoble
É notar que um inimigo ignóbil
Присплять, лукаві, і в огні
Endort, dérobe et consume l’Ukraine
Endortar, roubar e consumir a Ucrânia
 Її, окраденую, збудять…
La volant et la violant …
O volante e o violador …
 Ох, не однаково мені.
Ô, comme cela m’importe !
Oh, como isso importa para mim!

С.-Петербург
Saint-Pétersbourg

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Taras Chevtchenko
Тарас Григорович Шевченко
JAN HUS L'HERETIQUE de Taras Chevtchenko - Trad Jacky Lavauzelle

 


 TRADUCTION FRANCAISE & PORTUGAISE
Tradução Francês e Português
JACKY LAVAUZELLE

Заповіт – Le Testament – A Vontade – de Taras Chevtchenko Тарас ШЕВЧЕНКО – 1845

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Taras Chevtchenko
JAN HUS L'HERETIQUE de Taras Chevtchenko - Trad Jacky Lavauzelle

 


 TRADUCTION FRANCAISE & PORTUGAISE
Tradução Francês e Português
JACKY LAVAUZELLE

 
 Тарас Григорович Шевченко
TARAS CHEVTCHENKO
25 février 1814 Moryntsi (près de Tcherkassy) – 26 février 1861 Saint-Pétersbourg

Тарас Григорович Шевченко Taras Chevtchenko Тарас Григорович Шевченко Taras Chevtchenko


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Poème – Poema – вірш

 

 Заповіт
Le Testament
A Vontade
25 декабря 1845
25 décembre 1845
25 de dezembro de 1845
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Mykola Mourachko -Микола Іванович Мурашко – Vue sur le Dniepr dans les années 1890

 

***

Як умру, то поховайте
A ma mort, enterrez-moi
Na minha morte, me enterre
Мене на могилі
Dans une tombe
Em um túmulo
Серед степу широкого
Au centre des grandes steppes
No centro das grandes estepes
На Вкраїні милій,
De ma douce Ukraine,
Da minha doce Ucrânia
Щоб лани широкополі,
Contemplant les pâturages infinis,
Contemplando as pastagens infinitas,
 І Дніпро, і кручі
Et le Dniepr, et ses falaises
E o Dnieper e suas falésias
 Було видно, було чути,
 Afin que je puisse entendre
Para que eu possa ouvir
 Як реве ревучий.
Son profond rugissement.
Seu rugido profundo.
Як понесе з України
Quand il charriera d’Ukraine
Quando ele vai carrinho da Ucrânia
У синєє море
Et jettera dans la mer bleue
E vai jogar no mar azul
Кров ворожу… отойді я
Le sang hostile … Je quitterai alors
O sangue hostil … eu vou sair então
  І лани і гори —
Et les prairies et les montagnes.
E prados e montanhas.
Все покину, і полину
Je laisserai tout et rejoindrai
Vou deixar tudo e me juntar
 До самого Бога
Dieu Lui-même
O próprio Deus
Молитися… а до того
Pour prier … Mais avant ça
Para rezar … Mas antes disso
Я не знаю Бога.
Je ne connaitrai pas Dieu.
Eu não conhecerei Deus.
 Поховайте та вставайте,
Enterrez-moi et levez-vous
Me enterre e levante-se
Кайдани порвіте
Brisez vos chaînes
Quebre suas correntes
І вражою злою кров’ю
Et le sang maléfique des ennemis
E o sangue maligno dos inimigos
 Волю окропіте.
Faites-le couler.
Faça fluir.
І мене в сем’ї великій,
Et alors dans la grande famille,
E então na grande família,
 В сем’ї вольній, новій,
Dans cette nouvelle famille libre,
Nesta nova família livre,
Не забудьте пом’янути
N’oubliez pas de vous souvenir de moi
Não se esqueça de lembrar de mim
Незлим тихим словом.
Silencieusement, en toute intimité.
Silenciosamente, em total privacidade.

 

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Taras Chevtchenko
JAN HUS L'HERETIQUE de Taras Chevtchenko - Trad Jacky Lavauzelle

 


 TRADUCTION FRANCAISE & PORTUGAISE
Tradução Francês e Português
JACKY LAVAUZELLE

HERETIQUE Єретик Herege de Taras Chevtchenko Тарас ШЕВЧЕНКО- Trad Jacky Lavauzelle

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Taras Chevtchenko
JAN HUS L'HERETIQUE de Taras Chevtchenko - Trad Jacky Lavauzelle

 

 


 TRADUCTION FRANCAISE & PORTUGAISE
Tradução Francês e Português
JACKY LAVAUZELLE

 
 Тарас Григорович Шевченко
TARAS CHEVTCHENKO
25 février 1814 Moryntsi (près de Tcherkassy) – 26 février 1861 Saint-Pétersbourg

Тарас Григорович Шевченко Taras Chevtchenko Тарас Григорович Шевченко Taras Chevtchenko


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Poème – Poema – вірш

Єретик
HERETIQUE
Herege
10 жовтня 1845
10 octobre 1845

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Jacky Lavauzelle photo artgitato
Hus a Žižka Jan Hus et Jan Žižka bronz, nedatováno bronze non daté Jan Žižka (1370-1424) Chef de guerre des hussites

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Запалили у сусіда
Elle illuminait les alentours
Ela Iluminou os arredores
Нову добру хату
Cette jolie maison neuve, incendiée
Esta linda casa nova, queimada
Злі сусіди; нагрілися
Par de maléfiques voisins ; la chaleur les a réchauffés
Por vizinhos malvados; o calor os aqueceu
Й полягали спати,
Puis ils sont partis dormir
Então eles foram dormir
 І забули сірий попіл
En oubliant cette cendre grise
Esquecendo esta cinza cinzenta
По вітру розвіять.
En oubliant de la disperser au vent.
Esquecendo-se de espalhá-lo ao vento.
Лежить попіл на розпутті,
Les cendres se trouvaient-là au carrefour
As cinzas estavam lá na encruzilhada
А в попелі тліє
Et au cœur de la cendre
E no coração das cinzas
Іскра вогню великого.
Se cache l’étincelle d’un immense brasier.
Esconde a faísca de um enorme fogo.
Тліє, не вгасає,
Elle vacille mais ne désarme pas
Ele pisca mas não desarma
Жде підпалу, як той месник,
Opportuniste, elle attend , vengeresse,
Oportunista, ela participa, vingativa,
Часу дожидає,
Elle attend son heure,
Ela está esperando por sua hora
Злого часу. Тліла іскра,
L’heure fatale. Elle se camouflait, l’étincelle,
A hora fatal. Ela estava se camuflando, a faísca
Тліла, дожидала
Patientant patiemment
Paciente pacientemente
 На розпутті широкому,
Sur ce si vaste carrefour
Nesta tão vasta encruzilhada
Та й гаснути стала.
Même si elle commençait à défaillir.
Mesmo que ela começasse a desmaiar.

*

Отак німота запалила
Ainsi a brûlé la maison,
Então queimou a casa
Велику хату. І сім’ю,
La grande maison. Et la famille,
A casa grande. E a família
Сім’ю слав’ян роз’єдинила
La grande famille des Slaves s’est désintégrée
A grande família de Eslavos se desintegrou
І тихо, тихо упустила
Et tranquillement, silencieusement s’est immiscé
E silenciosamente, interferiu silenciosamente
Усобищ лютую змію.
Le serpent des haines fratricides.
A cobra dos ódios fratricidas.

*

Полилися ріки крові,
Des rivières de sang
Rios de sangue
 Пожар загасили.
Submergèrent l’incendie.
Submergiu o Fogo.
   А німчики пожарище
Et les Germains des restes
E os Alemães dos restos
 Й сирот розділили.
Se répartirent les orphelins.
Eles dividiram os órfãos.
Виростали у кайданах
Ils continuèrent dans les chaînes
Eles continuaram em cadeias
 Слав’янськії діти
Ses enfants de Slaves
Seus filhos eslavos
  І забули у неволі,
Et ils oublièrent en captivité
E eles esqueceram em cativeiro
 Що вони на світі!
Leur place dans le monde !
O lugar que eles tinham no mundo!
 А на давнім пожарищі
Mais sur les feux anciens
Mas nos velhos fogos
 Іскра братства тліла,
L’étincelle de la fraternité survivait
A centelha da fraternidade sobreviveu
 Дотлівала, дожидала
En fait, elle attendait
Na verdade, ela estava esperando
 Рук твердих та смілих,—
Des mains solides et courageuses,
Mãos fortes e corajosas,
 І дождалась… Прозрів єси
Qui patientaient… Alors explosa
Quem esperou … Então explodiu
В попелі глибоко
Du coeur des cendres, profondément,
Do coração das cinzas, profundamente
  Огонь добрий смілим серцем,
Un vigoureux feu au coeur courageux,
Um fogo vigoroso com coração valente
Смілим орлім оком!
Avec des yeux d’aigle valeureux !
Com olhos de águia penetrantes!
І засвітив, любомудре,
Et tu as ainsi illuminé, ô sage,
E você assim iluminou, oh sábio,
Світоч правди, волі…
La lumière de la vérité et de la volonté …
A luz da verdade e da vontade …
   І слав’ян сім’ю велику
Et de la grande famille des Slaves
E a grande familia de Eslavos
Во тьмі і неволі
Dans l’obscurité et la servitude
Na escuridão e escravidão
 Перелічив до одного,
Tu les as comptés,
Você os contou,
Перелічив трупи,
Tu as compté des cadavres
Você contou cadáveres
А не слав’ян. І став єси
Mais pas un seul Slave. Et tu es monté
Mas não um único Eslavo. E você subiu
 На великих купах,
Sur ce grand monticule
Nesta grande vala comum
На розпутті всесвітньому
Au carrefour du monde
Na encruzilhada do mundo
Ієзекіїлем ,
Comme Ezéchiel,
Como Ezequiel,
  І—о диво! — трупи встали
Et, ô miracle !, les cadavres se sont levés
E, oh milagre !, Os cadáveres subiram,
  І очі розкрили,
Les yeux ouverts
Os olhos abertos,
  І брат з братом обнялися
Et les frères s’étreignirent
E os irmãos se abraçaram
І проговорили
Et ils se parlèrent
E eles conversaram um com o outro
  Слово тихої любові
Avec de tendres mots d’amour
Com palavras carinhosas de amor
Навіки і віки!
Pour toujours et toujours !
Para sempre e sempre!
   І потекли в одно море
Et ainsi se jetèrent dans une unique mer
E então eles se jogaram em um único mar
 Слав’янськії ріки!
Toutes les rivières slaves !
Todos os rios eslavos!

*

Слава тобі, любомудре,
Gloire à toi, sage,
Glória a você, sábio
Чеху-слав’янине!
Tchèque-slave !
Checo-eslavo!
Що не дав ти потонути
Toi qui n’as pas laissé s’engloutir
Você que não deixou ir engolir
В німецькій пучині
Dans la tornade allemande
No tornado alemão
Нашій правді. Твоє море
Notre vérité. Ta mer est
Nossa verdade. Seu mar é
Слав’янськеє, нóве!
La terre des Slaves, la nouvelle terre !
A terra dos Eslavos, a nova terra!
Затого вже буде повне,
Elle se remplira
Ele vai encher de pessoas
І попливе човен
Et le bateau naviguera
E o barco navegará
З широкими вітрилами
Muni de larges voiles
Com velas largas
І з добрим кормилом,
Et avec un bon gouvernail,
E com um bom leme,
Попливе на вольнім морі,
Naviguera sur la mer libre,
Naviguera no mar aberto
На широких хвилях.
Sur d’immenses vagues.
Em ondas enormes.
Слава тобі, Шафарику,
Gloire à toi, Safarik,
Glória a você, Safarik,
Вовіки і віки!
Pour l’éternité !
Nos séculos dos séculos !
Що звів єси в одно море
Toi, l’homme qui a regroupé dans une seule mer
Você, o homem que se reuniu em um mar
Слав’янськії ріки!
Les rivières slaves !
Os rios eslavos!

*

Привітай же в своїй славі
Accepte dans ta gloire
Aceite em sua glória
І мою убогу
Mon misérable don
Meu presente miserável
Лепту-думу немудрую
Ma pauvre douma
Minha pobre duma
 Про чеха святого,
Saint Tchèque,
Santo Checo,
Великого мученика,
Grand martyr,
Grande mártir
Про славного Гуса.
Toi, glorieux Hus.
Você, glorioso Hus.
Прийми, отче. А я тихо
Accepte, mon Père. Et tranquille
Aceite, meu pai. E quieto
Богу помолюся,
Je prierai Dieu
Vou rezar a Deus
Щоб усі слав’яне стали
Que tous les glorieux Slaves soient
Que todos os eslavos gloriosos sejam
 Добрими братами,
De bons frères,
Bons irmãos,
І синами сонця правди,
Et les fils du soleil de la vérité,
E os filhos do sol da verdade,
І єретиками
Et qu’ils soient des hérétiques
E que eles são hereges
Отакими, як констанцький
Comme celui de Constance
Como este homem da Constance
Єретик великий!
Le grandiose hérétique !
O grandioso herege!
Мир мирові подарують
Au monde, ils apporteront la paix
No mundo, eles trarão a paz
  І славу вовіки!
Et l’éternelle gloire !
E a eterna gloria!


**

Taras Chevtchenko
JAN HUS L'HERETIQUE de Taras Chevtchenko - Trad Jacky Lavauzelle

 


 TRADUCTION FRANCAISE & PORTUGAISE
Tradução Francês e Português
JACKY LAVAUZELLE

LES TROIS SOURCES d’ALEXANDRE POUCHKINE POEME 1827 -В степи мирской

*

ALEXANDRE POUCHKINE POEME

*
1827
 

Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE  1827
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


В степи мирской 
1827

****


LES TROIS SOURCES
****

 

В степи мирской, печальной и безбрежной,
Dans les steppes de ce monde banal, triste et sans bornes,
Таинственно пробились три ключа:
Mystérieusement trois sources ont apparu :
Ключ юности, ключ быстрый и мятежный,
La source de la jeunesse offre des eaux rapides et rebelles,
Кипит, бежит, сверкая и журча.
Dans un courant pétillant et vigoureux.
Кастальский ключ волною вдохновенья
La source de la maturité offre des vagues d’inspiration
В степи мирской изгнанников поит.
Sacrées au cœur des steppes de ce monde.
Последний ключ — холодный ключ забвенья,
La dernière source offre une nappe froide de l’oubli,
Он слаще всех жар сердца утолит.
Qui étanche à jamais doucement les fusions du cœur.

18 июня 1827 г., Петербург
18 mai 1827 – Saint-Pétersbourg

*

 

 **********

POUCHKINE
 1827  

********

LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

*****

ALEXANDRE POUCHKINE POEME

A MES AMIS
1827
Пушкин

POUCHKINE (1824) L’AQUILON – АКВИЛОН

*

Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE 1824
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


1824
L’AQUILON
*

  АКВИЛОН
*

***

La Neuvième Vague
Девятый вал
1850
Ivan Aïvazovski
 Иван Константинович Айвазовский 
Санкт-Петербург, Государственный Русский музей
Musée Russe de Saint-Pétersbourg

***

Зачем ты, грозный аквилон,
Pourquoi, aquilon menaçant,
Тростник прибрежный долу клонишь?
Fouetter les roseaux de la terre ?
Зачем на дальний небосклон
Pourquoi longer l’horizon, effrayant,
  Ты облачко столь гневно гонишь?
Et persécuter ce nuage avec tant de colère ?

*

Недавно чёрных туч грядой
A présent, des crêtes de noirs nuages abondants
Свод неба глухо облекался,
Chargent la voûte céleste,
Недавно дуб над высотой
A présent, le chêne altier et sauvage
  В красе надменной величался…
Domine la plaine, triomphant…

*

 

Но ты поднялся, ты взыграл,
Mais tu t’es levé, mais tu as bondi
Ты прошумел грозой и славой —
En gémissant dans toute ta gloire, tu t’es déchaîné-
И бурны тучи разогнал,
Et les nuages orageux se sont évanouis,
И дуб низвергнул величавый.
Et le chêne majestueux s’est fracassé.

*

Пускай же солнца ясный лик
Désormais le soleil offre son lumineux visage,
Отныне радостью блистает,
Désormais il s’épanouit sereinement
И облачком зефир играет,
Pendant que le doux zéphyr taquine le nuage,
И тихо зыблется тростник.
Et les roseaux bruissent calmement.

**

 

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ALEXANDRE POUCHKINE
1824  

********

LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

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POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS (III)

 POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS
Алекса́ндр Серге́евич
Alexandre Pouchkine 
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE 
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА

POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS
III – TROISIEME PARTIE
Charles de Saint-Julien

Œuvres choisies de Pouchkine, traduites par M. H. Dupont
 

 

III.

Pouchkine mourut à trente-huit ans. Aujourd’hui encore, la plupart des hommes de sa génération sont pleins de vie, et si vous leur demandiez, si vous demandiez à ceux qui virent grandir le génie du poète, qui pleurèrent sa mort précoce, ce qui est resté de Pouchkine, ce qui lui a succédé dans les lettres russes, ils soupireraient et ne répondraient pas. C’est que pour eux tout existait dans la manifestation intellectuelle du moment, c’est-à-dire dans celui qui la représentait ; ils ne voyaient pas que la pensée du poète tombait dans une terre jeune et féconde, que la génération qu’il laissait était pleine d’ardeur, et que cette pensée ne périrait point. Seulement, en passant d’une génération à l’autre, cette pensée a déplacé le siège de son action ; sans se séparer des régions élevées, elle a su s’étendre et pénétrer dans les régions moyennes, où on n’a pas tardé à la voir pousser de tous côtés des jets vigoureux.

Pouchkine était la plus vive expression de la littérature de son temps ; mais tous les membres de cette littérature appartenaient généralement à l’aristocratie. C’étaient de nobles descendants des vieux boyards ; ils possédaient terres et vassaux, ils étaient comtes et princes, et, si quelques-uns ne se distinguaient que par leur esprit, ils n’en faisaient pas moins partie de la classe privilégiée, à laquelle ils étaient agrégés, comme Karamsine, par exemple, à qui son grand talent d’historien a donné une si légitime noblesse. Cependant le monopole de la pensée moderne ne pouvait demeurer longtemps l’apanage exclusif d’une caste ; aussi ne tarda-t-on pas à voir naître à Pétersbourg et à Moscou, à côté de la littérature aristocratique et du vivant même de Pouchkine, une littérature dont les représentants appartenaient à la classe moyenne, à celle des employés, de ceux qui sont destinés à former un jour le tiers-état du pays, et qui le forment réellement aujourd’hui à un certain point de vue.

Cette nouvelle armée littéraire, qui ne tarda pas à entraîner l’ancienne dans ses rangs, ne naquit pas à l’improviste, sans cause ni antécédents directs. Pouchkine avait donné l’impulsion, mais il restait à entretenir et à diriger le mouvement. Le ministre actuel de l’instruction publique en Russie, le comte Ouvaroff, se chargea de cette tâche. La mission était belle et difficile ; M. Ouvaroff la comprit et ne lui fit point défaut. La vie, l’émulation, la confiance, furent les premiers bienfaits que lui dut l’enseignement public. Homme d’état habile et par-dessus tout homme d’esprit et de savoir, connu par d’excellents ouvrages qui touchent à tous les domaines de la pensée, le comte Ouvaroff était plus que tout autre propre à ranimer l’enseignement, dont il comprenait bien la valeur, et il lui était facile de s’entourer d’hommes instruits propres à le seconder. Il commença donc l’œuvre de la régénération de l’enseignement, dont il élargit les limites en lui donnant des bases nationales. La révolution fut bientôt complète. Les universités russes se transformèrent, la vie y coula à pleines veines. La jeunesse y afflua de tous les points de la société. On vit le fils du chancelier de l’empire, celui du grand-maréchal de la cour coudoyer sur le même banc le fils du simple affranchi. Pour la première fois, les classes se trouvèrent mêlées en Russie, et elles apprirent à se connaître dans les luttes pacifiques de l’intelligence. Une émulation vive et continue se manifesta. Les étudiants des rangs inférieurs comprirent, avec l’ardeur d’une légitime ambition, qu’ils devaient effacer par des triomphes la distance sociale qui les séparait de leurs heureux rivaux ; les jeunes patriciens, de leur côté, voulurent soutenir l’honneur de leurs noms par des succès : c’étaient deux camps rivaux qui luttaient sur ce terrain où il n’y a d’autre privilège que l’intelligence.

Telle fut la véritable source d’où s’échappa à flots pressés l’ardeur intellectuelle, qui, s’emparant de la pensée de Pouchkine, la porta dans les régions inférieures, que cette pensée nourrit et féconda. Voilà comment naquit la littérature actuelle, que nous n’appellerons pas bourgeoise, ce mot ne pouvant avoir en Russie le sens qu’il a parmi nous ; que nous ne pouvons pas dire populaire, parce que son influence est encore bien limitée, mais que nous appellerons sans crainte nationale. Cependant cette ardeur se fût peut-être affaiblie, si une œuvre collective n’eût pas servi de point de ralliement aux jeunes écrivains, en dirigeant leurs efforts vers un même but. Cette œuvre se présenta : ce fut l’Encyclopédie russe. L’ancienne et la nouvelle génération littéraires, réunies autour de cette publication, virent leurs efforts récompensés par un éclatant succès. Ce succès même, qui répandit les volumes de l’Encyclopédie dans toutes les parties de l’empire, initia les provinces à un mouvement d’idées dont la capitale avait été jusqu’à ce jour l’unique théâtre. L’Encyclopédie russe était une œuvre de civilisation nationale, dont les bienfaits étaient évidents ; malheureusement cette œuvre ne fut pas continuée. Un fâcheux désaccord entre les chefs de l’entreprise amena la suspension de cette utile publication ; mais déjà beaucoup de bien avait été produit. Les jeunes écrivains de l’Encyclopédie avaient fait ensemble leurs premières armes, ce concours prêté à une œuvre commune leur avait révélé leurs forces, et avait mis en lumière bien des talents qui désormais pouvaient continuer isolément leur route avec la certitude de ne plus trouver le public indifférent à leurs travaux.

Plusieurs années avant la publication de l’Encyclopédie, les lettres comptaient déjà en Russie plus d’un organe recommandable. La Gazette littéraire, créée par le baron Delvig en 1830 et continuée par M. Volkoff, était un recueil estimé, mais qui ne s’ouvrait qu’à un petit nombre d’élus. Le brillant et rapide essor de la littérature réclamait une publication établie sur des bases plus larges, et la Bibliothèque de lecture fit appel aux jeunes écrivains. Destinée d’abord à diriger les esprits dans la voie nationale, à appeler, à encourager les talents nouveaux, la Bibliothèque ne remplit pas longtemps cette belle mission, et des traductions multipliées sans choix ne tardèrent pas à y remplacer les productions originales. La plus sérieuse de ces publications littéraires, celle qui reflète le mieux la pensée de Pouchkine, est le Contemporain, fondé sous l’action directe du poète et aujourd’hui encore dirigé par un de ses amis, M. Pierre Pletneff, recteur de l’université de Saint-Pétersbourg et membre de l’académie russe. Le Contemporain, dont les tendances slavistes sont très prononcées, peut être regardé surtout comme l’expression de l’influence exercée par Pouchkine sur les premières classes de la société russe. Quelques-uns de ses rédacteurs appartiennent aux plus nobles familles de l’empire. Nous devons remarquer à ce propos que ce vif sentiment de nationalité qui inspirait Pouchkine avait fini par gagner parmi les écrivains aristocratiques ceux même qui semblaient le plus soumis aux vieilles traditions ou aux influences étrangères. C’est ainsi que le prince Wiasemsky, l’un des vétérans de la littérature, le prince Odoevsky, malgré son mysticisme germanique, suivirent la muse slave dans la voie où elle se sentait appelée.

Avant d’arriver à la dernière phase qu’a traversée la poésie russe depuis Pouchkine, il importe de compléter ce que nous avons dit du mouvement dont il fut l’âme, en montrant la trace féconde qu’a laissée son génie dans les études historiques et dans le roman. La Russie a eu deux historiens, qui tous deux ont interrogé ses annales d’un point de vue différent. L’un, Polevoï, a su introduire dans ses recherches cet esprit de sagacité patiente qui s’attache à l’interprétation, à l’enchaînement moral des faits politiques plutôt qu’au simple récit des événements. L’autre, M. Oustrialoff, poussant un peu loin la complaisance patriotique, s’est étudié à démontrer, sous la forme du récit historique, les anciens droits de son pays à la possession des provinces polonaises. Ce qui est commun d’ailleurs aux deux historiens, c’est un vif et sincère patriotisme. Dans le roman, c’est aussi ce même sentiment qui a inspiré aux écrivains russes leurs meilleures créations. En première ligne se présente ici le nom de Zagoskine, l’auteur de Youry Miroslawsky et des Russes en 1812, ouvrages qui lui valurent la popularité la plus honorable et la mieux méritée. Le talent qui se révèle dans ces récits se fait pardonner l’absence d’énergie à force de grace et de flexibilité. Zagoskine, comme romancier historique, a eu des imitateurs et des émules. Nous citerons entre autres MM. de Rosen, Herascoff, Boulgarine. M. Herascoff a reproduit, dans un roman fort spirituel intitulé la Maison de glace, quelques traits animés de la cour de l’impératrice Amie, et mis en scène avec bonheur le célèbre favori Biren. M. Boulgarine a eu le malheur de s’attacher à un sujet déjà traité par Pouchkine et le tort de dessiner le plan de son Faux Dmitri sur celui de Boris Godounoff. Le roman a été écrasé par le drame.

Quoi qu’il en soit, il est impossible de ne pas reconnaître dans tous ces ouvrages l’élan d’une pensée commune et féconde. Romanciers et historiens marchent, par des routes différentes, vers un même but ; tous veulent donner à la Russie, par l’évocation d’un glorieux passé, la conscience de sa grandeur et de son originalité. Aujourd’hui cette ère de recherches et de tâtonnements semble terminée ; ce n’est plus la nationalité qu’il s’agit de réveiller. Une nouvelle période a déjà commencé pour l’esprit russe. Deux tendances, l’une satirique et comique, l’autre élevée et sérieuse, dominent le mouvement actuel. La première, représentée par M. Gogol, affectionne surtout la forme dramatique ; la seconde, qui se personnifie dans Lermontoff, dans Maïkoff, préfère la forme du récit.

La comédie du Réviseur, qui dénonce si rudement et néanmoins avec tant d’ironie et de gaieté les abus de l’administration provinciale, assura dès l’abord à M. Gogol une grande popularité. Jamais tant de verve libre et moqueuse n’avait inspiré une muse russe, jamais la satire moscovite n’avait porté des coups plus directs et plus sanglants. Il était hardi d’exposer sur le théâtre de Saint-Pétersbourg l’ineptie et la sottise de ces employés de petite ville (tchinovniki) dont l’orgueil et la vénalité pèsent si lourdement sur le pays. Les tchinovniki ont été fort plaisamment fustigés par M. Gogol. L’imagination du poète a su tirer d’une donnée très simple les détails de mœurs les plus comiques. Encouragé par ce premier succès auquel ne manqua même pas la sanction impériale, M. Gogol ne craignit pas, dans son roman des Âmes mortes, de toucher à ce qu’il y a de plus vif et de plus délicat dans le pays, savoir la propriété des serfs. Il s’agit ici d’un industriel adroit et fripon, acheteur d’âmes mortes, c’est-à-dire qui va parcourant les villages ou terres seigneuriales, et qui se fait vendre, par des intendants fripons comme lui, des hommes morts récemment ou depuis peu livrés comme recrues, mais non encore effacés du cadre de la population. C’est ce qu’on appelle dans le pays âmes mortes. Or, avec ces actes de vente frauduleux, il se trouve légalement possesseur, aux yeux de l’autorité abusée, d’un certain nombre d’individus qu’il demande à transporter sur quelque terrain sans valeur dont il est effectivement propriétaire, et tout cela, pour faire un emprunt au gouvernement sur l’hypothèque de ce bien, qui vient d’acquérir une valeur proportionnelle au nombre des âmes mortes achetées. Nous ne savons si Pouchkine aurait osé pousser la satire jusqu’à ce point de liberté, et si le chef de l’empire aurait eu pour lui l’indulgence qu’il a témoignée à Gogol. Ce fait en dit beaucoup sur les progrès de l’esprit public en Russie.

Ce n’est cependant pas Gogol qui nous semble procéder le plus directement de l’auteur des Bohémiens ; c’est Lermontoff, dont la vie, les mœurs et la destinée eurent tant d’analogie avec la vie, les mœurs et la destinée de Pouchkine. Comme ce dernier, Lermontoff ne savait obéir qu’à ses passions et fouler aux pieds devoirs et convenances. Je ne sais quelle brutale satire lui valut à Saint-Pétersbourg un duel avec un jeune Français, qui put lui donner une leçon de savoir-vivre. Peu de temps après, le poète fut envoyé dans le Caucase. Dans ces rudes contrées, que la Russie arrose chaque jour du plus pur de son sang, il devait trouver la mort, non point la mort glorieuse du champ de bataille, mais la mort furtive, et en quelque sorte honteuse, qui se cache dans les hasards d’une obscure rencontre. Un duel l’attendait avec un homme implacable qu’il avait offensé. Il tomba atteint d’une balle, et le pays, qui pleurait encore son grand poète frappé à la fleur de l’âge, eut à regretter un autre poète dont la vie s’épanouissait à peine.

Lermontoff eut d’ardentes inspirations pour la liberté. Ceux de ses vers que la censure mettait à l’index étaient aussitôt copiés, répandus et appris par cœur. Pouchkine avait eu à former l’esprit public, à créer l’opinion ; Lermontoff trouva cette opinion et cet esprit préparés. Nous citerons un de ses poèmes, qui pourra donner une idée de la nature de ses inspirations : le titre de cet ouvrage est Mzir (mot géorgien qui veut dire confrérie) ; le fond en est simple. Un jeune homme, fils d’une peuplade libre, a été fait prisonnier dans un combat et jeté dans un couvent pour apprendre à se plier à la servitude sous l’austère discipline de la règle. Le poète s’est plu à retracer les combats intérieurs de cette nature indomptée, de l’instinct natif de l’indépendance contre les mille gênes de la vie monastique et les déchirements de toute espèce auxquels elle soumet l’intelligence. La lutte est terrible et douloureuse. Vingt fois l’infortuné est près d’être vaincu ; mais le sentiment de la liberté soutient son courage aux abois. Dans un élan suprême, le jeune novice s’échappe de sa prison ; il part. Le voilà libre, la nature entière est à lui, il en a fait la conquête ; mais bientôt ce ciel, cet horizon qu’il admire, ces brises qui lui rafraîchissent le front, ne lui suffisent plus : il lui faut le ciel de la patrie et les brises natales, et il se met à marcher, il va, il franchit l’espace, il court, lorsque l’horrible faim le saisit ; le malheureux épuisé tombe. Les hommes envoyés à sa poursuite l’atteignent, s’emparent de lui et le ramènent dans sa prison monastique, où il meurt. Sous cette donnée si simple, il est aisé de découvrir une préoccupation douloureuse. On sent que les idées libérales tourmentent Lermontoff. Il y a un hommage indirect à ces idées dans la donnée même du poème dans cette éloquente protestation sous la forme du récit contre l’abus du pouvoir et la tyrannie de certains préjugés.
Dans ces dernières années, la pensée russe est arrivée à une manifestation littéraire que va nous faire connaître le poème des Deux Destinées, par M. Apollon Maïkoff, lequel nous écrivait, en nous envoyant cet ouvrage, il y a à peine un an : « Une nation qui se civilise a deux choses à faire, deux devoirs à remplir ; il faut, que d’une main elle répande la semence de ses nouvelles doctrines, de ses nouvelles idées, de ses nouvelles mœurs, tandis que de l’autre elle doit détruire tout ce qui pesait sur elle et l’enchaînait au passé ; elle doit saper les préjugés enracinés dans les esprits, arracher les dernières ronces des siècles d’ignorance et de superstition : la satire est son arme et son instrument. »

Le poème des Deux Destinées est donc une œuvre satirique, mais vivement pénétrée d’inspiration lyrique et de je ne sais quel souffle mélancolique et tendre. L’esprit satirique, qui a réellement ouvert en Russie l’ère de la littérature moderne, animait la plupart des productions poétiques de Pouchkine : son chef-d’œuvre, Eugène Onéguine, n’est effectivement qu’une satire originale et spirituelle ; mais c’est ici qu’on peut distinguer la différence des temps et le chemin qu’a fait la pensée depuis la publication de ce poème, c’est-à-dire depuis une vingtaine d’années. Nous savons qu’Eugène Onéguine est une victime de la civilisation moderne ; mais ce qui l’a frappé de découragement, ce ne sont ni les pensées sérieuses d’art ou de philosophie, ni les désirs ardents d’amélioration sociale, ni rien de ce qui constitue l’amour profond du pays : c’est l’ennui et l’abus du plaisir. Onéguine est un héros de boudoir, aimable et sensuel égoïste que la satiété a pris au début de la vie et qu’elle a laissé indifférent et moqueur. Or, voici ce même Onéguine transformé, ou plutôt le voici revenu à l’existence vingt ans plus tard. Actuellement il s’appelle Wladimir. Il n’est point blasé, il est attristé, abattu ; la vue de son pays, qu’il aime, lui serre le cœur, l’oppresse, le plonge dans des tristesses infinies ; il est jaloux pour lui des civilisations étrangères, jaloux de la grandeur antique, jaloux de la liberté moderne. « Allons droit à mon héros, nous disait M. Maïkoff. Surprenons-le au milieu de ses pensées intimes, de ses rêveries les plus chères ; écoutons-le : ce sera tâter le pouls à toute la jeune génération de mes compatriotes. »

L’écrivain qui nous parlait ainsi appartient lui-même à cette jeune génération qu’il s’est plu à personnifier dans Wladimir. Le poème s’ouvre en Italie, à Frascati, dont la fête est retracée avec une verve brillante, avec une rare vivacité de couleurs. Là sont réunis des hommes venus de tous les points de l’Europe, et Wladimir se plaît à les observer. Il y a aussi des Russes, mais il les évite. Il ne les a pas fuis pour les retrouver en Italie avec tous les défauts qu’il leur reproche et qu’il énumère complaisamment :

« Celui-ci a rapporté de ses steppes lointaines son tartarisme pur, sa nullité native vainement déguisée sous le luxe extérieur, l’orgueil de sa noblesse héréditaire ou la vanité de ses titres d’hier. Sa tête est vide ; il est incapable d’une opinion, et pourtant il s’exprime en docteur. Il blâme son pays sans raison, il loue stupidement ce qui est étranger, il est toujours prêt à parler de toutes choses, du ver luisant comme de Dante.

« Son rang donne de l’assurance à ses paroles. Il se prononce sur Raphaël ou Michel-Ange, et son jugement est irrévocable comme l’office qu’il a signé. Il parle en radical, en démagogue, en condottiere effréné, et hier encore il était tremblant dans l’antichambre d’un ministre.

« Il y en a d’autres qui sont différents. Ceux-ci ont répudié toute idée européenne : à les entendre, la cathédrale de Cazan l’emporte sur l’église de Saint-Pierre, et les concombres salés de leur pays sont plus savoureux que les raisins parfumés de Sicile. Ensuite, la vieille Europe, avec ses ébranlements sans fin, est dans un état imminent de décadence et de décomposition : Thiers, Guizot, O’Connell, sont des sots, et mille fois sont plus heureux leurs serfs que les populations libres et civilisées.

« Et en jetant les yeux sur ces hommes, Wladimir s’écriait : Mon Dieu ! c’est donc à ce prix que nous devons acquérir le fruit des sciences et des lumières ! Il faut donc que nous passions par cette nullité odieuse, par cette insigne présomption, par cette prostitution de la bassesse ! O Russes ! votre vie s’épanouissait pourtant large et fière dans les déserts du Volga et de l’Oural, alors qu’une liberté sauvage vous poussait à des guerres pleines de faits héroïques ; pourtant la vertu brillait dans votre regard, alors que sur la place publique de Novogorod vos discours, animés de l’amour de la patrie, retentissaient du haut de la tribune et décidaient vos différends. Plus d’une fois, pour défendre et garder l’honneur du pays, vous avez vous-mêmes brûlé vos villes et vos temples, dans votre haine des fers étrangers et votre horreur de l’esclavage ! »

Bientôt le jeune homme demande à ses compatriotes si la civilisation nouvelle importée par Pierre-le-Grand n’a fait qu’énerver leur antique courage, s’ils ne sauraient s’en servir que comme d’un vêtement d’emprunt ou d’un masque grimaçant.

« Notre héros souffrait de ce vide de cœur auquel nous sommes tous condamnés (les Russes) ; fatigué du spectacle affligeant que lui offrait sans cesse son pays, il se laisse entraîner par le flot commun ; il voulait aller remplir son âme et sa vie loin de sa patrie parmi d’autres hommes.

« Et il alla visiter la moderne Babylone, cette cité hardie qui entretient les peuples dans une activité d’esprit incessante, où la pensée humaine travaille libre et inspirée, toujours prête à s’élancer vers de nouvelles conquêtes. Au milieu de ce mouvement, de ces victoires, de ces triomphes et de ces chutes, il sentit qu’il était étranger, qu’il assistait à une fête où il n’était point invité. Les chambres grondent d’éloquence ; il s’y agite une grande et vieille question. Chacun, dans cette divine comédie sociale, est acteur. Seul il ne saurait qu’y faire. Il n’est pas appelé. Le hasard l’a jeté au milieu d’un festin où sa place manque, et, dévoré de jalousie, accablé de douleur, il fuit ce peuple toujours bouillant et toujours jeune. Il alla se réfugier sous le ciel de l’indolente Italie. »

Placées en regard l’une de l’autre et examinées au simple point de vue littéraire, les deux figures d’Onéguine et de Wladimir n’offrent peut-être ni rapports bien saisissables, ni parenté bien directe. Il faut se rappeler que le premier représente l’individualité de Pouchkine, lequel exprime lui-même l’esprit dominant de sa caste et de son époque ; il faut remarquer ensuite que Wladimir est la personnification la plus parfaite de la jeunesse actuelle et que M. Maïkoff procède de Pouchkine en ligne directe : alors on n’aura pas de peine à reconnaître la fraternité des deux personnages, ou plutôt, comme nous l’avons dit, leur identité. Ce qu’il y a surtout à signaler dans les ouvrages publiés depuis la mort de Pouchkine, c’est la liberté d’expression qui les caractérise et que la censure a respectée ; il y a là un fait positif qui répand une vive lumière sur l’état intellectuel de l’empire. Sous ce rapport comme sous beaucoup d’autres, l’Europe juge la Russie avec une étrange exagération. S’il y a une censure en Russie, il y a aussi un esprit public dont la puissance commence à balancer celle de la censure.

Le mouvement littéraire dont nous venons d’indiquer les deux phases principales, celle qui s’est ouverte avec les premiers écrits de Pouchkine et celle qui a commencé depuis sa mort, n’a pas été sans influence sur les tendances nouvelles de la pensée russe. Les poèmes de Pouchkine ont réveillé l’esprit national et lui ont enseigné sa force ; les écrits de Gogol, de Maïkoff, étendent le cercle de l’action littéraire et la font passer des régions aristocratiques dans les régions moyennes de la société. Ainsi partout l’autorité de la pensée se fait reconnaître et s’affermit, ainsi s’élargit l’horizon des écrivains et du public auquel ils s’adressent. Il y a là une voie féconde pour le génie russe, et c’est l’honneur de Pouchkine d’avoir creusé le premier cette voie, c’est l’honneur des écrivains actuels d’avoir su dignement continuer son œuvre.

Pouchkine et le mouvement littéraire en Russie depuis 40 ans
Charles de Saint-Julien
Revue des Deux Mondes
Œuvres choisies de Pouchkine, traduites par M. H. Dupont
T.20 1847

 

POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS (I)

 POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS
Алекса́ндр Серге́евич
Alexandre Pouchkine 
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE 
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА

POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS
I – PREMIERE PARTIE
Charles de Saint-Julien

Œuvres choisies de Pouchkine, traduites par M. H. Dupont


Il en est de certains pays comme de certains hommes, dont la destinée est d’être soumis aux jugements les plus contraires, de se voir à la fois l’objet d’éloges excessifs et de critiques violentes, de ne trouver justice et modération nulle part. Tel est de nos jours le sort de la Russie. Les uns, voyant dans cet empire l’expression la plus puissante d’un principe que la France a répudié, tendent les bras à son gouvernement, fort indifférent à leur égard, et ne trouvent pas de formules assez pompeuses pour proclamer ses bienfaits. A les entendre, la Russie est le seul pays où règnent sans partage aujourd’hui l’ordre, la paix, le bien-être, le seul qui demeure fort et sage au milieu des secousses sociales dont le monde est ébranlé. Les autres, se jetant dans un excès opposé, ne voient dans la nation russe qu’un amas grossier d’esclaves courbés sous le knout d’un Tartare, lequel n’a d’autre loi que son bon plaisir, d’autre règle que son caprice. Cette dernière opinion est encore aujourd’hui la plus répandue, la plus généralement accréditée en Europe. En attendant que le grand redresseur de torts en cette matière, le temps, fasse prévaloir définitivement la vérité sur l’erreur, il suffirait d’un peu de réflexion pour découvrir ce qu’il y a d’exagéré dans ces jugements contradictoires. Une seule conviction résulterait, selon nous, d’un examen impartial de ces apologies et de ces attaques systématiques : c’est qu’un peuple qui depuis neuf siècles, à travers les vicissitudes les plus étranges, a donné les plus éclatants exemples de courage et de patriotisme, un tel peuple mérite d’être traité avec moins de légèreté.

Un fait puissant et terrible s’élève, nous le savons, entre l’Europe et l’empire des tsars. La Pologne accablée a mis la douleur et l’indignation dans toutes les âmes ; elle a réveillé toutes les colères contre ses ennemis. Ces sentiments sont nobles et légitimes, et il faudrait manquer d’entrailles pour ne pas les comprendre ; mais, sous l’influence d’une émotion généreuse, on oublie peut-être qu’envisagée des hauteurs historiques, la question de la Pologne échappe aux intérêts de la politique actuelle, pour ne laisser voir que la suite d’une guerre de peuple à peuple vieille de plusieurs siècles. Les Polonais commandèrent un jour au pied du Kremlin, où ils avaient amené un faux descendant des vieux tsars, insultant ainsi à la nationalité moscovite jusqu’en ses foyers. De là une haine mortelle vouée par les Russes à leurs fiers vainqueurs, de là une de ces vendetta corses qui ne se terminent que par l’extinction de la race ennemie. D’ailleurs, il est des accidents historiques dont il ne faut tenir compte qu’avec réserve, quand on veut apprécier sainement l’état d’un grand peuple. Or, la nation russe a son existence parfaitement indépendante de la politique extérieure de son gouvernement, et au lieu de la juger à priori et sans appel, suivant l’intérêt ou la passion, il conviendrait de remonter à son origine, de la suivre dans sa vie sociale, de pénétrer dans les secrets de sa vie domestique, d’étudier son caractère, ses mœurs, ses habitudes. C’est ce qu’on n’a pas suffisamment fait ; aussi peut-on dire que la Russie est restée, sous bien des rapports, inconnue à l’Europe, malgré les nombreux ouvrages que publient à l’envi des touristes de tout esprit et de toute condition.

 

On ne se fait pas une idée, dans nos pays de civilisation régulière, des éléments nombreux et opposés qui concourent à former ce qu’on pourrait appeler le tissu national de la race moscovite. Nous nous figurons, par exemple, qu’il n’existe que deux classes dans la société russe, les nobles et les esclaves, et nous croyons connaître les premiers pour avoir vu quelques Moscovites titrés promener à travers nos capitales leur inquiète curiosité, ou bien pour avoir rencontré dans le monde quelques-uns de ces élégants secrétaires d’ambassade dont une éducation spéciale a complètement transformé les manières et le langage. Quant aux esclaves, nous avons un modèle tout prêt : les serfs de notre moyen-âge. C’est se méprendre sur les uns comme sur les autres. En premier lieu, la noblesse russe, — depuis les familles qui remontent avec orgueil aux vieux boyards et se rattachent aux princes apanagés jusqu’aux dernières anoblies par quelques années de fonctions publiques, — se divise en une foule de classes, dont chacune a son centre d’action et de pensée, son caractère, ses mœurs et ses préjugés. En outre, l’espace qui sépare cette noblesse des hommes de la glèbe est comblé par plusieurs castes intermédiaires. Ce sont d’abord les petits employés du gouvernement, qui travaillent à s’anoblir, espèce de tiers-état craintif et mécontent. Après ceux-ci viennent les marchands, dont la corporation a acquis, sous le règne actuel, une importance manifeste et qui s’étend chaque jour davantage ; enfin, les bourgeois, dont l’existence se lie à celle des marchands, et qui ne tarderont pas à former avec eux une classe nombreuse et forte. Quant aux serfs, qui se montrent en dernier lieu, ce sont de véritables fermiers attachés au sol, auquel ils appartiennent, et dont ils partagent de diverses façons le produit avec les propriétaires. Ces différentes classes se subdivisent encore, se distinguent, se tranchent, si on peut le dire, en couches infinies, ce qui ne les empêche pas de se réunir, de former dans certaines circonstances un ensemble de parties parfaitement harmoniques. Alors les rivalités de caste et de rang, les jalousies, les ambitions, les mauvais vouloirs, si profonds et si vivaces qu’ils soient, tombent et s’éteignent pour faire place à un seul intérêt et à un seul sentiment : la nationalité. 

Nous venons de prononcer un mot qui explique tout le travail intérieur de la Russie, tout son mouvement littéraire depuis quarante ans. Le bon sens moscovite sait que l’esprit de nationalité peut seul donner à la Russie une valeur et une force réelles en présence de l’Europe. Seulement on pourrait se demander comment il se fait qu’un sentiment aussi légitime, aussi généreux, ait pu passer depuis quelques années à l’état de système mesquin et puéril, comment il se fait qu’il ait cru s’anoblir par une affectation de dédain, nous allions dire de mépris, pour tout ce qui est étranger. Le mot de nationalité est devenu une espèce d’enseigne obligée, de mot d’ordre et de ralliement à tout propos invoqué. La Russie ne craint-elle pas que ces appels systématiques au sentiment national soient mal interprétés, et qu’on ne lui rappelle à ce sujet certains gentilshommes d’autrefois, qui mettaient sans cesse en avant la noblesse de leur blason dans la crainte, quelquefois fondée, qu’on n’y crût point assez ? Hâtons-nous de le dire, ce pavillon patriotique si complaisamment déployé à tous les vents n’est pour ainsi dire que le symbole nouveau d’un fait ancien, d’une réaction depuis longtemps préparée contre l’influence étrangère, et conséquemment, à plusieurs égards, contre la rénovation sociale imposée au pays par Pierre Ier. Encore aujourd’hui, il est une question qu’on ne se lasse point d’agiter : le fondateur de Saint-Pétersbourg a-t-il réellement servi sa patrie en la poussant violemment dans la voie européenne ? De là, mille discussions, mille controverses, qui ne sauraient aboutir, malgré quelques exagérations fâcheuses, qu’à une conciliation désirable entre la civilisation de l’Europe et l’influence renaissante de la vieille nationalité moscovite.

Après avoir vu pendant un siècle et demi la docile obéissance de la Russie à l’impulsion étrangère, il semble qu’on doive s’étonner de la voir se livrer actuellement à l’examen des principes de ce qu’on appelle sa régénération sociale. En y réfléchissant un peu, on sera obligé de convenir que cet examen même pourrait bien indiquer des progrès assez marqués, un développement de l’esprit national dont la Russie a de plus en plus conscience, et qu’elle est jalouse de faire reconnaître à ceux qui l’instruisirent. D’ailleurs, cette opposition nationale contre une civilisation acceptée forcément ou d’office, cet esprit assez confiant en lui-même pour croire qu’il aurait tracé son sillon de lumière sans le secours de l’Occident, cette révolte longtemps contenue contre un ordre de choses qui n’avait pas été choisi, tout cela correspond à ce qu’il y a dans le sentiment public en Russie de plus jeune et de plus ardent. Il ne faut pas chercher ailleurs les causes et le principe du mouvement littéraire qui se continue aujourd’hui dans cet empire, mouvement que nous voudrions apprécier non-seulement dans ses productions récentes, mais dans celles du poète qui le prépara et le dirigea. Ce poète, on l’a nommé, c’est Alexandre Pouchkine.

 On sait que la littérature russe du dernier siècle était toute française et de cour, car, à l’exception de Lomonossoff, ce pauvre pêcheur d’Archangel qui devait être le Malherbe moscovite, et du prince Cantemir, célèbre par ses satires, elle n’avait rien qui fût national. C’était une gracieuse contrefaçon de la petite littérature de Versailles, dont le siège se tenait à l’Ermitage, cette solitude lettrée de la grande Catherine, où peu d’élus étaient appelés, même parmi les courtisans, mais dont tous les élus étaient gens d’esprit. Là un couplet du comte de Ségur, une épître du comte Schouvalof ou du prince Bélosselsky, étaient applaudis avec enthousiasme par les heureux et nobles habitués de l’impérial cénacle, au milieu duquel vint tomber un matin l’encyclopédiste Diderot, qui n’en changea ni l’esprit ni l’allure. Hors de ce cercle privilégié, les lettres marchaient d’un pas lent et boiteux. Le peu d’ouvrages qui se publiaient en Russie n’étaient guère que de faibles imitations françaises : la Pétréide de Kéraskoff ne vaut pas, à coup sûr, les fragments de Thomas qui nous sont restés sous le même titre ; ces pâles traductions du français n’étaient lues que parce qu’il n’y avait pas autre chose à lire. Quant à la littérature nationale, elle n’existait point encore, à moins qu’on ne veuille appeler ainsi quelques récits traditionnels, espèces de romans fantastiques, comme celui de Dobrine, l’enfant sans père, que les vieillards racontaient durant les longues soirées d’hiver à leur famille réunie autour du poêle de l’isba.

 Cependant un nouveau siècle et un autre règne commencèrent. Les armées de la Russie, entraînées par les événements européens, passèrent les Alpes, et, en même temps que le ciel d’Italie éblouit leurs regards, le spectacle de la civilisation moderne, frappant tout ce qu’elles renfermaient de jeunes imaginations, leur ouvrit une longue perspective d’idées et de sentiments nouveaux. Plus tard, ces mêmes armées se trouvèrent transportées au sein de la France, et le contact immédiat de notre vie publique ne fut pas perdu pour quelques esprits que ce grand mouvement initia au rôle, à la puissance de la pensée. Après cette campagne, éternel sujet d’orgueil pour les Russes, l’empereur Alexandre, saisi tout à coup d’idées plus généreuses que politiques, rêva l’affranchissement de son pays. La jeunesse exaltée se livra en même temps à l’examen des plus hardies questions de réforme sociale. Une société secrète prit naissance et trama dans l’ombre un grand projet de révolution ; mais le temps, qui seul peut mûrir certaines œuvres, manqua à celle-ci : la nation demeura impassible devant la tentative du 14 décembre 1825. Seulement la Sibérie et l’échafaud y gagnèrent quelques victimes. Plusieurs familles eurent à gémir, et tout fut oublié, ou plutôt on n’oublia point, on attendit. Les esprits plus calmes comprirent qu’on avait fait une grande faute, et se renfermèrent dans la discussion des principes. Qu’on ne croie pas cependant, comme il serait naturel de se l’imaginer d’après l’esprit connu de l’autocratie, que le gouvernement russe fermât dès cet instant la voie aux idées progressives ; ce serait une erreur. Jamais la censure n’avait été plus indulgente, et il est douteux qu’on eût permis en Autriche ou à Naples la libre circulation des écrits qui s’imprimaient à Saint-Pétersbourg ou qui y arrivaient. Peu d’ouvrages se sont publiés en France à cette époque qui n’aient eu leur libre entrée en Russie. Cette indulgence du gouvernement s’explique par la transformation même qui s’était accomplie dans les esprits. De violent et de fiévreux, le mouvement était devenu paisible et régulier ; il avait quitté le terrain de l’action brutale pour entrer dans la voie des études sérieuses. Les idées politiques avaient d’abord cédé la place aux idées générales de droit public ; puis ce fut le tour des idées littéraires. On comprit que le nonce te ipsum du philosophe doit s’appliquer également aux nations, et qu’un peuple ne saurait arriver à la connaissance de lui-même sans passer par la littérature, cette introduction obligée à tant de choses. Ce fut donc vers la littérature que se tourna l’activité des intelligences.

 C’était le moment où s’agitait en France le procès des deux écoles rivales ; le bruit de ce démêlé, auquel venait se joindre le bruit plus éclatant de la gloire de Byron, retentit sur les bords de la Néva, et les imaginations furent entraînées. La nouvelle école conquit d’abord toutes les sympathies. Des essais furent faits dans le sens de ses théories, et le public y applaudit. La jeunesse lettrée se mit à interroger curieusement le passé de son pays, qui lui offrit d’abord peu de richesses ; elle ne se découragea point et continua à fouiller les chroniques, à recueillir les traditions populaires. La Russie eut son historien dans Karamsine, et grace à son travail, malheureusement inachevé, sur les annales de l’empire, le culte de la nationalité put se retremper, se fortifier dans les souvenirs historiques. A partir de 1825 surtout, les salons de Pétersbourg présentèrent une physionomie singulièrement animée. De jeunes et ardens esprits y débattaient chaque soir toutes les théories dont l’influence féconde se faisait alors sentir en Europe. On examinait quel rapport pouvait exister entre ces théories et l’art national. Cet art, il ne s’agissait pas simplement de le raviver comme en France, mais de le faire naître, pour ainsi dire, en le demandant aux traditions et à l’histoire du pays. Le bruit des disputes françaises continuait à jeter ses incessans échos dans ces vives discussions. Comme l’Allemagne avait une large part dans nos études et nos sympathies, on était souvent amené à comparer entre eux les écrivains des deux pays, et, nous le disons à regret, ces comparaisons étaient presque toujours faites dans un esprit d’hostilité contre la France. Ces jeunes gens, dont les manières et le bon goût attestaient si clairement l’influence de nos mœurs et de nos écrits, se montraient le plus naïvement ingrats du monde, en se germanisant d’idées et d’opinions, de peur de paraître Français. C’était un parti pris, une sorte de mode ; pour paraître profond, il fallait dédaigner la France. Tout cela n’indiquait en définitive qu’un dépit mal déguisé. La France de Versailles, voire la France encyclopédique, avait long-temps régné à la cour ; l’éducation aristocratique avait été jusque-là, et n’a pas cessé d’être encore, sous bien des rapports, toute française. Il fallait mettre un terme à cette usurpation étrangère, il était temps de repousser les mœurs et les idées gauloises ; on était Slave avant tout ; les destinées de la Russie ne pouvaient s’accommoder de cette perpétuelle imitation. Par malheur, les aimables raisonneurs ne s’apercevaient pas que pour n’être point Français ils se faisaient Allemands.

 Parmi les salons dont les nobles habitués prenaient alors une si vive part au mouvement intellectuel du pays, il en est ’un surtout qui mérite d’être distingué, car il eut dans ce réveil littéraire son rôle brillant et même sa réelle influence. C’est celui de Mme la comtesse de Laval, épouse d’un ancien gentilhomme français, femme d’esprit et d’imagination, animée d’un goût réel pour les arts et les lettres. L’élite de la jeunesse de Saint-Pétersbourg, reçue chez Mme de Laval, était présidée par Kasloff, le Nestor des écrivains russes, poète distingué, que son âge et sa cécité complète rendaient doublement vénérable. Là on voyait le comte Kamarovsky, auteur de vers français où se révélait un talent aimable, formé à l’école du chantre des Méditations et des Harmonies ; le prince Odoevsky, d’une des plus vieilles familles moscovites, esprit délicat et rêveur, partisan du mysticisme germanique, qui depuis lors a pris rang parmi les écrivains les plus estimés de la Russie ; M. Vénévitinoff, qui promettait un grand poète à sa patrie, et que la mort a prématurément enlevé. Quelques nobles vétérans de l’armée poétique venaient apporter leurs encouragements aux jeunes novateurs. Parmi ceux-là on distinguait Gnéditch, le traducteur d’Homère, et Kriloff, le La Fontaine russe, comme le nôtre plein de finesse, de verve gracieuse, de sens et de philosophie pratique. Le comte de Laval représentait, au milieu de ses hôtes, l’esprit français du XVIIIe siècle, l’esprit du prince de Ligne, et son scepticisme indulgent trouvait toujours une observation fine et railleuse à placer au milieu des plus chaudes discussions. Le spirituel vieillard opposait aux fougueuses sorties des jeunes écrivains les leçons, l’expérience et les traditions d’une époque dont il avait gardé le bon sens ironique aussi bien que la grâce exquise. Mais l’âme secrète de ces réunions, l’homme qui, bien qu’absent de Pétersbourg, dominait ces vifs débats, c’était Pouchkine. Le poète était l’ami de la plupart de ces jeunes gens, qui professaient pour lui une admiration sans bornes, un respect sans limites. Quand on avait assisté à ces réunions littéraires, où il était sans cesse question de lui, à propos d’une lettre reçue, d’un poème annoncé, où d’ardents disciples rapportaient et commentaient toutes les opinions du maître avec un juvénile enthousiasme, on ne pouvait se méprendre ni sur la valeur du poète ni sur la portée de son influence. La vie de salon était alors liée trop étroitement à la vie intellectuelle du pays pour qu’on ne vît dans les éloges accordés à Pouchkine par tant de voix unanimes que l’expression d’une sympathie passagère et d’un engouement mondain. Il fallait bien reconnaître là plus que l’opinion d’une coterie. Évidemment l’esprit national émancipé ne voyait pas seulement dans Pouchkine un grand poète ; il voyait en lui sa propre personnification, il se reconnaissait et s’admirait dans un homme de génie.

 Ainsi, le mouvement, commencé d’abord sur le terrain politique, s’était porté sur le terrain littéraire. Cette transformation de l’esprit national avait été secondée par l’élite de la société russe, et les salons étaient devenus, à Pétersbourg, une noble arène où les plus hautes questions de poésie et d’art étaient soulevées et débattues. L’homme qui dirigeait ce mouvement, qui le personnifiait, était Alexandre Pouchkine. L’appréciation de ses écrits est donc en quelque sorte l’appréciation même de la littérature russe contemporaine dans ses débuts, dans sa jeunesse féconde et dans sa période la plus récente.

 I. 

Dans les pays d’ordre et de discipline militaire, l’indépendance de certains esprits dégénère quelquefois en une susceptibilité ombrageuse, intraitable. Leur imagination, excitée par mille entraves, les emporte à travers les champs d’une liberté impossible, renversant ou brisant dans sa course toutes les barrières que les mœurs, la bienséance et la morale tenteraient de lui opposer. Tel se présente Pouchkine au début de la vie. Le sang africain de son aïeul, pour être mêlé dans ses veines au sang moscovite, n’avait rien perdu de sa chaleur native. Ennemi du travail et de la réflexion, impérieux, léger, versatile, Alexandre Pouchkine rachetait ces défauts par les nobles élans d’une nature généreuse et passionnée. Dans ses traits mêmes, on reconnaissait, avec l’empreinte de la race africaine, tous les signes d’un caractère indomptable. Il avait la tête forte et le front ombragé d’une forêt de cheveux épais et crépus. Son nez, recourbé en bec de vautour, était brusquement aplati par le bout, ses lèvres étaient proéminentes ; mais le regard vif et impérieux donnait à l’ensemble de sa physionomie une singulière expression de grandeur et de fermeté. Mieux encore que le regard, la parole animée et brillante faisait dans Pouchkine reconnaître le poète.

 On comprend qu’il n’était pas donné à une nature semblable de se plier à la vie disciplinée et laborieuse de l’école. Entré en 1811 au lycée de Tsarkoe-Sélo, Pouchkine passa à lire en cachette Goethe et Voltaire le temps qu’il eût dû consacrer aux études classiques. Déjà il s’exerçait à l’épigramme et rimait quelques essais poétiques fort applaudis de ses condisciples ; la supériorité de son esprit et l’énergie de son caractère se révélèrent à la fois durant les sept années qu’il passa à Tsarkoe-Sélo. Subjugués par l’ascendant de cette vive intelligence, ceux qui entouraient Pouchkine acceptèrent sans trop d’opposition les prétentions de son caractère despotique, et le poète s’accoutuma ainsi de bonne heure à la domination et à l’indépendance. Bientôt sa renommée naissante franchit l’enceinte du lycée, pour le précéder dans les salons qui allaient s’ouvrir devant lui. Les relations de son père avec les écrivains célèbres de cette époque, Karamsine, Dmitrieff et Joukovski, ne furent point étrangères à cette précoce réputation. Les vers de l’écolier étaient reçus avec les plus vifs applaudissements, et, lorsque le jeune auteur se présenta dans le monde, les applaudissements redoublèrent. Ce fut une véritable ovation, et, l’on pourrait dire, le triomphe avant la victoire.

 Quelle était cependant la valeur réelle de ce jeune homme, sorti à peine de l’école, d’où il ne rapportait aucune des études qui, dans nos pays de civilisation latine, sont la condition presque indispensable des succès littéraires ? Pouchkine ne savait rien des littératures anciennes ; quant aux littératures modernes, elles ne lui étaient connues que par quelques auteurs qu’il avait lus à la dérobée. L’histoire n’avait laissé dans sa mémoire que des faits généraux et vagues ; toutes ses connaissances étaient incomplètes : rien, dans son esprit, de lié, de tissu, de coordonné ; mais ce jeune homme avait une imagination ardente, une intelligence merveilleuse, quoique éclairée de mille clartés confuses, un génie moqueur, une verve satirique : il était poète, poète né pour la lutte plutôt que pour la rêverie. Le monde l’accepta ainsi. Pouchkine lui paya sa bienvenue par une sorte de dithyrambe patriotique sur les derniers succès des armées russes et la glorification de l’empereur Alexandre ; après quoi, laissant la poésie venir à ses heures, il ne songea plus qu’à se plonger dans les plaisirs. Les fêtes du monde furent bientôt impuissantes à le satisfaire : il lui fallut l’orgie nocturne, bruyante, effrénée, le jeu avec ses émotions puissantes et fiévreuses, les duels, qui sont aussi un jeu, et qui, pour lui, variaient la monotonie de l’autre. Il aimait les duels : était-il averti par un pressentiment secret, et voulait-il se familiariser avec ce terrible hasard qui devait un jour lui être si fatal ?

La violente nature de ce jeune homme ne tarda pas à se trahir au milieu des salons par d’imprudents discours. Quand une question d’émancipation politique était agitée en sa présence, le chantre de l’empereur Alexandre devenait un tribun dont l’éloquence hardie faisait trembler ses amis pour sa liberté. La Muse ne le visitait plus que pour lui inspirer des chants d’indépendance qu’on ne retrouve point dans ses œuvres, mais que la mémoire des contemporains a retenus. Les craintes de ses amis ne tardèrent pas à se justifier. Pouchkine reçut l’ordre de quitter Pétersbourg. Les provinces méridionales de l’empire lui furent assignées comme lieu de résidence.

En voyant une peine si sévère infligée à Pouchkine pour quelques déclamations irréfléchies, on serait tenté de partager une opinion qui a souvent entretenu le public français dans une fâcheuse indifférence à l’égard des poètes russes. On croirait volontiers qu’il y a incompatibilité entre le gouvernement absolu et le libre épanouissement d’une imagination poétique. La réputation de Pouchkine n’est encore arrivée jusqu’à nous que comme un écho affaibli, et n’a été acceptée qu’avec réserve : nous venons de dire pourquoi. On a posé en règle que la liberté est indispensable au développement de la poésie, et dès-lors on répugne à croire qu’un grand poète ait pu naître et s’épanouir sous le ciel de la Russie. Est-il besoin pourtant de faire remarquer que la poésie, dans son essence supérieure et divine, échappe complètement à l’influence d’une forme plus ou moins libérale de gouvernement ? Pouchkine et Mickiewicz chantèrent tous deux sur une terre privée d’indépendance ; qui oserait dire que leur imagination fut moins maîtresse d’elle-même, moins dégagée de toute entrave grossière que celle du chantre de Harold ? Qui oserait affirmer que leurs poèmes respirent moins vivement que ceux de Byron le sentiment de la liberté et de la dignité humaines ?

 Lorsque Pouchkine se vit en présence de cette sévère et puissante nature de l’antique Chersonèse, qu’il aperçut le Caucase à la cime souveraine, que ses regards se perdirent à l’horizon de ces steppes sans fin où l’on voit passer les chameaux des caravanes comme aux déserts de l’Arabie, alors le poète connut de nouvelles émotions. Ce fut pour lui un moment de recueillement profond et solennel ; s’interrogeant pour la première fois dans la solitude, il sentit ce qui manquait à son esprit encore inculte ; il appela au secours de son âme chagrine et désabusée l’étude et la réflexion. Jusqu’alors son génie n’avait obéi qu’à une fougueuse effervescence, à des colères subites et à des passions soudaines ; d’admirables instincts poétiques avaient donné à ses premiers accents la verve, la puissance et l’harmonie ; mais le flot de ces inspirations pouvait se tarir, si des études sérieuses n’en venaient entretenir et purifier la source. Pouchkine recommença donc son éducation lui-même. Il écrivait des lieux de son exil : « J’ai appelé dans la solitude le paisible travail et le goût de la réflexion. Le temps est à moi, et j’en use selon ma volonté ; mon esprit est devenu l’ami de l’ordre ; j’apprends à retenir mes pensées, je cherche à réparer en liberté le temps perdu : je me mets en règle avec le siècle. » Comme l’intelligence de Pouchkine était vive, cette éducation fut bientôt terminée. Alors l’inspiration lui arriva de nouveau, mais riche, abondante, et toute pénétrée de la chaleur du ciel qui rayonnait sur sa tête, tout étincelante des reflets de ses splendides horizons. On eût dit que le génie du poète avait retrouvé sa patrie dans cette terre méridionale et reconnu sa famille dans ses rudes habitans. Aussi imprima-t-il un cachet d’originalité locale remarquable aux trois poèmes qu’il composa dans ce temps-là : la Fontaine de Baktchisaraï, inspiré par le palais en ruine d’un ancien khan de Crimée ; le Prisonnier du Caucase, dont le sujet est emprunté à l’un de ces mille épisodes que fait naître chaque jour la guerre du Caucase, et les Bohémiens, que lui dicta la vue d’une de ces peuplades errant dans les plaines de la Bessarabie.

 

Dans ces trois poèmes, c’est une muse presque orientale qui se révèle. L’éducation européenne avait nourri l’esprit de Pouchkine sans lui enlever son originalité. L’auteur des Bohémiens resta toujours sans émotion devant les souvenirs classiques, et ne put leur demander des sujets d’inspiration sans laisser voir aussitôt une excessive infériorité. Si pendant cet exil il se rappelle qu’Ovide fut comme lui exilé aux mêmes lieux, sa muse reste froide et déclamatoire ; mais lorsque, obéissant à son génie, il décrit les mœurs libres et pittoresques de l’aoul (village circassien), ou traduit avec une verve sauvage les discours passionnés de la fille des Bohêmes, alors cette muse prend la taille des muses antiques et se fait admirer. On chercherait en vain dans ces poèmes écrits au pied du Caucase l’influence de notre littérature européenne avec ses sentiments délicats, ses passions retenues, ses élans de convention. Tout y est dédaigneux de notre bon goût, hardiment sacrifié à la vérité d’une nature que nous ignorons. Quelques-uns ont voulu trouver dans ces premiers poèmes une imitation de Byron. Ceux-là comprenaient mal la muse de Pouchkine. Byron, pair de la Grande-Bretagne, avait tracé des types empruntés à son imagination, et qu’il orientalisa à peu près comme aurait fait un habile costumier ; Pouchkine, descendant du nègre Annibal, peignit des types réels, des types vivants, qu’il voyait partout autour de lui ; puis il les anima de ses propres passions, qui étaient aussi les leurs, c’est-à-dire brûlantes, jalouses et cruelles. Or, si cette individualité tout orientale de Pouchkine se trouve portée quelque part à sa plus haute expression de vérité, c’est sans contredit dans le poème des Bohémiens.

Savez-vous d’où sortit cette race nomade,
Nation dont partout erre quelque peuplade,
Hommes au teint de cuivre, à l’œil noir, dont la peau
Se durcit à travers les trous d’un vieux manteau ;
Qui traînent après eux leurs bruyantes familles ;
Vendant selon les lieux leurs poignards ou leurs filles,
Mais ne campant jamais aux mêmes bords deux fois ?
Car leur plus grand besoin, à ces tribus sans lois,
C’est d’errer, de franchir steppe, désert aride,
Plaines ou monts, suivant qu’un caprice les guide,
Faisant le plus de mal qu’ils peuvent aux chrétiens.
Demandez-leur d’où vient leur race de païens,
S’ils sortirent des murs de Thèbes la divine,
De l’Inde, ce vieux tronc où pend toute racine,
On bien s’il faut chercher leur source, qu’on perdit,
Parmi les Juifs de Tyr, comme eux peuple maudit ?…
Ils l’ignorent. Pour eux, les temps sont un mystère ;
Comme l’oiseau des airs, ils passent sur la terre.
Qu’ont-ils besoin de plus, et que leur fait, au fond,
Qu’ils viennent de l’aurore ou du couchant ? Leur front
A pour toit le ciel pur où brillent les planètes ;
Pour lit, le bord du fleuve ou des mers inquiètes :
Et puis ils ont leurs chants, le soir, devant leurs feux,
Leurs chants d’amour, ardents, libres, impétueux,
Qui donnent au plaisir les accents du délire
Et demandent le bruit du fer au lieu de lyre.

Tels sont les Bohémiens de Pouchkine. Le camp d’une de ces peuplades nomades venait de se livrer au sommeil ; les feux s’éteignaient ; la lune, montée sur l’horizon, éclairait de ses blanches lueurs un vieillard assis devant des charbons fumants qu’il ranimait. Ce vieillard attendait le retour de sa fille, la jeune Zemphirine, attardée ce soir-là dans la campagne. Elle paraît bientôt, accompagnée d’un étranger qu’elle présente à son père. « Mon père, lui dit-elle, je t’amène un hôte. Je l’ai rencontré derrière un tertre dans le désert, et l’ai engagé à passer la nuit dans notre camp. Comme nous, il veut vivre en liberté ; la loi le proscrit, mais je serai son amie. Il se nomme Aléko ; il me suivra partout où je voudrai. » C’est bien là le langage d’une passion naïve et qui ne connaît pas d’obstacles. Zemphirine avoue son amour comme elle avouerait le plus innocent caprice ; elle parle d’Aléko comme elle parlerait d’un oiseau, d’une gazelle favorite. On devine la réponse du vieillard. L’étranger est reçu dans la tente, et devient l’heureux époux de l’alerte jeune fille. Deux ans se passent. Aléko est toujours amoureux de Zemphirine, lorsqu’un matin, celle-ci, auprès d’un berceau, se met à chanter une étrange chanson d’amour. La jalousie entre au cœur de l’époux ; il se plaint au vieillard : celui-ci lui rappelle quelles sont les mœurs des tribus bohémiennes et lui raconte sa propre histoire. La femme qu’il avait épousée, la mère de Zemphirine, l’a quitté, lui aussi, après avoir vécu un an sous sa tente, pour suivre un jeune Bohémien. On comprend qu’Aléko ne se laisse point désarmer par ce récit : le proscrit européen ne saurait partager la résignation philosophique du vieillard ; il surprend Zemphirine à un rendez-vous.nocturne, et frappe les deux amants. Le jour se lève ; la foule des Bohémiens entoure le meurtrier et ses victimes. Les femmes s’approchent pour baiser les yeux des morts ; puis, lorsque les cérémonies funèbres sont terminées, le père de Zemphirine aborde Aléko, qui regarde en silence : « Quitte-nous, homme orgueilleux, lui dit-il ; nous sommes sauvages, nous n’avons besoin ni de sang ni de soupirs, mais nous ne voulons pas vivre avec un assassin ! Tu ne comprends point la vie nomade, tu ne veux de liberté que pour toi ; ta vue nous ferait horreur ! Nous sommes timides et bons, tu es méchant et audacieux. Va, pars, que la paix t’accompagne ! »

 Ainsi finit le poème de Pouchkine. Tel qu’il est, il offre un ensemble dont l’unité est parfaite ; ce n’est qu’un épisode, si l’on veut, plutôt qu’un tableau complet et largement tracé ; mais le poète a su mettre dans cette composition tout ce qu’il nourrissait en lui de sauvage indépendance et de désirs effrénés. Il y peint la vie nomade, aventureuse, bruyante et passionnée des Bohémiens, avec une complaisance qui trahit à son insu ses sentiments les plus intimes. Lorsque Zemphirine, au matin de son amour, témoigne à Aléko la crainte qu’il ne regrette plus tard le séjour des villes, le poète épanche tout ce qu’il a de colère et d’indignation contre les hommes des cités

 « Si tu savais, si tu pouvais comprendre l’esclavage des villes, où l’on étouffe ! Là, les hommes sont entassés, sans pouvoir respirer jamais ni la fraîcheur du matin ni les parfums du printemps. Ils rougissent de l’amour vrai ; ils s’étourdissent, trafiquent de leurs pensées, se courbent devant des idoles, tendent la main, demandant de l’or et même des fers. Qu’ai-je quitté ? les tourmens de la trahison, la tyrannie des préjugés… – Mais on y trouve des palais magnifiques, reprend la Bohémienne, de superbes tissus, des jeux, des plaisirs, des festins… les parures des femmes y sont riches… – Qu’est-ce que la joie et le bruit des villes ? Là où l’amour n’est point, peut-il y avoir du plaisir ?… Quant aux femmes dont tu parles, tu l’emportes sur elles toutes !… »

 Il est facile de reconnaître dans ces expressions le sentiment d’un cœur indompté qu’irrite l’esclavage et que blessent les préjugés de la civilisation. Ce sentiment était celui de Pouchkine. Il s’est étourdi dans les orgies, il a cherché dans des transports passagers un semblant d’amour qui a sans cesse trompé son cœur avide d’amour, et pourtant ce cœur n’est point encore mort aux passions réelles ; c’est pourquoi, s’il maudit les villes, ce fier exilé, avec lequel Pouchkine s’est identifié tout entier, accepte sans hésiter la destinée des Bohèmes, cette destinée qui lui donne avec une liberté sans frein l’amour d’une jeune et belle compagne. Le dénoûment des Bohémiens ramène encore d’une façon saisissante l’expression de cet étrange mépris pour la société civilisée. La morale de ces tribus sauvages, qui laisse aux passions une liberté complète, n’est pas rapprochée sans intention de la morale inflexible qui verse le sang de la femme adultère. Dans ce poème, où respire le culte passionné de la vie indépendante, ce sont des Bohémiens qui repoussent l’homme des villes au nom d’une clémence infinie comme leur liberté même.

 Qu’on ne cherche point dans les Bohémiens ces préoccupations de systèmes et d’écoles qui agitaient alors l’Europe littéraire. Pouchkine avait adopté sans arrière-pensée l’existence que lui avait faite son exil. Il vivait un peu de la vie de ces peuplades, dont il retraçait avec tant d’énergie les mœurs aventureuses. Aussi cette vie, qui avait pour lui le double charme de l’indépendance et de l’inattendu, l’avait-elle rendu complètement indifférent à tout le reste. La politique était morte dans sa pensée. Que voulait-il ? La liberté ? Il l’avait trouvée telle que son âme la demandait, ou telle qu’il la fallait à sa nature inquiète. Quant à la liberté politique, à l’émancipation de son pays, il pensa sans doute que le temps n’était pas encore venu, et il ne s’en occupa plus. Il est même à croire qu’il eût complètement oublié les bords de la Néva, s’il n’y avait laissé des amis qui s’intéressaient à son sort, qui lui écrivaient, et auxquels il envoyait le fruit de ses inspirations. C’est ainsi que les trois poèmes qu’il avait composés en Bessarabie furent successivement publiés à Saint-Pétersbourg et accrurent sa célébrité. Le poète sut d’ailleurs mettre à profit les cinq années qu’il passa dans cet exil, soit à errer sur les grèves du Pont-Euxin, dont il aspirait avec bonheur les brises vivifiantes, soit à s’égarer parmi les vallons parfumés de l’antique Tauride, soit à fatiguer ses chevaux à travers les steppes herbeuses de la Russie-Blanche. Il lut, il médita, il apprit à contenir, à dominer ses pensées.

 Ce fut en 1824 que Pouchkine quitta le lieu de son exil, et en 1826 qu’il rentra complètement en grâce. Revenu à Pétersbourg, il se lança avec plus de fougue que jamais dans le tourbillon des orgies nocturnes. Ces tristes fêtes laissaient le poète pâle, inquiet, mécontent, insatiable surtout de bruit et de renommée. Le bruit et la renommée ne lui manquèrent pas. Ses vers, à peine échappés de sa plume, étaient répétés d’un bout à l’autre de l’empire. Cependant il finit par se lasser même de la gloire : à peine avait-il trente ans, et il se sentait arrivé au découragement, au dégoût. Que se passa-t-il alors dans son esprit ? Quelle fut la cause de la brusque révolution qui s’opéra en lui ? Céda-t-il aux conseils d’une sagesse vulgaire ? ou bien son âme s’ouvrit-elle simplement à l’un des rayons de cet astre impérial devant lequel il ne saurait y avoir de glace en Russie ? Quoi qu’il en soit, la société apprit un matin qu’Alexandre Pouchkine, ce poète si jaloux de son indépendance, avait reçu le titre de gentilhomme de la chambre. Dès cet instant, son esprit d’opposition changea d’objet : la polémique littéraire devint le canal par lequel s’épancha sa verve satirique. Une seule fois encore, son humeur inquiète devait l’arracher à cette existence nouvelle et doucement occupée. Pouchkine désira retourner en Asie. Il partit et prit la route du Caucase, qu’il allait revoir, mais cette fois en poète officiel qui suit une armée victorieuse. Il poussa, avec les troupes russes, jusqu’à Erzeroum. Au retour de ce voyage, un dernier changement se prépara dans sa vie : le poète railleur, l’homme blasé qui ne croyait plus à rien, vit une jeune fille et crut à l’amour. Son âme avait un moment retrouvé la sérénité, si l’on en juge par une lettre où il dit que le souvenir de son ami Delvig, dont il pleurait la perte, était le seul nuage qui vînt alors jeter une ombre sur sa limpide existence. Il offrit sa main à la jeune fille qu’il aimait. Devenu gentilhomme de la chambre et père de famille, le poète vit commencer dans son existence littéraire une période heureuse et féconde. Pendant l’automne de 1831, de nombreux ouvrages attestèrent l’activité constante de l’imagination qui avait créé les Bohémiens. Pouchkine termina d’abord son bizarre poème d’Onéguine. La curiosité de son esprit se partageait à la même époque un peu capricieusement entre les littératures antiques et les littératures étrangères. Parmi les études où se révèle cette double tendance, on remarque l’Hôte de pierre, Mozart et Salieri, le Festin durant la peste, l’Épître à Licinius, la Fête de Bacchus, et un morceau sur André Chénier, avec qui on a voulu lui trouver de l’analogie. Le poète russe n’a cependant de l’antiquité grecque et latine qu’un sentiment assez confus. Pouchkine a beau épuiser les couleurs pour décrire le triomphe de Bacchus, les transports des nymphes échevelées, le bruit des thyrses et des tambours ; il a beau flétrir, dans son Epître à Licinius, la dépravation de Rome : on peut signaler dans ses vers quelques allusions contemporaines à son pays, mais à coup sûr la Grèce et Rome n’ont qu’une faible part à revendiquer dans ses inspirations. Ce n’était guère à la lyre qui avait célébré la Fontaine de Baktchisaraï, à la lyre qui devait célébrer Boris Godounoff et Poltava, d’imiter les accords de Pindare et de Juvénal. Ce poète de race africaine, qui s’épanouissait au milieu d’un peuple slave, connaissait mal et goûtait peu la littérature mesurée et savante des vieilles civilisations latines. Pouchkine partageait d’ailleurs en ceci la prévention de son pays. Les langues et les littératures classiques sont généralement négligées en Russie, malgré les efforts des hommes qui sont à la tête de l’instruction publique. Nous aurions tort, à cet égard, de juger les Russes trop sévèrement et à notre point de vue. Notre civilisation, à nous, est toute latine, nous pouvons même ajouter qu’elle est un peu grecque. C’est de la langue latine que sort notre langue, du droit latin que sort notre droit, des municipes latins que sortent nos communes : il est donc naturel que l’étude de la latinité forme la base de notre éducation ; mais qu’y a-t-il de semblable en Russie ? Ce pays est séparé de l’antiquité classique par plus de huit siècles de mœurs et d’éducation slaves ; sous Pierre Ier, une civilisation nouvelle, d’origine étrangère, lui arriva brusquement, d’abord d’Allemagne, ensuite de France ; en l’acceptant, il accepta les langues française et allemande sans s’inquiéter des influences grecque et latine qu’elles avaient subies. Cela est parfaitement naturel. La seule langue classique des Russes est la langue slavone, c’est la langue de leurs premiers aïeux, la langue de leur culte, la langue d’où celle qu’ils parlent est sortie, comme la nôtre de la latine. C’est ce qu’ils répondent lorsqu’on leur reproche de négliger les langues anciennes.

 Ce n’est pas seulement à l’antiquité, c’est aussi, nous l’avons dit, aux littératures modernes que Pouchkine demandait quelquefois des inspirations. Nous avons nommé quelques-uns de ces essais ; on comprend qu’il n’y faut point chercher ses vrais titres littéraires. Voyez, entre autres, l’Hôte de pierre (don Juan) : le don Juan de Pouchkine est fort peu espagnol, c’est un Russe qui joue au Castillan ; la gaieté de Leporello est forcée, et l’amour de dona Anna n’inspire aucune sympathie. Le seul don Juan possible pour Pouchkine, c’était le héros de son poème satirique d’Onéguine, car Onéguine, c’était Pouchkine lui-même, c’est-à-dire l’homme blasé, non pas celui de notre vieille Europe : celui-là est, comme elle, vieux d’expérience ; la vie n’est plus pour lui qu’un fruit desséché dont il a exprimé le dernier suc, qu’un livre sans secrets, dont il a lu la dernière page ; son intelligence est blasée comme son cœur ; l’abus du raisonnement a tué la raison dans son esprit. Onéguine est au contraire l’enfant d’une civilisation naissante ; c’est le jeune Russe que de rapides et trop faciles plaisirs ont bientôt enivré ; l’écorce du fruit a suffi pour porter le trouble dans ses sens. Il a pris notre dévorante civilisation à la surface, et, parce qu’il en est ébloui, il ferme les yeux et la nie. Les plaisirs ont détruit sa santé, dévoré l’héritage de ses ancêtres : il nie les plaisirs. Son cœur s’est flétri avant de s’épanouir sous le soleil fécond d’un amour honnête, la pensée même s’est desséchée dans son cerveau : il nie l’amour, il nie la pensée ; en effet, tout cela désormais est mort pour lui, et, s’il veut encore se procurer une émotion, il faut qu’il tue son meilleur ami. La commotion sociale avait été grande et brusque au temps de Pouchkine ; elle avait jeté une fermentation fébrile dans tous les esprits. Les passions montaient à la surface ; s’échappant ensuite par les pentes faciles du plaisir, elles arrivaient à l’excès. De là le dégoût, la satiété ; de là l’ennui d’Onéguine, ou plutôt de Pouchkine, car le héros de son étrange poème, nous le répétons, était sa personnification la plus parfaite.

 Les poèmes de Boris Godounoff et de Poltava contrastent singulièrement avec Onéguine. Boris Godounoff est un drame historique, dont le terrible épisode du faux Dmitri a fourni la donnée. Cette œuvre est conçue dans le système de Shakespeare ; mais, comme elle n’était point destinée à la représentation, l’auteur s’attacha moins à l’effet dramatique de l’ensemble qu’à l’effet et au caractère de chaque scène en particulier. Ce qui frappe dans Boris Godounoff, c’est l’inspiration nationale, c’est la puissance de reproduction historique, et la vérité de ces rudes figures dans lesquelles revit le vieux génie moscovite avec toute son énergie et son âpreté sauvage. L’ambition joue dans ce drame le rôle de la fatalité antique ; c’est elle qui domine et entraîne tous les personnages, depuis ce tsar qu’un crime a mis sur le trône, jusqu’au jeune moine Otrépieff dont le caractère est grand comme les projets, jusqu’à Marina, cette belle Polonaise, qui connaît l’imposture de son amant et lui reste dévouée par intérêt. Où trouver une plus vivante expression de cette sombre époque qui vit tant de révolutions et tant de meurtres se succéder au pied du Kremlin ? Poltava est, comme Boris Godounoff une œuvre que domine une pensée nationale ; mais le titre de Poltava convient-il réellement à ce poème ? N’est-ce pas plutôt Mazeppa qu’il devrait se nommer ? Mazeppa est en effet le héros du récit. Il n’est point ici question de la légende lithuanienne, du Mazeppa si magnifiquement chanté par lord Byron et Victor Hugo, de ce jeune page amoureux qu’une vengeance inouie attache à la croupe d’un étalon sans frein. Le page, dans l’œuvre de Pouchkine, a revêtu la pelisse d’un hetman de l’Ukraine ; c’est aujourd’hui un vieillard souverain, à la tête haute et blanche, au front plissé sous des rêves d’ambition, et pourtant ici comme dans le poème de Byron il s’agit d’une histoire d’amour. Le riche, le puissant Kotchoubey, l’ancien ami de l’hetman, avait une fille qui était « la reine des fleurs de Poltava. » Marie faisait la joie et l’orgueil de son père. Toute la jeunesse de l’Ukraine l’avait poursuivie de ses hommages et s’était vu dédaigner. Cependant, lorsque Mazeppa vint à son tour lui offrir sa main et que la mère de la jeune fille eut repoussé le vieillard avec mépris, Marie pâlit et pleura. Quelques jours plus tard, elle avait disparu. On ne tarda pas à apprendre qu’elle avait suivi l’hetman. Kotchoubey pourrait aisément armer tout le pays contre le ravisseur de sa fille ; il aime mieux dénoncer au tsar Pierre les vues ambitieuses de Mazeppa, qui nourrissait effectivement le projet de secouer la suzeraineté de la Russie. Un jeune Cosaque, dont Marie avait dédaigné l’amour, se charge de porter la lettre accusatrice ; mais le tsar estime trop l’hetman pour croire à une dénonciation, et c’est à Mazeppa lui-même qu’il renvoie l’écrit de Kotchoubey. A la vue de ce papier, Mazeppa rugit de fureur ; toutefois, habile et rusé, il impose bientôt silence à sa colère, et adresse au tsar une longue épître pleine de protestations hypocrites, pour demander la tête de son ennemi. Cette demande lui est accordée. L’amour de Marie, la fille de Kotchoubey, gêne seul la vengeance de Mazeppa, car Marie n’a pas cessé de l’aimer follement. Mazeppa sait profiter de cette aveugle passion, et, dans une scène dialoguée, que le poète a merveilleusement conduite, il arrache à l’imprudente l’assurance qu’entre son père et lui, s’agît-il de mort, elle ne balancerait pas. Cet aveu obtenu, le supplice de Kotchoubey est décidé. Le lendemain, l’échafaud se dresse dans la plaine. Pendant la nuit qui précède ce jour, Marie est réveillée par sa mère, qui, baignée de larmes et suppliante, vient lui demander d’intercéder en faveur de la victime livrée à la vengeance de l’hetman. D’abord Marie ne comprend pas ; mais, lorsque la vérité a frappé son esprit, elle pousse un grand cri et perd connaissance. Cependant le soleil s’est levé : la plaine est couverte de cavaliers qui entourent le lieu du supplice. Le peuple accourt, comme pressé d’assister à une fête. Bientôt paraît un char qui s’arrête devant l’échafaud. Kotchoubey en descend pour monter les marches fatales. Quelques moments se passent, et la foule se retire en silence. Tout à coup l’on voit accourir deux femmes éperdues et couvertes de poussière ; l’une d’elles est jeune et belle ; elles arrivent trop tard : déjà l’hetman est rentré dans son palais. Il demande Marie à ses serviteurs ; aucun d’eux n’a vu la jeune femme, et on la cherche en vain.

 Cependant le temps est arrivé pour Mazeppa de jeter le masque, de donner carrière à son ambition impatiente. Dans ce suprême moment, le vieillard prévoit les désastres qui se préparent et sa ruine certaine ; mais la fatalité le pousse. Il prend les armes contre le tsar, et c’est le tsar qui triomphe à Poltava. Charles XII est en fuite, et le prince de l’Ukraine, vaincu comme lui, galope à ses côtés à travers les steppes désertes. Tout à coup ce dernier s’arrête brusquement ; il se trouve devant une habitation trop connue, et vient d’en voir sortir une jeune femme. Cette femme est folle ; c’est Marie. Elle a tout oublié excepté son amour pour Mazeppa, à qui, aveuglée par la démence, elle parle longtemps sans le reconnaître. Après ce triste entretien, l’hetman rejoint le roi de Suède et passe la frontière avec lui.

 On voit ce qu’il y a d’historique dans ce poème et ce qu’il y a de romanesque ; on voit aussi la faute où le désir de rappeler une grande victoire des Russes a jeté Pouchkine ; l’orgueil national a été cette fois pour lui un mauvais conseiller. Quoi qu’il en soit de ce défaut, que le goût russe ne condamne pas, le poème de Poltava renferme assez de beautés originales pour mériter une place parmi les chefs-d’œuvre de Pouchkine. C’est une heureuse création que celle de ce vieillard ambitieux et cruel, espèce de figure homérique aux passions africaines. On sent néanmoins que le développement manque à cette œuvre ; les péripéties en sont trop hâtées ; le poète semble pressé d’arriver au terme de sa course. En général, l’imagination de Pouchkine, toujours ardente, se fatiguait aisément et s’affaissait dans les œuvres de longue haleine ; ainsi doit s’expliquer, selon nous, ce que laissent à désirer ses premières compositions.

 Les littératures jeunes ne savent mettre en scène que des passions simples et pour ainsi dire à l’état primitif ; ignorantes qu’elles sont des nuances, des distinctions, des analyses fines et délicates, elles les peignent à larges traits et toujours sans mélange ; aucun combat de sentiments opposés, rien qui fasse contrepoids à l’entraînement instinctif. Telle est un peu l’antiquité. S’il est question d’amour,

  C’est Vénus tout entière à sa proie attachée ; 

s’il s’agît de vengeance, c’est la coupe ou le poignard des Atrides, et, si les poètes veulent adoucir tant d’horreur, ils inventent la fatalité. A ce point de vue, Pouchkine aussi est antique ; seulement il se passe de la fatalité. La fatalité ici, c’est l’aveuglement de la passion, c’est l’amour de Zemphirine, la haine de Kotchoubey, la vengeance de Mazeppa. La littérature russe, telle que Pouchkine la représente, est encore étrangère à l’analyse philosophique, mais tout y est jeune, ardent, impétueux ; l’expression même participe de cette rudesse primitive. L’auteur de Poltava a su ressaisir et transporter dans son style toute l’originalité de l’ancienne poésie slave. La littérature russe doit à Pouchkine d’avoir repris possession de cette grâce et de cette naïveté toutes nationales qu’elle avait perdues sous l’influence de l’imitation étrangère. N’oublions pas non plus que le poème de Poltava, comme celui de Boris Godounoff, en ouvrant l’histoire nationale, cette source féconde, à l’imagination des poètes, confirmait les jeunes théories, désormais victorieuses, et déterminait solennellement pour ainsi dire, l’entrée de la littérature russe dans les voies nouvelles de sa destinée. 

C’est particulièrement dans les poésies légères de Pouchkine, dans ses ballades slaves, dans toutes ces fantaisies adorables, que se trouvent répandues avec une profusion royale les qualités d’originalité exquise qui feront à jamais de cet écrivain mi des grands maîtres de la poésie russe ; c’est également dans ces pièces détachées qu’il faut chercher la seconde et peut-être la plus brillante expression de la nationalité de sa muse. Ici les vers de l’auteur de Poltava roulent sur les sujets les plus variés, et forment dans leur ensemble un faisceau d’arabesques dont les mille détails sont autant de petits chefs-d’œuvre. Le poète a su y mettre en relief, avec un bonheur infini, tous les trésors et toutes les graces de sa langue. Il faut se rappeler que la nation russe est bien jeune encore, plus jeune même en poésie qu’en politique. Elle est restée fidèle à ses vieilles traditions, et on retrouve dans ses mœurs une foule de superstitions charmantes. De tous les peuples de race slave, ce sont peut-être les Russes qui, dans leur vie sociale comme dans leur langue, ont gardé le plus pieusement le culte des antiques origines. De là ces récits où le merveilleux joue un si grand rôle, et que le peuple écoute aussi sérieusement que jadis le calife bercé par les merveilleux récits de Sheherazade : le conte du Roi Saltan, celui de la Reine et sept héros, du Coq d’or, du Pécheur et le petit poisson, etc. Il y en a qui n’ont ni fées, ni magiciens, et qui n’en sont pas moins fantastiques ; voyez celui de Boudris et ses trois fils. Ce Boudris fait venir ses trois fils et les envoie chercher fortune à la guerre ; l’un doit aller à Novogorod ravir aux Russes leurs roubles et leurs pierres précieuses ; l’autre doit aller enlever aux Prussiens leur ambre parfumé et leur drap clair ; le troisième enfin doit aller faire la conquête d’une jeune et belle Polonaise. Les trois frères partent ; Boudris attend leur retour. Les jours, les mois se passent, et ses fils ne reviennent pas. Il les croit morts. Enfin, aux premières neiges, voici le premier de retour. Son manteau enveloppe une lourde charge. Le second survient bientôt, chargé comme son frère. Le troisième paraît à son tour avec une charge égale. Or, ce n’étaient point les roubles de Novogorod, ni l’ambre de la Prusse, qu’ils apportaient ; c’étaient, avec une jeune et belle Polonaise, deux autres jeunes et belles Polonaises. Boudris prit son parti ; il invita ses amis à trois noces. 

Il n’est pas un chant national qui n’ait, en Russie, une note mélancolique, pas une mélodie qui ne renferme un soupir ou une larme. Il en est de même de la poésie populaire, de celle qui demande ses inspirations aux croyances publiques, aux mœurs les plus intimes du foyer domestique. Or, cette larme, ce soupir, cette note mélancolique, acquièrent sous la plume de Pouchkine un charme d’une douceur infinie. Nous allons essayer de traduire littéralement deux ou trois de ces morceaux. Le parfum d’une liqueur précieuse ne saurait se perdre tout entier en passant dans un autre vase.

 LE PETIT OISEAU

 « J’obéis avec respect à la bonne vieille coutume : voici un petit oiseau auquel je rends son libre vol au retour du printemps. Et maintenant je suis devenu accessible à la consolation. Pourquoi murmurerais-je contre Dieu, lorsque j’ai pu rendre la liberté à l’une de ses créatures ? »

 Le peuple russe croit généralement au démon familier. Il n’est pas un paysan qui ose révoquer en doute la présence invisible, mais réelle, de cet être fantastique et bienfaisant qui protège mystérieusement et avec amour sa maison et son jardin. Cette croyance superstitieuse a quelque chose d’antique et de touchant. Voici le morceau qu’elle a inspiré à Pouchkine : 

LE DÉMON FAMILIER 

« Invisible protecteur de ma paisible campagne, je te conjure, ô mon bon démon familier ! garde mes champs, mes bois, et mon petit jardin sauvage, et la modeste demeure de ma famille ! Fais que les froides pluies, que les vents tartifs d’automne ne ruinent point mes champs, et que les neiges bienfaisantes couvrent à temps l’humble engrais de mes terres. Ne quitte point, gardien secret, le vestibule héréditaire ; frappe de crainte et de faiblesse le voleur nocturne, et de tout mauvais regard préserve mon heureuse petite maison. Rôde autour de ses murs comme une inquiète patrouille ; aime mon jardinet et la rive des eaux dormantes qui le baignent, et ce potager commode avec sa petite porte délabrée et son enclos mal joint. Aime le vert penchant des collines, et les prairies que foule mon errante paresse, et la fraîcheur des tilleuls, et la voûte bruyante des érables : ils ne sont point étrangers à l’inspiration. »

Nous citerons encore la bizarre et gracieuse ballade de la Naïade. Pouchkine a laissé deux poèmes qui portent ce titre. Le premier est une sorte de drame auquel la mort l’empêcha de mettre la dernière main. 

Il y est question de l’amour d’un prince pour la fille d’un meunier, de l’abandon de celle-ci, qui, de désespoir, se précipite dans les flots du Dniéper où elle est changée en naïade, de la folie de son père et des remords du prince. Le second est la ballade qu’on va lire.

 LA NAÏADE

 « Sur les bords d’un lac, caché dans une sombre forêt, s’était réfugié un moine, dont la vie se passait dans des pratiques austères, le travail, la prière, le jeûne. Déjà le saint vieillard creusait sa fosse avec une humble pelle, et ne s’adressait à ses divins patrons que pour leur demander la mort.

 « Un jour, au seuil de la porte de sa chaumière affaissée, l’anachorète priait Dieu. La forêt commençait à s’assombrir, le brouillard s’élevait sur les eaux, et l’on voyait à travers les nuages la lune rouler avec lenteur dans le ciel. Le moine porta ses regards sur le lac. 

« Il demeura éperdu… et douta un instant de lui-même. Les ondes bouillonnent, se calment, bouillonnent encore, et soudain, légère comme une ombre du soir, blanche comme la neige matinale des collines, une femme aux pieds nus en sort, et, silencieuse, vient s’asseoir sur le rivage.

 « Elle regarde le vieux moine en secouant ses tresses humides. Le saint ermite, tremblant d’émotion, contemple ses beautés. Elle, cependant, l’appelle de la main, lui fait de rapides signes de tête ; puis, semblable à une étoile qui file, elle disparaît dans les eaux dormantes. 

« Cette nuit le morne vieillard ne dormit point, et le jour suivant il oublia de prier. Toujours, devant lui, involontairement il voyait l’ombre de l’étrange jeune fille. Les bois se revêtirent encore de ténèbres, la lune s’éleva sur les nuages, et, de nouveau, belle et pâle, la nymphe apparut sur la surface de l’eau. 

« Elle regarde le vieillard en lui faisant signe de la tête ; elle feint en souriant de l’embrasser de loin, puis se joue sur les ondes qui rejaillissent autour d’elle, rit, pleure comme un enfant mutin, appelle le moine en soupirant avec tendresse : « Moine, moine, viens à moi, viens à moi… » Et soudain elle se plonge dans les ondes limpides, et tout rentre dans le silence. 

« Le troisième jour, l’ermite passionné vint s’asseoir sur les rives enchantées et attendit la jeune fille ; mais l’ombre enveloppa les bois, l’aurore chassa les ténèbres de la nuit, et l’on ne retrouva plus le moine. Seulement de petits garçons aperçurent sa barbe grise qui flottait entre deux eaux. »

Pouchkine et le mouvement littéraire en Russie depuis 40 ans
Charles de Saint-Julien
Revue des Deux Mondes
Œuvres choisies de Pouchkine, traduites par M. H. Dupont
T.20 1847