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NIKOLAUS LENAU Poème DAS KREUZ LA CROIX 1841

LITTERATURE ALLEMANDE
Deutsch Literatur

Das KREUZ LA CROIX NIKOLAUS LENAU

NIKOLAUS LENAU
Poète Autrichien
Österreichische Dichter
1802-1850

 

 

Traduction Jacky Lavauzelle

——–

die Gedichte
Les Poèmes


LA CROIX
Das Kreuz
1841
Nikolaus LENAU

 

**

 

Caspar David Friedrich
Das Kreuz im Gebirge
1812

**

Ich seh ein Kreuz dort ohne Heiland ragen,
Je distingue une croix là-bas sans son Sauveur,
Als hätte dieses kalte Herbsteswetter,
Comme si ce temps d’automne glacial,
Das stürmend von den Bäumen weht die Blätter,
En soufflant les feuilles dérobées aux arbres,
Das Gottesbild vom Stamme fortgetragen.
Y avait dérobé l’image de Dieu.
Soll ich dafür den Gram, in tausend Zügen
Dois-je m’effrayer de ces mille éclats
Rings ausgebreitet, in ein Bildnis kleiden?
Sur le sol répartis et recomposer une image ?
Soll die Natur ich und ihr Todesleiden
Dois-je clouer la nature et sa douleur
Dort an des Kreuzes leere Stätte fügen?
En lieu et place de mon Sauveur sur la croix  ?

********

NIKOLAUS LENAU

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(EXTRAIT)
LE MARTYRE D’UN POETE
d’ADOLPHE BOSSERT

 L’amour n’a point de paroles, parce qu’il est supérieur à toute pensée… O Sophie, il faut que tu m’aimes comme ton meilleur ouvrage. Mes joies et mes espérances, qui étaient mortes, se sont relevées en s’appuyant sur toi ; elles ont pris une vie nouvelle et plus belle. Tu es ma consolation, le foyer où je me réchauffe. Tu es ma révélation ; je te dois ma réconciliation avec ce monde-ci et ma paix dans l’autre. » Sa religion, déclare-t-il, est devenue inséparable de son amour. Il ne peut penser à Sophie sans penser à Dieu.
Il croit maintenant à un Dieu personnel. « Il est impossible que les forces rigides et insensibles de la nature produisent un être tel que toi. Tu es l’œuvre de prédilection d’un dieu personnel et aimant. » Il se sent uni avec Dieu dans un même sentiment : c’est le dernier degré de cette élévation mystique. « Je me suis réveillé cette nuit avec de délicieuses pensées pour toi. La volonté de Dieu sur nous m’est apparue tout d’un coup, claire comme le soleil. Notre amour n’est qu’une partie de son propre amour. » Et il ajoute mystérieusement : « Je t’expliquerai cela un jour. »

Le martyre d’un poète
Nicolas Lenau et Sophie Lœwenthal
Adolphe Bossert
Revue des Deux Mondes
Tome 37
1907

das Grab HEINE INTERMEZZO LYRIQUE LXV LA TOMBE

das Grab Heine
Lyrisches Intermezzo

INTERMEZZO LYRIQUE
Heinrich Heine

das Grab Heine

INTERMEZZO LYRIQUE HEINE
Lyrisches Intermezzo
LITTERATURE ALLEMANDE
intermezzo-lyrique-heine-artgitato-lyrisches-intermezzo-heine-willem-van-aelst-bloemenstilleven-met-horloge



Christian Johann Heinrich Heine
das Grab Heine
LA TOMBE




das-grab-heine-la-tombe-artgitato-caspar_david_friedrich

Caspar David Friedrich
Klosterfriedhof im Schnee
Cimetière de cloître sous la neige
1819

 

*

1823

INTERMEZZO LYRIQUE
Lyrisches Intermezzo
das Grab HEINE

Nacht lag auf meinen Augen,
La nuit gisait sur mes yeux,
Bley lag auf meinem Mund,
Ma bouche était de plomb,
  Mit starrem Hirn und Herzen
Le cerveau et le cœur secs,
Lag ich in Grabesgrund.
Dans la tombe, je gisais.

*

Wie lang kann ich nicht sagen
Je ne sais combien de temps
Daß ich geschlafen hab’;
J’ai dormi;
Ich wachte auf und hörte
Me réveillant, j’entendais
Wie’s pochte an mein Grab.
Que l’on frappait à ma tombe.

*

„Willst du nicht aufstehn, Heinrich?
« Tu ne veux pas te lever, Heinrich ?
Der ew’ge Tag bricht an,
 Le jour éternel brille désormais,
Die Todten sind erstanden,
  Les morts se sont levés,
Die ew’ge Lust begann.“
  La joie éternelle commence ».

*

Mein Lieb, ich kann nicht aufstehn,
 « Mon aimée, je ne peux me lever,
Bin ja noch immer blind;
 Je suis toujours aveugle ;
Durch Weinen meine Augen
 Mes yeux, de pleurer,
Gänzlich erloschen sind.
Se sont éteints à jamais. »

*

„Ich will dir küssen, Heinrich,
«Je veux t’embrasser, Heinrich,
Vom Auge fort die Nacht;
 Pour qu’enfin de tes yeux la nuit s’éloigne ;
Die Engel sollst du schauen,
  Tu verras alors les anges,
 Und auch des Himmels Pracht.“
 Et la splendeur du ciel. »

*

Mein Lieb, ich kann nicht aufstehn,
« Mon aimée, je ne peux me lever,
Noch blutet’s immerfort,
 Je saigne encore constamment,
Wo du in’s Herz mich stachest
De cette blessure dans mon cœur
 Mit einem spitz’gen Wort’.“
Faite par un de tes mots ».

*

„Ganz leise leg’ ich, Heinrich,
« Tranquillement je resterai, Heinrich,
Dir meine Hand auf’s Herz;
 Je poserai ma main sur ton cœur ;
Dann wird es nicht mehr bluten,
Ainsi, il ne sera saignera plus,
Geheilt ist all sein Schmerz.“
 Il n’aura plus de douleur. »

*

Mein Lieb, ich kann nicht aufstehn,
« Mon aimée, je ne peux me lever,
Es blutet auch mein Haupt;
Ma tête aussi est blessée ;
Hab’ ja hinein geschossen
 Par le coup pris
 Als du mir wurdest geraubt.
Quand un autre t’a conquise. »

*

„Mit meinen Locken, Heinrich,
« Avec mes boucles, Heinrich,
Stopf’ ich des Hauptes Wund’,
 Je protégerai ta blessure à la tête »
Und dräng’ zurück den Blutstrom,
Et empêcherai le sang de s’écouler,
 Und mache dein Haupt gesund.“
Et je te la rendrai saine. »

*

Es bat so sanft, so lieblich,
La demande était si douce et lumineuse,
Ich konnt’ nicht widerstehn;
Que d’y résister, je ne pus ;
Ich wollte mich erheben,
Je voulais me lever,
Und zu der Liebsten gehn.
Et rejoindre mon aimée.

*

Da brachen auf die Wunden,
Cela rouvrit les plaies,
Da stürzt’ mit wilder Macht
D’un jet d’une puissance sauvage
Aus Kopf und Brust der Blutstrom,
Le sang, de la tête et de la poitrine, gicla,
Und sieh! – ich bin erwacht.
Et voyez ! – Je suis éveillé.

*******

LXV

das Grab Heine

Heinrich Heine
INTERMEZZO LYRIQUE
Lyrisches Intermezzo

********

Lyrisches Intermezzo

*********
LA POESIE DE HEINRICH HEINE

A ce point de vue, Heine est traité en privilégié. Les Allemands peuvent bien maudire le pamphlétaire, ils savent par cœur les vers du poète. Éditeurs, biographes, critiques d’outre-Rhin lui ont consacré d’importans travaux. Chez nous, seul entre les poètes allemands, il bénéficie de ce privilège d’avoir un public. Je ne nie pas que nous n’ayons pour quelques autres, et pour Goethe par exemple, un juste respect. Nous admirons Gœthe, nous ne l’aimons pas. Au contraire, l’auteur de l’Intermezzo est pour quelques Français de France un de ces écrivains qui sont tout près du cœur. Cela tient à plusieurs raisons parmi lesquelles il en est d’extérieures. Heine a vécu pendant de longues années parmi nous ; il parlait notre langue, quoique avec un fort accent ; il l’écrivait, quoique d’une façon très incorrecte ; il nous a loués, quoique avec bien de l’impertinence ; il a été mêlé à notre société ; il a été en rapports avec nos écrivains, nos artistes et même nos hommes politiques. Nous nous sommes habitués à le considérer comme un des nôtres, et sa plaisanterie, fortement tudesque, passe encore pour avoir été une des formes authentiques de l’esprit parisien. Notre sympathie pour Heine se fonde d’ailleurs sur des motifs plus valables. Il a quelques-unes des qualités qui nous sont chères : son style est clair ; ses compositions sont courtes. Nous aimons ces lieds dont quelques-uns durent le temps d’un soupir, l’espace d’un sanglot. Leur pur éclat nous semble celui de la goutte de rosée que le soleil taille en diamant, ou d’une larme qui brille dans un sourire. C’est par eux que le meilleur de la sentimentalité allemande est parvenu jusqu’à nous. Ou, pour parler plus exactement, la poésie de Heine représente une nuance particulière de sensibilité, qu’il a créée et que nous avons accueillie. Aussi doit-elle avoir sa place dans une histoire de la poésie lyrique en France. De même qu’il y a une «critique allemande » de l’œuvre de Heine, il convient qu’il y en ait parallèlement une «critique française ».

René Doumic
Revue littéraire
La poésie de Henri Heine d’après un livre récent
Revue des Deux Mondes
4e période
tome 140
1897
pp. 457-468

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INTERMEZZO LYRIQUE
Lyrisches Intermezzo
LXV
das Grab Heine
Poésie HEINRICH HEINE

ALLA LUNA GIACOMO LEOPARDI A LA LUNE CANTI LES CHANTS XIV

Alla Luna Giacomo Leopardi

Traduction – Texte Bilingue
LITTERATURE ITALIENNE

 

Letteratura Italiana

giacomo-leopardi-poesie-poesia-artgitato-ferrazzi-casa-leopardi

ritratto A Ferrazzi
Portrait de Ferrazzi
casa Leopardi
Recanati
Via Giacomo Leopardi

****

GIACOMO LEOPARDI
29 juin 1798 Recanati 14 juin 1837 Naples
Recanati 29 giugno 1798 –
Napoli 14 giugno 1837

Traduction Jacky Lavauzelle

——–


ALLA LUNA Giacomo Leopardi
CANTI XIV

A LA LUNE
LES CHANTS XIV

OEUVRE DE GIACOMO LEOPARDI

 ******

alla-luna-giacomo-leopardi-a-la-lune-artgitato-caspar-david-friedrich-mondaufgang-uber-dem-meerCaspar David Friedrich
Le Lever de lune sur la mer
Mondaufgang am Meer
1821
Musée de l’Ermitage
Saint Pétersbourg

**********

ALLA LUNA GIACOMO LEOPARDI A LA LUNE

 O graziosa luna, io mi rammento
O belle lune, je me souviens
 Che, or volge l’anno, sovra questo colle
Que, l’année passée, sur cette colline
Io venia pien d’angoscia a rimirarti:
Plein d’angoisse, je venais te contempler :
 E tu pendevi allor su quella selva
Et tu pendais alors sur cette forêt
 Siccome or fai, che tutta la rischiari.
Eclairant tout, tout comme cette nuit.
 Ma nebuloso e tremulo dal pianto
Mais nébuleux et tremblant, par mes larmes
Che mi sorgea sul ciglio, alle mie luci
Qui assaillaient mes cils, à mes yeux
Il tuo volto apparia, che travagliosa
Ton visage m’apparaissait, car instable
  Era mia vita: ed è, nè cangia stile,
Était ma vie : et elle l’est, non ne change pas,
O mia diletta luna. E pur mi giova
O ma lune bien-aimée. O combien pur devrait
 La ricordanza, e il noverar l’etate
Être le souvenir et le décompte
  Del mio dolore. Oh come grato occorre
De ma douleur. Quelle joie accompagne
Nel tempo giovanil, quando ancor lungo
Ma jeunesse passée, quand, encore imposant,
 La speme e breve ha la memoria il corso,
Apparaît l’espoir et courte la mémoire,
Il rimembrar delle passate cose,
Que dure le souvenir des choses passées,
 Ancor che triste, e che l’affanno duri!
Même tristes, que dure mon tourment !

 

——–


ALFRED DE MUSSET GRAND LECTEUR DE GIACOMO LEOPARDI
DEUX ÂMES SOEURS

Outre les sonnets de Michel-Ange, Alfred relisait sans cesse, jusqu’à les savoir par cœur, les poésies de Giacomo Leopardi, dont les alternatives de sombre tristesse et de douce mélancolie répondaient à l’état présent de son esprit. Lorsqu’il frappait sur la couverture du volume, en disant : « Ce livre, si petit, vaut tout un poème épique, » il sentait que l’âme de Leopardi était sœur de la sienne. Les Italiens ont la tête trop vive pour aimer beaucoup la poésie du cœur. Il leur faut du fracas et de grands mots. Plus malheureux qu’Alfred de Musset, Leopardi n’a pas obtenu justice de ses compatriotes, même après sa mort. Alfred en était révolté. Il voulut d’abord écrire un article, pour la Revue des Deux-Mondes, sur cet homme qu’il considérait comme le premier poète de l’Italie moderne. Il avait même recueilli quelques renseignements biographiques, dans ce dessein ; mais, en y rêvant, il préféra payer en vers son tribut d’admiration et de sympathie au Sombre amant de la Mort. De là sortit le morceau intitulé Après une lecture, qui parut le 15 novembre 1842.
En faisant la part de son exagération naturelle et de son excessive sensibilité, il faut pourtant reconnaître que, dans cette fatale année 1842, les blessures ne furent pas épargnées à Alfred de Musset. Il se plaignait que, de tous les côtés à la fois, lui venaient des sujets de désenchantement, de tristesse et de dégoût. « Je ne vois plus, disait-il, que les revers de toutes les médailles. »

Paul de Musset
Biographie de Alfred de Musset
Troisième partie
1837-1842
Charpentier, 1888
pp. 185-284

L’INFINITO GIACOMO LEOPARDI L’INFINI – CANTI XII LES CHANTS

L’Infinito Giacomo Leopardi

Traduction – Texte Bilingue
LITTERATURE ITALIENNE

 

Letteratura Italiana

giacomo-leopardi-poesie-poesia-artgitato-ferrazzi-casa-leopardi

ritratto A Ferrazzi
Portrait de Ferrazzi
casa Leopardi
Recanati
Via Giacomo Leopardi

****

GIACOMO LEOPARDI
29 juin 1798 Recanati 14 juin 1837 Naples
Recanati 29 giugno 1798 –
Napoli 14 giugno 1837

Traduction Jacky Lavauzelle

——–


L’INFINITO Giacomo Leopardi
CANTI XII

L’INFINI
LES CHANTS XII

OEUVRE DE GIACOMO LEOPARDI

 ******

linfinito-giacomo-leopardi-linfini-artgitato-caspar-david-friedrich-le-voyageur-contemplant-une-mer-de-nuages Caspar David Friedrich
Le Voyageur contemplant une mer de nuages
Il Viandante sul mare di nebbia,
Der Wanderer über dem Nebelmeer
1818
Hambourg Kunsthalle

***

L’INFINITO GIACOMO LEOPARDI

 

Sempre caro mi fu quest’ermo colle,
Je chéris depuis toujours cette colline inhabitée,
e questa siepe, che da tanta parte
et cette barrière qui, de tous côtés,
dell’ultimo orizzonte il guardo esclude.
Occulte le lointain horizon.
 Ma, sedendo e mirando, interminati
Mais, je suis assis et regarde, les illimités
spazi di lá da quella, e sovrumani
Espaces et les surhumains
silenzi, e profondissima quiete
silences, et le profond calme
io nel pensier mi fingo; ove per poco
Dans mes pensées inventées ; un frôlement
il cor non si spaura. E come il vento
Epouvanterait mon cœur. Et le vent
 odo stormir tra queste piante, io quello
Je l’entends bruissant à travers les arbres,
  infinito silenzio a questa voce
Ce silence infini à cette voix
e le morte stagioni, e la presente
et aux saisons mortes,
vo comparando: e mi sovvien l’eterno,
Je compare : et en moi, l’éternel me revient,
e viva, e il suon di lei. Cosí tra questa
et la vie et le son de celle-ci. Ainsi, entre cette
 immensitá s’annega il pensier mio;
immensité, ma pensée se noie ;
e il naufragar m’è dolce in questo mare.
et combien m’est doux ce naufrage dans cette mer.

infinito

——–


ALFRED DE MUSSET GRAND LECTEUR DE GIACOMO LEOPARDI
DEUX ÂMES SOEURS

Outre les sonnets de Michel-Ange, Alfred relisait sans cesse, jusqu’à les savoir par cœur, les poésies de Giacomo Leopardi, dont les alternatives de sombre tristesse et de douce mélancolie répondaient à l’état présent de son esprit. Lorsqu’il frappait sur la couverture du volume, en disant : « Ce livre, si petit, vaut tout un poème épique, » il sentait que l’âme de Leopardi était sœur de la sienne. Les Italiens ont la tête trop vive pour aimer beaucoup la poésie du cœur. Il leur faut du fracas et de grands mots. Plus malheureux qu’Alfred de Musset, Leopardi n’a pas obtenu justice de ses compatriotes, même après sa mort. Alfred en était révolté. Il voulut d’abord écrire un article, pour la Revue des Deux-Mondes, sur cet homme qu’il considérait comme le premier poète de l’Italie moderne. Il avait même recueilli quelques renseignements biographiques, dans ce dessein ; mais, en y rêvant, il préféra payer en vers son tribut d’admiration et de sympathie au Sombre amant de la Mort. De là sortit le morceau intitulé Après une lecture, qui parut le 15 novembre 1842.
En faisant la part de son exagération naturelle et de son excessive sensibilité, il faut pourtant reconnaître que, dans cette fatale année 1842, les blessures ne furent pas épargnées à Alfred de Musset. Il se plaignait que, de tous les côtés à la fois, lui venaient des sujets de désenchantement, de tristesse et de dégoût. « Je ne vois plus, disait-il, que les revers de toutes les médailles. »

Paul de Musset
Biographie de Alfred de Musset
Troisième partie
1837-1842
Charpentier, 1888
pp. 185-284

A se stesso GIACOMO LEOPARDI Mon cœur épuisé 1836

A se stesso
Giacomo Leopardi

Traduction – Texte Bilingue
LITTERATURE ITALIENNE

 

Letteratura Italiana

giacomo-leopardi-poesie-poesia-artgitato-ferrazzi-casa-leopardi

ritratto A Ferrazzi
Portrait de Ferrazzi
casa Leopardi
Recanati
Via Giacomo Leopardi

****

GIACOMO LEOPARDI
29 juin 1798 Recanati 14 juin 1837 Naples
Recanati 29 giugno 1798 –
Napoli 14 giugno 1837

Traduction Jacky Lavauzelle

——–


A se stesso Giacomo LeopardI
« Canti » XXVIII

1836

Mon cœur épuisé
« Les Chants » XXVIII

OEUVRE DE GIACOMO LEOPARDI

 ******

a-se-stesso-giacomo-leopardi-artgitato-caspar-david-friedrich-herbstabend-am-see-1805Caspar David Friedrich
Herbstabend am See
1805

***

XXVIII
A se stesso

Or poserai per sempre,
Repose-toi éternellement,
Stanco mio cor. Perì l’inganno estremo,
Mon cœur épuisé. Périt l’extrême méprise,
Ch’eterno io mi credei. Perì. Ben sento,
Qu’éternelle je croyais. Elle périt. Je sens bien
In noi di cari inganni,
Qu’en nous les chers égarements,
Non che la speme, il desiderio è spento.
L’espoir, le désir sont éteints.
Posa per sempre. Assai
Gisant à jamais. Toujours
Palpitasti. Non val cosa nessuna
Palpitant. Elle ne vaut aucun
I moti tuoi, nè di sospiri è degna
De tes mouvements, elle n’est digne de soupirs
La terra. Amaro e noia
La terre. Amertume et ennui
 La vita, altro mai nulla; e fango è il mondo
La vie, n’a jamais rien été d’autre ; et le monde une boue
T’acqueta omai. Dispera
Qui t’apaise désormais. Disparaît
  L’ultima volta. Al gener nostro il fato
Une dernière fois. Ce que donne le destin
   Non donò che il morire. Omai disprezza
N’est que le don de mourir. Désormais méprise
  Te, la natura, il brutto
Toi-même, la nature, le laid
  Poter che, ascoso, a comun danno impera
Qui ordonne, caché, le mal
E l’infinita vanità del tutto
Et la vanité infinie de tout.

——–


ALFRED DE MUSSET GRAND LECTEUR DE GIACOMO LEOPARDI
DEUX ÂMES SOEURS

Outre les sonnets de Michel-Ange, Alfred relisait sans cesse, jusqu’à les savoir par cœur, les poésies de Giacomo Leopardi, dont les alternatives de sombre tristesse et de douce mélancolie répondaient à l’état présent de son esprit. Lorsqu’il frappait sur la couverture du volume, en disant : « Ce livre, si petit, vaut tout un poème épique, » il sentait que l’âme de Leopardi était sœur de la sienne. Les Italiens ont la tête trop vive pour aimer beaucoup la poésie du cœur. Il leur faut du fracas et de grands mots. Plus malheureux qu’Alfred de Musset, Leopardi n’a pas obtenu justice de ses compatriotes, même après sa mort. Alfred en était révolté. Il voulut d’abord écrire un article, pour la Revue des Deux-Mondes, sur cet homme qu’il considérait comme le premier poète de l’Italie moderne. Il avait même recueilli quelques renseignements biographiques, dans ce dessein ; mais, en y rêvant, il préféra payer en vers son tribut d’admiration et de sympathie au Sombre amant de la Mort. De là sortit le morceau intitulé Après une lecture, qui parut le 15 novembre 1842.
En faisant la part de son exagération naturelle et de son excessive sensibilité, il faut pourtant reconnaître que, dans cette fatale année 1842, les blessures ne furent pas épargnées à Alfred de Musset. Il se plaignait que, de tous les côtés à la fois, lui venaient des sujets de désenchantement, de tristesse et de dégoût. « Je ne vois plus, disait-il, que les revers de toutes les médailles. »

Paul de Musset
Biographie de Alfred de Musset
Troisième partie
1837-1842
Charpentier, 1888
pp. 185-284

THE PROPHET KHALIL GIBRAN LE PROPHETE IX HOUSES LES MAISONS

the-prophet-khalil-gibran-houses-les-maisons-artgitato-caspar-david-friedrichThe Prophet
HOUSES
LES MAISONS

Le Prophète

The Prophet IX
KHALIL GIBRAN
Littérature Libanaise
Lebanese literature
le-prophete-khalil-gibran-fred-holland-day-1898Photographie de Fred Holland Day
1898





جبران خليل جبران
Gibran Khalil Gibran
1883–1931
le-prophete-khalil-gibran-the-prophete-n

Traduction Jacky Lavauzelle

 

THE PROPHET IX
HOUSES
LES MAISONS

1923




*****
The Prophet

*

the-prophet-khalil-gibran-houses-les-maisons-artgitato-caspar-david-friedrich

 Le Rêveur  Der Träumer Caspar David Friedrich
1835-1840
Musée de l’Ermitage – Saint Pétersbourg

Then a mason came forth and said, « Speak to us of Houses. »
Ensuite, un maçon sortit et dit : «Parle-nous des maisons. »

And he answered and said:
Et il répondit et dit :

Build of your imaginings a bower in the wilderness ere you build a house within the city walls.
Construisez en imagination un écrin dans le désert avant que vous ne construisiez une maison dans les murs de la ville.

For even as you have home-comings in your twilight, so has the wanderer in you, the ever distant and alone.
Car, comme vous, au crépuscule, rentrez chez vous, il en va de même pour le vagabond qui est en vous, le toujours lointain et solitaire.

Your house is your larger body.
Votre maison est votre grand corps.

It grows in the sun and sleeps in the stillness of the night; and it is not dreamless. Does not your house dream? And dreaming, leave the city for grove or hilltop?
Elle se développe au soleil et dort dans le silence de la nuit ; et ce ne sont pas sans rêves. Votre maison n’a-t-elle pas de rêve ? Et rêvant, ne quitte-t-elle pas la ville pour un bosquet ou une colline ?

Would that I could gather your houses into my hand, and like a sower scatter them in forest and meadow.
Si je pouvais rassembler vos maisons dans ma main, et, comme un semeur, les disperser dans la forêt et la prairie.

Would the valleys were your streets, and the green paths your alleys, that you might seek one another through vineyards, and come with the fragrance of the earth in your garments.
Que les vallées soient vos rues et les chemins verts vos allées, que vous puissiez vous chercher à travers les vignes, et revenir avec le parfum de la terre sur vos vêtements.

But these things are not yet to be.
Mais ces choses ne sont pas encore là.

In their fear your forefathers gathered you too near together. And that fear shall endure a little longer. A little longer shall your city walls separate your hearths from your fields.
Dans leur crainte, vos ancêtres se sont réunis les uns à côté des autres. Et cette crainte durera un peu plus longtemps. Un peu plus tard encore, vos murs de la ville sépareront vos foyers de vos champs.

And tell me, people of Orphalese, what have you in these houses? And what is it you guard with fastened doors?
Et dites-moi, gens de Orphalese, que possédez-vous donc dans ces maisons ? Et que gardez-vous avec des portes fermées ?

Have you peace, the quiet urge that reveals your power?
Avez-vous la paix, l’assurance tranquille qui révèle votre puissance?

Have you remembrances, the glimmering arches that span the summits of the mind?
Avez-vous des souvenirs, des arches scintillantes qui couvrent les sommets de l’esprit ?

Have you beauty, that leads the heart from things fashioned of wood and stone to the holy mountain?
Avez-vous la beauté, qui mène au cœur des choses façonnées de bois et de pierre à la montagne sainte ?

Tell me, have you these in your houses?
Dites-moi, avez-vous ces choses-là dans vos maisons?

Or have you only comfort, and the lust for comfort, that stealthy thing that enters the house a guest, and becomes a host, and then a master?
Ou avez-vous seulement le confort, et la soif de confort, cette chose furtive qui pénètre dans la maison tel un invité, et devient un hôte, et enfin un maître ?

Ay, and it becomes a tamer, and with hook and scourge makes puppets of your larger desires.
Oui, et il devient un dompteur, et avec un  crochet et un fléau fait des marionnettes de vos plus grands désirs.

Though its hands are silken, its heart is of iron.
Bien que ses mains soient soyeuses, son cœur est de fer.

It lulls you to sleep only to stand by your bed and jeer at the dignity of the flesh.
Il vous berce pour dormir seulement pour se tenir près de votre lit et se railler de la dignité de la chair.

It makes mock of your sound senses, and lays them in thistledown like fragile vessels.
Il se moque de vos sens solides, et les dépose dans l’ouate comme des vases fragiles.

Verily the lust for comfort murders the passion of the soul, and then walks grinning in the funeral.
En vérité, la soif de confort tue la passion de l’âme, et se gausse en souriant à ses funérailles.

But you, children of space, you restless in rest, you shall not be trapped nor tamed.
Mais vous, les enfants de l’espace, vous qui êtes agités dans le repos, vous ne serez pas pris au piège ni apprivoisés.

Your house shall be not an anchor but a mast.
Votre maison ne doit pas être un point d’ancrage, mais un mât.

It shall not be a glistening film that covers a wound, but an eyelid that guards the eye.
Elle ne doit pas être une bandelette étincelante qui couvre une plaie, mais une paupière qui protège l’œil.

You shall not fold your wings that you may pass through doors, nor bend your heads that they strike not against a ceiling, nor fear to breathe lest walls should crack and fall down.
Vous ne plierez point vos ailes pour passer à travers les portes, ni ne baisserez vos têtes pour qu’elles ne se frappent au plafond, ni ne craindrez de respirer de peur que les murs ne se fissurent puis tombent.

You shall not dwell in tombs made by the dead for the living.
Vous ne vous attarderez pas dans des tombes faites par les morts pour les vivants.

And though of magnificence and splendour, your house shall not hold your secret nor shelter your longing.
Et bien que remplie de magnificence et de splendeur, votre maison ne doit pas tenir votre secret, ni abriter votre désir.

For that which is boundless in you abides in the mansion of the sky, whose door is the morning mist, and whose windows are the songs and the silences of night.
Ce qui est immense en vous demeure dans la maison du ciel, dont la porte est la brume du matin, et les fenêtres les chants et les silences de la nuit.

*****

The Prophet
LES MAISONS
HOUSES

Khalil Gibran
Le Prophète IX

the-prophet-khalil-gibran-houses-les-maisons-artgitato-caspar-david-friedrich

NUIT D’HIVER Poème de Joseph von Eichendorff WINTERNACHT

La Poésie de Joseph von Eichendorff
die Poesie von Joseph von Eichendorff

Winternacht – Nuit d’Hiver

Traduction – Texte Bilingue

Traduction Jacky Lavauzelle


LITTERATURE ALLEMANDE
Deutsch Literatur

Gedichte – Poèmes
Signature de Joseph von Eichendorff

 

Joseph von Eichendorff
 1788-1857

 Poésie de Joseph von Eichendorff Gedichte von Joseph von Eichendorff Poesie Artgitato

Nuit d’Hiver

Poème de Joseph von Eichendorff

Gedicht von Joseph von Eichendorff

Winternacht

*

Winternacht Nuit d'hiver Joseph von Eichendorff Artgitato Paysage d'hiver Caspar David Friedrich
Paysage d’Hiver de Caspar David Friedrich

*

Verschneit liegt rings die ganze Welt,
La neige dissimule le monde entier,
 Ich hab nichts, was mich freuet,
Je n’ai rien qui me réjouisse,
Verlassen steht der Baum im Feld,
L’arbre esseulé dans la prairie,
 Hat längst sein Laub verstreuet.
A depuis longtemps perdu ses feuilles.

*

Der Wind nur geht bei stiller Nacht
Le vent seulement se hasarde dans la nuit silencieuse
Und rüttelt an dem Baume, 
Et secoue l’arbre,
Da rührt er seinen Wipfel sacht
Il agite doucement ses cimes
Und redet wie im Traume.
Et parle comme dans un rêve.

*

Er träumt von künft’ger Frühlingszeit,
Il rêve du prochain printemps,
Von Grün und Quellenrauschen,
Du bruissement des verdures et de la source,
Wo er im neuen Blütenkleid
Où, dans une nouvelle robe fleurie,
Zu Gottes Lob wird rauschen.
Il clamera la gloire de Dieu.

 

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Când amintirile MIHAI EMINESCU – Poème Roumain – Quand les souvenirs …

România – textul în limba română
Mihai Eminescu

EminescuEminescu

Traduction – Texte Bilingue
Traducerea Text bilingvă


LITTERATURE ROUMAINE
POESIE ROUMAINE

Literatura Română
Romanian Poetry

Mihai Eminescu
1850 – 1889

poet roman
Poète Roumain

Când amintirile

Quand les souvenirs

 *

Când amintirile Quand les souvenirs Mihai Eminescu Artgitato Caspar David Friedrich Falaises de craie sur l'île de Rügen 1818
Falaises de craie sur l’île de Rügen
Caspar David Friedrich

Când amintirile-n trecut
Lorsque les souvenirs au passé
Încearcă să mă cheme,
se connectent,
Pe drumul lung şi cunoscut
Sur la longue route
Mai trec din vreme-n vreme.
Ou parfois je passe.

*

Deasupra casei tale ies
Au-dessus de ta maison
Şi azi aceleaşi stele,
Comme aujourd’hui où les mêmes étoiles
Ce-au luminat atât de des
Ont si souvent éclairé
Înduioşării mele.
Mes rêves.

 *

Şi peste arbori răsfiraţi
Et sur les arbres épars
Răsare blânda lună,
Où brille légère la lune
Ce ne găsea îmbrăţişaţi
Regardant les étreintes
Şoptindu-ne-mpreună.
De nos chuchotements d’amants.

*

A noastre inimi îşi jurau
Nos cœurs s’engageaient
Credinţă pe toţi vecii,
Pour toujours,
Când pe cărări se scuturau
Lorsque sur le sentier scintillaient
De floare liliecii.
Les fleurs du lilas.

*

Putut-au oare-atâta dor
Tant de désirs
În noapte să se stângă,
Dans la nuit se sont tus,
Când valurile de izvor
Quand les flots de la source
N-au încetat să plângă,
ne cessaient de pleurer,

*

Când luna trece prin stejari
Quand la lune traversait les chênes
Urmând mereu în cale-şi,
Dans un long frisson,
Când ochii tăi, tot încă mari,
Quand tes yeux, grands ouverts,
Se uită dulci şi galeşi?
Doucement me captaient ?

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Traduction Jacky Lavauzelle
ARTGITATO
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România – textul în limba română
Mihai Eminescu

EminescuEminescu

CASPAR DAVID FRIEDRICH : LES PORTES DE L’INFINI

Artgitato Friedhof im Schnee Cimetière sous la neige Caspar David Friedrich 1826 Leipzig

 

 CASPAR DAVID FRIEDRICH
(1774-1840)

 LES PORTES DE L’INFINI

L’œuvre de Caspar David Friedrich n’est pas une œuvre de peintre. Friedrich n’est pas un peintre, c’est un marabout, un mage, un illusionniste. C’est une souffrance et une délivrance. Ce n’est pas une œuvre, c’est une nécessité.

En se postant devant une de ses toiles, nous ne voyons rien.

LE SON DES VIVANTS DE L’AU-DELA et DES MORTS D’ICI BAS
D’emblée, nous ne voyons rien. D’abord, parce qu’il y a trop à voir, d’un voir qui n’est pas d’ici, d’un voir qui dépasse notre être-là devant ce bout de toile. Ensuite, et plus, de prime abord, parce que nous entendons. Avant même d’arriver à la toile. Les tableaux de Friedrich sont une musique, un son. Le son des vivants de l’au-delà et des morts d’ici-bas.

Le son se déplace à la vitesse des vagues sur les rochers, d’un nuage, du tonnerre au-dessus de l’arc-en-ciel. Un son aussi du silence, du bruit infernal de la brume et tempétueux de l’aurore.

LE SON DU MONDE
L’œuvre est le son. Le son insondable qui bat de nos cœurs à la chaloupe en détresse, de ces pierres qui tiennent encore et encore, prêtes à se déverser dans le fossé en contrebas. Un son lancinant, rapide, étouffant et libérateur. Le son du monde et des mondes qui nous arrivent de bien plus loin.

Friedrich nous pose à chaque fois devant un dilemme à nous, spectateur, qui arpentons, devant ses toiles, les couleurs abandonnées par un ailleurs, au seuil d’une compréhension immédiate et pourtant étrangère ; mais sans tension, sans effort. Presqu’avec délectation.

UN ATOME DE DIEU
Quand on voit une toile de Friedrich, nous ne voyons pas une toile, ni une nature, ni un paysage, nous voyons un morceau d’infini, un atome de dieu. La couleur n’est pas la couleur et la matière n’est plus solide. Et ce tintamarre est si bruyant que notre cœur s’en trouve apaisé.

UN BEAU TERRIFIANT ET SIDERANT
Comme quand nous lisons une nouvelle de Lovecraft ou de Poe, comme devant une tragédie grecque, nous sommes rassérénés devant le drame qui est là, qui s’est passé ou qui va se passer. Nous savons que ce temps-là, pour l’heure, n’est pas pour nous. Il est pour celui qui, plongé dans la stupéfaction et l’horreur-ravissement, reste scotché devant le spectacle. Comme devant un feu de cheminée où la douce chaleur peut devenir, en se déplaçant quelque peu, inexistante ou insupportable. La dramatisation de la Nature nous fixe sur une terre post ou pré-apocalyptique. Le moment qui nous saisit est un autre moment avec un héritage d’une douleur qui sans cesse veut quitter la toile et bondir ailleurs. Mais que quelque chose retient. Quelque chose résiste de l’ordre du vivant. De l’ordre du sublime. De ce beau terrifiant et sidérant.

Artgitato L'entrée du cimetière Friedhofseingang Caspar David Friedrich 1825 Leipzig

Nous sommes les derniers survivants ou les premiers à voir le désastre arriver.  Juste avant de nous plonger dans la tombe du Cimetière sous la neige (Friedhof im Schnee – 1826)

Il s’agit toujours d’une frontière. Le cadre est notre première frontière, puis souvent une fenêtre, une porte (Cimetière sous la neige), un rocher, un promontoire.  Ils s’ouvrent sur le départ, sur l’infini, sur le divin ou la mort, ou tout ça ensemble.

LE VIDE EST LA
Un pas entre sublime et horreur. Un pas de plus et nous tombons. Le vide est là. L’ailleurs. La mort ou la renaissance. Mais le marqueur se fige pour mieux nous montrer l’importance de ces quelques centimètres qui nous séparent de ce bouleversement. Et, conséquemment, ce pas, si facile à faire, nous fait réfléchir à notre état actuel que nous risquons de perdre si nous nous aventurons dans ce nouvel espace. La porte du Cimetière sous la neige nous éloigne de la tombe fraîchement creusée, donc de la mort ; mais le passage passe aussi par cette tombe qui, comme un puits sans fonds, nous appelle ; et qui nous dit que la solide porte de pierre apportera une autre lumière, un autre espoir ? Les arbres, derrière, sont décharnés par l’hiver, sans savoir s’il s’agit d’arbres morts ou d’arbres endormis dans les torpeur du froid qui n’attendent qu’un rayon de soleil pour reverdir et continuer le cycle de la vie.

QUAND LES MORTS SE LEVENT
Pour cela, ceux qui se cachent devant les immenses piliers dans l’Entrée du cimetière (Friedhofseingang – 1825) attendent ; ils se cachent. Ont-ils peur ? Sont-ils curieux ? Comme si le cimetière dans la brume pouvait bouger, comme si les morts allaient se lever, comme s’ils étaient appelés et espéraient retarder un peu le moment du départ. Ils sont dans la vie ; un pas de plus et où seront-ils ?

CET INFINI QUI S’OFFRE A NOUS
La porte n’est pas nécessairement aussi solide et linéaire. Un arc-en-ciel fera l’affaire. La lumière rayant le tableau marque la séparation du tableau, mais surtout la séparation de deux sphères temporelles. Avant et après la pluie, la tempête, la catastrophe. Dans le Paysage de montagne avec arc-en-ciel (Landschaft mit Regenbogen, vers 1810), l’homme en admiration, stupéfaction, en étonnement ou en sidération, s’accoste au rocher, dépassé par cet infini qui s’offre, l’espace d’un instant, à lui, à nous.

Dans l’œuvre de Friedrich la matière a une double consistance : lourde et massive d’un côté et évanescente, immatérielle, vaporeuse aussi. Les deux états s’interpénètrent constamment, comme la vie et la mort.

Artgitato Landschaft mit Regenbogen Paysage de Montagne avec arc-en-ciel Caspar David Friedrich vers 1810

FRANCHIR LE PALIER
La frontière quand elle se pose, et elle se pose toujours, ne délimite pas les deux états, gazeux et solide, mais se tient dans une limite indéfinie et divine. Les montagnes sortent des nuages et la brume floute notre vision nous empêchant de suivre le chemin qui s’arrête là. Quelque chose se cache en se montrant.

Le tableau n’est plus qu’un prétexte, un rituel devant l’au-delà. Comme une prière. Friedrich ouvre une fenêtre dans un autre temps, une autre dimension dépassant l’infini de l’humain.

Le pas es avancé et le palier franchi. Et le son, toujours lui, nous inonde et nous porte. Loin dans les brumes.

Jacky Lavauzelle