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UNE MAISON DE POUPEE Ibsen – LA METAMORHOSE DU MOINEAU

Henrik IBSEN
Une Maison de poupée
Et dukkehjem
(1879)





 Et dukkehjem Henrik Ibsen Une Maison de poupée

La METAMORHOSE
d
u MOINEAU

Dans ses notes d’Hedda Gebler, Ibsen notait que « hommes et femmes n’appartiennent pas au même siècle ». Nora ne sera jamais dans le même temps que son mari, l’avocat Torvald Helmer. Torvald, lui, reste dans un continuum temporel pendant les trois actes de la pièce. « Une femme ne peut pas être elle-même dans la société contemporaine, c’est une société d’hommes avec des lois écrites par les hommes, dont les conseillers et les juges évaluent le comportement féminin à partir d’un point de vue masculin » (Ibsen)



UN HOMME MORALEMENT PERDU
L’homme de la pièce, Torvald semble être un roc face à la fragile Nora. Inflexible, toujours égal. Il pense s’être fait seul et n’imagine pas une seconde que Nora l’a sauvé. Torvald est un homme avec toutes ses certitudes : « Torvald, avec son amour-propre d’homme, comme cela lui serait pénible ! Quelle humiliation que d’apprendre qu’il me devait quelque chose ! Cela aurait bouleversé tous nos rapports ; notre doux ménage, si heureux, ne serait plus ce qu’il est. » Il abhorre le mensonge et pense vivre dans un univers aseptisé où ses enfants pourraient grandir dans la Vérité Absolue, «  Krostad, pendant des années, a empoisonné ses propres enfants de son atmosphère de mensonge et de dissimulation. Voilà pourquoi je l’appelle un homme moralement perdu …Je ressens littéralement un malaise physique auprès de gens pareilsMa petite Nora, il y a une grande différence entre ton père et moi. Ton père n’était pas un fonctionnaire irréprochable. Et moi je le suis et j’espère le rester tant que je garderai ma situation. » Torvald, un homme moralement incorruptible !

Ibsen Une Maison de poupée Munch Et Dukkehjem



TROIS TEMPORALITES
Trois actes, trois Nora, trois temporalités.

La première, la Nora du passé, de la tradition, de la soumission, la Nora enfant. Dans l’Acte II, une Nora du présent, dans l’inquiétude, voire la peur. Une dernière Nora qui se jette dans l’inconnu, forte, décidée, prenant son destin en main. Une Nora enfin adulte et maîtresse de sa destinée. Une Nora féministe ? Une Nora porteur des valeurs humanistes et d’égalité ?

Dans un intérieur bourgeois, Nora, héroïne ibsénienne, gracieuse et belle, toujours attirante et convoitée par les hommes qui gravitent autour de la pièce, ici Rank, le docteur. Magnifique oiseau domestiqué, une alouette, un écureuil, un « petit étourneau ». La vie est rythmée depuis des années aux rythmes des saisons. La vie tranquille sur des rails en ligne droite. Helmer, le moraliste bourgeois, la réprimande continuellement, gentiment, paternellement : « l’alouette ne doit pas traîner l’aile…Comment s’appelle l’oiseau qui gaspille sans cesse ?…Mon petit oiseau chanteur ne doit plus jamais faire. Un oiseau chanteur doit avoir le bec pur, pour pouvoir gazouiller juste…Jamais de fosses notes… Tu es une singulière petite personne ? Absolument comme ton père…L’argent coule entre tes doigts… »

Nora est soumise à son mari, totalement, corps et âme : « l’idée ne me viendrait pas de faire quelque chose qui te déplaiseJe ne veux penser qu’à toi



TU ES UNE ENFANT !
Nora n’est qu’une enfant aux yeux de son mari. Mais les autres la voient aussi ainsi. Son amie Kristine Linde : « Nora, Nora, à ton âge, tu n’es pas encore raisonnable ? À l’école tu étais une grande gaspilleuse… Mon Dieu, de petits ouvrages à la main, et des babioles de ce genre…Tu es une enfant, Nora. » Et Nora se sent bien dans ce rôle de femme attentionnée, attendant son mari dans une tenue agréable, « c’est si doux d’être coquette. »

Si heureuse et sereine dans son rôle de mère-enfant, que Kristine ne pense même pas qu’elle puisse avoir le moindre souci : « Comme c’est gentil à toi qui connais si peu les misères et les désagréments de la vie. »  C’est à ce moment qu’apparaît la « faille » de Nora qui comme le premier coup de la hache finira par réveiller l’arbre endormi depuis la nuit des temps. « Tu es comme les autres. Vous croyez tous que je suis bonne à rien de sérieux. » Avec l’emprunt pour sauver son mari, trop fier pour comprendre la portée de son geste, Nora va découvrir une nouvelle vision du monde. Elle pourrait prendre son destin en main : « Oh ! Souvent j’étais fatiguée, fatiguée ! Pourtant, c’était bien amusant de travailler pour gagner de l’argent. Il me semblait presque que j’étais un homme. »

Ibsen Henrik portrait par Eilif Peterssen 1895

QUOIQUE FEMME …
Ibsen brosse le portrait de nombreuses femmes de son époque, soumises par la naissance et par le mariage à l’homme : « Une femme mariée ne peut pas emprunter sans le consentement de son mariOn a un peu d’influence, je pense. Quoique femme, il n’est pas dit que… »




Le second acte montre une Nora inquiète et suppliante : « Avec quelle impatience je t’ai attendu…Que vas-tu faire ?…Il est temps encore…Jamais tu ne feras cela !…Tout plutôt que cela ! Du secours ! Un moyen…Le docteur Rank !… Tout au monde plutôt que cela ! »  Mais aussi consciente des enjeux.  Déjà, elle sait que la Nora soumise est morte et que l’heure du choix est venue : (à Anne-Marie, la bonne d’enfants) « Vois-tu, à l’avenir, je ne pourrai plus être si souvent avec eux… Crois-tu qu’ils oublieraient leur maman si elle s’en allait pour toujours ?»

TRENTE ET UNE HEURE A VIVRE
La soumission est encore là, mais l’esprit n’est plus le même. « Oui, Torvald le veut…Torvald a le grand talent de rendre la maison agréable et accueillante…Il veut que je sois à lui tout seul, comme il dit. » Mais Nora est lasse de ces imbroglios et fatiguée d’être découverte d’un moment à l’autre pour une faute commise de bonne foi. « Il faut que je sorte de cette affaire. Elle aussi s’est faite à mon insu. Il faut que ça finisse. »

Nora montre cette peur qu’elle finira par maîtriser avec une force rude presqu’inhumaine. Ces derniers mots de l’acte sont glaciaux, tout est déjà prêt, sa décision est prise : «  Il est cinq heures. D’ici minuit, sept heures. Puis vingt-quatre heures jusqu’à minuit prochain. Alors la tarentelle sera dansée. Vingt-quatre et sept ? J’ai trente et une heures à vivre. »

NON, NON, NON
Le dernier acte nous apporte une Nora décidée, sûre de son choix et de sa décision. Le premier mot qu’elle prononce lors de son entrée : « Non ». Pas une fois, mais trois.  Elle n’est plus la femme soumise mais volontaire. Elle se rebelle contre cette autorité tutélaire. « Non, non, non je ne veux pas rentrer : je veux remonter, je ne veux pas me retirer si tôt. »

Les amis ne voient encore rien. L’explication reste entre Nora et son mari. Alors que la bataille fait rage, Rank croit se retrouver dans le même havre ‘paradisiaque’ : « Le voici donc, ce foyer  si cher, si familier. Chez vous, c’est la paix et le bien-être, que vous êtes heureux ! »



AU MOINS, JE DOIS ESSAYER
Nora décide d’être libre afin de faire ses choix. Rester ce serait subir les mêmes privations et les mêmes obligations. « Je crois qu’avant tout je suis un être humain, au même titre que toi… ou au moins je dois essayer de le devenir. […] Mais je n’ai plus le moyen  de songer à ce que disent les hommes et à ce qu’on imprime dans les livres. Il faut que je me fasse moi-même des idées là-dessus, et que j’essaye de me rendre compte de tout. » Un homme sur deux est une femme, disait un slogan féministe. Nora veut simplement être libre. Dans ce sens, elle ne veut plus dépendre de quelqu’un, et être responsable. Pour cela, elle doit être l’égal d’Helmer. Et pour cela, elle doit faire le sacrifice suprême : quitter ses enfants qu’elle adore.

DE LA POUPEE DE PAPA A LA POUPEE DU MARI
Nora refuse le deal de son mari. Le second acte est passé par là. « J’ai soutenu une lutte violente pendant ces trois jours. » Quelque chose d’inéluctable s’est réveillée. Seul Helmer pense encore pouvoir revenir en arrière, rembobiner le film, et reprendre son « petit oiseau effarouché »

Mais Nora ne veut plus du rôle subalterne que les hommes lui octroient depuis sa naissance : « Quand j’étais chez papa, il m’exposait ses idées et je les partageais. Si j’en avais d’autres, je les cachais ? Il n’aurait pas aimé cela. Il m’appelait sa petite poupée et jouait avec moi comme je jouais avec mes poupées. Puis je suis venue à toi…Je veux dire que, des mains de papa, je suis passée dans les tiennes. Tu as tout arrangé à ton goût et ce goût je le partageais, ou bien je faisais semblant, je ne sais pas au juste…En jetant maintenant un regard en arrière, il me semble que j’ai vécu ici comme vivent les pauvres gens…au jour le jour. »

L’ÊTRE HUMAIN EN GENERAL
Nora est donc totalement féministe. Même si Ibsen voit le problème avec un angle plus large : « Je ne saurais même pas dire exactement ce qu’est le féminisme. J’y ai vu pour ma part une cause qui concerne l’être humain en général. […] Ma mission a été de peindre des caractères. […] J’ai toujours considéré que ma mission était d’élever le pays et d’amener le peuple à un niveau plus élevé. « 

Nous rejoignions Ibsen avec le slogan féministe : « À toutes celles qui savent que le monde sera féministe ou restera barbare » Nora, elle, a fait son choix !

Jacky Lavauzelle

Trad. Moritz Prozor
(norske Teater)

La Maison de Poupée Ibsen

Santuário de Nossa Senhora dos Remédios (LAMEGO) L’ESCALIER INVISIBLE

LAMEGO (Portugal)

Santuário de Nossa Senhora
dos Remédios

Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 3L’ESCALIER
INVISIBLE

Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 2Moins de 150 kilomètres séparent le Sanctuaire de Notre Dame des Remèdes (Santuário de Nossa Senhora dos Remédios) de Lamego au Sanctuaire du bon Jésus du Mont (Santuário do Bom Jesus do Monte) à Braga. Deux styles monumentaux, néo-classiques et baroques. Les courbes et les lignes s’entremêlent pour donner une image de perfection et d’unité.

Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 1Mais de l’ensemble, des forêts, des chapelles, des fontaines et des sculptures, c’est l’escalier qui donne le ton. Avancer par graduation successive ; une marche après l’autre. C’est avancer vers le but mais pas de façon droite, de côté. Comme si nous devions nous éloigner un peu chaque fois en ne nous dirigeant pas directement vers la chapelle. C’est aussi faire le tour, en partant symboliquement vers le bois qui l’entoure. Les paliers successifs sont autant d’étapes qui permettent autant de reprendre le souffle, d’admirer les tableaux d’azulejos,  de contempler la ville à chaque fois dans un nouvel ensemble, en découvrant de nouveaux quartiers, que de réfléchir sur son ascension, sur le but de cet effort.

Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 13Ce que nous avons parcouru est plus visible que ce qui reste à parcourir, mais nous voyons le clocher toujours d’un peu plus près, qui attend imperturbablement. Pour chaque étape un instant, un moment de la journée où les arbres dessinent sur nous les contours d’ombres des statues tout autant que des frondaisons. Le sensible nous amène vers l’intelligible. « Tout ce que je regarde me regarde » (Gaston Bachelard, la poétique de la rêverie). Et quand nous arrivons, nous arrivons un peu plus près du soleil, un peu moins loin du savoir et  l’escalier s’efface alors, fantôme devenu inutile, comme s’il n’avait jamais existé, comme par enchantement ne laissant que le dessus décoratif qui embellit encore un peu plus la ville. C’est le temps alors du plein, du plein de ce soleil et de cette grappe abstraite et tellement présente qui envahissent la scène.Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 1

 Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 10

En un sens, la beauté est déjà accessible. D’en bas. D’un avant l’ascension. Nous voyons une partie structurée et parfaite de l’ensemble, mais nous ne nous voyons pas. Nous ne voyons pas la ville. La chapelle se trouve suspendue au-dessus des blocs de pierre. Il nous manque alors la narration. L’aventure des mots de l’ascension qui s’ouvre sur nos maux qui seront donnés pour y trouver remèdes auprès de Nossa Senhora dos Remédios. Il nous manque le regard d’en haut, cette demande de prise de hauteur, de changement de point de vue. Cette demande de différence. Cette offre d’inversion. De la beauté à la foi, de la foi aux remèdes. La ville devient comme offerte à nos regards, à nous. Elle est posée-là dans l’attente d’une réponse qu’apporterait le silence des cimes.

Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 6Mais ce que nous découvrons vraiment c’est que le plus important c’est le chemin. L’Escalier. Il est ce qui provoque l’ascension. Il est ce qui en reste. En paraphrasant Merleau-Ponty sur ses propos relatifs au tableau, dans l’Oeil et l’Esprit, nous pourrions dire en parlant de l’Escalier : Je serai bien en peine de dire où est l’Escalier que je regarde. Car je ne le regarde pas comme on regarde une chose, je ne le fixe pas en son lieu, mon regard erre en lui comme dans les nimbes de l’Être, je vois selon ou avec lui plutôt que je ne le vois.

En fait, nous ne voyons pas les marches, nous ne voyons jamais ce qui compose l’Escalier. D’en haut ou d’en bas, il est invisible. Restent les sculptures. L’Escalier est suspendu dans les bois, comme la chapelle est suspendue dans le ciel.

Le fini est dans la suspension. Le fini est dans le vide.
Le plein est dans les airs.Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 11

Lamego offre une au fil des azulejos bleus et charnels une teinte plus gaie, plus lumineuse qu’à Braga. L’ensemble ne se dévoilant jamais complétement à nos regards. Les paliers se succédant au rythme des découvertes des scènes bibliques.

Nous découvrons dans les escaliers de Lamego, cette évidente similitude avec les vignobles de porto en escaliers qui descendent quelques kilomètres au nord vers le Douro. Avec ce même soleil qui nous aveugle au-delà des vasques, des fontaines, des statues tournées fièrement vers la ville.Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 5

Sur cette butte qui surplombe la ville basse, se tenait une chapelle consacrée à saint Etienne, Santo Estevão, protomartyr, premier martyr de la chrétienté. A l’origine sur la butte se tenait l’origine du culte des saints. Nous étions au XVe siècle. Le martyre de saint Etienne vient de la parole libre qu’il a eue auprès de l’assemblée du Sanhédrins et  qui lui valut la lapidation.

Saint Etienne fait partie de la première communauté chrétienne de Jérusalem. Il était un chef helléniste, un des Juifs de langue grecque de la diaspora, un des chefs qui sera le premier à quitter la ville pour répandre l’Evangile.  Accusé, avec certains de ses compagnons, d’avoir une attitude subversive vers la Torah et le Temple (cf. Actes des Apôtres 6, 8-15, 7, 54 -59 : « Etienne, plein de grâce et de force, opérait des prodiges et des miracles éclatants parmi les peuples. Or quelques membres de la synagogue dite des Affranchois, des Cyrénéens, des Alexandrins ainsi que des juifs de Cilicie et d’Asie, en vinrent à disputer avec lui : mais ils ne pouvaient tenir tête à sa sagesse et à l’Esprit qui inspirait ses paroles. Alors ils soudoyèrent des individus qui prétendirent l’avoir entendu des propos blasphématoires contre Moïse et contre Dieu. Ils ameutèrent ainsi le peuple, les anciens et les scribes qui accoururent, l’appréhendèrent et l’emmenèrent devant le Grand Conseil. Là, ils produisirent de faux-témoins… »Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 12

Si saint Etienne nous transporte dans les débuts du catholicisme, le XVe nous envoie aux temps des grandes découvertes, de Vasco de Gama et de Pedro Álvares Cabral.Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 7

Suite à l’achat par l’évêque de Lamego, Manuel de Noronha, celui-là même qui fit compléter la partie supérieure de la Sé Cathédrale de Lamego située en contre-bas, d’une image de la Vierge, commandée à Rome,  qui remédierait à tous les mots, il fallut construire une nouvelle chapelle au XVIe siècle. Puis vint deux siècles plus tard, la construction de l’escalier monumental au-dessus de la ville.

L’enveloppe architecturale court donc à travers les siècles et les époques. La construction de la chapelle a débuté en 1750, pour finir près de trente ans plus tard. Date à laquelle, 1777-1778 commença les travaux de l’escalier. Les travaux durèrent près d’un siècle et finirent en 1868, date à laquelle débuta par Dominique Barrière les travaux de l’ancienne et de la nouvelle sacristie.

Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 4Architectes: António Mendes Coutinho (1750), Domingos Francisco Rente (1750) et Augusto Matos Cid (1880) ; la fontaine a été conçue par l’architecte Nicolau Nasoni (1691-1773).

Jacky Lavauzelle

Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 8Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 9

 

MEKONG HOTEL : LE FLEUVE AUX MILLE FANTÔMES

Apichatpong Weerasethakul
อภิชาติพงศ์ วีระเศรษฐกุล

MEKONG HOTEL
(2012)

 Apichatpong Weerasethakul Portrait

Le Fleuve aux
mille fantômes

affiche Mekonh hotel d'Apichatpong Weerasethakul

Mekong Hotel est un film inachevé, une oeuvre de réflexion sur un parcours, un cheminement. Un film d’une respiration où l’on répète, comme avec Chai Bhatana à la recherche de la bonne mesure, comme Apichatpong qui veut se remettre à un projet de film qu’il a abandonné depuis plusieurs années, Ecstasy Garden. Chai Bhatana en oublie jusqu’à la mélodie.

Apichatpong se retrouve comme Dante dans l’Enfer de la Divine Comédie (I,1) « Nel mezzo del cammin di nostra vita,  mi ritrovai per una selva oscura  » parce que la voie droite était perdue (smarrita). Et comme avec Dante, il va descendre symboliquement vers les mondes étranges des esprits et des fantômes.

La caméra est donc bloquée sous le flot des réflexions du réalisateur. Comme un trop plein qui avait besoin de ce film pour se déverser. Les idées submergent le film qui doit son salut et son sauvetage à la stabilité des images en plan fixe. La caméra prend ce qui passe, calme comme le Mékong. Nous sommes comme la pelleteuse au bord du Mékong, devant une tâche énorme, les inondations sur le delta, avec des moyens dérisoires.

LA MEMOIRE ET L’OUBLI
Le film pose déjà le problème de la mémoire et de l’oubli. Que reste-t-il à ce nouveau film après des années d’attente ? Que reste-t-il de l’amour que se porte le couple formé par Tong et Phon ? Que reste-t-il comme envies à la mère après six cents années d’errance ? Que reste-t-il des combats contre les communistes d’alors ? Que reste-t-il à dire aujourd’hui à dire dans ce monde, et de ce monde, qui se pâme devant des starlettes de cinéma ?

Apichatpong Weerasethakul,  อภิชาติพงศ์ วีระเศรษฐกุล, pose sa caméra dans la province du nord-est dans l’Isan, à Nong Khai, หนองคาย, là où passe la ligne ferroviaire reliant les deux capitales des deux pays, Bangkok et Vientiane, là où passent les réfugiés, là où errent les âmes des défunts et celles des vivants, ces âmes  prêtent à partir dans de nouvelles vies jusqu’aux Philippines ou dans la peau d’un insecte.

LA ROUTE DE L’AMITIE ?
La caméra se pose un peu à l’est, à quelques kilomètres de Vientiane, avant de passer le pont de la frontière, le Thanon Mittraphap, ถนน มิตรภาพ, cette « Route de l’Amitié ». Nous ne prendrons pas, à l’évidence, cette route.

Nous sommes à la frontière. La frontière entre les laotiens et les thaïlandais, entre les morts et les vivants. Entre les cannibales et les esprits. Ceux qui viennent et ceux qui partent. Ce lieu est chargé de l’histoire des deux pays, des immigrations successives, de la lutte contre les communistes. « – Les Laotiens sont venus lorsque la frontière a été fermée. Ils sont venus ici et puis ils ont été détenus au poste de police. Mais les postes de police…- Ils ont émigré ici ? – Oui, mais les postes de police étaient bondés. Un fonds a été créé pour construire un camp de réfugiés. Ils ont établi une liste. Chaque réfugié avait un dossier et recevait une pièce d’identité. Les tribus montagnardes ont été séparées des Laotiens. Ils pouvaient déposer une demande d’asile dans un pays tiers. Ce n’était pas facile. Certains ont échoué au test de langue et n’ont pas pu partir… »

PLONGENT LES FANTÔMES
A côté de la frontière, l’appartement semble le lieu clos, hermétiquement. Personne ne quittera l’hôtel. Seuls les fantômes vaquent de-ci de-là. Plongent les fantômes, naviguent les jets-ski.

Apichatpong refuse le moindre esthétisme. La vue proposée n’est même pas belle, ni grandiose, ni cinématographique. Les lieux non plus. Tout au plus, une fausse statue grecque et deux ou trois palmiers en pot. L’image n’est même pas lumineuse, presque sombre, presque close, un rien fantomatique…

Nous ne verrons jamais le parc de Sala Kéo Kou ou de Phu Phra Bat, nous ne verrons pas ce que voient les touristes ou les autochtones de passage, ni Bouddha offert à Phra sai ni le marché de Tha Sadej. Pas plus que le pont qui enjambe le Mékong. L’image sera tenue par les propos rapportés et par la même musique de Chai Bhatana, lancinante, sans être triste, avec sa guitare.

La caméra restera immobile constamment. La caméra regarde fixement l’autre rive, comme une autre terre.  Fixée sur la surface lisse du Mékong, dans cet hôtel-bateau, le Thai-Lao, qui semble plonger dans le fleuve. Pendant une heure,  la caméra scrutera inlassablement comme si quelque chose devait apparaître, émerger de ce liquide plat.

TU ETAIS UN POB
Mais le passage se fait. Ce sont les âmes qui circulent, indéfiniment. Il y a celles qui sombrent, sans jamais pouvoir remonter, « Mon âme errante a été condamnée à rester sous l’eau. Il faisait sombre et froid. Je ne savais pas que tu étais un fantôme, un pob ». Il y a celles qui attendent dans l’eau, au bord de l’eau.

Il y a la mère de Phon, qui erre depuis 600 ans déjà et qui est lasse. « – Phon, est-ce ton âme errante ? – Oui – Tu te souviens encore de moi ? Oui, je me souviens. Je me sens triste. Je ne suis pas sûr… de continuer à t’aimer. C’était il y a longtemps. – Mais, au bord de la rivière, tu as dit que tu m’aimais. -Maintenant, je suis marié. J’ai des enfants. Je suis vieux, maintenant. Je perds la mémoire. – Crois-moi, Masato. Ne t’en va pas. – Je veux rentrer chez moi. – Ne t’en vas pas, je t’en prie. Tu m’entends, Masato ? – Je sais, je vais renaître cheval. Et sous plusieurs formes d’insectes. Je ne sais pas combien de temps ça prend…avant de redevenir humain. Je vais naître garçon aux Philippines. Et je sais que tu me suivras toujours. – Pourquoi ne t’arrêtes-tu pas, alors ? – Je ne peux pas, pour la même raison que toi. – Que poursuis-tu ? »
LES POB MANGENT LES HUMAINS ET LE BETAIL
C’est l’eau qui porte ici, qui maîtrise. Sous l’apparence du calme et de la quiétude, l’odeur du sang se fait sentir « – L’eau n’écoute pas – Qui écoute-t-elle ? -Méfiez-vous les enfants, l’eau va rentrer par votre bouche. – Comment vous en sortiez-vous ? – L’eau va rentrer dans votre plaie. »

Passent les pob, fantôme du Mékong. Les phi-pob (ผี Phi Fantôme) terrifiant nagent dans les eaux calmes et dévorent les entrailles. Ils suivent les êtres et non les lieux. « Les entrailles du chien ont été dévorées par un pob, un fantôme. Comme dans un film projeté en plein air, dans un temple…  Tante Jen m’a dit que les pob mangeaient les humains et le bétail. » Parfois, les habitants se débarrassent de fantôme, voire de pob, devenus trop encombrants. D’autres fantômes circulent, le Phi-grasue par exemple, plus attiré par le sang que par les entrailles. Mais de ces monstres-là, le film ne les aborde pas.

De l’Altaï, d’où naît le Mékong, jusqu’aux plaines de Bangkok, les terres sont inondées. Ce lieu qui semble si dépendant du fleuve devient un refuge pour ces millions d’habitants touchés. Ce refuge entre les morts et les vivants. Entre les vivants et les réfugiés. Entre les morts et les âmes errantes.

JE NE SUIS PAS UN ÊTRE HUMAIN, JE SUIS DESOLEE
Les Pob sont partout autour des vivants. Les fantômes glissent autour des vivants. La mère Jenira, Jenjira Pongpas, est un pob qui hante les abords du fleuve, elle s’en excuse auprès de sa fille : « Ma fille, je suis désolée…Je sais, je ne suis pas un être humain. Mais je ne pouvais pas te le dire. J’avais honte. Je t’en prie, pardonne-moi. » Les pob sont là ; ils peuvent être attrapés : « – Tu vas nager aujourd’hui ? – Non. Le courant est trop fort. Tu viens avec moi ? – Non, je ne sais pas nager. – Tu peux t’agripper à mon dos. – Ça va me faire encore plus peur… C’est quoi ce pot en terre ? – C’est pour enfermer l’esprit du pob, rappelle-toi, il a mangé le chien. – Il a été béni ? – Oui, par un moine. Mais il faut le bénir de nouveau. »

TU PEUX OUBLIER MON NOM, PAS MON VISAGE
Quand Phon rencontre Tong, ça pourrait ressembler à une rencontre ordinaire sur une terrasse. La jeune fille et le riche planteur de bananes. Mais cette rencontre est une longue histoire qui dure depuis des siècles. Les deux s’aiment, même si l’amour que porte Tong semble s’émousser. Il en oublie son nom. « Tu peux oublier mon nom, mais pas mon visage. »

La mère c’est l’Histoire. Un passé que ne comprennent plus les enfants. « L’armée nous a inculqué l’amour de la nation, de la communauté. C’était incroyable. Nous étions entraînés comme de vrais soldats. On nous a donné des fusils et montré comment les charger… Le M-16 avait un fort recul. L’effet était si brusque que je tombais à la renverse. On s’est bien amusés. Je n’avais pas peur. Durant ces deux, trois mois. Nous devions aimer notre nation, notre village et nous-mêmes. Pour protéger, j’étais prête à tuer. Ils nous ont entraînés tous les jours jusqu’à ce que l’on soit endoctrinés. »

LE PROGRAMME ECONOMIQUE D’AUTOSUFFISANCE
Et dans cette histoire, Apichatpong, tel un pob dans les eaux calmes de son film ; lance sa critique. Tant auprès des instances suprêmes : « – Ils adorent la princesse, celle-ci, pas les autres. Ils accrochent son portrait dans chaque ruelle. Ils disent qu’elle est leur sauveur. Elle reçoit beaucoup de dons. Elle donne beaucoup de sa personne, pas comme les autres. – Tu l’as déjà vue ? – Non, je n’étais pas là quand elle est venue. – Qu’est-ce qu’elle a visité ? – Notre village – Pour quoi faire ? – Elle est venue voir comment allaient les villageois. – Une excursion – Oui, en quelque sorte. Pour superviser le Programme économique d’autosuffisance.  Nous ne cultivions aucun légume, ni rien de ce genre. Mais nous ne faisons ces cultures que lorsque la princesse vient. Quand elle s’en va, le poisson se transforme en salade épicée. – Elle vient souvent ? Et les autres ? – Pas tant que ça. Elle est la seule. – Tu ne veux pas la rencontrer – Non. Ça ne me dit rien. – Et ta maman ? – Non, nous étions à Bangkok et nous avons regardé les infos. Et nous avons vu grand-mère au premier rang. Si admirative. – Les vieux sont comme ça. Lorsque la famille royale est en visite… Mais ta génération adore les stars de cinéma. » Que sur le courage des hautes autorités dans la gestion des inondations de Bangkok : « – Je lui ai dit d’économiser sur son salaire pour venir jusqu’ici en bus. Elle ferait mieux de venir ici puisqu’on ne peut pas prédire le niveau de l’eau. Son petit ami ne peut pas venir. – Non, la banque est toujours ouverte. Les banques ne sont pas autorisées à fermer. – Qui est autorisé à partir ? – C’est la banque qui décide. Le Premier ministre a annoncé un congé. Mais cela dépend des sociétés, elles décident ou non de fermer. -lls devraient fermer. – Certaines personnes devront rester à leur poste.- Les hauts fonctionnaires peuvent partir, ont-ils dit.- Tout Bangkok sera inondé. Les barrages vont être détruits ici et là. Combien de sacs de sable ont-ils demandés ? Un million. Où vont-ils les trouver ? »

LA VIE REPREND
 » – Un arbre flottant émerge. Puis un second. Un troisième et un quatrième. Et ainsi de suite. Les racines s’étirent à l’air libre. Les détails sont plus visibles. –
Certaines feuilles reprennent forme comme deux âmes errantes en train de se reconstruire…leurs univers. Une rivière apparaît dans le jardin. – Le Mékong prend sa source dans un pays lointain. – Dans les montagnes de l’Altaï ? –On dirait un enfant sur le jet-ski là-bas ?
Tu en as déjà fait ? –Oui. Avec mon premier copain. Non, pas le premier. Laisse-moi compter. Le troisième. Ils ont longé un seul côté de la rivière. – Au large de l’île de Samui avec mon frère. Ça me faisait agréablement mal au cul. (rires) »

L’arbre revit, alors qu’il n’a plus de terre autour des racines. Le Mékong revit avec ces enfants sur les jets-ski qui dessinent des lignes et des vagues sur cette surface restait plane pendant une heure. Les rires fusent enfin. La caméra sur un long plan qu’adore Apichatong s’éteint. La vie est là. Les Pob dorment enfin.

 

Jacky Lavauzelle

Thaïlande ประเทศไทย
Acteurs
Jenjira Pongpas : Jenira, La mère, le pob,

Sakda Kaewbuadee : Sakda, Tong, Masato
Apichatpong Weerasethakul, le réalisateur

Maiyatan Techaparn,
Chai Bhatana, le guitariste
Chatchai Suban

Musique  de Chai Bhatana

LE CHEF DE NOBUNAGA : LA CUISINE COMME ART MARTIAL

MANGA 漫画
LE CHEF DE NOBUNAGA
信長のシェフ
(2011)漫画 Manga

 LA CUISINE comme
ART MARTIAL

Le chef de Nobunaga Sc Nishimura Dessin Kajikawa Ed Komikku Ed 2014 v3

Scénario de Mitsuru Nishimura
西村ミツル

Dessin de KajikawaTakurô
梶川卓郎

Traduction Fabien Nabban

Komikku éditions 2014

Le Chef de Nobunaga se classe dans la catégorie des mangas. Il en a les traits, le  « ga  画 », le dessin. Mais il est loin de l’à-peu-près, du sans but que désigne le man  漫 », l’involontaire, la caricature. C’est grâce au travail de précision et d’orfèvre de Mitsuru Nishimura  西村ミツル, le scénariste. Une recherche autant sur l’époque Sengoku, que sur les mets culinaires et leurs évolutions à travers le Japon du XVe à nos jours. Quant au dessin, celui de Kajikawa Takurô    梶川卓郎, il respecte, il est vrai, plus la technique « au fil de l’idée » ; et l’idée  vient de Nishimura, qui donne la saveur à la BD. Le dessin a un grain de folie et prend des libertés quand Ken est au fourneau et que lui aussi prend des risques.

Le chef de Nobunaga Sc Nishimura Dessin Kajikawa Ed Komikku Ed 2014 v2

Celui qui deviendra le Chef, sous-entendu le Chef-cuisinier,  のシェフ no shefu, de Nobunaga, Ken vient de notre époque. Ken ケン chute de notre époque à l’an II de l’Ere Eiroku, en 1568, dans l’ancienne capitale du Japon, Kyōto, 京都(miyako 都, La capitale). Une ère de 12 ans où régnait l’empereur  Ōgimachi-tennō 正親町天皇.

LA PERIODE DES ROYAUMES COMBATTANTS
Cette ère fait partie de l’époque Sengoku 戦国時代, sengoku-jidai, littéralement la période des Royaumes combattants, à cause de son instabilité et des guerres incessantes entre le milieu du XVe et la fin du XVIe.

Il s’agit d’une œuvre sur l’intégration dans une société hostile, en guerre, si différente. Ken dispose de deux atouts : la langue et la mémoire de la cuisine. La violence est présente partout et ce dès les premières images. La cuisine sera un moteur puissant pour s’infiltrer dans cette société et adoucir les cœurs.  Pour adoucir le feu du piment de ces âmes, notre héros va la diluer dans les casseroles pendues encore dans sa mémoire.

KEN, TU NE DOIS PAS MOURIR !
Quand Ken arrive sur Kyōto, il se trouve avec un autre homme, la bouche en sang. La tête de Ken est enturbannée avec un bandeau ensanglanté. Ken a perdu la mémoire. Est-il dans un rêve suite au choc qu’il a reçu sur la tête ? Se retrouve-t-il dans un nouvel espace-temps ? Des soldats les poursuivent et tuent celui qui l’accompagnait.  Il faut agir. En mourant son compagnon, dans un râle, lâche cette injonction : « Ken, tu ne dois pas mourir ! » Ce sera son obsession. Il lui faut survivre, coûte que coûte.

Sa mémoire n’a retenu qu’une chose : la cuisine (Cuisiner 料理人 Ryōrijin). Ce sera sa seule arme pour survivre dans cette époque. Mieux qu’une arme, il s’en servira pour survivre, sauver sa peau, soutenir les guerriers pendant les affrontements, convaincre et séduire. Avec cette arme, Ken va pouvoir trouver la vérité. Les autres montreront leur vraie nature.

Mori Ranmaru-Utagawa Kuniyoshi-ca 1850-from_TAIHEIKI_EIYUDENTU NE ME TUERAS PAS !
Dans les Mille et une nuits, le Sultan Shahryar, « le grand roi » avait décidé de tuer toutes les femmes qu’il épouserait, et ce dès le lendemain matin, afin de se venger d’une infidélité. La sublime fille de son vizir, Shéhérazade, ne doit sa survie qu’aux histoires passionnantes qu’elle raconte tous les soirs. Ce sont les mots qui la sauvent.

UN DUEL DE CUISINE
Dans notre histoire, c’est la cuisine qui sauve Ken des mains d’Obunaga Oda 織田信長, le tyran d’Owari (la province d’Owari  尾張国, Owari no kuni). « Tu ne me tueras donc pas, car je sais que tu as encore des choses à tirer de moi. »Le chef de Nobunaga Sc Nishimura Dessin Kajikawa Ed Komikku Ed 2014 v1 
Quand Obunaga le prend à son service, cela commence avec un « duel de cuisine », « sur le champ de bataille, les guerriers jouent constamment leur vie. En restant tout le temps à l’abri du danger dans ce château, les cuisiniers peuvent aussi perdre leur motivation. » Obunaga sait déjà que la cuisine de Ken a des pouvoirs. Il souhaite le pousser à ses derniers retranchements et donner ce qu’il a de meilleur.

ENTRE LA SENSATION
ET LA CONSCIENCE
Ken, c’est qu’il ne s’appuie pas sur le langage des plats et sur les habitudes. Rien que le nom d’un plat élaboré nous fait saliver. Une belle présentation d’un plat permet déjà d’anticiper les plaisirs à venir. Ken innove sur tous les plans : nouveaux mets, nouvelles présentations. Bergson le disait en ces termes : « Quand je mange un mets réputé exquis, le nom qu’il porte, gros de l’approbation qu’on lui donne, s’interpose entre ma sensation et ma conscience ; je pourrai croire que la saveur me plaît, alors qu’un léger effort d’attention me prouverait le contraire. Bref, le mot aux contours bien arrêtés, le mot brutal, qui emmagasine ce qu’il y a de stable, de commun et par conséquent d’impersonnel dans les impressions de l’humanité, écrase ou tout au moins recouvre les impressions délicates et fugitives de notre conscience individuelle. » (Essai sur les données immédiates de la conscience, Les deux aspects du Moi)

KEN ET JEAN-BAPTISTE DU PARFUM
Mitsuru Nishimura et KajikawaTakurô  nous propose une itinéraire initiatique du goût dans l’époque Sengoku autant pour découvrir cette période que pour mieux comprendre la nôtre. Dans la volonté de Ken de survivre tout en recherchant la perfection suprême nous nous retrouvons dans ce désir d’absolu avec une maîtrise totale de son art que l’on peut retrouver au niveau olfactif dans l’histoire de Jean-Baptiste Grenouille, le héros du Parfum de Patrick Süskind, sans toutefois le côté abominable de ce personnage. Ken, lui, est toujours sous contrôle, en pleine maîtrise de son art, même dans les moments forts de sa création, jusqu’à en faire un véritable art de la guerre, un art martial par excellence.

Le chef de Nobunaga Sc Nishimura Dessin Kajikawa Ed Komikku Ed 2014 v41er repas
UJIMARU (anguille, aujourd’hui UNAGIウナギ) Le premier repas que prépare Ken, cuit au sel et au poireau (RIKI リーキ)et comme accompagnement des radis japonais séchés (Les radis blanc japonais ou DAÏKON 大根) et assaisonnés avec du Miso (味噌), la pâte fermentée salée.  L’anguille sera préparée sans sauce soja. Précisions sur la manière de cuisiner l’anguille : « A l’époque Sengoku, l’anguille n’était pas encore ouverte dans la longueur mais simplement découpée en tranches que l’on plantait sur des brochettes et que l’on cuisait dans les braises du foyer. Ce nom lui vient de sa ressemblance avec la tige de jonc que l’on trouve dans les marais. » La cuisson est dite en Kabayaki, 蒲焼, « grillé ».

Second plat
Le manjū  饅頭avec du canard grillé ; des gâteaux ronds et blancs. Ici, ils ne sont pas cuisinés avec des haricots mais avec du riz grillé. « Tu sens bien le bouillon de canard qui a pénétré dans le riz grillé … J’en ai jamais mangé d’aussi bons de ma vie !! »)

Troisième plat
Un « Rôti de canard colvert à la purée de kakiカーキ , accompagné de sa fricassée de champignons sauvages (Yasei kinoko  野生キノコ) et de châtaignes (Chesunatto チェスナット )»
Le canard (Ahiru アヒル) salé puis flambé au saké(酒, sake ou nihonshu日本酒,  alcool japonais ). « Puis on fait sauter les châtaignes et les champignons dans la graisse de canard. On réalise ensuite une purée de kakis, on coupe enfin la viande qui a reposé. » Cela rappelle, chez nous, les magrets de canards flambés au cognac aux pommes et aux pruneaux. La forme occidentale de la présentation choque les spectateurs. Nobunaga lâche un sourire de contentement. C’est gagné : « C’était non…Extrêmement bon ! Grandiose !! »Luís Fróis discutant avec Oda Nobunaga

Quatrième plat
Non rassasié, il lui demande de réaliser un autre plat. Une idée vient de ce que l’on raconte sur Nobunaga, qu’il se contenterait de manger, impatient d’aller au combat, un « Yusuke debout ». Il va donc feindre le simple qui engendrera le complexe. Une sorte de Cheval de Troie. Faire en sorte qu’à l’étonnement succède le ravissement. Ars est celare artem, L’art consiste à dissimuler l’art. L’enveloppe sera donc celle du Yusuke, « un plat très simple composé de riz mélangé à de l’eau chaude. »  La simplicité offense Nobunaga qui sort son sabre, avant de découvrir les richesses contenues dans cette simple boule de riz. Le résultat met notre seigneur au comble de la joie, « Hum, quels arômes !! Je dois l’avouer, là encore, je n’ai jamais goûté un tel délice. » Ken montre qu’un tel plat, non seulement est goûteux, mais pratique, notamment lors des combats, « c’est donc facile à emporter sur le champ de bataille tout en étant bien plus nutritif et rapide à préparer qu’un simple Yuzuke…Je dirais même que c’est du quasi instantané. » Si Bellum se ipsum alet, la guerre se nourrit d’elle-même, il ne faut pas oublier de nourrir les soldats. Et si Dulce et decorum est pro patria mori, s’il est doux et beau de mourir pour la patrie, il est encore plus doux de mourir avec le ventre rassasié.

Le chef de Nobunaga Sc Nishimura Dessin Kajikawa Ed Komikku Ed 2014 v5Le cinquième repas
Il commencera avec le second chapitre et une visite du marché de Kanô, 加納城, Kanō-jō,  « au pied du château de Gifu », construit au milieu du XVe siècle justement. Le nom de Gifu, 岐阜市, fut donné par Nobunaga où il vécut neuf années. Ken découvre tous les mets qui manquent pour son plat : la pomme de terre, ジャガイモ Jagaimo, « ce légume entre pour la première fois au Japon aux alentours de l’an 1600 par le biais des hollandais qui en apportèrent de Jakarta, ou la patate douce, 山芋  Yamaimo,  « la culture au Japon commence durant l’Ere Edo, 江戸時代, Edo jidai, 1603-1867 ». Il devra se contenter de poireau, リーキ Rīki , et de bardane, ゴボウGobō. Et avec ce peu faire des choses extraordinaires. Adde parvum parvo magnus acervus erit, ajoute peu à peu et tu auras beaucoup. Le repas sera à préparer pour deux « barbares du Sud », Nanban 南蛮, autrement dit des occidentaux, portugais, espagnols ou hollandais, en l’espèce deux jésuites, dont le célèbre Luís Fróis, un des premiers japonologue et profond admirateur de la société japonaise de l’époque, auteur d’une Histoire du Japon et qui mourut à Nagasaki長崎市 en 1597.

Les Nanban sont à différencier des occidentaux venant de Russie, les Kōmō 紅毛, les « cheveux rouges ».

Pour notre jésuite portugais, Ken va travailler le plat national de son pays natal, la morue, la bacalhau, タラ, Tara. Il va aller à la source même du plaisir gustatif, l’enfance, jusqu’à la vie intra-utérine. Il s’agit alors de ne pas perdre la face devant cet étranger que l’on nomme barbare, mais que l’on sait cultivé et raffiné. « Ken, si tu te loupes aujourd’hui, ta mort ne suffirait pas à compenser les dégâts que cela entraînerait… ». Nous sommes sur une épreuve beaucoup plus engageante que la précédente et qui dépasse la mort. Il va encore reproduire une cuisine, visuellement, que Nobunaga, nommera de « simplette » : « potage de morue séchée, feuille de radis japonais et racines de lotus. » Il a réalisé une Caldo Verde, une soupe verte, originaire du Minho, au nord-est du Portugal, « Entre douro et minho », un plat d’entrée incontournable, été comme hiver. Luís Fróis s’effondre de plaisir. La coquille est brisée. « Quand bien même notre allure et la forme de notre visage diffèrent, le ‘cœur’ des hommes reste finalement le même. »  

Après cette crise de nostalgie, de réelle saudade portugaise, Luís Fróis, en parlant avec Ken, évoque le même désir et la même force, ne jamais abandonner. Nobunaga découvre le véritable Luís Fróis, « ses sentiments ont l’air plus sincères. »

Dans ce cinquième repas, Ken à partir des Confeito, les confits, sorte de sucre candy, et les faire éclore. Les confeito ont donné les kompeitō 金平糖. Dans des gestes fougueux et aériens, Ken les fait revenir avec de l’eau et fouette magistralement la mixture. Il réussit alors une sorte de barbe à papa filamenteux et cotonneux à souhait. Le résultat est sans appel, Luís Fróis et Nabunaga ont la même expression de bonheur sur deux cases où ils se font face. « Ça fond à l’instant même où on le pose sur la langue. »

Oda Nobunaga à Choko-jiLe sixième repas
Nous découvrons de nouveaux protagonistes. Il s’agit en fait de Mori Ranmaru  森 蘭丸né Mori Nagasada 森 長定, fils de Mori Yoshinari森 可成, mort en 1570, « dit Sanza l’Assaillant », une véritable montagne, une forêt, 森Mori . « Ranmaru et ses jeunes frères meurent le 21 juin 1582 en défendant leur maître, Nobunaga Oda, au cours de l’incident du Honnō-ji à Kyōto » (Wikipédia http://fr.wikipedia.org/wiki/Mori_Ranmaru) Ken est alors dans la forêt à la recherche de truffes, トリュフ Toryufu. La réponse est toujours la même. En présence de Nobunaga, Mori Yoshinari et de son père, le plaisir, sans savoir si les propos viennent de l’un ou de l’autre, pour dire s’il y a consensus, est évident et immédiat, rien qu’avec les fragrances des épices : « Quelle richesse et douceur dans les arômes ! »

Le septième repas
La guerre est déclarée et les hommes partent au front. Ils sont mal alimentés et leurs forces déclinent vite. La nourriture semble ne pas préoccuper les seigneurs. Ken va donc constituer quelque chose de simple à faire, mais de délicieux et qui tiennent longtemps. « Dans cette casserole, vous avez du poisson séché émietté ainsi que du Kombu et du poireau. » Le kombu 昆布est une algue noire qui justement à partir du XIVe sut être déshydratée afin d’être conservée plus longtemps. Ken nous fait même un cours de diététique appliquée, digne d’un publicitaire : « et grâce aux vitamines B1 et B2 présentes dans le Kombu, l’efficacité des protéines est encore renforcée… » Le résultat donnera une « soupe rafraîchissante »

Le final sera donnée par la richesse de la nature du Japon de l’époque : « de la réglisse, de la yamamomo ( 山桃  Les fraises chinoises), des plantes caméléons…les plantes comestibles sont nombreuses…La nature de cette époque est réellement opulente. »

Il utilisera sa casserole immense, « Les casseroles sont mes armes à moi ! » avait-il dit en partant au combat, comme un bouclier pour sauver des vies et les protéger des flèches ennemies. Il restera aussi à l’arrière afin de les stimuler notamment avec des graines de Matatabi 木天蓼, ou herbe-aux-chats, sorte de liane proche du kiwi, les fruits sont aussi utilisés pour faire de l’alcool liquoreux. Et à cette femme qui s’enfuit apeurée avec ses enfants, il lui offrira des fruits de lyciet, « cela va régénérer vos forces. » Les fruits du lyciet sont maintenant connus de tous sous le nom de baies de goji.

Nous restons donc sur notre faim, mais la vie de Ken continue, il pourra continuer de créer de nouvelles recettes. Comme le dit le grand chef Eric Frechon « c’est très frustrant pour un cuisinier de ne pas avoir la possibilité de créer. Je voulais m’exprimer plus. »

Jacky Lavauzelle

 

SUN-KEN ROCK : LES GRAPHISMES DE L’ÂME

MANGA 漫画
Catégorie Seinen 青年漫画

SUN-KEN ROCK 1
サンケンロック  

(2006)

漫画 Manga

Scénario & Dessin : BOICHI
Traduction et adaptation Arnaud Delage
Bamboo Edition

   LES GRAPHISMES
D
E L’ÂME

Affiche Sun-Ken Rock 1 Boitchi Images BAMBOO Edition 2008 Quatrième Ed

Notre héros japonais, Ken, tombe amoureux de Yumin, une jeune coréenne. Yumin est décidée de retourner dans son pays pour devenir agent de police. Ken fait exactement le chemin inverse du créateur, scénariste et dessinateur, Boitchi, venu de Corée pour s’installer au Japon. Il catapulte immédiatement la narration dans les failles de notre époque. La perte d’une famille à 16 ans, « je n’avais plus rien ».  Les milieux interlopes de Séoul. Les petites frappes locales. La prostitution et les rackets.

SPEAR ! SPEAR !!
Les corps sont alors happés par le sol, souvent les épaules voutées et la tête baissée. Les corps se relèvent par le trait rageur qui tente de s’opposer aux lois de la gravité. Et dans les combats, les corps s’envolent, supranaturels. Après un Spear, « cri poussé par les catcheurs », dans le quartier de Suwon, dans le grand combat du livre I, Chang do-helin s’écrit : « C’est.. .C’est pas possible…personne ne peut sauter aussi haut !! »

ARMANI PLUTÔT QUE VALENTINO
Le premier mot qui permet le mieux de définir le dessin de Boitchi est la puissance, puissance graphique associée à l’énergie narrative. Le dessin déborde du pathos et s’hypertrophie en conséquence, jusqu’à anesthésier ce reste de sensibilité qui reste lové au cœur de Ken. Si bien que l’on pense parfois que le dessin réussit à aliéner le trait de Boitchi. Les cases se heurtent et poussent un autre style devenu en une case évanescent. Le trait est dans l’instantané. Une pensée, une émotion, un style, un dessin, une case. Il y a donc des centaines de Ken et, presque, jamais le même. Le costume, un Valentino, plutôt qu’un Armani, le « nec plus ultra pour le combat », parce que « extrêmement léger…ce qui convient parfaitement à mon style de combat. »

L’ÂME DOMINE LA LIGNE
Le code classique narratif vole en éclat. Les images ne sont pas liées aux personnages, mais à l’histoire, aux sentiments des personnages. Le manga devient donc une lecture de l’âme. Boitchi dispose d’une palette graphique à l’infini. Du dessin schématique enfantin au dessin au graphisme parfaitement photographique. Il nous propose une balade dans l’évolution des styles et des formes toujours en relation avec le ressenti des personnages.

Le manga prend une architecture qui se bâtit avec des formes multiples, n’ayant aucune réserve pour opposer deux dessins au graphisme diamétralement opposé. C’est le langage émotionnel qui parle et qui soumet le graphisme. C’est l’âme qui domine la ligne. La raison des personnages dépasse et submerge la raison esthétique. « La beauté d’un tableau réside, non dans la beauté visuelle, mais dans la beauté du raisonnement qu’il sollicite » (John Ruskin).

NE PAS SE BATTRE SANS RAISON VALABLE
NI DESSINER SANS RAISON VALABLE
Ainsi la ligne est élastique. Nous retrouvons des expressions des dessins animés de Tex Avery, avec des yeux qui sortent, totalement exorbités. Boitchi  s’éloigne aussi vite du réalisme qu’il s’en approche. Boitchi est un idéaliste dans son dessin comme Ken dans sa vie. « Plus question de se battre sans raison valable !…Je ne veux pas d’un type qui attaque ses adversaires en traître… »

Le dessin est donc transparent. Il n’existe que comme prolongation des états d’âme. L’énergie passe directement et facilite une lecture globalisante en évitant la surenchère d’explications. La place est à l’image d’abord, puisque dans l’image il y a tout, ou presque. L’image est comme en apesanteur, libérée de ses accroches que sont les explications inutiles.

PRÊT A TOUT POUR FAIRE UN BON MANGA
C’est l’efficacité et l’imagination qui priment. Comme pour les combats. Il faut faire sa place dans le monde impitoyable des mangas. L’important est de faire mouche. Il faut donc toucher et ne pas esquiver. Il y a de l’urgence dans le dessin de Boitchi, de la fulgurance. Les scènes de combat sont des explosions graphiques. Il faut aller au-devant, au-dedans. Rentrer dans la chair et dans les cranes. Boitchi plonge dans l’histoire avec cette immédiateté et cette proximité. Il semble nous dire comme Proudhon : «Je sais ce que c’est que la misère, j’y ai vécu. » il met ainsi le paquet dès le premier volet de la série. Comme Boitchi photographié à la fin prenant tous les risques au-dessus d’un immeuble appuyé à des tuyaux dans le vide : « Eh oui, je suis prêt à tout pour pouvoir faire un bon manga. » Il rejoint ainsi Lamennais, dans son Esquisse d’une philosophie : « Les artistes doivent descendre au fond des entrailles de la société, recueillir en eux-mêmes la vie qui y palpite…La religion de l’avenir projette ses premières lueurs sur le genre humain en attente et sur ses futures destinées : l’artiste doit en être le prophète. » Boitchi est un des prophètes apocalyptique de notre société.

ETAT = MAFIA
Ainsi sa vision de l’Etat comparée à une mafia. Juste un différentiel dans la taille. La finalité est la même. Le pouvoir et la coercition pour les réfractaires. Le chef mafieux des gundals coréens à Ken, qui souhaite rentrer dans le corps de police coréen : « Gang, Etat, entreprise monopolistique… tout ça, c’est du pareil au même, tu sais. Et la ressemblance est particulièrement frappante quand on compare le fonctionnement d’un gang et d’un Etat. Un Etat possède une sphère d’influence exclusive qui regroupe deux choses : un territoire et une population. Afin qu’aucun élément ne pénètre dans sa sphère, il est prêt à utiliser la force si besoin est. Recourir à la force pour défendre son territoire est la première caractéristique commune entre un gang et un Etat… pour moi, un Etat a tout du parfait gang à ses débuts… »

Comme la vie en complète mutation, le dessin se transforme et mène la barque. Les Ken sont embarqués dans la frénésie de la mafia coréenne. L’histoire va vite sans savoir du dessin ou de l’intrigue qui mène le bal entre subtilité et charge émotionnelle.

 Jacky Lavauzelle

ONCLE BOONMEE ou LES MIGRATIONS DE L’ÂME

APICHATPONG WEERASETHAKUL
อภิชาติพงศ์ วีระเศรษฐกุล

Apichatpong Weerasethakul Portrait

ONCLE BOONMEE
celui qui se souvient de ses vies antérieures
 ลุงบุญมีระลึกชาติ
(2010)
 LES MIGRATIONS

DE L’ÂME

 

Oncle Boonmee Affiche Apichatpong Weerasethakul Cinéma Thaïlandais

 

LE RETOUR DES ESPRITS
Un être passe dans la forêt que la photo capte. Un être que l’on recherche. Mi-homme, mi singe. En plongeant dans la forêt, l’homme plonge dans ses origines, réveille les êtres assoupis, excitent ceux qui surveillent, qui attendent.
Les origines jusqu’à cet accouplement fantastique et onirique dans les eaux, par un poisson, de cette princesse au visage déformé. Les voix sont là et les eaux s’animent. Le lac, le poisson, l’esprit, appellent. Cet abandon sensuel à la nature vive emporte les oripaux qui partiront illuminer le fond du lac.
A l’origine, il y a la rencontre, le dénuement. La découverte d’une illusion ou d’une émotion. Le lac entre tendresse et assauts vigoureux prendra la princesse. Boonmee se souvient.
Il reviendra plus tard à la caverne. L’heure sera venue et une boucle bouclée. D’autres petits poissons s’agiteront au fond d’un rocher, comme autant de frères. Les soldats qui portaient alors la princesse sont substitués par les membres de la famille un instant recomposée de vivants et de morts.

CEUX QU’ON ENTENDAIT
Les esprits sont là depuis toujours. Depuis que l’homme existe. Ils se donnent aux vivants. Si ce n’est l’inverse. Depuis toujours les traditions en parlent. «Comme ceux qu’on entendait quand on était petits. » (Boonsong) Il y a ceux que l’on ne reverra jamais et ceux qui reviennent. Personne ne sait pourquoi. Il y a ceux qui disparaissent et qui, à l’approche de la fin d’un proche, reviennent.

ILS SENTENT QUE TU ES MALADE !
Entrez dans le monde de l’Esprit. Vivez l’Esprit. Vivez avec les esprits. Sans contemplation, les âmes errantes s’invitent. Elles s’imposent en douceur. Sans effroi. Juste quelques secondes d’interrogation avant de se mettre à table. « L’homme n’était plus. L’esprit allait commencer sa route dans les veines de l’humanité. » (Romain Rolland, la Vie de Ramakrishna, Ed Stock) L’homme en la personne de Boonmee s’éteint. Les esprits le sentent. C’est l’heure du passage, du transfert. « Il y a de nombreuses créatures tapies aux alentours…Des esprits…Et des animaux affamés. Comme moi. Ils sentent que tu es malade. » (Boonsong à Oncle Boonmee)

TU PEUX ALLER OU TU VEUX
Les âmes s’invitent et regardent, comme dans un repas de famille, les photographies …de leurs propres funérailles. Les esprits sont de la forêt et de la nuit. Il faut donc baisser la lumière trop forte. Mais sinon rien n’a changé. Chacun parle de son passé, de ses doutes, de ses envies. Qui prendra la suite de l’exploitation. Tout s’organise. Sans drames. Oncle Boonmee, après sa mort,  espère bien ainsi pouvoir revenir donner un coup de main à Tante Jee : « après ma mort, je reviendrai t’aider. Je me débrouillerai. On n’est pas coupé du monde ici. Il y a un temple à une demi-heure. Tu peux aller y méditer. Quand tu maîtrises la technique, tu peux aller où tu veux. » C’est une grande fraternité sereine qui s’installe.

TOUT NAÎT DE L’ESPRIT
A table, au temple, dans la forêt, plutôt le soir. Attendez et peut-être verrez-vous. « De l’Esprit proviennent toutes choses. Tout naît de l’Esprit et est formé par lui. » (Dhammapada) Laissez votre raison et vos certitudes. Vous entrez dans le monde des Phi, ผี. Après les Pob, poissons-fantômes, carnassiers, ปลาผี, omnivores de Mekong-Hotel, entrez dans le monde des Fantômes Singes bienveillants, les Ling-Phi, ลิงผี. Ici, les êtres  s’accouplent aux poissons et les hommes perdus aux hommes-singes-esprits

SE LIBERER DES CHAÎNES
La scène inaugurale commence au crépuscule. Un buffle est là. Le buffle domestique qui, attaché à un arbre, réussit enfin à briser sa chaîne, et à partir dans la jungle où vivent fantômes et singes-fantômes.

Cette scène résume déjà ce qui va suivre. Oncle Boonmee est à l’image de ce buffle, dans sa clairière envahie par les moustiques, les insectes et autres personnages fantomatiques. Il  va vers sa mort, sa délivrance. Il va lui aussi se libérer de ses chaînes pour rejoindre la forêt d’où il vient. Le buffle sera retrouvé par un paysan sous les yeux des singes-fantômes qui le ramènera vers la clairière. Oncle Boonmee sera lui aussi pris en main dans son dernier voyage.

MA CONSCIENCE S’ETEINT
Cette scène du buffle nous fait aussi penser aux sacrifices des Fordicidia des romains lors des fêtes de la fertilité. Pour apaiser les esprits, pour qu’ils attendent et ne s’en prennent pas aux vivants. Pour se régénérer et devenir plus fort. Car les fantômes aussi  ont peur, ont froid et oublient : (Huay, le fantôme de la femme de Boonmee) « Les prières m’ont tenu chaud lors des nuits froides uniquement parcourues du murmure du vent. J’entends ces voies familières. La voix de Boonmee. Peut-être étaient-elles répétées sans cesse pour ma conscience qui s’éteint. »

Oncle Boonmee est lui aussi fixé et enchaîné à sa propriété. Maintenant à l’heure d’une mort imminente, il regrette de n’être pas parti : « – les ouvriers passent, ne restent pas. Parfois, je les envie. Ils peuvent aller où ils veulent…Mais moi, je ne peux pas. Je reste ici. » Comme le buffle, Boonmee est prisonnier. Un peu plus encore avec sa maladie de reins. Ses chaînes sont autant de tuyaux que l’on déroule tous les jours pour le soigner.

CE DOIT ÊTRE MON KARMA
Et pour ceux qui ont bougé dans leur vie, ce n’est pas par choix « – Tante Jen dit toujours qu’elle aimerait se poser. – (Tante Jee) je n’ai pas choisi. Ce doit être mon karma, parce que je suis têtue. » Comme ces abeilles, insectes ‘domestiqués’ de la propriété. Ces prisonnières qui donnent la vie par la pollinisation des tamariniers. Ces arbres qui fournissent cette pulpe autant acide que sucrée à l’image du mélange entre les vivants et les morts. Et le miel qui en sort, est lui aussi un mélange : « notre miel a le goût de tamarin et de maïs, acide et sucrée. Ne prends pas le dessus. Il y a les larves. Le miel est au-dessus. » Mais des abeilles, ผึ้ง, aux fantômes, ผี, il n’y a pas loin. L’abeille est le seul insecte en contact direct avec l’homme. Elle est son proche. Son autre dans une autre dimension. Elle le nourrit et fertilise ses arbres. Lui, lui construit des ruches, quand il ne la tue pas avec quelques pesticides.

AU MILIEU DES FANTÔMES ET DES IMMIGRES
Quant à la ville, ce n’est pas mieux. Bien au contraire. L’Oncle Boonmee la juge infernale. Mais comment vivre dans ce capharnaüm d’esprits et d’âmes errantes. Ce serait trop pour Tante Jee : « Comment veux-tu que je vive ici au milieu des fantômes et des immigrés ? » Ici, ce sont les humains qui ont l’impression de ne pas être normaux. La norme est évanescente et spirituelle.

Boonmee qui se retire avec tante Jen se pose des questions sur son karma, à cause des communistes qu’il a tués et des insectes qu’il a éliminés. Tante Jee tente de le rassurer : ses intentions étaient bonnes. Après son décès, lors des funérailles, le temple est envahi du bruit des insectes qui semblent revenir du pays des morts comme pour se rappeler au bon souvenir des vivants ; ils sont bien là. « Celui qui, sans pitié, tourmente les êtres qui, comme lui, désirent ardemment le bonheur ne l’atteindra pas lui-même après sa mort. » (Dhammapada)

Les hommes sont plus près des esprits que les moines avec leur téléphone portable, qui juge le temple « sinistre » : « je n’ai même pas la radio dans ma cellule. Certains moines ont un ordinateur, échangent des mails, discutent. Ma cellule est un tombeau. » La spiritualité est portée par tous, mais surtout par ceux qui s’approchent de la mort.

« Je médite la migration au moment de la mort.
L’annonce de la mort me laissera sans crainte…
Je suis sans crainte.
J’ai l’assurance d’être délivré.
 »

(Marpa, Les Fleurs de Bouddha, Ed. Albin)

Jacky Lavauzelle

 

DEDEE D’ANVERS (Allégret) UNE LUMIERE DANS LA BRUME

Yves ALLEGRET

Yves Allegret Portrait CompoDédée d’Anvers
(1948)

Une lumière dans la brume
La brume d’Anvers est un amas d’âmes en errance et en suspend entre l’enfer et l’enfer. Les personnages de Dédée d’Anvers sont dans ce purgatoire dans l’attente que les portes de l’Enfer saturé s’ouvrent. Anvers est déserté par les dieux. Abandonné. La ville est la ville du gris. De ce gris blanchâtre et délavé qui inonde les nuits comme les jours.

Cette brume empêche la visibilité des cœurs. Les ombres, sombres et opaques, règnent. Mais, au loin, passe un navire avec deux phares qui transpercent l’épaisseur humide et glacée, ce sont les yeux de Francesco.

J’AIME VOIR LES HOMMES SE BATTRE
Cette brume rend invisible l’horizon. Les êtres ne se projettent plus dans cet horizon bouché. Ils vivent. Les seuls lieux de vie sont les quais, où les hommes attendent, les bars, où les hommes consomment en attendant et les rues, où les hommes se battent en attendant (Dédée à son client : « C’est rien, c’est une bagarre !»). Ces hommes qu’elle juge froidement : « J’aime bien voir les hommes se battre. Ils ne se font jamais assez mal … – Vous avez peur ? – Non, je les aime trop, ça revient au même …Qu’est-ce qu’ils leur mettent, encore pire que la dernière fois. J’aurai pas voulu rater ça pour un million…. »

La brume fait écran à travers l’écran. Les faibles lumières reviennent sur des êtres ternes et saouls.

UN LIEU SI LOIN DU CIEL
Le film s’ouvre sur ces êtres comme dans le troisième chant de l’Enfer de Dante : « Per me si va ne la città dolente, Per me si va ne l’etterno dolore, per me si va tra la perduta gente ». Les gens perdus ont, pour le moment, trouver un havre de paix, d’alcool et de fille faciles, le bar de Dédée. Des gens perdus dans un lieu obscur, bas et si loin du ciel qu’il enferme toutes choses (Dante, Enfer, Chant IX) : « Quell’e ‘l piu basso loco e ‘l piu oscuro, E ‘l piu lontan  dal ciel che tutto gira …Questa palude che ‘l gran puzzo spira …»

UNE TENDRESSE POUR DIGERER
Dédée (Simone Signoret) est dans son élément, au bassin, au milieu des marins en attente, « si ça t’fais plaisir, faut pas t’gêner. »  La « petite tendresse » de son mac à Dédée pour le faire digérér. Mais elle a la « tête dure » et il compte bien la «bosseler ». Dédée est la beauté libre au sens kantien du terme. Elle est ‘soumise’ à René, mais en vérité elle reste indépendante de tout lien à un quelconque intérêt sensuel ou moral. Le lundi, elle a son client régulier. Après le repas, elle donne son moment de tendresse à René pour qu’il digère, le matin, elle fait la tournée des quais et déambule devant les marins excités, qu’elle retrouvera certainement le soir venu. Elle perdra cette beauté kantienne, libre de tout intérêt, en tombant amoureuse du ténébreux Francisco pour lui devenir dépendante. Elle ne se déterminera plus que par rapport à lui. Elle ne supportera plus cette ville glauque et triste. Ce Marco, gluant et venimeux.

Elle est le présent. L’éternel présent. Le passé ne vaut rien, ne compte pour rien. Tous ses clients sont les plus beaux, « c’était bien, on ne m’a jamais fait ça avant ! » Dédée est à elle-même suffisante jusqu’à sa rencontre.

Le film se structure sur plusieurs trios. Trois temporalités, trois hommes, trois points lumineux où l’espoir revit.

C’EST POUR TON BIEN QUE JE SUIS DUR
Trois hommes. Mi mac, mi portier du bar, Marco (Marcel Dalio) qui joue au méchant et qui se regarde dans la glace avec son pistolet. Le passé. Celui qui la sortit de Toulon pour la prostituer à Anvers. Il est la laideur ou la beauté dans le sens d’Hippias, dans l’Hippias majeur de Platon, celui qui accomplit bien sa fonction. « C’est pour ton bien que je suis dur ! » Et lui, Marco, n’y déroge jamais. Il accomplit sa fonction d’imbécile, de crétin et de lâche jusqu’au bout. En ce sens, il est la perfection-même. Il est le corrupteur. Il salit tout ce qu’il touche. Et il fait peur par sa méchancheté et sa vilénie. Comme lui dit René, sarcastique : « T’es très intelligent ! »

Monsieur René (Bernard Blier), le patron. Figure tutélaire et protectrice. Le présent. Quand il est là, Dédée ne risque rien. « Je sais le calmer. » René à Marco : « Si je te garde ici, c’est pour garder Dédée. »Mais avant et après, elle dérouille avec Marco.

ON POURRAIT ATTENDRE ENCORE UN PEU
Francesco (Marcello Pagliero), le trafiquant italien. L’aventure, l’amour passion et l’ouverture vers le monde. Le poète qui, à la nuit tombée, récite des textes italiens, sans les lui traduire, « ça ne te regarde pas. » C’est beau dans la nuit. « Je n’imaginais pas que c’était possible à ce point-là. » C’est un futur de voyages et de découvertes pour Dédée qui en tombe amoureuse. Dans leur première rencontre ces deux temps s’opposent. Elle, impatiente. Lui, dans le plaisir de l’attente. « –Dis ! Tu te décides ! Qu’est-ce que t’attends ? Qu’il pleuve ? – Non, j’attends deux heures du matin. – T’attends quoi ? – J’attends deux heures, j’ai quelqu’un à voir.  – Et c’est pour attendre deux heures du matin que tu m’as amenée ici ? – Ben oui. Qu’est-ce que tu croyais ?… » Cet homme est différent. Le sourire de Dédée parle : « T’es sûr que t’es pas en avance ? On pourrait attendre encore un peu ? » Francesco voulait seulement « entendre parler une femme ». Dédée est conquise. Les mots d’amour sont durs à dire, « je ne peux pas dire ces mots-là ! » Mais ce sont les yeux qui parlent. Et les odeurs… « ça sent toi! »…

Il y a l’unité de lieu. Anvers en est le centre, le présent. Mais deux autres villes sont évoquées. La ville d’où vient Dédée, Toulon, la ville de sa jeunesse, morte à jamais, le soleil, la méditerranée. Et la ville du futur : Hambourg, celle qui attire. Tous les marins vont à Hambourg, constate amèrement René. L’avenir du cloaque est compté. Anvers est une ville qui se meure.

Mais il y a trois lumières. Celle du bar où les hommes se replient et se brûlent comme des mouches sur une lampe. Mais l’espace d’un instant, ces hommes retrouvent de la chaleur. Il y a la lumière de Dédée dans la ville qu’elle illumine de son passage. Dédée qui illumine le bar de sa présence. Et les yeux de Fransesco qui illuminent le cœur de Dédée.

REVOIR LES ETOILES
Il y a trois femmes aussi. Trois en une, Dédée. La petite fille de Toulon jusqu’à celle qui partira malgré la mort de Francesco. En emportant un peu des brumes épaisses d’Anvers. Il y a quand même une figure féminine touchante, c’est l’entraîneuse maternelle Germaine (Jane Marken) : « Je te parle comme une mère ! »

« E quindi uscimmo a riveder la stelle » (Enfer, Chant XXXIV, dernier vers). Dédée, peut enfin revoir, elle aussi, les étoiles.

Jacky Lavauzelle

LA MARIEE (NIKI DE ST PHALLE) LA ROBE DE LA SOUFFRANCE ET DU SACRIFICE

Niki de Saint Phalle

La Mariée
1963  

Niki de Saint Phalle La Mariée 1963 Museu Berardo Lisboa Lisbonne

Museu Berardo (Lisboa – Lisbonne)

LA ROBE DE LA SOUFFRANCE

ET DU SACRIFICE
Le mariage est souvent lié à la contrainte et à la privation de liberté que l’on retrouve dans de nombreuses citations : c’est « la mort morale de toute indépendance » (Dostoïevski), ou ce « miracle qui transforme le baiser d’un plaisir à un devoir » ou ce «moment où un homme cesse de porter un toast à une femme et où elle commence à lui porter sur les nerfs »  (Helen Rowland), par lui « la femme devient libre ; par lui, l’homme perd sa liberté » (Emmanuel Kant), « Il y a deux sortes de mariages : le mariage blanc et le mariage multicolore parce que chacun des deux conjoints en voit de toutes les couleurs » (Courteline), « C’est la cause principale du divorce » (Oscar Wilde)…

Niki de Saint Phalle La Mariée Lisbonne Museu Berardo

UN DUO OU UN DUEL
…Et nous pourrions continuer longtemps dans les mêmes veines noires et catégoriques. Il est difficile de trouver des textes qui encensent cette institution, voire ce sacrement.  Emile Augier tente le compromis, c’est «un duo ou un duel ». Les proverbes que l’on se lance pour éloigner les tristes présages sont à chercher dans la culture populaire, comme pour se donner du courage : « mariage pluvieux, mariage heureux »

Si tout cela n’est guère réjouissant, l’œuvre qui se pose au Museu Berardo dans le quartier de Belem de Lisbonne va finir par achever cette vieille institution. Mais nous sommes en 1963. Et la mariage ressortira de ces cendres…

LA MARIEE Niki de Saint Phalle Museu Berardo Lisboa Belem 1963

UNE CHARGE VIRULENTE
Cette idée du mariage-prison-rituel-obligation-souffrance-devoirs s’est déclamée depuis plusieurs siècles dans le théâtre, voire la peinture. Pour la sculpture, Niki de Saint Phalle s’y colle avec une charge virulente et violente contre cette institution.

De loin, l’œuvre participe à la pensée qui accompagne le décorum. Nous reconnaissons d’emblée le personnage. La robe est grande et majestueuse. Le blanc dentelé à souhait. Le blanc de la virginité, de l’absence de fautes.

La Mariée 1963 Niki de Saint-Phalle Museu Berardo Lisboa Détail retouché

LA VERITE TELLE QU’ELLE EST
En s’approchant nous découvrons un champ de guerre où des soldats miniatures se déchirent, avec des chevaux couchés, éventrés, des roues sans essieux. La vision de près fait plus penser à Guernica, qu’à un mannequin portant sa robe du grand jour. Nous participons à la logique inversée au pointillisme. La vérité de l’œuvre se fait en zoomant et non pas dans sa globalité. Le tout représente le réel tel qu’il se montre ; le détail tel qu’il est.

LA MERE GOUVERNE LE MONDE
Une étape intermédiaire s’impose au regard. Celle de l’armure. La robe semble beaucoup trop lourde avec des épaulettes surdimensionnées. C’est la cavalière à la blanche armure qui part en attendant son blanc destrier. On penserait presqu’à la chanson de Cabrel, «  elle a dû faire toutes les guerres, pour être si forte aujourd’hui… » Avec cette robe, la femme porte d’emblée les tenues de mère, d’éducatrice : « L’éducation morale est ‘la tâche la plus haute’ (Chambon, Le Livre des mères) de la mère, sa ‘mission providentielle’ (Paul Combes), ‘son chef d’œuvre absolu’ (J. Van Agt, Les Grands Hommes et leurs mères). Elle fait d’elle, la créatrice par excellence ‘à côté de laquelle l’artiste le plus consommé n’est qu’un apprenti’ (Père Didon, Le Rôle de la mère dans l’éducation de ses fils). Mieux encore, en gouvernant l’enfant, la mère gouverne le monde. Son influence s’étend de la famille à la société, et tous répètent que les hommes sont ce que les femmes les font. » (Elisabeth Badinder, L’Amour en plus, L’Amour forcé, P254-255, Editions Flammarion, 1980)

1La Mariée 1963 Niki de Saint-Phalle Museu Berardo Lisboa

 

LA SOURCE LA PLUS SÛRE DU BONHEUR
Cette armure a du poids. Un poids moral. Un poids sociétal. Le poids du monde sur ces frêles épaules. Si nous continuons la lecture d’Elisabeth Badinter dans l’ouvrage cité ci-dessus, nous abordons le dévouement et le sacrifice. «Au fur et à mesure que la fonction maternelle se chargeait de nouvelles responsabilités, on répétait toujours plus haut que le dévouement était partie intégrante de la ‘nature’ féminine, et que là était la source la plus sûre du bonheur. » (L’idéologie du dévouement et du sacrifice, p264)

Cette robe de mariée est bien plus qu’une armure qui ne la protège de rien. Le malheur ne vient pas de l’extérieur, mais de la robe elle-même. C’est elle qui est la douleur. Elle est une longue narration sur des siècles de souffrance qui s’affiche comme autant de plaintes et de désespoir. La douleur de tous ces corps. Tous ces corps sont comme carbonisés et recouverts de cendres. Ces corps miniaturisés mais qui sont autant de sommes du désespoir et de la souffrance. 

LE MARIAGE POUR TOUS OU POUR PERSONNE
C’est tout le poids des malheurs du monde qu’elle porte sur son corps. Et la simple couronne, semble elle aussi se transformer en une couronne christique de ronces.

Niki de Saint Phalle fait porter à cette robe tout ce que la société peut enfanter d’enfermement et de scandale. La condition de la mariée ne la libère pas, bien au contraire. Niki la plaint. L’époque n’était pas la même non plus. Nous n’étions pas sur le slogan du mariage pour tous d’aujourd’hui, mais du mariage pour personne. C’était une autre époque.

Jacky Lavauzelle

D'après Niki de Saint Phalle La Mariée

SERBIS (MENDOZA) LE DESORDRE DES PASSIONS

Brillante MENDOZA

SERBIS – SERVICE
2008

Brillante Mendoza Portrait Le désordre
des passions

Nous entrons dans le ventre d’un monstre au milieu de la ville. Et forcément, une odeur remonte à nos narines. Nous entrons dans ses entrailles en suivant la caméra. Nous courons après les clients, les voleurs, les chèvres, le milieu interlope de la ville. Il n’y a pas de perspective, mais des corps qui tombent, d’autres qui fuient et le tout dans la spirale de l’escalier qui gère et génère de la narration. Il raconte moins l’activité que l’inactivité ne raconte le lieu. C’est cette chorégraphie des corps, des mains et des bouches en fait, qui s’affaissent et se couchent que le film nous montre.

Serbis de Brillante Mendoza Affiche

UNE TECTONIQUE DES PLAQUES
Mendoza questionne la société, l’ordre, la justice, la religion et l’art à travers le cinéma. Mais l’ordre, la justice et l’art sont dans un tel état  qu’ils ne tiennent encore un peu que parce qu’ils sont déstructurés et enchevêtrés comme ces toilettes bouchées qui n’en peuvent plus de ce trop-plein de déjections. A une époque, pas si lointaine, les choses avaient un sens. Depuis, une sorte de tectonique des plaques s’est mise en œuvre. Le lieu c’est mué en un lieu d’échanges, d’échangismes, au rythme des projections ou plutôt du noir que les projections rendent possibles.  

UN ANTI CINEMA PARADISIO
Mendoza ne nous plonge pas dans un Cinéma Paradisio philippin. Ici, nulle nostalgie. Salvatore, dans le film de Giuseppe Tornatore, apprend la vie par les films projetés avec des beaux héros exemplaires au teint halé et des méchants fourbes et retors à souhait. Jonas (Bobby Jerome Go), dans Serbis, lui, n’est pas l’enfant qui apprendra la vie par les films, mais par ce qui gravite autour des films. Il finira du rouge à lèvre sur la bouche. Mais est-ce encore du cinéma qui passe dans ces salles. La première scène du Jonas voyeur regardant sa sœur nue se dire ‘Je t’aime’ donne un éclairage particulier à cette réflexion. Nous regardons l’enfant qui regarde sa sœur, qui elle-même se regarde en regardant ensuite son frère.

CINEMA ! CINEMA ?
Il y a du cinéma pourtant, enfin ça ressemble au cinéma : de la technique, des salles, des écrans, des bobines que l’on rembobine et que l’on projette. Il y a des affiches et des panneaux de stars que l’on peint. Il y a une caisse centrale et des tickets. Et pourtant nous ne sommes pas au cinéma. Il ne reste que le nom en haut de la bête. Une chose vide que la vie complète par des bribes, des instincts et des soupirs.

LES SOUFFLES, LES CRIS, LES BÊLEMENTS
Que reste-t-il du cinéma populaire ? Que reste-t-il des projections passées ? Rien. Absolument rien !

Pourtant, le cinéma commence de la toute première image, avec un film vieilli et sautillant, complétement rayé, à la dernière image, le film dans le film, avec la pellicule qui brûle. Mais la vie n’est plus dans le cinéma tout en y étant, puisque Mendoza la filme, puisqu’il en a fait une oeuvre. Mais si la vie s’échappe, dans une sorte d’abîme, de siphons. Autour de l’escalier central, la caméra retient des souffles, des soulagements, des cris d’hommes ou des bêlements de chèvre.

BAWAL TAMBAY DITO !!!
Car l’escalier est le personnage principal et central. C’est à partir de lui, que les autres personnages nous conduisent dans les petites pièces intermédiaires et cachées. L’escalier n’est plus ce lieu secondaire et temporaire. Il est celui où l’on vit ; où l’on attend. Sans savoir ce que l’on attend. C’est le lieu où l’on s’essaie à marcher de manière chaloupée. C’est le lieu de la lumière par contraste avec les salles obscures. C’est le lieu où la pancarte qui trône et qui indique « Bawal Tambay Dito !!! Interdit de traîner ici !!! » ne veut vraiment plus rien dire. Puisque s’il y a un lieu où les gens traînent c’est bien ‘dito’. Ici et nulle part ailleurs. Les clients sont devenus des individus hors fonctions particulières. Ils sont des objets tarifés ou des sculptures délabrées et isolées. Les gens imitent les gens. Mais l’humanité est loin. Ils sont maniérés à la façon kantienne, avec cette sorte de « singerie, celle de la pure singularité qui pousse à s’éloigner autant que possible de l’imitation, sans pour autant posséder le talent d’être exemplaire. » (Kant, La Critique du jugement) Personne ici n’est exemplaire. Chacun s’essaie un bout de vie à lui, avec toutes les imperfections possibles et imaginables.

LES GLISSEMENTS INCESSANTS DU SENS
Chaque objet sera, comme l’escalier,  transformé radicalement de sa fonction première, de sa première définition, de son rôle initial : la glace ne montre pas la personne mais ce que la personne attend, autant pour la fille, la mère ou la grand-mère, le cinéma « Family » est désertée des familles depuis bien longtemps en devenant un cinéma porno qui attirent des homos en attente de sensation tarifée, des Servis, la famille qui fait vivre le cinéma est fracturée par le procès entre le grand-père et la grand-mère, les films sont des pornos hétéros et la clientèle est homo, l’action se déroule dans la ville d’Angeles City où les anges ont déserté depuis longtemps. Les affiches indiquent exactement l’inverse de ce que l’on fait à l’intérieur. Les affiches fleurissent avec des interdictions dont aucune n’est respectée, comme la « Bawal Mas Sex Dito ! Actes Sexuels Interdits ! » Les séparations Lady Men des toilettes. Les toilettes ne sont même plus des toilettes, au mieux des lieux immergés. L’oncle homo s’est marié avec une femme pour avoir un enfant, « pour une fois que quelqu’un m’aime. »  La patronne a un diplôme d’infirmière qui ne lui sert à rien dans ce drôle de capharnaüm…

LA DUPLICITE DES SENS
Mais ce n’est pas seulement dans le cinéma. Comme le ‘One Way’ de la rue qui ne sert à rien, les gens, les animaux, les véhicules circulant dans les deux sens. On ne se préoccupe plus du sens des choses, puisque les choses n’ont plus de sens. On se préoccupe des sensations, nécessairement fugitives.

Il y a duplicité du sens. Le sens affiché correspond à une époque où la circulation de la rue était régulée et où le cinéma accueillait les familles. Le sens réel correspond à un vrai bordel, au sens figuré comme au sens réel. Le cinéma n’est pas hors du monde, il participe à cette déchéance et à cette chute. Le cinéma se craquelle de toutes parts. De nouvelles fissures apparaissent. Les glaces sont brisées. Les toilettes bouchées. La famille écartelée. Les peaux infectées de furoncles teigneux et résistants.

Comme le sens des choses, comme la rue, comme la famille, il y a toujours confusions et enchevêtrements. Rien n’est vraiment délimité, ainsi la rue et la salle de cinéma. Les pièces du cinéma entre elles qui sans se correspondre, sont autant de poupées russes mais les unes dans les autres, sur les autres, en-dessous ou au-dessus.

Où est passé l’art qui inondait l’écran. Les images que l’on projette ne sont même plus regardées. Elles rentrent dans un décorum, comme image de fonds. Les films sont interchangeables et passent toujours le même film, jamais vraiment différent.

L’IMMORALITE EN HERITAGE
Le cinéma n’est pas un havre en dehors de la ville, il est un des lieux de la ville où la vie continue vaille que vaille.  Par contre, le cinéma sort de toute moralité. Le fils qui préfère trahir sa mère pour ne pas avoir d’autres héritiers qui viendraient subtiliser l’héritage, les pratiques débridées des clients, jusqu’à cette religieuse qui en s’approchant du cinéma trébuche et se casse la figure. « Le Seigneur ajouta : ‘la clameur qui s’élève contre Sodome et Gomorrhe est immense, et leur péché est énorme » (Genèse, 18) Et le Seigneur descendit. Quelle sera la punition divine ?

Quand les personnages sont dans les rues, ils ne se mêlent pas aux processions religieuses ; ils sont à contre–courant. Toujours. Quand le policier dans son 4×4 vient chercher le jeune homme, celui ni ne respecte même pas les panneaux. La famille est explosée. Il ne reste pas grand-chose qui tient encore. Peut-être l’école où le petit Jonas revient radieux et où il apprend quelque chose. Mais pour voir de suite des ébats qui ne sont vraiment pas de son âge !

Mais Mendoza, dans ce décalage généralisé et ce foutoir absolu, voit encore ou surtout par ces yeux d’artistes. C’est le seul espoir qui reste. ‘Ceci est une pipe’ inscrit sur les murs rejoint le ‘Ceci n’est pas une pomme’ de Magritte. La toile qui brûle rejoint le geste de Miro avec ses toiles brûlées. Les tags lancés dans l’escalier sont autant d’œuvres du street-art. Les pancartes deviennent des créations de Ben.

La mort du film finit la frénésie des corps et du chaos des expériences éphémères. Des saints dévoyés se battent sur l’écran. La pellicule s’embrase… »Alors le Seigneur fit tomber sur Sodome et Gomorrhe une pluie de soufre et de feu, venant du Seigneur, du ciel. Il anéantit ces villes et toute la plaine…Abraham vit monter de la terre une fumée semblable à la fumée d’une fournaise. » (La Genèse, 19)

Le cinéma est mort. Place aux rêves.

Jacky Lavauzelle

 

Acteurs
Gina Pareño (Nanay Flor, la gérante)

Jacklyn Jose (Nayda, la fille de Nanay Flor)
Julio Diaz (Lando)
Coco Martin (Alan)
Kristoffer King (Ronald)
Dan Alvaro (Jerome, le mari de Nayda)
Mercedes Cabral (Merly)
Roxanne Jordan (Jewel, la fille de Nayda)
Dido De La Paz (Atty. Quintana, l’Avocat)
Buddy Caramat (Tonette l’Oncle homo)
Bobby Jerome Go (Jonas, le plus jeune fils de Nayda)

LA REVOLUTION A-T-ELLE-EU LIEU A VASLIU ? 12h08 à l’est de Bucarest (Corneliu Porumboiu)

Corneliu Porumboiu

12h08 à l'est de Bucarest - Corneliu Porumboiu - 2006 Affiche

12h08 à l’est de Bucarest
A fost sau n-a fost ?

2008

La Révolution a-t-elle
eu lieu à Vaslui
La Roumanie, depuis une longue glaciation de seize ans qui la sépare de sa révolution, est en panne. Toute la Roumanie ? Non, peut-être pas. Mais à Vaslui, oui. Ce village résiste à la nouvelle croissance. Est-il rentré dans l’histoire, dans le possible d’une narration ? Apparemment, non ! Quelque chose dans le moteur a calé et ne redémarre pas. Il faut donc réaliser ce qu’à une époque d’avant le mur, nous appelions l’autocritique marxiste, ou, dans le sens hégélien, une vision critique de l’histoire, « on ne donne pas l’histoire même, mais une histoire de l’histoire, une appréciation des récits historiques et une enquête sur leur vérité et leur crédibilité. » (Introduction à la Philosophie de l’Histoire, Ed J. Vrin) Il est donc urgent de remonter le temps. Avons-nous à faire à d’ardents révolutionnaires ou à des citoyens sujets-soumis aux ardents combats de Timisoara et de Bucarest. Remontons le temps…

ON FAIT LA REVOLUTION QU’ON PEUT
…« 5, 4, 3, 2, 1… » Nous ne sommes ni à Kourou, ni à Cap Canaveral, mais  à la télévision roumaine avant le commencement d’une émission cruciale pour cette petite contrée perdue aux fins fonds de l’Europe. Là où notre Docteur Emmett Brown roumain, ici Corneliu Porumboiu, repart à l’origine. Le compte à rebours a débuté. Nous quittons le présent et peut-être le réel. Nous entrons dans le monde du doute et des fausses certitudes. L’hiver est là. Le froid. Les sapins sont sur les galeries des voitures, mais des sapins, décharnés. A fost sau n-a fost ? Etais-ce ou n’étais-ce pas ? Une pensée shakespearienne du passé. Qu’avons-nous vraiment vécu dans le passé. Quelle en est la réalité ? Qu’avons-nous vraiment vécu ?  Nos pas nous conduiront en 1989. En passant par …1789. « Le temps passe…et les gens oublient…malheureusement…On fait la révolution qu’on peut » De quelle révolution s’agit-il ?

C’EST LE GASOIL
Les premières images sont lugubres. La nuit s’en va ; les lumières s’éteignent petit à petit, des extrémités de la ville pour aller vers le centre. Comme le dira Piscoci, les lumières c’est comme la révolution, ça s’allume au centre et ça se diffuse aux extrémités. Ou alors est-ce juste un effet visuel puisque d’autres prétendent qu’ils s’allument « tous ensemble avec les cellules photoélectriques » ? Les hommes et les femmes sont dans le noir. Rien ne brille. Le noir des sentiments. Le noir de la dépression. Dans le froid et la boue, que la neige pour quelques temps cache encore. Des intérieurs tristes, gris et semblables. Quelques livres, des dictionnaires montrent que nous sommes avec des intellectuels, des professeurs. Les voitures roulent, c’est déjà ça. Après, il ne faut pas chercher plus de confort. Quand on a vécu la Traban depuis tant d’années … « – ça pue l’essence dans votre voiture. – C’est le gasoil. – Le gasoil ? – Elle est vieille, mais elle marche encore. – Au moins, il ne pleut pas dedans ! – Et il ne neige pas. – Non plus. »: (Discussion entre Emanoil Piscoci (Mircea Andreescu) et le présentateur Virgil Jderescu (Teodor Corban))

TOUT LE MONDE PEUT BIEN SE TROMPER
C’est la petite musique seule, en clin d’œil, qui nous indique que nous allons vivre une comédie, une véritable bouffonnerie, une farce autodestructrice. Un petit air pour ne tomber dans le fond d’une tragédie. « La construction d’un édifice, c’est d’abord une fin et une intention intérieures » soulignait Hegel dans son Introduction à la Philosophie de l’Histoire. Ici, c’est revenir en 1989, à ce commencement mal digéré et sans autre intention première que d’en finir avec le dictateur, sa femme, et la clique de la Securitate, de ce communisme casseur des prolétaires, de ces syndicats à l’idéologie binaire. Et après… Corneliu montre une société de tricheurs et d’alcooliques, de menteurs et de rancœurs proches de l’écœurement. De quoi a accouché la révolte. D’une souris ? D’un totalement Tout ou d’un totalement Rien. Où étions-nous, où étiez-vous, ce grand jour où la révolution du grand soir a explosé avec l’hélicoptère présidentielle au-dessus du grand Palais. La vérité d’hier ou d’aujourd’hui ? Comme le dit le vieux monsieur « Tout le monde peut bien se tromper, ce n’est pas bien grave ! »

POUR UN COSTUME DE MERDE
Une émission de télévision se prépare. Mais même cette lumière des projecteurs et des paillettes n’attire plus. Le présentateur, Virgil Jderescu (Teodor Corban), a dû mal à trouver des invités, même pas motivés, seulement des invités. Personne ne veut reparler de ce passé nauséabond. Le thème, la révolution roumaine et le renversement de Ceausescu. Seize ans que celle-ci est terminée. Depuis 1989, depuis ce fameux mois de décembre, la télévision, qui passait Laurel & Hardy ou Tom & Jerry pendant les fêtes, passe maintenant des programmes insipides et le temps semble s’être arrêté à 12h08. « Qui va regarder ? Tout le monde s’en fout ! »  Corneliu Porumboiu nous rend visible de l’intérieur cette vie bloquée et à l’arrêt. Un vieil homme qui va faire le Père Noël. Sa tenue est le seul rouge qui reste après la fin du communisme. Et encore, il est mangé par les mites. Comme feu le communisme. Lui, il fait le Père Noël depuis des années, bien avant 1989, en 1965 et peut-être avant. Rien n’est changé. C’est toujours la même chanson ; « En résumé, ce costume est un costume de merde ! »

JE SUIS PIRE QUE LES GITANS ET JAUNE DEDANS
Nous sommes à l’est de l’Europe, à l’est de la Roumanie, dans ce lieu délaissé et morne, Vaslui, petite ville sans intérêt particulier, à quelques kilomètres de la frontière moldave. Un pays où même les chinois ne pensent qu’à une chose : partir, fuir,  « je dois rentrer dans mon pays, je suis pire que les gitans, je suis petit et méchant, et jaune en dedans. » Qu’est-ce que nous sommes venus faire dans cette galère ?

Pauvres sont les sujets. De quoi peut-on parler ? Nous approchons de Noël. Il reste la révolution. « Quelle révolution ? » ironise le barman Gigi à Tiberiu Manescu. Que représente-t-elle ?  A-t-elle vraiment eu lieu « après » ou « avant » le départ de Ceausescu ? Avant 12 heures ? Avant 12h08 ? Ce sont ces huit minutes qui séparent l’héroïsme et le chaos !   

JUSQU’AU DERNIER CENTIME
L’ensemble des conversations du quotidien est bien loin des grandes idées politiques. Elle tourne toute exclusivement autour de l’argent. Et nous ramène à des discussions basiques. De l’argent qu’on doit. De l’argent qu’on prête. Il faut savoir ruser, « aujourd’hui, je veux que tu m’amènes ta paye, j’en ai assez de me priver de tout ! Si je n’ai pas tout jusqu’au dernier centime…Je sais combien tu gagnes…sinon tu n’entres plus ici…si ce soir je n’ai pas mon argent, je débarque chez toi ! …Je n’ai plus d’argent !… Je viens récupérer mon fric…J’ai quelque chose à te demander, mais c’est la dernière fois, promis. Je viens d’avoir ma paye, mais j’ai dû payer mes dettes. C’est la dernière fois. Je n’ai personne d’autre, tu es mon seul ami.   » Il n’y plus, pas, de principes moraux.

VOUS NE SAVEZ MÊME PAS TRICHER !
Les enfants s’amusent à lancer des pétards aux professeurs et sur les personnes âgées, « ils ne pensent qu’aux pétards qu’ils vont faire exploser. Qu’est-ce que tu veux ? ». Les examens sont une triche généralisée, ce sont eux qui choisissent le thème qu’ils ont bachoté la veille, une autre révolution qu’ils semblent beaucoup mieux connaître que la leur, une autre révolution de 89. Ces élèves qui ont loupé l’épreuve sur l’Empire Ottoman, « Qu’est-ce que vous voulez que je fasse, si vous ne savez même pas tricher ? » lance le professeur désespéré d’autant de nullités. Pendant ce temps, les présentatrices « se donnent des airs », pendant, qu’en contrepoint les gros mots fusent constamment.

RETOUR A LA CASE CAVERNE
Quand l’émission commence. Tout le monde a le trac. C’est déjà la débandade. 4, 3, 2, 1 et le présentateur fait le signe de croix. Il faut avoir la foi.  L’épisode est d’emblée présenté comme un moment glorieux de l’histoire roumaine, à Bucarest comme peut-être à Vaslui. Avec des témoins de l’époque. Et la question tombe : « y-a-t-il eu une révolution dans notre ville ? » Pour de suite le rapporter sous les yeux des deux témoins médusés au mythe platonicien de la caverne : « où les hommes prennent un feu pour le soleil, mon devoir de journaliste est d’éviter à ceux qui ont quitté cette caverne, d’entrer dans une caverne plus grande, où ils confondraient un feu de paille avec le soleil. Je pense qu’il n’y a pas de présent sans passé, ni de futur sans présent. C’est pourquoi, plus le passé sera transparent, plus le présent et le futur seront limpides et clairs. D’autre part, Héraclite disait que l’on ne pouvait pas se baigner deux fois dans l’eau de la même rivière. Je vous invite cependant à replonger16 ans en arrière… par amour de la vérité et pour un avenir meilleur»…

LA MISERE AU GRAND JOUR
Tiberiu Manescu, le professeur alcoolique, s’invente alors des talentueux et indomptables amis révolutionnaires, tous morts aujourd’hui, bien entendu, et tous combattants, ou d’autres qui ont émigré vers le Canada… « Bien sûr que nous avions peur mais nous sentions qu’il fallait agir. » Tiberiu veut paraître plus fort et grand qu’il ne l’était vraiment. « Les grands commettent presque autant de lâchetés que les misérables mais ils les commettent dans l’ombre et font parade de leurs vertus : ils restent grands. Les petits déploient leurs vertus dans l’ombre, ils exposent leurs misères au grand jour : ils sont méprisés. » (Balzac, les Illusions perdues) Son ivrognerie est connue de tous et la dame qui intervient détruit l’acte héroïque précédent. Les intellectuels n’étaient certainement pas le fer de lance de la révolution, mais bien au café à s’enivrer copieusement.

UNE CRUCIFIXION TELEVISUELLE
Pour lui, c’est la lente descente aux enfers. La crucifixion télévisuelle aux yeux de tous. Il se voute, et déchire en miette le papier devant lui. Devant la vérité de tous, il persiste. Il devient la victime de la vindicte populaire. Il continue à nier. J’y étais, parmi les premiers. Non, je n’étais pas au bar à me saouler.

Personne n’a fait la révolution à Vasliu, personne. Mais, la révolution a eu lieu. Là-bas, plus loin. Les coups pleuvent encore à Vasliu. La concorde ne viendra pas ce soir. La magie de Noël n’opère plus sur ces terres perdues, si loin de Bucarest.

5, 4, 3, 2, 1…

 Jacky Lavauzelle

Mircea Andreescu : Emanoil Piscoci, le vieil homme qui fait le Père Noël
Teodor Corban : Virgil Jderescu, le présentateur de la TV de Vaslui
Luminita Gheorghiu : l’épouse de Virgil Jderescu
Ion Sapdaru : Tiberiu Manescu, le professeur alcoolique
Mirela Cioaba : l’épouse du professeur Tiberu Manescu