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POEME DE FERNANDO PESSOA Verdade mentira certeza incerteza Vérité Mensonge Certitude Incertitude

 Verdade mentira certeza incerteza
Vérité Mensonge Certitude Incertitude

Poème de Fernando Pessoa
Alberto Caeiro
Poemas Inconjuntos
Poèmes Désassemblés





Traduction – Texte Bilingue
tradução – texto bilíngüe

Traduction Jacky Lavauzelle


LITTERATURE PORTUGAISE
POESIE PORTUGAISE

Literatura Português

FERNANDO PESSOA
1888-1935
Fernando Pesso Literatura Português Poesia e Prosa Poésie et Prose Artgitato

 





Poema de Fernando Pessoa
por Alberto Caeiro
Poemas Inconjuntos

Poème de Fernando Pessoa
Alberto Caeiro
POEMES DESASSEMBLES
1913-1914-1915

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Verdade mentira certeza incerteza
Vérité Mensonge Certitude Incertitude

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Verdade, mentira, certeza, incerteza…
Vérité, mensonge, certitude, incertitude …
Aquele cego ali na estrada também conhece estas palavras.
Cet homme aveugle là, sur la route, connaît aussi ces mots.
  Estou sentado num degrau alto e tenho as mãos apertadas
Je suis assis sur une promontoire et j’ai les mains jointes
Sobre o mais alto dos joelhos cruzados.
Sur le dessus de mes genoux croisés.
  Bem: verdade, mentira, certeza, incerteza o que são?
Eh bien :  vérité,  mensonge,  certitude, incertitude quels sont-ils ?
O cego pára na estrada,
L’aveugle s’arrête sur la route,
  Desliguei as mãos de cima do joelho
J’ai décroché mes mains sur mon genou
Verdade, mentira, certeza, incerteza são as mesmas?
Vérité, mensonge, certitude, incertitude sont-ils toujours les mêmes ?
Qualquer cousa mudou numa parte da realidade — os meus joelhos
e as minhas mãos.
Quelque chose a changé dans une partie de la réalité : mes genoux
et mes mains.
Qual é a ciência que tem conhecimento para isto?
Quelle est la science qui a des connaissances sur ça ?
O cego continua o seu caminho e eu não faço mais gestos.
L’aveugle continue son chemin et je ne fais plus de geste.
 Já não é a mesma hora, nem a mesma gente, nem nada igual.
Déjà ce n’est plus la même heure, ni les mêmes personnes, ni rien de pareil.
 Ser real é isto.
Être réel c’est ça.

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Verdade mentira certeza incerteza
Vérité Mensonge Certitude Incertitude

les plafonds de la Galerie Borghèse – I soffitti della Galleria Borghese – 贝佳斯画廊的天花板

ROME – ROMA – 罗马
LA VILLA BORGHESE
博吉斯画廊

Armoirie de Rome

 Photo Galerie Borghèse Jacky Lavauzelle

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Flag_of_Lazio


GALLERIA BORGHESE
博吉斯画廊
La Galerie Borghèse

les plafonds de la Galerie Borghèse
贝佳斯画廊的天花板
i soffitti della Galleria Borghese

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (4)

 

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Pianoterra
Rez-de-chaussée
Salone d’ingresso
Hall d’entrée
volta di Mariano Rossi

realizzata dal Mariano Rossi
Réalisé par Mariano Rossi
(1731-1807)
Entre 1775 et 1779
tra il 1775 e il 1779

La fresque célèbre la civilisation romaine et les vertus héroïques
L’affresco celebra la civiltà romana e l’eroica virtù dell’onore

Au centre, Jupiter accueille Romulus dans l’Olympe
Romolo accolto nell’Olimpo da Giove

Intorno al motivo principale figurano Giustizia, Fedeltà, Onore, che trionfano grazie all’azione del Tempo sui vizi (Calunnia, Inganno e Falsità), la Fama di Roma e le sue vittorie
Autour du motif principal, nous retrouvons la Justice, la Fidélité, l’Honneur qui triomphent grâce à l’action du Temps, sur la Calomnie, la Tromperie et le Mensonge, la Gloire de Rome et ses victoires

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (10)

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (20)

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (24)

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (25)

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   Pianoterra
Rez-de-chaussée
Sala 1 – Salle 1
Sala della Paolina
Salle Pauline

Vénus et Enée
Venere e Enea

Domenico de Angelis
(1735-1804)
1779

il Giudizio di Paride (Guerra di Troia)
le Jugement de Pâris (Guerre de Troie)

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (13)

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Pianoterra
Rez-de-chaussée
Sala 4

Sala degli Imperatori
La Salle des Empereurs
architetto – architecte Antonio Asprucci
1723-1808

scene legate a divinità marine
scène liée aux divinités de la mer

1778 et 1779

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (7)

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (8)

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (19)

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Pianoterra
Rez-de-chaussée
Sala 6

Sala del Gladiatore
Salle du Gladiateur

Laurent Pécheux
(1729-1821)

Il Concilio degli dei
Le Conseil des dieux
(1777 -1783)
raffigurante Giove tra le divinità favorevoli e contrarie alla guerra di Troia
Jupiter entouré des divinités favorables et opposées à la guerre de Troie

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (28)

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (9)

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Pianoterra
Rez-de-chaussée

Sala 7 – Salle 7
Sala Egizia
Salle Egyptienne

Al centro, il Fiume Nilo
Au centre, le fleuve Nil

Ci-dessous : Anubis à tête de chien
Sotto : Anubis con testa di cane

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (27)

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Primo piano
Premier étage
Sala 9 
Sala di Didone
La Salle de Didon

il Suicidio di Didone
le Suicide de Didon

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (5)

« Une des plus curieuses études qu’ait faites M. Saint-Marc Girardin, c’est l’histoire poétique du suicide. Le suicide ancien, c’est Oreste ; le suicide moderne, c’est Werther. Oreste, Ajax, Didon, se tuent dans un accès de désespoir ; c’est le dernier excès de la passion. Leur suicide est imprévu ; ils n’en ont pas formé dès longtemps l’idée ; ils ne se sont pas arrangés pour mourir ; ils quittent la vie au moment où les dieux leur ont fait tant de douleur, qu’ils n’ont plus de force pour la soutenir. »
Chronique de la quinzaine — 31 mai 1842
Victor de Mars
Revue des Deux Mondes
4ème série, tome 30, 1842

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Primo piano
Premier étage
Sala 10
Sala di Ercole
Salle d’Hercule
(Ex Salle du Repos – Stanza del Sonno)

Christoph Unterberger
(1732-1798)
l’Apoteosi di Ercole
L’Apothéose d’Hercule

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (6)

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Primo piano
Premier étage
Sala 14 – Salle 14
Loggia di Lanfranco

Il Concilio degli Dei
Le Conseil des Dieux

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (1)

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Primo piano
Premier étage
Sala 15 – Salle 15
Sala dell’Aurora
Salle de l’Aurore

La decorazione da Domenico Corvi
(1721-1803) nel 1782
Décoration 1782 par Domenico Corvi

Allegoria dell’Aurora
Allégorie de l’Aurore
Allegoria del Crepuscoli dell’Alba
Allégorie du Crépuscule de l’Aube
Allegoria del Vespro
Allégorie des Vêpres

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (2)

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (16)

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (14)

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (15)

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (18)

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Primo piano
Premier étage
Sala 17 – Salle 17
Sala del Conte di Angers
Salle du Comte d’Angers

Giuseppe Cades
(1750-1799)
1787
Il riconoscimento di Gualtiero conte di Angers
La reconnaissance de Gaultier, comte d’Angers
(seconda giornata del Decameron di Boccaccio-
seconde journée du Décaméron de Boccace)

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (3)

 

Nouvelle VIII
Le comte d’Angers, faussement accusé, s’enfuit en exil et laisse ses deux enfants en Angleterre. Revenu incognito, il les trouve en bonne situation, va comme palefrenier à l’armée du roi de France, et reconnu innocent, est rétabli dans son premier état.

« L’empire romain étant passé des Français aux Allemands, une grandissime inimitié naquit entre les deux nations, et par suite une guerre acerbe et continuelle, à l’occasion de laquelle, tant pour la défense de son pays que pour l’offense reçue, le roi de France et l’un de ses fils, avec toutes les forces de leur royaume, et suivis d’autant de parents et d’amis qu’ils purent en rassembler, levèrent une très grande armée pour marcher contre les ennemis. Avant de partir, afin de ne point laisser leur royaume sans gouvernement, et comme ils tenaient le comte Gaultier d’Angers pour un gentilhomme sage et pour leur fidèle et dévoué serviteur, et qu’il leur paraissait, bien qu’ils le sussent très versé en l’art de la guerre, plus apte aux choses délicates qu’aux fatigues ils lui laissèrent en leur lieu et place tout le gouvernement du royaume de France, avec le titre de vicaire général ; puis ils se mirent en route. Gaultier se mit donc avec soin et grand ordre à l’office qui lui était confié, conférant toujours sur toutes choses avec la reine et la belle-fille de celle-ci ; et bien que ces dernières eussent été laissées sous sa juridiction, néanmoins, il les honorait comme ses Dames et comme ses supérieures« Ledit Gaultier, âgé d’environ quarante ans, était très beau de corps et aussi plaisant de manières qu’aucun autre gentilhomme. Il était en outre le plus charmant et le plus distingué chevalier qu’on connût à cette époque, et un de ceux qui prenaient le plus de soin de sa personne. Or, il advint que le roi de France et son fils étant à la guerre dont j’ai déjà parlé et la dame de Gaultier étant morte lui laissant un fils et une fille tout enfants, comme il fréquentait la cour des dames susdites et parlait souvent avec elles des besoins du royaume, la dame du fils du roi jeta les yeux sur lui, et voyant avec une grandissime affection sa personne et ses belles manières, s’enflamma vivement pour lui d’un amour secret. Se sentant jeune et fraîche, et le voyant, lui, sans femme, elle pensa qu’elle pourrait facilement satisfaire son désir ; et, songeant que la honte seule pourrait l’en empêcher, elle résolut de chasser cette honte et de lui manifester son amour. Un jour donc qu’elle était seule et que le moment lui parut propice, elle l’envoya chercher comme si elle avait à lui parler d’autres choses. Le comte dont la pensée était très loin de celle de la dame, vint à elle, sans aucun retard, et, selon son désir, s’assit sur un siège à côté d’elle dans une chambre où ils étaient seuls. Déjà le comte lui avait deux fois demandé le motif pour lequel elle l’avait fait venir, et elle se taisait, lorsqu’enfin poussée par l’amour, devenue toute rouge de honte, quasi pleurant et toute tremblante, elle se mit à parler ainsi avec des paroles brisées…

BOCCACE
Le Décaméron
1350-1354
Traduction par Francisque Reynard
G. Charpentier et Cie, Éditeurs, 1884 (pp. 58-148).

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Primo piano
Premier étage
Sala 20 – Salle 20
Sala di Psiche
Salle de Psyché

 Amore e Psiche
Amour et Psyché
l’intervento di Giove
L’intervention de Jupiter

i soffitti della Galleria Borghese les plafonds de la Galerie Borghese artgitato (4)

ÉROS

« D’un dieu plus fort que moi, c’est l’inflexible arrêt,
Ne gâtons pas du moins notre bonheur secret ;
Meure sous les baisers ta folle inquiétude !
A ton front délicat ma lèvre est-elle rude ?
Comprends-tu plus d’amour dans la voix d’un époux,
Plus de jeunesse ardente et des baisers plus doux ?
Reste ainsi ! Quand tes yeux auraient vu mon visage,
Mon cœur ne pourrait pas te donner davantage. »

PSYCHÉ
« Lorsqu’en serrant ta main, j’entends ta voix de près,
Que je sens de ton cœur les battements secrets,
Mon âme oublie encore, ivre de ton empire,
Cette ardeur de te voir, puisqu’elle te respire.
Mais quand seule je marche à travers la clarté
Qui sur le moindre oiseau verse tant de beauté ;
Quand je rêve à ces nuits, à nos baisers de flamme,
Sans avoir une image à parer dans mon âme ;
Lorsque je vois la terre et le ciel radieux :
Alors tout désir cède au désir de mes yeux. »

Victor de Laprade
PSYCHE
Livre Premier
Alphonse Lemerre, éditeur
Œuvres poétiques de Victor de Laprade, pp. 7-34

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JUVENAL (Satires) Non à l’hellénisation de Rome !

JUVENAL
SATIRES








Juvenal Satires Non à l'Hellénisation de Rome Artgitato
Non à l’hellénisation
de Rome ! 

 Pour Juvénal, Rome n’est pas en odeur de sainteté.

ROME, LA VILLE DE TOUS LES DANGERS

Des problèmes de sécurité, d’hygiène, de bruit, d’agressions, d’alcoolisme brossent le quotidien de la vie des Romains. C’est la ville aventureuse et dangereuse (Nec tamen haec tantum metuas).

 Mais Juvénal évoque une problématique plus pernicieuse encore : une immigration qui gangrène les milieux les plus influents de Rome.

Des populations immigrées, Juvénal raille les égyptiens et les juifs. Mais il y a avant tout et surtout les grecs et la langue grecque qui s’immiscent dans le gratin de Rome. Il en parle principalement dans la troisième satire, mais aussi dans les sixième et huitième.

LE GREC EST L’ENNEMI

Le grec est l’ennemi. Rome perd peu-à-peu son identité au profit de la grecque (Quae nunc diuitibus gens acceptissima nostris et quos praecipue fugiam, properabo fateri, nec pudor, nec pudor opstabit. Non, possum ferre, Quirites, graecam urbem – Satire III). Rome puissance incontestée, se dé-romanise. Si Juvénal ne quitte pas Rome comme son ami Umbricus, qui rejoint la campagne, c’est qu’il ne peut pas.

ROME, LA VILLE DU MENSONGE

Les puissants apprécient le grec et les Grecs, et la langue et les hommes. Les Grecs savent s’introduirent et devenir indispensables. Ils ont comme défaut majeur, pour Juvénal, entre autre d’être comédien et pour rester à Rome, il faut savoir mentir. (Quid Romae faciam ? Mentiri nescio. Dans le mensonge, personne ne surpasse un Grec (Rides, ùaiore cachinno concutitur ; flet, si lacrimas conspexit amici, nec dolet ; igniculum brumae si tempore poscas, accipit endromidem ; si dixeris ‘aestuo’, sudat. Non sumus ergo pares…Satire III).

A Rome, il n’y a pas de travail pour ceux qui veulent vivre honnêtement (hic tunc Vmbricius : « quando artibus, inquit, honestis nullus in Vrbe locus, nulla emolumenta laborum –Satire III)

UNE LUBRICITE A TOUTE EPREUVE

Ces Grecs ne respectent rien et surtout pas le sacré. Tout est bon pour eux afin de satisfaire une lubricité infinie. Ils détroussent tout ce qui porte jupon ou toge, homme ou femme. S’ils ne trouvent rien de mieux, ils se contenteront des aïeux. La grand-mère fera l’affaire. Faute de grives, ils mangeront les merles (Praeterea sanctum nihil est neque ab inguine tutum, non matrona laris, non filia uirgo, neque ipse sponsus leuis adhuc, non filius ante pedicus ; horum si nihil est, auiam resupinat amici – Satire III).

SE PARFUMER ET S’EPILER








Cette intelligence et cette adaptation sont certaines. Le Grec est un vrai caméléon. Mais au combat, il n’est pas courageux ; la lâcheté du Rhodien se combine avec les manières efféminées du Corinthien (Despecias tu forsitan inbellis Rhodios unctamque Corinthon – Satire VIII). Dont le passe-temps essentiel reste de se parfumer et de s’épiler (despicias merito ; quid resinata iuuentus curaque totius facient tibi leuia gentis ? – Stire VIII)

Aussi, ils attirent ! Les femmes se targuent de parler grec jusque dans la couche. C’est la langue à la mode. Toutes en sont marquées, des jeunes jusqu’aux femmes de quatre-vingt-six ans ! (Quaedam parua quidem, sed non toleranda maritis. Nam quid rancidius, quam quod se non putat ulla formosam nisi quae de Tusca, Graecula facta est, de Sulmonensi mera Cecropis ? Omnia graece, cum sit turpe magis nostris nescire latine ; hoc sermone pauent, hoc iram, gaudia, curas, hoc cuncta effundunt animi secreta. Quid ultra ? Concumbunt graece. Dones tamen ista puellis : tune etiam, quam sextus et octogensimus annus pulsat, adhuc graece ? Non est hic sermo pudicus in uetula…- Satire VI)

ROME EN PAIX DEPUIS TROP LONGTEMPS

La grecquisation de Rome l’affaiblit encore un peu plus chaque jour. Elle perd de sa vitalité, elle perd son âme. Rien ne vaudrait une bonne guerre pour redonner du cœur à l’ouvrage et laver les fadaises qui occupent le quotidien du Romain.  Rome est en paix depuis bien trop longtemps (Nunc patimur longae pacis mala ; saeuior armis luxuria incubuit uictumque ulciscitur orbem. Nullum crimen abest facinusque libidinis, ex quo paupertas Romana perit. – Satire III).

Non, possum ferre, Quirites, graecam urbem. « Non, Chers Quirites, je ne peux supporter une Rome grecque. »

Mais doit-on s’arrêter à ce constat premier que nous montre Juvénal ? Gaston Boissier nous met en garde en 1870 dans son Juvénal et son Temps paru dans la revue des Deux Mondes sous la thématique des Mœurs Romaines sous l’Empire.

En effet, Juvénal n’est toutefois pas le héros de la cause romaine. Les Grecs sont gênants parce que bien plus aptes, habiles et légers.

Ainsi pour Gaston Boissier : « Un des passages les plus curieux en ce genre et où le poète a le plus subi l’influence de son entourage, c’est celui où il attaque si vigoureusement les Grecs. On est tenté d’abord d’y voir l’expression du plus ardent patriotisme. « Citoyens, dit-il d’un ton solennel, je ne puis supporter que Rome soit devenue une ville grecque ! » Ne semble-t-il pas qu’on entend la voix de Caton le censeur ? Aussi que de critiques s’y sont trompés ! Ils ont pris ces emportements au sérieux et se représentent Juvénal comme un des derniers défenseurs de l’indépendance nationale. C’est une erreur profonde. Le motif qui le fait gronder est moins élevé qu’on ne pense, et il n’y a au fond de cette colère qu’une rivalité de parasites. Le vieux client romain, qui s’est habitué à vivre de la générosité des riches, ne peut pas supporter l’idée qu’un étranger va prendre sa place. « Ainsi, dit-il, il signerait avant moi, il aurait à table la place d’honneur, ce drôle jeté ici par le vent qui nous apporte les figues et les pruneaux ! Ce n’est donc plus rien que d’avoir dans son enfance respiré l’air du mont Aventin et de s’être nourri des fruits de la Sabine ! » Quelle étrange bouffée d’orgueil national ! Ne dirait-on pas, à l’entendre, que le droit de flatter le maître et de vivre à ses dépens est un privilège qu’on acquiert par la naissance ou le domicile, comme celui de voter les lois et d’élire les consuls ! En réalité, ce ne sont pas les moyens employés par les Grecs qui lui répugnent ; il essaierait volontiers de s’en servir, s’il pensait le faire avec succès. « Je pourrais bien flatter comme eux, dit-il ; mais eux, ils savent se faire croire ! » Comment lutter de complaisance et de servilité avec cette race habile et souple ? « Le Grec naît comédien ; vous riez, il va rire plus fort que vous. Son patron laisse-t-il échapper une larme, le voilà tout en pleurs, sans être plus triste du reste. En hiver, demandez-vous un peu de feu, il endosse son manteau fourré. — Il fait bien chaud, dites-vous, la sueur lui coule du front ». Voilà ce que le Romain ne sait pas faire.  » (Gaston Boissier –  JUVENAL ET SON TEMPS – Les Mœurs romaines sous l’empire – Revue des Deux Mondes – Deuxième période – Tome 87 – 1870 )

Et il finit son analyse ainsi : « Malgré ses efforts, il est toujours épais et maladroit : c’est un vice de nature. Ses reparties manquent de finesse, il mange gloutonnement, il a, jusque dans ses plus honteuses complaisances, des brusqueries et des rudesses qui ne peuvent pas se souffrir ; il ne sait pas mettre autant de grâce et d’invention dans sa bassesse. Aussi, quand le patron a une fois goûté du Grec, qui flatte si bien ses penchants et qui sert si adroitement ses plaisirs, il ne peut plus revenir au lourd client romain. « La lutte est inégale entre nous, dit tristement Juvénal, ils ont trop d’avantages ! » Encore s’ils laissaient le pauvre client s’asseoir sans bruit au bout de la table et de temps en temps égayer l’assistance de quelques bons mots « qui sentent le terroir » ; mais non, ils veulent la maison tout entière. « Un Romain n’a plus de place là où règnent un Protogène quelconque, un Diphile ou un Erimarque. Ils détestent le partage, le patron tout entier leur appartient. Qu’ils disent seulement un mot, toute ma servilité passée ne compte plus : il me faut déguerpir ». C’est ainsi que ce malheureux, chassé de la maison du riche, l’imagination toute pleine des mets espérés ou entrevus, s’en revient tristement manger chez lui son misérable ordinaire, — domum revortit ad moenam miser. Voilà les raisons véritables qu’il a d’en vouloir aux Grecs, et Juvénal, qui l’a souvent entendu gémir après son maigre dîner, nous a fidèlement transmis ses plaintes. »

Jacky Lavauzelle


 

L’HOMME AUX CENT VISAGES (IL MATTATORE de Dino RISI) A LA RECHERCHE DU MENSONGE PARFAIT

Dino  RISI

L’Homme aux cent visages
(Il Mattatore – 1960)

Dino Risi A LA RECHERCHE DU MENSONGE PARFAIT




A la recherche du monde parfait
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Dino Risi, dans Il Mattatore, Le Protagoniste ou L’Homme aux cent visages, filme  la disparition de la vérité ; une vérité qui n’existe pas, nulle part. Il ne dit pas comme Danton, « la vérité, l’âpre vérité », mais le mensonge, le doux et beau mensonge.

LE MAÎTRE DES MENTEURS

Si la vérité effleure les personnages, c’est pour mieux les quitter. Ce qui domine, c’est le mensonge ; mais un mensonge à plusieurs niveaux, avec de multiples caquettes. Qui sera le plus faux, qui jonglera le mieux avec le réel ?  Le maître des menteurs, le roi des fariboles et des balivernes se trouve être notre protagoniste, Gerardo Latini (Vittorio Gassman) du début jusqu’à la fin. Il ment à sa femme (Anna Maria Ferrero)  comme à ses amis, et les autres ne se privent pas non plus de mentir. Sûrement se ment-il à lui-même ; il en est bien capable, le bougre !

Il Mattatore Dino Risi L'homme aux cent visages (1)

L’ARROSEUR ARROSE

Et à force de mentir et de gruger son monde, Gerardo va se retrouver dupé, roulé dans la farine ; il se fera avoir dans ce qu’il croit être un simulacre de mariage ; sa future femme, à bonne école, va le duper à son tour. Il se mariera pour de bon. « Mariage = prison« . 

ATTEINDRE LE MENSONGE SUPRÊME

Dino Risi renvoie la traditionnelle question de la vérité,que vaut notre connaissance des choses et des gens ? Pouvons-nous atteindre la vérité ?, à une question moins traditionnelle : Comment peut-on atteindre le mensonge suprême afin de posséder et de voler un peu plus les gens.

GERARDO TROUVE SON MAÎTRE







Donc Gerardo dans sa quête commence, lourdaud, pataud, avec des petits larcins er des coups de pacotilles. Mais déjà il trouve un maître, en prison, bien sûr. Et déjà il élabore des scénarios de plus en plus perfectionnés et imparables. Commence les premiers déguisements, avec les ajouts  qui valorisent le personnage et apportent de la considération et du respect, comme les décorations de guerre et les distinctions aux combats.

Il Mattatore Dino Risi L'homme aux cent visages (2)

CONFONDRE LE REEL

Pour que le mensonge marche, il faut qu’il adopte les pas de la vérité. Veritas adœquatio rei et mentis, la conformité du réel à l’esprit. Il faut donc jouer à être plus vrai que la vérité même, à se plaquer au réel, jusqu’à l’évidence de la réalité. Et cette évidence, elle se sent, elle se renifle. Il faut alors une certaine bestialité, une animalité hors du commun que possède Gerardo. Même les policiers, il les flaire et renifle aussitôt ! « Ils sentent la même odeur pourrie que l’on trouve dans un cachot ! »

Il Mattatore Dino Risi L'homme aux cent visages (3)

GERARDO L’ACTEUR !

Ce flair, Gerardo s’en sert, constamment. Il joue avec cette énergie animale ; Elle déborde sur l’autre, qui se trouve comme noyé dans ce torrent de gestes et de paroles. Il est fondamentalement acteur ; d’ailleurs, c’est son métier. Ses amis le nomment Gérardo l’acteur. Dans la scène de la prison, il éructe, il explose, il est l’attraction qui sublime le lieu.  Si Socrate se demandait comment il était possible d’atteindre la vérité, Gerardo, lui,  se demande quand et comment il pourra jouer le grand rôle avec un mensonge démesuré, et pourtant, à première vue, si quelconque.

D’où la persévérance dans l’acte, jusqu’à faire pleurer des prisonniers endurcis, à leur faire oublier les visites au parloir.

EN 1953, JE N’AVAIS PAS ENCORE LE FLAIR !

De la persévérance dans son travail ; et cela prend forcément du temps. Mais Gérardo analyse et décortique toutes les évolutions, toutes les acquisitions de compétences. « En 1953, je n’avais pas encore le flair ! »







Il Mattatore Dino Risi L'homme aux cent visages (4)

L’EXPLOSION DU DOUTE

Gerardo n’aurait certainement pas résisté au criticisme kantien. Ce doute remet en cause l’image donnée, celle qui se présente en toute naïveté et innocence devant nos sens ; Gerardo fait exploser le doute dans tous ces coups fourrés. Il les conduit de mains de maître ; des coups parfois énormes ; des opérations qui vont crescendo de plus en plus grosses, jusqu’à la scène finale sur le vol des joyaux de la couronne britannique.

L’ERREUR IMPLIQUE DE LA CONNAISSANCE ET DE L’AFFIRMATION

Et l’erreur, comme le signalait Victor Brochard (De l’erreur, 1879) n’est pas quelque chose de simplement, de purement négatif. L’erreur, dans sa nature, dans son sens le plus précis, implique de la connaissance et de l’affirmation. Et Gerardo apprend et affirme toujours. Il sait tout et ne perd jamais le contrôle, même quand il se fait prendre, il ne cherche pas à fuir.

Il Mattatore Dino Risi L'homme aux cent visages (5)

TOUJOURS MODESTE !

Pour cela, il suffit de cacher son jeu, jouer le benêt, le poli, l’aimable ou le maladroit, comme dans le premier plan du film, où il descend du bus après les autres et fait tomber dans la rue les pommes qu’il tenait dans une poche. Les passants honnêtes viennent l’aider et les lui ramassent. « Toujours modeste ! » dira un de ses acolytes.

TU N’AS PAS DE METIER, L’AMI !

Il a fait un pacte avec son épouse. Il ne doit plus voler, « tu dois oublier tout ça ! », lui qui, donnait en un seul pourboire, à l’Excelsior, quinze mille lires, le voilà obligé de prendre le bus aux heures de pointe. « Qu’ai-je fait au bon dieu pour trouver une femme pareille ? » Ce pacte tiendra-t-il longtemps ? L’homme qui sonne à son domicile, veut vendre un candélabre en argent massif. Est-ce un voleur, un policier ? Qui essaie de gruger l’autre ? Pour le moment, nous nous laissons gruger les premiers puisque nous ne connaissons pas encore les talents de notre Gerardo. Mais il décortique les astuces de notre vendeur à la sauvette : «la maman malade, la substitution, de trente mille tu tombes à dix ; tu me prends pour un bambin ? » Puis vient les conseils, « tu n’as pas de métier, l’ami…Tu ignores tout de ce métier, dès que tu bouges on t’attrape. »   Ils se sont connus en prison. Gerardo va lui conter depuis le début ses exploits, comme un maître devant son élève.

Il Mattatore Dino Risi L'homme aux cent visages (8)

TOUT EST EN REGLE !







Savoir se comporter, mais surtout savoir parler. Avoir de la tchatche, du bagout. Et pour cela, Gerardo en a à revendre. Parler pendant que les mains attrapent et subtilisent. Être un magicien, un prestidigitateur, être le roi de l’embrouille. Revoir la scène du café où l’argent de la mallette est subtilisé. Action qui entraînera l’emprisonnement de notre Gerardo, roulé lui-même par son « ami ». « Tout est en règle…le devis…le bilan…Les encaissements de l’année dernière…tout est en règle ! » L’acheteur n’a rien vu ; tous les papiers se passent d’une main à l’autre, de Gerardo à son ami. Et le coup est joué. Ni une ni deux, le protagoniste, « Il mattatore » passera par la case prison. Mais là aussi, il fait son trou, trouve de nouveaux partenaires de jeux, de nouveaux coups sont élaborés.

Et c’est partie remise…

 

Jacky Lavauzelle

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L’HOMME AUX CENT VISAGES

LE CANARD SAUVAGE IBSEN – LE MIKADO DU MENSONGE ET DE LA VERITE

Henrik IBSEN
Le Canard sauvage





(VILDANDEN)
Copenhague, 11 novembre 1884
Nationale Scene de Bergen




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Le Mikado
du mensonge

et de la vérité

Dans Vildanden, nous avons d’abord la Volonté, la volonté de puissance, Vil. Rien n’est dû au hasard. Ce que va nous présenter Ibsen vient de l’homme non par innocence mais par le souhait d’avoir et de posséder, d’être et de paraître, de vouloir. Tout est dans la représentation débordante et démesurée du pouvoir et de l’avoir, comme cette fête gargantuesque du premier acte. Les êtres sont repus mais ils mangent encore, jusqu’à se faire crever la panse, comme s’il fallait toujours remplir le plein, jusqu’à faire craquer les limites.

REMPLISSEZ !
Pourtant, ce sont tous des notables reconnus et puissants, « dans une société où il n’y avait que des chambellans, rien que des chambellans … Ces gens-là vont de maison en maison, boire et manger, tous les jours de l’année. Qu’ils aient la bonté de se rendre utiles, en échange de tout ce qu’on leur offre» (Ekdal & Hjalmar, Acte II) Aller plus loin dans la démesure et la surconsommation : « Ouf, ce dîner ! Il a fallu travailler ferme …Avec un peu de bonne volonté, on arrive à faire énormément en trois heures…Ne posez pas vos verres, messieurs ! Remplissez ! »

LA FORÊT SE VENGE
Comme la déforestation initiale à l’origine les malheurs du père Ekdal. Et, par extension, les malheurs de l’homme.
Non la déforestation elle-même, mais le fait d’aller toujours au-delà et ne pas se satisfaire des limites imposées et raisonnables. Plus et encore plus, comme dans le repas d’ouverture.  « C’est Ekdal qui a dessiné la carte du terrain, cette carte inexacte. C’est lui qui a fait ces coupes illégales sur les terrains de l’Etat. » (Werle à son fils, Acte I) Le caractère sacré, primaire et sauvage, Vild, de la forêt a été souillé des mains de l’homme, qui a voulu prendre plus que sa part,  qui a voulu devenir Dieu. «- (Ekdal) Pour ce qui est de la forêt, vous savez, la forêt, la forêt ! Les bois vont bien à l’heure qu’il est. – (Gregers) Pas comme de votre temps. On a abattu beaucoup d’arbres. – (Ekdal) Abattu ? (Baissant les yeux comme pris de peur) C’est dangereux. Ça a des suites. La forêt se venge.» Il y a comme une conséquence divine violente et brutale, la réponse de dieu aux actes criminels des hommes. Le début de la malédiction date de cette saignée illégale. Aux  arbres coupés frauduleusement dans la forêt suivront les corps des hommes abattus : « Ton existence m’apparaît comme un champ de bataille jonché à perte de vue de cadavres. » (Gregers en regardant son père)
Nous entrons déjà dans la problématique fondamentale du mensonge qui court tout au long de la pièce. C’est le mensonge sur les coupes de bois qui a entraîné la déchéance d’Ekdal. Le mensonge aussi de Werle qui n’a pas défendu son ancien collaborateur.




UN NAUFRAGE SOLITAIRE
Comme les arbres immenses qui tombent et meurent d’une coupure à leur base, le père Ekdal est tombé comme tombent les oiseaux blessés par un plomb tiré. « Il y a des hommes qui coulent, aussitôt qu’ils sentent un grain de plomb dans le corps et qu’ils ne peuvent plus revenir à la surface. » (Werle à son fils Gregers, Acte I) Il erre au premier acte comme un mendiant, lui autrefois « un fameux lapin », « un grand chasseur »  et fringant lieutenant, « un homme qui avait tué neuf ours et qui descendait de deux lieutenants colonels » (Acte III). Maintenant devenu un homme quémandant, « pauvre grand-père, on ne lui donnerait rien à crédit » (Gina, Acte II), n’arrivant plus à faire une phrase complète. Comme sa diction, il est devenu incomplet et meurtri dans cette société : « faut absolument…Connais déjà le chemin...Obligé d’attendre …Dois écrire» Fringant soldat devenu « pauvre naufragé » (Hjalmar Acte II)

MARCHER DROIT
Werle souille ce qu’il touche et ceux qui l’approchent à commencer par sa famille. Il souille par intermittence mais régulièrement. « Les natures démoniaques ne peuvent pas marcher droit dans ce monde : il faut qu’elles fassent des détours de temps en temps » (Relling, Acte III) Et pour marcher un peu plus droit, il leur faut des êtres soumis sur lesquels s’appuyer et diffuser son poison.
Il détruira ensuite la famille Ekdal aussi.                                      

LES REVELATIONS MALHEUREUSES




Tous les êtres de la pièce sont imbriqués les uns avec les autres, en un véritable mikado humain. Le père Werle a tué sa femme de chagrin suite à une liaison avec Gina. Cette Gina a eu un enfant  de lui et s’est mariée ensuite avec le fils d’Ekdal, Hjalmar. Ce Hjalmar qui est le meilleur ami du fils de Werle, Gregers. Ce Gregers qui ne supportent pas les méfaits de son père et qui connaît toutes les histoires. Ce Hjalmar qui a profité de l’argent et des largesses de Werle pour qu’il puisse élever sa fille naturelle. Werle devient donc une sorte de second père pour Hjalmar alors qu’il a envoyé son vrai père en prison avec, en prime,  la pauvreté et le déshonneur. Enfin, la fille présumée de Hjalmar qui se suicidera de désespoir après les révélations malheureuses de Gregers…

LA SOLITUDE COMME JOUISSANCE
Mais si les êtres sont entremêlés, ils sont d’une étoffe bien tranchée. La solitude comme une jouissance pour le fils Gregers, « j’ai joui de ma solitude. J’ai eu le loisir de réfléchir à bien des choses. »  Alors que son père, lui,  est terrorisé de se retrouver abandonné : « Seul, je suis seul…Je me suis senti seul toute ma vie. »

J’ETAIS TROP LÂCHE
Son fils, clairvoyant, « je t’ai vu de trop près ! », s’est protégé en s’éloignant de lui « depuis dix-sept ans ». Il refuse de ressembler à ce père détesté et honni. Jusqu’à la ressemblance physique qu’il réfute avec véhémence, « Non, je ressemble à ma mère. Et vous ne l’avez pas oublié, je pense » (à Gina, Acte II).  Il a devant lui désormais un homme qui n’a plus peur, « J’aurais dû agir contre toi, quand on a tendu ce piège au lieutenant Ekdal…Je n’ai pas osé, j’étais trop lâche, trop intimidé. J’avais une telle peur de toi alors, et plus tard encore… » (Acte III), un homme qui peut lui faire face, et qui le connaît totalement, qui n’ignore plus sa puissance de nuisance. Son père le sait bien ; il devra agir différemment pour arriver à ses fins : « Tu veux être indépendant, ne relever de personne, ne rien me devoir. » Il a donc le dessein de lui donner son poste et t’intervertir avec l’usine qu’occupe son fils et créer une « association ». Gregers n’est pas dupe.

IL FAIT BON VIVRE ICI
D’un côté le mensonge et la perfidie représentés par le père Werle.   Il est en fait faible et sa faiblesse est compensée par sa duplicité et son étonnante méchanceté machiavélique. « Le mensonge est la seule et facile ressource de la faiblesse. » (Stendhal)

De l’autre la vérité et la totale franchise de son fils Greger ; Et la vérité n’est pas belle : « -(Gina) Gregers est-il toujours aussi laid ? – (Hjalmar) Il n’est pas bien beau, c’est vrai ».
 Et à côté la transparence, l’innocence, la vérité de Hjalmar «  la vie est une école ». La bonté se contente de peu et se ravit d’un rien, « On a beau être à l’étroit sous notre humble toit, Gina, ce n’en est pas moins notre foyer. Et je te le dis : il fait bon vivre ici. » (Acte II)

 MALADIE ET POISON
Il est bien normal donc que la Vérité et l’Innocence, Gregers et Hjalmar, soient les meilleurs amis. Les deux sont tout autant naïves : (Hjalmar sur les chambellans, Acte II) : « Tout cela s’est passé amicalement. Ils sont tous si aimables, et de bonne composition. Je n’aurais pas voulu les blesser. » Seulement la naïveté n’aime pas cette dureté que porte la vérité. Elle aime les rondeurs douces. « (Hjalmar à Gregers) Ne me parle plus de maladies et de poisons ; je ne me suis pas habitué à ce genre de conversations. Chez moi, on ne parle jamais de choses déplaisantes. » (Acte III)

LA NUIT ETERNELLE
Car il y a les êtres qui voient, Hjalmar par exemple. Et les autres. Il y a ceux qui sont aveuglés par la haine et le désir de posséder  et qui ne chercheront jamais la vérité comme le père Werle. Il y a ceux comme Hedvig, la fille de Hjalmar, « atteinte d’un trouble de vision » ; un trouble qui lui permet de ne pas voir totalement la laideur du monde et des hommes. « Joyeuse et insouciante, c’est en gazouillant, en voletant comme un petit oiseau, qu’elle rentrera dans la nuit éternelle » (Hjalmar à Gregers, Acte II). Mais elle est déjà dans la nuit des hommes comme atteinte par le poison de Werle.

NE PLUS VOIR LE CIEL ET LA TERRE
Il y a ceux qui ne doivent pas voir à l’image de ce canard sauvage blessé par Werle et récupéré par Ekdal dans le grenier. Il vit mais il est devenu complétement domestique, dénaturé. « -(Gregers) Le voici maintenant parfaitement heureux. (Hjalmar) Oui, incroyablement heureux dans ce grenier. Il a engraissé. C’est vrai qu’il est là depuis si longtemps, qu’il aura oublié la vie sauvage et c’est tout ce qu’il faut. –(Gregers) Tu as parfaitement raison Hjalmar. Prends garde seulement qu’il n’aperçoive jamais le ciel et la terre. » Ce qui verront la vraie nature du mal, comme le canard ne s’en remettrons pas. Le canard sauvage vit dans l’illusion et le faux, mais il vit. La vraie nature serait synonyme de fin. Le canard est désaccoutumé, dénaturé.

UN GRENIER EXTRAORDINAIRE
L’atelier de Hjalmar Ekdal symbolise le lieu où se retrouvent toutes les victimes encore vivantes de Werle, jusqu’au canard blessé, jusqu’à ce fils qui décide d’habiter avec Hjalmar. Ce lieu est plus qu’un lieu ; le grenier plus qu’un grenier, « (Hedvig) C’est tout simplement un grenier. – (Gregers) En êtes-vous bien certaine ? – Que c’est un grenier ? – Vous en êtes sûre ? ». C’est l’arche de Noé des estropiés, des victimes voyant au milieu des tempêtes du mal. L’atelier en dehors du monde devient cet espace magique. « – (Gregers) Et là-dedans, c’est un monde à part… J’imagine ? – (Hedvig) Oh oui, tout à fait à part. Et puis il y a tellement de choses extraordinaires ! …De grandes armoires remplies de livres. Et dans plusieurs de ces livres, il y a des images. » (Acte III)

Si cet atelier semble les protéger c’est aussi parce qu’il les éloigne du tumulte extérieur. Les animaux, la vie, l’entente, le savoir, l’artisanat, l’art lui-même. Ils sont comme hors du temps. « – (Hedvig) et puis une grande pendule, avec des figures qui apparaissent. Mais cette pendule ne marche plus. – (Gregers) Le temps s’est arrêté chez le canard sauvage. »


TREIZE A TABLE

Mais un présage funeste se décline au troisième acte. Nous avions au premier, le treize à table. Maintenant Hedvig raconte à Gregers que ces livres aux images inquiétantes, « à la première page, il y a une planche qui représente la Mort avec un sablier et une Vierge. C’est bien laid ! » Elle nous apprend qu’ils ont été apportés par un personnage « que l’on appelait ‘le Hollandais Volant’ ». L’arche de Noé, « chargé de sauvé le naufragé ! Oui, il a fait naufrage, aussitôt que la tempête s’est déchînée sur sa tête »(Acte III), change de statut maritime en prenant une tinte encore plus funeste et maléfique. Devront-il errer sur la terre jusqu’à la fin des siècles ? La vie passe aux rythmes des photographies prisent par Hjalmar et sa fille. Ce sont ces instants fixés sur les clichés que la fillette préfère. « – (Gregers) L’envie ne vous vient-elle jamais de voir vous-même le monde, le vrai monde ? – (Hedvig) – Oh non ! Je veux rester à la maison pour aider papa et maman…Je voudrais surtout graver des images, comme celles qui sont dans les livres anglais. » (Acte III) Et l’avantage des photos c’est que ce sont des instantanés que l’on peut retoucher. Arranger un tant soit peu les défauts de la vie. Hjalmar entend pousser la photographie jusqu’à l’art, « je me suis juré que, du moment où je consacrerais mes forces à ce métier, je saurais l’élever à la dignité d’un art, en même temps que d’une science. »

LA FIEVRE DE PROBITE AIGÜE
C’est la vérité qui sera l’autre poison de la pièce. Relling le pressent à l’Acte III. En parlant de Gregers : « Quel malheur qu’un des puits de mine d’Hoydal n’ait pas conduit cet homme aux enfers ! – (Gina) Jésus ! Pourquoi dites-vous ça ? – (entre les dents) …Malheureusement non. Il n’est pas plus fou que le commun des mortels. Mais il a une maladie dans le corps…Il est atteint d’une fièvre de probité aigüe…Une maladie nationale, mais elle n’apparaît qu’à l’état sporadiqueS’il reste ici, il est capable de vous détruire l’un et l’autre. »

UN OISEAU DE MALHEUR
La famille Ekdal commence à s’en apercevoir : « Ah ! Ce Gregers Werle, ça a toujours été un oiseau de malheur. » (Acte III)

AVOIR TOUT CE QU’IL VOULAIT
Le malheur va venir des confessions de Gregers à Hjalmar. Dans l’acte IV, la paix du ménage se fracture. Le doute est désormais installé au cœur de l’appartement, au cœur de la famille. Gina a-t-elle été l’amante de Werle. Les vérités de Gregers vont faire des ravages. « Est-ce vrai, est-ce possible, qu’il y ait eu quelque chose entre toi et Werle à l’époque où tu servais dans sa maison ? »

Gina avoue dans le même registre de la vérité : « Enfin, il vaut peut-être mieux que tu le saches. Il n’en a pas démordu avant d’avoir tout ce qu’il voulait…Oui,ce n’est pas bien de ma part. J’aurais dû te l’avouer depuis longtemps. » Le mal est fait.

UNE EXISTENCE NOUVELLE
Le plus terrible reste que Gregers est certain d’avoir fait le bien. Hjalmar : « J’ai vécu l’heure la plus amère de ma vie. » Gregers : « Mais aussi la plus pure, n’est-ce pas ? » Hjalmar : « Enfin, pour le moment, c’est finiCette grande explication qui devrait servir de point de départ à une existence nouvelle, à une vie commune fondée sur la vérité, libérée de tout mensonge…J’étais intimement persuadé qu’en entrant je serai ébloui par une lumière de transfiguration illuminant l’époux et l’épouse. Et voici que, devant moi, tout est morne, sombre et triste… » La transfiguration a fait long feu. Elle a raté sa cible. La hache a atteint le tronc familial qui ne tardera plus à tomber. A vouloir enlever le lierre qui se tordait autour du tronc, Gregers a enlevé la seul stabilité qui le retenait.

LE PARDON DE TOUS LES PECHES

La franchise va aider le camp du mal. Elle renforce le lien entre Werle et Madame Sorby. Ils se sont tout dit d’emblée. Ce qui finit par révolter Hjalmar : « Je te dirai donc qu’il y a quelque chose de révoltant, à mon avis, à voir que ce n’est pas moi, mais lui qui contracte en ce moment une véritable union conjugale…Ton père et Mme Sorby vont contracter un pacte conjugal fondé sur une entière franchise de part et d’autre. Il n’y a pas de cachotteries entre eux, pas de mensonge derrière leurs relations. Si j’ose m’exprimer ainsi, ils se sont accordé l’un à l’autre le pardon de tous leurs péchés. » (Acte IV)

Jacky Lavauzelle

traduction de la pièce : Moritz Prozor

Le Canard Sauvage Ibsen