SUN-KEN ROCK : LES GRAPHISMES DE L’ÂME

MANGA 漫画
Catégorie Seinen 青年漫画

SUN-KEN ROCK 1
サンケンロック  

(2006)

漫画 Manga

Scénario & Dessin : BOICHI
Traduction et adaptation Arnaud Delage
Bamboo Edition

   LES GRAPHISMES
D
E L’ÂME

Affiche Sun-Ken Rock 1 Boitchi Images BAMBOO Edition 2008 Quatrième Ed

Notre héros japonais, Ken, tombe amoureux de Yumin, une jeune coréenne. Yumin est décidée de retourner dans son pays pour devenir agent de police. Ken fait exactement le chemin inverse du créateur, scénariste et dessinateur, Boitchi, venu de Corée pour s’installer au Japon. Il catapulte immédiatement la narration dans les failles de notre époque. La perte d’une famille à 16 ans, « je n’avais plus rien ».  Les milieux interlopes de Séoul. Les petites frappes locales. La prostitution et les rackets.

SPEAR ! SPEAR !!
Les corps sont alors happés par le sol, souvent les épaules voutées et la tête baissée. Les corps se relèvent par le trait rageur qui tente de s’opposer aux lois de la gravité. Et dans les combats, les corps s’envolent, supranaturels. Après un Spear, « cri poussé par les catcheurs », dans le quartier de Suwon, dans le grand combat du livre I, Chang do-helin s’écrit : « C’est.. .C’est pas possible…personne ne peut sauter aussi haut !! »

ARMANI PLUTÔT QUE VALENTINO
Le premier mot qui permet le mieux de définir le dessin de Boitchi est la puissance, puissance graphique associée à l’énergie narrative. Le dessin déborde du pathos et s’hypertrophie en conséquence, jusqu’à anesthésier ce reste de sensibilité qui reste lové au cœur de Ken. Si bien que l’on pense parfois que le dessin réussit à aliéner le trait de Boitchi. Les cases se heurtent et poussent un autre style devenu en une case évanescent. Le trait est dans l’instantané. Une pensée, une émotion, un style, un dessin, une case. Il y a donc des centaines de Ken et, presque, jamais le même. Le costume, un Valentino, plutôt qu’un Armani, le « nec plus ultra pour le combat », parce que « extrêmement léger…ce qui convient parfaitement à mon style de combat. »

L’ÂME DOMINE LA LIGNE
Le code classique narratif vole en éclat. Les images ne sont pas liées aux personnages, mais à l’histoire, aux sentiments des personnages. Le manga devient donc une lecture de l’âme. Boitchi dispose d’une palette graphique à l’infini. Du dessin schématique enfantin au dessin au graphisme parfaitement photographique. Il nous propose une balade dans l’évolution des styles et des formes toujours en relation avec le ressenti des personnages.

Le manga prend une architecture qui se bâtit avec des formes multiples, n’ayant aucune réserve pour opposer deux dessins au graphisme diamétralement opposé. C’est le langage émotionnel qui parle et qui soumet le graphisme. C’est l’âme qui domine la ligne. La raison des personnages dépasse et submerge la raison esthétique. « La beauté d’un tableau réside, non dans la beauté visuelle, mais dans la beauté du raisonnement qu’il sollicite » (John Ruskin).

NE PAS SE BATTRE SANS RAISON VALABLE
NI DESSINER SANS RAISON VALABLE
Ainsi la ligne est élastique. Nous retrouvons des expressions des dessins animés de Tex Avery, avec des yeux qui sortent, totalement exorbités. Boitchi  s’éloigne aussi vite du réalisme qu’il s’en approche. Boitchi est un idéaliste dans son dessin comme Ken dans sa vie. « Plus question de se battre sans raison valable !…Je ne veux pas d’un type qui attaque ses adversaires en traître… »

Le dessin est donc transparent. Il n’existe que comme prolongation des états d’âme. L’énergie passe directement et facilite une lecture globalisante en évitant la surenchère d’explications. La place est à l’image d’abord, puisque dans l’image il y a tout, ou presque. L’image est comme en apesanteur, libérée de ses accroches que sont les explications inutiles.

PRÊT A TOUT POUR FAIRE UN BON MANGA
C’est l’efficacité et l’imagination qui priment. Comme pour les combats. Il faut faire sa place dans le monde impitoyable des mangas. L’important est de faire mouche. Il faut donc toucher et ne pas esquiver. Il y a de l’urgence dans le dessin de Boitchi, de la fulgurance. Les scènes de combat sont des explosions graphiques. Il faut aller au-devant, au-dedans. Rentrer dans la chair et dans les cranes. Boitchi plonge dans l’histoire avec cette immédiateté et cette proximité. Il semble nous dire comme Proudhon : «Je sais ce que c’est que la misère, j’y ai vécu. » il met ainsi le paquet dès le premier volet de la série. Comme Boitchi photographié à la fin prenant tous les risques au-dessus d’un immeuble appuyé à des tuyaux dans le vide : « Eh oui, je suis prêt à tout pour pouvoir faire un bon manga. » Il rejoint ainsi Lamennais, dans son Esquisse d’une philosophie : « Les artistes doivent descendre au fond des entrailles de la société, recueillir en eux-mêmes la vie qui y palpite…La religion de l’avenir projette ses premières lueurs sur le genre humain en attente et sur ses futures destinées : l’artiste doit en être le prophète. » Boitchi est un des prophètes apocalyptique de notre société.

ETAT = MAFIA
Ainsi sa vision de l’Etat comparée à une mafia. Juste un différentiel dans la taille. La finalité est la même. Le pouvoir et la coercition pour les réfractaires. Le chef mafieux des gundals coréens à Ken, qui souhaite rentrer dans le corps de police coréen : « Gang, Etat, entreprise monopolistique… tout ça, c’est du pareil au même, tu sais. Et la ressemblance est particulièrement frappante quand on compare le fonctionnement d’un gang et d’un Etat. Un Etat possède une sphère d’influence exclusive qui regroupe deux choses : un territoire et une population. Afin qu’aucun élément ne pénètre dans sa sphère, il est prêt à utiliser la force si besoin est. Recourir à la force pour défendre son territoire est la première caractéristique commune entre un gang et un Etat… pour moi, un Etat a tout du parfait gang à ses débuts… »

Comme la vie en complète mutation, le dessin se transforme et mène la barque. Les Ken sont embarqués dans la frénésie de la mafia coréenne. L’histoire va vite sans savoir du dessin ou de l’intrigue qui mène le bal entre subtilité et charge émotionnelle.

 Jacky Lavauzelle