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LE NOM GERMAIN NOUVEAU POEME

LE NOM GERMAIN NOUVEAU
LITTERATURE FRANCAISE
SYMBOLISME

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Germain Nouveau

31 juillet 1851 Pourrières (Var) – 4 avril 1920 Pourrières

——–


POEMES
VALENTINES ET AUTRES VERS

LA POESIE DE
GERMAIN NOUVEAU
LE NOM

Valentines et autres vers

Texte établi par Ernest Delahaye
Albert Messein, 1922
*

LE NOM

Je porte un nom assez… bizarre,
Tu diras : « Ton cas n’est pas rare »
Oh !… je ne pose pas pour ça,
Du tout… mais… permettez, Madame,
Je découvre en son anagramme :
Amour ingénue, et puis : Va !

Si… comme un régiment qu’on place
Sous le feu… je change la face…
De ce nom… drôlement venu,
Dans le feu sacré qui le dore,
Tiens ! regarde… je lis encore :
Amour ignée, et puis : Va, nu !

Pas une lettre de perdue !
Il avait la tête entendue
Le parrain qui me le trouva !
Mais ce n’est pas là tout, écoute !
Je lis encor, pour Toi, sans doute :
Amour ingénu, puis : Eva !

Tu sais… nous ne sommes… peut-être
Les seuls amours… qu’on ait vus naître ;
Il en naît… et meurt tous les jours ;
On en voit sous toutes les formes ;
Et petits, grands… ou même énormes,
Tous les hommes sont des amours.

Pourtant… ce nom me prédestine…
A t’aimer, ô ma Valentine !
Ingénument, avec mon corps,
Avec mon cœur, avec mon âme,
A n’adorer que Vous, Madame,
Naturellement, sans efforts.

Il m’invite à brûler sans trève,
Comme le cierge qui s’élève
D’un feu très doux à ressentir,
Comme le Cierge dans l’Église ;
A ne pas garder ma chemise,
Et surtout… à ne pas mentir.

Et si c’est la mode qu’on nomme
La compagne du nom de l’homme,
J’appellerai ma femme : Eva.
J’ôte E je mets lent, j’ajoute ine,
Et cela nous fait : Valentine !
C’est un nom chic ! et qui me va !

Tu vois comme cela s’arrange.
Ce bom, au fond, est moins étrange
Que de prime abord il n’a l’air.
Ses deux majuscules G.N.
Qui font songer à la Géhenne
Semblent les Portes de l’Enfer !

Eh bien !… mes mains ne sont pas fortes,
Mais Moi, je fermerai ces Portes,
Qui ne laisseront plus filtrer
Le moindre rayon de lumière,
Je les fermerai de manière
Qu’on ne puisse jamais entrer.

En jouant sur le mot Géhenne
J’ai, semble-t-il dire, la Haine,
Et je ne l’ai pas à moitié,
Je l’ai, je la tiens, la Maudite !
Je la tiens bien, et toute, et vite,
Je veux l’étrangler sans pitié !

Puisque c’est par Elle qu’on souffre,
Qu’elle est la Bête aux yeux de soufre,
Qu’elle n’écoute… rien du tout,
Qu’elle ment, la sale mâtine !
Et pour qu’on s’aime en Valentine
D’un bout du monde à l’autre bout.

*

Le Nom Germain Nouveau

THE MESS OF LOVE DH Lawrence Traduction Française LE GÂCHIS DE L’AMOUR

LITTERATURE ANGLAISE -English Litterature
THE MESS OF LOVE DH LAWRENCE
David Herbert Lawrence
1885-1930 

The Mess of love dh lawrence Traduction Française Artgitato Le désordre de l'amour


THE MESS OF LOVE
LE GÂCHIS DE L’AMOUR

 We’ve made a great mess of love
Nous avons fait un grand gâchis de l’amour
Since we made an ideal of it.
Depuis que nous avons fait de lui un idéal.

The moment I swear to love a woman, a certain woman, all my life
Dès le moment où je jure d’aimer une femme, une certaine femme, toute ma vie
That moment I begin to hate her.
Dès ce moment,  je commence à la détester.

The moment I even say to a woman: I love you! —
Dès le moment où je dis à une femme : Je t’aime!
 My love dies down considerably.
Mon amour considérablement diminue.

The moment love is an understood thing between us, we are sure of it,
Dès le moment où l’amour est une chose comprise entre nous, où nous sommes sûrs de lui,
It’s a cold egg, it isn’t love any more.
Il devient un œuf froid, ce n’est plus de l’amour.

Love is like a flower, it must flower and fade;
L’amour est comme une fleur, il doit fleurir puis se faner ;
If it doesn’t fade, it is not a flower,
S’il ne se décolore pas, ce n’est pas une fleur,
It’s either an artificial rag blossom, or an immortelle, for the cemetery.
soit il s’agit d’une fleur artificielle en chiffon, soit d’une immortelle, pour le cimetière.

The moment the mind interferes with love, or the will fixes on it,
Au moment où l’esprit interfère avec l’amour, au moment où la volonté se fixe sur lui,
Or the personality assumes it as an attribute, or the ego takes possession of it,
Ou que la personnalité l’assume comme un attribut, ou que l’ego en prend possession,
 It is not love any more, it’s just a mess.
Ce n’est pas plus de l’amour, c’est juste un gâchis.
And we’ve made a great mess of love, mind-perverted, will-perverted, ego-perverted love.
Et nous avons fait un grand gâchis de l’amour, perverti par l’esprit, perverti par la volonté, perverti par l’égo.

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Traduction Jacky Lavauzelle
ARTGITATO
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Poemes de DH Lawrence DH Lawrence's poems Artgitato

PAYBACK (Helgeland) PETIT GUIDE PRATIQUE DU PASSAGE A L’ACTION

Brian Helgeland

Payback (1999)

 Le Petit guide
pratique du passage
à l’action

Enlevez la mauvaise conscience de vos caboches, le sentiment de faute de vos nuits, éliminez les remords aussi. Nous entrons dans la dimension de l’action.

NE LAISSEZ SORTIR PERSONNE !

Laissez-les à l’entrée. Le moi va s’unifier. L’action va partir sans aucune hésitation. Porter, notre héros, va se rendre insupportable aux autres. Il va devenir leur plus beau cauchemar. Sans honte et sans morale. Refermez  la porte. Ne laissez sortir personne. Porter va passer à la caisse. Le spectacle va commencer.

70.000$ ! PAS PLUS, MAIS PAS MOINS NON PLUS !

Porter hante la ville ;  il marche dans ces rues noires, profondes et si peu lumineuses. Dans ces rues où s’entassent des colis, des poubelles, où les pneus crissent maladivement. Porter traîne le visage dégoulinant de sang, des balles dans la peau, un visage fracassé par les mises à tabac du jour, démembré, christique. Pourtant, il avance. Toujours.  Il est l’homme qui marche vers sa résolution intangible : 70.000$ !

OUBLIONS LA VISION INTELLECTUALISTE

70.000 $ ! Pas 140.000, ni 100.000$.Porter veut son argent. Il va tout mettre en œuvre pour récupérer son argent. Il l’aura. Il casse le cou à la vision intellectualiste qui fait transiter la volonté par le jugement. Il est la volonté pure. Le jugement n’est qu’une aide pour lui afin de brouiller les pistes. Il ne juge pas les autres. Ils n’ont qu’à être sur le bon chemin ; c’est-à-dire pas le sien. Ce qui l’intéresse, c’est son oseille.   

NUL N’EST MECHANT VOLONTAIREMENT ?

Nul n’est méchant volontairement, disait Socrate. Peut-être que Socrate n’avait-il pas regardé les ennemis de Porter dans les yeux. Il y aurait vu de la haine, du sadisme, de la morale pervertie et une société abjecte. Il aurait vu cette volonté de faire souffrir. Je pense que Socrate aurait revu son jugement. Mais il n’a pas connu ces loubards patibulaires. Enfin, je crois…Car Porter ne va pas être vraiment gentil avec ceux qui ne veulent pas lui rendre la monnaie de sa pièce. Mais il est vrai que lui ne cherche pas à faire souffrir inutilement. Ce n’est sûrement pas un méchant.  Il préfère la balle entre les yeux à la torture sadique et sanguinolente. En fait, Socrate avait raison. Porter est son messager.

RIEN NE SERT DE COURIR,
IL FAUT PARTIR A TEMPS !

Il n’y a pas non plus d’impulsion hâtive de sa part. Il ne court jamais. Il attend, se positionne, prend son temps. Tiens, j’ai oublié mon paquet de cigarettes. Ça tombe bien, mon amie est en train de passer un mauvais quart d’heure. Un passage à tabac en règle. Cigarettes, tabac,…Un quart d’heure plus tard, un cadavre gît dans la chambre. Ce n’est pas Porter. Il ramasse le chien en morceaux. Entre bêtes…

L’ATOMISATION DES THESES HORMIQUES

Il ne correspond pas non plus à la thèse hormique de Mc Dougall. Dans le comportement de Porter aucune impulsion aveugle. Bien au contraire. Porter a la vision de son projet, pleine et entière. Sa décision est prise au premier instant quand il sort de ce parking quasi mort. Il ne s’énerve jamais et garde toujours le contrôle de ses émotions. Il prendra même le temps de brouiller les pistes, avec le badge de la police, précédemment dérobé et remis délicatement dans les mains de son ex-compagnon qu’il vient juste de refroidir.

PORTER, L’HOMME QUI MARCHE  !

Pas de routine chez Porter, pas de lassitude. Il est l’homme qui avance, sans peurs et sans reproches. Sa volonté est hors du commun, quasi surhumaine. Elle lui permettre de rendre possible l’impensable. De soulever et de déplacer des montagnes. On lui rit au nez. On ne le prend pas au sérieux. Tous les intéressés ont du mal à se rappeler de ce nom, Porter, de cet homme sans prénom. Lui résiste, seul devant l’incompréhension générale.

DES MORTS POUR LE PRIX D’UN COSTUME !

Les flics ripoux et le syndicat, pardon, l’Organisation, tentaculaire et quasi-abstraite, ne le comprennent pas. Ils ne comprennent pas sa demande. 70.000$, dit l’un des chefs, c’est pas le prix de mon costume !

Les autres, flics ou membres de l’Organisation, sont dans le développement de leurs affaires. Les sommes s’enchaînent et s’accroissent. Les chiffres sont pris dans des vitesses exponentielles, suivant des logiques de développement de leurs business.

Lui, reste sur cette somme, intangiblement. Et il dégomme méthodiquement l’architecture de cette mafia petit à petit jusqu’à la tête. Il refuse cette croissance du nombre incontrôlable. Porter est une sorte de décroissant, ou plutôt une croissance raisonnable et humaine.

QUAND ON A TOUT PERDU

Porter a tout perdu. C’est un homme seul. Un homme qui a presque perdu sa vie. Son tueur l’a laissé choir, agonisant, dans un parking anonyme, plusieurs balles dans le corps. Cette vie s’enfuyait. Il ne lui restait plus rien. Plus de famille, plus d’amis, plus de boulot et même de prénom. Il s’appelle Porter, c’est tout. Il se plonge dans ce monde qui perd ses identités, lui aussi. Les flics n’ont pas de noms. Les membres de notre organisation, sont des membres sans tête. Lui, Porter, le sait encore, toute organisation a une tête, un homme aux commandes. Il la trouvera et décapitera et les flics et l’organisation.

 Porter a pris ses responsabilités. Il a rendu la monnaie et ficeler le cadeau. Tout est propre. Nettoyé. Et encore,  Porter  avance. Ouvrez-lui les portes ! Le spectacle est terminé.

Jacky Lavauzelle

 

LE CANARD SAUVAGE IBSEN – LE MIKADO DU MENSONGE ET DE LA VERITE

Henrik IBSEN
Le Canard sauvage





(VILDANDEN)
Copenhague, 11 novembre 1884
Nationale Scene de Bergen




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Le Mikado
du mensonge

et de la vérité

Dans Vildanden, nous avons d’abord la Volonté, la volonté de puissance, Vil. Rien n’est dû au hasard. Ce que va nous présenter Ibsen vient de l’homme non par innocence mais par le souhait d’avoir et de posséder, d’être et de paraître, de vouloir. Tout est dans la représentation débordante et démesurée du pouvoir et de l’avoir, comme cette fête gargantuesque du premier acte. Les êtres sont repus mais ils mangent encore, jusqu’à se faire crever la panse, comme s’il fallait toujours remplir le plein, jusqu’à faire craquer les limites.

REMPLISSEZ !
Pourtant, ce sont tous des notables reconnus et puissants, « dans une société où il n’y avait que des chambellans, rien que des chambellans … Ces gens-là vont de maison en maison, boire et manger, tous les jours de l’année. Qu’ils aient la bonté de se rendre utiles, en échange de tout ce qu’on leur offre» (Ekdal & Hjalmar, Acte II) Aller plus loin dans la démesure et la surconsommation : « Ouf, ce dîner ! Il a fallu travailler ferme …Avec un peu de bonne volonté, on arrive à faire énormément en trois heures…Ne posez pas vos verres, messieurs ! Remplissez ! »

LA FORÊT SE VENGE
Comme la déforestation initiale à l’origine les malheurs du père Ekdal. Et, par extension, les malheurs de l’homme.
Non la déforestation elle-même, mais le fait d’aller toujours au-delà et ne pas se satisfaire des limites imposées et raisonnables. Plus et encore plus, comme dans le repas d’ouverture.  « C’est Ekdal qui a dessiné la carte du terrain, cette carte inexacte. C’est lui qui a fait ces coupes illégales sur les terrains de l’Etat. » (Werle à son fils, Acte I) Le caractère sacré, primaire et sauvage, Vild, de la forêt a été souillé des mains de l’homme, qui a voulu prendre plus que sa part,  qui a voulu devenir Dieu. «- (Ekdal) Pour ce qui est de la forêt, vous savez, la forêt, la forêt ! Les bois vont bien à l’heure qu’il est. – (Gregers) Pas comme de votre temps. On a abattu beaucoup d’arbres. – (Ekdal) Abattu ? (Baissant les yeux comme pris de peur) C’est dangereux. Ça a des suites. La forêt se venge.» Il y a comme une conséquence divine violente et brutale, la réponse de dieu aux actes criminels des hommes. Le début de la malédiction date de cette saignée illégale. Aux  arbres coupés frauduleusement dans la forêt suivront les corps des hommes abattus : « Ton existence m’apparaît comme un champ de bataille jonché à perte de vue de cadavres. » (Gregers en regardant son père)
Nous entrons déjà dans la problématique fondamentale du mensonge qui court tout au long de la pièce. C’est le mensonge sur les coupes de bois qui a entraîné la déchéance d’Ekdal. Le mensonge aussi de Werle qui n’a pas défendu son ancien collaborateur.




UN NAUFRAGE SOLITAIRE
Comme les arbres immenses qui tombent et meurent d’une coupure à leur base, le père Ekdal est tombé comme tombent les oiseaux blessés par un plomb tiré. « Il y a des hommes qui coulent, aussitôt qu’ils sentent un grain de plomb dans le corps et qu’ils ne peuvent plus revenir à la surface. » (Werle à son fils Gregers, Acte I) Il erre au premier acte comme un mendiant, lui autrefois « un fameux lapin », « un grand chasseur »  et fringant lieutenant, « un homme qui avait tué neuf ours et qui descendait de deux lieutenants colonels » (Acte III). Maintenant devenu un homme quémandant, « pauvre grand-père, on ne lui donnerait rien à crédit » (Gina, Acte II), n’arrivant plus à faire une phrase complète. Comme sa diction, il est devenu incomplet et meurtri dans cette société : « faut absolument…Connais déjà le chemin...Obligé d’attendre …Dois écrire» Fringant soldat devenu « pauvre naufragé » (Hjalmar Acte II)

MARCHER DROIT
Werle souille ce qu’il touche et ceux qui l’approchent à commencer par sa famille. Il souille par intermittence mais régulièrement. « Les natures démoniaques ne peuvent pas marcher droit dans ce monde : il faut qu’elles fassent des détours de temps en temps » (Relling, Acte III) Et pour marcher un peu plus droit, il leur faut des êtres soumis sur lesquels s’appuyer et diffuser son poison.
Il détruira ensuite la famille Ekdal aussi.                                      

LES REVELATIONS MALHEUREUSES




Tous les êtres de la pièce sont imbriqués les uns avec les autres, en un véritable mikado humain. Le père Werle a tué sa femme de chagrin suite à une liaison avec Gina. Cette Gina a eu un enfant  de lui et s’est mariée ensuite avec le fils d’Ekdal, Hjalmar. Ce Hjalmar qui est le meilleur ami du fils de Werle, Gregers. Ce Gregers qui ne supportent pas les méfaits de son père et qui connaît toutes les histoires. Ce Hjalmar qui a profité de l’argent et des largesses de Werle pour qu’il puisse élever sa fille naturelle. Werle devient donc une sorte de second père pour Hjalmar alors qu’il a envoyé son vrai père en prison avec, en prime,  la pauvreté et le déshonneur. Enfin, la fille présumée de Hjalmar qui se suicidera de désespoir après les révélations malheureuses de Gregers…

LA SOLITUDE COMME JOUISSANCE
Mais si les êtres sont entremêlés, ils sont d’une étoffe bien tranchée. La solitude comme une jouissance pour le fils Gregers, « j’ai joui de ma solitude. J’ai eu le loisir de réfléchir à bien des choses. »  Alors que son père, lui,  est terrorisé de se retrouver abandonné : « Seul, je suis seul…Je me suis senti seul toute ma vie. »

J’ETAIS TROP LÂCHE
Son fils, clairvoyant, « je t’ai vu de trop près ! », s’est protégé en s’éloignant de lui « depuis dix-sept ans ». Il refuse de ressembler à ce père détesté et honni. Jusqu’à la ressemblance physique qu’il réfute avec véhémence, « Non, je ressemble à ma mère. Et vous ne l’avez pas oublié, je pense » (à Gina, Acte II).  Il a devant lui désormais un homme qui n’a plus peur, « J’aurais dû agir contre toi, quand on a tendu ce piège au lieutenant Ekdal…Je n’ai pas osé, j’étais trop lâche, trop intimidé. J’avais une telle peur de toi alors, et plus tard encore… » (Acte III), un homme qui peut lui faire face, et qui le connaît totalement, qui n’ignore plus sa puissance de nuisance. Son père le sait bien ; il devra agir différemment pour arriver à ses fins : « Tu veux être indépendant, ne relever de personne, ne rien me devoir. » Il a donc le dessein de lui donner son poste et t’intervertir avec l’usine qu’occupe son fils et créer une « association ». Gregers n’est pas dupe.

IL FAIT BON VIVRE ICI
D’un côté le mensonge et la perfidie représentés par le père Werle.   Il est en fait faible et sa faiblesse est compensée par sa duplicité et son étonnante méchanceté machiavélique. « Le mensonge est la seule et facile ressource de la faiblesse. » (Stendhal)

De l’autre la vérité et la totale franchise de son fils Greger ; Et la vérité n’est pas belle : « -(Gina) Gregers est-il toujours aussi laid ? – (Hjalmar) Il n’est pas bien beau, c’est vrai ».
 Et à côté la transparence, l’innocence, la vérité de Hjalmar «  la vie est une école ». La bonté se contente de peu et se ravit d’un rien, « On a beau être à l’étroit sous notre humble toit, Gina, ce n’en est pas moins notre foyer. Et je te le dis : il fait bon vivre ici. » (Acte II)

 MALADIE ET POISON
Il est bien normal donc que la Vérité et l’Innocence, Gregers et Hjalmar, soient les meilleurs amis. Les deux sont tout autant naïves : (Hjalmar sur les chambellans, Acte II) : « Tout cela s’est passé amicalement. Ils sont tous si aimables, et de bonne composition. Je n’aurais pas voulu les blesser. » Seulement la naïveté n’aime pas cette dureté que porte la vérité. Elle aime les rondeurs douces. « (Hjalmar à Gregers) Ne me parle plus de maladies et de poisons ; je ne me suis pas habitué à ce genre de conversations. Chez moi, on ne parle jamais de choses déplaisantes. » (Acte III)

LA NUIT ETERNELLE
Car il y a les êtres qui voient, Hjalmar par exemple. Et les autres. Il y a ceux qui sont aveuglés par la haine et le désir de posséder  et qui ne chercheront jamais la vérité comme le père Werle. Il y a ceux comme Hedvig, la fille de Hjalmar, « atteinte d’un trouble de vision » ; un trouble qui lui permet de ne pas voir totalement la laideur du monde et des hommes. « Joyeuse et insouciante, c’est en gazouillant, en voletant comme un petit oiseau, qu’elle rentrera dans la nuit éternelle » (Hjalmar à Gregers, Acte II). Mais elle est déjà dans la nuit des hommes comme atteinte par le poison de Werle.

NE PLUS VOIR LE CIEL ET LA TERRE
Il y a ceux qui ne doivent pas voir à l’image de ce canard sauvage blessé par Werle et récupéré par Ekdal dans le grenier. Il vit mais il est devenu complétement domestique, dénaturé. « -(Gregers) Le voici maintenant parfaitement heureux. (Hjalmar) Oui, incroyablement heureux dans ce grenier. Il a engraissé. C’est vrai qu’il est là depuis si longtemps, qu’il aura oublié la vie sauvage et c’est tout ce qu’il faut. –(Gregers) Tu as parfaitement raison Hjalmar. Prends garde seulement qu’il n’aperçoive jamais le ciel et la terre. » Ce qui verront la vraie nature du mal, comme le canard ne s’en remettrons pas. Le canard sauvage vit dans l’illusion et le faux, mais il vit. La vraie nature serait synonyme de fin. Le canard est désaccoutumé, dénaturé.

UN GRENIER EXTRAORDINAIRE
L’atelier de Hjalmar Ekdal symbolise le lieu où se retrouvent toutes les victimes encore vivantes de Werle, jusqu’au canard blessé, jusqu’à ce fils qui décide d’habiter avec Hjalmar. Ce lieu est plus qu’un lieu ; le grenier plus qu’un grenier, « (Hedvig) C’est tout simplement un grenier. – (Gregers) En êtes-vous bien certaine ? – Que c’est un grenier ? – Vous en êtes sûre ? ». C’est l’arche de Noé des estropiés, des victimes voyant au milieu des tempêtes du mal. L’atelier en dehors du monde devient cet espace magique. « – (Gregers) Et là-dedans, c’est un monde à part… J’imagine ? – (Hedvig) Oh oui, tout à fait à part. Et puis il y a tellement de choses extraordinaires ! …De grandes armoires remplies de livres. Et dans plusieurs de ces livres, il y a des images. » (Acte III)

Si cet atelier semble les protéger c’est aussi parce qu’il les éloigne du tumulte extérieur. Les animaux, la vie, l’entente, le savoir, l’artisanat, l’art lui-même. Ils sont comme hors du temps. « – (Hedvig) et puis une grande pendule, avec des figures qui apparaissent. Mais cette pendule ne marche plus. – (Gregers) Le temps s’est arrêté chez le canard sauvage. »


TREIZE A TABLE

Mais un présage funeste se décline au troisième acte. Nous avions au premier, le treize à table. Maintenant Hedvig raconte à Gregers que ces livres aux images inquiétantes, « à la première page, il y a une planche qui représente la Mort avec un sablier et une Vierge. C’est bien laid ! » Elle nous apprend qu’ils ont été apportés par un personnage « que l’on appelait ‘le Hollandais Volant’ ». L’arche de Noé, « chargé de sauvé le naufragé ! Oui, il a fait naufrage, aussitôt que la tempête s’est déchînée sur sa tête »(Acte III), change de statut maritime en prenant une tinte encore plus funeste et maléfique. Devront-il errer sur la terre jusqu’à la fin des siècles ? La vie passe aux rythmes des photographies prisent par Hjalmar et sa fille. Ce sont ces instants fixés sur les clichés que la fillette préfère. « – (Gregers) L’envie ne vous vient-elle jamais de voir vous-même le monde, le vrai monde ? – (Hedvig) – Oh non ! Je veux rester à la maison pour aider papa et maman…Je voudrais surtout graver des images, comme celles qui sont dans les livres anglais. » (Acte III) Et l’avantage des photos c’est que ce sont des instantanés que l’on peut retoucher. Arranger un tant soit peu les défauts de la vie. Hjalmar entend pousser la photographie jusqu’à l’art, « je me suis juré que, du moment où je consacrerais mes forces à ce métier, je saurais l’élever à la dignité d’un art, en même temps que d’une science. »

LA FIEVRE DE PROBITE AIGÜE
C’est la vérité qui sera l’autre poison de la pièce. Relling le pressent à l’Acte III. En parlant de Gregers : « Quel malheur qu’un des puits de mine d’Hoydal n’ait pas conduit cet homme aux enfers ! – (Gina) Jésus ! Pourquoi dites-vous ça ? – (entre les dents) …Malheureusement non. Il n’est pas plus fou que le commun des mortels. Mais il a une maladie dans le corps…Il est atteint d’une fièvre de probité aigüe…Une maladie nationale, mais elle n’apparaît qu’à l’état sporadiqueS’il reste ici, il est capable de vous détruire l’un et l’autre. »

UN OISEAU DE MALHEUR
La famille Ekdal commence à s’en apercevoir : « Ah ! Ce Gregers Werle, ça a toujours été un oiseau de malheur. » (Acte III)

AVOIR TOUT CE QU’IL VOULAIT
Le malheur va venir des confessions de Gregers à Hjalmar. Dans l’acte IV, la paix du ménage se fracture. Le doute est désormais installé au cœur de l’appartement, au cœur de la famille. Gina a-t-elle été l’amante de Werle. Les vérités de Gregers vont faire des ravages. « Est-ce vrai, est-ce possible, qu’il y ait eu quelque chose entre toi et Werle à l’époque où tu servais dans sa maison ? »

Gina avoue dans le même registre de la vérité : « Enfin, il vaut peut-être mieux que tu le saches. Il n’en a pas démordu avant d’avoir tout ce qu’il voulait…Oui,ce n’est pas bien de ma part. J’aurais dû te l’avouer depuis longtemps. » Le mal est fait.

UNE EXISTENCE NOUVELLE
Le plus terrible reste que Gregers est certain d’avoir fait le bien. Hjalmar : « J’ai vécu l’heure la plus amère de ma vie. » Gregers : « Mais aussi la plus pure, n’est-ce pas ? » Hjalmar : « Enfin, pour le moment, c’est finiCette grande explication qui devrait servir de point de départ à une existence nouvelle, à une vie commune fondée sur la vérité, libérée de tout mensonge…J’étais intimement persuadé qu’en entrant je serai ébloui par une lumière de transfiguration illuminant l’époux et l’épouse. Et voici que, devant moi, tout est morne, sombre et triste… » La transfiguration a fait long feu. Elle a raté sa cible. La hache a atteint le tronc familial qui ne tardera plus à tomber. A vouloir enlever le lierre qui se tordait autour du tronc, Gregers a enlevé la seul stabilité qui le retenait.

LE PARDON DE TOUS LES PECHES

La franchise va aider le camp du mal. Elle renforce le lien entre Werle et Madame Sorby. Ils se sont tout dit d’emblée. Ce qui finit par révolter Hjalmar : « Je te dirai donc qu’il y a quelque chose de révoltant, à mon avis, à voir que ce n’est pas moi, mais lui qui contracte en ce moment une véritable union conjugale…Ton père et Mme Sorby vont contracter un pacte conjugal fondé sur une entière franchise de part et d’autre. Il n’y a pas de cachotteries entre eux, pas de mensonge derrière leurs relations. Si j’ose m’exprimer ainsi, ils se sont accordé l’un à l’autre le pardon de tous leurs péchés. » (Acte IV)

Jacky Lavauzelle

traduction de la pièce : Moritz Prozor

Le Canard Sauvage Ibsen