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ERNEST RENAN par JULES LEMAÎTRE

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LITTÉRATURE FRANÇAISE

 

JULES LEMAÎTRE

 né le  à Vennecy et mort le  à Tavers

 

_______________

 

LES CRITIQUES 
DE 
JULES LEMAÎTRE

 

ERNEST RENAN

Les Contemporains
(1886)
Etudes & Portraits Littéraires

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Jules Lemaître
Portrait d’Ernest Renan dans son bureau, par Auguste Renan.

INTRODUCTION

Nul écrivain peut-être n’a tant occupé, hanté, troublé ou ravi les plus
délicats de ses contemporains. Qu’on cède ou qu’on résiste à sa séduction, nul ne s’est mieux emparé de la pensée, ni de façon plus enlaçante. Ce grand sceptique a dans la jeunesse d’aujourd’hui des fervents comme en aurait un apôtre et un homme de doctrine. Et quand on aime les gens, on veut les voir.
Les Parisiens excuseront l’ignorance et la naïveté d’un provincial
fraîchement débarqué de sa province, qui est curieux de voir des hommes illustres et qui va faisant des découvertes. Je suis un peu comme ces deux bons Espagnols venus du fin fond de l’Ibérie pour voir Tite-Live et «cherchant dans Rome autre chose que Rome même». Le sentiment qui les amenait était naturel et touchant, enfantin si l’on veut, c’est-à-dire doublement humain. Je suis donc entré au Collège de France, dans la petite salle des langues sémitiques.

I



À quoi bon pourtant ? N’est-ce point par leurs livres, et par leurs livres
seuls, qu’on connaît les écrivains et surtout les philosophes et les
critiques, ceux qui nous livrent directement leur pensée, leur conception du monde et, par là, tout leur esprit et toute leur âme ? Que peuvent ajouter les traits de leur visage et le son de leur voix à la connaissance que nous avons d’eux ? Qu’importe de savoir comment ils ont le nez fait ? Et s’ils l’avaient mal fait, par hasard ? ou seulement fait comme tout le monde ?
Mais non, nous voulons voir. Combien de pieux jeunes gens ont accompli leur pèlerinage au sanctuaire de l’avenue d’Eylau pour y contempler ne fût-ce que la momie solennelle du dieu qui se survit ! Heureusement on voit ce qu’on veut, quand on regarde avec les yeux de la foi ; et la pauvre humanité a, quoi qu’elle fasse, la bosse irréductible de la vénération.
Au reste, il n’est pas sûr que l’amour soit incompatible avec un petit
reste au moins de sens critique. Avez-vous remarqué ? Quand on est pris, bien pris et touché à fond, on peut néanmoins saisir très nettement les défauts ou les infirmités de ce que nos pères appelaient l’objet aimé et, comme on est peiné de ne le voir point parfait et qu’on s’en irrite (non contre lui), cette pitié et ce dépit redoublent encore notre tendresse. Nous voulons oublier et nous lui cachons (tout en le connaissant bien) ce qui peut se rencontrer chez lui de fâcheux, comme nous nous cachons à nous-mêmes nos propres défauts, et ce soin délicat tient notre amour en haleine et nous le rend plus intime en le faisant plus méritoire et en lui donnant un air de défi. La critique peut donc fournir à la passion de nouveaux aliments, bien loin de l’éteindre.
Conclusion : ce n’est que pour les tièdes que les grands artistes perdent parfois à être vus de près ; mais cette épreuve ne saurait les entamer aux yeux de celui qui est véritablement épris. Et ils y gagnent d’être mieux connus sans être moins aimés.

II


C’est, je crois, le cas pour M. Renan. Une chose me tracassait. Est-il
triste décidément, ou est-il gai, cet homme extraordinaire ? On peut hésiter si l’on s’en tient à ses livres. Car, s’il conclut presque toujours par un optimisme déclaré, il n’en est pas moins vrai que sa conception du monde et de l’histoire, ses idées sur la société contemporaine et sur son avenir prêtent tout aussi aisément à des conclusions désolées. Le vieux mot : «Tout est vanité», tant et si richement commenté par lui, peut avoir aussi bien pour complément : «À quoi bon vivre ?» que: «Buvons, mes frères, et tenons-nous en joie.» Que le but de l’univers nous soit profondément caché ; que ce monde ait tout l’air d’un spectacle que se donne un Dieu qui sans doute n’existe pas, mais qui existera et qui est en train de se faire ; que la vertu soit pour l’individu une duperie, mais qu’il soit pourtant élégant d’être vertueux en se sachant dupé ; que l’art, la poésie et même la vertu soient de jolies choses, mais qui auront bientôt fait leur temps, et que le monde doive être un jour gouverné par l’Académie des sciences, etc., tout
cela est amusant d’un côté et navrant de l’autre. C’est par des arguments funèbres que M. Renan, dans son petit discours de Tréguier, conseillait la joie à ses contemporains. Sa gaîté paraissait bien, ce jour-là, celle d’un croque-mort très distingué et très instruit.
M. Sarcey, qui voit gros et qui n’y va jamais par quatre chemins, se tire
d’affaire en traitant M. Renan de «fumiste», de fumiste supérieur et
transcendant (XIXe Siècle, article du mois d’octobre 1884). Eh ! oui,
M. Renan se moque de nous. Mais se moque-t-il toujours ? et jusqu’à quel point se moque-t-il ? Et d’ailleurs il y a des «fumistes» fort à plaindre. Souvent le railleur souffre et se meurt de sa propre ironie. Encore un coup, est-il gai, ce sage, ou est-il triste ? L’impression que laisse la lecture de ses ouvrages est complexe et ambiguë. On s’est fort amusé ; on se sait bon gré de l’avoir compris ; mais en même temps on se sent troublé, désorienté, détaché de toute croyance positive, dédaigneux de la foule, supérieur à l’ordinaire et banale conception du devoir, et comme redressé dans une attitude ironique à l’égard de la sotte réalité. La superbe du magicien, passant en nous naïfs, s’y fait grossière et s’y assombrit. Et comment serait-il gai, quand nous sommes si tristes un peu après l’avoir lu ?
Allons donc le voir et l’entendre. L’accent de sa voix, l’expression de son visage et de toute son enveloppe mortelle nous renseignera sans doute sur ce que nous cherchons. Que risquons-nous ? Il ne se doutera pas que nous sommes là ; il ne verra en nous que des têtes quelconques de curieux ; il ne nous accablera pas de sa politesse ecclésiastique devant qui les hommes d’esprit et les imbéciles sont égaux ; il ne saura pas que nous sommes des niais et ne nous fera pas sentir que nous sommes des importuns.
J’ai fait l’épreuve. Eh bien, je sais ce que je voulais savoir. M. Renan
est gai, très gai, et, qui plus est, d’une gaîté comique.

III

L’auditoire du «grand cours» n’a rien de particulier. Beaucoup de vieux
messieurs qui ressemblent à tous les vieux messieurs, des étudiants,
quelques dames, parfois des Anglaises qui sont venues là parce que M. Renan fait partie des curiosités de Paris.
Il entre, on applaudit. Il remercie d’un petit signe de tête en souriant
d’un air bonhomme. Il est gros, court, gras, rose ; de grands traits, de
longs cheveux gris, un gros nez, une bouche fine ; d’ailleurs tout rond,
se mouvant tout d’une pièce, sa large tête dans les épaules. Il a l’air
content de vivre, et il nous expose avec gaîté la formation de ce Corpus historique qui comprend le Pentateuque et le livre de Josué et qui serait mieux nommé l’Hexateuque.
Il explique comment cette Torah a d’abord été écrite sous deux formes à peu près en même temps, et comment nous saisissons dans la rédaction actuelle les deux rédactions primitives, jéhoviste et élohiste; qu’il y a donc eu deux types de l’histoire sainte comme il y a eu plus tard deux Talmuds, celui de Babylone et celui de Jérusalem ; que la fusion des deux histoires eut lieu probablement sous Ézéchias, c’est-à-dire au temps d’Esaïe, après la destruction du royaume du Nord ; que c’est alors que fut constitué le Pentateuque, moins le Deutéronome et le Lévitique ; que le Deutéronome vint s’y ajouter au temps de Josias, et le Lévitique un peu après.
L’exposition est claire, simple, animée. La voix est un peu enrouée et un peu grasse, la diction très appuyée et très scandée, la mimique familière et presque excessive. Quant à la forme, pas la moindre recherche ni même la moindre élégance ; rien de la grâce ni de la finesse de son style écrit. Il parle pour se faire comprendre, voilà tout ; et va comme je te pousse ! Il ne fait pas les «liaisons». Il s’exprime absolument comme au coin du feu avec des «Oh !», des «Ah !», des «En plein !», des «Pour ça, non !». Il a, comme tous les professeurs, deux ou trois mots ou tournures qui reviennent souvent. Il fait une grande consommation de «en quelque sorte», locution prudente, et dit volontiers : «N’en doutez pas», ce qui est peut-être la plus douce formule d’affirmation, puisqu’elle nous reconnaît implicitement
le droit de douter. Voici d’ailleurs quelques spécimens de sa manière.
J’espère qu’ils amuseront, étant exactement pris sur le vif.
À propos de la rédaction de la Torah, qui n’a fait aucun bruit, qui est
restée anonyme, dont on ne sait même pas la date précise parce que tout ce qui est écrit là était déjà connu, existait déjà dans la tradition orale : Comme ça est différent, n’est-ce pas ? de ce qui se passe de nos jours ! La rédaction d’un code, d’une législation, on discuterait ça
publiquement, les journaux en parleraient, ça serait un événement.
Eh bien, la rédaction définitive du Pentateuque, ç’a pa’été un
événement du tout !… À propos des historiens orientaux comparés à ceux d’Occident :
Chez les Grecs, chez les Romains, l’histoire est une Muse. Oh ! i’ sont
artistes, ces Grecs et ces Romains ! Tite-Live, par exemple, fait une
oeuvre d’art ; il digère ses documents et se les assimile au point
qu’on ne les distingue plus. Aussi on ne peut jamais le critiquer avec
lui-même ; son art efface la trace de ses méprises. Eh bien ! vous n’avez pas ça en Orient, oh ! non, vous n’avez pas ça ! En Orient, rien que des compilateurs ; ils juxtaposent, mêlent, entassent. Ils dévorent les documents antérieurs, ils ne les digèrent pas. Ce qu’ils dévorent
reste tout entier dans leurs estomac: vous pouvez retirer les morceaux.
À propos de la date du Lévitique :
Ah ! je fais bien mes compliments à ceux qui sont sûrs de ces choses-là ! Le mieux est de ne rien affirmer, ou bien de changer d’avis de temps en temps. Comme ça, on a des chances d’avoir été au moins une fois dans le vrai.
À propos des lévites :
Oh ! le lévitisme, ça n’a pas toujours été ce que c’était du temps de
Josias. Dans les premiers temps, comme le culte était très compliqué, il fallait des espèces de sacristains très forts, connaissant très bien leur affaire : c’étaient les lévites. Mais le lévitisme organisé en corps sacerdotal, c’est de l’époque de la reconstruction du temple.
Enfin je recueille au hasard des bouts de phrase : «Bien oui ! c’est
compliqué, mais c’est pas, encore assez compliqué.
»-«Cette rédaction du Lévitique, ça a-t-i’ été fini ? Non, ça a cessé.»-«Ah ! parfait, le
Deutéronome ! Ça forme un tout. Ah ! celui-là a pa’ été coupé !
»
J’ai peur, ici, de trahir M. Renan sous prétexte de reproduire exactement sa parole vivante. Je sens très bien que, détachés de la personne même de l’orateur, de tout ce qui les accompagne, les relève et les sauve, ces fragments un peu heurtés prennent un air quasi grotesque. Cela fait songer à je ne sais quel Labiche exégète, à une critique des Écritures exposée par Lhéritier, devant le trou du souffleur, dans quelque monologue fantastique.
J’ai peur, ici, de trahir M. Renan sous prétexte de reproduire exactement sa parole vivante. Je sens très bien que, détachés de la personne même de l’orateur, de tout ce qui les accompagne, les relève et les sauve, ces fragments un peu heurtés prennent un air quasi grotesque. Cela fait songer à je ne sais quel Labiche exégète, à une critique des Écritures exposée par Lhéritier, devant le trou du souffleur, dans quelque monologue fantastique. Eh bien ! non, ce n’est pas cela, ma loyauté me force d’en avertir le lecteur. Assurément je ne pense pas que Ramus, Vatable ou Budé aient professé sur ce ton ; et c’est un signe des temps que cette absence de tout appareil et cette savoureuse bonhomie dans une des chaires les plus relevées du Collège de France. Mais il n’est que juste d’ajouter que M. Renan s’en tient à la bonhomie. Les familiarités de la phrase ou même de la prononciation sont sauvées par la cordialité du timbre et par la
bonne grâce du sourire. Les «Oh !», les «Ah !», les «Pour ça, non !», les
«J’sais pas» et les «Ça, c’est vrai», peuvent être risibles, ou vulgaires,
ou simplement aimables. Les «négligences» de M. Renan sont dans le dernier cas. Il cause, voilà tout, avec un bon vieil auditoire bien fidèle et devant qui il se sent à l’aise.
Vous saisissez maintenant le ton, l’accent, l’allure de ces conférences.
C’est quelque chose de très vivant. M. Renan paraît prendre un intérêt
prodigieux à ce qu’il explique et s’amuser énormément. Ne croyez pas ce qu’il nous dit quelque part des sciences historiques, de «ces pauvres petites sciences conjecturales». Il les aime, quoi qu’il dise, et les trouve divertissantes. On n’a jamais vu un exégète aussi jovial. Il éprouve un visible plaisir à louer ou à contredire MM. Reuss, Graff, Kuenen, Welhausen, des hommes très forts, mais entêtés ou naïfs. Le Jéhoviste et l’Élohiste, mêlés «comme deux jeux de cartes», c’est cela qui est amusant à débrouiller ! Et lorsque le grand-prêtre Helkia, très malin, vient dire au roi Josias : «Nous avons trouvé dans le temple la loi d’Iaveh», et nous fournit par là la date exacte du Deutéronome, 622, M. Renan ne se sent pas de joie !
Mais c’est surtout quand il rencontre (sans la chercher) quelque bonne drôlerie qu’il faut le voir ! La tête puissante, inclinée sur une épaule et rejetée en arrière, s’illumine et rayonne ; les yeux pétillent, et le contraste est impayable de la bouche très fine qui, entrouverte, laisse voir des dents très petites, avec les joues et les bajoues opulentes, épiscopales, largement et même grassement taillées. Cela fait songer à ces faces succulentes et d’un relief merveilleux que Gustave Doré a semées dans ses illustrations de Rabelais ou des Contes drolatiques et qu’il suffit de regarder pour éclater de rire. Ou plutôt on pressent là tout un poème d’ironie, une âme très fine et très alerte empêtrée dans trop de matière, et qui s’en accommode, et qui même en tire un fort bon parti en faisant rayonner sur tous les points de ce masque large la malice du sourire, comme si c’était se moquer mieux et plus complètement du monde que de s’en moquer avec un plus vaste visage !

IV

C’est égal, on éprouve un mécompte, sinon une déception. M. Renan n’a pas tout à fait la figure que ses livres et sa vie auraient dû lui faire.
Ce visage qu’on rêvait pétri par le scepticisme transcendantal, on y
discernerait plutôt le coup de pouce de la Théologie de Béranger, qu’il a si délicieusement raillée. J’imagine qu’un artiste en mouvements oratoires aurait ici une belle occasion d’exercer son talent.
-Cet homme, dirait-il, a passé par la plus terrible crise morale qu’une
âme puisse traverser. Il a dû, à vingt ans, et dans des conditions qui
rendaient le choix particulièrement douloureux et dramatique, opter entre la foi et la science, rompre les liens les plus forts et les plus doux et, comme il était plus engagé qu’un autre, la déchirure a sans doute été d’autant plus profonde. Et il est gai !
Pour une déchirure moins intime (car il n’était peut-être qu’un rhéteur),
Lamennais est mort dans la désespérance finale. Pour beaucoup moins que cela, le candide Jouffroy est resté incurablement triste. Pour moins encore, pour avoir non pas douté, mais seulement craint de douter, Pascal est devenu fou. Et M. Renan est gai !
Passe encore s’il avait changé de foi : il pourrait avoir la sérénité que
donnent souvent les convictions fortes. Mais ce philosophe a gardé
l’imagination d’un catholique. Il aime toujours ce qu’il a renié. Il est
resté prêtre; il donne à la négation même le tour du mysticisme chrétien. Son cerveau est une cathédrale désaffectée. On y met du foin; on y fait des conférences: c’est toujours une église. Et il rit! et il se dilate ! et il est gai !
Cet homme a passé vingt ans de sa vie à étudier l’événement le plus
considérable et le plus mystérieux de l’histoire. Il a vu comment naissent les religions ; il est descendu jusqu’au fond de la conscience des simples et des illuminés ; il a vu comme il faut que les hommes soient malheureux pour faire de tels rêves, comme il faut qu’ils soient naïfs pour se consoler avec cela. Et il est gai !
Cet homme a, dans sa Lettre à M. Berthelot, magnifiquement tracé le
programme formidable et établi en regard le bilan modeste de la science.
Il a eu, ce jour-là, et nous a communiqué la sensation de l’infini. Il a
éprouvé mieux que personne combien nos efforts sont vains et notre destinée indéchiffrable. Et il est gai !
Cet homme, ayant à parler dernièrement de ce pauvre Amiel qui a tant pâti de sa pensée, qui est mort lentement du mal métaphysique, s’amusait à soutenir, avec une insolence de page, une logique fuyante de femme et de jolies pichenettes à l’adresse de Dieu, que ce monde n’est point, après tout, si triste pour qui ne le prend pas trop au sérieux, qu’il y a mille façons d’être heureux et que ceux à qui il n’a pas été donné de «faire leur salut» par la vertu ou par la science peuvent le faire par les voyages, les femmes, le sport ou l’ivrognerie. (Je trahis peut-être sa pensée en la traduisant; tant pis ! Pourquoi a-t-il des finesses qui ne tiennent qu’à l’arrangement des mots ?) Je sais bien que le pessimisme n’est point, malgré ses airs, une philosophie, n’est qu’un sentiment déraisonnable né d’une vue incomplète des choses ; mais on rencontre tout de même des optimismes bien impertinents ! Quoi ! ce sage reconnaissait lui-même un peu auparavant qu’il y a, quoi qu’on fasse, des souffrances inutiles et inexplicables ; le grand
cri de l’universelle douleur montait malgré lui jusqu’à ses oreilles :
et tout de suite après il est gai ! Malheur à ceux qui rient ! comme dit
l’Écriture. Ce rire, je l’ai déjà entendu dans l’Odyssée : c’est le rire
involontaire et lugubre des prétendants qui vont mourir.
Non, non, M. Renan n’a pas le droit d’être gai. Il ne peut l’être que par
l’inconséquence la plus audacieuse ou la plus aveugle. Comme Macbeth avait tué le sommeil, M. Renan, vingt fois, cent fois dans chacun de ses livres, a tué la joie, a tué l’action, a tué la paix de l’âme et la sécurité de la vie morale. Pratiquer la vertu avec cette arrière-pensée que l’homme vertueux est peut-être un sot ; se faire «une sagesse à deux tranchants»; se dire que «nous devons la vertu à l’Éternel, mais que nous avons droit d’y joindre, comme reprise personnelle, l’ironie ; que nous rendons par là à qui de droit plaisanterie pour plaisanterie», etc., cela est joli, très joli ; c’est, un raisonnement délicieux et absurde, et ce «bon Dieu», conçu comme un grec émérite qui pipe les dés, est une invention tout à fait réjouissante. Mais ne jamais faire le bien bonnement, ne le faire que par élégance et avec ce luxe de malices, mettre tant d’esprit à être bon quand il vous arrive de l’être, apporter toujours à la pratique de la vertu la méfiance et la sagacité d’un monsieur qu’on ne prend pas sans vert et qui n’est dupe que parce qu’il le veut bien,-est-ce que cela, à supposer que ce soit possible, ne vous paraît pas lamentable ? Dire que Dieu n’existe pas, mais qu’il existera peut-être un jour et qu’il sera la conscience de l’univers quand l’univers sera devenu conscient ; dire ailleurs que «Dieu est déjà bon, qu’il n’est pas encore tout-puissant, mais qu’il le sera sans doute un jour» ; que «l’immortalité n’est pas un don inhérent à l’homme, une conséquence de sa nature, mais sans doute un don réservé par l’Être, devenu absolu, parfait, omniscient, tout-puissant, à ceux qui auront contribué à son développement» ; «qu’il y a du reste presque autant de chances pour que le contraire de tout cela soit vrai» et «qu’une complète obscurité nous cache les fins de l’univers» : ne sont-ce pas là, à qui va au fond, de belles et bonnes négations enveloppées de railleries subtiles ? Ne craignons point de passer pour un esprit grossier, absolu, ignorant des nuances. Il n’y a pas de nuances qui tiennent. Douter et railler ainsi, c’est simplement nier ; et ce nihilisme, si élégant qu’il soit, ne saurait être qu’un abîme de mélancolie noire et de désespérance. Notez que je ne conteste point la vérité de cette philosophie (ce n’est pas mon affaire) : j’en constate la profonde tristesse. Rien, rien, il n’y a rien que des phénomènes. M. Renan ne recule d’ailleurs devant aucune des conséquences de sa pensée. Il a une phrase surprenante où «faire son salut» devient exactement synonyme de «prendre son plaisir où on le trouve», et où il admet des saints de la luxure, de la morphine et de l’alcool. Et avec cela il est gai ! Comment fait-il donc ?
Quelqu’un pourrait répondre :
-Vous avez l’étonnement facile, monsieur l’ingénu. C’est comme si vous disiez : «Cet homme est un homme, et il a l’audace d’être gai !». Et ne vous récriez point que sa gaieté est sinistre, car je vous montrerais qu’elle est héroïque. Ce sage a eu une jeunesse austère ; il reconnaît, après trente ans d’études, que cette austérité même fut une vanité, qu’il a été sa propre dupe, que ce sont les simples et les frivoles qui ont raison, mais qu’il n’est plus temps aujourd’hui de manger sa part du gâteau. Il le sait, il l’a dit cent fois, il est gai pourtant. C’est admirable !

V

Eh bien ! non. Je soupçonne cette gaieté de n’être ni sinistre ni héroïque. Il reste donc qu’elle soit naturelle et que M. Renan se contente de l’entretenir par tout ce qu’il sait des hommes et des choses. Et cela certes est bien permis ; car, si ce monde est affligeant comme énigme, il est encore assez divertissant comme spectacle.
On peut pousser plus loin l’explication. Il n’y a pas de raison pour que le pyrrhonien ou le négateur le plus hardi ne soit pas un homme gai, et cela même en supposant que la négation ou le doute universel comporte une vue du monde et de la vie humaine nécessairement et irrémédiablement triste, ce qui n’est point démontré. Dans tous les cas, cela ne serait vrai que pour les hommes de culture raffinée et de coeur tendre, car les gredins ne sont point gênés d’être à la fois de parfaits négateurs et de joyeux compagnons. Mais en réalité il n’est point nécessaire d’être un coquin pour être gai avec une philosophie triste. Sceptique, pessimiste, nihiliste, on l’est quand on y pense : le reste du temps (et ce reste est presque toute la vie), eh bien ! on vit, on va, on vient, on cause, on voyage, on a ses travaux, ses plaisirs, ses petites occupations de toute sorte.-Vous vous rappelez ce que dit Pascal des «preuves de Dieu métaphysiques»: ces démonstrations
ne frappent que pendant l’instant qu’on les saisit; une heure après, elles sont oubliées. Il peut donc fort bien y avoir contraste entre les idées et le caractère d’un homme, surtout s’il est très cultivé. «Le jugement, dit Montaigne, tient chez moi un siège magistral… Il laisse mes appétits aller leur train… Il fait son jeu à part.» Pourquoi ne ferait-il pas aussi son jeu à part chez le décevant écrivain des Dialogues
philosophiques? Essayons donc de voir par où et comment il peut être
heureux.
D’abord son optimisme est un parti pris hautement affiché, à tout propos et même hors de propos et aux moments les plus imprévus. Il est heureux parce qu’il veut être heureux : ce qui est encore la meilleure façon qu’on ait trouvé de l’être. Il donne là un exemple que beaucoup de ses contemporains devraient suivre. À force de nous plaindre, nous deviendrons vraiment malheureux. Le meilleur remède contre la douleur est peut-être de la nier tant qu’on peut. Une sensibilité nous envahit, très humaine, très généreuse même, mais très dangereuse aussi. Il faut agir sans se lamenter, et aider
le prochain sans le baigner de larmes. Je ne sais, mais peut-être le
«pauvre peuple» est-il moins heureux encore depuis qu’on le plaint
davantage. Sa misère était plus grande autrefois, et cependant je crois qu’il était peut-être moins à plaindre, précisément parce qu’on le
plaignait moins.
Je veux bien, du reste, accorder aux âmes faibles qu’il ne suffit pas
toujours de vouloir pour être heureux. La vie, en somme, n’a pas trop mal servi M. Renan, l’a passablement aidé à soutenir sa gageure; et il en remercie gracieusement l’obscure «cause première» à la fin de ses
Souvenirs. Tous ses rêves se sont réalisés. Il est de deux Académies;
il est administrateur du Collège de France; il a été aimé, nous dit-il,
des trois femmes dont l’affection lui importait: sa soeur, sa femme et sa fille ; il a enfin une honnête aisance, non en biens-fonds, qui sont chose trop matérielle et trop attachante, mais en actions et obligations, choses légères et qui lui agréent mieux, étant des espèces de fictions, et même de jolies fictions.-Il a des rhumatismes. Mais il met sa coquetterie à ce qu’on ne s’en aperçoive point; et puis il ne les a pas toujours.-Sa plus grande douleur a été la mort de sa soeur Henriette; mais le spectacle au moins lui en a été épargné et la longue et terrible angoisse, puisqu’il était lui-même fort malade à ce moment-là. Elle s’en est allée son oeuvre faite et quand son frère n’avait presque plus besoin d’elle. Et qui sait si la mémoire de cette personne accomplie ne lui est pas aussi douce que le serait aujourd’hui sa présence? Et puis cette mort lui a inspiré de si belles pages, si tendres, si harmonieuses! Au reste, s’il est vrai que le bonheur est souvent la récompense des cœurs simples, il me paraît qu’une intelligence supérieure et tout ce qu’elle apporte avec soi n’est point pour empêcher d’être heureux. Elle est aux hommes ce que la grande beauté est aux femmes. Une femme vraiment belle jouit continuellement de sa beauté, elle ne saurait l’oublier un moment, elle la lit dans tous les yeux. Avec cela la vie est supportable ou le redevient vite, à moins d’être une passionnée, une enragée, une gâcheuse de bonheur comme il s’en trouve. M. Renan se sent souverainement intelligent comme Cléopâtre se sentait souverainement belle. Il a les plaisirs de l’extrême célébrité, qui sont de presque tous les instants et qui ne sont point tant à dédaigner, du moins je l’imagine. Sa gloire lui rit dans tous les regards. Il se sent supérieur à presque tous ses contemporains par la quantité de choses qu’il comprend, par l’interprétation qu’il en donne, par les finesses de cette interprétation. Il se sent l’inventeur d’une certaine philosophie très raffinée, d’une certaine façon de concevoir le monde et de prendre la vie, et il surprend tout autour de lui l’influence exercée sur beaucoup d’âmes
par ses aristocratiques théories. (Et je ne parle pas des joies régulières et assurées du travail quotidien, des plaisirs de la recherche et, parfois, de la découverte.)-M. Renan jouit de son génie et de son esprit. M. Renan jouit le premier du renanisme.
Il serait intéressant-et assez inutile d’ailleurs-de dresser la liste des
contradictions de M. Renan. Son Dieu tour à tour existe ou n’existe pas, est personnel ou impersonnel. L’immortalité dont il rêve quelquefois est tour à tour individuelle et collective. Il croit et ne croit pas au progrès. Il a la pensée triste et l’esprit plaisant. Il aime les sciences historiques et les dédaigne. Il est pieusement impie. Il est très chaste et il éveille assez souvent des images sensuelles. C’est un mystique et un pince-sans-rire. Il a des naïvetés et d’inextricables malices. Il est Breton et Gascon. Il est artiste, et son style est pourtant le moins plastique qui se puisse voir. Ce style paraît précis et en réalité fuit comme l’eau entre les doigts. Souvent la pensée est claire et l’expression obscure, à moins que ce ne soit le contraire. Sous une apparence de liaison, il a des sautes d’idées incroyables, et ce sont continuellement des abus de mots, des équivoques imperceptibles, parfois un ravissant galimatias. Il nie dans le même temps qu’il affirme. Il est si préoccupé de n’être point dupe de sa pensée qu’il ne saurait rien avancer d’un peu sérieux sans sourire et railler tout de suite après. Il a des affirmations auxquelles, au bout d’un instant, il n’a plus l’air de croire, ou, par une marche opposée, des paradoxes ironiques auxquels on dirait qu’il se laisse prendre. Mais sait-il exactement lui-même où commence et où finit son ironie ? Ses opinions exotériques s’embrouillent si bien avec ses «pensées de derrière la tête» que lui-même, je pense, ne s’y retrouve plus et se perd avant nous dans le mystère de ces «nuances».
Toutes les fées avaient richement doté le petit Armoricain. Elles lui
avaient donné le génie, l’imagination, la finesse, la persévérance, la
gaieté, la bonté. La fée Ironie est venue à son tour et lui a dit: «Je
t’apporte un don charmant ; mais je te l’apporte en si grande abondance qu’il envahira et altérera tous les autres. On t’aimera ; mais, comme on aura toujours peur de passer à tes yeux pour un sot, on n’osera pas te le dire. Tu te moqueras des hommes, de l’univers et de Dieu, tu te moqueras de toi-même, et tu finiras par perdre le souci et le goût de la vérité. Tu mêleras l’ironie aux pensers les plus graves, aux actions les plus naturelles et les meilleures, et l’ironie rendra toutes les écritures infiniment séduisantes, mais inconsistantes et fragiles. En revanche, jamais personne ne se sera diverti autant que toi d’être au monde.
» Ainsi parla la fée et, tout compte fait, elle fut assez bonne personne. Si M. Renan est une énigme, M. Renan en jouit tout le premier et s’étudie peut-être à la compliquer encore.
Il écrivait, il y a quatorze ans : «Cet univers est un spectacle que Dieu
se donne à lui-même ; servons les intentions du grand chorège en contribuant à rendre le spectacle aussi brillant, aussi varié que possible.
» Il faut rendre cette justice à l’auteur de la Vie de Jésus qu’il les sert joliment, «les intentions du grand chorège» ! Il est certainement un des «compères» les plus originaux et les plus fins de l’éternelle féerie. Lui reprocherons-nous de s’amuser pour son compte tout en divertissant le divin imprésario ? Ce serait de l’ingratitude, car nous jouissons aussi de la comédie selon notre petite mesure ; et vraiment le monde serait plus ennuyeux si M. Renan n’y était pas.

APPENDICE
Fragment d’un discours prononcé par
M. Renan à Quimper
Le 17 Août 1885

… Moi aussi, j’ai détruit quelques bêtes souterraines assez malfaisantes. J’ai été un bon torpilleur à ma manière ; j’ai donné quelques secousses électriques à des gens qui auraient mieux aimé dormir. Je n’ai pas manqué à la tradition des bonnes gens de Goëlo.
Voilà pourquoi, bien que fatigué de corps avant l’âge, j’ai gardé jusqu’à
la vieillesse une gaieté d’enfant, comme les marins, une facilité étrange à me contenter.
Un critique me soutenait dernièrement que ma philosophie m’obligeait à être toujours éploré. Il me reprochait comme une hypocrisie ma bonne humeur, dont il ne voyait pas les vraies causes.
Eh bien ! je vais vous les dire.
Je suis très gai, d’abord parce que, m’étant très peu amusé quand j’étais jeune, j’ai gardé, à cet égard, toute ma fraîcheur d’illusions ; puis, voici qui est plus sérieux : je suis gai, parce que je suis sûr d’avoir fait en ma vie une bonne action ; j’en suis sûr. Je ne demanderais pour récompense que de recommencer. Je me plains d’une seule chose, c’est d’être vieux dix ans trop tôt.
Je ne suis pas un homme de lettres, je suis un homme du peuple ; je suis l’aboutissant de longues files obscures de paysans et de marins. Je jouis de leurs économies de pensée ; je suis reconnaissant à ces pauvres gens qui m’ont procuré, par leur sobriété intellectuelle, de si vives jouissances.
Là est le secret de notre jeunesse.
Nous sommes prêts à vivre quand tout le monde ne parle plus que de mourir.
Le groupe humain auquel nous ressemblons le plus, et qui nous comprend le mieux, ce sont les Slaves ; car ils sont dans une position analogue à la nôtre, neufs dans la vie et antiques à la fois…



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PESSOA Poemas Inconjuntos Poèmes Désassemblés Não basta abrir a janela

 Não basta abrir a janela
Poème de Fernando Pessoa
Alberto Caeiro
Poemas Inconjuntos
Poèmes Désassemblés





Traduction – Texte Bilingue
tradução – texto bilíngüe

Traduction Jacky Lavauzelle


LITTERATURE PORTUGAISE
POESIE PORTUGAISE

Literatura Português

FERNANDO PESSOA
1888-1935
Fernando Pesso Literatura Português Poesia e Prosa Poésie et Prose Artgitato

 





Poema de Fernando Pessoa
por Alberto Caeiro
Poemas Inconjuntos

Poème de Fernando Pessoa
Alberto Caeiro
POEMES DESASSEMBLES
1913-1914-1915

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Não basta abrir a janela

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Não basta abrir a janela
Il ne suffit pas d’ouvrir la fenêtre
 Para ver os campos e o rio.
Pour voir les champs, la rivière.
  Não é bastante não ser cego
Il ne suffit pas d’être aveugle
Para ver as árvores e as flores.
Pour voir les arbres, les fleurs.
É preciso também não ter filosofia nenhuma.
Vous devez aussi n’avoir aucune philosophie.
  Com filosofia não há árvores: há idéias apenas.
Avec la philosophie, il n’y a pas d’arbres : il n’y a que des idées.
Há só cada um de nós, como uma cave.
Il n’y a que chacun de nous, comme une cave.
  Há só uma janela fechada, e todo o mundo lá fora;
Il n’y a qu’une seule fenêtre fermée, et tout le monde se trouve à l’extérieur ;
E um sonho do que se poderia ver se a janela se abrisse,
Et un rêve de ce qui pourrait être vu si la fenêtre s’ouvrait,
Que nunca é o que se vê quando se abre a janela.
Qui n’est jamais ce que vous voyez lorsque s’ouvre la fenêtre.

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Não basta abrir a janela

ALPHONSE LE SAGE – ALFONSO EL SABIO -BNE MADRID – Альфонсо Мудрого – 阿方索的智者

Madrid – Мадрид – 马德里
BIBLIOTECA NACIONAL DE ESPAÑA
LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE D’ESPAGNE
BNE MADRID
——

Madrid Blason Artgitato  Madrid L'Ours & L'arbousier Artgitato La estatua del oso y del madroño

Photo
Jacky Lavauzelle

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Madrid Drapeau Artgitato



 BNE MADRID
BIBLOTECA NACIONAL DE ESPAÑA
LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE D’ESPAGNE
– 西班牙国家图书馆
Национальная библиотека Испании

ALFONSO EL SABIO
Alfonso X el Sabio
Alfonso X de Castilla

ALPHONSE LE SAGE
Альфонсо Мудрого
阿方索的智者
1221-1284
Roi de Castille le 1er juin 1252
Rey 1 de junio 1252

par  José de Alcoverro Amorós
1835-1908




 BNE Biblioteca Nacional de España Biblitothèque Nationale d'Espagne Artgitato Madrid Alfonso El Sabio Alphonse le sage

 L’ASTRONOME & LE PHILOSOPHE

 « Alphonse X, roi de Castille et de Léon, surnommé l’astronome et le philosophe, mort en 1284. On lui doit les Tables Alphonsines. C’est lui qui disait que, si Dieu l’avait appelé à son conseil au moment de là création, il eût pu lui donner de bons avis. Ce prince extravagant croyait à l’astrologie. Ayant fait tirer l’horoscope de ses enfants, il apprit que le cadet serait plus heureux que l’aîné, et il le nomma son successeur au trône. Mais, malgré la sagesse de cet homme, qui se jugeait capable dé donner des conseils au Créateur, l’aîné tua son frère cadet, mit son père dans une étroite prison et s’empara de la couronne ; toutes choses que sa science ne lui avait pas révélées. »

Collin de Plancy
Dictionnaire infernal
Henri Plon, 1863 -6e édition, pp. 22-23

*




FABLES DE FLORIAN
Le roi Alphonse

Certain roi qui régnait sur les rives du Tage,
Et que l’on surnomma le Sage,
Non parcequ’il était prudent,
Mais parcequ’il était savant,
Alphonse, fut surtout un habile astronome.
Il connaissait le ciel bien mieux que son royaume,
Et quittait souvent son conseil
Pour la lune ou pour le soleil.
Un soir qu’il retournait à son observatoire,
Entouré de ses courtisans,
Mes amis, disaitil, enfin j’ai lieu de croire
Qu’avec mes nouveaux instruments
Je verrai cette nuit des hommes dans la lune.
Votre majesté les verra,
Répondaiton ; la chose est même trop commune,
Elle doit voir mieux que cela.
Pendant tous ces discours, un pauvre, dans la rue,
S’approche, en demandant humblement, chapeau bas,
Quelques maravédis : le roi ne l’entend pas,
Et, sans le regarder, son chemin continue.
Le pauvre suit le roi, toujours tendant la main,
Toujours renouvelant sa prière importune ;
Mais, les yeux vers le ciel, le roi, pour tout refrain,
Répétait : je verrai des hommes dans la lune.
Enfin le pauvre le saisit
Par son manteau royal, et gravement lui dit :
Ce n’est pas de haut, c’est des lieux nous sommes
Que Dieu vous a fait souverain.
Regardez à vos pieds ; vous verrez des hommes,
Et des hommes manquant de pain.

*

ALPHONSE X ET LES JUIFS

« À en juger superficiellement, et surtout quand on les compare à leurs coreligionnaires d’Angleterre, de France et d’Allemagne, les Juifs d’Espagne se trouvaient à cette époque dans une situation très satisfaisante. En Castille, ils étaient alors gouvernés par le roi Alphonse X (1252-1284), que ses contemporains avaient surnommé le Sage, et qui était, en effet, un ami de la science et un esprit libéral. Quand il marcha, eu sa qualité de prince héritier, contre Séville, il avait des Juifs dans son armée, et après la victoire, au moment de partager les terres à ses soldats, il n’oublia pas les Juifs. Il répartit entre eux les champs d’un village qu’il leur donna en entier, et qui prit le nom de village des Juifs, Aldea de los Judios. Les Juifs de Séville, qui vivaient malheureux sous les Almohades, ayant sans doute accueilli avec joie son entrée dans la ville conquise, Alphonse les traita avec bienveillance et leur donna trois mosquées pour les transformer en synagogues. Comme témoignage de leur reconnaissance, les Juifs de Séville lui offrirent une clef admirablement travaillée, sur laquelle était gravée cette inscription en hébreu et en espagnol : Le Roi des rois ouvre, le roi du pays va entrer.

Quand il eut pris les rênes du gouvernement, Alphonse X confia des fonctions publiques à des Juifs. Il eut comme ministre des finances un savant talmudiste, Don Meïr de Malea, qui porta le titre d’almorazif. Son fils Don Zog (Isaac) lui succéda dans cette dignité. Le médecin du roi. qui était en même temps son astronome et son astrologue, était également un Juif, Don Juda ben Moïse Koben. Il se trouvait, à ce moment, en Espagne, peu de savants chrétiens comprenant l’arabe. Des Juifs traduisaient les ouvrages arabes eu castillan, et des clercs traduisaient alors la version castillane en latin. Alphonse X employa un chantre de la synagogue de Tolède, Don Zog ibn Sid, à la rédaction de tables astronomiques, appelées, depuis, tables alphonsines, et qu’on pourrait désigner à plus juste titre sous le nom de tables de Zog ou Sid. On trouve encore un autre savant juif à la cour de Castille, Samuel Hallévi (Aboutafia Alawi ?), qui attacha son nom à une clepsydre, qu’il avait confectionnée sur l’ordre du roi.

On pourrait conclure de la prédilection marquée par le roi pour les savants juifs qu’il traitait leurs coreligionnaires avec équité. Il n’en était rien. Les préjugés du temps avaient également exercé leur influence néfaste sur Alphonse X, qui restreignit l’activité des Juifs par une législation oppressive, les considérant comme une classe inférieure. On ne sait pas si la législation wisigothe, cette source empoisonnée à laquelle s’alimentait sans cesse la haine des Espagnols contre les Juifs, avait été traduite en castillan sur son ordre ou sur l’ordre de son père, mais il est certain qu’Alphonse X promulgua lui-même plusieurs édits contre les Juifs.

Dans le code qu’il publia en castillan pour être appliqué aux divers peuples de son royaume (1257-1266), il ajouta un chapitre relatif aux Juifs, où on lit, entre autres : Quoique les Juifs ne croient pas au Christ, ils sont quand même tolérés dans les pays chrétiens, afin qu’ils rappellent à tous qu’ils descendent de ceux qui ont crucifié Jésus. On y lit aussi que les Juifs étaient honorés autrefois et appelés le peuple de Dieu, mais qu’ils s’étaient avilis par le crime commis sur Jésus ; aucun Juif ne peut donc exercer un emploi public ou être revêtu d’une dignité en Espagne. Alphonse X accueillit dans son code toutes les lois d’exception que la malveillance des Byzantins et des Visigoths avait inventées contre les Juifs, il y ajouta même d’autres restrictions. Il ordonna aux Juifs et aux Juives de porter un signe distinctif à leur coiffure, déclarant passibles d’une amende ou de la flagellation ceux qui contreviendraient à cet ordre. Juifs et chrétiens ne pouvaient ni manger ensemble, ni se baigner ensemble. Alphonse le Sage ajouta également foi à cette fable ridicule que les Juifs crucifiaient tous les ans un enfant chrétien, le vendredi saint. Pourtant, le pape Innocent IV lui-même avait déclaré cette accusation mensongère et proclamé l’innocence des Juifs. Mais, dès qu’un pape élevait la voix eu faveur des Juifs, on ne croyait plus à son infaillibilité. Aussi Alphonse X renouvela-t-il contre les Juifs l’interdiction de se montrer dans les rues le vendredi saint ; il menaça de mort ceux qui crucifieraient même une figure de cire. Mais voici une singularité encore plus étrange. Alphonse X, qui avait attaché un médecin juif à sa personne, interdit aux chrétiens de se servir de remèdes préparés par un Juif ! Il faut cependant ajouter qu’il défendit de profaner les synagogues, d’imposer aux Juifs le baptême par contrainte, de les faire comparaître devant les tribunaux pendant leurs fêtes, et il les dispensa des cérémonies burlesques qui accompagnaient la prestation du serment dans certains pays, ne les obligeant qu’à poser simplement la main sur la Thora.




Pour le moment, toutes ces lois restaient sans conséquence pratique ; Alphonse X ne les mettait pas en vigueur. Mais plus tard, elles furent appliquées et contribuèrent à rendre le séjour de l’Espagne très douloureux pour les Juifs. »

Jésuites et imprimeurs de Trévoux
Dictionnaire universel françois et latin, 6e édition
1771 – Tome 1, p. 79
Controverses religieuses. Autodafé du Talmud
1236-1270

O QUE É A METAFÍSICA? Fernando Pessoa Traduction Française

O que é a Metafisica ?
LITTERATURE PORTUGAISE
Literatura Português
Poésie Portugaise- poesia português
FERNANDO PESSOA
1888-1935
 

Álvaro de Campos
(Heterónimo de Fernando Pessoa
Hétéronyme de Pessoa)

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O QUE É A METAFÍSICA Fernando Pessoa Artgitato Traduction Française


 O QUE É A METAFÍSICA?
Qu’est-ce que la métaphysique ?

1924

 

Na opinião de Fernando Pessoa, expressa no ensaio «Athena», a filosofia — isto é, a metafísica — não é uma ciência, mas uma arte. Não creio que assim seja. Parece‑me que Fernando Pessoa confunde o que a arte é com o que a ciência não é. Ora o que não é ciência, nem por isso é necessariamente arte: é simplesmente não‑ciência. Pensa Fernando Pessoa, naturalmente, que como a metafísica não chega, nem aparentemente pode chegar, a uma conclusão verificável, não é uma ciência. Esquece que o que define uma actividade é o seu fim; e o fim da metafísica é idêntico ao da ciência — conhecer factos, e não ao da arte — substituir factos. As ciências realizam esse fim de conhecer factos — realizam‑no umas mais, outras menos — porque os factos que pretendem conhecer são definidos. Mas, antes de conhecidos, todos os factos são in‑definidos; e toda a ciência, em relação a eles, está no estado da metafísica. Por isso chamarei à metafísica, não uma arte, mas uma ciência virtual, pois que tende para conhecer e ainda não conhece. Se ficará sempre virtual, se o não ficará; se há outro «plano» ou vida em que deixe de ser virtual — são coisas que nem eu nem Fernando Pessoa sabemos, porque verdadeiramente não sabemos nada.
De l’avis de Fernando Pessoa, exprimé dans l’essai «Athena», la philosophie – autrement-dit la métaphysique – n’est pas une science, mais un art. Je ne le pense pas. Il semble que Fernando Pessoa confonde ce que l’art est avec ce que la science n’est pas. Maintenant, ce qui n’est pas de la science, n’est pas forcément de l’art : c’est tout simplement de la non-science. Fernando Pessoa pense, bien sûr, que la métaphysique ne pouvant apparemment se rendre à une conclusion vérifiable, ne peut donc pas être une science. Il en oublie que ce qui définit une activité : c’est sa fin ; et la fin de la métaphysique est identique à la fin de la science – la connaissance des faits, et non à fin de l’art – qui remplace les faits. Les sciences cherchent à connaître les faits – plus ou moins- parce que les faits qu’ils ont l’intention de rencontrer sont définis. Mais avant d’être connus, tous les faits sont in-définis ; et toute la science, en relation à eux,  est dans le même état que la métaphysique. Je dis donc : la métaphysique, n’est pas un art, mais une science virtuelle, car elle tend à connaître mais ne sait pas encore. Sera t-elle toujours virtuelle ? Y a-t-il un autre «plan» ou une autre vie sans qu’elle cesse d’être virtuelle ? – ce sont des choses que ni moi ni Fernando Pessoa ne savons , parce que vraiment nous ne savons rien !

Repare Fernando Pessoa que a sociologia é uma ciência tão virtual como a metafísica. A que conclusão, escassa que seja, se chegou já em sociologia? Positivamente, a nenhuma. Um congresso de sociologia, ocupando‑se de ao menos definir essa ciência, não o conseguiu. A política moderna é tão complicadamente confusa porque o espírito moderno obriga‑nos (talvez sem razão) a buscar uma ciência para tudo, e, como aqui não temos uma ciência mas só a preocupação de a ter, cada um toma por absoluta a sociologia relativa, isto é, nula, que inventou ou que, mais ou menos estropiadamente, assimilou de outro que também do assunto não sabia nada. Compare Fernando Pessoa as discussões dos escolásticos com, sobretudo, as dos socialistas, comunistas e anarquistas modernos. É o mesmo especulativismo de manicómio, ressalvando que os escolásticos eram subtis, disciplinados no raciocínio e inofensivos, e os modernos «avançados» (como a si próprios se chamam, como se houvesse «avanço» onde não há ciência) são estúpidos, confusos e, dada a pseudo‑semicultura da época, incómodos. Discutir quantos anjos podem convenientemente fixar‑se na ponta de uma agulha, pode ser improfícuo — e é com certeza mais engraçado — que discutir qual será ou deve ser o regime humanitário (e porque não anti‑humanitário?) e equitativo (e porque não mais injusto e desigual do que o presente?) em que viverá a humanidade futura (e que sabemos nós, que ignoramos toda e qualquer lei sociológica, que desconhecemos portanto, mesmo sob a acção delas, quais são as forças naturais que actualmente nos regem e arrastam e para onde, o que será a humanidade futura, o que quererá — pois pode não querer para si o que qualquer de nós quer para ela —, ou mesmo se haverá humanidade futura, ou um cataclismo destruidor da terra, e da nossa sociologia ainda incompleta, e dos humanitarismos de bizantinos que não sabem ler?).
Je fais remarquer à Fernando Pessoa que la sociologie est une science virtuelle comme la métaphysique. Quelle conclusion, si petite soit-elle, a déjà été atteinte en sociologie ? Positivement : pas une ! Un congrès de la sociologie, qui prenait grand soin de définir au moins cette science, n’y est absolument pas parvenu . La politique moderne est  confuse, car l’esprit moderne nous oblige (peut-être à tort) à trouver une science pour tout, et que nous ne disposons pas, en fait, ici, d’une science ; nous avons seulement le souci d’en avoir une ; nous prenons la sociologie relative comme un absolu, c’est à dire nulle,  inventée et transformée par d’autres qui ne connaissaient également rien de la question. Que Fernando Pessoa compare les discussions des scolastiques, en particulier aux discussions des socialistes, des communistes et des anarchistes modernes : les mêmes spéculations alambiquées ; en soulignant toutefois que les scolastiques étaient, eux, subtils, avec un raisonnement discipliné et inoffensif, alors que les «progressistes» modernes (comme ils se nomment, comme si nous avions du «progrès» là où il n’y a pas de science) sont stupides, confus et compte tenu de la pseudo-semi-culture du temps, sans tracas. Nous pouvons longtemps discutez combien d’anges peuvent être commodément fixés à la pointe d’une aiguille : c’est peut être inutile – mais au moins c’est plus drôle  – que de discuter de ce qui sera ou ce que devrait être l’humanitarisme et l’équité  (et pourquoi pas anti-humanitaire?) (et pourquoi pas plus injuste et inégal que celui présent ?) dans lequel l’humanité vivra dans l’avenir (et nous savons que nous ignorons toute loi sociologique ; nous ne savons même pas, même sous l’action d’entre eux, ce que sont les forces de la nature qui nous gouvernent actuellement et où sera la future humanité,  ou même s’il y aura une humanité future ou un cataclysme destructeur de la terre et destructeur de notre sociologie encore incomplète et de ces humanitarismes byzantins qui ne savent même pas lire ?).

O QUE É A METAFÍSICA Fernando Pessoa Artgitato Traduction Française 2
Repare ainda Fernando Pessoa no facto — que aliás cita em outra conexão — de que a ciência tende para ser matemática à medida que se aperfeiçoa para reduzir tudo a fórmulas «abstractas», precisas, onde é máxima a libertação das «equações pessoais», isto é, dos erros de observação e coordenação produzidos pela falibilidade dos sentidos e do entendimento do observador ( 1). Ora «fórmulas abstractas» é justamente o que a metafísica procura. E a matemática, nos seus níveis «superiores», confina com a metafísica, ou, pelo menos, com ideias metafísicas. Tudo isto não quer dizer, é certo, que a metafísica venha a ser mais que uma ciência virtual, ou que não venha a ser mais. Quer dizer apenas que ela é efectivamente, não uma arte, mas uma ciência virtual.
Je dis également à Fernando Pessoa qu’il mentionne d’ailleurs, dans un autre contexte que la science tend à être mathématique quand elle se perfectionne en réduisant tout à des formules « abstraites », précises, où la libération maximum des « équations personnelles » s’opèrent, que ce sont les erreurs d’observation et de coordination produites par la faillibilité des sens et la compréhension de l’observateur. Maintenant ces «formules abstraites» sont précisément celles  que recherche la métaphysique. Et le calcul à des niveaux «les plus élevés», bute contre la métaphysique, ou au moins sur des idées métaphysiques. Tout cela ne signifie pas, bien sûr, que la métaphysique serait plus qu’une science virtuelle, ou ne serait pas plus. Je veux dire seulement qu’elle n’est en fait pas un art, mais bien une science virtuelle.
Pasmarão talvez destas considerações os que leram o meu Ultimatum, no «Portugal Futurista» (1917). Nesse Ultimatum lê‑se sobre a filosofia uma opinião que parece, salvo que a precedeu, exactamente a mesma que a de Fernando Pessoa. Não é bem assim. A conclusão prática pode ser realmente idêntica, mas a conclusão teórica, que é a prática para uma teoria, é diferente.
Peut-être seront étonnés par ces considérations ceux qui ont lu mon Ultimatum, dans le « Portugal Futur « (1917). Dans cet Ultimatum on peut lire sur la philosophie une opinion qui semble, à l’exception qu’elle l’a précédée, exactement la même que celle de Fernando Pessoa. Pas tout à fait. La conclusion pratique peut paraître  effectivement identique, mais la conclusion théorique, qui est la pratique de la théorie, en est toute autre.

A minha teoria, em resumo, era que: 1.° — se deve substituir a filosofia por filosofias, isto é, mudar de metafísica como de camisa, substituindo à metafísica procura da verdade, a metafísica procura da emoção e do interesse; e que 2.º — se deve substituir a metafísica pela ciência.
Ma théorie, en bref, est que:
primo : vous devez remplacer la philosophie par les philosophies, ce qui revient à changer de métaphysique comme chemise, en remplacent la recherche métaphysique de la vérité par la métaphysique comme recherche de l’émotion et de l’intérêt ;
et secundo : la métaphysique devrait être remplacée par la science.

É fácil de ver como esta teoria, tendo na prática quase os mesmos resultados que o pensamento de Fernando Pessoa, é diferente dele. Não rejeito a metafísica, rejeito as ciências virtuais todas, isto é, todas as ciências que não se aproximaram ainda do estado, vá, «matemático»; mas, para não desaproveitar essas ciências virtuais, que, porque existem, representam uma necessidade humana, faço artes delas, ou antes, proponho que se faça artes delas — da metafísica, metafísicas várias, buscando arranjar sistemas do universo coerentes e engraçados, mas sem lhes ligar intenção alguma de verdade, exactamente como em arte se descreve e expõe uma emoção interessante, sem se considerar se corresponde ou não a uma verdade objectiva de qualquer espécie.
Il est facile de voir combien cette théorie, alors qu’en pratique nous obtenons à peu près les mêmes résultats que la pensée de Fernando Pessoa, est différente de la sienne. Je ne rejette pas la métaphysique, mais je rejette toutes sciences virtuelles, toutes les sciences qui ne se rapprochent pas du stade, que nous appellerons, «mathématique» ; mais pour éviter de perdre ces sciences dites virtuelles, qui, parce qu’elles existent, représentent un besoin humain, j’en fait des arts, ou plutôt, je vous propose qu’on en fasse des arts de la métaphysique, nous aurons diverses métaphysiques, essayant d’organiser des systèmes d’univers cohérents et drôles, mais sans avoir la moindre intention de vérité, exactement comme ce qui se décrit dans l’art et qui présente une émotion intéressante, sans tenir compte si cela correspond ou non à une vérité objective d’aucune sorte.

É por esta mesma razão que substituo por artes as ciências virtuais no campo subjectivo, para não desamparar o desejo ou ambição humana que as faz existir, e exige, como todos os desejos, uma satisfação, embora ilusória, que substituo as ciências virtuais pelas ciências reais no campo objectivo.
C’est pour cette même raison que je substitue les arts par les sciences virtuelles dans le domaine subjectif, afin de ne pas abandonner le désir ou l’ambition humaine qui est à l’origine, et qui nécessite, comme chaque désir, la satisfaction, certes illusoire, que  je substitue les sciences virtuelles par les sciences réelles dans le champ objectif.

Ponhamos ainda mais a claro a discordância entre mim e Fernando Pessoa. Para ele a metafísica é essencialmente arte, e a sociologia, de que não fala, é naturalmente ciência. Para mim são, ambas e igualmente, essencialmente ciências, não o sendo porém ainda, nem talvez nunca, mas por uma razão extrínseca e não intrínseca. Proponho pois que se substituam por artes enquanto não são efectivamente ciências, o que pode ser que seja sempre, dando‑se então na prática, entre a minha teoria e a de Fernando Pessoa, aquela coincidência de efeitos que não é raro entre teorias não só diversas, mas absolutamente opostas.
Un mot encore sur ce désaccord manifeste que j’ai avec Fernando Pessoa. Pour lui, la métaphysique est essentiellement un art, et la sociologie, dont il ne parle pas, est naturellement la science. Pour moi, elles sont toutes les deux également et essentiellement des sciences, mais n’en sont pas encore, ou n’en seront peut-être jamais, mais pour une raison extrinsèque et non pour une raison intrinsèque. Je propose donc que l’on substitue ces deux-là par des arts, tant qu’elles ne sont des sciences, peut-être pour toujours. Ainsi entre ma théorie et celle de Fernando Pessoa aurons nous une coïncidence d’effets ; et ceci n’est pas rares dans les théories non seulement différentes, mais aussi celles diamétralement opposées.

Esclareço ainda mais … A metafísica pode ser uma actividade científica, mas também pode ser uma actividade artística. Como actividade científica, virtual que seja, procura conhecer; como actividade artística, procura sentir. O campo da metafísica é o abstracto e o absoluto. Ora o abstracto e o absoluto podem ser sentidos, e não só pensados, pela simples razão de que tudo pode ser, e é, sentido. O abstracto pode ser considerado, ou sentido, como não‑concreto, ou como directamente abstracto, isto é, relativamente ou absolutamente. A emonão do abstracto como não‑concreto — isto é, indefinido — é a base, ou mesmo a essência, do sentimento religioso, incluindo neste sentimento tanto a religiosidade do Além, como a religiosidade laica de uma humanidade futura, porque, desde que se forme uma visão de uma humanidade definitiva, ou de um ideal político definitivo, isto é, absoluto, sente‑se não concretamente, porque se sente em relacão à realidade concreta, mas em oposição ao «fluxo e refluxo eterno», que é a base dela. A emocão do abstracto como abstracto — isto é, definido — é a base, ou mesmo a essência, do sentimento metafísico. O sentimento metafísico e o religioso são directamente opostos, o que se vê claramente na infecundidade metafísica (a falta de grandes originalidades metafísicas) em épocas como a nossa, em que a especulação social utópica é o fenómeno marcante, e não haveria metafísica alguma se não houvesse deficiência da outra parte do espírito religioso, e aquela liberdade de pensamento que estimula toda a espécie de especulação; ou como a Idade Média, perdida na adaptação teológica de metafísicas gregas, e em cuja noite caliginosa só de vez em quando brilha metafisicamente o astro breve de uma heresia.
Précisons cela un peu plus… La métaphysique peut être une activité scientifique, mais peut également être une activité artistique. Comme science, pour virtuelle qu’elle puisse être, elle cherche à connaître ; comme activité artistique, elle cherche la sensation. Le champ de la métaphysique est l’abstrait et l’absolu. L‘abstrait absolu peut être ressenti, non seulement pensé, pour la simple raison que tout peut être, et est, de sens. L’abstrait peut être considéré, ou senti, comme non concret, ou directement comme abstrait, un abstrait relatif ou absolu. L’émotion de l’abstrait, comme négation du concret- ce qui est, non  indéfini – est la base, ou même l’essence du sentiment religieux, qui inclut ce sentiment à la fois de la religiosité de l’Ailleurs, comme la religion laïque de l’humanité future, pour aussi longtemps que se forme une vision d’une humanité définitive, ou d’un idéal politique définitif, qui est, absolu, ne se sent pas concrètement parce que nous nous sentons par rapport à la réalité concrète, mais par opposition au « flux et au reflux éternel », qui en est la base. L’émotion de l’abstrait comme abstrait – qui est, défini – est la base, ou même l’essence du sentiment métaphysique. Les sentiments métaphysique et religieux sont juste à l’opposé l’un de l’autre ; ce qui est clairement visible dans l’infertilité  métaphysique (le manque d’une grande originalité métaphysique) à une époque comme la nôtre, où la spéculation sociale utopique est le phénomène marquant ; il n’y aurait aucune sorte de métaphysique s’il n’y avait de carence d’une autre partie de l’esprit religieux, et de cette liberté de pensée qui stimule toutes sortes de spéculations ; ou comme au Moyen Age, perdu dans l’adaptation théologique de la métaphysique grecque, et dont la nuit noire ne brille parfois métaphysiquement que par les lumières de l’hérésie.

O sentimento religioso é inteiramente irracionalizável, nem pode haver teologia, ou sociologia utópica, senão por engano ou doença. O sentimento metafísico é racionalizável, como todo o sentimento de uma coisa definida, que basta tornar‑se inteiramente definida para se tornar matéria racional, ou científica. Proponho eu, simplesmente, que a matéria da metafísica, enquanto não está inteiramente definida, e portanto em estado de se pensar, e a metafísica se tornar ciência, seja ao menos sentida, e a metafísica seja arte; visto que tudo, bom ou mau, verdadeiro ou falso, tem afinal, porque existe, um direito vital a existir.
Le sentiment religieux est entièrement irrationalisable ; il ne peut y avoir de théologie, de sociologie utopique, sauf par erreur ou par maladie. Le sentiment métaphysique est rationalisable, comme tous les sentiments d’une chose certaine, qui vient de devenir entièrement une matière rationnelle ou scientifique. Je propose simplement que la matière de la métaphysique, tant qu’elle n’est pas entièrement définie, et donc dans un état de se penser, la métaphysique devenant une science, soit au moins sentie, et que la métaphysique soit de l’art ; puisque tout, bon ou mauvais, vrai ou faux, a, après tout, a le droit vital d’exister.

A minha teoria estética e social no Ultimatum resume‑se nisto: na irracionalização das actividades que não são (pelo menos ainda) racionalizáveis. Como a metafísica é uma ciência virtual, e a sociologia é outra, proponho a irracionalização de ambas — isto é, a metafísica tornada arte, o que a irracionaliza porque Ihe tira sua finalidade própria; e a sociologia tornada só a política, o que a irracionaliza porque a torna prática quando ela é teórica. Não proponho a substituição da metafísica pela religião e da sociologia pelo utopismo social, porque isso seria, não irracionalizar, mas sub‑racionalizar essas actividades, dando‑lhes, não uma finalidade diversa, mas um grau inferior da sua própria finalidade.
Mon esthétique et ma théorie sociale dans l’Ultimatum se résument à ceci : l’irrationalisation des activités qui ne sont pas (encore) rationalisables. Comme la métaphysique est une science virtuelle, et la sociologie en est une autre, je propose l’irrationalisation des deux – c’est à dire que la métaphysique se transforme en art, qui irrationalise parce qu’elle perd son propre but ; et la sociologie ne fait plus que de la politique, ce qui l’irrationalise parce qu’elle devient pratique quand elle est théorique. Je ne propose pas le substitution de la métaphysique par la religion ni la sociologie par l’utopisme social, car il ne serait pas irrationaliser, mais sous-rationaliser ces activités, leur donnant, non un but, mais un degré inférieur à leur propre finalité.

É isto, em resumo, o que defendi no meu Ultimatum. E as teorias, política e estética, inteiramente originais e novas, que proponho nessa proclamação, são, por uma razão lógica, inteiramente irracionais, exactamente como a vida.
Voici, en bref, ce que je soutenais dans mon Ultimatum. Et les théories, politiques et esthétiques, entièrement originales et nouvelles, que je vous propose dans cette proclamation sont, pour une raison logique, entièrement irrationnelles, tout comme la vie.

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Traduction Jacky Lavauzelle
ARTGITATO
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