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PAUL ADAM LETTRES DE MALAISIE QUATRIEME LETTRE 1896

MALAISIE – MALAYSIA
PAUL ADAM LETTRES DE MALAISIE


D’après une photo de Nadar et le portrait de Félix Valloton




PAUL ADAM
1862 – 1920

LETTRES DE MALAISIE
1896
QUATRIEME LETTRE

Texte paru dans La Revue Blanche
Paris
1897

*****

Portrait de Paul Adam
Félix Vallotton paru
Le Livre des masques de Remy de Gourmont
1896

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QUATRIEME LETTRE DE MALAISIE

Jupiter, octobre 1896
Palais des Hôtes
Mon cher ami,

… Je me rappelle celui dont vous parliez et qui, durant vos vacances de lycéen, s’acharnait à gâter les heures par le nombre de ses questions relatives au problème des trois fontaines, ou à la rencontre de deux locomotives parties à des minutes successives et munies de vitesses différentes. Il éprouvait votre savoir en interrogeant sur les longitudes et les latitudes des îles, sur la classification des insectes. Pareils à ce parent, ceux d’ici ne distribuent que des propos de pédanterie. La beauté d’un décor naturel les excite à quantifier la valeur des pigments, la courbe des lignes, la radiation de la chaleur et de la lumière. Un nuage passe. Je dis : voici un nuage. On me réplique en estimant la densité approximative de sa vapeur et en calculant sa célérité. Un tiers renchérit. Il communique une hypothèse sur la formation des vents. Cinq ou six théories se croisent. On crie. Quelqu’un résout la question par l’algèbre. Des textes sont cités. Les voix aiguës des femmes percent le nom des chiffres. Je reste ahuri de mon ignorance, parmi ce tapage de méthodes d’ailleurs contradictoires.

Pas plus que nos institutions politiques, leurs institutions scientifiques n’établissent l’accord parfait entre leurs âmes. Dans la ville de Diane, m’assure-t-on, un groupe d’ouvrières avides de connaître l’astronomie commence à prouver que la terre et le soleil demeurent immuables. Le mouvement en général ne serait qu’une illusion des sens. Vous pensez bien que je ne vous rapporterai pas dans cette lettre les raisons avancées par les jeunes personnes. Mais elles semblent conquérir très vite une multitude de croyants. Ah ! cette pauvre planète. Avant Galilée, c’était le soleil qui bondissait au-dessus d’elle, d’orient en occident ; depuis Galilée, c’est elle qui valse autour de l’astre. Demain il sera démontré que ni l’un ni l’autre ne dansent, et cela par les adeptes pratiques de la philosophie positive qui s’appuyait, elle, sur l’immuabilité du savoir.

Donc, ici comme en Europe, les luttes, les concurrences, les rivalités, l’acrimonie et la haine ne se dérobent pas au scrupule de l’histoire. Seulement le motif a varié. Ni pour la conquête de la femme, du luxe, ni pour l’ambition, l’humanité ne se déchire. Le besoin spirituel de certitude agite aussi durement les convoitises que nos besoins matériels. Le gouvernement tombe lorsqu’une nouvelle découverte dément par son évidence les assertions théoriques qu’il soutenait.

En cette ville du Pouvoir, Jupiter, les oligarchies se succèdent assez rapidement. Leur durée moyenne est d’un an. Cruauté en moins, leur façon de régir l’Etat se rapproche de celle usitée par le Conseil des Dix, à Venise. Dès qu’une invention, un livre, une œuvre d’art met en vedette un groupe de créateurs, ce groupe devient, sans qu’il le demande ou puisse se dérober à ce devoir, candidat à la succession de l’Oligarchie régnante, laquelle espère aussitôt se démettre. Car de tout le service social, celui du gouvernement passe pour le moins agréable. On ne rend à ces commis suprêmes, nul honneur. Leur tâche est considérable. Elle exige un travail bien plus fort que les autres métiers, sans aucun avantage compensateur. D’abord limitée à vingt membres, l’Oligarchie fut portée à trente, puis à cinquante. Aujourd’hui ces cinquante employés accomplissent péniblement leur besogne, dont le principal consiste à écouter les phonographes réciter les plaintes, les critiques et les conseils adressés par n’importe quel groupe du Travail. Il faut classer ces documents, résumer chaque jour leurs prétentions, et dire la logique officielle qui les fait admettre ou repousser. Rien n’oblige le Pouvoir à satisfaire une réclamation des citoyens, cette réclamation fût-elle unanime ; mais il lui faut expliquer nettement pourquoi. Si le public insiste, l’Oligarchie demande à démissionner. Les citoyens accordent ou refusent la démission. Dans le premier cas, le rare, le groupe candidat succède.

Pas une œuvre de science, d’art ou de lettres n’est reconnue comme le résultat d’un seul effort personnel. Un homme écrit-il un livre ; le numéro de son groupe signe. À tous, il semble évident que s’il put écrire ce livre, c’est que les propos de ses camarades et les observations dont ils furent, pour son esprit, l’objet, servirent infiniment cet effort.

Imaginez la France gouvernée, en série successive, par plusieurs oligarchies composées, l’une, des savants attachés au Laboratoire Pasteur, l’autre, des écrivains que révélèrent les Soirées de Médan, une troisième, du général Négrier et de son état-major, une quatrième, de Francis Magnard et de la rédaction du Figaro, une cinquième, de Claude Monet et des impressionnistes…, une sixième, de Mgr d’Hulst et de son clergé, etc.

Evidemment chez nous ce système s’écroulerait vite. Chaque coterie parvenue au pouvoir s’efforcerait de détruire tout l’œuvre de la coterie précédente, stupidement. Il n’en est pas de même ici. Moins barbares, les gens se disent trop sceptiques pour se vouloir sectaires. Une oligarchie de chimistes arrive-t-elle au pouvoir, elle ne s’inquiète pas de défaire ce que les ethnographes établirent avant elle. Elle s’occupe surtout à appliquer le bénéfice de ses connaissances chimiques à l’universalité des choses. Elle transforme à la fois la charge des torpilles, les recettes culinaires, et la composition des parfums. Survienne à la suite, une oligarchie de mécaniciens, elle améliore l’outillage des usines, les armes des soldats, le glissement des tramways. Un groupe d’artistes le remplace-t-il, les édifices sont embellis, les cortèges mieux parés ; on décore les rues. En somme l’Etat reste toujours tel qu’une bâtisse en construction où passent successivement les divers corps de métier. Il n’existe pas de politique. Convenons de louer cette absence de lutte, dans la pratique.

Ainsi, et peut-être par cause de mollesse, le peuple n’insiste presque jamais pour obtenir une réforme, si le pouvoir lui en a démontré les inconvénients. Moins encore celui-ci la refuse s’il n’en reconnaît pas l’essai absolument impossible. Le combat se livre dans le domaine des idées. Lorsqu’une théorie a produit son chef-d’œuvre, les adversaires eux-mêmes portent au pouvoir les hommes et les femmes de la théorie.

À ses soldats, Jérome le Fondateur inculqua tout d’abord cette manière de penser. L’épreuve eut lieu au sujet de la religion. Les uns exaltaient l’athéisme, les autres professaient le déisme. Afin de terrasser l’esprit de triomphe, Jérôme décida que l’enseignement officiel serait religieux, bien que les déistes fussent en minorité certaine. Seulement, il s’inspira des hérésies propagées par Manès, par les gnostiques. Il invoqua les interprétations dues à des kabbalistes, comme Fabre d’Olivet ; il élargit le dogme catholique autrefois établi selon les besoins d’esprits barbares, selon les curiosités de l’ignorance, puis devenu trop naïf pour les exigences de l’intellectualité moderne.

Avant de quitter Minerve, lors de ma visite au gymnase des filles, j’eus l’occasion de comprendre comment on forme les opinions de la race. Voici.

La scène se passe dans une salle ouverte par des arcades sur la richesse des végétations tropicales. Cent adolescentes chinoises, malaises, européennes, mulâtres, quelques-unes blondes, la plupart brunes, sont assises sur une estrade à gradins. Dame quadragénaire, en costume de Trissottin, l’institutrice interroge une mignonne petite japonaise, aux mains menues.

— Qu’est-ce que Dieu ?

— C’est l’ensemble des Forces, balbutie la petite voix grêle et musicale.

— Qu’est-ce qu’une force ?

— Ce qui crée le mouvement, la chaleur, l’électricité, tous les états et les aspects de la nature, par conséquent, les lois physiques universelles, les rapports attractifs des astres, les nébuleuses, les soleils, les planètes, les vapeurs, les mers, les eaux, les végétations, les cellules plasmatiques, les mollusques, les poissons, les amphibies, les quadrupèdes, et l’homme.

— Dieu a donc créé l’homme ?

— Oui, à travers les séries des trois règnes et pour que l’homme à son tour, après l’évolution des races, le connaisse et adore l’harmonie des Forces.

— Que savez-vous sur Adam et Eve ?

— Adam, c’est la terre rouge, la terre incandescente avant le refroidissement graduel de la planète. Eve, c’est Aïscha, ou la faculté volitive, l’énergie qui permet l’évolution de la vie, depuis l’humble cellule de plasma végétal, jusqu’au savant et au héros. À cause de cela les prêtres enseignèrent qu’Eve fut tirée de la côte d’Adam, c’est-à-dire que l’intelligence humaine fut tirée par évolution de la matière refroidie.

— À vous, Mademoiselle ! Adam et Eve sont donc les origines, ou les parents, de toute l’humanité. Dites-nous comment ils furent chassés de l’Eden.

— Adam et Eve vécurent en béatitude tant qu’ils ne s’inquiétèrent pas de juger. Ils acceptaient comme une splendeur l’équilibre entre la vie et la mort qui engendre la vie de sa corruption fertile. Ils admiraient et adoraient. Mais le serpent Nakasch, leur instinct, conseilla la volonté d’Eve, et lui vanta la précellence de la vie sur la mort. « Car, disait-il, en prolongeant la vie individuelle, Eve et Adam prolongeront la jouissance égoïste, et la vie sera le bien, et la mort sera le mal. » Adam et Eve perdirent toute confiance dans la mort, quand ils eurent goûté le fruit offert par le mensonge du serpent, leur instinct. Ils méconnurent aussitôt le bonheur d’admirer l’Harmonie du Monde. Ils restreignirent à eux leurs vues, leurs admirations, et leurs soins. Ils s’aperçurent de leur réalité chétive, de leur nudité, de leur faiblesse ; et ils se cachèrent avec des feuilles de figuier, pour que les autres Forces ne leur fissent pas honte. La préoccupation d’exister longuement comme individus leur fit perdre le sens de la vie éternelle et divine où les forces s’entrecroisent, se heurtent et se transforment et périssent sans jamais mourir. Pour défendre leurs vies, ils admirent la haine. Ils distinguèrent le Bien du Mal, ce qui les aidait de ce qui leur nuisait. Adam et Eve perdirent la félicité du paradis.

La jeune enfant d’une quinzaine d’années répéta la leçon, sans trop de fautes, les yeux attachés au stuc bleu qui recouvrait le sol.

— Il ne faut pas craindre la mort ? reprit l’institutrice.

— Il ne faut pas craindre la mort, dirent ensemble les cent voix des disciples, sur un ton joyeux.

— Pourquoi ne faut-il pas craindre la mort ?

— Il ne faut pas craindre la mort, répondit une grasse petite blonde au signe de la maîtresse, parce que l’idée est immortelle, et que notre conscience faite d’idées unies est immortelle.

— L’âme est donc immortelle ?

— L’âme de l’humanité est immortelle, reprirent en chœur les cent voix joyeuses des enfants, et leurs petites mains tracèrent un centuple signe de croix.

— Comment expliquez-vous que l’idée est immortelle ?

— Les philosophes de notre temps continuent seulement l’évolutionnisme des sages d’Ionie, le perpétuel devenir des grecs. À travers les races, les idées grandissent, siècle par siècle. Elles s’expriment par la bouche de l’Homme, par le développement des cités, par l’amour social qui multiplie la présence des hommes dans les cités, par les raisons des guerres, par celles du conflit social. L’Idée est Dieu.

Levées, l’une après l’autre, sur le gradin, les jeunes filles continuèrent :

— Le Père est la cause inconnue des causes, l’œuf des lois universelles, le centre qui se développe jusqu’aux limites infinies de la sphère. Il existe, centre, parce que coexiste la sphère. Il est le centre et la périphérie, le commencement et la fin.

— Qu’est-ce que le Fils ?

— Le Fils est la reconnaissance de Dieu dans l’âme humaine après les péripéties de l’évolution planétaire. Aussi il s’engendra de la race de David, qui descendait d’Adam, comme le montrent les Écritures.

— Connaissez-vous plusieurs incarnations du Fils ?

— Tous les dieux de toutes les religions. Le Fils est le Verbe ; la parole du monde.

— Le Verbe est-il Dieu ?

— Oui ; car le Mot seul est réel. Nous ignorons si les vocables correspondent à des réalités. Par exemple, la mère qualifie rouge, devant son bébé, un objet que celui-ci voit peut-être vert. Au cours de toute sa vie, cet enfant nommera rouge des choses perçues vertes par son organe. Nul ne le détrompera. En effet, les autres disciples s’ils perçoivent jaune l’objet que qualifia rouge l’éducateur, ou s’ils le perçoivent noir, ou bleu, l’appelleront tous rouge, comme le leur indiqua l’autorité du maître. Depuis les origines peut-être, nul ne perçoit les couleurs de façon pareille à celle d’autrui ; mais par tradition tous nomment d’un même mot des sensations contraires. Le daltonisme prouve que certains ne distinguent pas les cerises du feuillage par la couleur. Les erreurs des sens sont innombrables, que révèle la science. Le proverbe dit ; « Des goûts et des couleurs il ne faut pas disputer », tant il semble vrai que mon âme connaît le monde spécialement. L’univers de chacun diffère ; et les philosophies des époques indiquent l’incertitude des rapports entre les noms et les objets. Aucune philosophie ne peut dire si le monde extérieur correspond à ce que nous pensons de lui. L’homme vit dans la prison des sens. Il suit aveuglément la fatalité du Verbe. Le Verbe est Dieu.

— La Cause, le Verbe et l’Idée sont-ils les trois personnes distinctes du seul Dieu. Un et Triple ?

— Un est le centre ; deux est la périphérie de la sphère illimitée ; trois est le rapport entre le cercle et le centre. Un est le Père. Deux est le Verbe. Trois est l’Esprit qui rayonne du Père au Fils ; de la force originelle à l’être humain qui la reconnaît.

— Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

— Ainsi soit-il.

L’institutrice fit un geste. Les adolescentes quittèrent les gradins et se répandirent par les arcades du cloître, en devisant. Elles sautillaient sur leurs guêtres ; les courtes boucles blondes ou châtaines, les raides mèches sautillaient aussi vers l’éclat frais de leurs yeux.

Elles s’assemblèrent dans le soleil, et tournèrent en ronde, les mains unies.

Auprès de la maîtresse, je m’inquiétai de cette religion abstraite.

— Monsieur, répondit la dame, ceci est une étape suprême de l’enseignement religieux. Toutes petites elles apprirent les réponses ordinaires du catéchisme. De classe en classe on ajouta des explications qui rendent acceptables les dogmes chrétiens. Dimanche elles communieront. En absorbant l’hostie, je crois que pas une ne doutera de la Présence Réelle. À cette minute, on pensera que, faite du froment, fruit du sol, lui-même fécondé par l’Harmonie-des-Forces, définition de Dieu, l’hostie contient la Présence Réelle de ce Dieu qui sanctifiera le sacrement de la Sainte Table. Je leur enseigne aussi qu’Abel incarne la force centrifuge, la dilatation chimique des corps, l’élan de l’âme amplifiée vers les vérités pures, que Caïn renferme la force centripète, le froid qui resserre, les tendances de l’égoïsme menant l’esprit à concevoir le seul bien immédiat de l’instinct.

Je contemplai les rondes, les jolis gestes des adolescentes, leurs jeux.

— Certes, me dit encore l’institutrice, si nous ne comptions que des élèves européennes, l’enseignement de ce christianisme eût été sans résultat. Notre Jérôme le Fondateur, envoyant des émissaires recueillir, par la Chine et les Îles, les enfants des familles malheureuses, délaya la minorité des âmes occidentales, trop mobiles, parmi le nombre décuple des esprits orientaux aptes à saisir l’abstraction. Le désir de s’égaler les unes les autres, anima ces jeunes intelligences, et le commerce de leurs idées mutuelles façonna un esprit moyen très capable de s’intéresser à nos leçons, pour revêches qu’elles vous paraissent. D’autre part, la pédagogie se fonde, ici, sur un système excellent, amusant. Elle diffère de vos disciplines latines. Par la grammaire, les déclinaisons, les conjugaisons, la syntaxe, par mille règles numérotées et rébarbatives vos professeurs rebutent d’abord l’enfance. De force, sous peine de pensums et de retenues, vous obligez à retenir par cœur, sans qu’on s’intéresse, les avatars du participe passé. Au contraire, nous commençons par amuser l’élève. Nous lui lisons l’histoire. Nous disons comment se forme la pluie, l’orage, et pourquoi l’encre tache ses doigts. Il aime tout de suite les aventures de Romulus et celles de Noé. Il appelle sa poupée Cléopâtre, et son polichinelle César. Par l’histoire, il apprend la géographie, qui n’est plus une triste énumération de sous-préfectures, mais l’évocation des lieux où luttèrent les hommes. Bien plus tard, nous adjoignons aux certitudes historiques la classification des dates, les thèses de l’économie sociale, la présentation des idées philosophiques dont s’inspirèrent les gouvernements et leurs adversaires, enfin l’enseignement des langues que parlèrent les grands peuples. Mais tout cela s’encadre dans des faits objectifs. Jamais nos programmes ne comporteront de choses analogues à vos thèmes et à vos discours latins. La grammaire n’est apprise qu’à l’adolescent comme la mathématique, lorsque l’esprit de l’enfant, éveillé par les récits de l’histoire, recherche spontanément une mesure exacte de ses connaissances. Aussi les abstractions philosophiques, mathématiques, grammaticales n’effarent point. Elles complètent des notions antérieures. Elles viennent satisfaire une curiosité, une véritable convoitise, tandis que votre élève ahuri trop jeune, dégoûté par les déclinaisons, les syntaxes, les exemples, ne retrouve au bout de ses cours, dans la philosophie et la science, qu’une somme de ses ennuis passés. Il apprend mal, mécaniquement. Il se gave la mémoire en vue de l’examen ; il prend, pour jamais, la haine des sciences dont il ne veut plus rien connaître, passé le collège. Il ne lira plus que des romans ou des journaux. Nos élèves gardent, pour la vie, l’avidité d’accroître leur intelligence. C’est un plaisir.

De fait, quand fut fini le temps du repos, les élèves revinrent à leur estrade sans maussaderie.

— Quel est le second mystère, après celui de la Trinité ? demanda la dame.

— Le mystère de l’Incarnation.

— Expliquez-le.

— Marie contient en elle les deux principes contraires : la virginité, la maternité. Si nous ne pouvons concevoir une chose comme Étant et n’Étant pas à la fois, dans le même temps et sous le même rapport, cela vient de la faiblesse de l’esprit humain. Par le mystère de l’Incarnation, Dieu nous enseigne que le Phénomène pur, l’absolu, existe en dehors de ces deux formes de conception. La Vierge Mère engendre Dieu, ou l’absolu, par l’opération du Saint Esprit, car l’intelligence peut réussir à faire concevoir le Phénomène Pur, l’Être, en dehors de ses apparences temporaires d’existence et de non-existence, de vie et de mort, de bien et de mal. Ainsi la Sainte Vierge conçut sans péché, parce qu’elle conçut, grâce à l’Esprit, sans différencier l’être du non-être, en l’état même où pensaient Adam et Ève, avant le péché originel. La virginité de Marie nie en elle l’existence de Dieu, et sa maternité affirme cette existence. Pour cela, elle engendre l’Absolu, l’Homme-Dieu, l’identité du microcosme au macrocosme.

— Qu’est le péché originel ? Est-il vrai que nous portions son châtiment ?

— Adam et Eve, ayant différencié la vie de la mort, toute leur faiblesse apparut, toute haine leur naquit. Par atavisme nous continuons à connaître cette faiblesse, à craindre la mort, à haïr.

— Expliquez le mystère de la Rédemption.

— Le macrocosme, ou la plus grande expansion de Dieu, s’identifie au microcosme, à la planète dont l’homme est la cérébralité. Dieu s’est fait homme. Illimité il accepte la limite. Eternel, il meurt sur la croix. Vie universelle, Jésus souffre la mort individuelle, part de La Vie. Il rachète l’homme de sa peur et de sa science, en rétablissant, par le supplice du Calvaire, l’identité de l’être et du non-être, de l’infini et du limité. Quiconque meurt pour le triomphe de la vie universelle, pour la gloire de l’idée immortelle, recommence le sacrifice de Jésus et rachète le péché d’Adam. Il devient illimité dans l’éternité.

— Qu’est la croix ?

— C’est le Centre, le point où se croisent les rayons du cercle, c’est aussi le signe de la fécondité, le phallos, le jod horizontal traversant le cteïs vertical, l’origine de toute vie ; c’est la Cause, ou le Père. Sur Lui mourut le Fils par l’opération du Saint-Esprit. La Trinité de Dieu, le monde, fut ramené au seul point de l’Un, au Centre.

— Qu’était Marie ?

— La forme ou l’apparence des choses, l’illusion mère du Verbe… Comme Isis, Marie est le monde sensible qui engendre le Verbe, lequel disparaît sur la croix, absorbé en Dieu…

Une cloche sonna. L’église appelait ses fidèles. Les disciples se rangèrent sur deux files, entonnèrent un cantique, et nous les suivîmes par les allées du jardin.

À l’image des nefs byzantines, la basilique supporte plusieurs coupoles. Sur le ciel de la plus grande, une Vierge centrale est peinte ; gigantesque, avec, sur sa robe, des montagnes, des fleuves, des villes, des mers, des animaux, des peuples. Jusque l’iconostase, des chapelles latérales contiennent, à droite et à gauche, selon l’éclectisme banal des panthéons, plusieurs autels élevés, l’un au Bouddha dans un décor japonais, les autres à Mahomet dans un décor mauresque, à Siva dans un décor hindou, à Isis dans un décor égyptien, aux dieux de l’Olympe dans un décor hellène, à Adoni dans un décor phénicien, à Astarté, à Moloch, aux dieux du Mexique, du Pérou, à Manès. Cela donnerait la sensation d’un bazar, n’étaient les proportions de l’édifice imposantes par leur immensité.

Les orgues jouent. L’iconostase s’ouvre. Parait un autel catholique où officie un prêtre en chasuble. Le service de la messe ne diffère pas sensiblement du nôtre.

On goûte l’odeur de l’encens, la fraîcheur des voix chorales. J’ai cru remarquer une sincère attitude de méditation parmi les jeunes filles à genoux sur de petits coussins rebondis…

Pour copie :
Paul Adam

O QUE É A METAFÍSICA? Fernando Pessoa Traduction Française

O que é a Metafisica ?
LITTERATURE PORTUGAISE
Literatura Português
Poésie Portugaise- poesia português
FERNANDO PESSOA
1888-1935
 

Álvaro de Campos
(Heterónimo de Fernando Pessoa
Hétéronyme de Pessoa)

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O QUE É A METAFÍSICA Fernando Pessoa Artgitato Traduction Française


 O QUE É A METAFÍSICA?
Qu’est-ce que la métaphysique ?

1924

 

Na opinião de Fernando Pessoa, expressa no ensaio «Athena», a filosofia — isto é, a metafísica — não é uma ciência, mas uma arte. Não creio que assim seja. Parece‑me que Fernando Pessoa confunde o que a arte é com o que a ciência não é. Ora o que não é ciência, nem por isso é necessariamente arte: é simplesmente não‑ciência. Pensa Fernando Pessoa, naturalmente, que como a metafísica não chega, nem aparentemente pode chegar, a uma conclusão verificável, não é uma ciência. Esquece que o que define uma actividade é o seu fim; e o fim da metafísica é idêntico ao da ciência — conhecer factos, e não ao da arte — substituir factos. As ciências realizam esse fim de conhecer factos — realizam‑no umas mais, outras menos — porque os factos que pretendem conhecer são definidos. Mas, antes de conhecidos, todos os factos são in‑definidos; e toda a ciência, em relação a eles, está no estado da metafísica. Por isso chamarei à metafísica, não uma arte, mas uma ciência virtual, pois que tende para conhecer e ainda não conhece. Se ficará sempre virtual, se o não ficará; se há outro «plano» ou vida em que deixe de ser virtual — são coisas que nem eu nem Fernando Pessoa sabemos, porque verdadeiramente não sabemos nada.
De l’avis de Fernando Pessoa, exprimé dans l’essai «Athena», la philosophie – autrement-dit la métaphysique – n’est pas une science, mais un art. Je ne le pense pas. Il semble que Fernando Pessoa confonde ce que l’art est avec ce que la science n’est pas. Maintenant, ce qui n’est pas de la science, n’est pas forcément de l’art : c’est tout simplement de la non-science. Fernando Pessoa pense, bien sûr, que la métaphysique ne pouvant apparemment se rendre à une conclusion vérifiable, ne peut donc pas être une science. Il en oublie que ce qui définit une activité : c’est sa fin ; et la fin de la métaphysique est identique à la fin de la science – la connaissance des faits, et non à fin de l’art – qui remplace les faits. Les sciences cherchent à connaître les faits – plus ou moins- parce que les faits qu’ils ont l’intention de rencontrer sont définis. Mais avant d’être connus, tous les faits sont in-définis ; et toute la science, en relation à eux,  est dans le même état que la métaphysique. Je dis donc : la métaphysique, n’est pas un art, mais une science virtuelle, car elle tend à connaître mais ne sait pas encore. Sera t-elle toujours virtuelle ? Y a-t-il un autre «plan» ou une autre vie sans qu’elle cesse d’être virtuelle ? – ce sont des choses que ni moi ni Fernando Pessoa ne savons , parce que vraiment nous ne savons rien !

Repare Fernando Pessoa que a sociologia é uma ciência tão virtual como a metafísica. A que conclusão, escassa que seja, se chegou já em sociologia? Positivamente, a nenhuma. Um congresso de sociologia, ocupando‑se de ao menos definir essa ciência, não o conseguiu. A política moderna é tão complicadamente confusa porque o espírito moderno obriga‑nos (talvez sem razão) a buscar uma ciência para tudo, e, como aqui não temos uma ciência mas só a preocupação de a ter, cada um toma por absoluta a sociologia relativa, isto é, nula, que inventou ou que, mais ou menos estropiadamente, assimilou de outro que também do assunto não sabia nada. Compare Fernando Pessoa as discussões dos escolásticos com, sobretudo, as dos socialistas, comunistas e anarquistas modernos. É o mesmo especulativismo de manicómio, ressalvando que os escolásticos eram subtis, disciplinados no raciocínio e inofensivos, e os modernos «avançados» (como a si próprios se chamam, como se houvesse «avanço» onde não há ciência) são estúpidos, confusos e, dada a pseudo‑semicultura da época, incómodos. Discutir quantos anjos podem convenientemente fixar‑se na ponta de uma agulha, pode ser improfícuo — e é com certeza mais engraçado — que discutir qual será ou deve ser o regime humanitário (e porque não anti‑humanitário?) e equitativo (e porque não mais injusto e desigual do que o presente?) em que viverá a humanidade futura (e que sabemos nós, que ignoramos toda e qualquer lei sociológica, que desconhecemos portanto, mesmo sob a acção delas, quais são as forças naturais que actualmente nos regem e arrastam e para onde, o que será a humanidade futura, o que quererá — pois pode não querer para si o que qualquer de nós quer para ela —, ou mesmo se haverá humanidade futura, ou um cataclismo destruidor da terra, e da nossa sociologia ainda incompleta, e dos humanitarismos de bizantinos que não sabem ler?).
Je fais remarquer à Fernando Pessoa que la sociologie est une science virtuelle comme la métaphysique. Quelle conclusion, si petite soit-elle, a déjà été atteinte en sociologie ? Positivement : pas une ! Un congrès de la sociologie, qui prenait grand soin de définir au moins cette science, n’y est absolument pas parvenu . La politique moderne est  confuse, car l’esprit moderne nous oblige (peut-être à tort) à trouver une science pour tout, et que nous ne disposons pas, en fait, ici, d’une science ; nous avons seulement le souci d’en avoir une ; nous prenons la sociologie relative comme un absolu, c’est à dire nulle,  inventée et transformée par d’autres qui ne connaissaient également rien de la question. Que Fernando Pessoa compare les discussions des scolastiques, en particulier aux discussions des socialistes, des communistes et des anarchistes modernes : les mêmes spéculations alambiquées ; en soulignant toutefois que les scolastiques étaient, eux, subtils, avec un raisonnement discipliné et inoffensif, alors que les «progressistes» modernes (comme ils se nomment, comme si nous avions du «progrès» là où il n’y a pas de science) sont stupides, confus et compte tenu de la pseudo-semi-culture du temps, sans tracas. Nous pouvons longtemps discutez combien d’anges peuvent être commodément fixés à la pointe d’une aiguille : c’est peut être inutile – mais au moins c’est plus drôle  – que de discuter de ce qui sera ou ce que devrait être l’humanitarisme et l’équité  (et pourquoi pas anti-humanitaire?) (et pourquoi pas plus injuste et inégal que celui présent ?) dans lequel l’humanité vivra dans l’avenir (et nous savons que nous ignorons toute loi sociologique ; nous ne savons même pas, même sous l’action d’entre eux, ce que sont les forces de la nature qui nous gouvernent actuellement et où sera la future humanité,  ou même s’il y aura une humanité future ou un cataclysme destructeur de la terre et destructeur de notre sociologie encore incomplète et de ces humanitarismes byzantins qui ne savent même pas lire ?).

O QUE É A METAFÍSICA Fernando Pessoa Artgitato Traduction Française 2
Repare ainda Fernando Pessoa no facto — que aliás cita em outra conexão — de que a ciência tende para ser matemática à medida que se aperfeiçoa para reduzir tudo a fórmulas «abstractas», precisas, onde é máxima a libertação das «equações pessoais», isto é, dos erros de observação e coordenação produzidos pela falibilidade dos sentidos e do entendimento do observador ( 1). Ora «fórmulas abstractas» é justamente o que a metafísica procura. E a matemática, nos seus níveis «superiores», confina com a metafísica, ou, pelo menos, com ideias metafísicas. Tudo isto não quer dizer, é certo, que a metafísica venha a ser mais que uma ciência virtual, ou que não venha a ser mais. Quer dizer apenas que ela é efectivamente, não uma arte, mas uma ciência virtual.
Je dis également à Fernando Pessoa qu’il mentionne d’ailleurs, dans un autre contexte que la science tend à être mathématique quand elle se perfectionne en réduisant tout à des formules « abstraites », précises, où la libération maximum des « équations personnelles » s’opèrent, que ce sont les erreurs d’observation et de coordination produites par la faillibilité des sens et la compréhension de l’observateur. Maintenant ces «formules abstraites» sont précisément celles  que recherche la métaphysique. Et le calcul à des niveaux «les plus élevés», bute contre la métaphysique, ou au moins sur des idées métaphysiques. Tout cela ne signifie pas, bien sûr, que la métaphysique serait plus qu’une science virtuelle, ou ne serait pas plus. Je veux dire seulement qu’elle n’est en fait pas un art, mais bien une science virtuelle.
Pasmarão talvez destas considerações os que leram o meu Ultimatum, no «Portugal Futurista» (1917). Nesse Ultimatum lê‑se sobre a filosofia uma opinião que parece, salvo que a precedeu, exactamente a mesma que a de Fernando Pessoa. Não é bem assim. A conclusão prática pode ser realmente idêntica, mas a conclusão teórica, que é a prática para uma teoria, é diferente.
Peut-être seront étonnés par ces considérations ceux qui ont lu mon Ultimatum, dans le « Portugal Futur « (1917). Dans cet Ultimatum on peut lire sur la philosophie une opinion qui semble, à l’exception qu’elle l’a précédée, exactement la même que celle de Fernando Pessoa. Pas tout à fait. La conclusion pratique peut paraître  effectivement identique, mais la conclusion théorique, qui est la pratique de la théorie, en est toute autre.

A minha teoria, em resumo, era que: 1.° — se deve substituir a filosofia por filosofias, isto é, mudar de metafísica como de camisa, substituindo à metafísica procura da verdade, a metafísica procura da emoção e do interesse; e que 2.º — se deve substituir a metafísica pela ciência.
Ma théorie, en bref, est que:
primo : vous devez remplacer la philosophie par les philosophies, ce qui revient à changer de métaphysique comme chemise, en remplacent la recherche métaphysique de la vérité par la métaphysique comme recherche de l’émotion et de l’intérêt ;
et secundo : la métaphysique devrait être remplacée par la science.

É fácil de ver como esta teoria, tendo na prática quase os mesmos resultados que o pensamento de Fernando Pessoa, é diferente dele. Não rejeito a metafísica, rejeito as ciências virtuais todas, isto é, todas as ciências que não se aproximaram ainda do estado, vá, «matemático»; mas, para não desaproveitar essas ciências virtuais, que, porque existem, representam uma necessidade humana, faço artes delas, ou antes, proponho que se faça artes delas — da metafísica, metafísicas várias, buscando arranjar sistemas do universo coerentes e engraçados, mas sem lhes ligar intenção alguma de verdade, exactamente como em arte se descreve e expõe uma emoção interessante, sem se considerar se corresponde ou não a uma verdade objectiva de qualquer espécie.
Il est facile de voir combien cette théorie, alors qu’en pratique nous obtenons à peu près les mêmes résultats que la pensée de Fernando Pessoa, est différente de la sienne. Je ne rejette pas la métaphysique, mais je rejette toutes sciences virtuelles, toutes les sciences qui ne se rapprochent pas du stade, que nous appellerons, «mathématique» ; mais pour éviter de perdre ces sciences dites virtuelles, qui, parce qu’elles existent, représentent un besoin humain, j’en fait des arts, ou plutôt, je vous propose qu’on en fasse des arts de la métaphysique, nous aurons diverses métaphysiques, essayant d’organiser des systèmes d’univers cohérents et drôles, mais sans avoir la moindre intention de vérité, exactement comme ce qui se décrit dans l’art et qui présente une émotion intéressante, sans tenir compte si cela correspond ou non à une vérité objective d’aucune sorte.

É por esta mesma razão que substituo por artes as ciências virtuais no campo subjectivo, para não desamparar o desejo ou ambição humana que as faz existir, e exige, como todos os desejos, uma satisfação, embora ilusória, que substituo as ciências virtuais pelas ciências reais no campo objectivo.
C’est pour cette même raison que je substitue les arts par les sciences virtuelles dans le domaine subjectif, afin de ne pas abandonner le désir ou l’ambition humaine qui est à l’origine, et qui nécessite, comme chaque désir, la satisfaction, certes illusoire, que  je substitue les sciences virtuelles par les sciences réelles dans le champ objectif.

Ponhamos ainda mais a claro a discordância entre mim e Fernando Pessoa. Para ele a metafísica é essencialmente arte, e a sociologia, de que não fala, é naturalmente ciência. Para mim são, ambas e igualmente, essencialmente ciências, não o sendo porém ainda, nem talvez nunca, mas por uma razão extrínseca e não intrínseca. Proponho pois que se substituam por artes enquanto não são efectivamente ciências, o que pode ser que seja sempre, dando‑se então na prática, entre a minha teoria e a de Fernando Pessoa, aquela coincidência de efeitos que não é raro entre teorias não só diversas, mas absolutamente opostas.
Un mot encore sur ce désaccord manifeste que j’ai avec Fernando Pessoa. Pour lui, la métaphysique est essentiellement un art, et la sociologie, dont il ne parle pas, est naturellement la science. Pour moi, elles sont toutes les deux également et essentiellement des sciences, mais n’en sont pas encore, ou n’en seront peut-être jamais, mais pour une raison extrinsèque et non pour une raison intrinsèque. Je propose donc que l’on substitue ces deux-là par des arts, tant qu’elles ne sont des sciences, peut-être pour toujours. Ainsi entre ma théorie et celle de Fernando Pessoa aurons nous une coïncidence d’effets ; et ceci n’est pas rares dans les théories non seulement différentes, mais aussi celles diamétralement opposées.

Esclareço ainda mais … A metafísica pode ser uma actividade científica, mas também pode ser uma actividade artística. Como actividade científica, virtual que seja, procura conhecer; como actividade artística, procura sentir. O campo da metafísica é o abstracto e o absoluto. Ora o abstracto e o absoluto podem ser sentidos, e não só pensados, pela simples razão de que tudo pode ser, e é, sentido. O abstracto pode ser considerado, ou sentido, como não‑concreto, ou como directamente abstracto, isto é, relativamente ou absolutamente. A emonão do abstracto como não‑concreto — isto é, indefinido — é a base, ou mesmo a essência, do sentimento religioso, incluindo neste sentimento tanto a religiosidade do Além, como a religiosidade laica de uma humanidade futura, porque, desde que se forme uma visão de uma humanidade definitiva, ou de um ideal político definitivo, isto é, absoluto, sente‑se não concretamente, porque se sente em relacão à realidade concreta, mas em oposição ao «fluxo e refluxo eterno», que é a base dela. A emocão do abstracto como abstracto — isto é, definido — é a base, ou mesmo a essência, do sentimento metafísico. O sentimento metafísico e o religioso são directamente opostos, o que se vê claramente na infecundidade metafísica (a falta de grandes originalidades metafísicas) em épocas como a nossa, em que a especulação social utópica é o fenómeno marcante, e não haveria metafísica alguma se não houvesse deficiência da outra parte do espírito religioso, e aquela liberdade de pensamento que estimula toda a espécie de especulação; ou como a Idade Média, perdida na adaptação teológica de metafísicas gregas, e em cuja noite caliginosa só de vez em quando brilha metafisicamente o astro breve de uma heresia.
Précisons cela un peu plus… La métaphysique peut être une activité scientifique, mais peut également être une activité artistique. Comme science, pour virtuelle qu’elle puisse être, elle cherche à connaître ; comme activité artistique, elle cherche la sensation. Le champ de la métaphysique est l’abstrait et l’absolu. L‘abstrait absolu peut être ressenti, non seulement pensé, pour la simple raison que tout peut être, et est, de sens. L’abstrait peut être considéré, ou senti, comme non concret, ou directement comme abstrait, un abstrait relatif ou absolu. L’émotion de l’abstrait, comme négation du concret- ce qui est, non  indéfini – est la base, ou même l’essence du sentiment religieux, qui inclut ce sentiment à la fois de la religiosité de l’Ailleurs, comme la religion laïque de l’humanité future, pour aussi longtemps que se forme une vision d’une humanité définitive, ou d’un idéal politique définitif, qui est, absolu, ne se sent pas concrètement parce que nous nous sentons par rapport à la réalité concrète, mais par opposition au « flux et au reflux éternel », qui en est la base. L’émotion de l’abstrait comme abstrait – qui est, défini – est la base, ou même l’essence du sentiment métaphysique. Les sentiments métaphysique et religieux sont juste à l’opposé l’un de l’autre ; ce qui est clairement visible dans l’infertilité  métaphysique (le manque d’une grande originalité métaphysique) à une époque comme la nôtre, où la spéculation sociale utopique est le phénomène marquant ; il n’y aurait aucune sorte de métaphysique s’il n’y avait de carence d’une autre partie de l’esprit religieux, et de cette liberté de pensée qui stimule toutes sortes de spéculations ; ou comme au Moyen Age, perdu dans l’adaptation théologique de la métaphysique grecque, et dont la nuit noire ne brille parfois métaphysiquement que par les lumières de l’hérésie.

O sentimento religioso é inteiramente irracionalizável, nem pode haver teologia, ou sociologia utópica, senão por engano ou doença. O sentimento metafísico é racionalizável, como todo o sentimento de uma coisa definida, que basta tornar‑se inteiramente definida para se tornar matéria racional, ou científica. Proponho eu, simplesmente, que a matéria da metafísica, enquanto não está inteiramente definida, e portanto em estado de se pensar, e a metafísica se tornar ciência, seja ao menos sentida, e a metafísica seja arte; visto que tudo, bom ou mau, verdadeiro ou falso, tem afinal, porque existe, um direito vital a existir.
Le sentiment religieux est entièrement irrationalisable ; il ne peut y avoir de théologie, de sociologie utopique, sauf par erreur ou par maladie. Le sentiment métaphysique est rationalisable, comme tous les sentiments d’une chose certaine, qui vient de devenir entièrement une matière rationnelle ou scientifique. Je propose simplement que la matière de la métaphysique, tant qu’elle n’est pas entièrement définie, et donc dans un état de se penser, la métaphysique devenant une science, soit au moins sentie, et que la métaphysique soit de l’art ; puisque tout, bon ou mauvais, vrai ou faux, a, après tout, a le droit vital d’exister.

A minha teoria estética e social no Ultimatum resume‑se nisto: na irracionalização das actividades que não são (pelo menos ainda) racionalizáveis. Como a metafísica é uma ciência virtual, e a sociologia é outra, proponho a irracionalização de ambas — isto é, a metafísica tornada arte, o que a irracionaliza porque Ihe tira sua finalidade própria; e a sociologia tornada só a política, o que a irracionaliza porque a torna prática quando ela é teórica. Não proponho a substituição da metafísica pela religião e da sociologia pelo utopismo social, porque isso seria, não irracionalizar, mas sub‑racionalizar essas actividades, dando‑lhes, não uma finalidade diversa, mas um grau inferior da sua própria finalidade.
Mon esthétique et ma théorie sociale dans l’Ultimatum se résument à ceci : l’irrationalisation des activités qui ne sont pas (encore) rationalisables. Comme la métaphysique est une science virtuelle, et la sociologie en est une autre, je propose l’irrationalisation des deux – c’est à dire que la métaphysique se transforme en art, qui irrationalise parce qu’elle perd son propre but ; et la sociologie ne fait plus que de la politique, ce qui l’irrationalise parce qu’elle devient pratique quand elle est théorique. Je ne propose pas le substitution de la métaphysique par la religion ni la sociologie par l’utopisme social, car il ne serait pas irrationaliser, mais sous-rationaliser ces activités, leur donnant, non un but, mais un degré inférieur à leur propre finalité.

É isto, em resumo, o que defendi no meu Ultimatum. E as teorias, política e estética, inteiramente originais e novas, que proponho nessa proclamação, são, por uma razão lógica, inteiramente irracionais, exactamente como a vida.
Voici, en bref, ce que je soutenais dans mon Ultimatum. Et les théories, politiques et esthétiques, entièrement originales et nouvelles, que je vous propose dans cette proclamation sont, pour une raison logique, entièrement irrationnelles, tout comme la vie.

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Traduction Jacky Lavauzelle
ARTGITATO
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