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ERNEST RENAN par JULES LEMAÎTRE

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LITTÉRATURE FRANÇAISE

 

JULES LEMAÎTRE

 né le  à Vennecy et mort le  à Tavers

 

_______________

 

LES CRITIQUES 
DE 
JULES LEMAÎTRE

 

ERNEST RENAN

Les Contemporains
(1886)
Etudes & Portraits Littéraires

________________

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Jules Lemaître
Portrait d’Ernest Renan dans son bureau, par Auguste Renan.

INTRODUCTION

Nul écrivain peut-être n’a tant occupé, hanté, troublé ou ravi les plus
délicats de ses contemporains. Qu’on cède ou qu’on résiste à sa séduction, nul ne s’est mieux emparé de la pensée, ni de façon plus enlaçante. Ce grand sceptique a dans la jeunesse d’aujourd’hui des fervents comme en aurait un apôtre et un homme de doctrine. Et quand on aime les gens, on veut les voir.
Les Parisiens excuseront l’ignorance et la naïveté d’un provincial
fraîchement débarqué de sa province, qui est curieux de voir des hommes illustres et qui va faisant des découvertes. Je suis un peu comme ces deux bons Espagnols venus du fin fond de l’Ibérie pour voir Tite-Live et «cherchant dans Rome autre chose que Rome même». Le sentiment qui les amenait était naturel et touchant, enfantin si l’on veut, c’est-à-dire doublement humain. Je suis donc entré au Collège de France, dans la petite salle des langues sémitiques.

I



À quoi bon pourtant ? N’est-ce point par leurs livres, et par leurs livres
seuls, qu’on connaît les écrivains et surtout les philosophes et les
critiques, ceux qui nous livrent directement leur pensée, leur conception du monde et, par là, tout leur esprit et toute leur âme ? Que peuvent ajouter les traits de leur visage et le son de leur voix à la connaissance que nous avons d’eux ? Qu’importe de savoir comment ils ont le nez fait ? Et s’ils l’avaient mal fait, par hasard ? ou seulement fait comme tout le monde ?
Mais non, nous voulons voir. Combien de pieux jeunes gens ont accompli leur pèlerinage au sanctuaire de l’avenue d’Eylau pour y contempler ne fût-ce que la momie solennelle du dieu qui se survit ! Heureusement on voit ce qu’on veut, quand on regarde avec les yeux de la foi ; et la pauvre humanité a, quoi qu’elle fasse, la bosse irréductible de la vénération.
Au reste, il n’est pas sûr que l’amour soit incompatible avec un petit
reste au moins de sens critique. Avez-vous remarqué ? Quand on est pris, bien pris et touché à fond, on peut néanmoins saisir très nettement les défauts ou les infirmités de ce que nos pères appelaient l’objet aimé et, comme on est peiné de ne le voir point parfait et qu’on s’en irrite (non contre lui), cette pitié et ce dépit redoublent encore notre tendresse. Nous voulons oublier et nous lui cachons (tout en le connaissant bien) ce qui peut se rencontrer chez lui de fâcheux, comme nous nous cachons à nous-mêmes nos propres défauts, et ce soin délicat tient notre amour en haleine et nous le rend plus intime en le faisant plus méritoire et en lui donnant un air de défi. La critique peut donc fournir à la passion de nouveaux aliments, bien loin de l’éteindre.
Conclusion : ce n’est que pour les tièdes que les grands artistes perdent parfois à être vus de près ; mais cette épreuve ne saurait les entamer aux yeux de celui qui est véritablement épris. Et ils y gagnent d’être mieux connus sans être moins aimés.

II


C’est, je crois, le cas pour M. Renan. Une chose me tracassait. Est-il
triste décidément, ou est-il gai, cet homme extraordinaire ? On peut hésiter si l’on s’en tient à ses livres. Car, s’il conclut presque toujours par un optimisme déclaré, il n’en est pas moins vrai que sa conception du monde et de l’histoire, ses idées sur la société contemporaine et sur son avenir prêtent tout aussi aisément à des conclusions désolées. Le vieux mot : «Tout est vanité», tant et si richement commenté par lui, peut avoir aussi bien pour complément : «À quoi bon vivre ?» que: «Buvons, mes frères, et tenons-nous en joie.» Que le but de l’univers nous soit profondément caché ; que ce monde ait tout l’air d’un spectacle que se donne un Dieu qui sans doute n’existe pas, mais qui existera et qui est en train de se faire ; que la vertu soit pour l’individu une duperie, mais qu’il soit pourtant élégant d’être vertueux en se sachant dupé ; que l’art, la poésie et même la vertu soient de jolies choses, mais qui auront bientôt fait leur temps, et que le monde doive être un jour gouverné par l’Académie des sciences, etc., tout
cela est amusant d’un côté et navrant de l’autre. C’est par des arguments funèbres que M. Renan, dans son petit discours de Tréguier, conseillait la joie à ses contemporains. Sa gaîté paraissait bien, ce jour-là, celle d’un croque-mort très distingué et très instruit.
M. Sarcey, qui voit gros et qui n’y va jamais par quatre chemins, se tire
d’affaire en traitant M. Renan de «fumiste», de fumiste supérieur et
transcendant (XIXe Siècle, article du mois d’octobre 1884). Eh ! oui,
M. Renan se moque de nous. Mais se moque-t-il toujours ? et jusqu’à quel point se moque-t-il ? Et d’ailleurs il y a des «fumistes» fort à plaindre. Souvent le railleur souffre et se meurt de sa propre ironie. Encore un coup, est-il gai, ce sage, ou est-il triste ? L’impression que laisse la lecture de ses ouvrages est complexe et ambiguë. On s’est fort amusé ; on se sait bon gré de l’avoir compris ; mais en même temps on se sent troublé, désorienté, détaché de toute croyance positive, dédaigneux de la foule, supérieur à l’ordinaire et banale conception du devoir, et comme redressé dans une attitude ironique à l’égard de la sotte réalité. La superbe du magicien, passant en nous naïfs, s’y fait grossière et s’y assombrit. Et comment serait-il gai, quand nous sommes si tristes un peu après l’avoir lu ?
Allons donc le voir et l’entendre. L’accent de sa voix, l’expression de son visage et de toute son enveloppe mortelle nous renseignera sans doute sur ce que nous cherchons. Que risquons-nous ? Il ne se doutera pas que nous sommes là ; il ne verra en nous que des têtes quelconques de curieux ; il ne nous accablera pas de sa politesse ecclésiastique devant qui les hommes d’esprit et les imbéciles sont égaux ; il ne saura pas que nous sommes des niais et ne nous fera pas sentir que nous sommes des importuns.
J’ai fait l’épreuve. Eh bien, je sais ce que je voulais savoir. M. Renan
est gai, très gai, et, qui plus est, d’une gaîté comique.

III

L’auditoire du «grand cours» n’a rien de particulier. Beaucoup de vieux
messieurs qui ressemblent à tous les vieux messieurs, des étudiants,
quelques dames, parfois des Anglaises qui sont venues là parce que M. Renan fait partie des curiosités de Paris.
Il entre, on applaudit. Il remercie d’un petit signe de tête en souriant
d’un air bonhomme. Il est gros, court, gras, rose ; de grands traits, de
longs cheveux gris, un gros nez, une bouche fine ; d’ailleurs tout rond,
se mouvant tout d’une pièce, sa large tête dans les épaules. Il a l’air
content de vivre, et il nous expose avec gaîté la formation de ce Corpus historique qui comprend le Pentateuque et le livre de Josué et qui serait mieux nommé l’Hexateuque.
Il explique comment cette Torah a d’abord été écrite sous deux formes à peu près en même temps, et comment nous saisissons dans la rédaction actuelle les deux rédactions primitives, jéhoviste et élohiste; qu’il y a donc eu deux types de l’histoire sainte comme il y a eu plus tard deux Talmuds, celui de Babylone et celui de Jérusalem ; que la fusion des deux histoires eut lieu probablement sous Ézéchias, c’est-à-dire au temps d’Esaïe, après la destruction du royaume du Nord ; que c’est alors que fut constitué le Pentateuque, moins le Deutéronome et le Lévitique ; que le Deutéronome vint s’y ajouter au temps de Josias, et le Lévitique un peu après.
L’exposition est claire, simple, animée. La voix est un peu enrouée et un peu grasse, la diction très appuyée et très scandée, la mimique familière et presque excessive. Quant à la forme, pas la moindre recherche ni même la moindre élégance ; rien de la grâce ni de la finesse de son style écrit. Il parle pour se faire comprendre, voilà tout ; et va comme je te pousse ! Il ne fait pas les «liaisons». Il s’exprime absolument comme au coin du feu avec des «Oh !», des «Ah !», des «En plein !», des «Pour ça, non !». Il a, comme tous les professeurs, deux ou trois mots ou tournures qui reviennent souvent. Il fait une grande consommation de «en quelque sorte», locution prudente, et dit volontiers : «N’en doutez pas», ce qui est peut-être la plus douce formule d’affirmation, puisqu’elle nous reconnaît implicitement
le droit de douter. Voici d’ailleurs quelques spécimens de sa manière.
J’espère qu’ils amuseront, étant exactement pris sur le vif.
À propos de la rédaction de la Torah, qui n’a fait aucun bruit, qui est
restée anonyme, dont on ne sait même pas la date précise parce que tout ce qui est écrit là était déjà connu, existait déjà dans la tradition orale : Comme ça est différent, n’est-ce pas ? de ce qui se passe de nos jours ! La rédaction d’un code, d’une législation, on discuterait ça
publiquement, les journaux en parleraient, ça serait un événement.
Eh bien, la rédaction définitive du Pentateuque, ç’a pa’été un
événement du tout !… À propos des historiens orientaux comparés à ceux d’Occident :
Chez les Grecs, chez les Romains, l’histoire est une Muse. Oh ! i’ sont
artistes, ces Grecs et ces Romains ! Tite-Live, par exemple, fait une
oeuvre d’art ; il digère ses documents et se les assimile au point
qu’on ne les distingue plus. Aussi on ne peut jamais le critiquer avec
lui-même ; son art efface la trace de ses méprises. Eh bien ! vous n’avez pas ça en Orient, oh ! non, vous n’avez pas ça ! En Orient, rien que des compilateurs ; ils juxtaposent, mêlent, entassent. Ils dévorent les documents antérieurs, ils ne les digèrent pas. Ce qu’ils dévorent
reste tout entier dans leurs estomac: vous pouvez retirer les morceaux.
À propos de la date du Lévitique :
Ah ! je fais bien mes compliments à ceux qui sont sûrs de ces choses-là ! Le mieux est de ne rien affirmer, ou bien de changer d’avis de temps en temps. Comme ça, on a des chances d’avoir été au moins une fois dans le vrai.
À propos des lévites :
Oh ! le lévitisme, ça n’a pas toujours été ce que c’était du temps de
Josias. Dans les premiers temps, comme le culte était très compliqué, il fallait des espèces de sacristains très forts, connaissant très bien leur affaire : c’étaient les lévites. Mais le lévitisme organisé en corps sacerdotal, c’est de l’époque de la reconstruction du temple.
Enfin je recueille au hasard des bouts de phrase : «Bien oui ! c’est
compliqué, mais c’est pas, encore assez compliqué.
»-«Cette rédaction du Lévitique, ça a-t-i’ été fini ? Non, ça a cessé.»-«Ah ! parfait, le
Deutéronome ! Ça forme un tout. Ah ! celui-là a pa’ été coupé !
»
J’ai peur, ici, de trahir M. Renan sous prétexte de reproduire exactement sa parole vivante. Je sens très bien que, détachés de la personne même de l’orateur, de tout ce qui les accompagne, les relève et les sauve, ces fragments un peu heurtés prennent un air quasi grotesque. Cela fait songer à je ne sais quel Labiche exégète, à une critique des Écritures exposée par Lhéritier, devant le trou du souffleur, dans quelque monologue fantastique.
J’ai peur, ici, de trahir M. Renan sous prétexte de reproduire exactement sa parole vivante. Je sens très bien que, détachés de la personne même de l’orateur, de tout ce qui les accompagne, les relève et les sauve, ces fragments un peu heurtés prennent un air quasi grotesque. Cela fait songer à je ne sais quel Labiche exégète, à une critique des Écritures exposée par Lhéritier, devant le trou du souffleur, dans quelque monologue fantastique. Eh bien ! non, ce n’est pas cela, ma loyauté me force d’en avertir le lecteur. Assurément je ne pense pas que Ramus, Vatable ou Budé aient professé sur ce ton ; et c’est un signe des temps que cette absence de tout appareil et cette savoureuse bonhomie dans une des chaires les plus relevées du Collège de France. Mais il n’est que juste d’ajouter que M. Renan s’en tient à la bonhomie. Les familiarités de la phrase ou même de la prononciation sont sauvées par la cordialité du timbre et par la
bonne grâce du sourire. Les «Oh !», les «Ah !», les «Pour ça, non !», les
«J’sais pas» et les «Ça, c’est vrai», peuvent être risibles, ou vulgaires,
ou simplement aimables. Les «négligences» de M. Renan sont dans le dernier cas. Il cause, voilà tout, avec un bon vieil auditoire bien fidèle et devant qui il se sent à l’aise.
Vous saisissez maintenant le ton, l’accent, l’allure de ces conférences.
C’est quelque chose de très vivant. M. Renan paraît prendre un intérêt
prodigieux à ce qu’il explique et s’amuser énormément. Ne croyez pas ce qu’il nous dit quelque part des sciences historiques, de «ces pauvres petites sciences conjecturales». Il les aime, quoi qu’il dise, et les trouve divertissantes. On n’a jamais vu un exégète aussi jovial. Il éprouve un visible plaisir à louer ou à contredire MM. Reuss, Graff, Kuenen, Welhausen, des hommes très forts, mais entêtés ou naïfs. Le Jéhoviste et l’Élohiste, mêlés «comme deux jeux de cartes», c’est cela qui est amusant à débrouiller ! Et lorsque le grand-prêtre Helkia, très malin, vient dire au roi Josias : «Nous avons trouvé dans le temple la loi d’Iaveh», et nous fournit par là la date exacte du Deutéronome, 622, M. Renan ne se sent pas de joie !
Mais c’est surtout quand il rencontre (sans la chercher) quelque bonne drôlerie qu’il faut le voir ! La tête puissante, inclinée sur une épaule et rejetée en arrière, s’illumine et rayonne ; les yeux pétillent, et le contraste est impayable de la bouche très fine qui, entrouverte, laisse voir des dents très petites, avec les joues et les bajoues opulentes, épiscopales, largement et même grassement taillées. Cela fait songer à ces faces succulentes et d’un relief merveilleux que Gustave Doré a semées dans ses illustrations de Rabelais ou des Contes drolatiques et qu’il suffit de regarder pour éclater de rire. Ou plutôt on pressent là tout un poème d’ironie, une âme très fine et très alerte empêtrée dans trop de matière, et qui s’en accommode, et qui même en tire un fort bon parti en faisant rayonner sur tous les points de ce masque large la malice du sourire, comme si c’était se moquer mieux et plus complètement du monde que de s’en moquer avec un plus vaste visage !

IV

C’est égal, on éprouve un mécompte, sinon une déception. M. Renan n’a pas tout à fait la figure que ses livres et sa vie auraient dû lui faire.
Ce visage qu’on rêvait pétri par le scepticisme transcendantal, on y
discernerait plutôt le coup de pouce de la Théologie de Béranger, qu’il a si délicieusement raillée. J’imagine qu’un artiste en mouvements oratoires aurait ici une belle occasion d’exercer son talent.
-Cet homme, dirait-il, a passé par la plus terrible crise morale qu’une
âme puisse traverser. Il a dû, à vingt ans, et dans des conditions qui
rendaient le choix particulièrement douloureux et dramatique, opter entre la foi et la science, rompre les liens les plus forts et les plus doux et, comme il était plus engagé qu’un autre, la déchirure a sans doute été d’autant plus profonde. Et il est gai !
Pour une déchirure moins intime (car il n’était peut-être qu’un rhéteur),
Lamennais est mort dans la désespérance finale. Pour beaucoup moins que cela, le candide Jouffroy est resté incurablement triste. Pour moins encore, pour avoir non pas douté, mais seulement craint de douter, Pascal est devenu fou. Et M. Renan est gai !
Passe encore s’il avait changé de foi : il pourrait avoir la sérénité que
donnent souvent les convictions fortes. Mais ce philosophe a gardé
l’imagination d’un catholique. Il aime toujours ce qu’il a renié. Il est
resté prêtre; il donne à la négation même le tour du mysticisme chrétien. Son cerveau est une cathédrale désaffectée. On y met du foin; on y fait des conférences: c’est toujours une église. Et il rit! et il se dilate ! et il est gai !
Cet homme a passé vingt ans de sa vie à étudier l’événement le plus
considérable et le plus mystérieux de l’histoire. Il a vu comment naissent les religions ; il est descendu jusqu’au fond de la conscience des simples et des illuminés ; il a vu comme il faut que les hommes soient malheureux pour faire de tels rêves, comme il faut qu’ils soient naïfs pour se consoler avec cela. Et il est gai !
Cet homme a, dans sa Lettre à M. Berthelot, magnifiquement tracé le
programme formidable et établi en regard le bilan modeste de la science.
Il a eu, ce jour-là, et nous a communiqué la sensation de l’infini. Il a
éprouvé mieux que personne combien nos efforts sont vains et notre destinée indéchiffrable. Et il est gai !
Cet homme, ayant à parler dernièrement de ce pauvre Amiel qui a tant pâti de sa pensée, qui est mort lentement du mal métaphysique, s’amusait à soutenir, avec une insolence de page, une logique fuyante de femme et de jolies pichenettes à l’adresse de Dieu, que ce monde n’est point, après tout, si triste pour qui ne le prend pas trop au sérieux, qu’il y a mille façons d’être heureux et que ceux à qui il n’a pas été donné de «faire leur salut» par la vertu ou par la science peuvent le faire par les voyages, les femmes, le sport ou l’ivrognerie. (Je trahis peut-être sa pensée en la traduisant; tant pis ! Pourquoi a-t-il des finesses qui ne tiennent qu’à l’arrangement des mots ?) Je sais bien que le pessimisme n’est point, malgré ses airs, une philosophie, n’est qu’un sentiment déraisonnable né d’une vue incomplète des choses ; mais on rencontre tout de même des optimismes bien impertinents ! Quoi ! ce sage reconnaissait lui-même un peu auparavant qu’il y a, quoi qu’on fasse, des souffrances inutiles et inexplicables ; le grand
cri de l’universelle douleur montait malgré lui jusqu’à ses oreilles :
et tout de suite après il est gai ! Malheur à ceux qui rient ! comme dit
l’Écriture. Ce rire, je l’ai déjà entendu dans l’Odyssée : c’est le rire
involontaire et lugubre des prétendants qui vont mourir.
Non, non, M. Renan n’a pas le droit d’être gai. Il ne peut l’être que par
l’inconséquence la plus audacieuse ou la plus aveugle. Comme Macbeth avait tué le sommeil, M. Renan, vingt fois, cent fois dans chacun de ses livres, a tué la joie, a tué l’action, a tué la paix de l’âme et la sécurité de la vie morale. Pratiquer la vertu avec cette arrière-pensée que l’homme vertueux est peut-être un sot ; se faire «une sagesse à deux tranchants»; se dire que «nous devons la vertu à l’Éternel, mais que nous avons droit d’y joindre, comme reprise personnelle, l’ironie ; que nous rendons par là à qui de droit plaisanterie pour plaisanterie», etc., cela est joli, très joli ; c’est, un raisonnement délicieux et absurde, et ce «bon Dieu», conçu comme un grec émérite qui pipe les dés, est une invention tout à fait réjouissante. Mais ne jamais faire le bien bonnement, ne le faire que par élégance et avec ce luxe de malices, mettre tant d’esprit à être bon quand il vous arrive de l’être, apporter toujours à la pratique de la vertu la méfiance et la sagacité d’un monsieur qu’on ne prend pas sans vert et qui n’est dupe que parce qu’il le veut bien,-est-ce que cela, à supposer que ce soit possible, ne vous paraît pas lamentable ? Dire que Dieu n’existe pas, mais qu’il existera peut-être un jour et qu’il sera la conscience de l’univers quand l’univers sera devenu conscient ; dire ailleurs que «Dieu est déjà bon, qu’il n’est pas encore tout-puissant, mais qu’il le sera sans doute un jour» ; que «l’immortalité n’est pas un don inhérent à l’homme, une conséquence de sa nature, mais sans doute un don réservé par l’Être, devenu absolu, parfait, omniscient, tout-puissant, à ceux qui auront contribué à son développement» ; «qu’il y a du reste presque autant de chances pour que le contraire de tout cela soit vrai» et «qu’une complète obscurité nous cache les fins de l’univers» : ne sont-ce pas là, à qui va au fond, de belles et bonnes négations enveloppées de railleries subtiles ? Ne craignons point de passer pour un esprit grossier, absolu, ignorant des nuances. Il n’y a pas de nuances qui tiennent. Douter et railler ainsi, c’est simplement nier ; et ce nihilisme, si élégant qu’il soit, ne saurait être qu’un abîme de mélancolie noire et de désespérance. Notez que je ne conteste point la vérité de cette philosophie (ce n’est pas mon affaire) : j’en constate la profonde tristesse. Rien, rien, il n’y a rien que des phénomènes. M. Renan ne recule d’ailleurs devant aucune des conséquences de sa pensée. Il a une phrase surprenante où «faire son salut» devient exactement synonyme de «prendre son plaisir où on le trouve», et où il admet des saints de la luxure, de la morphine et de l’alcool. Et avec cela il est gai ! Comment fait-il donc ?
Quelqu’un pourrait répondre :
-Vous avez l’étonnement facile, monsieur l’ingénu. C’est comme si vous disiez : «Cet homme est un homme, et il a l’audace d’être gai !». Et ne vous récriez point que sa gaieté est sinistre, car je vous montrerais qu’elle est héroïque. Ce sage a eu une jeunesse austère ; il reconnaît, après trente ans d’études, que cette austérité même fut une vanité, qu’il a été sa propre dupe, que ce sont les simples et les frivoles qui ont raison, mais qu’il n’est plus temps aujourd’hui de manger sa part du gâteau. Il le sait, il l’a dit cent fois, il est gai pourtant. C’est admirable !

V

Eh bien ! non. Je soupçonne cette gaieté de n’être ni sinistre ni héroïque. Il reste donc qu’elle soit naturelle et que M. Renan se contente de l’entretenir par tout ce qu’il sait des hommes et des choses. Et cela certes est bien permis ; car, si ce monde est affligeant comme énigme, il est encore assez divertissant comme spectacle.
On peut pousser plus loin l’explication. Il n’y a pas de raison pour que le pyrrhonien ou le négateur le plus hardi ne soit pas un homme gai, et cela même en supposant que la négation ou le doute universel comporte une vue du monde et de la vie humaine nécessairement et irrémédiablement triste, ce qui n’est point démontré. Dans tous les cas, cela ne serait vrai que pour les hommes de culture raffinée et de coeur tendre, car les gredins ne sont point gênés d’être à la fois de parfaits négateurs et de joyeux compagnons. Mais en réalité il n’est point nécessaire d’être un coquin pour être gai avec une philosophie triste. Sceptique, pessimiste, nihiliste, on l’est quand on y pense : le reste du temps (et ce reste est presque toute la vie), eh bien ! on vit, on va, on vient, on cause, on voyage, on a ses travaux, ses plaisirs, ses petites occupations de toute sorte.-Vous vous rappelez ce que dit Pascal des «preuves de Dieu métaphysiques»: ces démonstrations
ne frappent que pendant l’instant qu’on les saisit; une heure après, elles sont oubliées. Il peut donc fort bien y avoir contraste entre les idées et le caractère d’un homme, surtout s’il est très cultivé. «Le jugement, dit Montaigne, tient chez moi un siège magistral… Il laisse mes appétits aller leur train… Il fait son jeu à part.» Pourquoi ne ferait-il pas aussi son jeu à part chez le décevant écrivain des Dialogues
philosophiques? Essayons donc de voir par où et comment il peut être
heureux.
D’abord son optimisme est un parti pris hautement affiché, à tout propos et même hors de propos et aux moments les plus imprévus. Il est heureux parce qu’il veut être heureux : ce qui est encore la meilleure façon qu’on ait trouvé de l’être. Il donne là un exemple que beaucoup de ses contemporains devraient suivre. À force de nous plaindre, nous deviendrons vraiment malheureux. Le meilleur remède contre la douleur est peut-être de la nier tant qu’on peut. Une sensibilité nous envahit, très humaine, très généreuse même, mais très dangereuse aussi. Il faut agir sans se lamenter, et aider
le prochain sans le baigner de larmes. Je ne sais, mais peut-être le
«pauvre peuple» est-il moins heureux encore depuis qu’on le plaint
davantage. Sa misère était plus grande autrefois, et cependant je crois qu’il était peut-être moins à plaindre, précisément parce qu’on le
plaignait moins.
Je veux bien, du reste, accorder aux âmes faibles qu’il ne suffit pas
toujours de vouloir pour être heureux. La vie, en somme, n’a pas trop mal servi M. Renan, l’a passablement aidé à soutenir sa gageure; et il en remercie gracieusement l’obscure «cause première» à la fin de ses
Souvenirs. Tous ses rêves se sont réalisés. Il est de deux Académies;
il est administrateur du Collège de France; il a été aimé, nous dit-il,
des trois femmes dont l’affection lui importait: sa soeur, sa femme et sa fille ; il a enfin une honnête aisance, non en biens-fonds, qui sont chose trop matérielle et trop attachante, mais en actions et obligations, choses légères et qui lui agréent mieux, étant des espèces de fictions, et même de jolies fictions.-Il a des rhumatismes. Mais il met sa coquetterie à ce qu’on ne s’en aperçoive point; et puis il ne les a pas toujours.-Sa plus grande douleur a été la mort de sa soeur Henriette; mais le spectacle au moins lui en a été épargné et la longue et terrible angoisse, puisqu’il était lui-même fort malade à ce moment-là. Elle s’en est allée son oeuvre faite et quand son frère n’avait presque plus besoin d’elle. Et qui sait si la mémoire de cette personne accomplie ne lui est pas aussi douce que le serait aujourd’hui sa présence? Et puis cette mort lui a inspiré de si belles pages, si tendres, si harmonieuses! Au reste, s’il est vrai que le bonheur est souvent la récompense des cœurs simples, il me paraît qu’une intelligence supérieure et tout ce qu’elle apporte avec soi n’est point pour empêcher d’être heureux. Elle est aux hommes ce que la grande beauté est aux femmes. Une femme vraiment belle jouit continuellement de sa beauté, elle ne saurait l’oublier un moment, elle la lit dans tous les yeux. Avec cela la vie est supportable ou le redevient vite, à moins d’être une passionnée, une enragée, une gâcheuse de bonheur comme il s’en trouve. M. Renan se sent souverainement intelligent comme Cléopâtre se sentait souverainement belle. Il a les plaisirs de l’extrême célébrité, qui sont de presque tous les instants et qui ne sont point tant à dédaigner, du moins je l’imagine. Sa gloire lui rit dans tous les regards. Il se sent supérieur à presque tous ses contemporains par la quantité de choses qu’il comprend, par l’interprétation qu’il en donne, par les finesses de cette interprétation. Il se sent l’inventeur d’une certaine philosophie très raffinée, d’une certaine façon de concevoir le monde et de prendre la vie, et il surprend tout autour de lui l’influence exercée sur beaucoup d’âmes
par ses aristocratiques théories. (Et je ne parle pas des joies régulières et assurées du travail quotidien, des plaisirs de la recherche et, parfois, de la découverte.)-M. Renan jouit de son génie et de son esprit. M. Renan jouit le premier du renanisme.
Il serait intéressant-et assez inutile d’ailleurs-de dresser la liste des
contradictions de M. Renan. Son Dieu tour à tour existe ou n’existe pas, est personnel ou impersonnel. L’immortalité dont il rêve quelquefois est tour à tour individuelle et collective. Il croit et ne croit pas au progrès. Il a la pensée triste et l’esprit plaisant. Il aime les sciences historiques et les dédaigne. Il est pieusement impie. Il est très chaste et il éveille assez souvent des images sensuelles. C’est un mystique et un pince-sans-rire. Il a des naïvetés et d’inextricables malices. Il est Breton et Gascon. Il est artiste, et son style est pourtant le moins plastique qui se puisse voir. Ce style paraît précis et en réalité fuit comme l’eau entre les doigts. Souvent la pensée est claire et l’expression obscure, à moins que ce ne soit le contraire. Sous une apparence de liaison, il a des sautes d’idées incroyables, et ce sont continuellement des abus de mots, des équivoques imperceptibles, parfois un ravissant galimatias. Il nie dans le même temps qu’il affirme. Il est si préoccupé de n’être point dupe de sa pensée qu’il ne saurait rien avancer d’un peu sérieux sans sourire et railler tout de suite après. Il a des affirmations auxquelles, au bout d’un instant, il n’a plus l’air de croire, ou, par une marche opposée, des paradoxes ironiques auxquels on dirait qu’il se laisse prendre. Mais sait-il exactement lui-même où commence et où finit son ironie ? Ses opinions exotériques s’embrouillent si bien avec ses «pensées de derrière la tête» que lui-même, je pense, ne s’y retrouve plus et se perd avant nous dans le mystère de ces «nuances».
Toutes les fées avaient richement doté le petit Armoricain. Elles lui
avaient donné le génie, l’imagination, la finesse, la persévérance, la
gaieté, la bonté. La fée Ironie est venue à son tour et lui a dit: «Je
t’apporte un don charmant ; mais je te l’apporte en si grande abondance qu’il envahira et altérera tous les autres. On t’aimera ; mais, comme on aura toujours peur de passer à tes yeux pour un sot, on n’osera pas te le dire. Tu te moqueras des hommes, de l’univers et de Dieu, tu te moqueras de toi-même, et tu finiras par perdre le souci et le goût de la vérité. Tu mêleras l’ironie aux pensers les plus graves, aux actions les plus naturelles et les meilleures, et l’ironie rendra toutes les écritures infiniment séduisantes, mais inconsistantes et fragiles. En revanche, jamais personne ne se sera diverti autant que toi d’être au monde.
» Ainsi parla la fée et, tout compte fait, elle fut assez bonne personne. Si M. Renan est une énigme, M. Renan en jouit tout le premier et s’étudie peut-être à la compliquer encore.
Il écrivait, il y a quatorze ans : «Cet univers est un spectacle que Dieu
se donne à lui-même ; servons les intentions du grand chorège en contribuant à rendre le spectacle aussi brillant, aussi varié que possible.
» Il faut rendre cette justice à l’auteur de la Vie de Jésus qu’il les sert joliment, «les intentions du grand chorège» ! Il est certainement un des «compères» les plus originaux et les plus fins de l’éternelle féerie. Lui reprocherons-nous de s’amuser pour son compte tout en divertissant le divin imprésario ? Ce serait de l’ingratitude, car nous jouissons aussi de la comédie selon notre petite mesure ; et vraiment le monde serait plus ennuyeux si M. Renan n’y était pas.

APPENDICE
Fragment d’un discours prononcé par
M. Renan à Quimper
Le 17 Août 1885

… Moi aussi, j’ai détruit quelques bêtes souterraines assez malfaisantes. J’ai été un bon torpilleur à ma manière ; j’ai donné quelques secousses électriques à des gens qui auraient mieux aimé dormir. Je n’ai pas manqué à la tradition des bonnes gens de Goëlo.
Voilà pourquoi, bien que fatigué de corps avant l’âge, j’ai gardé jusqu’à
la vieillesse une gaieté d’enfant, comme les marins, une facilité étrange à me contenter.
Un critique me soutenait dernièrement que ma philosophie m’obligeait à être toujours éploré. Il me reprochait comme une hypocrisie ma bonne humeur, dont il ne voyait pas les vraies causes.
Eh bien ! je vais vous les dire.
Je suis très gai, d’abord parce que, m’étant très peu amusé quand j’étais jeune, j’ai gardé, à cet égard, toute ma fraîcheur d’illusions ; puis, voici qui est plus sérieux : je suis gai, parce que je suis sûr d’avoir fait en ma vie une bonne action ; j’en suis sûr. Je ne demanderais pour récompense que de recommencer. Je me plains d’une seule chose, c’est d’être vieux dix ans trop tôt.
Je ne suis pas un homme de lettres, je suis un homme du peuple ; je suis l’aboutissant de longues files obscures de paysans et de marins. Je jouis de leurs économies de pensée ; je suis reconnaissant à ces pauvres gens qui m’ont procuré, par leur sobriété intellectuelle, de si vives jouissances.
Là est le secret de notre jeunesse.
Nous sommes prêts à vivre quand tout le monde ne parle plus que de mourir.
Le groupe humain auquel nous ressemblons le plus, et qui nous comprend le mieux, ce sont les Slaves ; car ils sont dans une position analogue à la nôtre, neufs dans la vie et antiques à la fois…



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SONNET DE POUCHKINE (1830) L’austère Dante ne méprisait pas le sonnet – Суровый Дант не презирал сонета

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Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE 1830
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


SONNET 1830
L’austère Dante ne méprisait pas le sonnet

  Сонет 1830
Суровый Дант не презирал сонета
 

 

Суровый Дант не презирал сонета;
L’austère Dante ne méprisait pas le sonnet ;
 
В нем жар любви Петрарка изливал;
Pétrarque y versait ses éclairs d’amour ;
Игру его любил творец Макбета;
Le créateur de Macbeth en aimait le tour ;
Им скорбну мысль Камоэнс облекал.
Quand le mélancolique Camões s’y répendait.

И в наши дни пленяет он поэта:
Et aujourd’hui, il envoûte le poète :
Вордсворт его орудием избрал,
Wordsworth comme instrument l’avait choisi,
Когда вдали от суетного света
Quand à l’écart de l’agitation du monde
Природы он рисует идеал.
Il peignait la nature idéale.




Под сенью гор Тавриды отдаленной
Sous l’ombre des montagnes de Tauride
Певец Литвы в размер его стесненный
Adam Mickiewicz les chante dans ses Sonnets de Crimée
Свои мечты мгновенно заключал.
Leur livrant ses rêves pour qu’ils se réalisent.




У нас еще его не знали девы,
Nous ne le connaissions pas encore
Как для него уж Дельвиг забывал
Qu’Anton Delvig oubliait pour lui
Гекзаметра священные напевы.
Les chants sacrés de l’héxamètre.

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POUCHKINE
1830  

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LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

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