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SULLY PRUDHOMME par JULES LEMAÎTRE

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LITTÉRATURE FRANÇAISE

SULLY PRUDHOMME
René Armand François Prudhomme

né à Paris le 16 mars 1839 – mort à Châtenay-Malabry le 6 septembre 1907

_______________

LES CRITIQUES 
DE 
JULES LEMAÎTRE

SULLY PRUDHOMME

Les Contemporains
(1886)
Etudes & Portraits Littéraires

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Sully Prudhomme

INTRODUCTION

Une tête extraordinairement pensive, des yeux voilés-presque des yeux de femme-dont le regard est comme tourné vers le dedans et semble, quand il vous arrive, sortir «du songe obscur des livres» ou des limbes de la méditation. On devine un homme qu’un continuel repliement sur soi, l’habitude envahissante et incurable de la recherche et de l’analyse à outrance (et dans les choses qui nous touchent le plus, et où la conscience prend le plus d’intérêt) a fait singulièrement doux, indulgent et résigné, mais triste à jamais, impropre à l’action extérieure par l’excès du travail cérébral, inhabile au repos par le développement douloureux de la sensibilité, défiant de la vie pour l’avoir trop méditée. Spe lentus, timidus futuri. Il est certain qu’il a plus pâti de sa pensée que de la fortune. Il nous dit quelque part que, tout enfant, il perdit son père, et il nous parle d’un amour trahi : ce sont misères assez communes et il ne paraîtrait pas que sa vie eut été exceptionnellement malheureuse si les chagrins n’étaient à la mesure du cœur qui les sent. S’il a pu souffrir plus qu’un autre de la nécessité de faire un métier pour vivre et du souci du lendemain, une aisance subite est venue l’en délivrer d’assez bonne heure. Mais cette délivrance n’était point le salut. La pensée solitaire et continue le prit alors dans son engrenage. Vint la maladie par l’excessive tension de l’esprit ; et la nervosité croissante, féconde en douleurs intimes ; et le tourment de la perfection, qui stérilise. Au reste, il aurait le droit de se reposer s’il le pouvait : son oeuvre est dès maintenant complète et plus rien ne saurait augmenter l’admiration de ses «amis inconnus».

I

Je crois que M. Sully-Prudhomme fût devenu ce qu’il est, de quelque façon qu’eussent été conduites ses premières études. Pourtant il est bon de constater que le poète, qui représente dans ce qu’il a de meilleur l’esprit de ce siècle finissant, a reçu une éducation plus scientifique que littéraire par la grâce de la fameuse «bifurcation», médiocre système pour la masse, mais qui fut bon pour lui parce qu’il avait en lui-même de quoi le corriger. Il quitta les lettres, dès la troisième, pour se préparer à l’École polytechnique, passa son baccalauréat ès sciences et fit une partie des mathématiques spéciales ; une ophtalmie assez grave interrompit ses études scientifiques. Il revint à la littérature librement, la goûta mieux et en reçut des impressions plus personnelles et plus profondes, n’ayant pas à rajeunir et à vivifier des admirations imposées et n’étant pas gêné par le souvenir de sa rhétorique. Il passa son baccalauréat ès lettres pour entrer ensuite à l’École de droit. En même temps il se donnait avec passion à l’étude de la philosophie. Sa curiosité d’esprit était dès lors universelle.
Préparé comme il l’était, il ne pouvait débuter par de vagues élégies ni
par des chansons en l’air : sa première œuvre fut une série de poèmes
philosophiques. Je dis sa première œuvre ; car, bien que publiés avec ou après les Stances, les Poèmes ont été composés avant. C’est ce que notre poète a écrit de plus généreux, de plus confiant, de plus «enlevé». Un souffle de jeunesse circule sous la précoce maturité d’une science précise et d’une forme souvent parfaite. Dès ce moment il trace son programme poétique et l’embrasse avec orgueil, étant dans l’âge des longs espoirs :

Vous n’avez pas sondé tout l’océan de l’âme,
Ô vous qui prétendez en dénombrer les flots…
Qui de vous a tâté tous les coins de l’abîme
Pour dire : «C’en est fait, l’homme nous est connu ;
Nous savons sa douleur et sa pensée intime
Et pour nous, les blasés, tout son être est à nu ?
»
Ah ! ne vous flattez pas, il pourrait vous surprendre …

Voyez-vous poindre les Stances, les Épreuves, les Solitudes, les Vaines tendresses et toutes ces merveilles de psychologie qui durent surprendre,-car la poésie ne nous y avait pas habitués, et un certain degré de subtilité dans l’analyse semblait hors de son atteinte ?

Le pinceau n’est trempé qu’aux sept couleurs du prisme.
Sept notes seulement composent le clavier…
Faut-il plus au poète ? Et ses chants, pour matière,
N’ont-ils pas la science aux sévères beautés,
Toute l’histoire humaine et la nature entière ?

N’est-ce pas l’annonce de plusieurs sonnets des Épreuves, des Destins, du Zénith et de la Justice ?
En attendant, le poète jette sur la vie un regard sérieux et superbe. Il
voit le mal, il voit la souffrance, il s’insurge contre les injustices et
les gênes de l’état social (le Joug) ; mais il ne désespère point de
l’avenir et il attend la cité définitive des jours meilleurs (Dans la
rue, la Parole). Même le poème grandiose et sombre de l’Amérique,
cette histoire du mal envahissant, avec la science, le nouveau monde après l’ancien et ne laissant plus aucun refuge au juste, finit par une parole confiante. Le poète salue et bénit les Voluptés, «reines des jeunes hommes», sans lesquelles rien de grand ne se fait, révélatrices du beau, provocatrices des actes héroïques et instigatrices des chefs-d’œuvre. Lui-même sent au cœur leur morsure féconde ; il se sait poète, il désire la gloire et l’avoue noblement, comme faisaient les poètes anciens (l’Ambition). Enfin, dans une pièce célèbre, vraiment jeune et vibrante et d’une remarquable beauté de forme, il gourmande Alfred de Musset sur ses désespoirs égoïstes et pour s’être désintéressé de la chose publique ; il exalte le travail humain, il prêche l’action, il veut que la poésie soit croyante à l’homme et qu’elle le fortifie au lieu d’aviver ses chères plaies cachées. «L’action ! l’action !» c’est le cri qui sonne dans ces poèmes marqués d’une sorte de positivisme religieux.

Une réflexion vous vient : était-ce bien la peine de tant reprocher à Musset sa tristesse et son inertie ? Y a-t-il donc tant de joie dans l’oeuvre de Sully-Prudhomme ? Et qu’a-t-il fait, cet apôtre de l’action, que ronger son cœur et écrire d’admirables vers ? Il est vrai que ce travail en vaut un autre. Et puis, s’il n’est pas arrivé à une vue des choses beaucoup plus consolante que l’auteur de Rolla, au moins est-ce par des voies très différentes ; sa mélancolie est d’une autre nature, moins vague et moins lâche, plus consciente de ses causes, plus digne d’un homme.

La forme des Poèmes n’est pas plus romantique que le fond. Les autres poètes de ces vingt dernières années tiennent, au moins par leurs débuts, à l’école parnassienne, qui se rattache elle-même au romantisme. M.Sully-Prudhomme semble inaugurer une époque. Si on lui cherche des ascendants, on pourra trouver que, poète psychologue, il fait songer un peu à Sainte-Beuve, et, poète philosophe, à Vigny vieillissant. Mais on dirait tout aussi justement que son inspiration ne se réclame de rien d’antérieur, nul poète n’ayant tant analysé ni tant pensé, ni rendu plus complètement les délicatesses de son coeur et les tourments de son intelligence, ni
mieux exprimé, en montrant son âme, ce qu’il y a de plus original et de
meilleur dans celle de sa génération. Il y fallait une langue précise : celle de Sully-Prudhomme l’est merveilleusement. Elle semble procéder de l’antiquité classique, qu’il a beaucoup pratiquée. On trouve souvent dans les Poèmes le vers d’André Chénier, celui de l’Invention et de l’Hermès.-Mais le style des Poèmes, quoique fort travaillé, a un élan, une allure oratoire que réprimeront bientôt le goût croissant de la concision et l’enthousiasme décroissant. Le poète, très jeune, au sortir de beaux rêves philosophiques, crédule aux constructions d’Hegel (l’Art) et, d’autre part, induit par la compression du second Empire aux songes humanitaires et aux professions de foi qui sont des protestations, se laisse aller à plus d’espoir et d’illusion qu’il ne s’en permettra dans la suite et, conséquence naturelle, verse çà et là dans l’éloquence.

J’avais tort de dire qu’il ne doit rien aux parnassiens. C’est à cette
époque qu’il fréquenta leur cénacle et qu’il y eut (si on veut croire la
modestie de ses souvenirs) la révélation du vers plastique, de la puissance de l’épithète, de la rime parfaite et rare. Si donc le Parnasse n’eut jamais aucune influence sur son inspiration, il put en avoir sur la forme de son vers. Il accrut son goût de la justesse recherchée et frappante. Ce soin curieux et précieux qu’apportaient les «impassibles» à rendre soit les objets extérieurs, soit des sentiments archaïques ou fictifs, M. Sully-Prudhomme crut qu’il ne serait pas de trop pour traduire les plus chers de ses propres sentiments ; que l’âme méritait bien cet effort pour être peinte dans ses replis ; que c’est spéculer lâchement sur l’intérêt qui s’attache d’ordinaire aux choses du cœur que de se contenter d’à peu près pour les exprimer. Et c’est ainsi que, par respect de sa pensée et par souci de la livrer tout entière, il appliqua en quelque façon la forme rigoureuse et choisie du vers parnassien à des sujets de psychologie intime et écrivit les stances de la Vie intérieure.

II

On pourrait dire : Ici commencent les poésies de M. Sully-Prudhomme. J’avoue que j’ai de particulières tendresses pour ce petit recueil de la Vie intérieure, peut-être parce qu’il est le premier et d’une âme plus jeune, quoique douloureuse déjà. Par je ne sais quelle grâce de nouveauté, il me semble que la Vie intérieure est à peu près, à l’oeuvre de notre poète, ce que les Premières Méditations sont à celle de Lamartine. Et le rapprochement de ces deux noms n’est point si arbitraire, en somme. À la grande voix qui disait la mélancolie vague et flottante du siècle naissant répond, après cinquante années, une voix moins harmonieuse, plus tourmentée, plus pénétrante aussi, qui précise ce que chantait la première, qui dit dans une langue plus serrée des tristesses plus réfléchies et des impressions plus subtiles. Trois ou quatre sentiments, à qui va au fond, défrayaient la lyre romantique. L’aspiration de nos âmes vers l’infini, l’écrasement de l’homme éphémère et borné sous l’immensité et l’éternité de l’univers, l’angoisse du doute, la communion de l’âme avec la nature, où elle cherche le repos et l’oubli : tels sont les grands thèmes et qui reviennent toujours. M. Sully-Prudhomme n’en invente pas de nouveaux, car il n’y en a point, mais il approfondit les anciens. Ces vieux sentiments affectent mille formes : il saisit et fixe quelques-unes des plus délicates ou des plus détournées. La Vie intérieure, ce n’est plus le livre d’un inspiré qui, les cheveux au vent, module les beaux lieux communs de la tristesse humaine, mais le livre d’un solitaire qui vit replié, qui guette en soi et note ses impressions les moins banales, dont la mélancolie est armée de sens critique, dont toutes les douleurs viennent de l’intelligence ou y montent. -«Pourquoi n’est-il plus possible de chanter le printemps ? -J’ai voulu tout aimer et je suis malheureux… -Une petite blessure peut lentement briser un cœur. -C’est parfois une caresse qui fait pleurer : pourquoi ? -Je voudrais oublier et renaître pour retrouver des impressions neuves, et que la terre ne soit pas ronde, mais s’étende toujours, toujours… -Je bégayais étant enfant et je tendais les bras. Aujourd’hui encore ; on n’a fait que changer mon bégayement…» Voilà les sujets de quelques-unes de ces petites pièces «qu’on a faites petites pour les faire avec soin».

Lamartine s’extasiait en trois cents vers sur les étoiles, sur leur nombre et leur magnificence, et priait la plus proche de descendre sur la terre pour y consoler quelque génie souffrant. M. Sully-Prudhomme, en trois quatrains, songe à la plus lointaine, qu’on ne voit pas encore, dont la lumière voyage et n’arrivera qu’aux derniers de notre race ; il les supplie de dire à cette étoile qu’il l’a aimée ; et il donne à la pièce ce titre qui en fait un symbole : l’Idéal. On voit combien le sentiment est plus cherché, plus intense (et notez qu’il implique une donnée
scientifique). -De même, tandis que le poète des Méditations s’épanche noblement sur l’immortalité de l’âme et déploie à larges nappes les vieux arguments spiritualistes, le philosophe de la Vie intérieure écrit ces petits vers :

J’ai dans mon cœur, j’ai sous mon front
Une âme invisible et présente…..

Partout scintillent les couleurs.
Mais d’où vient cette force en elles ?

Il existe un bleu dont je meurs
Parce qu’il est dans les prunelles.

Tous les corps offrent des contours.
Mais d’où vient la forme qui touche ?

Comment fais-tu les grands amours,
Petite ligne de la bouche ?…

Déjà tombent l’enthousiasme et la foi des premiers poèmes. Toutes ces petites «méditations» sont tristes, et d’une tristesse qui ne berce pas, mais qui pénètre, qui n’est pas compensée par le charme matériel d’une forme musicale, mais plutôt par le plaisir intellectuel que nous donne la révélation de ce que nous avons de plus rare au cœur. Sans doute les souffrances ainsi analysées se ramènent, ici tout comme chez les lyriques qui pensent peu, à une souffrance unique, celle de nous sentir finis, de n’être que nous ; mais, comme j’ai dit, M. Sully-Prudhomme n’exprime que des cas choisis de cette maladie, ceux qui ne sauraient affecter que des âmes raffinées. Il vous définit tel désir, tel regret, tel malaise aristocratique plus clairement que vous ne le sentiez ; nul poète ne nous fait plus souvent la délicieuse surprise de nous dévoiler à nous-mêmes ce que nous éprouvions obscurément.

Je voudrais pouvoir dire qu’il tire au clair la vague mélancolie
romantique : il décompose en ses éléments les plus cachés «cette tendresse qu’on a dans l’âme et où tremblent toutes les douleurs» (Rosées). De là le charme très puissant de cette poésie si discrète et si concise : c’est comme si chacun de ces petits vers nous faisait faire en nous des découvertes dont nous nous savons bon gré et nous enrichissait le cœur de délicatesses nouvelles. Jamais la poésie n’a plus pensé et jamais elle n’a été plus tendre : loin d’émousser le sentiment, l’effort de la réflexion le rend plus aigu. On éprouve la vérité de ces remarques de Pascal (je rappelle que Pascal emploie une langue qui n’est plus tout à fait la nôtre) : «À mesure que l’on a plus d’esprit, les passions sont plus grandes… -La netteté d’esprit cause aussi la netteté de la passion,» etc. Ajoutez à ce charme celui de la forme la plus savante qui soit, d’une simplicité infiniment méditée, qui joint étroitement, dans sa trame, à la précision la plus serrée la grâce et l’éclat d’images nombreuses et courtes et qui ravissent par leur justesse : forme si travaillée que souvent la lecture, invinciblement ralentie, devient elle-même un travail :

Si quelqu’un s’en est plaint, certes ce n’est pas moi.

III

M. Sully-Prudhomme me semble avoir apporté à l’expression de l’amour le même renouvellement qu’à celle des autres sentiments poétiques. Jeunes filles et Femmes sont aussi loin du Lac ou du Premier regret que la Vie intérieure l’était de l’Épître à Byron. Elvire a pu être une personne réelle ; mais dans les Méditations, Elvire idéalisée est une vision, une fort belle image, mais une image en l’air, comme Laure ou Béatrix. Qui a vu Elvire ? Demande-t-on sa main ? L’épouse-t-on ? Élvire a «des accents inconnus à la terre». Elvire n’apparaît que sur les lacs et sous les clairs de lune. Mais, quelque discrétion que le poète y ait mise et quoique des pièces d’un caractère impersonnel se mêlent à celles qui peuvent passer pour des confessions, on sent à n’en pouvoir douter que les vers de Jeunes filles et Femmes nous content par fragments une histoire vraie, très ordinaire et très douloureuse, l’histoire d’un premier amour à demi entendu, puis repoussé. Et la femme, que font entrevoir ces fines
élégies, n’est plus l’amante idéale que les poètes se repassent l’un à
l’autre : c’est bien une jeune fille de nos jours, apparemment une petite
bourgeoise (Ma fiancée, Je ne dois plus), et l’on sent qu’elle a vécu,
qu’elle vit encore peut-être. Sans doute Sainte-Beuve, dans ses poésies, avait déjà particularisé l’amour général et lyrique et raconté ses sentiments au lieu de les chanter ; mais sa «note» n’est que familière à la façon de Wordsworth et son style est souvent entaché des pires affectations romantiques. L’analyse est autrement pénétrante chez M. Sully-Prudhomme. On n’avait jamais dit avec cette tendresse et cette subtilité l’aventure des cœurs de dix-huit ans, et d’abord l’éveil de l’amour chez l’enfant, son tressaillement sous les caresses d’une grande fille, «les baisers fuyants risqués aux chatons des bagues» (Jours lointains), et plus tard, quand l’enfant a grandi, ses multiples et secrètes amours (Un sérail), puis la première passion et ses délicieux commencements (le Meilleur moment des amours), et la grâce et la pureté de la vraie jeune fille, puis la grande
douleur quand la bien-aimée est aux bras d’un autre (Je ne dois plus), et l’obsession du cher souvenir :

… Et je la perds toute ma vie
En d’inépuisables adieux.
Ô morte mal ensevelie,
Ils ne t’ont pas fermé les yeux.

Le poète, à l’affût de ses impressions, les aiguise et les affine par la curiosité créatrice de ce regard intérieur et parvient à de telles profondeurs de tendresse, imagine des façons d’aimer où il y a tant de tristesse, des façons de se plaindre où il y a tant d’amour, et trouve pour le dire des expressions si exactes et si douces à la fois, que le mieux est de céder au charme sans tenter de le définir. N’y a-t-il pas une merveilleuse «invention» de sentiment dans les stances de Jalousie et dans celles-ci, plus exquises encore :

Si je pouvais aller lui dire :
«Elle est à vous et ne m’inspire
Plus rien, même plus d’amitié ;
Je n’en ai plus pour cette ingrate.
Mais elle est pâle, délicate.
Ayez soin d’elle par pitié !

«Écoutez-moi sans jalousie.
Car l’aile de sa fantaisie
N’a fait, hélas ! que m’effleurer.
Je sais comment sa main repousse.
Mais pour ceux qu’elle aime elle est douce ;
Ne la faites jamais pleurer !…
»

Je pourrais vivre avec l’idée
Qu’elle est chérie et possédée
Non par moi, mais selon mon coeur.
Méchante enfant qui m’abandonnes,
Vois le chagrin que tu me donnes :
Je ne peux rien pour ton bonheur !

IV

Je dirai des Épreuves à peu près ce que j’ai dit des recueils précédents : M. Sully-Prudhomme renouvelle un fonds connu par plus de pensée et plus d’analyse exacte que la poésie n’a accoutumé d’en porter. «Si je dis toujours la même chose, c’est que c’est toujours la même chose», remarque fort sensément le Pierrot de Molière. La critique n’est pas si aisée, malgré l’axiome que l’on sait ; et il faut être indulgent aux répétitions nécessaires. En somme, une étude spéciale sur un poète -et sur un poète vivant dont la personne ne peut être qu’effleurée et qui, trop proche, est difficile à bien juger- et sur un poète lyrique qui n’exprime que son âme et qui ne raconte pas d’histoires -se réduit à marquer autant qu’on peut sa place et son rôle dans la littérature, à chercher où gît son originalité et des formules qui la définissent, à rappeler en les résumant quelques-unes de ses pièces les plus caractéristiques. Ainsi une étude même consciencieuse, même amoureuse, sur une œuvre poétique considérable peut tenir en quelques pages, et fort sèches. Le critique ingénu se désole. Il voudrait concentrer et réfléchir dans sa prose comme dans un miroir son poète tout entier. Il lui en coûte d’être obligé de choisir entre tant de pages qui l’ont également ravi ; il lui semble qu’il fait tort à l’auteur, qu’il le trahit indignement ; il est tenté de tout résumer, puis de tout citer et, supprimant son commentaire, de laisser le lecteur jouir du texte vivant. Cela ne vaudrait-il pas mieux que de s’évertuer à en enfermer l’âme, sans être bien sûr de la tenir, dans des formules laborieuses et tâtonnantes ? On les sent si incomplètes et, même quand elles sont à peu près justes, si impuissantes à traduire le je ne sais quoi par où l’on est surtout séduit ! À quoi bon définir difficilement ce qu’il est si facile et si délicieux de sentir ? L’excuse du critique, c’est qu’il s’imagine que son effort, si humble qu’il soit, ne sera pas tout à fait perdu, c’est qu’il croit travailler à ce que Sainte-Beuve appelait l’histoire naturelle des esprits, qui sera une belle chose quand elle sera faite. C’est qu’enfin une piété le pousse à parler des artistes qu’il aime; qu’à chercher les raisons de son admiration, il la sent croître, et que son effort pour la dire, même avorté, est encore un hommage.

Les Épreuves, si on en croit le sonnet qui leur sert de préface, n’ont
pas été écrites d’après un plan arrêté d’avance. Mais il s’est trouvé que les sonnets où le poète, à vingt-cinq ans, contait au jour le jour sa vie intérieure pouvaient être rangés sous ces quatre titres : Amour, Doute, Rêve, Action ; et le poète nous les a livrés comme s’ils se rapportaient à quatre époques différentes de sa vie. La vérité est qu’il a l’âme assez riche pour vivre à la fois de ces quatre façons.

Les sonnets d’Amour sont plus sombres et plus amers que les pièces
amoureuses du premier volume : le travail de la pensée a transformé la tendresse maladive en révolte contre la tyrannie de la beauté et contre un sentiment qui est de sa nature inassouvissable. (Inquiétude, Trahison, Profanation, Fatalité, Où vont-ils ? L’Art sauveur.) -Les sonnets du Doute marquent un pas de plus vers la poésie philosophique. Voyez le curieux portrait de Spinoza :

C’était un homme doux, de chétive santé…

et le sonnet des Dieux, qui définit le Dieu du laboureur, le Dieu du
curé, le Dieu du déiste, le Dieu du savant, le Dieu de Kant et le Dieu de
Fichte, tout cela en onze vers, et qui finit par celui-ci :

Dieu n’est pas rien, mais Dieu n’est personne : il est tout.

et le Scrupule, qui vient ensuite :

Étrange vérité, pénible à concevoir,
Gênante pour le coeur comme pour la cervelle,
Que l’Univers, le Tout, soit Dieu sans le savoir

D’autres sonnets expriment le doute non plus philosophant mais souffrant. Jusque-là les «angoisses du doute», même sincère, avaient eu chez les poètes quelque chose d’un peu théâtral : ainsi les Novissima Verba de Lamartine ; ainsi dans Hugo, les stances intitulées : Que nous avons le doute en nous. Ajoutez que presque toujours, chez les deux grands lyriques, le doute s’éteint dans la fanfare d’un acte de foi. Musset est évidemment plus malade dans l’Espoir en Dieu ; mais son mal vient du cœur plutôt que du cerveau. Ce qu’il en dit de plus précis est que «malgré lui, l’infini le tourmente». Sa plainte est plutôt d’un viveur fourbu qui craint la mort que d’un homme en quête du vrai. Il ne paraît guère avoir lu les philosophes qu’il énumère dédaigneusement et caractérise au petit bonheur.
Pour sûr, ce n’est point la Grande Ourse qui lui a fait examiner, à lui,
ses prières du soir ; et la ronflante apostrophe à Voltaire, volontiers
citée par les ecclésiastiques, ne part pas d’un grand logicien. M.
Sully-Prudhomme peut se rencontrer une fois avec Musset et, devant un Christ en ivoire et une Vénus de Milo (Chez l’antiquaire), regretter «la volupté sereine et l’immense tendresse» dans un sonnet qui contient en substance les deux premières pages de Rolla. Mais son doute est autre chose qu’un obscur et emphatique malaise : il a des origines scientifiques, s’exprime avec netteté et, pour être clair, n’en est pas moins émouvant. Et comme il est négation autant que doute, le vide qu’il laisse, mieux défini, est plus cruel à sentir. Les Werther et les Rolla priaient sans trop savoir qui ni quoi ; le poète des Épreuves n’a plus même cette consolation lyrique :

Je voudrais bien prier, je suis plein de soupirs…
J’ai beau joindre les mains et, le front sur la Bible,
Redire le Credo que ma bouche épela :
Je ne sens rien du tout devant moi. C’est horrible.

Ce ne sont plus douleurs harmonieuses et indéfinies. Le poète dit la plaie vive que laisse au cœur la foi arrachée, la solitude de la conscience privée d’appuis extérieurs et qui doit se juger et s’absoudre elle-même (la Confession) :

Heureux le meurtrier qu’absout la main d’un prêtre…
J’ai dit un moindre crime à l’oreille divine…
Et je n’ai jamais su si j’étais pardonné.

Il dit les involontaires retours du cœur, non consentis par la raison, vers les croyances d’autrefois (Bonne mort) :

Prêtre, tu mouilleras mon front qui te résiste.
Trop faible pour douter, je m’en irai moins triste
Dans le néant peut-être, avec l’espoir chrétien.

Il dit les inquiétudes de l’âme qui, ayant répudié la religion de la grâce, aspire à la justice. Il entend, bien loin dans le passé, le cri d’un ouvrier des Pyramides ; ce cri monte dans l’espace, atteint les étoiles :

Il monte, il va, cherchant les dieux et la justice,
Et depuis trois mille ans, sous l’énorme bâtisse,
Dans sa gloire Chéops inaltérable dort.

Le dernier livre de M. Sully-Prudhomme sera la longue recherche d’une réponse à ce Cri perdu.

Puis viennent les Rêves, le délice de s’assoupir, d’oublier, de boire la
lumière sans penser, de livrer son être «au cours de l’heure et des
métamorphoses
», de se coucher sur le dos dans la campagne, de regarder les nuages, de glisser lentement à la dérive sur une calme rivière, de fermer les yeux par un grand vent et de le sentir qui agite vos cheveux, de jouir, au matin, de «cette douceur profonde de vivre sans dormir tout en ne veillant pas» (Sieste, Éther, Sur l’eau, le Vent, Hora prima). Impossible de fixer dans une langue plus exacte des impressions plus fugitives. Rêvait-on, quand on est capable d’analyser ainsi son rêve ? C’est donc un rêve plus attentif que bien des veilles. Loin d’être un sommeil de l’esprit, il lui vient d’un excès de tension ; il n’est point en deçà de la réflexion, mais on le rencontre à ses derniers confins et par delà. Il finit par être le rêve de Kant, qui n’est guère celui des joueurs de luth.

Ému, je ne sais rien de la cause émouvante.
C’est moi-même ébloui que j’ai nommé le ciel,
Et je ne sens pas bien ce que j’ai de réel.

Déjà dans une pièce des Mélanges (Pan), par la même opération
paradoxale d’une inconscience qui s’analyse, M. Sully-Prudhomme avait merveilleusement décrit cet évanouissement de la personnalité quand par les lourds soleils la mémoire se vide, la volonté fuit, qu’on respire à la façon des végétaux et qu’on se sent en communion avec la vie universelle…

Mais c’est assez rêver, il faut agir. Honte à qui dort parmi le travail de
tous, à qui jouit au milieu des hommes qui souffrent ! Il y a, dans ce
psychologue subtil et tendre, un humanitaire, une sorte de positiviste
pieux, un croyant à la science et au progrès-un ancien candidat à l’École polytechnique et qui a passé un an au Creusot, admirant les machines et traduisant le premier livre de Lucrèce. Nul ne saurait vivre sans les autres (la Patrie, Un songe); salut aux bienfaiteurs de l’humanité, à l’inventeur inconnu de la roue, à l’inventeur du fer, aux chimistes, aux explorateurs (la Roue, le Fer, le Monde à nu, les Téméraires) ! Tous ces sonnets d’ingénieur-poète étonnent par le mélange d’un lyrisme presque religieux et d’un pittoresque emprunté aux engins de la science et de l’industrie et aux choses modernes. Voici l’usine, «enfer de la Force obéissante et triste», et le cabinet du chimiste, et le fond de l’Océan où repose le câble qui unit deux mondes. Tel sonnet raconte la formation de la terre (En avant !); tel autre enferme un sentiment délicat dans une définition de la photographie (Réalisme). On dirait d’un Delille inspiré et servi par une langue plus franche et plus riche. Parlons mieux : André Chénier trouverait réalisée dans ces sonnets une part de ce qu’il rêvait de faire dans son grand Hermès ébauché. Ils servent de digne préface au poème du Zénith.

Ainsi les Épreuves nous montrent sous toutes ses faces le génie de M. Sully-Prudhomme : j’aurais donc pu grouper son oeuvre entière sous les quatre titres qui marquent les divisions de ce recueil. Plutôt que de la ramasser de cette façon, j’ai cédé au plaisir de la parcourir, fût-ce un peu lentement.

L’optimisme voulu et quasi héroïque de la dernière partie des Épreuves rappelle celui des premiers Poèmes, mais est déjà autre chose. Il semble que le poète ait songé : Je souffre et je passe mon temps à le dire et je sens que la vie est mauvaise et pourtant je vis et l’on vit autour de moi.
D’où cette contradiction ? Il faut donc que la vie ait, malgré tout, quelque bonté en elle ou que la piperie en soit irrésistible. Un instant de joie compense des années de souffrance. La science aussi est bonne, et aussi l’action, qui nous apporte le même oubli que le rêve et a, de plus, cet avantage d’améliorer d’une façon durable, si peu que ce soit, la destinée commune. Mais le poète n’y croit, j’en ai peur, que par un coup d’État de sa volonté sur sa tristesse intime et incurable ; et voici ses vers les plus encourageants, qui ne le sont guère.

Pour une heure de joie unique et sans retour,
De larmes précédée et de larmes suivie,
Pour une heure tu peux, tu dois aimer la vie :
Quel homme, une heure au moins, n’est heureux à son tour ?
Une heure de soleil fait bénir tout le jour
Et, quand ta main ferait tout le jour asservie,
Une heure de tes nuits ferait encore envie
Aux morts, qui n’ont plus même une nuit pour l’amour…

Hé ! oui, mais que prouve cela, sinon que l’homme est une bonne bête
vraiment et que la nature le dupe à peu de frais ? Ils manquent de gaîté, les sonnets optimistes du maître. À beau prêcher l’action, qui retombe si vite, avec les Solitudes, dans les suaves et dissolvantes tristesses du sentiment.

V

Est-ce un souvenir d’enfance ? on le dirait. Je ne crois pas qu’une mère
puisse entendre sans que les larmes lui montent aux yeux les vers de
Première solitude sur les petits enfants délicats et timides mis trop tôt au collège.

Leurs blouses sont très bien tirées,
Leurs pantalons en bon état,
Leurs chaussures toujours cirées ;
Ils ont l’air sage et délicat.

Les forts les appellent des filles
Et les malins des innocents :
Ils sont doux, ils donnent leurs billes,
Ils ne seront pas commerçants…

Oh ! la leçon qui n’est pas sue
Le devoir qui n’est pas fini !
Une réprimande reçue !
Le déshonneur d’être puni !…..

Ils songent qu’ils dormaient naguères
Douillettement ensevelis
Dans les berceaux, et que les mères
Les prenaient parfois dans leurs lits…

Deux ou trois autres pièces de M. Sully-Prudhomme ont eu cette bonne fortune de devenir populaires, je veux dire de plaire aux femmes, d’arriver jusqu’au public des salons. Peut-être a-t-il été agacé parfois de n’être pour beaucoup de gens que l’auteur du Vase brisé : mais qui sait si ce n’est pas le Vase brisé qui l’a fait académicien et qui a servi de passeport aux Destins et à la Justice ?

Aussi bien son âme tient presque toute dans ce vase brisé. C’est encore de «légères meurtrissures» devenues «des blessures fines et profondes» qu’il s’agit dans les Solitudes. Impressions quintessenciées, nuances de sentiment ultra-féminines dans un cœur viril, une telle poésie ne peut être que le produit extrême d’une littérature, suppose un long passé artistique et sentimental. Imaginez une âme qui aurait traversé le romantisme, connu ce qu’il a de passion ardente et de belle rêverie, qu’auraient ensuite affinée les curiosités de la poésie parnassienne, qui aurait étendu par la science et par la réflexion le champ de sa sensibilité et qui, recueillie, attentive à ses ébranlements et habile à les multiplier, les dirait dans une langue dont la complexité et la recherche toutes modernes s’enferment dans la rigueur et la brièveté d’un contour classique… Glisserais-je au pathos sous prétexte de définition ? Est-ce ma faute si cette poésie n’est pas simple et si (à meilleur droit que les Précieuses) «j’entends là-dessous un million de choses» ?

Le mal que fait la lenteur des adieux prolongés ; la paix douloureuse des âmes où d’anciennes amours sont endormies, où les larmes sont figées comme les longs pleurs des stalactites, mais où quelque chose pleure toujours ; les «joies sans causes», bonheurs égarés qui voyagent et semblent se tromper de cœur ; la mélancolie d’une allée de tilleuls du siècle passé où, dans un temple en treillis, rit un Amour malin ; la solitude des étoiles ; l’isolement croissant de l’homme, qui ne peut plus, comme le petit enfant, vivre tout près de la terre et presser de ses deux mains la grande nourrice ; le doute sur son cœur ; la peur, en sentant un amour nouveau, de mal sentir, car c’est peut-être un ancien amour qui n’est pas mort ; la solitude de la laide «enfant qui sait aimer sans jamais être amante» ; l’espèce de malaise que cause, en mars, la renaissance de la nature au solitaire qui a trop lu et trop songé ; l’exil moral et la nostalgie de l’artiste que la nécessité a fait bureaucrate ou marchand ; la solitude du poète, au théâtre, parmi les gaîtés basses de la foule ; l’âcreté des amours coupables et hâtives dans les bouges ou dans les fiacres errants ; la solitude des âmes, qui ne peuvent s’unir, et la vanité des caresses, qui ne joignent que les corps ; la solitude libératrice de la vieillesse, qui affranchit de la femme et qui achève en nous la bonté ; le désir de s’éteindre en écoutant un chant de nourrice «pour ne plus penser, pour que l’homme meure comme est né l’enfant…» : je ne puis qu’indiquer
quelques-uns des thèmes développés ou plutôt démêlés, dans les Solitudes, par un poète divinement sensible. Et ce sont bien des «solitudes» : c’est toujours, sous des formes choisies, la souffrance de se sentir seul-loin de son passé qu’on traîne pourtant et seul avec ses souvenirs et ses regrets, -loin de ce qu’on rêve et seul avec ses désirs, -loin des autres âmes et seul avec son corps, -loin de la Nature même et du Tout qui nous enveloppe et qui dure et seul avec des amours infinies dans un cœur éphémère et fragile… C’est comme le détail subtil de notre impuissance à jouir, sinon de la science même que nous avons de cette impuissance.

Les Vaines tendresses, ce sont encore des solitudes. Le plus grand
poète du monde n’a que deux ou trois airs qu’il répète, et sans qu’on s’en plaigne (plusieurs même n’en ont qu’un) et, encore une fois, toute la poésie lyrique tient dans un petit nombre d’idées et de sentiments
originels que varie seule la traduction, plus ou moins complète ou
pénétrante. Mais les Vaines tendresses ont, dans l’ensemble, quelque
chose de plus inconsolable et de plus désenchanté : ses chères et amères solitudes, le poète ne compte plus du tout en sortir. Le prologue (Aux amis inconnus) est un morceau précieux :

Chers passants, ne prenez de moi-même qu’un peu,
Le peu qui vous a plu parce qu’il vous ressemble ;
Mais de nous rencontrer ne formons point le voeu :
Le vrai de l’amitié, c’est de sentir ensemble ;
Le reste en est fragile : épargnons-nous l’adieu !

Il y a je ne sais quelle dureté dans cette crainte et dans ce renoncement. Le pessimisme gagne. Certaines pages portent la trace directe de l’année terrible. L’amour de la femme, non idyllique, mais l’amour chez un homme de trente ans, tient plus de place que dans les Solitudes, et aussi la philosophie et le problème moral. Le Nom, Enfantillage, Invitation à la valse, l’Épousée, sont de pures merveilles et dont le charme caresse ; mais que l’amour est tourmenté dans Peur d’avare ! et, dans Conseil (un chef-d’oeuvre d’analyse), quelle expérience cruelle on devine, et quelle rancœur !

Jeune fille, crois-moi, s’il en est temps encore,
Choisis un fiancé joyeux, à l’oeil vivant,
Au pas ferme, à la voix sonore,
Qui n’aille pas rêvant…

Les petites filles mêmes l’épouvantent (Aux Tuileries) :

Tu les feras pleurer, enfant belle et chérie,
Tous ces bambins, hommes futurs…

Çà et là quelques trêves par l’anéantissement voulu de la réflexion :

S’asseoir tous deux au bord d’un flot qui passe,
Le voir passer ;
Tous deux, s’il glisse un nuage en l’espace,
Le voir glisser…..

Ce qu’il faut surtout lire, c’est cette surprenante mélodie du Rendez-vous, où l’inexprimable est exprimé, où le poète, par des paroles précises, mène on ne sait comment la pensée tout près de l’évanouissement et traduit un état sentimental que la musique seule, semble-t-il, était capable de produire et de traduire, en sorte qu’on peut dire que M. Sully-Prudhomme a étendu le domaine de la poésie autant qu’il peut l’être et par ses deux extrémités, du côté du rêve, et du côté de la pensée spéculative, empiétant ici sur la musique et là sur la prose. Mais tout de suite après ce songe, quel réveil triste et quels commentaires sur le Surgit amari aliquid (la Volupté, Évolution, Souhait)! La première partie de la Justice pourrait avoir pour conclusion désespérée les stances du Vœu, si belles :

Quand je vois des vivants la multitude croître
Sur ce globe mauvais de fléaux infesté,
Parfois je m’abandonne à des pensers de cloître
Et j’ose prononcer un voeu de chasteté.

Du plus aveugle instinct je me veux rendre maître,
Hélas ! non par vertu, mais par compassion.
Dans l’invisible essaim des condamnés à naître,
Je fais grâce à celui dont je sens l’aiguillon.

Demeure dans l’empire innommé du possible,
Ô fils le plus aimé qui ne naîtras jamais !
Mieux sauvé que les morts et plus inaccessible,
Tu ne sortiras pas de l’ombre où je dormais !

Le zélé recruteur des larmes par la joie,
L’Amour, guette en mon sang une postérité.
Je fais voeu d’arracher au malheur cette proie :
Nul n’aura de mon coeur faible et sombre hérité.

Celui qui ne saurait se rappeler l’enfance,
Ses pleurs, ses désespoirs méconnus, sans trembler,
Au bon sens comme au droit ne fera point l’offense
D’y condamner un fils qui lui peut ressembler.

Celui qui n’a pas vu triompher sa jeunesse
Et traîne endoloris ses désirs de vingt ans
Ne permettra jamais que leur flamme renaisse
Et coure inextinguible en tous ses descendants !

L’homme à qui son pain blanc, maudit des populaces,
Pèse comme un remords des misères d’autrui,
À l’inégal banquet où se serrent les places
N’élargira jamais la sienne autour de lui !…

Les vers du Rire pourraient servir de passage à la seconde partie
(Retour au coeur) :

Mais nous, du monde entier la plainte nous harcèle :
Nous souffrons chaque jour la peine universelle…

Et le Retour au cœur est déjà dans la Vertu, ce raccourci de la Critique de la raison pratique. Enfin les dernières stances Sur la mort ressemblent fort à celles qui terminent les Destins ; le ton seul diffère. Ainsi (et c’est sans doute ce qui rend sa poésie lyrique si substantielle), nous voyons M. Sully-Prudhomme tendre de plus en plus vers la poésie philosophique.

VI

La dernière guerre a produit chez nous nombre de rimes. La plupart
sonnaient creux ou faux. L’amour de la patrie est un sentiment qu’il est odieux de ne pas éprouver et ridicule d’exprimer d’une certaine façon. Un jeune officier s’est fait une renommée par des chansons guerrières pleines de sincérité. Mais, à mon avis du moins, M. Sully-Prudhomme est le poète qui a le mieux dit, avec le plus d’émotion et le moins de bravade, sans emphase ni banalité, ce qu’il y avait à dire après nos désastres.

«Mon compatriote, c’est l’homme.»
Naguère ainsi je dispersais
Sur l’univers ce coeur français :
J’en suis maintenant économe.

J’oubliais que j’ai tout reçu,
Mon foyer et tout ce qui m’aime,
Mon pain et mon idéal même,
Du peuple dont je suis issu,

Et que j’ai goûté, dès l’enfance,
Dans les yeux qui m’ont caressé,
Dans ceux même qui m’ont blessé,
L’enchantement du ciel de France…

Après le repentir des oublis imprudents, le poète dit la ténacité du lien par où nous nous sentons attachés à la terre de la patrie, au sol même, à ses fleurs, à ses arbres :

Fleurs de France, un peu nos parentes.
Vous devriez pleurer nos morts…
Frères, pardonnez-moi, si, voyant à nos portes,
Comme un renfort venu de nos aïeux gaulois,
Ces vieux chênes couchés parmi leurs feuilles mortes,
Je trouve un adieu pour les bois.

Enfin les sonnets intitulés : la France, résument et complètent les
«impressions de la guerre» : le sens du mot patrie ressaisi et fixé ;
l’acceptation de la dure leçon ; le découragement, puis l’espoir ; le
sentiment de la mission tout humaine de notre race persistant dans le
rétrécissement de sa tâche et en dépit du devoir de la revanche.

Je compte avec horreur, France, dans ton histoire,
Tous les avortements que t’a coûtés ta gloire :
Mais je sais l’avenir qui tressaille en ton flanc.

Comme est sorti le blé des broussailles épaisses,
Comme l’homme est sorti du combat des espèces,
La suprême cité se pétrit dans ton sang…

Je tiens de ma patrie un coeur qui la déborde,
Et plus je suis Français, plus je me sens humain.

VII

Que dans la science il y ait de la poésie, et non pas seulement, comme le croyait l’abbé Delille, parce que la science offre une matière inépuisable aux périphrases ingénieuses, cela ne fait pas question. André Chénier, en qui le XVIIIe siècle a failli avoir son poète, le savait bien quand il méditait son Hermès-et aussi Alfred de Vigny, cet artiste si original que le public ne connaît guère, mais qui n’est pas oublié pour cela, quand il écrivait la Bouteille à la mer. Assurément le ciel que nous a révélé l’astronomie depuis Képler n’est pas moins beau, même aux yeux de l’imagination, que le ciel des anciens (le Lever du soleil) :

Il est tombé pour nous, le rideau merveilleux
Où du vrai monde erraient les fausses apparences…

Le ciel a fait l’aveu de son mensonge ancien
Et, depuis qu’on a mis ses piliers à l’épreuve,
Il apparaît plus stable affranchi de soutien
Et l’univers entier vêt une beauté neuve.

La science invente des machines formidables ou délicates, que l’ignorant même admire pour l’étrangeté de leur structure, pour leur force implacable et sourde, pour la quantité de travail qu’elles accomplissent. La science donne au savant une joie sereine, aussi vive et aussi noble que pas un sentiment humain, et dont l’expression devient lyrique sans effort. La science rend l’homme maître de la nature et capable de la transformer : de là une immense fierté aussi naturellement poétique que celle d’Horace ou de Roland. La science suscite un genre d’héroïsme qui est proprement l’héroïsme moderne et auquel nul autre peut-être n’est comparable, car il est le plus désintéressé et le plus haut par son but, qui est la découverte
du vrai et la diminution de la misère universelle. La science est en train de changer la face extérieure de la vie humaine et, par des espérances et des vertus neuves, l’intérieur de l’âme. Un poète qui paraîtrait l’ignorer ne serait guère de son temps : et M. Sully-Prudhomme en est jusqu’aux entrailles. On se rappelle les derniers sonnets des Épreuves. J’y joindrai les Écuries d’Augias, qui nous racontent, sous une forme qu’avouerait Chénier, le moins mythologique, le plus «moderne» des travaux d’Hercule, celui qui exigeait le plus d’énergie morale et qui ressemble le plus à une besogne d’ingénieur. Le Zénith est un hymne magnifique et précis à la science, et qui réunit le plus possible de pensée, de description exacte et de mouvement lyrique. M. Sully-Prudhomme n’a jamais fait plus complètement ce qu’il voulait faire. Voici des strophes qui tirent une singulière beauté de l’exactitude des définitions, des sobres images qui les achèvent, et de la grandeur de l’objet défini :

Nous savons que le mur de la prison recule ;
Que le pied peut franchir les colonnes d’Hercule,
Mais qu’en les franchissant il y revient bientôt ;
Que la mer s’arrondit sous la course des voiles ;
Qu’en trouant les enfers on revoit des étoiles ;
Qu’en l’univers tout tombe, et qu’ainsi rien n’est haut.

Nous savons que la terre est sans piliers ni dôme,
Que l’infini l’égale au plus chétif atome ;
Que l’espace est un vide ouvert de tous côtés,
Abîme où l’on surgit sans voir par où l’on entre,
Dont nous fuit la limite et dont nous suit le centre,
Habitacle de tout, sans laideurs ni beautés…

Faut-il descendre dans le détail ? Nous signalons aux périphraseurs du dernier siècle, pour leur confusion, ces deux vers sur le baromètre, qu’ils auraient tort d’ailleurs de prendre pour une périphrase :

Ils montent, épiant l’échelle où se mesure
L’audace du voyage au déclin du mercure,

et ces deux autres qui craquent, pour ainsi dire, de concision :

Mais la terre suffit à soutenir la base
D’un triangle où l’algèbre a dépassé l’extase..

Notez que ces curiosités n’arrêtent ni ne ralentissent le mouvement
lyrique ; que l’effort patient de ces définitions précises n’altère en rien
la véhémence du sentiment qui emporte le poète. Après le grave prélude, les strophes ont une large allure d’ascension. Une des beautés du Zénith, c’est que l’aventure des aéronautes y devient un drame symbolique ; que leur ascension matérielle vers les couches supérieures de l’atmosphère représente l’élan de l’esprit humain vers l’inconnu. Et après que nous avons vu leurs corps épuisés tomber dans la nacelle, la métaphore est superbement reprise et continuée :

Mais quelle mort ! La chair, misérable martyre,
Retourne par son poids où la cendre l’attire ;
Vos corps sont revenus demander des linceuls.
Vous les avez jetés, dernier lest, à la terre
Et, laissant retomber le voile du mystère,
Vous avez achevé l’ascension tout seuls.

Le poète, en finissant, leur décerne l’immortalité positiviste, la
survivance par les oeuvres dans la mémoire des hommes :

Car de sa vie à tous léguer l’oeuvre et l’exemple,
C’est la revivre en eux plus profonde et plus ample.
C’est durer dans l’espèce en tout temps, en tout lieu.
C’est finir d’exister dans l’air où l’heure sonne,
Sous le fantôme étroit qui borne la personne,
Mais pour commencer d’être à la façon d’un dieu !
L’éternité du sage est dans les lois qu’il trouve.
Le délice éternel que le poète éprouve,
C’est un soir de durée au cœur des amoureux !…

En sorte qu’on ne goûte que vivant et par avance sa gloire à venir et que les grands hommes, les héros et les gens de bien vivent avant la mort leur immortalité. C’est un rêve généreux et dont le désintéressement paradoxal veut de fermes cœurs, que celui qui dépouille ainsi d’égoïsme notre survivance même. Illusion ! mais si puissante sur certaines âmes choisies qu’il n’est guère pour elles de plus forte raison d’agir.

VIII

Cette conclusion du Zénith nous sert de passage aux poèmes proprement philosophiques. Une partie des Épreuves y était déjà un acheminement, et nous avions rencontré dans la Vie intérieure de merveilleuses définitions de l’Habitude, de l’Imagination et de la Mémoire. Entre temps, M. Sully-Prudhomme avait traduit littéralement en vers le premier livre de Lucrèce et avait fait précéder sa traduction d’une préface kantienne. Puis, les stances Sur la mort essayaient de concevoir la vie par-delà la tombe et, n’y parvenant pas, expiraient dans une sorte de résignation violente, Le poème des Destins a de plus hautes visées encore. Il nous offre parallèlement une vue optimiste et une vue pessimiste du monde, et conclut que toutes deux sont vraies. L’Esprit du mal songe d’abord à faire un monde entièrement mauvais et souffrant; mais un tel monde ne durerait pas : afin qu’il souffre et persiste à vivre, l’Esprit du mal lui donne l’amour, le désir, les trêves perfides, les illusions, les biens apparents pour voiler les maux réels, l’ignorance irrémédiable et jamais résignée, le mensonge atroce de la liberté :

Oui, que l’homme choisisse et marche en proie au doute,
Créateur de ses pas et non point de sa route,
Artisan de son crime et non de son penchant ;
Coupable, étant mauvais, d’avoir été méchant ;
Cause inintelligible et vaine, condamnée
À vouloir pour trahir sa propre destinée,
Et pour qu’ayant créé son but et ses efforts,
Ce dieu puisse être indigne et rongé de remords…

L’Esprit du bien, de son côté, voulant créer un monde le plus heureux
possible, songe d’abord à ne faire de tout le chaos que deux âmes en deux corps qui s’aimeront et s’embrasseront éternellement. Cela ne le satisfait point : le savoir est meilleur que l’amour. Mais l’absolu savoir ne laisse rien à désirer ; la recherche vaut donc mieux ; et le mérite moral, le dévouement, le sacrifice, sont encore au-dessus… En fin de compte, il donne à l’homme, tout comme avait fait l’Esprit du mal, le désir, l’illusion, la douleur, la liberté. Ainsi le monde nous semble mauvais, et nous ne saurions en concevoir un autre supérieur (encore moins un monde actuellement parfait). Nous ne le voudrions pas, ce monde idéal, sans la vertu et sans l’amour : et comment la vertu et l’amour seraient-ils sans le désir ni l’effort-et l’effort et le désir sans la douleur ? Essayerons-nous, ne pouvant supprimer la douleur sans supprimer ce qu’il y a de meilleur en l’homme, d’en exempter après l’épreuve ceux qu’elle aurait faits justes et de ne la répartir que sur les indignes en la proportionnant à leur démérite ? Mais la vertu ne serait plus la vertu dans un monde où la justice régnerait ainsi. Et il ne faut pas parler d’éliminer au moins les douleurs inutiles qui ne purifient ni ne châtient, celles, par exemple, des petits enfants. Il faut qu’il y en ait trop et qu’il y en ait de gratuites et d’inexplicables, pour qu’il y en ait d’efficaces. Il faut à la vertu, pour être, un monde inique et absurde où le souffrance soit distribuée au hasard. La réalisation de la justice anéantirait l’idée même de justice. On n’arrive à concevoir le monde plus heureux qu’en dehors de toute notion de mérite : et qui aurait le courage de cette suppression ? S’il n’est immoral, il faut qu’il soit amoral. Le sage accepte le monde comme il est et se repose dans une soumission héroïque près de laquelle tous les orgueils sont vulgaires.

La Nature nous dit : «Je suis la Raison même,
Et je ferme l’oreille aux souhaits insensés ;
L’Univers, sachez-le, qu’on l’exècre ou qu’on l’aime,
Cache un accord profond des Destins balancés.

«Il poursuit une fin que son passé renferme,
Qui recule toujours sans lui jamais faillir;
N’ayant pas d’origine et n’ayant pas de terme,
Il n’a pas été jeune et ne peut pas vieillir.

«Il s’accomplit tout seul, artiste, œuvre et modèle ;
Ni petit, ni mauvais, il n’est ni grand, ni bon.
Car sa taille n’a pas de mesure hors d’elle
Et sa nécessité ne comporte aucun don…

«Je n’accepte de toi ni vœux ni sacrifices,
Homme; n’insulte pas mes lois d’une oraison.
N’attends de mes décrets ni faveurs, ni caprices.
Place ta confiance en ma seule raison !»

Oui, Nature, ici-bas mon appui, mon asile,
C’est ta fixe raison qui met tout en son lieu;
J’y crois, et nul croyant plus ferme et plus docile
Ne s’étendit jamais sous le char de son dieu…

Ignorant tes motifs, nous jugeons par les nôtres:
Qui nous épargne est juste, et nous nuit, criminel.
Pour toi qui fais servir chaque être à tous les autres,
Rien n’est bon ni mauvais, tout est rationnel…

Ne mesurant jamais sur ma fortune infime
Ni le bien ni mal, dans mon étroit sentier
J’irai calme, et je voue, atome dans l’abîme,
Mon humble part de force à ton chef-d’œuvre entier.

Il serait intéressant de rapprocher de ces vers certaines pages de M.
Renan. L’auteur des Dialogues philosophiques a plus d’ironie, des dessous curieux à démêler et dont on se méfie un peu ; M. Sully-Prudhomme a plus de candeur : incomparables tous deux dans l’expression de la plus fière et de la plus aristocratique sagesse où l’homme moderne ait su atteindre.
Sagesse sujette à des retours d’angoisse. Il y a vraiment dans le monde trop de douleur stérile et inexpliquée ! Par moments le cœur réclame. De là le poème de la Justice.

IX

La justice, dont le poète a l’idée en lui et l’indomptable désir, il la
cherche en vain dans le passé et dans le présent. Il ne la trouve ni «entre espèces» ni «dans l’espèce», ni «entre États» ni «dans l’État» (tout n’est au fond que lutte pour la vie et sélection naturelle, transformations de l’égoïsme, instincts revêtus de beaux noms, déguisements spécieux de la force). La justice, introuvable à la raison sur la terre, lui échappe également partout ailleurs… Et pourtant cette absence universelle de la justice n’empêche point le chercheur de garder tous ses scrupules, de se sentir responsable devant une loi morale. D’où lui vient cette idée au caractère impératif qui n’est réalisée nulle part et dont il désire invinciblement la réalisation ?… Serait-ce que, hors de la race humaine, elle n’a aucune raison d’être; que, même dans notre espèce, ce n’est que lentement qu’elle a été conçue, plus lentement encore qu’elle s’accomplit ? Mais qu’est-ce donc que cette idée? «Une série d’êtres, successivement apparus sous des formes de plus en plus complexes, animés d’une vie de plus
en plus riche et concrète, rattache l’atome dans la nébuleuse à l’homme sur la terre…»

L’homme, en levant un front que le soleil éclaire,
Rend par là témoignage au labeur séculaire

Des races qu’il prime aujourd’hui,
Et son globe natal ne peut lui faire honte ;
Car la terre en ses flancs couva l’âme qui monte
Et vient s’épanouir en lui.

La matière est divine ; elle est force et génie ;
Elle est à l’idéal de telle sorte unie
Qu’on y sent travailler l’esprit,
Non comme un modeleur dont court le pouce agile,
Mais comme le modèle éveillé dans l’argile
Et qui lui-même la pétrit.

Voilà comment, ce soir, sur un astre minime,
Ô Soleil primitif, un corps qu’un souffle anime,
Imperceptible, mais debout,
T’évoque en sa pensée et te somme d’y poindre,
Et des créations qu’il ne voit pas peut joindre
Le bout qu’il tient à l’autre bout.

Ô Soleil des soleils, que de siècles, de lieues,
Débordant la mémoire et les régions bleues,
Creusent leur énorme fossé
Entre ta masse et moi ! Mais ce double intervalle,
Tant monstrueux soit-il, bien loin qu’il me ravale,
Mesure mon trajet passé.

Tu ne m’imposes plus, car c’est moi le prodige
Tu n’es que le poteau d’où partit le quadrige
Qui roule au but illimité ;
Et depuis que ce char, où j’ai bondi, s’élance,
Ce que sa roue ardente a pris sur toi d’avance,
Je l’appelle ma dignité…

L’homme veut que ce long passé, que ce travail mille et mille fois
séculaire dont il est le produit suprême soit respecté dans sa personne et dans celle des autres. La justice est que chacun soit traité selon sa dignité. Mais les dignités sont inégales; le grand triage n’est pas fini ; il y a des retardataires. Des Troglodytes, des hommes du moyen âge, des hommes d’il y a deux ou trois siècles, se trouvent mêlés aux rares individus qui sont vraiment les hommes du XIXe siècle. Il faut donc que la justice soit savante et compatissante pour mesurer le traitement de chacun à son degré de «dignité». «Le progrès de la justice est lié à celui des connaissances et s’opère à travers toutes les vicissitudes politiques.» La justice n’est pas encore; mais elle se fait, et elle sera.

La première partie, Silence au coeur, écrite presque toute sous
l’impression de la guerre et de la Commune, est superbe de tristesse et d’ironie, parfois de cruauté. Il m’est revenu que M. Sully-Prudhomme jugeait maintenant «l’appel au cœur» trop rapide, trop commode, trop semblable au fameux démenti que se donne Kant dans la Critique de la raison pratique, et qu’il se proposait, dans une prochaine édition, de n’invoquer ce «cri» de la conscience que comme un argument subsidiaire et de le reporter après la définition de la «dignité», qui remplit la neuvième Veille. Il me semble qu’il aurait tort et que sa première marche est plus naturelle. Le poète, au début, a déjà l’idée de la justice puisqu’il part à sa recherche. L’investigation terminée, il constate que son insuccès n’a fait que rendre cette idée plus impérieuse. «L’appel au cœur» n’est donc qu’un retour mieux renseigné au point de départ. Le chercheur persiste, malgré la non-existence de la justice, à croire à sa nécessité, et, ne pouvant en éteindre en lui le désir, il tente d’en éclaircir l’idée, d’en trouver une définition qui explique son absence dans le passé et sa réalisation si incomplète dans le présent. Il est certain, à y regarder de près, que le poète revient sur ce qu’il a dit et le rétracte partiellement ; mais il vaut mieux que ce retour soit provoqué par une protestation du cœur que si le raisonnement, de lui-même, faisait volte-face. En réalité, il n’y avait qu’un moyen de donner à l’œuvre une consistance irréprochable : c’était de pousser le pessimisme du commencement à ses conséquences dernières ; de conclure, n’ayant découvert nulle part la justice, que le désir que nous en avons est une maladie dont il faut guérir, et de tomber de Darwin en Hobbes. Mais, plus logique, le livre serait à la fois moins sincère et moins vrai.

Ce que j’ai envie de reprocher à M. Sully-Prudhomme, ce n’est pas la
brusquerie du retour au cœur (les «Voix» d’ailleurs l’ont préparé), ni
une contradiction peut-être inévitable en pareil sujet : c’est plutôt que
sa définition de la dignité et ce qui s’ensuit l’ait trop complètement
tranquillisé, et qu’il trompe son cœur au moment où il lui revient, où il
se flatte de lui donner satisfaction. La justice sera ? Mais le cœur veut qu’elle soit et qu’elle ait toujours été. Je n’admets pas que tant d’êtres aient été sacrifiés pour me faire parvenir à l’état d’excellence où je suis. Je porte ma dignité comme un remords si elle est faite de tant de douleurs. Cet admirable sonnet de la cinquième Veille reste vrai, et le sera jusqu’à la fin des temps.

Nous prospérons ! Qu’importe aux anciens malheureux,
Aux hommes nés trop tôt, à qui le sort fut traître,
Qui n’ont fait qu’aspirer, souffrir et disparaître,
Dont même les tombeaux aujourd’hui sonnent creux !

Hélas! leurs descendants ne peuvent rien pour eux,
Car nous n’inventons rien qui les fasse renaître.
Quand je songe à ces morts, le moderne bien-être
Par leur injuste exil m’est rendu douloureux.

La tâche humaine est longue, et sa fin décevante.
Des générations la dernière vivante
Seule aura sans tourment tous ses greniers comblés.

Et les premiers auteurs de la glèbe féconde
N’auront pas vu courir sur la face du monde
Le sourire paisible et rassurant des blés.

Voilà qui infirme l’optimisme des dernières pages. Ce sont elles qu’il
faudrait intituler Silence au coeur! car c’est l’optimisme qui est sans
coeur. Il est horrible que nous concevions la justice et qu’elle ne soit
pas dès maintenant réalisée. Mais, si elle l’était, nous ne la concevrions pas. Après cela, on ne vivrait pas si on songeait toujours à ces choses. Le poète, pour en finir, veut croire au futur règne de la justice et prend son parti de toute l’injustice qui aura précédé. Que ne dit-il que cette solution n’en est pas une et que cette affirmation d’un espoir qui suppose tant d’oublis est en quelque façon un coup de désespoir ? Il termine, comme il a coutume, par un appel à l’action ; mais c’est un remède, non une réponse.

Tel qu’il est, j’aime ce poème. La forme est d’une symétrie compliquée. Dans les sept premières Veilles, à chaque sonnet du «chercheur», des «voix», celles du sentiment ou de la tradition, répondent par trois quatrains et demi ; le chercheur achève le dernier quatrain par une réplique ironique ou dédaigneuse et passe à un autre sonnet. On a reproché à M. Sully-Prud’homme d’avoir accumulé les difficultés comme à plaisir. Non à plaisir, mais à dessein, et le reproche tombe puisqu’il les a vaincues. Plusieurs auraient préféré à ce dialogue aux couplets égaux et courts une série de «grand morceaux». Le poète a craint sans doute de verser dans le «développement», d’altérer la sévérité de sa conception. L’étroitesse des formes qu’il a choisies endigue sa pensée, la fait mieux saillir, et leur retour régulier rend plus sensible la démarche rigoureuse de
l’investigation : chaque sonnet en marque un pas, et un seul. Puis cette alternance de l’austère sonnet positiviste et des tendres strophes spiritualistes, de la voix de la raison et de celle du cœur qui finissent par s’accorder et se fondre, n’a rien d’artificiel, après tout, que quelque excès de symétrie. Tandis que les philosophes en prose ne nous donnent que les résultats de leur méditation, le poète nous fait assister à son effort, à son angoisse, nous fait suivre cette odyssée intérieure où chaque découverte partielle de la pensée a son écho dans le cœur et y fait naître une inquiétude, une terreur, une colère, un espoir, une joie ; où à chaque état successif du cerveau correspond un état sentimental : l’homme est ainsi tout entier, avec sa tête et avec ses entrailles, dans cette recherche méthodique et passionnée.

Toute spéculation philosophique recouvre ou peut recouvrir une sorte de drame intérieur : d’où la légitimité de la poésie philosophique. Je
comprends peu que quelques-uns aient accueilli Justice avec défiance, jugeant que l’auteur avait fait sortir la poésie de son domaine naturel. J’avoue que l’Éthique de Spinoza se mettrait difficilement en vers ; mais l’idée que l’Éthique nous donne du monde et la disposition morale où elle nous laisse sont certainement matière à poésie. (Remarquez que Spinoza a donné à son livre une forme symétrique à la façon des traités de géométrie, et que, pour qui embrasse l’ensemble, il y a dans cette ordonnance extérieure, dans ce rythme, une incontestable beauté.) L’expression des idées même les plus abstraites emprunte au vers un relief saisissant : la Justice en offre de nombreux exemples et décisifs. Il est très malaisé de
dire où finit la poésie. «Le vers est la forme la plus apte à consacrer ce que l’écrivain lui confie, et l’on peut, je crois, lui confier, outre tous
les sentiments, presque toutes les idées
», dit M. Sully-Prudhomme. S’il faut reconnaître que la métaphysique pure échappe le plus souvent à l’étreinte de la versification,-dès qu’elle aborde les questions humaines et où le coeur s’intéresse, dès qu’il s’agit de nous et de notre destinée, la poésie peut intervenir. Ajoutez qu’elle est fort capable de résumer, au moins dans leurs traits généraux, les grandes constructions métaphysiques et de les sentir après qu’elles ont été pensées. La poésie à l’origine, avec les didactiques, les gnomiques et les poètes philosophes, condensait toute la science humaine ; elle le peut encore aujourd’hui.

X

Bien des choses resteraient à dire. Surtout il faudrait étudier la forme de M. Sully-Prudhomme. Il s’en est toujours soucié (l’Art, Encore). Elle est partout d’une admirable précision. Voyez dans les Vaines tendresses, l’Indifférente, le Lit de Procuste; le premier sonnet des Épreuves; les dernières strophes de la Justice : je cite, à mesure qu’elles me reviennent, ces pages où la précision est particulièrement frappante. Il va soignant de plus en plus ses rimes; la forme du sonnet, de ligne si arrêtée et de symétrie si sensible, qui appelle la précision et donne le relief, lui est chère entre toutes: il a fait beaucoup de sonnets, et les plus beaux peut-être de notre langue. Or la précision est du contour, non de la couleur : M. Sully-Prudhomme est un «plastique» plus qu’un coloriste. En Italie il a surtout vu les statues et, dans les paysages, les lignes (Croquis italiens). Quand il se contente de décrire, son exactitude est incomparable (la Place Saint-Jean-de-Latran, Torses antiques, Sur un vieux tableau, etc.). Son imagination ne va jamais sans pensée; c’est pour cela qu’elle est si nette et d’une qualité si rare: elle subit le contrôle et le travail de la réflexion qui corrige, affine, abrège. Il n’a pas un vers banal: éloge unique, dont le correctif est qu’il a trop de vers difficiles. Son imagination est, d’ailleurs, des plus belles et, sous ses formes brèves, des plus puissantes qu’on ait vues. S’il est vrai qu’une des facultés qui font les grands poètes, c’est de saisir entre le monde moral et le monde matériel beaucoup plus de rapports et de plus inattendus que ne fait le commun des hommes, M. Sully-Prudhomme est au premier rang. Près de la moitié des sonnets des Épreuves (on peut compter) sont des images, des métaphores sobrement développées et toutes surprenantes de justesse et de grâce ou de grandeur. Ses autres recueils offrent le même genre de richesse. J’ose dire que, parmi nos poètes, il est, avec Victor Hugo, dans un goût très différent, le plus grand trouveur de symboles.

XI

M. Sully-Prudhomme s’est fait une place à part dans le coeur des amoureux de belles poésies, une place intime, au coin le plus profond et le plus chaud. Il n’est point de poète qu’on lise plus lentement ni qu’on aime avec plus de tendresse. C’est qu’il nous fait pénétrer plus avant que personne aux secrets replis de notre être. Une tristesse plus pénétrante que la mélancolie romantique ; la fine sensibilité qui se développe chez les très vieilles races, et en même temps la sérénité qui vient de la science ; un esprit capable d’embrasser le monde et d’aimer chèrement une fleur ; toutes les délicatesses, toutes les souffrances, toutes les fiertés, toutes les ambitions de l’âme moderne : voilà, si je ne me trompe, de quoi se compose le précieux élixir que M. Sully-Prudhomme enferme en des vases d’or pur,
d’une perfection serrée et concise. Par la sensibilité réfléchie, par la
pensée émue, par la forme très savante et très sincère, il pourrait bien
être le plus grand poète de la génération présente.

Un de ses «amis inconnus» lui adressait un jour ces rimes :

Vous dont les vers ont des caresses
Pour nos chagrins les plus secrets,
Qui dites les subtils regrets
Et chantez les vaines tendresses,

Ô clairvoyant consolateur,
Ceux à qui votre muse aimée
A dit leur souffrance innommée
Et révélé leur propre coeur,

Et ceux encore, ô sage, ô maître,
À qui vous avez enseigné
L’orgueil tranquille et résigné
Qui suit le tourment de connaître ;

Tous ceux dont vous avez un jour
Éclairé l’obscure pensée,
Ou secouru l’âme blessée,
Vous doivent bien quelque retour…

Ce retour, ce serait une critique digne de lui. Mais, pour lui emprunter la pensée qui ouvre ses œuvres, le meilleur de ce que j’aurais à dire demeure en moi malgré moi, et ma vraie critique ne sera pas lue.

*********************************

De
Sully Prudhomme

Pour l’Amour des courbes

*
A vingt ans
(Sonnet)
Aos vinte anos
Traduction Portugaise

*

A vingt ans
(Sonnet)
A vent’anni 
Traduction Italienne

Sully Prudhomme Trad Jacky Lavauzelle

Sully

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FRAGILITY – Jacky Lavauzelle

*
 The God Vagabond
Fragility Poem of Jacky Lavauzelle

 



Jacky Lavauzelle Poetry
*

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THE GOD VAGABOND
****
FRAGILITY
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POEMS
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Gragility Jacky Lavauzelle
Les Nymphéas, Claude Monet

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Fragility is what we have most beautiful.
All poetry and all music, which basically is the same thing, is based on this foundation: fragility.
Nothing big, without fragility.
Nothing tall, without fragility.
She is the mother of all that structures us: imbalance and lack. Anatole France, in Le Désir, wondered: « And how to support our infinite languor On the fragility of a breast? « . Yes how ? What’s more fragile than this butterfly on the music note arises. « To be born with spring, to die with roses » (Lamartine, The Butterfly)
*
 The God Vagabond
Fragility Poem of Jacky Lavauzelle

 



Jacky Lavauzelle Poetry

VASILE ALECSANDRI, POETE ET PATRIOTE par GEORGES BENGESCO

BLESTEMUL VASILE ALECSANDRI
BASILE ALECSANDRI, POETE ET PATRIOTE

Un poète diplomate roumain du XIXe siècle – Basile Alecsandri
Georges Bengesco
Revue des Deux Mondes
Tome 60
1910

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vasile-alecsandri-par-constantin-daniel-stahi-portretul-lui-vasile-alecsandriVasile Alecsandri par Constantin Daniel Stahi
  Portretul lui Vasile Alecsandri

***

România – textul în limba română
Vasile Alecsandri
signature-vasile-alecsandri


LITTERATURE ROUMAINE
POESIE ROUMAINE

Literatura Română
Romanian Poetry

Vasile Alecsandri
1821  Bacău – 1890 Mircești

Goerges Bengesco
Gheorghe Bengescu
1848 Craiova – 1921 Paris

 

poet roman
Poète Roumain

VASILE ALECSANDRI, POETE ET PATRIOTE
par GEORGES BENGESCO

Un poète diplomate roumain du XIXe siècle
Basile Alecsandri
(Vasile Alecsandri)

Un poète diplomate roumain du XIXe siècle – Basile Alecsandri

Près de vingt ans se sont écoulés depuis la mort de Basile Alecsandri, et la Roumanie, dont il a été le poète peut-être le plus illustre, et certainement le plus populaire, le regrette aujourd’hui encore d’autant plus sincèrement que nul de ceux qui sont venus après lui n’a réussi à éclipser sa gloire. La renommée d’Alecsandri avait dépassé, de son vivant même, les bornes de sa patrie. Connu et apprécié en Allemagne par les remarquables traductions que Carmen Sylva a faites de quelques-uns de ses plus beaux poèmes ; en Angleterre où, dès 1856, l’honorable Henry Stanley (depuis lord Stanley d’Alderley) avait publié, dans une édition de luxe devenue fort rare et fort recherchée des amateurs, une Anthologie des poètes roumains, Alecsandri a eu surtout des amis et des admirateurs en France, où il avait été élevé, où il avait passé une partie de sa vie, rempli, à diverses reprises, des missions politiques importantes, et où, au moment de sa mort, il représentait encore, en qualité de ministre plénipotentiaire, le roi Charles Ier et son gouvernement.

Il nous a paru d’autant plus intéressant de faire revivre, dans ces pages, cette belle figure de poète et de diplomate que retracer, même brièvement, la vie d’Alecsandri et essayer de montrer quels ont été les traits essentiels et les qualités distinctives de son génie, c’est évoquer, en même temps, une grande partie de l’histoire roumaine pendant la seconde moitié du XIXe siècle, car il est peu d’événements de cette histoire auxquels son nom n’ait été mêlé, et dont il n’eût pu dire lui-même, avec assurance, et non sans quelque fierté :

Et quorum pars mayna fui.

I

Basile Alecsandri est né à Bacau, en 1821, au plus fort du mouvement insurrectionnel provoqué par le soulèvement d’Alexandre Ypsilanti en faveur des Grecs. Peu de mois auparavant, le chef de l’Hétairie avait en effet franchi le Pruth à la tête de ses partisans. Son entrée en Moldavie avait été le signal de graves complications : massacres à Galatz, fuite précipitée du prince Michel Soutzo, envoi par la Porte d’un corps d’armée turque en Valachie. Au milieu de l’affolement général, les boyards roumains, tremblant pour leurs biens et pour leur vie, s’étaient empressés, comme toujours en pareille circonstance, de chercher un refuge dans les contrées avoisinantes, en Bukovine, en Bessarabie ; d’autres avaient gagné le fond des forêts de la haute Moldavie. Les parents d’Alecsandri s’étaient retirés à Bacau, non loin des montagnes ; c’est là que le poète vint au monde, se trouvant ainsi exposé, dès sa plus tendre enfance, à toutes les surprises de cette vie errante que, depuis les premières invasions des Tartares, avaient été contraintes de mener tant de générations de Roumains.

La famille d’Alecsandri était très vraisemblablement originaire d’Italie. Alors que les républiques de Venise et de Gênes se disputaient la prépondérance en Orient, un grand nombre d’Italiens avaient abandonné leur pays pour aller s’établir à Constantinople, où les Génois étaient maîtres, par la mer Caspienne, de presque tout le commerce avec les Indes, et où les Vénitiens possédaient d’importants comptoirs financiers. Plusieurs de ces Italiens étaient passés de Turquie en Valachie et en Moldavie, — la plupart à la suite des princes phanariotes ; — ils s’y étaient fixés, y avaient épousé des femmes indigènes et fait souche de bons Roumains. Tels furent les Couza, les Cozadini, les Negri, les Rolla. Alecsandri, dont la mère aussi était d’origine italienne, manifesta toujours une vive sympathie pour le pays auquel avaient appartenu ses ancêtres, et Venise, qu’il regardait comme le berceau de sa famille, — plusieurs des ambassadeurs vénitiens à Constantinople s’appelaient Alecsandri, et naguère encore un palais portant ce nom s’élevait dans la vieille cité des doges, — l’attira de tout temps. Il semble d’ailleurs qu’il ait eu en lui quelque chose du tempérament et du tour d’esprit italiens : une grande finesse, un sens politique aiguisé, un cœur prompt à l’enthousiasme, enfin un léger penchant au farniente et un peu de « cette paresse orientale dans l’habitude de la vie, » dont parle Mme de Staël, lorsqu’elle analyse le caractère des Italiens.

Placé de bonne heure dans un pensionnat de Iassi, que dirigeait M. Victor Cuenin, un Français qui, après la campagne de 1812, était venu s’établir en Moldavie, Alecsandri y eut, entre autres condisciples, Michel Cogalniceano, l’un des hommes d’Etat et des historiens les plus remarquables qu’ait produits la Roumanie, ainsi que l’acteur Millo, qui, appartenant à une excellente famille de vieux boyards moldaves, avait été poussé vers le théâtre par une vocation irrésistible et devait interpréter un jour sur la scène roumaine, avec un succès considérable, les principaux personnages comiques du théâtre d’Alecsandri.

L’enfant s’y perfectionna dans l’étude de la langue française, et, tout en apprenant les règles de la grammaire et les éléments de la syntaxe, s’y prit de passion pour Daniel de Foë et son Robinson Crusoé, dont il avait entendu raconter par un camarade de classe les aventures extraordinaires. Dès lors s’éveilla en lui le goût des voyages lointains ; l’île de Robinson occupait constamment sa pensée, et cette vision hanta toujours si fort son esprit que l’un de ses plus sincères regrets, jusque dans les dernières années de sa vie, fut de n’avoir pu visiter l’Amérique, où l’avait entraîné et si souvent promené son imagination d’enfant et de jeune homme.

En 1834, Alecsandri quitta la pension de M. Cuenin, et partit pour Paris en compagnie de plusieurs autres jeunes Moldaves, parmi lesquels se trouvait Alexandre Couza, celui-là même qui devait, vingt-cinq ans plus tard, réaliser l’union des Principautés en montant sur le double trône de Moldavie et de Valachie. L’exode de la jeunesse roumaine en France date des premières années du XIXe siècle, et les circonstances dans lesquelles il commença à se produire intéressent trop l’histoire des rapports intellectuels entre les deux pays pour qu’elles ne nous arrêtent pas un instant.

On sait que, pendant tout le XVIIIe siècle, les Principautés de Valachie et de Moldavie furent gouvernées par des princes, — ou hospodars, — que la puissance suzeraine choisissait parmi les Grecs du Phanar, et Ton a constaté plus d’une fois que l’un des principaux effets de la domination phanariote en Roumanie avait été une vive impulsion des esprits vers la civilisation française. Ces princes, — presque tous anciens interprètes ou drogmans de la Porte, — étaient tenus de bien posséder le français, dont la connaissance leur était devenue indispensable depuis que, dans les relations diplomatiques, son usage avait remplacé celui du latin, et, une fois investis de l’hospodarat, ils attachaient à leur personne des secrétaires et des rédacteurs français, ou d’origine française, qui les accompagnaient au siège de leur gouvernement. Il était aussi de tradition que l’ambassade de France à Constantinople désignât l’un de ses membres pour remplir auprès des hospodars les fonctions quasi officielles de secrétaire en titre, avec la mission de communiquer directement à l’ambassade les principales nouvelles d’Europe, parvenues à Iassi et à Bucarest, par la voie du Nord ou de l’Occident. C’étaient comme autant de foyers de culture intellectuelle française qui se formaient ainsi autour du prince et de sa Cour, et qui projetaient leurs rayons sur toute la haute société roumaine. Aussi les boyards, auxquels, en l’absence d’une littérature nationale à peine naissante à cette époque, on n’enseignait guère que le grec, délaissèrent-ils rapidement l’étude de cette langue pour s’initier et faire initier leurs enfants à la connaissance du français.

La présence en Roumanie, au moment de la Révolution française, d’un certain nombre d’émigrés, qui y étaient venus gagner leur vie soit comme secrétaires des princes phanariotes, soit comme précepteurs des jeunes boyards indigènes (l’un de ces émigrés, qui se disait marquis de Beaupoil de Sainte-Aulaire, devint même ministre des Affaires étrangères du prince Ypsilanti), — la création d’un corps consulaire étranger en Valachie et en Moldavie, — enfin le contact de plus en plus intime des Roumains avec les Russes depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’à la révolution roumaine de 1848, sont autant d’autres causes qui ont contribué à la diffusion très rapide des idées et de l’influence françaises en Roumanie. Le français devint la langue courante de la société polie ; l’Encyclopédie et les œuvres de Voltaire trouvèrent de nombreux lecteurs dans les deux Principautés ; on se mit à traduire en roumain presque tous les auteurs classiques français ; enfin, dès 1802, un nombre de plus en plus considérable de jeunes gens de nationalité roumaine prirent le chemin de Paris pour y faire leur éducation. Lorsque Alecsandri y arriva en 1834, il retrouva quantité de ses compatriotes qui suivaient déjà les cours des écoles et des facultés publiques. Son père le destinait à la médecine, et, dans son désir de se conformer aux volontés paternelles, le jeune homme, après s’être fait recevoir bachelier ès lettres, fréquenta pendant quelques mois le laboratoire de Gaultier de Claubry, répétiteur de chimie à l’Ecole polytechnique, et éditeur du Cours de chimie de Gay-Lussac. Mais il avait déjà trop d’imagination, et dans l’imagination trop de fantaisie, pour se plier volontiers aux théories abstraites des sciences. La nomenclature chimique l’intéressait beaucoup moins que les Études de la nature, de Bernardin de Saint-Pierre, et que l’Atala de Chateaubriand, dont la lecture le passionnait. Il se plaisait souvent à dire, lorsqu’il parlait de sa jeunesse, que ces deux ouvrages, ainsi que les Confessions de J.-J. Rousseau et le Jocelyn de Lamartine, paru deux ans après son arrivée en France, avaient eu sur le développement de son talent poétique une influence prépondérante et décisive. Déjà, tout enfant, il avait été vivement impressionné par la beauté mélancolique, et comme recueillie, de la campagne roumaine. Esprit rêveur et contemplatif, âme tendre et délicate, il avait profondément ressenti l’attrait mystérieux qu’exerce sur le Roumain la vue des hautes montagnes, des plaines fertiles, des forêts ombreuses qui font l’ornement et la richesse de son pays. La lecture de Chateaubriand et de Rousseau, ces grands poètes en prose, acheva d’enflammer son imagination et de le détourner de l’étude des sciences. Trop sensible d’ailleurs pour manier le scalpel, il obtint facilement de son père, qui était venu le voir à Paris, l’autorisation d’abandonner la médecine. Le droit, vers lequel il s’était tourné, ne parvint pas à le fixer davantage ; il était impatient d’essayer le luth qu’il sentait vibrer sous ses doigts ; il lui tardait de courir le monde, de voir de nouveaux pays, et de contempler, sous d’autres cieux, les aspects infinis et variés de la nature, qui seule avait le don de lui plaire, parce que seule elle parlait à son cœur en même temps qu’à son imagination. L’Italie surtout le tentait. Aussi, en 1839, après cinq années de séjour en France, prenait-il, pour rentrer dans son pays, la route de la terre, idéale entre toutes, qu’il entrevoyait depuis si longtemps dans ses rêves. Il visita successivement Florence, Rome, Bologne, Gènes, Venise et Trieste ; nulle part il n’éprouva une impression plus vive qu’à Venise,

La pauvre vieille du Lido,
Nageant dans une goutte d’eau
Pleine de larmes !

Il lui semblait y avoir retrouvé comme une seconde patrie ; il devait y retourner en 1846, et y goûter des heures d’ivresse, dont le souvenir lui inspirera quelques-uns de ses plus beaux vers.

II

En 1840, Alecsandri, à peine âgé de dix-neuf ans, revient en Moldavie, et, comme premier essai littéraire, donne à une revue publiée par son camarade d’enfance, Cogalniceano, une nouvelle en prose : La Bouquetière de Florence, où il retrace, d’une plume dont il est déjà maître, un touchant épisode de son voyage en Italie.

Pour bien se rendre compte du rôle important joué dès lors par Alecsandri dans la littérature et dans la succession des événements politiques de sa patrie, il est nécessaire de connaître l’état dans lequel se trouvaient, au moment de ses débuts, le pays qui l’avait vu naître, la langue dans laquelle il a écrit ses premiers vers, la société au milieu de laquelle s’est développé son génie poétique. Les difficultés qu’il eut à vaincre pour imposer au public son talent si personnel, pour ouvrir la voie à des idées nouvelles, à une nouvelle forme d’art, et, d’autre part, les luttes qu’il dut soutenir pour réaliser ses aspirations de patriote, n’en seront que mieux comprises, et l’on n’en appréciera que davantage, en même temps que l’originalité et la valeur de son œuvre, l’élévation et le désintéressement de son caractère.

Lorsqu’en 1844 parurent, dans une revue littéraire moldave, les premières poésies d’Alecsandri, il y avait un peu plus de vingt ans que les Roumains, délivrés du joug phanariote, qui leur avait été si pesant et si funeste, avaient retrouvé, sous des hospodars indigènes, une ombre d’indépendance et comme un semblant de vie nationale. Mais leur pays avait été soumis, même après la chute des Phanariotes, à trop d’épreuves : guerres, invasions, pillages, occupations étrangères successives, fléaux et calamités de toute sorte, pour qu’il n’en demeurât pas encore tout saignant et tout meurtri ; et d’ailleurs, les princes indigènes, soumis au double contrôle de la puissance suzeraine et de la puissance protectrice, — la Russie, — n’avaient pas l’autorité nécessaire pour gouverner avec énergie ; de leur côté, les boyards, partagés entre le désir de se montrer bons patriotes et la crainte de déplaire aux représentants, tout-puissants à Bucarest comme à Iassi, des gouvernements étrangers, vivaient dans une atmosphère d’intrigues plus faite pour servir leurs ambitions personnelles que les intérêts de leur pays ; la bourgeoisie n’existait encore qu’à l’état de clientèle servile des boyards ; on ne pouvait rien attendre de la classe des commerçants et des marchands qui, presque tous étrangers, n’avaient quelque influence que grâce à l’appui des consuls dont ils relevaient ; quant au peuple, écrasé d’impôts, réduit presque au servage, croupissant dans l’ignorance et dans la misère, exploitée la fois par les propriétaires, les fermiers et le fisc, il ne comptait pas.

Le tableau est moins sombre, si l’on envisage le mouvement intellectuel et littéraire qui avait commencé à se dessiner dans les Principautés, sous les premiers princes indigènes. Déjà, au temps des Phanariotes, et malgré leurs efforts persévérants et systématiques pour tout gréciser en Roumanie, quelques hauts prélats, des professeurs, des poètes, animés d’un ardent patriotisme, avaient fait de louables tentatives pour remettre en honneur la langue roumaine, qu’on n’enseignait plus que dans les écoles des villages. C’est ainsi que, sous l’active impulsion des métropolitains Grégoire et Daniel, de Valachie, Jacob et Benjamin, de Moldavie, les traductions en roumain des livres religieux, — écrits jusqu’alors en slavon et en grec, — s’étaient multipliées dès le XVIIIe siècle ; en 1804, un séminaire national avait été fondé à Socola ; plus tard, des écoles roumaines, où les élèves recevaient les premiers éléments de la grammaire, de l’histoire, des mathématiques, et même du latin, bien qu’elles fussent plutôt des écoles pratiques d’arpentage, furent créées par Georges Assaki, à Iassi, en 1813, et en 1816, par Georges Lazar, à Bucarest. Ce dernier était un Roumain de Transylvanie, où la culture nationale, mieux préservée des atteintes de l’influence grecque, avait pris un certain développement depuis que des prêtres, d’origine roumaine, convertis au catholicisme, étaient allés étudier, dans les séminaires de Rome et de Vienne, la théologie, les sciences, les langues anciennes et modernes. Les plus connus d’entre eux sont Samuel Micou (ou Klein), Petru Maïor et Shincaï. Ce furent, à vrai dire, les premiers historiens, les premiers érudits qu’ait comptés la science roumaine.

A la même génération appartiennent des chroniqueurs tels que Denis l’Ecclésiaste et Zilote dit le Roumain ; des poètes, comme les Vacaresco, les Beldiman, les Conaki, les Carlova, qui entreprirent de faire renaître la langue et la littérature roumaines. C’est aussi vers la même époque, — et principalement de 1820 à 1840, — qu’un grand nombre de chefs-d’œuvre de la littérature française furent traduits en roumain, depuis l’Oreste et le Zadig, de Voltaire, jusqu’aux Méditations de Lamartine.

Mais quelque méritoires que fussent ces efforts, et malgré le zèle et le talent déployés par les écrivains nationaux aussi bien dans leurs œuvres originales que dans leurs traductions du français, leur style manquait trop souvent de naturel et de simplicité ; leur langue ne coulait pas de source ; elle trahissait l’étude, l’apprêt, l’effort, une certaine gêne provenant sans doute de ce que la plupart d’entre eux s’étaient habitués à penser et à écrire dans un idiome étranger.

Un autre reproche qu’on peut adresser aux littérateurs roumains de cette époque, c’est qu’ils sont presque tous dépourvus d’imagination et d’originalité ; à part quelques pages empreintes d’une émotion sincère, et où passe un large souffle d’indignation, lorsqu’il s’agit de déplorer les malheurs de la patrie et d’en flétrir les auteurs, ce ne sont, la plupart du temps, que chansons érotiques ou bachiques, réminiscences d’Anacréon et des poètes grecs de son école, fades exhumations de tout le clinquant de l’antiquité, alternant avec de longs développements épiques et didactiques, dans le genre de ceux qu’on rencontre si fréquemment en France chez les poètes du premier Empire.

Le grand mérite d’Alecsandri est d’avoir rompu avec ces traditions littéraires surannées, et de n’avoir demandé conseil, selon le précepte de Victor Hugo, qu’ « à la nature, à la vérité et à l’inspiration. »

La nature en effet est son principal modèle ; il en a le sentiment profond ; il l’aime, s’y complaît, s’en délecte ; il la traduit avec l’élan d’un génie primesautier et affranchi de toute contrainte, avec le charme d’une langue exempte de toute gêne, et où l’on sent vibrer pour la première fois comme l’écho même de l’idiome national.

Dès son enfance, Alecsandri s’était passionné pour les contes populaires roumains, pour cette poésie jaillie de l’âme même du peuple et toute pleine d’idées naïves, d’inventions merveilleuses, de récits extraordinaires et fantastiques. Les fées, les sorcières, les vampires, les loups garous, les chevaux ensorcelés volant au milieu des nues ; les serpents aux écailles d’or dont les nids sont remplis de pierres précieuses ; les cerfs entre les ramures desquels on voit des berceaux de fées ; les oiseaux merveilleux à voix humaine ; les aigles géants qui habitent les entrailles de la terre, tout ce monde enchanté et féerique qui peuple les ballades et les légendes roumaines avait exercé de bonne heure sur son esprit une véritable fascination.

De très bonne heure aussi, il avait été séduit par l’originalité et la grâce poétique des chants populaires de son pays, qu’il avait entendus à la veillée, sous le toit paternel, aux fêtes des villages voisins, ou bien encore dans les campagnes lorsqu’il y promenait ses longues rêveries d’adolescent. Il avait observé que presque tous ces chants célébraient les hauts faits et les aventures héroïques de personnages fameux dans l’histoire ou dans la légende, et il comprit qu’il y aurait là des éléments précieux pour la reconstitution du passé de la Roumanie, passé qui, en l’absence de textes non encore exhumés de la poussière des archives, n’avait pu être jusqu’alors que très imparfaitement connu ; aussi entreprit-il de recueillir cette véritable histoire nationale rimée de la bouche des vieillards, des pâtres, des musiciens ambulants appelés tziganes. Il se transporta au milieu d’eux, vécut de leur vie, écouta et transcrivit leurs récits et leurs chansons, et apprit ainsi à bien connaître cette race roumaine, si curieuse, si intéressante à étudier, parce qu’elle a su conserver intacts, depuis près de vingt siècles, le type, le costume, et même quelques-uns des usages de ces farouches guerriers daces, représentés sur les bas-reliefs de la colonne Trajane, qui opposèrent à la conquête romaine une résistance acharnée. Il s’aperçut que ce peuple, si persécuté par le sort et si opprimé par les hommes, avait l’imagination vive, l’intelligence prompte ; qu’il aimait la nature dans toutes ses créations, les arbres, les fleurs, les oiseaux ; qu’il cachait sous une apparente rudesse un grand fonds de sensibilité, et il se dit que le poète qui saurait toucher son cœur simple et naïf serait sûr d’en être bien compris.

Il lui fut aussi donné d’entendre parler la vraie langue roumaine, celle que n’avait point altérée la promiscuité avec l’étranger, celle qui était demeurée pure au milieu des invasions et des mélanges infinis de races, et qui, bannie du palais du prince, de la demeure des boyards, de l’église, de l’école, avait trouvé un refuge sous le toit de chaume du paysan : c’est là qu’Alecsandri ira la chercher pour la faire refleurir dans sa fraîche et verte nouveauté.

De ce contact prolongé avec le peuple, de cette source d’inspiration qui n’avait plus rien d’artificiel, sont sorties les premières poésies publiées en 1844, par Alecsandri, dans une revue littéraire de Moldavie. Elles furent réunies huit ans plus tard en volume, et parurent à Paris, et en roumain, sous ce titre : Doïne si Lacrimioare (Doïnas et Fleurs de muguet). Ce sont en effet de véritables fleurs poétiques, cueillies dans la campagne roumaine, et tout embaumées du parfum du sol natal.

Les Doïnas tiennent à la fois des chansons des trouvères, et des « lieders » des Allemands ; le sentiment qui y domine est celui du dor, mot roumain qui n’a pas son équivalent précis en français, et qui exprime à la fois le désir, le regret, l’espoir, la douleur, tout ce qui remplit le cœur de joie ou de mélancolie : « La doïna, dit Alecsandri lui-même, est pour celui qui la comprend comme la plainte même de la patrie soupirant après la gloire des temps passés… » Dans plusieurs de ses Doïnas (l’Autel du monastère de Putma ; — l’Heure fatale ; — le Tartare ; — Chanson guerrière), le poète évoque en effet le souvenir d’un passé glorieux pour les Roumains ; dans d’autres (Marioara Florioara ; — Cinel-Cinel), il peint, en des vers d’une fraîcheur et d’une grâce incomparables, et avec des couleurs dont l’éclat est aussi vif que le sentiment qui les lui a inspirés, le ciel, les plaines, les montagnes, les sources, les fleurs de son pays, et il entremêle à ces descriptions soit quelque tableau, pris sur le vif, de mœurs populaires, soit quelque récit, tantôt joyeux, tantôt émouvant, dans lequel revivent les habitudes, les usages, les croyances naïves et superstitieuses du peuple roumain.

Les soi-disant délicats, les raffinés, qui persistaient à ne considérer comme poètes vraiment dignes de ce nom que les imitateurs serviles des pseudo-beautés de la mythologie classique, et qui ne concevaient pas qu’on pût écrire en vers sans chanter la flèche d’Eros ou le trident de Neptune, crièrent au scandale et essayèrent de déprécier et de ridiculiser ce jeune homme de vingt-trois ans, qui, au lieu de « s’attacher aveuglément aux opinions de ses anciens, » osait ainsi rompre en visière à l’idée qu’on se faisait alors de l’art et du style poétiques. Mais les connaisseurs ne s’y trompèrent pas, et saluèrent avec joie l’éclosion d’un talent si plein de promesses. Une jeune femme surtout se distingua par la conviction et la chaleur des encouragements qu’elle prodigua à Basile Alecsandri. Elle était de grande naissance, belle, ornée de tous les agréments de l’esprit : Alecsandri conçut pour elle une de ces passions, mêlées de culte et d’idolâtrie, dont les grands poètes seuls ont le privilège de dire magnifiquement au monde toute la douceur et toute l’ivresse. Hélène Negri, — son nom n’est plus aujourd’hui un mystère pour personne en Roumanie, — fut l’Elvire, la Béatrice du poète des Doïnas, et ce touchant roman d’amour, ébauché en Moldavie au commencement de l’année 1845, continué en Italie et principalement à Venise, en 1846, et tragiquement interrompu par la mort, sur les rives du Bosphore, au printemps de 1847, a fait jaillir de l’âme, tour à tour heureuse et cruellement déchirée, d’Alecsandri, quelques-uns des plus beaux vers de la langue roumaine : 8 mars 1845 ; — Une nuit à la campagne ; — Chant de bonheur ; — Venise ; — Adieu ; — Dédicace (l’Étoile).

Nous avons vu Alecsandri occupé à recueillir de la bouche des pâtres et des chanteurs nomades les poésies populaires de la Roumanie. Il attachait d’autant plus de prix à réunir et à publier cette collection qu’il considérait son entreprise comme un véritable service rendu à sa patrie.

Ce que Fauriel et Marcellus ont fait pour les chants populaires de la Grèce moderne, Leroux de Lincy pour les chants historiques français, Walter Scott pour les légendes et les ballades de l’Angleterre, Nigra et Caselli pour les chants populaires du Piémont, Alecsandri l’a fait, de la façon la plus méritoire, pour les chants populaires de la Roumanie, dans lesquels se reflètent, en traits précis et lumineux, la physionomie et le caractère du peuple roumain, et où l’on retrouve toute la richesse de son imagination, et aussi toute la fierté et toute la mélancolie de son cœur. « Le Roumain est né poète, — dit Alecsandri dans l’Introduction placée en tête de son recueil. — Doté par la nature d’une imagination brillante et d’une âme sensible, il répand dans de douces mélodies (car il ne sait encore ni lire ni écrire) les aspirations secrètes de son âme. Qu’il ressente du chagrin, qu’il s’abandonne à la joie, qu’il s’extasie devant quelque belle action, il chante sa joie ou sa douleur, ses héros, son histoire, et c’est ainsi que son cœur est une source intarissable de poésie… »

On a reproché quelquefois à Alecsandri d’avoir plus ou moins altéré ces chants populaires, et de ne les avoir pas donnés tels qu’il les avait recueillis de la bouche même du peuple, dans leur forme imparfaite, dans leur style primitif, avec leur prosodie fautive et irrégulière. Le poète s’est toujours défendu d’avoir usé de supercherie dans la mise au jour des poésies nationales roumaines, tout en reconnaissant loyalement, et dès la première heure, qu’il y avait introduit quelques remaniements, afin d’en réparer le désordre et d’en coordonner l’harmonie. On lit en effet sur le frontispice des deux premières parties des Ballades, — tel était le titre de l’édition originale, publiée à Iassi, en 1853 : — Ballades recueillies et revues par B. Alecsandri. Et plus tard, dans une lettre inédite de l’année 1855, adressée à A. Ubicini, et qui fait partie des riches collections de l’Académie roumaine, l’auteur s’expliquera avec plus de détails sur la manière dont il a procédé à ce travail de reconstitution :

« Après avoir parcouru les montagnes et les plaines, me mêlant aux paysans dans les foires, entrant avec eux dans les cabarets, grimpant sur les sommets pour trouver des bergers troubadours, fréquentant les monastères, écoutant partout les récits des contes populaires, et sténographiant tout ce qui arrivait à mon oreille, je possédais un gros fatras de vers altérés par la bouche des chanteurs, de légendes tronquées, de pièces confondues dans un désordre sans pareil ; mais les pierres précieuses étaient là, sous ma main ; il ne s’agissait plus que de les polir, de les remettre à leur place primitive, de les enchâsser enfin, pour reconstituer les anciens joyaux poétiques de nos ancêtres… »

A les examiner de près, les Chants populaires roumains peuvent se diviser en quatre groupes distincts.

Les Ballades ; les Doïnas ou chants d’amour ; les Horas, ou chants et airs de danse ; enfin les Colinde, qui ont un caractère plutôt religieux, et qui, chantées à la veille des grandes fêtes, offrent quelque ressemblance avec les Noëls des littératures occidentales.

Un trait commun à ces quatre genres de poésies populaires, c’est qu’elles ne se récitent pas, mais qu’elles s’accompagnent de chant ou de danse, très souvent de chant et de danse à la fois. Tantôt lente, tantôt plus vive, mais toujours plaintive et mélancolique, la musique de ces chants, dans son rythme cadencé, a pour les oreilles roumaines un charme étrange et une douceur particulière. On sent, à l’écouter, que ce peuple a souffert, qu’il a été opprimé et que même ses joies fugitives ont toujours été mêlées d’amertume et de tristesse. La poésie populaire roumaine est d’ailleurs restée fidèle aux lois primordiales de la poésie lyrique : c’est-à-dire un ensemble harmonieux de chants, accompagnés par des instruments, et entremêlés de danses. De même, chez les Romains, la chorea, — la hora des Roumains, — était une danse en chœur, dans laquelle ceux qui l’exécutaient se prenaient par la main, formaient un cercle et dansaient au son de leurs propres voix.

La plupart des Ballades recueillies par Alecsandri célèbrent des événements historiques, des légendes nationales, des exploits de princes, de guerriers, et même de brigands fameux, car le brigandage, dans ces temps lointains, n’était pas considéré comme un déshonneur ; on le tolérait, on l’encourageait presque, surtout lorsque les brigands (qu’on appelait alors des haiduques) tenaient la campagne contre le boyard avide et rapace qui pressurait le peuple, ou contre l’étranger qui dévastait le sol de la patrie. Dans d’autres ballades, on voit se manifester l’amour que le Roumain porte à la nature : aux forêts, dans lesquelles il fait paître ses troupeaux ; au soleil, qui féconde de ses rayons la terre qu’il laboure ; à l’étoile qui, la nuit, guide sa marche solitaire à travers les vastes plaines où il chemine ; aux fleurs, dont il aime à orner sa cabane et qui lui servent à lui-même de parure ; enfin, aux bêtes, qui sont les compagnes de sa vie nomade et pastorale. L’une des plus célèbres parmi ces ballades, Mioritza (la petite brebis), avait fait une profonde impression sur Michelet, qui la regardait « comme une chose sainte et touchante à fendre le cœur. — Rien de plus naïf, dit-il, et rien de plus grand… »

Les Doïnas ont un caractère de nationalité et comme un goût de terroir plus prononcés que les Ballades. Ce sont en général des chants d’amour, dont presque tous commencent par une invocation à un arbre ou à une plante : « feuille verte de chêne, » ou « d’érable, » ou « de marjolaine, » selon le sujet ou le ton de la doïna. « Il en est, — dit un écrivain français très compétent en matière de littérature étrangère, Xavier Marmier, — qui sont comme de gracieux médaillons dont les riantes couleurs reposent les regards au milieu d’une longue série de tableaux de batailles. Il en est qui sont comme de tendres chansons écloses dans un jeune cœur par un heureux jour de printemps…»

Quant aux koras ou airs de danse, ce nom s’applique aussi bien à la musique accompagnant la danse qu’aux vers récités ou improvisés par les danseurs ; il y a en Roumanie presque autant d’airs de horas qu’il y a de villages. Chaque bourgade, chaque hameau, chaque troupe de laoutars, a les siens. « Le peuple roumain exprime tout par la danse, écrit Carmen Sylva dans son article Bucarest, des Capitales du monde ; les hommes dansent entre eux, les femmes dansent entre elles. Les soldats, dans les casernes, trouvent toujours un violon, une flûte, ou une cornemuse pour leur jouer une danse quelconque… »

C’est aux accents d’une hora, chantée et dansée d’un bout à l’autre de la Roumanie, que s’est faite, eu 1859, l’union des Principautés. Ce chant national avait pour auteur Alecsandri, qui a composé également plusieurs autres horas, les unes d’allure riante et gracieuse, pour le village, les autres, pleines de fougue et d’entrain, pour le camp.

Poète en qui semble s’être incarnée l’âme même de la nation à laquelle il appartenait, éditeur des chants populaires de sa patrie, Alecsandri a en outre le mérite d’avoir été l’un des créateurs du théâtre roumain.

III

Comme la plupart des institutions artistiques de la Roumanie, le théâtre est d’origine relativement récente. Il s’est développé parallèlement pour ainsi dire dans les deux Principautés, chacune des deux capitales, — Bucarest et Iassi, — ayant eu, dès le début, une scène et une organisation théâtrale distinctes. Wilkinson, ancien consul général d’Angleterre en Valachie, et auteur d’un Voyage dans la Valachie et la Moldavie, dit qu’en 1819, une troupe d’acteurs allemands était venue à Bucarest, et qu’après quelques représentations, on les avait engagés à établir dans cette ville un théâtre régulier. « Ils jouaient, ajoute-t-il, des opéras allemands et des comédies traduites en valaque… » Il est exact que, vers la fin de 1818, une troupe d’acteurs viennois, sous la direction d’un imprésario nommé Gherghy, fut appelée à Bucarest pour y jouer la comédie, le drame et l’opéra ; mais ils n’interprétèrent pas les « comédies traduites en valaque » dont parle Wilkinson. Dès 1817, il s’était formé à Bucarest une troupe d’amateurs, qui, avec la protection et le concours de la princesse Ralou, fille du prince régnant Caradja, avait organisé, dans une des salles du palais princier, des représentations dramatiques. Plus tard, une salle spéciale, dite « salle du Club, » fut construite dans la capitale, et la troupe de Gherghy y fit ses débuts, mais ses représentations alternaient avec celles qu’y donnèrent des artistes amateurs roumains, dont le répertoire se composa d’abord de l’Hécube, d’Euripide, et de l’Avare, de Molière.

D’autres sociétés particulières tentèrent, avec des fortunes diverses, de répandre le goût de l’art dramatique en Valachie ; mais elles eurent à lutter contre toute sorte de difficultés d’ordre matériel, politique et financier, et elles n’attiraient d’ailleurs qu’un public très spécial et très restreint. Le théâtre valaque ne devait prendre réellement son essor que sous les auspices de la Société philharmonique, fondée en 1834 par Héliade et Campineano, et dont l’un des premiers actes fut la création d’un théâtre national à Bucarest.

En Moldavie, un Conservatoire national avait été institué en 1837, et parmi les premiers directeurs de cet établissement, on voit figurer le père d’Alecsandri. Bientôt, une nouvelle direction, composée d’Alecsandri lui-même, de Cogalniceano et de Negruzzi, transforma cette école en théâtre, et c’est ainsi qu’Alecsandri fut amené à traduire, pour la scène moldave, quelques pièces, la plupart françaises, auxquelles le public fit bon accueil. Encouragé par ces premiers succès, il se décida bientôt à écrire des œuvres originales, qu’il composa, — c’est lui-même qui nous l’apprend, — avec la préoccupation constante de fustiger les ridicules et de flageller les vices de ses compatriotes. Alecsandri avait, en matière d’art dramatique, des idées contestables peut-être, mais très personnelles et très arrêtées. Il était un partisan convaincu de la célèbre maxime du poète latin moderne Santeul : Castigat ridendo mores, et il pensait que dans un pays qui sortait à peine d’une longue léthargie, qui avait vécu pendant plus d’un siècle dans une atmosphère morale destructive de tout ressort et de toute énergie, où il n’y avait encore ni opinion, ni libertés publiques, où la presse était bâillonnée, où le moindre écart de langage et de plume entraînait l’emprisonnement ou l’exil, le meilleur moyen d’assainir les mœurs et de retremper les caractères était de transformer le théâtre en tribune, et de livrer à la risée publique les travers et les vices d’une société qui s’effondrait de toutes parts. La tâche était d’autant plus malaisée qu’il s’agissait, à un point de vue plus spécial, de réformer la langue théâtrale, lourde, prétentieuse, désagréable à l’oreille ; il fallait aussi faire l’éducation des acteurs, — encore très inexpérimentés, — et celle du public, presque aussi novice que les comédiens. Alecsandri y parvint à force de volonté, de patriotisme et de talent.

L’ensemble de son œuvre dramatique comprend près de cinquante pièces : comédies, drames, vaudevilles, féeries, saynètes, à-propos, dont beaucoup sont tombées dans l’oubli, et dont celles mêmes qui sont restées au théâtre n’offrent plus guère d’intérêt aujourd’hui, parce que les mœurs qui y sont peintes se sont modifiées, et que les défauts qu’elles ridiculisaient ont disparu en grande partie de la société roumaine. Alecsandri n’a jamais été d’ailleurs un dramaturge de profession, et il a ignoré le plus souvent l’art de développer une fable, de conduire une intrigue, de préparer un dénouement, d’intéresser le spectateur par l’opposition des caractères et de l’émouvoir par le choc des passions. Doué d’une extrême facilité, il écrivait son théâtre d’inspiration, comme il rimait ses poésies, et c’est pour cela que ses principales œuvres dramatiques, agréables de forme, mais mal construites et mal charpentées, manquent ordinairement d’action et de mouvement. Ces défauts sont surtout sensibles dans les trois ouvrages qu’il considérait comme ses meilleures productions dramatiques ! un drame national en vers, Despot-Voda (le voïévode Despota), et deux pièces, également en vers, dont il avait emprunté le sujet à l’antiquité classique : la Fontaine de Bandusie (qu’il a intitulée, par euphémisme, sans doute, la Fontaine de Blandusie), et Ovide.

Il avait été séduit par la figure, assurément curieuse et peu banale, d’un aventurier grec, Jacques-Basile-Héraclide Despota, originaire de Samos, ou de l’île de Crète, qui, après avoir guerroyé dans les Flandres et pris part, dans les rangs de l’armée impériale, aux sièges de Thérouanne et de Hesdin, — dont il a laissé une relation en latin, — était parvenu, à force d’intrigue et d’ambition, à s’emparer, en 1561, du trône de Moldavie. C’est ce personnage, doué de qualités d’esprit incontestables, instruit, éloquent, exerçant une véritable séduction sur tous ceux qui rapprochaient, qu’Alecsandri a eu l’idée de mettre à la scène, et dont il a voulu, ainsi que l’explique la Préface de sa pièce, conter la légende dans une « suite de tableaux historiques formant un drame, et comme une épopée, où revivraient les mœurs, les luttes, les croyances et les tendances politiques du XVIe siècle… » Certes, il pouvait y avoir là matière à un beau drame historique, et ce plan avait de quoi tenter le patriotisme d’Alecsandri ; mais le drame historique n’était pas son fait, et la nature même de son talent, aimable, facile, gracieux, et plus à son aise dans la comédie, eût dû le mettre en garde contre les périls d’une tentative qui ne réussit qu’à moitié. Son Despot-Voda, écrit dans une belle langue poétique, et qui se lit avec intérêt, languit à la scène, parce qu’il est trop dépourvu d’action, et qu’il a tous les défauts de ce genre mixte, où l’auteur, mettant en scène des personnages historiques qu’il fait discourir entre eux, sans se soucier de soutenir le dialogue par la trame d’une intrigue plus ou moins habilement conduite, n’est, à vrai dire, ni poète dramatique, ni historien.

Alecsandri devait être plus heureux avec ses deux autres pièces en vers : la Fontaine de Blandusie et Ovide, bien qu’elles aient prêté à des critiques du même genre, et qu’il n’eût guère été préparé, par ses études antérieures, à traiter de pareils sujets. Son Horace et son Ovide, personnages de convention, peu conformes à la vérité et même à la tradition historiques, eussent fait certainement sourire un Victor Le Clerc ou un Gaston Boissier. Il y a, dans les deux pièces, un grand étalage d’érudition d’emprunt, mais la véritable connaissance de l’antiquité y fait trop souvent défaut. On y trouve, en revanche, de l’imagination, de la poésie et de la grâce dans l’expression de certains sentiments qui sont de tous les temps et de tous les pays, enfin une langue toujours élégante et châtiée. Ce qui nuit surtout à ces pièces, ce qui en gâte les meilleurs endroits, c’est la préoccupation visible de l’auteur de chercher dans le passé des allusions constantes au temps présent, ainsi qu’à l’origine latine du peuple roumain. C’est ainsi qu’il a mêlé à l’action même de la Fontaine de Blandusie, — la chose s’explique mieux pour Ovide, dont le dernier acte se passe à Thomis, la Constanza actuelle, où avait été exilé et où mourut l’auteur des Métamorphoses, — des esclaves et des personnages daces, qu’on sent bien n’avoir été mis là que pour donner au poète l’occasion d’exalter ces ancêtres des Roumains et de célébrer les vertus de leurs descendants. Il y a dans l’abus de ce procédé dramatique quelque chose de déplaisant, qui choque les moins prévenus, et la succession de ces tirades redondantes fait involontairement songer à ces couplets patriotiques, chantés sur les scènes populaires, et qui soulèvent à coup sûr les applaudissements. Là où Alecsandri est vraiment original, parce qu’il marche sur un terrain sûr et dans lequel il a su s’ouvrir une voie personnelle, parce qu’il parle de choses qu’il connaît à fond et nous montre des personnages qui lui sont familiers, c’est dans une suite de comédies et de saynètes, d’une observation très juste, d’une ironie aussi fine que mordante, et où il met en scène, avec ce sens du comique qu’il possédait à un si haut degré, — car ce poète charmant et délicat avait, lorsqu’il voulait faire rire, un peu de la fantaisie de Labiche et d’Henry Monnier, — quelques-uns des types de la société moldave d’il y a soixante ans : la matrone de province qui, pour se conformer aux lois du bon ton, entreprend, avec toute une smalah d’enfants et de domestiques, des voyages à l’étranger, arrive jusqu’à Paris et y est victime d’une série de mésaventures plaisantes dont le récit ou la mise en scène ont fait, comme le Chapeau de paille d’Italie et la Cagnotte, la joie de plusieurs générations ; — le vieux « laoutar, » drapé dans une robe aux larges plis, le chef recouvert du fez oriental, l’indispensable « laoutar » sans lequel il n’y avait pas jadis de vraie fête, qui chantait aux baptêmes, aux fiançailles, aux noces, aux banquets des boyards, et que les progrès de la civilisation devaient bientôt reléguer au rang îles vieilles épaves et des vieux souvenirs ; — le petit fonctionnaire, victime des changements, des caprices et des rancunes politiques de l’administration ; — le colporteur juif et le fermier grec, grands exploiteurs de la crédulité et de la bourse du paysan. C’est surtout aux dépens de cette dernière classe d’individus, étrangers à tout sentiment national, véritables ennemis du peuple roumain, et qu’Alecsandri avait coutume d’appeler des sangsues. (il a même intitulé l’une de ses comédies les plus applaudies : Les sangsues des villages), que s’est exercée avec succès sa verve satirique, merveilleusement mise en relief par son principal interprète, l’excellent comédien Millo.

Si le théâtre d’Alecsandri n’est pas exempt de quelques faiblesses, surtout en ce qui concerne la conception et la conduite de ses drames, il n’en va pas de même de celles de ses poésies qui lui ont été inspirées par l’ardent amour qu’il avait voué à sa patrie. L’auteur des Doïnas fut en effet un grand patriote, et son patriotisme sincère, profond, désintéressé, n’est pas son moindre titre à l’admiration et à la reconnaissance de ses compatriotes. Alecsandri a toujours eu foi dans l’avenir de son pays, et cela non seulement du jour où le ciel politique de la Roumanie, devenu plus serein, permit à ses concitoyens d’entrevoir la fin de leurs maux séculaires, mais dans les temps les plus sombres, aux heures les plus tristes de l’histoire nationale, et alors que les meilleurs et les plus vaillants semblaient avoir perdu tout espoir en de meilleures destinées. Il aimait à répéter un vieil adage de son pays : Le Roumain ne périt pas (Romanul nu piere), et c’est, fort de cette conviction, qu’il a composé une longue suite de chants patriotiques, commençant, en 1843, avec l’Autel du monastère de Putna, et se succédant presque sans interruption jusqu’à l’Ode sur la consécration de la cathédrale d’Argesh, qui est de 1886. Dans cet intervalle de quarante-trois années ont jailli tour à tour de sa lyre enthousiaste et toujours harmonieuse : l’Adieu à la Moldavie ; — le Réveil de la Roumanie ; — la Sentinelle roumaine ; — le Retour au pays ; — l’An 1855 ; — l’Étoile de la pairie ; — la Moldavie en 1857 ; — la Hora de l’union ; — l’Hymne à Etienne le Grand ; — le Chant de la race latine ; — Nos guerriers, pour ne citer que quelques-unes d’entre celles de ses poésies inspirées par le sentiment patriotique. Béranger disait : « Le peuple, c’est ma muse. » Aussi bien que lui, mieux que lui peut-être, car il fut assurément un plus grand lyrique, Alecsandri eût été en droit de dire : « Ma muse, c’est ma patrie. »

IV

Mais le poète des Doïnas ne s’est pas borné à célébrer ainsi, en dilettante et en virtuose, tous les événements importants de l’histoire roumaine. Persuadé de bonne heure que la foi qui n’agit point n’est pas une foi sincère, il est entré hardiment, lui, l’homme pacifique et doux par excellence, dans l’âpre mêlée des partis, et il a lutté avec énergie pour le triomphe des idées dont il s’était fait, dès sa première jeunesse, le défenseur convaincu.

De 1840 à 1848, il est, aux côtés de Cogalniceauo et d’Ion Ghica, — le futur prince de Samos, — à la tête du mouvement dirigé par la jeunesse libérale de Moldavie contre le gouvernement autoritaire du prince Michel Stourdza. Il fonde, avec ses amis, plusieurs revues littéraires, dont le but est de réveiller, chez ses compatriotes, le sentiment de l’unité et de la nationalité roumaines et de contrebalancer l’influence prépondérante de la Russie, qui avait intérêt à maintenir les Principautés dans l’état de dépendance matérielle et de vasselage moral où les avaient placées les Règlements organiques, élaborés sous la haute direction du comte Kisseleff. Il s’attache à battre en brèche, par la plume et par la parole, sur la scène comme dans la presse, l’édifice vermoulu des vieilles institutions politiques moldaves, et à inspirer de toutes les façons la haine de la tyrannie intérieure et de l’oppression étrangère.

Tant d’efforts ne devaient pas rester superflus. Les esprits commençaient à s’exalter. Ils s’enflammèrent tout à fait lorsque le vent de liberté qui soufflait sur l’Europe eut gagné la Moldo-Valachie, où toute une génération de patriotes, résolus à tirer leur pays de la triste situation dans laquelle il se débattait, n’attendaient qu’un moment favorable pour réaliser leurs projets. Dès lors, il était impossible que la Révolution française de 1848 n’eût pas son contrecoup sur les rives du Danube. En Moldavie, une tentative infructueuse de soulèvement contre le prince Stourdza eut lieu au mois de mars 1848 ; quelques mois plus tard, éclatait le mouvement révolutionnaire valaque qui devait avoir pour conséquence l’abdication du prince Georges Bibesco. Le gouvernement provisoire et la lieutenance princière institués à Bucarest, à la suite de ces événements, ne furent pas de longue durée ; dès le 1er mai 1849, le traité de Balta-Liman replaçait la Moldo-Valachie sous le régime de l’occupation étrangère. Dans l’intervalle, les principaux chefs de la révolution valaque avaient été proscrits, et un grand nombre d’entre eux s’étaient réfugiés à Paris, où, pendant plusieurs années, et aussi longtemps que devait durer leur exil, ils ne cessèrent de faire une propagande active pour intéresser la presse et les hommes d’Etat français au sort de leur pays. C’est le moment où les Balcesco, les Bratiano, les Gotesco, les Héliade, les Ion Ghica, secondés par quelques philoroumains convaincus, tels que Bataillard, Ubicini, Colson, Vaillant, Elias Regnault, et encouragés par des hommes tels que Lamartine, Michelet, Quinet, Royer-Collard, Philarète Chasles, font entendre à la France des appels répétés, chaleureux, éloquens, en faveur de la cause roumaine. Dans la Revue même où paraissent ces lignes, et où M. Thouvenel avait publié, en 1840, d’intéressants Souvenirs de voyage en Valachie, M. Hippolyte Desprez exposait, avec une connaissance approfondie des événement et des hommes qui s’y trouvèrent mêlés, l’histoire du mouvement révolutionnaire moldo-valaque. Grâce à toutes ces sympathies, les idées chères aux patriotes roumains gagnèrent rapidement du terrain. Alecsandri, qui, après avoir été impliqué dans l’échauffourée de Iassi, avait dû, comme beaucoup de ses compatriotes, chercher un asile à l’étranger, profita du séjour prolongé qu’il fit à Paris, au lendemain de la Révolution roumaine de 1848, pour créer à sa patrie des appuis solides et des amitiés fidèles. Ses Doïnas, publiées, comme on l’a vu, à Paris même, en 1853, ses Chants populaires, traduits en 1855, contribuèrent à mieux faire connaître aux Français un peuple qui n’était pas indigne de fixer leur attention. De leur côté, les Roumains, surtout depuis le début de la guerre de Grimée, avaient tourné anxieusement leurs regards vers la France, sentant que d’elle seule pouvait venir le salut. Aussi fut-ce chez eux un véritable cri de soulagement et d’espérance lorsqu’en 1855, le baron de Bourqueney posa devant la Conférence de Vienne, au nom du gouvernement impérial, la question de l’union des Principautés sous un prince étranger, choisi, avec droit d’hérédité, dans une des familles souveraines de l’Europe. C’est de ce jour que date la sincère reconnaissance de la Roumanie pour la France ; car c’est grâce à sa généreuse initiative et à son appui désintéressé que les Principautés ont pu avoir, en 1859, l’union, et, en 1866, le prince étranger.

V

Les services rendus par Alecsandri à la cause roumaine, les relations influentes qu’il s’était créées à l’étranger, ses qualités de finesse et de tact jointes à la distinction et à l’affabilité de ses manières, enfin l’étroite amitié qui l’unissait depuis l’enfance au prince Couza le désignèrent tout naturellement au choix du nouvel élu de la nation roumaine lorsque celui-ci dut notifier aux Puissances signataires du traité de Paris sa double élection aux trônes de Moldavie et de Valachie.

La mission confiée à Alecsandri, pour flatteuse qu’elle pût paraître, n’en était pas moins délicate. La Convention de Paris, sans repousser catégoriquement le principe de l’union, y avait apporté de sérieuses restrictions, en stipulant que chacune des deux Principautés devait avoir son prince, son ministère, son parlement distincts. La résistance formelle de la Porte, soutenue par l’Autriche et par l’Angleterre, avait triomphé sur ce point capital des bonnes dispositions du gouvernement de Napoléon III, et le comte Walewski, plénipotentiaire de France, après avoir essayé de défendre, au sein de la Conférence, plutôt pour la forme, le projet de l’union, s’était vu contraint de faire appel à l’esprit de conciliation de ses collègues pour l’adoption d’une solution bâtarde, qui, en jouant sur les mois, — on reconnaissait à la Roumanie le titre officiel de Principautés-Unies de Moldavie et de Valachie, — ne tendait à rien moins qu’à empêcher l’union de s’effectuer en réalité. Les Roumains avaient déjoué, par la double élection du prince Couza, les trop subtiles combinaisons de la diplomatie européenne, et il s’agissait, en mettant les Puissances en présence du fait accompli, d’obtenir leur adhésion à un acte manifestement contraire à la Convention de Paris. Tel était en réalité l’objet de la mission qu’AIecsandri fut chargé de remplir, au commencement de l’année 1859, auprès des Cours de France, d’Angleterre et de Sardaigne.

Il se rendit d’abord à Paris, où le comte Walewski ne lui cacha point que l’élection d’Alexandre-Jean Ier ayant été faite contrairement aux dispositions expresses de la Convention, ne serait reconnue ni par la Turquie, ni par l’Autriche, ni par l’Angleterre, les trois Etats les plus particulièrement intéressés au maintien du statu quo. En ce qui concernait la France, le comte Walewski rappela à Alecsandri qu’elle s’était toujours montrée favorable aux revendications des Roumains, et il ajouta que tout dépendait en fin de compte des volontés de l’Empereur. On a reproché à Napoléon III d’avoir songé à céder les Principautés à l’Autriche, pour faire sortir celle-ci d’Italie. Il est possible qu’à un moment donné cette combinaison se soit présentée à l’esprit du souverain, mais il n’en est pas moins vrai que les Roumains eurent de tout temps en lui un protecteur puissant, et la façon empressée, cordiale même dont il accueillit Alecsandri, auquel il accorda trois audiences successives, montre jusqu’à quel point il s’intéressait à leur sort. Dans un fragment de l’Histoire de ses missions à l’étranger, publié en 1878 dans une revue littéraire roumaine, le poète diplomate a fait le récit détaillé de ses trois premières entrevues avec l’Empereur, et nous croyons intéressant d’en reproduire ici quelques particularités. Dès l’abord, Napoléon III exprima très nettement à Alecsandri la grande satisfaction que lui avait causée l’avènement du prince Couza. Désireux de prouver, autrement que par de bonnes paroles, sa bienveillance envers les Roumains, l’Empereur offrit de leur faire envoyer dix mille fusils et deux batteries d’artillerie, et de leur faciliter l’émission, à Paris, d’un emprunt de douze millions, destinés à la création d’une armée nationale ainsi qu’aux premiers besoins d’un pays qui doit s’organiser. Sur un seul point, Napoléon III se montra plus réservé : il déconseilla au prince Couza de proclamer l’union définitive de la Moldo-Valachie. La Convention de Paris était un acte international, revêtu de la signature des sept Puissances, et, comme tel, il devait être respecté. Les Roumains avaient tout intérêt à ne pas précipiter les événements, afin de pouvoir obtenir plus facilement d’une seconde Conférence la consécration du nouvel ordre de choses.

A Londres, l’accueil fait à Alecsandri par le ministre des Affaires étrangères, lord Malmesbury, fut beaucoup plus froid que celui qu’il avait rencontré à Paris. Aux yeux de l’Angleterre, l’union portait directement atteinte à l’intégrité de l’Empire ottoman, et était considérée comme un véritable acte de rébellion envers la Puissance suzeraine. Lord Malmesbury, qui n’avait consenti à recevoir Alecsandri qu’à titre de simple particulier, de même qu’il ne voulait voir dans le colonel Couza qu’un simple officier supérieur de l’armée moldave, ne se fit pas faute d’attirer l’attention de son interlocuteur sur les dangers auxquels s’étaient exposées les Principautés en violant la Convention de Paris. Alecsandri, que le duc de Malakoff, ambassadeur de France à Londres, avait prévenu de l’extrême irritation provoquée chez les hommes d’Etat anglais par la double élection du prince Couza, ne perdit pas contenance et plaida très habilement la cause qu’il avait été chargé de défendre. Il s’efforça de démontrera lord Malmesbury que les Roumains ne nourrissaient aucun sentiment hostile à l’égard de la Sublime-Porte ; qu’ils avaient toujours considéré l’intégrité de leur pays comme liée à celle de l’Empire ottoman, enfin que l’unique désir des Principautés, ainsi que de leur nouveau souverain, était de prouver, par leur attitude, le respect qu’ils professaient pour la volonté des Puissances. Ces déclarations eurent pour effet, sinon de modifier de tout point les idées du chef du Foreign Office, du moins de le rendre plus traitable. Après s’être recueilli un instant, il répondit à Alecsandri que l’Angleterre, pays de liberté, ne pouvait pas empêcher les autres pays de se développer librement ; qu’il n’entrait pas dans les vues du gouvernement anglais de combattre les aspirations du peuple roumain, et que si réellement le choix du prince Couza n’avait été fait qu’en vue de la prospérité intérieure des Principautés, ce choix ne rencontrerait plus, au sein d’une prochaine Conférence, l’opposition irréductible de l’Angleterre. C’était plus que n’avait espéré et que ne pouvait souhaiter l’habile négociateur, qui, une fois de plus, avait bien mérité de sa patrie.

A peine est-il besoin d’ajouter que sa mission à Turin fut couronnée d’un plein succès, et que Victor-Emmanuel, ainsi que le comte de Cavour, le reçurent avec une gracieuseté toute particulière. On était à la veille de la campagne d’Italie ; l’idée d’un prochain mouvement national et unitaire avait gagné tous les esprits, et la récente union des Principautés ne pouvait que rencontrer l’approbation unanime d’un peuple et d’un gouvernement qui aspiraient eux-mêmes à suivre le plus tôt possible l’exemple donné par les Roumains. « Je vous féliciterais volontiers de l’acte patriotique que vous venez d’accomplir chez vous, — avait dit le comte de Cavour à l’envoyé du prince Couza, — si je ne savais que toute félicitation est superflue lorsqu’un peuple fait noblement son devoir. Les Roumains, ces frères des Italiens, ont donné un admirable exemple d’union, que nous sommes prêts à imiter… »

VI

Le succès de la triple mission d’Alecsandri avait justifié amplement la confiance de son souverain. Il aurait pu, dès lors, jouer en Roumanie un rôle politique de plus en plus important ; mais il n’était pas ambitieux ; il l’avait prouvé en refusant, en 1859, la candidature au trône de Moldavie, et en faisant reporter sur son camarade d’enfance, le colonel Couza, les voix dont il était assuré. Il préféra reprendre paisiblement le cours interrompu de ses travaux poétiques et borna toute son ambition à enrichir de nouveaux chefs-d’œuvre la littérature de son pays. Il était d’ailleurs trop indépendant de caractère et il aimait trop sa liberté pour briguer les charges et les honneurs publics. Après avoir longtemps voyagé en Europe et en Afrique, parcouru dans tous les sens la France, l’Angleterre, l’Italie, l’Espagne ; le Maroc, visité, en 1855, le camp français sous les murs de Sébastopol, et, en 1859, les champs de bataille de Magenta et de Solférino (il comptait de nombreux amis parmi les officiers supérieurs de l’armée française et avait conçu, à leur contact, une vive admiration pour la gloire militaire de la France), Alecsandri s’était fixé en Roumanie, dans sa propriété de Mircesti, sur les bords du Sireth. Il ne s’éloignait plus guère de chez lui que lorsqu’il devait se rendre à Bucarest, tantôt pour y faire représenter quelque nouvelle pièce, tantôt pour prendre part aux séances de l’Académie roumaine ou bien aux délibérations du Sénat, dont il fut, pendant une législature, l’un des vice-présidents : de temps à autre, on le voyait revenir à Paris, où il avait conservé des relations avec quelques personnages de l’intimité de l’Empereur et du prince Napoléon, et où résidait une partie de sa famille. C’est au cours de l’un de ces voyages, qu’il fit paraître en français et sous le pseudonyme de V. Mircesco, sa Grammaire de la langue roumaine. Il a écrit, également en français, une petite comédie en un acte et en vers, les Bonnets de la Comtesse, qui fut représentée, il y a quelque vingt ans, aux Matinées littéraires de la Gaîté.

Confiné dans sa retraite de Mircesti, — où il travaillait plus librement et avec plus de plaisir que partout ailleurs, — Alecsandri y a composé les dernières œuvres poétiques sorties de sa plume, et qui comptent certainement parmi ses plus belles : les Pastels, écrits de 1862 à 1871 ; les Légendes et enfin Nos guerriers, titre sous lequel il a réuni une suite de chants patriotiques, inspirés par la guerre de l’indépendance de 1877-1878.

De l’aveu des juges les plus compétents, les Pastels constituent l’œuvre maîtresse d’Alecsandri : « Ces poésies, dit un éminent critique roumain, M. T. Maïoresco, la plupart lyriques, généralement descriptives, quelques-unes ayant un caractère idyllique, sont dictées par un sentiment si puissant et si pur de la nature, et sont écrites dans une langue si merveilleuse qu’elles sont devenues le plus bel ornement de la poésie et de la littérature roumaines. » Et en effet, rarement poète roumain a décrit, avec autant de sincérité et de charme, et dans d’aussi beaux vers, les divers aspects de la campagne au renouvellement des saisons ; les occupations, les joies, les fêtes du village ; les travaux féconds et paisibles des laboureurs : les semailles, la moisson, la fenaison, le tout rendu avec un tel amour des choses agrestes, de la vie pastorale et de la poésie des champs, que l’on croirait plusieurs de ces petits poèmes détachés de quelque page inconnue de Théocrite ou de Virgile.

Comme les Pastels, les Légendes peuvent être rangées parmi les œuvres les plus achevées qu’ait produites le génie d’Alecsandri. C’est sous cette forme de la « légende » que, dans les vingt dernières années de sa vie, le poète livrera de préférence ses inspirations au public. Il ne faut pas perdre de vue qu’en 1859 avait paru la première série de la Légende des siècles, de Victor Hugo. La façon magistrale dont l’auteur d’Hernani avait entrepris « d’exprimer l’humanité dans une espèce d’œuvre cyclique, de la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects : histoire, fable, philosophie, religion, science…, » frappa vivement l’esprit d’Alecsandri, excita son émulation et éveilla en lui le désir de faire, dans des proportions beaucoup plus modestes, et en se bornant à l’histoire de son pays, ce que Hugo avait tenté de faire pour l’histoire de l’humanité. Certes, le poète roumain n’a ni la puissance de conception, ni la largeur des idées philosophiques et sociales, ni l’ampleur de la forme et de la phrase poétiques de Hugo ; en outre, il manie une langue à peine née d’hier, qu’il a en grande partie façonnée et assouplie lui-même, et qui, ayant toujours été parlée plutôt qu’écrite, n’a pas atteint le degré de perfection où quatre siècles de culture raffinée et plusieurs générations d’écrivains de génie avaient amené la langue employée, — et d’ailleurs presque complètement renouvelée, — par Victor Hugo. Il y a néanmoins chez Alecsandri un effort des plus louables pour s’élever, dans ses Légendes, jusqu’à la hauteur du grand poète français. Quelques-unes d’entre elles lui ont été inspirées, ainsi que nous venons de le dire, par des événements ou des personnages de l’histoire nationale roumaine. A cette série appartiennent la Forêt rouge (Dumbrava rosie), qui est plutôt un poème épique, — l’auteur l’a intitulé poème historique, — dans lequel il retrace un épisode sanglant des luttes mémorables d’Etienne le Grand, prince de Moldavie, contre les Polonais et les Lithuaniens ; — la princesse Anna ; — le Rêve de Pierre Raresh ; — Vlad l’empaleur et le chêne. Les contes populaires lui ont fourni le sujet d’autres légendes, telles que Dan, paladin des montagnes ; — la Massue de Briar ; — Grui-Sânger. Viennent ensuite les légendes orientales : Hodja-Mourad ; la Garde du sérail ; — le sultan Mourad et Bécri Moustafa ; enfin, et ce ne sont pas les moins belles, celles que l’auteur a tirées de sa propre imagination : la Légende de l’alouette ; — la Légende de l’Hirondelle ; — Vers la Sibérie. A quelque source qu’il puise son inspiration, Alecsandri a dans presque toutes ses légendes, de belles envolées lyriques, qui en font, — comme l’appelait son émule Eminesco, — « le roi de la poésie roumaine ; » depuis les Doïnas, le cadre de ses idées s’est élargi ; sa pensée a acquis toute sa maturité et toute sa vigueur ; il s’est fait un style et une langue qui sont à lui, qu’il a eu le mérite d’inventer, et qui portent l’empreinte de son génie ; enfin, à mesure que les événements politiques sont venus fortifier ses espérances, et, plus tard, combler ses vœux de Roumain, l’expression du sentiment patriotique, toujours dominant chez lui, a pris sous sa plume une allure plus fière, plus virile, et il est peu de légendes où il n’éclate en vers admirablement frappés. Sainte-Beuve a fait observer, en parlant de Virgile, que le côté vraiment original de son œuvre « était l’inspiration romaine profonde et l’à-propos national.» Cette remarque pourrait s’appliquer, avec la même justesse, à Alecsandri ; aussi a-t-on dit de lui qu’il avait été et qu’il resterait le poète national roumain par excellence, comme fut Virgile chez les Romains. On s’en convaincra mieux encore, en lisant son volume d’odes guerrières, composées en 1877, alors que le prince Charles de Roumanie, appelé au secours de l’armée russe en péril, avait franchi le Danube à la tête de ses troupes impatientes de recevoir le baptême du feu. Alecsandri connaissait de trop ancienne date son pays ; il savait trop bien de quoi seraient capables, à l’heure du danger, ces laboureurs, dont il avait retracé naguère, dans les Pastels, les mœurs pacifiques pour n’avoir pas eu confiance, dès le début de la campagne, dans la bravoure de la jeune armée qui devait reconquérir l’indépendance de la Roumanie. C’est en l’honneur de ces soldats victorieux qu’il a laissé échapper de sa lyre des accents empreints d’une mâle énergie et des vers aussi vigoureusement trempés que l’acier des canons qu’ils avaient pris à l’ennemi. Alecsandri aura eu ce rare privilège de couronner ainsi par un chef-d’œuvre, supérieur à tant d’autres productions de valeur, sa longue et noble carrière poétique. Il a su merveilleusement combiner l’ardeur de sa foi patriotique avec l’élan enthousiaste de toute une nation, et c’est pour cela surtout qu’associant son nom au nom de ceux qui « sont morts pieusement pour la patrie, »

La voix d’un peuple entier le berce en son tombeau.

Son patriotisme avait d’ailleurs de quoi être satisfait. Il lui avait été donné de voir s’accomplir tout ce qu’il avait rêvé pour sa chère Roumanie : l’union, le prince étranger, l’indépendance, la royauté et, avec son imagination de poète, à qui tous les espoirs sont permis, il entrevoyait quelquefois l’aurore d’une ère encore plus belle, encore plus radieuse : celle où les Roumains de tous les pays seraient rassemblés sous une même loi et sous une seule domination.

En 1878, la Société pour l’étude des langues romanes, fondée en 1869 à Montpellier, ayant proposé comme sujet de son prix triennal : le Chant du Latin ou de la race latine, Alecsandri, sollicité de prendre part au concours, y envoya une cantate de trente-deux vers, à laquelle le jury, présidé par Mistral, décerna le premier prix. On voulut, en Roumanie, donner à ce petit événement littéraire, qui avait passé inaperçu en France, les proportions d’un triomphe, et on alla jusqu’à imprimer que « désormais Montpellier et Grivitza, » — on sait que la prise de la redoute de Grivitza par l’armée roumaine constitue l’un des faits les plus glorieux de la guerre de l’indépendance, — « demeureraient deux noms inséparables dans l’histoire roumaine. » Il y avait là une exagération manifeste ; elle s’explique, si l’on songe que l’amour-propre national, très flatté de la victoire d’Alecsandri, et ne se rendant pas bien compte des conditions relativement faciles dans lesquelles elle avait été remportée, s’était surtout plu à y voir la consécration par la France de la plus grande gloire littéraire de la Roumanie. Le temps et la réflexion ont remis les choses au point, et aujourd’hui, le Chant de la race latine, qui est loin de valoir la plupart des beaux poèmes écrits par Alecsandri en l’honneur de son pays, n’occupe plus, dans son œuvre, que la place secondaire à laquelle il a droit.

Le succès obtenu par l’auteur du Chant de la race latine aux fêtes du Félibrige ne fut peut-être pas tout à fait étranger à la résolution que prit le gouvernement royal de lui confier, en 1885, la Légation de Paris. Nul ne pouvait plus dignement que lui représenter en France le pays où règne Carmen Sylva. Il savait qu’il retrouverait dans le poste qu’il avait occupé jadis, comme agent diplomatique du prince Couza, un accueil sympathique et des amitiés dévouées. Mais l’idée de sacrifier sa liberté, dont il était devenu, avec l’âge, de plus en plus jaloux, à une fonction publique, quelque élevée qu’elle pût être ; l’idée surtout de quitter son beau domaine de Mircesti où il vivait heureux, entouré de l’affection de ses deux petites-filles qu’il adorait, et goûtant, vers le soir de sa vie, la douceur d’un repos bien gagné, lui faisaient envisager avec appréhension une nouvelle absence de son pays. Déjà, en 1878, il avait, pour des scrupules du même ordre, décliné l’offre que lui avait faite son vieil ami Cogalniceano, alors ministre des Affaires étrangères, de l’envoyer en mission extraordinaire à Rome. L’insistance du roi Charles, et celle de son premier ministre, M. Bratiano, devaient, en 1885, venir plus aisément à bout de ses hésitations. Malheureusement, le début de son ambassade en France fut marqué par un conflit diplomatique qui l’affecta outre mesure. Il s’agit du différend survenu, dans les premiers mois de l’année 1885, entre la France et la Roumanie, à propos de leurs relations commerciales. Bien que ce malentendu eût été assez rapidement aplani, grâce au désir de conciliation dont se montrèrent animés les deux gouvernements, il n’en laissa pas moins dans l’esprit d’Alecsandri une impression pénible, qui assombrit la joie que lui avait fait éprouver son retour à Paris. Le temps était passé où les idées personnelles de Napoléon III avaient créé en France un courant sympathique au peuple roumain ; le gouvernement qui avait succédé à l’Empire, rompant avec la politique traditionnelle de la France à l’égard de la Roumanie, lui avait témoigné, en plusieurs occasions, une hostilité à peine déguisée, et la tâche des représentants du roi Charles à Paris était d’autant plus délicate qu’il s’agissait de lutter contre certaines préventions de l’opinion publique, qui, mal renseignée sur ce qui se passait aux bords du Danube, attribuait au gouvernement de Bucarest, dans ses relations avec la France, des sentiments de malveillance, assurément fort éloignés de sa pensée. Ce fut le mérite d’Alecsandri de s’être attaché à démontrer l’inanité de ces préventions et d’avoir réussi à les dissiper en partie. Il s’y employa, pendant l’entière durée de sa mission, avec toute la conviction de son patriotisme, demeuré vivace et ardent, en dépit des années. Sa bonne grâce, sa cordialité, sa franchise, ses sympathies immuables pour la France, contribuèrent beaucoup à faire renaître entre les deux gouvernements la confiance et l’amitié qui président aujourd’hui à leurs rapports.

Très absorbé par ses devoirs professionnels, le poète n’eut guère le temps de s’occuper en France de littérature ni de poésie. D’ailleurs, sa muse, qui lui souriait avec tant de complaisance sous le ciel idéalement beau de son pays, et qui lui inspirait des idées si gracieuses et des vers si harmonieux, semblait ne plus vouloir répondre à ses appels, depuis qu’il avait dû modifier son genre de vie et ses habitudes de travail. Il s’était accoutumé à composer ses poèmes dans le recueillement de la campagne, les yeux fixés sur le merveilleux spectacle que lui offrait de toutes parts la nature. L’agitation bruyante de Paris, le manque d’air, de lumière, d’horizon, les obligations officielles et mondaines que lui imposait l’accomplissement de sa charge, — obligations qui étaient souvent pour lui de véritables corvées, — le détournèrent de plus en plus de toute occupation littéraire. Aussi attendait-il avec impatience le retour des beaux jours pour aller passer quelques mois en Roumanie et y prolonger son séjour jusqu’à l’arrière-saison.

L’un des grands attraits de ces voyages annuels d’Alecsandri, dans son pays, était sa villégiature au château royal de Sinaïa, où le retenait, pendant plusieurs semaines, à titre d’hôte privilégié, l’affection pleine de déférence du roi Charles et de la reine Elisabeth. Voltaire écrivait un jour à Thiériot que « le rôle d’un poète à la Cour traînait toujours avec lui un peu de ridicule. » Alecsandri fut la preuve du contraire. Bien qu’ami personnel du prince Couza, il n’en avait pas moins, comme tous les bons Roumains, salué avec joie l’avènement au trône du prince Charles de Hohenzollern. Il s’était tenu d’abord, — autant par discrétion que par égard pour le souverain déchu, — sur une certaine réserve vis-à-vis de la nouvelle Cour, tout en apportant, dans ses relations avec Charles Ier, la plus respectueuse courtoisie. C’est ainsi qu’en 1870, il avait dédié au prince régnant l’un de ses Pastels, et que, trois ans après, lors de la mort de la jeune princesse Marie, l’unique enfant des souverains, il avait déploré sa perte prématurée dans l’une de ses plus touchantes poésies. Ses relations littéraires avec Carmen Sylva datent du jour où la reine, — alors princesse Elisabeth de Roumanie, — cruellement affligée par la perte de sa fille, voulut, pour endormir sa douleur, demander des consolations au travail, et entreprit de traduire en allemand quelques-uns des poèmes d’Alecsandri. Ainsi que nous avons eu l’occasion de le rappeler ailleurs, le poète, une fois admis dans l’intimité de la souveraine, devint rapidement son confident littéraire et son conseiller le plus sûr et le plus écouté. De son côté Carmen Sylva professait pour le génie d’Alecsandri une sincère admiration, et elle avait coutume de dire, en plaisantant : « Alecsandri et moi, nous irons bras dessus bras dessous à la postérité. » On conçoit, dès lors, avec quel plaisir l’auteur des Pastels se rendait, chaque été, au château royal de Sinaïa, pour y passer une partie de son congé. Il y avait sa chambre, était le commensal des souverains, prenait part aux excursions et aux promenades de la famille royale et consacrait à de longs entretiens avec Carmen Sylva tous les momens de liberté que lui laissait le roi, qui, lui aussi, aimait beaucoup Alecsandri, et goûtait infiniment le charme de sa conversation. La reine Elisabeth a gardé de son cher et grand poète un souvenir qu’aujourd’hui encore elle ne peut évoquer sans émotion. Sa douceur, sa bonté, sa gaîté (car la gaîté était chez lui un don naturel qu’il avait su conserver jusque dans les dernières années de sa vie), l’avaient conquise dès l’abord. Elle seule pourrait dire, — et elle le dira certainement dans cette autobiographie qu’elle nous promet depuis si longtemps et qu’elle a déjà intitulée : Un coin de mes pénates, — les propos tour à tour graves et enjoués qu’elle échangeait avec Alecsandri lorsque, de la vaste terrasse du château royal, ils contemplaient, à l’heure du crépuscule, les pins séculaires qui se dressaient devant eux sur les sommets des Karpathes, ou que, marchant le long de quelque sentier agreste qui côtoyait le Pélesh, ils devisaient de littérature et d’art sous l’épais ombrage de la forêt. Aussi le poète éprouva-t-il un véritable chagrin le jour où, se sentant déjà atteint par le mal qui devait l’emporter une année plus tard, il ne put, dans le courant de l’été de 1889, rendre sa visite accoutumée aux souverains. Il était parti malade de Paris, il y revint en automne et y traîna durant tout l’hiver une vie défaillante. Il se savait condamné, et voyait approcher sa fin avec la sérénité que donnent aux âmes élevées une conscience pure et le sentiment du devoir accompli. Dès lors, il n’eut plus qu’un désir, celui de rentrer en Roumanie pour y mourir. Il se mit péniblement en route au mois de juin 1890, et il rendit le dernier soupir, le 3 septembre, dans sa maison de Mircesti, sur cette terre roumaine, qu’il avait tant aimée et qui, selon la poétique expression d’un homme d’Etat roumain, « compte moins de fleurs que les fleurs impérissables de son génie. »

L’Académie roumaine a pris, il y a quelques années, l’initiative d’une souscription nationale en vue d’ériger une statue à Alecsandri. On est à la veille de l’inaugurer à Bucarest. Nous voudrions que sur le socle de ce monument, juste tribut de l’admiration et de l’amour que lui garde son pays, on inscrivît ces simples mots, qui résument sa belle et noble existence :

BASILE ALECSANDRI, POETE ET PATRIOTE
GEORGES BENGESCO
*
Un poète diplomate roumain du XIXe siècle – Basile Alecsandri
Georges Bengesco
Revue des Deux Mondes
Tome 60
1910
 

LE MARIAGE DE MINUIT (Piccolo Mondo Antico) SOLDATI (1941) LES SIGNES DU LAC

Mario SOLDATI
Le Mariage de minuit
PICCOLO MONDO ANTICO (1941)

 Le Mariage de minuit de Mario Soldati 1941

 

 

 

 

LES SIGNES DU LAC

L’histoire se déroule entre 1850 et 1860, près de la frontière Suisse, en Italie, dans le Lac de Lugano à Valsolda, dans la province de Côme, dans cette région des lacs aux massifs tourmentés et accidentés. Nous sommes dans cette époque tourmentée aussi de l’histoire italienne que la figure tutélaire du comte de Cavour marquera profondément.







UNE INCROYABLE DETERMINATION

Dans l’histoire que filme Soldati, ce Lac de Lugano a le rôle principal. Il sera plus que la respiration ou l’intermède entre les différents moments de l’histoire. Il sera le marqueur profond et identitaire, il sera la vie et la mort, il sera l’élément essentiel, primordial et fondamental qui marque les hommes et les femmes de ce pays, qui leur donne cette vigueur, cette volonté et cette détermination incroyable et sans failles, autant la marquise, dans sa profondeur noire, que  Franco, dans sa ligne politique, ou Luisa, dans son deuil.

Alida Valli

Mais le lac évoquera, traduira les sentiments des protagonistes de notre histoire. Parfois, le lac préviendra d’un risque ou d’une tragédie, parfois il annoncera une heureuse nouvelle ou un départ plein de promesses. Mais jamais le lac ne mentira.

DES IMBRICATIONS POLITICO-GEOGRAPHIQUES

Nous sommes dans la province de Côme, là où se trouve notamment les grands lacs des Alpes italiennes, les Préalpes : les lacs Majeur, de Côme, de Lugano, de Varèse entre Suisses italienne et Lombardie, dans le Royaume de Lombardie-Vénétie qui dépendait de l’Autriche. Nous sommes dans des imbrications politico-géographiques auxquelles vont se rajouter des complications familiales.

 

Massimo Serato

DES COMPTES QUE VOUS REGLEREZ SANS MOI

Franco Maironi (Massimo Serato), aristocrate à une « bonne éducation et des bons sentiments», issu d’une famille de grands propriétaires fonciers à l’image de la famille Cavour, enflammé par sa passion nationale et par son amour pour Luisa Rigey (Alida Valli), une fille de la petite bourgeoisie. La grand-mère, Madame la marquise Orsola Maironi (Ada Dondini) l’informe que « d’après le testament du grand-père, il ne possède rien ». Et, puisqu’il n’en fait qu’à sa tête, elle pourrait « même le laisser mourir de faim ». Mais Franco est un jeune idéaliste qui, avec un petit groupe d’amis, se rallie à la cause de Cavour. La marquise, impassible dans sa méchanceté, « ce sont des comptes que vous réglerez avec moi ! » lui laisse le choix entre la révolte et la faim ou la soumission et la reconnaissance de la lignée des Maironi. Entre le déshonneur et le bannissement, Franco ne déviera pas de sa ligne.

Ada Dondini

PRIMO INCONTRO CON LUISA

Après une dispute avec sa grand-mère sur une récente arrestation d’un gentilhomme du lac, il explose en plein repas, dans une véritable crise de nerfs. Il quitte la table devant des invités ahuris, éberlués, où les femmes se pâment devant tant de violence éruptive. Juste après, dans sa chambre, il s’apaise en jouant le morceau « Primo Incontro con Luisa » en regardant le Lac, imperturbablement calme et tranquille.

 » Ô temps ! Suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
 » (Le Lac, Lamartine)




Annibale Betrone

J’AI PEUR, TOUT ME SEMBLE DIFFICILE

Mais dans la tête de Franco, résonnent d’autres vers de Lamartine :

« L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
Il coule, et nous passons !
»

Luisa n’a pas l’assurance de Franco, « j’ai peur, tout me semble difficile. » Elle n’a pas de destins politiques. Elle aime sincèrement Franco, mais ne comprend pas tout à fait ce désir d’absolu et de révolte. Elle recherche une vie calme, à côté de ce lac bienfaisant et calme. Elle ne rêve que d’une famille heureuse et épanouie dans ce paysage bucolique et idyllique.

Elvira Bonecchi

UNE LIRE PAR JOUR !

Franco, amoureux, est certain de ne rien posséder comme richesse. En plus, avec ce mariage, réalisé à la sauvette, en catimini,  contre toutes les convenances et contre la volonté de sa grand-mère, il n’a plus rien à attendre d’un quelconque héritage.  Mais un testament existe de son grand-père en deux exemplaires. Le premier a été brûlé par sa grand-mère afin qu’elle conserve tous les biens pour elle-seule. Ce testament faisait de Franco l’héritier universel, ne laissant qu’ « une lire par jour à sa femme », avec une note sarcastique : « assuré qu’elle sera aidée par ses amis et admirateurs. »  Un  second exemplaire existe dans les mains du fidèle professeur Gilardoni  (Giacinto Molteni), ami de Franco. Mais afin de ne pas exposer cette grand-mère à la justice e tous et au déshonneur, ne voulant pas d’un procès retentissant et éclaboussant,  Franco qui l’a dans ses mains et pourrait changer son destin et celui de Luisa, demande à ce qu’il soit brûlé par le professeur.

Enzo Biliotti

Quand la grand-mère découvre que le mariage a eu lieu contre son consentement, Soldati filme les deux amants sur une barque accostée au rivage, barrée par un grillage qui les emprisonne. Les routes sont fermées ; ils se sont emprisonnés eux-mêmes. Ils vont à Canossa demander le pardon de la marquise qui restera intraitable et ne lèvera aucunement son excommunication.

L’oncle Zio Piero (Annibale Betrone)  prend, dans l’attente de jours meilleurs, sous sa coupe le couple an l’aidant financièrement grâce à ses fonctions administratives.

Giacinto Molteni

VIVE LE ROYAUME DE PADANIE !

Les amis, adversaires du régime, cachent leurs activités politiques, grâce à un quatuor.  Les annonces politiques s’enchaînent : « le Piémont vient de conclure un accord : c’est la guerre en Crimée, notre tour viendra ensuite. Cavour envoie 20000 hommes en Crimée…La guerre durera moins d’un an…» Jusqu’à trouver un nom pour le nouveau royaume, « Haute Italie …Piémont…Royaume Cisalpin…Royaume de Padanie»,  les yeux vers le ciel, Franco trouve celui qui les unit : Italie ! Italie…Viva Italia ! »

Cavour, de 1854 à 1856, avec la Sardaigne et le Piémont s’associe à la France de Napoléon III, l’Angleterre et la Turquie afin de combattre la Russie de Nicolas Ier. Cette association lui permet de prendre une véritable envergure et de rentrer dans le jeu des grandes nations. Tous ces jeunes veulent détruire la puissance Russe en, notamment, détruisant Sébastopol, porte d’entrée en mer noire.  

BIENTÔT LA GUERRE…

L’activité d’opposant occupe la journée de ses jeunes gentilshommes, avec notamment la distribution de tracts politiques : « Lombardi sous les drapeaux de la liberté par Cavour… Nous aurons bientôt la guerre contre l’Autriche. »



Mariù PascoliIL Y A TOUJOURS UNE POSSIBILITE DE FRAPPER

Les départs se font par le lac, comme les arrivées. C’est le bruit des barques qui prévient les contestataires de l’urgence d’une descente de la police. Le lac est bienfaiteur. Et si Franco est intouchable de par son nom illustre, la police et la marquise vont les affamer en frappant la seule source de leurs revenus, c’est-à-dire en congédiant l’Oncle de son poste d’ingénieur. « Il y a toujours une possibilité de frapper quand on veut frapper. » La police récupérera les domaines de Monzambano afin de faciliter les manœuvres militaires. Tout a un prix.

Luisa finit par apprendre l’existence du testament et le refus incompréhensible de Franco. Celui-ci reste sur sa ligne et refuse toujours de prendre ce qui peut nuire à sa grand-mère, il ne veut pas nuire à la mère de son père. La faim plutôt que cette bassesse ultime. Franco préfère rester pauvre, mais digne.

CAVOUR COMBAT AVEC LE SOURIRE COMME ARME !

Il retourne à Turin, rejoindre les troupes des fidèles à Cavour. A son arrivée, la gare est en ébullition, les troupes sont en partance pour la Crimée. Des groupes chantent, d’autres crient ou déambulent avec des pancartes à la gloire de Cavour. Embarqué dans la foule, Franco en oublie la recherche de son hôtel et suit le convoi en souriant. L’homme qui lui trouve un emploi de pigiste dans un journal de Turin, est un fervent partisan, « Cavour combat avec le sourire comme arme ! » Il va vite rédiger des articles sur l’activité parlementaire et la chronique de la Chambres des députés et du Sénat. Mais le tout, sans augmentation.

le mariage de minuit affiche française

L’OSTENSOIR EN OR !

Du côté du Lac, les repas sont tristes et frugaux. La soupe reste claire, « sans fromage ». Finis les Bitto, Gorgonzola ou Grana Padano. Ils reçoivent un avis d’expulsion de la mairie ; ils doivent payer le loyer avant le 15 du mois. Vendre les meubles, trouver un travail, sont les dernières solutions. Ils attendent le retour de Franco,  « qu’il revienne avec le Roi Victor-Emmanuel. »

Comme tous les ans, la marquise, très croyante, voire « bigote » pour Luisa, viendra au sanctuaire du lac pour un pèlerinage ; comme tous les ans, elle prendra le même itinéraire et «viendra de Cressogno par bateau. » Cette année, elle offrira un ostensoir en or.  C’est une véritable provocation pour Luisa. Et les récentes nouvelles qui arrivent ne sont pas meilleures. Des lettres interceptées, l’argent aussi, des arrestations, des gardes redoublées, une surveillance renforcée. S’en est trop pour Luisa qui veut avoir une explication avec elle.

La musique sinistre qui annonce l’arrivée de la marquise s’en trouve renforcée par un lac vaporeux et couvert. Comme si le lac réagissait à une pénétration maléfique, comme s’il tentait de se protéger, de rejeter ce corps étranger. Le mal semble s’être introduit dans un espace vierge et paradisiaque. La pluie, suivie de l’orage, plongera toute la petite région dans un déluge qui trouvera son point d’orgue dans la noyade de la petite Ombretta. La jeune fille échappera, en effet,  pour quelques instants seulement, à la vigilance de l’oncle Zio. La musique s’accélérera tout au long de la scène, ponctuée par le cri terrible de Luisa venant d’apprendre le malheur suprême qui venait d’arriver.

UN SIGNE FLAGRANT DE DIEU



Dans son palais, la marquise imperturbable y voit une volonté de Dieu : « pour son père et sa mère, c’est un signe de Dieu, flagrant et évident. » Mais un autre signe de Dieu ne va pas tarder à arriver. Dans la nuit, la marquise suffoque et ressent un vif malaise à tomber du lit. Brûlée par les cauchemars, elle se revoit brûler le testament, elle revoit la petite Ombretta au milieu des eaux. Elle lutte contre une voix qui l’accuse. Elle essaie de cacher sa responsabilité, « ce n’est pas moi ! Ce n’est pas moi ! » ; la voix répond : « c’est toi, la petite le dit que c’est toi ! » ; la marquise prise de panique, recherche son souffle. C’est Dieu, lui-même, qui lui parle. Elle demande à faire venir rapidement le prêtre.

OMBRETTA EST A MOI !

Pendant ce temps, Franco est sur le retour, ne connaissant pas encore le décès de sa fille. Il apprendra la nouvelle, caché, en arrivant au lac, de la bouche des gardes. Les yeux s’ouvrent grands devant l’impossibilité de crier. Il retrouve Luisa profondément affectée, coupée du monde, continuant à parler à son enfant, comme si elle était en vie. Le curé apprend à Franco le revirement de sa grand-mère. Enfin, elle reconnait ses torts et recherche son pardon,  ainsi que celui de de Luisa. Elle abandonne définitivement toutes ses vues sur l’héritage.

Franco continue son combat politique et cherche à repartir. Rester, c’est être sûr d’être arrêté. Mais Luisa ne veut pas partir et laisser seule Ombretta. Franco insiste, Ombretta est, au Paradis, dans les mains attentionnées et bienfaisantes du Seigneur. Les yeux fixés au loin, Luisa lui répond ; « mon pauvre Franco, Ombretta n’est pas au Paradis, elle est à moi ! Le Seigneur n’est pas bon. » Et au curé : «vous avez compris que je ne crois pas au Paradis ? Mon Paradis est ici !»

Une douleur, un mutisme, cette exclusion du monde durera quatre années. Nous sommes en 1859, Luisa remonte du lac. Soldati la filme encore derrière une barrière. Elle monte et ouvre la barrière rouillée. La période de la  réconciliation n’est pas encore arrivée. Le cimetière est baigné d’une belle lumière avec les eaux apaisées du lac. Mais le ciel reste chargé. «  Oui, Ombretta, je suis ici. »

« Ô lac ! l’année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m’asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s’asseoir !
 » (Le Lac, Lamartine)

LA GUERRE EXIGE DES SACRIFICES

Mais 1859 est une année décisive pour le Royaume de Lombardie-Vénétie, celle de la seconde guerre d’indépendance italienne où vont s’affronter d’un côté les français et les piémontais contre les troupes de l’Empire autrichien et qui verra finalement l’attachement de la Lombardie à la Sardaigne dont le Premier ministre n’est autre que Cavour.

A la veillée, l’oncle lui lit une lettre de Franco : « je viens de m’engager comme volontaire dans le neuvième régiment d’infanterie. Je suis sûr le la victoire, mais la guerre exige des sacrifices. » Il arrivera le 25, d’Isola Bella, et il veut la voir, encore une fois, avant de partir combattre avec  l’armée sardo-piémontaise, à l’auberge du Dauphin, il désir passer avec elle, une nuit.  Après  un premier refus, elle se ravise ; elle retrouvera bien Franco, devenu sergent,  à l’auberge.

NOTRE PETIT MONDE EST FINI

A l’auberge, l’ambiance reste glaciale. Mais en ouvrant la fenêtre sur le lac, la lumière pénètre la chambre et les cœurs. « Tu te souviens quand je venais te chercher à l’école. Nous n’étions pas non plus d’accord à cette époque.» Elle recommence à l’appeler « mon chéri. » Il arrive même à la faire sourire à nouveau. « Notre petit monde est fini. » Et à nouveau, son regard s’allume : « Et quand nous parlions de la guerre, quand nous parlions de l’Italie… Nous y sommes maintenant ! …Dans quelques jours, la guerre sera déclarée…» Quelque chose de nouveau doit arriver. Ce monde nouveau balayera les anciennes conventions. Une vie nouvelle est possible, avoir de nouveaux projets, de nouvelles ambitions…

VIVA ITALIA ! VIVA ITALIA !







…Il lui rend la rose qu’elle lui avait donné et qu’il avait gardé toutes ces années à Turin. Luisa comprend qu’elle peut le perdre pour de bon,  qu’il s’agit peut-être de leur dernière rencontre. Elle se jette dans ses bras. La musique s’enflamme aussi et s’amplifie. La caméra filme encore le lac. Fondu au noir sur le lac. La caméra repart de l’extérieur pour les filmer par la fenêtre. Elle s’approche. Le couple s’est retrouvé, totalement. Ils sont redevenus complices, comme avant. La caméra se retrouve à l’intérieur pour filmer cette nouvelle intimité. Elle lui parle de son uniforme et de sa belle allure.

 » Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
Il coule, et nous passons !
 » (Le Lac, Lamartine)

Le lendemain matin, le bateau des volontaires arrive pour récupérer les militaires. C’est le lac encore qui emporte les soldats. La neige virginale sur les sommets embellit encore plus le lac qui semble chanter de toutes ses forces  « Viva Italia ! Viva Italia ! »

 L’adieu joyeux sur le pont n’est pas triste, mais plein d’espoir. Le lac les sépare encore une fois, dans la joie et l’allégresse des chants patriotiques.

La caméra laisse partir le bateau et les chants qui l’accompagnent. Le lac reste là, dans sa grandeur, lui aussi, dans l’attente du retour des héros. Une dernière image de Luisa en pleurs, mais heureuse.

« Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,
Tout dise : Ils ont aimé !
 » (Le Lac, Lamartine)

 Jacky Lavauzelle