THE PRIVATE AFFAIRS OF BEL AMI (LEWIN)








Albert LEWIN

THE PRIVATE AFFAIRS OF BEL AMI
1947

The Private Affairs of bel ami

La Mobilité et le sens des lignes

Des cadres et des encadrements, des lignes de fuite et des lignes d’encerclement. La ligne plonge, elle renoue, elle emprisonne et elle divise. Des damiers, des fenêtres rayées, des lignes noires, des lignes blanches. C’est elle, la ligne, qui donne la mobilité du film. Les acteurs jouent avec elles ou contre elles. Souvent, ils s’en trouvent prisonniers.

  •  UN JEU DE DAMES
    OU UN JEU DE DUPES

Le film est rempli de damiers en noir et blanc. Petits ou gros. Au sol, sur les murs ou sur le plafond. Nous sommes dans l’espace du jeu, mais d’un jeu avec des règles précises. Dames ou échec. Les noirs contre les blancs. Les hommes ne sont pas libres, ils sont des pions que le destin déplace à son gré. La liberté est un sentiment éphémère donné par l’illusion de l’amour ou de l’argent. « J’ai de l’argent pour le reste de ma vie à condition que je meure demain »

 L’UNITE DU CERCLE
et LE POINTU DE LA LIGNE

Il y a d’abord un objet, puis un positionnement. La table, Guignol, le femme, le travail, la statue, par exemple. Qui de la statue ou de la femme en chair et en os a les plus belles mensurations ? La réponse, celle de Bel-Ami (George SANDERS) : « Je préfère la femme en chair et en os. L’avantage de la femme sur la statue, c’est sa mobilité. La statue, c’est à vous d’en faire le tour ! ». Il s’agit d’établir des courbes autour des courbes féminines. L’une englobant l’autre. Qui possède l’autre ? Est-ce l’araignée qui tisse sa toile et qui attrape ? Est-ce l’encerclement à l’indienne des chariots retournés ? Bel-Ami est un chasseur, un vrai, il préfère la proie mobile au faisan d’élevage. Il faut que ça bouge, que ça ne se donne pas. A la danseuse qui l’aborde dans la rue et qui veut prendre un verre avec lui, il montre un cheval à la fontaine.

ON DIT QU’IL SERA MINISTRE !

Le cercle unit. Quand Bel-Ami rencontre son vieil ami, Charles, c’est autour d’une table ronde qu’ils repensent à leurs vieux souvenirs de régiment du 6ème hussard et à leurs avenirs. La dame qui s’installe de force entre les deux amis coupe la fraternité, casse le cercle ; elle se fait immédiatement tancer et doit immédiatement quitter le cercle. Mais attention aux lignes, elles brisent les cercles, leur ôtent tout pouvoir. Pendant la soirée d’affaires avec les responsables du journal, le repas se fait autour d’une table carrée. La scène dans le fiacre annonce la séparation entre Bel-Ami et Clotilde de Marelle (Angela LANSBURY). Elle lui demande s’il est amoureux. De Madeleine (Ann DVORAK) ? « Certainement pas ! – De quelqu’un d’autre ? – Oui – Menteur ! ». Lui, en noir, est associé avec elle, en blanc, par le cercle que forme le chapeau. Mais ils sont séparés par les couleurs. Il est question d’un autre cercle, d’un anneau, sensé joindre les amants. Bel-Ami a remarqué le jeu, « elle fait toujours plisser son anneau, comme si ce n’était que du provisoire ; elle doit avoir des vues sur un député…On dit qu’il sera ministre. Et elle a des ambitions ». La ligne que représente le doigt casse la signification première du lien.

UN HOMME AMOUREUX
DEVIENT IDIOT ET DANGEREUX !

L’énorme  fenêtre ronde qui trône dans la maison des Forestier marque une demeure unie, un couple fort. Des lignes droites l’entourent mais ne le pénètrent pas. Le cœur du foyer est protégé des attaques incessantes et répétées de l’extérieur. Elle résiste. « Un homme amoureux devient idiot et dangereux. Comme un chien qui mord sans prévenir. Je cesse toute relation avec lui jusqu’à ce que la maladie soit passée ».

 DES LIGNES DE FORCES
AUX LIGNES DE FRONT

Des lignes de forces. L’un repousse l’autre. Comme des aimants. L’un rentre et l’autre sort. Mouvement entre Bel-Ami et Laroche-Mathieu : « Il se trouve qu’on m’attend souvent avec joie, car mon arrivée donne le signal du départ de Laroche-Mathieu ».

Des lignes de front. Bel-Ami se bat. Il est là contre tous. Il veut sa revanche. Une conquête est nécessaire, essentielle. Sinon, c’est la mort. Chacun prend position. « Tu n’imagines pas ce que Paris signifie pour un provincial tel que moi. C’est une sorte de paradis. J’ai engagé un combat : un homme face à une grande ville. Il me faut conquérir ou être conquis ». Dans ce monde aux cloisonnements stricts, il se sait conquérant mais aussi prisonnier. Quand il écrit son premier article, il est désespéré, il ne maîtrise plus son destin, il le subit. Il jette son gilet et se retrouve en maillot rayé de forçat. L’écriture ne viendra pas. Il est à la peine. Le petit diable qui tire la langue veille sur sa créature. Les mots que donne le pianiste aveugle lors de la soirée sont tranchants : «  Guignol, il frappe qui s’oppose à lui. Et je pense que celui qui s’adonne au mal n’est plus un homme libre. Il est la marionnette du diable. Celui qui n’est pas la foi n’est qu’une marionnette »

 

  •  DES GROUPES EN LIGNES
    QUI S’OPPOSENT ET SE SUPERPOSENT

Un groupe s’oppose à l’autre, ou le domine. Il est une ligne au-dessus. Les femmes aux hommes. Sauf Bel-Ami qui se place en lien, qui trace une transversale. Il flatte, il saisit la femme. Charles Forestier (John CARRADINE) le souligne : « Tu plais aux femmes, profites-en. A Paris, elles peuvent être utiles ». Il prend les femmes par la taille des sentiments, les rehausse pour mieux les noyer. Bel-Ami voyant la fille des Walter descendre l’escalier : « Une jeune fille a monté l’escalier, une jeune femme en descend ». Les enfants énervent les parents, ils leur montre leur immobilité : « Ma fille me donne parfois le tournis », « mes parents imaginent qu’on peut m’enfermer. Nous ne sommes pas nées comme nos grands-mères pour nourrir des canaris et broder ».  Les femmes et les enfants sont néanmoins tous sous l’emprise des hommes. « Il n’y a pas que les jeunes qui souffrent de la censure. Je suis veuve et j’ai une fille de quatre ans. J’ai une envie folle de me déguiser en petite bonne et de danser à la Reine-Blanche ». Il n’y a que Madame Forestier qui échappe à ce cloisonnement. Elle affirme et s’affirme. Attend l’amour, mais ne veut à aucun moment laisser sa liberté.

  •  « DE LA MESURE
    AVANT TOUTE CHOSE »

Des lignes, des cercles, des positions. Donc des calculs et des mesures. Connaître où l’on est. Savoir où on va. « Je l’ai fait faire aux dimensions. J’ai mesuré ton étui pour y mettre mon portrait afin que tu penses à moi, quand nous sommes séparés. Mais comment ferais-je pour te mesurer ? Qui me donnera les dimensions de ton cœur ? » .

  •  DES LIGNES, PARFOIS, S
    ONT A TRACER

Mais dans ce monde, il ya les lignes qui englobent, celles qui sont faites et celles qui sont à faire. « Paris ne s’ouvre pas comme une huitre ! Moi aussi j’ai besoin d’un bâton pour me frayer un chemin ». Pour avancer, il faut voir loin, établir des ponts, jeter des lianes. Il n’y a pas de hasard. Tout se lit, se lie, se conquière. « Le hasard nous a réuni à la porte » dit-elle. – « Le destin, peut-être » répond-ilMme Walter est malheureuse dans son couple. Bel-Ami le voit immédiatement : « Mme Walter tricote trop vite, elle est nerveuse. » Les lignes des baguettes s’accélèrent, se croisent. C’est un duel intime qui se joue déjà dans la pelote de laine.

Jacky Lavauzelle