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PROLOGUE DE LA TRAGEDIE de 1913 VLADIMIR MAÏAKOVSKI ПРОЛОГ

Владимир Маяковский

VLADIMIR MAÏAKOVSKI
Pièce en deux actes de 1913


русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe
 

 





 

Владимир Владимирович Маяковский
Vladimir Maïakovski

1893-1930

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE
стихотворение Лермонтова

 




 Théâtre de Vladimir Maïakovski

VLADIMIR MAÏAKOVSKI
PROLOGUE
1913
Владимир Маяковский
ПРОЛОГ


**

*******

В. Маяковский
V. Maäkovski

Вам ли понять,
Comprenez-vous,
почему я,
pourquoi moi,
спокойный,
calme,
насмешек грозою
au cœur d’une tempête ridicule
душу на блюде несу
je porte mon âme sur un plateau
к обеду идущих лет.
pour le dîner des années à venir.




С небритой щеки площадей
Avec la joue mal rasée
стекая ненужной слезою,
drainant des larmes inutiles,
я,
moi,
быть может,
peut-être
последний поэт.
suis-je le dernier poète.


Замечали вы –
Vous avez remarqué –
качается
pivotant,
 в каменных аллеях
dans les ruelles de pierre,
полосатое лицо повешенной скуки,
le visage rayé par l’ennui suspendu
а у мчащихся рек
tandis que des rivières tonitruantes
на взмыленных шеях
sur leur cou écumant
мосты заломили железные руки.
les ponts tordent leurs mains de fer.


 



Небо плачет
le ciel pleure
безудержно,
sans retenue,
звонко;
bruyamment ;
а у облачка
tandis que le nuage
 гримаска на морщинке ротика,
grimace sur un coin ridé de la bouche,
как будто женщина ждала ребенка,
comme si à cette femme enceinte,
а бог ей кинул кривого идиотика.
Dieu avait promis un bossu idiot.




Пухлыми пальцами в рыжих волосиках
Avec ses doigts potelés de poils roux,
солнце изласкало вас назойливостью овода –
le soleil persistant tel un taon assaille
в ваших душах выцелован раб.
votre esprit esclave de baisers.
Я, бесстрашный,
Moi, je suis sans peur,
ненависть к дневным лучам понёс в веках;
la haine des rayons du jour, j’en souffre depuis des siècles ;
с душой натянутой, как нервы провода,
mon âme reste tendue comme un nerf de fer,
я –
Moi,-
царь ламп!
je suis le roi des lampes !


 


Придите все ко мне,
Venez tous à moi,
кто рвал молчание,
vous qui avez déchiré le silence,
кто выл
qui hurlez
оттого, что петли полдней туги, –
c’est pourquoi, la boucle de midi étrangle-
я вам открою
En libérant
словами
mes paroles,
простыми, как мычанье,
simples mugissements,
наши новые души,
nos nouvelles âmes,
гудящие,
bourdonneront
как фонарные дуги.
comme l’arc électrique d’une lampe.


 


Я вам только головы пальцами трону,
Je vais juste toucher votre tête des doigts,
и у вас
et vous
вырастут губы
verrez naître des lèvres
для огромных поцелуев
pour des baisers énormes
и язык,
et une langue,
родной всем народам.
comprise enfin par toutes les nations.
А я, прихрамывая душонкой,
Et moi, et ma petite âme,
уйду к моему трону
J’irai vers mon trône
 с дырами звезд по истертым сводам.
avec des trous d’étoiles sous la voûte usée.
Лягу,
Mensonge,
светлый,
lumière,
в одеждах из лени
dans une longue robe de paresse
на мягкое ложе из настоящего навоза,
sur un lit moelleux d’un fumier
и тихим,
et calmement,
целующим шпал колени,
embrassant les genoux de traverses,
обнимет мне шею колесо паровоза.
la roue d’une locomotive à vapeur passera sur mon cou.

*******

Théâtre de Vladimir Maïakovski
VLADIMIR MAÏAKOVSKI
Prologue
1913




VLADIMIR MAÏAKOVSKI
TRAGEDIE EN DEUX ACTES
Трагедия в двух действиях

EPILOGUE DE LA TRAGEDIE de 1913 VLADIMIR MAÏAKOVSKI ЭПИЛОГ

Владимир Маяковский

VLADIMIR MAÏAKOVSKI
Pièce en deux actes de 1913


русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe
 

 





 

Владимир Владимирович Маяковский
Vladimir Maïakovski

1893-1930

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE
стихотворение Лермонтова

 




 Théâtre de Vladimir Maïakovski

VLADIMIR MAÏAKOVSKI
EPILOGUE
1913
Владимир Маяковский
ЭПИЛОГ


**

*******

Я это все писал
Tout ce que j’ai écrit parle
  
о вас, 
de vous,
бедных крысах. 
misérables rats.
     Жалел – у меня нет груди:
Je regrette – je n’ai pas seins :
  я кормил бы вас доброй нененькой.
Je vous aurais sinon nourri comme une nourrice.
  





 

Теперь я немного высох,
Maintenant, je suis un peu sec,
    я – блаженненький.
je suis vraiment béni.
Но зато
mais
Кто
qui
     где бы
et où
мыслям дал
a donné aux  pensées
  такой нечеловечий простор!
cet espace inhumain !
  Это я
C’est moi
попал пальцем в небо,
qui ai dressé mon doigt dans le ciel,
   доказал:
et j’ai prouvé :
  он – вор!
c’était lui – le voleur !
Иногда мне кажется –
Parfois, il me semble –
я петух голландский
être un coq néerlandais
или я
ou alors être
король псковский.
le Roi de Pskov.



 

А иногда
et parfois,
  мне больше всего нравится
j’aime plus encore
 моя собственная фамилия,
mon nom de famille,
   Владимир Маяковский.
Vladimir Maïakovski.




*******

Théâtre de Vladimir Maïakovski
VLADIMIR MAÏAKOVSKI
Epilogue
1913




VLADIMIR MAÏAKOVSKI
TRAGEDIE EN DEUX ACTES
Трагедия в двух действиях

CLITANDRE CORNEILLE TRAGEDIE EN CINQ ACTES 1631

Clitandre Corneille
Clitandre, ou l’Innocence persécutée

clitandre-corneille-artgitato

Quelque revers d’amour vous conduit en ces lieux ;
N’est-il pas vrai, monsieur ? et même cette aiguille
Sent assez les faveurs de quelque belle fille
Clitandre Corneille Acte III Scène V









     Clitandre CORNEILLE
LITTERATURE FRANCAISE

TRAGEDIE
EN CINQ ACTES





 

PIERRE CORNEILLE
1606 – 1684

 clitandre-corneille-tragedie-en-cinq-actes-1631

 




CLITANDRE
ou
L’Innocence persécutée

Clitandre Corneille

1631

***********

ADRESSE

À Monseigneur le duc de Longueville

MONSEIGNEUR,

Je prends avantage de ma témérité ; et quelque défiance que j’aie de Clitandre, je ne puis croire qu’on s’en promette rien de mauvais, après avoir vu la hardiesse que j’ai de vous l’offrir. Il est impossible qu’on s’imagine qu’à des personnes de votre rang, et à des esprits de l’excellence du vôtre, on présente rien qui ne soit de mise, puisqu’il est tout vrai que vous avez un tel dégoût des mauvaises choses, et les savez si nettement démêler d’avec les bonnes, qu’on fait paraître plus de manque de jugement à vous les présenter qu’à les concevoir. Cette vérité est si généralement reconnue, qu’il faudrait n’être pas du monde pour ignorer que votre condition vous relève encore moins par-dessus le reste des hommes que votre esprit, et que les belles parties qui ont accompagné la splendeur de votre naissance n’ont reçu d’elle que ce qui leur était dû : c’est ce qui fait dire aux plus honnêtes gens de notre siècle qu’il semble que le ciel ne vous a fait naître prince qu’afin d’ôter au roi la gloire de choisir votre personne, et d’établir votre grandeur sur la seule reconnaissance de vos vertus : aussi, MONSEIGNEUR, ces considérations m’auraient intimidé, et ce cavalier n’eût jamais osé vous aller entretenir de ma part, si votre permission ne l’en eût autorisé, et comme assuré que vous l’aviez en quelque sorte d’estime, vu qu’il ne vous était pas tout à fait inconnu. C’est le même qui, par vos commandements, vous fut conter, il y a quelque temps, une partie de ses aventures, autant qu’en pouvaient contenir deux actes de ce poème encore tout informes et qui n’étaient qu’à peine ébauchés. Le malheur ne persécutait point encore son innocence, et ses contentements devaient être en un haut degré, puisque l’affection, la promesse et l’autorité de son prince lui rendaient la possession de sa maîtresse presque infaillible ; ses faveurs toutefois ne lui étaient point si chères que celles qu’il recevait de vous ; et jamais il ne se fût plaint de sa prison, s’il y eût trouvé autant de douceur qu’en votre cabinet. Il a couru de grands périls durant sa vie, et n’en court pas de moindres à présent que je tâche à le faire revivre. Son prince le préserva des premiers ; il espère que vous le garantirez des autres, et que, comme il l’arracha du supplice qui l’allait perdre, vous le défendrez de l’envie, qui a déjà fait une partie de ses efforts à l’étouffer. C’est, MONSEIGNEUR, dont vous supplie très humblement celui qui n’est pas moins, par la force de son inclination que par les obligations de son devoir,

MONSEIGNEUR,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

CORNEILLE.

********

Préface




Pour peu de souvenir qu’on ait de Mélite, il sera fort aisé de juger, après la lecture de ce poème, que peut-être jamais deux pièces ne partirent d’une même main plus différentes et d’invention et de style. Il ne faut pas moins d’adresse à réduire un grand sujet qu’à en déduire un petit ; et si je m’étais aussi dignement acquitté de celui-ci qu’heureusement de l’autre, j’estimerais avoir, en quelque façon, approché de ce que demande Horace au poète qu’il instruit, quand il veut qu’il possède tellement ses sujets, qu’il en demeure toujours le maître, et les asservisse à soi-même, sans se laisser emporter par eux. Ceux qui ont blâmé l’autre de peu d’effets auront ici de quoi se satisfaire si toutefois ils ont l’esprit assez tendu pour me suivre au théâtre, et si la quantité d’intriques et de rencontres n’accable et ne confond leur mémoire. Que si cela leur arrive, je les supplie de prendre ma justification chez le libraire, et de reconnaître par la lecture que ce n’est pas ma faute. Il faut néanmoins que j’avoue que ceux qui n’ayant vu représenter Clitandre qu’une fois, ne le comprendront pas nettement, seront fort excusables, vu que les narrations qui doivent donner le jour au reste y sont si courtes, que le moindre défaut, ou d’attention du spectateur, ou de mémoire de l’acteur, laisse une obscurité perpétuelle en la suite, et ôte presque l’entière intelligence de ces grands mouvements dont les pensées ne s’égarent point du fait, et ne sont que des raisonnements continus sur ce qui s’est passé. Que si j’ai renfermé cette pièce dans la règle d’un jour, ce n’est pas que je me repente de n’y avoir point mis Mélite, ou que je me sois résolu à m’y attacher dorénavant. Aujourd’hui, quelques-uns adorent cette règle ; beaucoup la méprisent : pour moi, j’ai voulu seulement montrer que si je m’en éloigne, ce n’est pas faute de la connaître. Il est vrai qu’on pourra m’imputer que m’étant proposé de suivre la règle des anciens, j’ai renversé leur ordre, vu qu’au lieu des messagers qu’ils introduisent à chaque bout de champ pour raconter les choses merveilleuses qui arrivent à leurs personnages, j’ai mis les accidents mêmes sur la scène. Cette nouveauté pourra plaire à quelques-uns ; et quiconque voudra bien peser l’avantage que l’action a sur ces longs et ennuyeux récits, ne trouvera pas étrange que j’aie mieux aimé divertir les yeux qu’importuner les oreilles, et que me tenant dans la contrainte de cette méthode, j’en aie pris la beauté, sans tomber dans les incommodités que les Grecs et les Latins, qui l’ont suivie, n’ont su d’ordinaire, ou du moins n’ont osé éviter. Je me donne ici quelque sorte de liberté de choquer les anciens, d’autant qu’ils ne sont plus en état de me répondre, et que je ne veux engager personne en la recherche de mes défauts. Puisque les sciences et les arts ne sont jamais à leur période, il m’est permis de croire qu’ils n’ont pas tout su, et que de leurs instructions on peut tirer les lumières qu’ils n’ont pas eues. Je leur porte du respect comme à des gens qui nous ont frayé le chemin, et qui, après avoir défriché un pays fort rude, nous ont laissés à le cultiver. J’honore les modernes sans les envier, et n’attribuerai jamais au hasard ce qu’ils auront fait par science, ou par des règles particulières qu’ils se seront eux-mêmes prescrites ; outre que c’est ce qui ne me tombera jamais en la pensée, qu’une pièce de si longue haleine, où il faut coucher l’esprit à tant de reprises, et s’imprimer tant de contraires mouvements, se puisse faire par aventure. Il n’en va pas de la comédie comme d’un songe qui saisit notre imagination tumultuairement et sans notre aveu, ou comme d’un sonnet ou d’une ode, qu’une chaleur extraordinaire peut pousser par boutade, et sans lever la plume. Aussi l’antiquité nous parle bien de l’écume d’un cheval qu’une éponge jetée par dépit sur un tableau exprima parfaitement, après que l’industrie du peintre n’en avait su venir à bout ; mais il ne se lit point que jamais un tableau tout entier ait été produit de cette sorte. Au reste, je laisse le lieu de ma scène au choix du lecteur, bien qu’il ne me coûtât ici qu’à nommer. Si mon sujet est véritable, j’ai raison de le taire ; si c’est une fiction, quelle apparence, pour suivre je ne sais quelle chorographie, de donner un soufflet à l’histoire, d’attribuer à un pays des princes imaginaires, et d’en rapporter des aventures qui ne se lisent point dans les chroniques de leur royaume ? Ma scène est donc en un château d’un roi, proche d’une forêt ; je n’en détermine ni la province ni le royaume ; où vous l’aurez une fois placée, elle s’y tiendra. Que si l’on remarque des concurrences dans mes vers, qu’on ne les prenne pas pour des larcins. Je n’y en ai point laissé que j’aie connues, et j’ai toujours cru que, pour belle que fût une pensée, tomber en soupçon de la tenir d’un autre, c’est l’acheter plus qu’elle ne vaut ; de sorte qu’en l’état que je donne cette pièce au public, je pense n’avoir rien de commun avec la plupart des écrivains modernes, qu’un peu de vanité que je témoigne ici.

**********

Clitandre Corneille

***********************

Argument

Rosidor, favori du roi, était si passionnément aimé de deux des filles de la reine, Caliste et Dorise, que celle-ci en dédaignait Pymante, et celle-là Clitandre. Ses affections, toutefois, n’étaient que pour la première, de sorte que cette amour mutuelle n’eût point eu d’obstacle sans Clitandre. Ce cavalier était le mignon du prince, fils unique du roi, qui pouvait tout sur la reine sa mère, dont cette fille dépendait ; et de là procédaient les refus de la reine toutes les fois que Rosidor la suppliait d’agréer leur mariage. Ces deux demoiselles, bien que rivales, ne laissaient pas d’être amies, d’autant que Dorise feignait que son amour n’était que par galanterie, et comme pour avoir de quoi répliquer aux importunités de Pymante. De cette façon, elle entrait dans la confidence de Caliste, et se tenant toujours assidue auprès d’elle, elle se donnait plus de moyen de voir Rosidor, qui ne s’en éloignait que le moins qu’il lui était possible. Cependant la jalousie la rongeait au-dedans, et excitait en son âme autant de véritables mouvements de haine pour sa compagne qu’elle lui rendait de feints témoignages d’amitié. Un jour que le roi, avec toute sa cour, s’était retiré en un château de plaisance proche d’une forêt, cette fille, entretenant en ces bois ses pensées mélancoliques, rencontra par hasard une épée : c’était celle d’un cavalier nommé Arimant, demeurée là par mégarde depuis deux jours qu’il avait été tué en duel, disputant sa maîtresse Daphné contre Eraste. Cette jalouse, dans sa profonde rêverie, devenue furieuse, jugea cette occasion propre à perdre sa rivale. Elle la cache donc au même endroit, et à son retour conte à Caliste que Rosidor la trompe, qu’elle a découvert une secrète affection entre Hippolyte et lui, et enfin qu’ils avaient rendez-vous dans les bois le lendemain au lever du soleil pour en venir aux dernières faveurs : une offre en outre de les lui faire surprendre éveille la curiosité de cet esprit facile, qui lui promet de se dérober, et se dérobe en effet le lendemain avec elle pour faire ses yeux témoins de cette perfidie. D’autre côté, Pymante, résolu de se défaire de Rosidor, comme du seul qui l’empêchait d’être aimé de Dorise, et ne l’osant attaquer ouvertement, à cause de sa faveur auprès du roi, dont il n’eût pu rapprocher, suborne Géronte, écuyer de Clitandre, et Lycaste, page du même. Cet écuyer écrit un cartel à Rosidor au nom de son maître, prend pour prétexte l’affection qu’ils avaient tous deux pour Caliste, contrefait au bas son seing, le fait rendre par ce page, et eux trois le vont attendre masqués et déguisés en paysans. L’heure était la même que Dorise avait donnée à Caliste, à cause que l’un et l’autre voulaient être assez tôt de retour pour se rendre au lever du roi et de la reine après le coup exécuté. Les lieux mêmes n’étaient pas fort éloignés ; de sorte que Rosidor, poursuivi par ces trois assassins, arrive auprès de ces deux filles comme Dorise avait l’épée à la main, prête de l’enfoncer dans l’estomac de Caliste. Il pare, et blesse toujours en reculant, et tue enfin ce page, mais si malheureusement, que, retirant son épée, elle se rompt contre la branche d’un arbre. En cette extrémité, il voit celle que tient Dorise, et sans la reconnaître, il la lui arrache, passe tout d’un temps le tronçon de la sienne en la main gauche, à guise d’un poignard, se défend ainsi contre Pymante et Géronte, tue encore ce dernier, et met l’autre en fuite. Dorise fuit aussi, se voyant désarmée par Rosidor ; et Caliste, sitôt qu’elle l’a reconnu, se pâme d’appréhension de son péril. Rosidor démasque les morts, et fulmine contre Clitandre, qu’il prend pour l’auteur de cette perfidie, attendu qu’ils sont ses domestiques et qu’il était venu dans ce bois sur un cartel reçu de sa part. Dans ce mouvement, il voit Caliste pâmée, et la croit morte : ses regrets avec ses plaies le font tomber en faiblesse. Caliste revient de pâmoison, et s’entr’aidant l’un à l’autre à marcher, ils gagnent la maison d’un paysan, où elle lui bande ses blessures. Dorise désespérée, et n’osant retourner à la cour, trouve les vrais habits de ces assassins, et s’accommode de celui de Géronte pour se mieux cacher. Pymante, qui allait rechercher les siens, et cependant, afin de mieux passer pour villageois, avait jeté son masque et son épée dans une caverne, la voit en cet état. Après quelque mécompte, Dorise se feint être un jeune gentilhomme, contraint pour quelque occasion de se retirer de la cour, et le prie de le tenir là quelque temps caché. Pymante lui baille quelque échappatoire ; mais s’étant aperçu à ses discours qu’elle avait vu son crime, et d’ailleurs entré en quelque soupçon que ce fût Dorise, il accorde sa demande, et la mène en cette caverne, résolu, si c’était elle, de se servir de l’occasion, sinon d’ôter du monde un témoin de son forfait, en ce lieu où il était assuré de retrouver son épée. Sur le chemin, au moyen d’un poinçon qui lui était demeuré dans les cheveux, il la reconnaît et se fait connaître à elle : ses offres de services sont aussi mal reçues que par le passé ; elle persiste toujours à ne vouloir chérir que Rosidor. Pymante l’assure qu’il l’a tué ; elle entre en furie, qui n’empêche pas ce paysan déguisé de l’enlever dans cette caverne, où, tâchant d’user de force, cette courageuse fille lui crève un œil de son poinçon ; et comme la douleur lui fait y porter les deux mains, elle s’échappe de lui, dont l’amour tourné en rage le fait sortir l’épée à la main de cette caverne, à dessein et de venger cette injure par sa mort, et d’étouffer ensemble l’indice de son crime. Rosidor cependant n’avait pu se dérober si secrètement qu’il ne fût suivi de son écuyer Lysarque, à qui par importunité il conte le sujet de sa sortie. Ce généreux serviteur, ne pouvant endurer que la partie s’achevât sans lui, le quitte pour aller engager l’écuyer de Clitandre à servir de second à son maître. En cette résolution, il rencontre un gentilhomme, son particulier ami, nommé Cléon, dont il apprend que Clitandre venait de monter à cheval avec le prince pour aller à la chasse. Cette nouvelle le met en inquiétude ; et ne sachant tous deux que juger de ce mécompte, ils vont de compagnie en avertir le roi. Le roi, qui ne voulait pas perdre ces cavaliers, envoie en même temps Cléon rappeler Clitandre de la chasse, et Lysarque avec une troupe d’archers au lieu de l’assignation, afin que si Clitandre s’était échappé d’auprès du prince pour aller joindre son rival, il fût assez fort pour les séparer. Lysarque ne trouve que les deux corps des gens de Clitandre, qu’il renvoie au roi par la moitié de ses archers, cependant qu’avec l’autre il suit une trace de sang qui le mène jusqu’au lieu où Rosidor et Caliste s’étaient retirés. La vue de ces corps fait soupçonner au roi quelque supercherie de la part de Clitandre, et l’aigrit tellement contre lui, qu’à son retour de la chasse il le fait mettre en prison, sans qu’on lui en dît même le sujet. Cette colère s’augmente par l’arrivée de Rosidor tout blessé, qui, après le récit de ses aventures, présente au roi le cartel de Clitandre, signé de sa main (contrefaite toutefois) et rendu par son page : si bien que le roi, ne doutant plus de son crime, le fait venir en son conseil, où, quelque protestation que pût faire son innocence, il le condamne à perdre la tête dans le jour même, de peur de se voir comme forcé de le donner aux prières de son fils s’il attendait son retour de la chasse. Cléon en apprend la nouvelle ; et redoutant que le prince ne se prît à lui de la perte de ce cavalier qu’il affectionnait, il le va chercher encore une fois à la chasse pour l’en avertir. Tandis que tout ceci se passe, une tempête surprend le prince à la chasse ; ses gens, effrayés de la violence des foudres et des orages, qui ça qui là cherchent où se cacher : si bien que, demeuré seul, un coup de tonnerre lui tue son cheval sous lui. La tempête finie, il voit un jeune gentilhomme qu’un paysan poursuivait l’épée à la main (c’était Pymante et Dorise). Il était déjà terrassé, et près de recevoir le coup de la mort ; mais le prince, ne pouvant souffrir une action si méchante, tâche d’empêcher cet assassinat. Pymante, tenant Dorise d’une main, le combat de l’autre, ne croyant pas de sûreté pour soi, après avoir été vu en cet équipage, que par sa mort. Dorise reconnaît le prince, et s’entrelace tellement dans les jambes de son ravisseur, qu’elle le fait trébucher. Le prince saute aussitôt sur lui, et le désarme : l’ayant désarmé, il crie ses gens, et enfin deux veneurs paraissent chargés des vrais habits de Pymante, Dorise et Lycaste. Ils les lui présentent comme un effet extraordinaire du foudre, qui avait consumé trois corps, à ce qu’ils s’imaginaient, sans toucher à leurs habits. C’est de là que Dorise prend occasion de se faire connaître au prince, et de lui déclarer tout ce qui s’est passé dans ce bois. Le prince étonné commande à ses veneurs de garrotter Pymante avec les couples de leurs chiens : en même temps Cléon arrive, qui fait le récit au prince du péril de Clitandre, et du sujet qui l’avait réduit en l’extrémité où il était. Cela lui fait reconnaître Pymante pour l’auteur de ces perfidies ; et l’ayant baillé à ses veneurs à ramener, il pique à toute bride vers le château, arrache Clitandre aux bourreaux, et le va présenter au roi avec les criminels, Pymante et Dorise, arrivés quelque temps après lui. Le roi venait de conclure avec la reine le mariage de Rosidor et de Caliste, sitôt qu’il serait guéri, dont Caliste était allée porter la nouvelle au blessé ; et après que le prince lui eut fait connaître l’innocence de Clitandre, il le reçoit à bras ouverts, et lui promet toute sorte de faveurs pour récompense du tort qu’il lui avait pensé faire. De là il envoie Pymante à son conseil pour être puni, voulant voir par là de quelle façon ses sujets vengeraient un attentat fait sur leur prince. Le prince obtient un pardon pour Dorise qui lui avait assuré la vie ; et la voulant désormais favoriser en propose le mariage à Clitandre, qui s’en excuse modestement. Rosidor et Caliste viennent remercier le roi, qui les réconcilie avec Clitandre et Dorise, et invite ces derniers, voire même leur commande de s’entr’aimer, puisque lui et le prince le désirent, leur donnant jusqu’à la guérison de Rosidor pour allumer cette flamme,

Afin de voir alors cueillir en même jour

À deux couples d’amants les fruits de leur amour.

***************

Clitandre Corneille

****************

Examen

Un voyage que je fis à Paris pour voir le succès de Mélite, m’apprit qu’elle n’était pas dans les vingt et quatre heures : c’était l’unique règle que l’on connût en ce temps-là. J’entendis que ceux du métier la blâmaient de peu d’effets, et de ce que le style en était trop familier. Pour la justifier contre cette censure par une espèce de bravade, et montrer que ce genre de pièces avait les vraies beautés de théâtre, j’entrepris d’en faire une régulière (c’est-à-dire dans ses vingt et quatre heures), pleine d’incidents, et d’un style plus élevé, mais qui ne vaudrait rien du tout ; en quoi je réussis parfaitement. Le style en est véritablement plus fort que celui de l’autre ; mais c’est tout ce qu’on y peut trouver de supportable. Il est mêlé de pointes comme dans cette première ; mais ce n’était pas alors un si grand vice dans le choix des pensées, que la scène en dût être entièrement purgée. Pour la constitution, elle est si désordonnée, que vous avez de la peine à deviner qui sont les premiers acteurs. Rosidor et Caliste sont ceux qui le paraissent le plus par l’avantage de leur caractère et de leur amour mutuel : mais leur action finit dès le premier acte avec leur péril ; et ce qu’ils disent au troisième et au cinquième ne fait que montrer leurs visages, attendant que les autres achèvent. Pymante et Dorise y ont le plus grand emploi ; mais ce ne sont que deux criminels qui cherchent à éviter la punition de leurs crimes, et dont même le premier en attente de plus grands pour mettre à couvert les autres. Clitandre, autour de qui semble tourner le nœud de la pièce, puisque les premières actions vont à le faire coupable, et les dernières à le justifier, n’en peut être qu’un héros bien ennuyeux, qui n’est introduit que pour déclamer en prison, et ne parle pas même à cette maîtresse dont les dédains servent de couleur à le faire passer pour criminel. Tout le cinquième acte languit, comme celui de Mélite, après la conclusion des épisodes, et n’a rien de surprenant, puisque, dès le quatrième, on devine tout ce qui doit arriver, hormis le mariage de Clitandre avec Dorise, qui est encore plus étrange que celui d’Eraste, et dont on n’a garde de se défier.

Le roi et le prince son fils y paraissent dans un emploi fort au-dessous de leur dignité : l’un n’y est que comme juge, et l’autre comme confident de son favori. Ce défaut n’a pas accoutumé de passer pour défaut : aussi n’est-ce qu’un sentiment particulier dont je me suis fait une règle, qui peut-être ne semblera pas déraisonnable, bien que nouvelle.

Pour m’expliquer, je dis qu’un roi, un héritier de la couronne, un gouverneur de province, et généralement un homme d’autorité, peut paraître sur le théâtre en trois façons : comme roi, comme homme et comme juge ; quelquefois avec deux de ces qualités, quelquefois avec toutes les trois ensemble. Il paraît comme roi seulement, quand il n’a intérêt qu’à la conservation de son trône ou de sa vie, qu’on attaque pour changer l’État, sans avoir l’esprit agité d’aucune passion particulière ; et c’est ainsi qu’Auguste agit dans Cinna, et Phocas dans Héraclius. Il paraît comme homme seulement quand il n’a que l’intérêt d’une passion à suivre ou à vaincre, sans aucun péril pour son État ; et tel est Grimoald dans les trois premiers actes de Pertharite, et les deux reines dans Don Sanche. Il ne paraît enfin que comme juge quand il est introduit sans aucun intérêt pour son État ni pour sa personne, ni pour ses affections, mais seulement pour régler celui des autres, comme dans ce poème et dans le Cid ; et on ne peut désavouer qu’en cette dernière posture il remplit assez mal la dignité d’un si grand titre, n’ayant aucune part en l’action que celle qu’il y veut prendre pour d’autres, et demeurant bien éloigné de l’éclat des deux autres manières. Aussi on ne le donne jamais à représenter aux meilleurs acteurs ; mais il faut qu’il se contente de passer par la bouche de ceux du second ou du troisième ordre. Il peut paraître comme roi et comme homme tout à la fois quand il a un grand intérêt d’État et une forte passion tout ensemble à soutenir, comme Antiochus dans Rodogune, et Nicomède dans la tragédie qui porte son nom ; et c’est, à mon avis, la plus digne manière et la plus avantageuse de mettre sur la scène des gens de cette condition, parce qu’ils attirent alors toute l’action à eux, et ne manquent jamais d’être représentés par les premiers acteurs. Il ne me vient point d’exemple en la mémoire où un roi paraisse comme homme et comme juge, avec un intérêt de passion pour lui, et un soin de régler ceux des autres sans aucun péril pour son État ; mais pour voir les trois manières ensemble, on les peut aucunement remarquer dans les deux gouverneurs d’Arménie et de Syrie que j’ai introduits, l’un dans Polyeucte et l’autre dans Théodore. Je dis aucunement, parce que la tendresse que l’un a pour son gendre, et l’autre pour son fils, qui est ce qui les fait paraître comme hommes, agit si faiblement, qu’elle semble étouffée sous le soin qu’a l’un et l’autre de conserver sa dignité, dont ils font tous deux leur capital ; et qu’ainsi on peut dire en rigueur qu’ils ne paraissent que comme gouverneurs qui craignent de se perdre, et comme juges qui, par cette crainte dominante, condamnent ou plutôt s’immolent ce qu’ils voudraient conserver.

Les monologues sont trop longs et trop fréquents en cette pièce ; c’était une beauté en ce temps-là : les comédiens les souhaitaient, et croyaient y paraître avec plus d’avantage. La mode a si bien changé que la plupart de mes derniers ouvrages n’en ont aucun ; et vous n’en trouverez point dans Pompée, la Suite du Menteur, Théodore et Pertharite, ni dans Héraclius, Andromède, Oedipe et la Toison d’Or, à la réserve des stances.

Pour le lieu, il a encore plus d’étendue, ou, si vous voulez souffrir ce mot, plus de libertinage ici que dans Mélite : il comprend un château d’un roi avec une forêt voisine, comme pourrait être celui de Saint-Germain, et est bien éloigné de l’exactitude que les sévères critiques y demandent.

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Clitandre Corneille

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Acteurs

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Alcandre, roi d’Ecosse.

Floridan, fils du roi.

Rosidor, favori du roi et amant de Caliste.

Clitandre, favori du prince Floridan, et amoureux aussi de Caliste, mais dédaigné.

Pymante, amoureux de Dorise, et dédaigné.

Caliste, maîtresse de Rosidor et de Clitandre.

Dorise, maîtresse de Pymante.

Lysarque, écuyer de Rosidor.

Geronte, écuyer de Clitandre.

Cléon, gentilhomme suivant la cour.

Lycaste, page de Clitandre.

Le Geolier.

Trois archers. — Trois veneurs.

La scène est en un château du roi, proche d’une forêt.

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Acte premier
Scène première

Caliste

N’en doute plus, mon cœur, un amant hypocrite

Feignant de m’adorer, brûle pour Hippolyte :

Dorise m’en a dit le secret rendez-vous

Où leur naissante ardeur se cache aux yeux de tous ;

Et pour les y surprendre elle m’y doit conduire,

Sitôt que le soleil commencera de luire.

Mais qu’elle est paresseuse à me venir trouver !

La dormeuse m’oublie, et ne se peut lever.

Toutefois, sans raison J’accuse sa paresse :

La nuit, qui dure encor, fait que rien ne la presse :

Ma jalouse fureur, mon dépit, mon amour,

Ont troublé mon repos avant le point du jour :

Mais elle, qui n’en fait aucune expérience,

Etant sans intérêt, est sans impatience.

Toi qui fais ma douleur, et qui fis mon souci,

Ne tarde plus, volage, à te montrer ici ;

Viens en hâte affermir ton indigne victoire ;

Viens t’assurer l’éclat de cette infâme gloire ;

Viens signaler ton nom par ton manque de foi.

Le jour s’en va paraître ; affronteur, hâte-toi.

Mais, hélas ! cher ingrat, adorable parjure,

Ma timide voix tremble à te dire une injure ;

Si j’écoute l’amour, il devient si puissant,

Qu’en dépit de Dorise il te fait innocent :

Je ne sais lequel croire, et j’aime tant ce doute,

Que j’ai peur d’en sortir entrant dans cette route.

Je crains ce que je cherche, et je ne connais pas

De plus grand heur pour moi que d’y perdre mes pas.

Ah, mes yeux ! si jamais vos fonctions propices

À mon cœur amoureux firent de bons services,

Apprenez aujourd’hui quel est votre devoir :

Le moyen de me plaire est de me décevoir ;

Si vous ne m’abusez, si vous n’êtes faussaires,

Vous êtes de mon heur les cruels adversaires.

Et toi, soleil, qui vas, en ramenant le jour,

Dissiper une erreur si chère à mon amour,

Puisqu’il faut qu’avec toi ce que je crains éclate,

Souffre qu’encore un peu l’ignorance me flatte.

Mais je te parle en vain, et l’aube, de ses rais,

A déjà reblanchi le haut de ces forêts.

Si je puis me fier à sa lumière sombre,

Dont l’éclat brille à peine et dispute avec l’ombre,

J’entrevois le sujet de mon jaloux ennui,

Et quelqu’un de ses gens qui conteste avec lui.

Rentre, pauvre abusée, et cache-toi de sorte

Que tu puisses l’entendre à travers cette porte.

ACTE I
Scène II

Rosidor, Lysarque

Rosidor

Ce devoir, ou plutôt cette importunité,

Au lieu de m’assurer de ta fidélité,

Marque trop clairement ton peu d’obéissance.

Laisse-moi seul, Lysarque, une heure en ma puissance ;

Que retiré du monde et du bruit de la cour,

Je puisse dans ces bois consulter mon amour ;

Que là Caliste seule occupe mes pensées,

Et par le souvenir de ses faveurs passées,

Assure mon espoir de celles que j’attends ;

Qu’un entretien rêveur durant ce peu de temps

M’instruise des moyens de plaire à cette belle,

Allume dans mon cœur de nouveaux feux pour elle :

Enfin, sans persister dans l’obstination,

Laisse-moi suivre ici mon inclination.

Lysarque

Cette inclination, qui jusqu’ici vous mène,

À me la déguiser vous donne trop de peine.

Il ne faut point, monsieur, beaucoup l’examiner :

L’heure et le lieu suspects font assez deviner

Qu’en même temps que vous s’échappe quelque dame…

Vous m’entendez assez.

Rosidor

Juge mieux de ma flamme,

Et ne présume point que je manque de foi

À celle que j’adore, et qui brûle pour moi.

J’aime mieux contenter ton humeur curieuse,

Qui par ces faux soupçons m’est trop injurieuse.

Tant s’en faut que le change ait pour moi des appas,

Tant s’en faut qu’en ces bois il attire mes pas :

J’y vais… Mais pourrais-tu le savoir et le taire ?

Lysarque

Qu’ai-je fait qui vous porte à craindre le contraire ?

Rosidor

Tu vas apprendre tout ; mais aussi, l’ayant su,

Avise à ta retraite. Hier, un cartel reçu

De la part d’un rival…

Lysarque

Vous le nommez ?

Rosidor

Clitandre.

Au pied du grand rocher il me doit seul attendre ;

Et là, l’épée au poing, nous verrons qui des deux

Mérite d’embraser Caliste de ses feux

Lysarque

De sorte qu’un second…

Rosidor

Sans me faire une offense,

Ne peut se présenter à prendre ma défense :

Nous devons seul à seul vider notre débat.

Lysarque

Ne pensez pas sans moi terminer ce combat :

L’écuyer de Clitandre est homme de courage,

II sera trop heureux que mon défi l’engage

À s’acquitter vers lui d’un semblable devoir,

Et je vais de ce pas y faire mon pouvoir.

Rosidor

Ta volonté suffit ; va-t’en donc, et désiste

De plus m’offrir une aide à mériter Caliste.

Lysarque est seul.

Vous obéir ici me coûterait trop cher,

Et je serais honteux qu’on me pût reprocher

D’avoir su le sujet d’une telle sortie,

Sans trouver les moyens d’être de la partie.

ACTE I
Scène III

Caliste

Qu’il s’en est bien défait ! qu’avec dextérité

Le fourbe se prévaut de son autorité !

Qu’il trouve un beau prétexte en ses flammes éteintes !

Et que mon nom lui sert à colorer ses feintes !

Il y va cependant, le perfide qu’il est !

Hippolyte le charme, Hippolyte lui plaît ;

Et ses lâches désirs l’emportent où l’appelle

Le cartel amoureux de sa flamme nouvelle.

ACTE I
Scène IV

Caliste, Dorise

Caliste

Je n’en puis plus douter, mon feu désabusé

Ne tient plus le parti de ce cœur déguisé.

Allons, ma chère sœur, allons à la vengeance,

Allons de ses douceurs tirer quelque allégeance ;

Allons, et sans te mettre en peine de m’aider,

Ne prends aucun souci que de me regarder.

Pour en venir à bout, il suffit de ma rage ;

D’elle j’aurai la force ainsi que le courage ;

Et déjà, dépouillant tout naturel humain,

Je laisse à ses transports à gouverner ma main.

Vois-tu comme, suivant de si furieux guides,

Elle cherche déjà les yeux de ces perfides,

Et comme de fureur tous mes sens animés

Menacent les appas qui les avaient charmés ?

Dorise

Modère ces bouillons d’une âme colérée,

Ils sont trop violents pour être de durée ;

Pour faire quelque mal, c’est frapper de trop loin.

Réserve ton courroux tout entier au besoin ;

Sa plus forte chaleur se dissipe en paroles,

Ses résolutions en deviennent plus molles :

En lui donnant de l’air, son ardeur s’alentit.

Caliste

Ce n’est que faute d’air que le feu s’amortit.

Allons, et tu verras qu’ainsi le mien s’allume,

Que ma douleur aigrie en a plus d’amertume,

Et qu’ainsi mon esprit ne fait que s’exciter

À ce que ma colère a droit d’exécuter.

Doris, seule.

Si ma ruse est enfin de son effet suivie,

Cette aveugle chaleur te va coûter la vie :

Un fer caché me donne en ces lieux écartés

La vengeance des maux que me font tes beautés.

Tu m’ôtes Rosidor, tu possèdes son âme :

Il n’a d’yeux que pour toi, que mépris pour ma flamme ;

Mais puisque tous mes soins ne le peuvent gagner,

J’en punirai l’objet qui m’en fait dédaigner.

ACTE I
Scène V




Pymante, Géronte,
sortant d’une grotte, déguisés en paysans.

Géronte

En ce déguisement on ne peut nous connaître,

Et sans doute bientôt le jour qui vient de naître

Conduira Rosidor, séduit d’un faux cartel,

Aux lieux où cette main lui garde un coup mortel.

Vos vœux, si mal reçus de l’ingrate Dorise,

Qui l’idolâtre autant comme elle vous méprise,

Ne rencontreront plus aucun empêchement.

Mais je m’étonne fort de son aveuglement,

Et je ne comprends point cet orgueilleux caprice

Qui fait qu’elle vous traite avec tant d’injustice.

Vos rares qualités…

Pymante

Au lieu de me flatter,

Voyons si le projet ne saurait avorter,

Si la supercherie…

Géronte

Elle est si bien tissue,

Qu’il faut manquer de sens pour douter de l’issue.

Clitandre aime Caliste, et comme son rival,

Il a trop de sujet de lui vouloir du mal.

Moi que depuis dix ans il tient à son service,

D’écrire comme lui j’ai trouvé l’artifice ;

Si bien que ce cartel, quoique tout de ma main,

À son dépit jaloux s’imputera soudain.

Pymante

Que ton subtil esprit a de grands avantages !

Mais le nom du porteur ?

Géronte

Lycaste, un de ses pages.

Pymante

Celui qui fait le guet auprès du rendez-vous ?

Géronte

Lui-même, et le voici qui s’avance vers nous :

À force de courir il s’est mis hors d’haleine.

ACTE I
Scène VI

Pymante, Géronte, Lycaste, aussi déguisé en paysan.

Pymante

Eh bien ! est-il venu ?

Lycaste

N’en soyez plus en peine ;

Il est où vous savez, et tout bouffi d’orgueil,

Il n’y pense à rien moins qu’à son propre cercueil.

Pymante

Ne perdons point de temps. Nos masques, nos épées !

(Lycaste les va quérir dans la grotte d’où ils sont sortis.)

Qu’il me tarde déjà que, dans son sang trempées,

Elles ne me font voir à mes pieds étendu

Le seul qui sert d’obstacle au bonheur qui m’est dû !

Ah ! qu’il va bien trouver d’autres gens que Clitandre !

Mais pourquoi ces habits ? qui te les fait reprendre ?

Lycaste
leur présente à chacun un masque et une épée, et porte leurs habits.

Pour notre sûreté, portons-les avec nous,

De peur que, cependant que nous serons aux coups,

Quelque maraud, conduit par sa bonne aventure,

Ne nous laisse tous trois en mauvaise posture.

Quand il faudra donner, sans les perdre des yeux,

Au pied du premier arbre ils seront beaucoup mieux.

Pymante

Prends-en donc même soin après la chose faite.

Lycaste

Ne craignez pas sans eux que je fasse retraite.

Pymante

Sus donc ! chacun déjà devrait être masqué.

Allons, qu’il tombe mort aussitôt qu’attaqué.

ACTE I
Scène VII

Cléon, Lysarque

Cléon

Réserve à d’autres temps cette ardeur de courage

Qui rend de ta valeur un si grand témoignage.

Ce duel que tu dis ne se peut concevoir.

Tu parles de Clitandre, et je viens de le voir

Que notre jeune prince enlevait à la chasse.

Lysarque

Tu les as vus passer ?

Cléon

Par cette même place.

Sans doute que ton maître a quelque occasion

Qui le fait t’éblouir par cette illusion.

Lysarque

Non, il parlait du cœur ; je connais sa franchise.

Cléon

S’il est ainsi, je crains que par quelque surprise

Ce généreux guerrier, sous le nombre abattu,

Ne cède aux envieux que lui fait sa vertu.

Lysarque

À présent il n’a point d’ennemis que je sache ;

Mais, quelque événement que le destin nous cache,

Si tu veux m’obliger, viens, de grâce, avec moi,

Que nous donnions ensemble avis de tout au roi.

ACTE I
Scène VIII

Caliste, Dorise

Caliste

cependant que Dorise s’arrête à chercher derrière un buisson.

Ma sœur, l’heure s’avance, et nous serons à peine,

Si nous ne retournons, au lever de la reine.

Je ne vois point mon traître, Hippolyte non plus.

Dorise,
tirant une épée de derrière ce buisson, et saisissant Caliste par le bras.

Voici qui va trancher tes soucis superflus ;

Voici dont je vais rendre, aux dépens de ta vie,

Et ma flamme vengée, et ma haine assouvie.

Caliste,

Tout beau, tout beau, ma sœur, tu veux m’épouvanter ;

Mais je te connais trop pour m’en inquiéter,

Laisse la feinte à part, et mettons, je te prie,

À les trouver bientôt toute notre industrie.

Dorise

Va, va, ne songe plus à leurs fausses amours,

Dont le récit n’était qu’une embûche à tes jours :

Rosidor t’est fidèle, et cette feinte amante

Brûle aussi peu pour lui que je fais pour Pymante.

Caliste

Déloyale ! ainsi donc ton courage inhumain…

Dorise

Ces injures en l’air n’arrêtent point ma main.

Caliste

Le reproche honteux d’une action si noire…

Dorise

Qui se venge en secret, en secret en fait gloire.

Caliste

T’ai-je donc pu, ma sœur, déplaire en quelque point ?

Dorise

Oui, puisque Rosidor t’aime et ne m’aime point ;

C’est assez m’offenser que d’être ma rivale.

ACTE I
Scène IX

Rosidor, Pymante, Géronte, Lycaste, Caliste, Dorise

Comme Dorise est prête de tuer Caliste, un bruit entendu lui fait relever son épée, et Rosidor paraît tout en sang, poursuivi par ces trois assassins masqués. En entrant, il tue Lycaste ; et retirant son épée, elle se rompt contre la branche d’un arbre. En cette extrémité, il voit celle que tient Dorise ; et sans la reconnaître, il s’en saisit, et passe tout d’un temps le tronçon qui lui restait de la sienne en la main gauche, et se défend ainsi contre Pymante et Géronte, dont il tue le dernier, et met l’autre en fuite.

Rosidor

Meurs, brigand ! Ah, malheur ! cette branche fatale

A rompu mon épée. Assassins… Toutefois,

J’ai de quoi me défendre une seconde fois.

Dorise,
s’enfuyant.

N’est-ce pas Rosidor qui m’arrache les armes ?

Ah ! qu’il me va causer de périls et de larmes !

Fuis, Dorise, et fuyant laisse-toi reprocher

Que tu fuis aujourd’hui ce qui t’est le plus cher.

Caliste

C’est lui-même de vrai. Rosidor ! Ah ! je pâme,

Et la peur de sa mort ne me laisse point d’âme.

Adieu, mon cher espoir.

Rosidor, après avoir tué Géronte.

Celui-ci dépêché,

C’est de toi maintenant que j’aurai bon marché.

Nous sommes seul à seul. Quoi ! ton peu d’assurance

Ne met plus qu’en tes pieds sa dernière espérance ?

Marche sans emprunter d’ailes de ton effroi :

Je ne cours point après des lâches comme toi.

Il suffit de ces deux. Mais qui pourraient-ils être ?

Ah, ciel ! le masque ôté me les fait trop connaître !

Le seul Clitandre arma contre moi ces voleurs ;

Celui-ci fut toujours vêtu de ses couleurs ;

Voilà son écuyer, dont la pâleur exprime

Moins de traits de la mort que d’horreurs de son crime.

Et ces deux reconnus, je douterais en vain

De celui que sa fuite a sauvé de ma main.

Trop indigne rival, crois-tu que ton absence

Donne à tes lâchetés quelque ombre d’innocence,

Et qu’après avoir vu renverser ton dessein,

Un désaveu démente et tes gens et ton seing ?

Ne le présume pas ; sans autre conjecture.

Je te rends convaincu de ta seule écriture,

Sitôt que j’aurai pu faire ma plainte au roi.

Mais quel piteux objet se vient offrir à moi ?

Traîtres, auriez-vous fait sur un si beau visage,

Attendant Rosidor, l’essai de votre rage ?

C’est Caliste elle-même ! Ah, dieux, injustes dieux !

Ainsi donc, pour montrer ce spectacle à mes yeux,

Votre faveur barbare a conservé ma vie !

Je n’en veux point chercher d’auteurs que votre envie :

La nature, qui perd ce qu’elle a de parfait,

Sur tout autre que vous eût vengé ce forfait,

Et vous eût accablés, si vous n’étiez ses maîtres.

Vous m’envoyez en vain ce fer contre des traîtres.

Je ne veux point devoir mes déplorables jours

À l’affreuse rigueur d’un si fatal secours.

O vous qui me restez d’une troupe ennemie

Pour marques de ma gloire et de son infamie,

Blessures, hâtez-vous d’élargir vos canaux,

Par où mon sang emporte et ma vie et mes maux !

Ah ! pour l’être trop peu, blessures trop cruelles,

De peur de m’obliger vous n’êtes pas mortelles.

Eh quoi ! ce bel objet, mon aimable vainqueur,

Avait-il seul le droit de me blesser au cœur ?

Et d’où vient que la mort, à qui tout fait hommage,

L’ayant si mal traité, respecte son image ?

Noires divinités, qui tournez mon fuseau,

Vous faut-il tant prier pour un coup de ciseau ?

Insensé que je suis ! en ce malheur extrême,

Je demande la mort à d’autres qu’à moi-même ;

Aveugle ! je m’arrête à supplier en vain,

Et pour me contenter j’ai de quoi dans la main.

Il faut rendre ma vie au fer qui l’a sauvée ;

C’est à lui qu’elle est due, il se l’est réservée ;

Et l’honneur, quel qu’il soit, de finir mes malheurs,

C’est pour me le donner qu’il l’ôte à des voleurs.

Poussons donc hardiment. Mais, hélas ! cette épée

Coulant entre mes doigts, laisse ma main trompée ;

Et sa lame, timide à procurer mon bien,

Au sang des assassins n’ose mêler le mien.

Ma faiblesse importune à mon trépas s’oppose ;

En vain je m’y résous, en vain je m’y dispose ;

Mon reste de vigueur ne peut l’effectuer ;

J’en ai trop pour mourir, trop peu pour me tuer :

L’un me manque au besoin, et l’autre me résiste.

Mais je vois s’entr’ouvrir les beaux yeux de Caliste,

Les roses de son teint n’ont plus tant de pâleur,

Et j’entends un soupir qui flatte ma douleur.

Voyez, dieux inhumains, que, malgré votre envie,

L’amour lui sait donner la moitié de ma vie,

Qu’une âme désormais suffit à deux amants.

Caliste

Hélas ! qui me rappelle à de nouveaux tourments ?

Si Rosidor n’est plus, pourquoi reviens-je au monde ?

Rosidor

O merveilleux effet d’une amour sans seconde !

Caliste

Exécrable assassin qui rougis de son sang,

Dépêche comme à lui de me percer le flanc,

Prends de lui ce qui reste.

Rosidor

Adorable cruelle,

Est-ce ainsi qu’on reçoit un amant si fidèle ?

Caliste

Ne m’en fais point un crime ; encor pleine d’effroi,

Je ne t’ai méconnu qu’en songeant trop à toi.

J’avais si bien gravé là-dedans ton image,

Qu’elle ne voulait pas céder à ton visage.

Mon esprit, glorieux et jaloux de l’avoir,

Enviait à mes yeux le bonheur de te voir.

Mais quel secours propice a trompé mes alarmes ?

Contre tant d’assassins qui t’a prêté des armes ?

Rosidor

Toi-même, qui t’a mise à telle heure en ces lieux,

Où je te vois mourir et revivre à mes yeux ?

Caliste

Quand l’amour une fois règne sur un courage…

Mais tâchons de gagner jusqu’au premier village,

Où ces bouillons de sang se puissent arrêter ;

Là, j’aurai tout loisir de te le raconter,

Aux charges qu’à mon tour aussi l’on m’entretienne.

Rosidor

Allons ; ma volonté n’a de loi que la tienne ;

Et l’amour, par tes yeux devenu tout-puissant,

Rend déjà la vigueur à mon corps languissant.

Caliste

Il donne en même temps une aide à ta faiblesse,

Puisqu’il fait que la mienne auprès de toi me laisse,

Et qu’en dépit du sort ta Caliste aujourd’hui

À tes pas chancelants pourra servir d’appui.

Acte II
Scène première

Pymante, masqué.

Destins, qui réglez tout au gré de vos caprices,

Sur moi donc tout à coup fondent vos injustices,

Et trouvent à leurs traits si longtemps retenus,

Afin de mieux frapper, des chemins inconnus ?

Dites, que vous ont fait Rosidor ou Pymante ?

Fournissez de raison, destins, qui me démente ;

Dites ce qu’ils ont fait qui vous puisse émouvoir

À partager si mal entre eux votre pouvoir ?

Lui rendre contre moi l’impossible possible

Pour rompre le succès d’un dessein infaillible,

C’est prêter un miracle à son bras sans secours,

Pour conserver son sang au péril de mes jours.

Trois ont fondu sur lui sans le jeter en fuite ;

À peine en m’y jetant moi-même je l’évite ;

Loin de laisser la vie, il a su l’arracher ;

Loin de céder au nombre, il l’a su retrancher :

Toute votre faveur, à son aide occupée,

Trouve à le mieux armer en rompant son épée,

Et ressaisit ses mains, par celles du hasard,

L’une d’une autre épée, et l’autre d’un poignard.

O honte ! ô déplaisirs ! ô désespoir ! ô rage !

Ainsi donc un rival pris à mon avantage

Ne tombe dans mes rets que pour les déchirer !

Son bonheur qui me brave ose l’en retirer,

Lui donne sur mes gens une prompte victoire,

Et fait de son péril un sujet de sa gloire !

Retournons animés d’un courage plus fort,

Retournons, et du moins perdons-nous dans sa mort.

Sortez de vos cachots, infernales Furies ;

Apportez à m’aider toutes vos barbaries ;

Qu’avec vous tout l’enfer m’aide en ce noir dessein

Qu’un sanglant désespoir me verse dans le sein.

J’avais de point en point l’entreprise tramée,

Comme dans mon esprit vous me l’aviez formée ;

Mais contre Rosidor tout le pouvoir humain

N’a que de la faiblesse ; il y faut votre main.

En vain, cruelles sœurs, ma fureur vous appelle ;

En vain vous armeriez l’enfer pour ma querelle :

La terre vous refuse un passage à sortir.

Ouvre du moins ton sein, terre, pour m’engloutir ;

N’attends pas que Mercure avec son caducée

M’en fasse après ma mort l’ouverture forcée ;

N’attends pas qu’un supplice, hélas ! trop mérité,

Ajoute l’infamie à tant de lâcheté ;

Préviens-en la rigueur ; rends toi-même justice

Aux projets avortés d’un si noir artifice.

Mes cris s’en vont en l’air, et s’y perdent sans fruit.

Dedans mon désespoir, tout me fuit ou me nuit :

La terre n’entend point la douleur qui me presse ;

Le ciel me persécute, et l’enfer me délaisse.

Affronte-les, Pymante, et sauve en dépit d’eux

Ta vie et ton honneur d’un pas si dangereux.

Si quelque espoir te reste, il n’est plus qu’en toi-même ;

Et, si tu veux t’aider, ton mal n’est pas extrême.

Passe pour villageois dans un lieu si fatal ;

Et réservant ailleurs la mort de ton rival,

Fais que d’un même habit la trompeuse apparence

Qui le mit en péril, te mette en assurance.

Mais ce masque l’empêche, et me vient reprocher

Un crime qu’il découvre au lieu de me cacher.

Ce damnable instrument de mon traître artifice,

Après mon coup manqué, n’en est plus que l’indice,

Et ce fer qui tantôt, inutile en ma main,

Que ma fureur jalouse avait armée en vain,

Sut si mal attaquer et plus mal me défendre,

N’est propre désormais qu’à me faire surprendre.

(Il jette son masque et son épée dans la grotte.)

Allez, témoins honteux de mes lâches forfaits,

N’en produisez non plus de soupçons que d’effets.

Ainsi n’ayant plus rien qui démente ma feinte,

Dedans cette forêt je marcherai sans crainte,

Tant que…



ACTE II
Scène II

Lysarque, Pymante, Archers

Lysarque

Mon grand ami !

Pymante

Monsieur ?

Lysarque

Viens çà ; dis-nous,

N’as-tu point ici vu deux cavaliers aux coups ?

Pymante

Non, monsieur.

Lysarque

Ou l’un d’eux se sauver à la fuite ?

Pymante

Non, monsieur.

Lysarque

Ni passer dedans ces bois sans suite ?

Pymante

Attendez, il y peut avoir quelque huit jours…

Lysarque

Je parle d’aujourd’hui : laisse là ces discours ;

Réponds précisément.

Pymante

Pour aujourd’hui, je pense…

Toutefois, si la chose était de conséquence,

Dans le prochain village on saurait aisément…

Lysarque

Donnons jusques au lieu, c’est trop d’amusement.

Pymante,
seul.

Ce départ favorable enfin me rend la vie

Que tant de questions m’avaient presque ravie.

Cette troupe d’archers aveugles en ce point,

Trouve ce qu’elle cherche et ne s’en saisit point ;

Bien que leur conducteur donne assez à connaître

Qu’ils vont pour arrêter l’ennemi de son maître,

J’échappe néanmoins en ce pas hasardeux

D’aussi près de la mort que je me voyais d’eux.

Que j’aime ce péril, dont la vaine menace

Promettait un orage, et se tourne en bonace,

Ce péril qui ne veut que me faire trembler,

Ou plutôt qui se montre, et n’ose m’accabler !

Qu’à bonne heure défait d’un masque et d’une épée,

J’ai leur crédulité sous ces habits trompée !

De sorte qu’à présent deux corps désanimés

Termineront l’exploit de tant de gens armés,

Corps qui gardent tous deux un naturel si traître,

Qu’encore après leur mort ils vont trahir leur maître,

Et le faire l’auteur de cette lâcheté,

Pour mettre à ses dépens Pymante en sûreté !

Mes habits, rencontrés sous les yeux de Lysarque,

Peuvent de mes forfaits donner seuls quelque marque ;

Mais s’il ne les voit pas, lors sans aucun effroi

Je n’ai qu’à me ranger en hâte auprès du roi,

Où je verrai tantôt avec effronterie

Clitandre convaincu de ma supercherie.

ACTE II
Scène III

Lysarque, Archers

Lysarque regarde les corps de Géronte et de Lycaste.

Cela ne suffit pas ; il faut chercher encor,

Et trouver, s’il se peut, Clitandre ou Rosidor.

Amis, Sa Majesté, par ma bouche avertie

Des soupçons que j’avais touchant cette partie,

Voudra savoir au vrai ce qu’ils sont devenus.

Premier Archer

Pourrait-elle en douter ? Ces deux corps reconnus

Font trop voir le succès de toute l’entreprise.

Lysarque

Et qu’en présumes-tu ?

Premier Archer

Que malgré leur surprise,

Leur nombre avantageux, et leur déguisement,

Rosidor de leurs mains se tire heureusement,

Lysarque

Ce n’est qu’en me flattant que tu te le figures ;

Pour moi, je n’en conçois que de mauvais augures,

Et présume plutôt que son bras valeureux

Avant que de mourir s’est immolé ces deux.

Premier Archer

Mais où serait son corps ?

Lysarque

Au creux de quelque roche,

Où les traîtres, voyant notre troupe si proche,

N’auront pas eu loisir de mettre encor ceux-ci,

De qui le seul aspect rend le crime éclairci.

Second Archer,

lui présentant les deux pièces rompues de l’épée de Rosidor.

Monsieur, connaissez-vous ce fer et cette garde ?

Lysarque

Donne-moi, que je voie. Oui, plus je les regarde,

Plus j’ai par eux d’avis du déplorable sort

D’un maître qui n’a pu s’en dessaisir que mort.

Second Archer

Monsieur, avec cela j’ai vu dans cette route

Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte.

Lysarque

Suivons-les au hasard. Vous autres, enlevez

Promptement ces deux corps que nous avons trouvés.

(Lysarque et cet archer rentrent dans le bois, et le reste des archers reportent à la cour les corps de Géronte et de Lycaste.)

ACTE II
Scène IV

Floridan, Clitandre, Page

Floridan, parlant à son page.

Ce cheval trop fougueux m’incommode à la chasse ;

Tiens-m’en un autre prêt, tandis qu’en cette place,

À l’ombre des ormeaux l’un dans l’autre enlacés,

Clitandre m’entretient de ses travaux passés.

Qu’au reste, les veneurs, allant sur leurs brisées,

Ne forcent pas le cerf, s’il est aux reposées ;

Qu’ils prennent connaissance, et pressent mollement,

Sans le donner aux chiens qu’à mon commandement.

(Le page rentre.)

Achève maintenant l’histoire commencée

De ton affection si mal récompensée.

Clitandre

Ce récit ennuyeux de ma triste langueur,

Mon prince, ne vaut pas le tirer en longueur ;

J’ai tout dit en un mot : cette fière Caliste

Dans ses cruels mépris incessamment persiste ;

C’est toujours elle-même ; et sous sa dure loi,

Tout ce qu’elle a d’orgueil se réserve pour moi.

Cependant qu’un rival, ses plus chères délices,

Redouble ses plaisirs en voyant mes supplices.

Floridan

Ou tu te plains à faux, ou, puissamment épris,

Ton courage demeure insensible aux mépris ;

Et je m’étonne fort comme ils n’ont dans ton âme

Rétabli ta raison, ou dissipé ta flamme.

Quelques charmes secrets mêlés dans ses rigueurs

Etouffent en naissant la révolte des cœurs ;

Et le mien auprès d’elle, à quoi qu’il se dispose,

Murmurant de son mal, en adore la cause.

Floridan

Mais puisque son dédain, au lieu de te guérir,

Ranime ton amour, qu’il dût faire mourir,

Sers-toi de mon pouvoir ; en ma faveur, la reine

Tient et tiendra toujours Rosidor en haleine ;

Mais son commandement dans peu, si tu le veux,

Te met, à ma prière, au comble de tes vœux.

Avise donc ; tu sais qu’un fils peut tout sur elle.

Clitandre

Malgré tous les mépris de cette âme cruelle,

Dont un autre a charmé les inclinations,

J’ai toujours du respect pour ses perfections,

Et je serais marri qu’aucune violence…

Floridan

L’amour sur le respect emporte la balance.

Clitandre

Je brûle ; et le bonheur de vaincre ses froideurs,

Je ne le veux devoir qu’à mes vives ardeurs ;

Je ne la veux gagner qu’à force de services.

Floridan

Tandis, tu veux donc vivre en d’éternels supplices ?

Clitandre

Tandis, ce m’est assez qu’un rival préféré

N’obtient, non plus que moi, le succès espéré.

À la longue ennuyés, la moindre négligence

Pourra de leurs esprits rompre l’intelligence ;

Un temps bien pris alors me donne en un moment

Ce que depuis trois ans je poursuis vainement.

Mon prince, trouvez bon…

Floridan

N’en dis pas davantage ;

Celui-ci qui me vient faire quelque message,

Apprendrait malgré toi l’état de tes amours.

ACTE II
Scène V

Floridan, Clitandre, Cléon

Cléon

Pardonnez-moi, seigneur, si je romps vos discours ;

C’est en obéissant au roi qui me l’ordonne,

Et rappelle Clitandre auprès de sa personne.

Floridan

Qui ?

Cléon

Clitandre, seigneur.

Floridan

Et que lui veut le roi ?

Cléon

De semblables secrets ne s’ouvrent pas à moi.

Floridan

Je n’en sais que penser ; et la cause incertaine

De ce commandement tient mon esprit en peine.

Pourrai-je me résoudre à te laisser aller

Sans savoir les motifs qui te font rappeler ?

Clitandre

C’est, à mon jugement, quelque prompte entreprise,

Dont l’exécution à moi seul est remise ;

Mais, quoi que là-dessus j’ose m’imaginer,

C’est à moi d’obéir sans rien examiner.

Floridan

J’y consens à regret : va, mais qu’il te souvienne

Que je chéris ta vie à l’égal de la mienne ;

Et si tu veux m’ôter de cette anxiété,

Que j’en sache au plus tôt toute la vérité.

Ce cor m’appelle. Adieu. Toute la chasse prête

N’attend que ma présence à relancer la bête.

ACTE II
Scène VI

Dorise,

achevant de vêtir l’habit de Géronte qu’elle avait trouvé dans le bois.

Achève, malheureuse, achève de vêtir

Ce que ton mauvais sort laisse à te garantir.

Si de tes trahisons la jalouse impuissance

Sut donner un faux crime à la même innocence,

Recherche maintenant, par un plus juste effet,

Une fausse innocence à cacher ton forfait.

Quelle honte importune au visage te monte

Pour un sexe quitté dont tu n’es que de honte ?

Il t’abhorre lui-même ; et ce déguisement,

En le désavouant, l’oblige pleinement.

Après avoir perdu sa douceur naturelle,

Dépouille sa pudeur, qui te messied sans elle ;

Dérobe tout d’un temps, par ce crime nouveau,

Et l’autre aux yeux du monde, et ta tête au bourreau.

Si tu veux empêcher ta perte inévitable,

Deviens plus criminelle, et parais moins coupable.

Par une fausseté tu tombes en danger,

Par une fausseté sache t’en dégager.

Fausseté détestable, où me viens-tu réduire ?

Honteux déguisement, où me vas-tu conduire ?

Ici de tous côtés l’effroi suit mon erreur,

Et j’y suis à moi-même une nouvelle horreur :

L’image de Caliste à ma fureur soustraite

Y brave fièrement ma timide retraite,

Encor si son trépas, secondant mon désir,

Mêlait à mes douleurs l’ombre d’un faux plaisir !

Mais tels sont les excès du malheur qui m’opprime,

Qu’il ne m’est pas permis de jouir de mon crime ;

Dans l’état pitoyable où le sort me réduit,

J’en mérite la peine et n’en ai pas le fruit ;

Et tout ce que j’ai fait contre mon ennemie

Sert à croître sa gloire avec mon infamie.

N’importe, Rosidor de mes cruels destins

Tient de quoi repousser ses lâches assassins.

Sa valeur, inutile en sa main désarmée,

Sans moi ne vivrait plus que chez la renommée :

Ainsi rien désormais ne pourrait m’enflammer ;

N’ayant plus que haïr, je n’aurais plus qu’aimer.

Fâcheuse loi du sort qui s’obstine à ma peine,

Je sauve mon amour, et je manque à ma haine.

Ces contraires succès, demeurant sans effet,

Font naître mon malheur de mon heur imparfait.

Toutefois l’orgueilleux pour qui mon cœur soupire

De moi seule aujourd’hui tient le jour qu’il respire :

Il m’en est redevable, et peut-être à son tour

Cette obligation produira quelque amour.

Dorise, à quels pensers ton espoir se ravale !

S’il vit par ton moyen, c’est pour une rivale.

N’attends plus, n’attends plus que haine de sa part ;

L’offense vint de toi, le secours, du hasard.

Malgré les vains efforts de ta ruse traîtresse,

Le hasard, par tes mains, le rend à sa maîtresse.

Ce péril mutuel qui conserve leurs jours

D’un contre-coup égal va croître leurs amours.

Heureux couple d’amants que le destin assemble,

Qu’il expose en péril, qu’il en retire ensemble !

ACTE II
Scène VII

Pymante, Dorise

Pymante, la prenant pour Géronte, et l’embrassant.

O dieux ! voici Géronte, et je le croyais mort.

Malheureux compagnon de mon funeste sort…

Dorise,
croyant qu’il la prend pour Rosidor, et qu’en l’embrassant il la poignarde.

Ton œil t’abuse. Hélas ! misérable, regarde

Qu’au lieu de Rosidor ton erreur me poignarde.

Pymante

Ne crains pas, cher ami, ce funeste accident,

Je te connais assez, je suis… Mais, impudent,

Où m’allait engager mon erreur indiscrète ?

Monsieur, pardonnez-moi la faute que j’ai faite.

Un berger d’ici près a quitté ses brebis

Pour s’en aller au camp presqu’en pareils habits ;

Et d’abord vous prenant pour ce mien camarade,

Mes sens d’aise aveuglés ont fait cette escapade.

Ne craignez point au reste un pauvre villageois

Qui seul et désarmé court à travers ces bois.

D’un ordre assez précis l’heure presque expirée

Me défend des discours de plus longue durée.

À mon empressement pardonnez cet adieu ;

Je perdrais trop, monsieur, à tarder en ce lieu.

Dorise

Ami, qui que tu sois, si ton âme sensible

À la compassion peut se rendre accessible,

Un jeune gentilhomme implore ton secours ;

Prends pitié de mes maux pour trois ou quatre jours ;

Durant ce peu de temps, accorde une retraite

Sous ton chaume rustique à ma fuite secrète :

D’un ennemi puissant la haine me poursuit,

Et n’ayant pu qu’à peine éviter cette nuit…

Pymante

L’affaire qui me presse est assez importante

Pour ne pouvoir, monsieur, répondre à votre attente.

Mais si vous me donniez le loisir d’un moment,

Je vous assurerais d’être ici promptement ;

Et j’estime qu’alors il me serait facile

Contre cet ennemi de vous faire un asile.

Dorise

Mais, avant ton retour, si quelque instant fatal

M’exposait par malheur aux yeux de ce brutal,

Et que l’emportement de son humeur altière…

Pymante

Pour ne rien hasarder, cachez-vous là derrière.

Dorise

Souffre que je te suive, et que mes tristes pas…

Pymante

J’ai des secrets, monsieur, qui ne le souffrent pas,

Et ne puis rien pour vous, à moins que de m’attendre.

Avisez au parti que vous avez à prendre.

Dorise

Va donc, je t’attendrai.

Pymante

Cette touffe d’ormeaux

Vous pourra cependant couvrir de ses rameaux.

ACTE II
Scène VIII

Pymante

Enfin, grâces au ciel, ayant su m’en défaire,

Je puis seul aviser à ce que je dois faire.

Qui qu’il soit, il a vu Rosidor attaqué,

Et sait assurément que nous l’avons manqué ;

N’en étant point connu, je n’en ai rien à craindre,

Puisqu’ainsi déguisé tout ce que je veux feindre

Sur son esprit crédule obtient un tel pouvoir.

Toutefois plus j’y songe, et plus je pense voir,

Par quelque grand effet de vengeance divine,

En ce faible témoin l’auteur de ma ruine :

Son indice douteux, pour peu qu’il ait de jour,

N’éclaircira que trop mon forfait à la cour.

Simple ! j’ai peur encor que ce malheur m’avienne,

Et je puis éviter ma perte par la sienne !

Et mêmes on dirait qu’un antre tout exprès

Me garde mon épée au fond de ces forêts :

C’est en ce lieu fatal qu’il me le faut conduire ;

C’est là qu’un heureux coup l’empêche de me nuire.

Je ne m’y puis résoudre ; un reste de pitié

Violente mon cœur à des traits d’amitié ;

En vain je lui résiste et tâche à me défendre

D’un secret mouvement que je ne puis comprendre :

Son âge, sa beauté, sa grâce, son maintien,

Forcent mes sentiments à lui vouloir du bien ;

Et l’air de son visage a quelque mignardise

Qui ne tire pas mal à celle de Dorise.

Ah ! que tant de malheurs m’auraient favorisé,

Si c’était elle-même en habit déguisé !

J’en meurs déjà de joie, et mon âme ravie

Abandonne le soin du reste de ma vie.

Je ne suis plus à moi, quand je viens à penser

À quoi l’occasion me pourrait dispenser.

Quoi qu’il en soit, voyant tant de ses traits ensemble,

Je porte du respect à ce qui lui ressemble.

Misérable Pymante, ainsi donc tu te perds !

Encor qu’il tienne un peu de celle que tu sers,

Etouffe ce témoin pour assurer ta tête ;

S’il est, comme il le dit, battu d’une tempête,

Au lieu qu’en ta cabane il cherche quelque port,

Fais que dans cette grotte il rencontre sa mort.

Modère-toi, cruel ; et plutôt examine

Sa parole, son teint, et sa taille, et sa mine :

Si c’est Dorise, alors révoque cet arrêt ;

Sinon, que la pitié cède à ton intérêt.



******
Clitandre Corneille
*********

Acte III
Scène première

Alcandre, Rosidor, Caliste, un Prévot

Alcandre

L’admirable rencontre a mon âme ravie

De voir que deux amants s’entre-doivent la vie,

De voir que ton péril la tire de danger,

Que le sien te fournit de quoi t’en dégager,

Qu’à deux desseins divers la même heure choisie

Assemble en même lieu pareille jalousie,

Et que l’heureux malheur qui vous a menacés

Avec tant de justesse a ses temps compassés !

Rosidor

Sire, ajoutez du ciel l’occulte providence :

Sur deux amants il verse une même influence ;

Et comme l’un par l’autre il a su nous sauver,

Il semble l’un pour l’autre exprès nous conserver.

Alcandre

Je t’entends, Rosidor ; par là tu me veux dire

Qu’il faut qu’avec le ciel ma volonté conspire,

Et ne s’oppose pas à ses justes décrets,

Qu’il vient de témoigner par tant d’avis secrets.

Eh bien ! je veux moi-même en parler à la reine ;

Elle se fléchira, ne t’en mets pas en peine.

Achève seulement de me rendre raison

De ce qui t’arriva depuis sa pâmoison.

Rosidor

Sire, un mot désormais suffit pour ce qui reste.

Lysarque et vos archers depuis ce lieu funeste

Se laissèrent conduire aux traces de mon sang,

Qui, durant le chemin, me dégouttait du flanc ;

Et me trouvant enfin dessous un toit rustique,

Ranimé par les soins de son amour pudique,

Leurs bras officieux m’ont ici rapporté,

Pour en faire ma plainte à Votre Majesté.

Non pas que je soupire après une vengeance

Qui ne peut me donner qu’une fausse allégeance :

Le prince aime Clitandre, et mon respect consent

Que son affection le déclare innocent ;

Mais si quelque pitié d’une telle infortune

Peut souffrir aujourd’hui que je vous importune,

Otant par un hymen l’espoir à mes rivaux,

Sire, vous taririez la source de nos maux.

Alcandre

Tu fuis à te venger ; l’objet de ta maîtresse

Fait qu’un tel désir cède à l’amour qui te presse ;

Aussi n’est-ce qu’à moi de punir ces forfaits,

Et de montrer à tous par de puissants effets

Qu’attaquer Rosidor c’est se prendre à moi-même :

Tant je veux que chacun respecte ce que j’aime !

Je le ferai bien voir. Quand ce perfide tour

Aurait eu pour objet le moindre de ma cour,

Je devrais au public, par un honteux supplice,

De telles trahisons l’exemplaire justice.

Mais Rosidor surpris, et blessé comme il l’est,

Au devoir d’un vrai roi joint mon propre intérêt.

Je lui ferai sentir, à ce traître Clitandre,

Quelque part que le prince y puisse ou veuille prendre,

Combien mal à propos sa folle vanité

Croyait dans sa faveur trouver l’impunité.

Je tiens cet assassin ; un soupçon véritable,

Que m’ont donné les corps d’un couple détestable,

De son lâche attentat m’avait si bien instruit,

Que déjà dans les fers il en reçoit le fruit.

Toi, qu’avec Rosidor le bonheur a sauvée,

Tu te peux assurer que, Dorise trouvée,

Comme ils avaient choisi même heure à votre mort,

En même heure tous deux auront un même sort.

Caliste

Sire, ne songez pas à cette misérable ;

Rosidor garanti me rend sa redevable ;

Et je me sens forcée à lui vouloir du bien

D’avoir à votre État conservé ce soutien.

Alcandre

Le généreux orgueil des âmes magnanimes

Par un noble dédain sait pardonner les crimes ;

Mais votre aspect m’emporte à d’autres sentiments,

Dont je ne puis cacher les justes mouvements ;

Ce teint pâle à tous deux me rougit de colère,

Et vouloir m’adoucir, c’est vouloir me déplaire.

Rosidor

Mais, sire, que sait-on ? peut-être ce rival,

Qui m’a fait, après tout, plus de bien que de mal,

Sitôt qu’il vous plaira d’écouter sa défense,

Saura de ce forfait purger son innocence.

Alcandre

Et par où la purger ? Sa main d’un trait mortel

A signé son arrêt en signant ce cartel.

Peut-il désavouer ce qu’assure un tel gage,

Envoyé de [sa] part, et rendu par son page ?

Peut-il désavouer que ses gens déguisés

De son commandement ne soient autorisés ?

Les deux, tout morts qu’ils sont, qu’on les traîne à la boue,

L’autre, aussitôt que pris, se verra sur la roue ;

Et pour le scélérat que je tiens prisonnier,

Ce jour que nous voyons lui sera le dernier.

Qu’on l’amène au conseil ; par forme il faut l’entendre,

Et voir par quelle adresse il pourra se défendre.

Toi, pense à te guérir, et crois que pour le mieux,

Je ne veux pas montrer ce perfide à tes yeux :

Sans doute qu’aussitôt qu’il se ferait paraître,

Ton sang rejaillirait au visage du traître.

Rosidor

L’apparence déçoit, et souvent on a vu

Sortir la vérité d’un moyen imprévu,

Bien que la conjecture y fût encor plus forte ;

Du moins, sire, apaisez l’ardeur qui vous transporte ;

Que, l’âme plus tranquille et l’esprit plus remis,

Le seul pouvoir des lois perde nos ennemis.

Alcandre

Sans plus m’importuner, ne songe qu’à tes plaies.

Non, il ne fut jamais d’apparences si vraies.

Douter de ce forfait, c’est manquer de raison.

Derechef, ne prends soin que de ta guérison.

ACTE III
Scène II

Rosidor, Caliste

Rosidor

Ah ! que ce grand courroux sensiblement m’afflige !

Caliste

C’est ainsi que le roi, te refusant, t’oblige :

Il te donne beaucoup en ce qu’il t’interdit,

Et tu gagnes beaucoup d’y perdre ton crédit.

On voit dans ces refus une marque certaine

Que contre Rosidor toute prière est vaine.

Ses violents transports sont d’assurés témoins

Qu’il t’écouterait mieux s’il te chérissait moins.

Mais un plus long séjour pourrait ici te nuire :

Ne perdons plus de temps ; laisse-moi te conduire

Jusque dans l’antichambre où Lysarque t’attend,

Et montre désormais un esprit plus content.

Rosidor

Si près de te quitter…

Caliste

N’achève pas ta plainte.

Tous deux nous ressentons cette commune atteinte ;

Mais d’un fâcheux respect la tyrannique loi

M’appelle chez la reine et m’éloigne de toi.

Il me lui faut conter comme l’on m’a surprise,

Excuser mon absence en accusant Dorise ;

Et lui dire comment, par un cruel destin,

Mon devoir auprès d’elle a manqué ce matin.

Rosidor

Va donc, et quand son âme, après la chose sue,

Fera voir la pitié qu’elle en aura conçue,

Figure-lui si bien Clitandre tel qu’il est

Qu’elle n’ose en ses feux prendre plus d’intérêt.

Caliste

Ne crains pas désormais que mon amour s’oublie ;

Répare seulement ta vigueur affaiblie :

Sache bien te servir de la faveur du roi,

Et pour tout le surplus repose-t’en sur moi.

ACTE III
Scène III

Clitandre,
en prison.

Je ne sais si je veille, ou si ma rêverie

À mes sens endormis fait quelque tromperie ;

Peu s’en faut, dans l’excès de ma confusion,

Que je ne prenne tout pour une illusion.

Clitandre prisonnier ! je n’en fais pas croyable

Ni l’air sale et puant d’un cachot effroyable

Ni de ce faible jour l’incertaine clarté,

Ni le poids de ces fers dont je suis arrêté ;

Je les sens, je les vois ; mais mon âme innocente

Dément tous les objets que mon œil lui présente

Et, le désavouant, défend à ma raison

De me persuader que je sois en prison.

Jamais aucun forfait, aucun dessein infâme

N’a pu souiller ma main, ni glisser dans mon âme ;

Et je suis retenu dans ces funestes lieux !

Non, cela ne se peut : vous vous trompez, mes yeux ;

J’aime mieux rejeter vos plus clairs témoignages,

J’aime mieux démentir ce qu’on me fait d’outrages,

Que de m’imaginer, sous un si juste roi,

Qu’on peuple les prisons d’innocents comme moi.

Cependant je m’y trouve ; et bien que ma pensée

Recherche à la rigueur ma conduite passée,

Mon exacte censure a beau l’examiner,

Le crime qui me perd ne se peut deviner ;

Et quelque grand effort que fasse ma mémoire,

Elle ne me fournit que des sujets de gloire.

Ah ! prince, c’est quelqu’un de vos faveurs jaloux

Qui m’impute à forfait d’être chéri de vous.

Le temps qu’on m’en sépare, on le donne à l’envie,

Comme une liberté d’attenter sur ma vie.

Le cœur vous le disait, et je ne sais comment

Mon destin me poussa dans cet aveuglement

De rejeter l’avis de mon dieu tutélaire ;

C’est là ma seule faute, et c’en est le salaire,

C’en est le châtiment que je reçois ici.

On vous venge, mon prince, en me traitant ainsi ;

Mais vous saurez montrer, embrassant ma défense,

Que qui vous venge ainsi puissamment vous offense,

Les perfides auteurs de ce complot maudit,

Qu’à me persécuter votre absence enhardit,

À votre heureux retour verront que ces tempêtes,

Clitandre préservé, n’abattront que leurs têtes.

Mais on ouvre, et quelqu’un, dans cette sombre horreur,

Par son visage affreux redouble ma terreur.

ACTE III
Scène IV

Clitandre, le Geôlier

Le Geôlier

Permettez que ma main de ces fers vous détache.

Clitandre

Suis-je libre déjà ?

Le Geôlier

Non encor, que je sache.

Clitandre

Quoi ! ta seule pitié s’y hasarde pour moi ?

Le Geôlier

Non, c’est un ordre exprès de vous conduire au roi.

Clitandre

Ne m’apprendras-tu point le crime qu’on m’impute,

Et quel lâche imposteur ainsi me persécute ?

Le Geôlier

Descendons : Un prévôt, qui vous attend là-bas,

Vous pourra mieux que moi contenter sur ce cas.

ACTE III
Scène V

Pymante, Dorise

Pymante,
regardant une aiguille qu’elle avait laissée par mégarde dans ses cheveux en se déguisant.

En vain pour m’éblouir vous usez de la ruse,

Mon esprit, quoique lourd, aisément ne s’abuse :

Ce que vous me cachez, je le lis dans vos yeux.

Quelque revers d’amour vous conduit en ces lieux ;

N’est-il pas vrai, monsieur ? et même cette aiguille

Sent assez les faveurs de quelque belle fille :

Elle est, ou je me trompe, un gage de sa foi.

Dorise

O malheureuse aiguille ! Hélas ! c’est fait de moi.

Pymante

Sans doute votre plaie à ce mot s’est rouverte.

Monsieur, regrettez-vous son absence, ou sa perte ?

Vous aurait-elle bien pour un autre quitté,

Et payé vos ardeurs d’une infidélité ?

Vous ne répondez point ; cette rougeur confuse,

Quoique vous vous taisiez, clairement vous accuse.

Brisons là : ce discours vous fâcherait enfin,

Et c’était pour tromper la longueur du chemin,

Qu’après plusieurs discours, ne sachant que vous dire,

J’ai touché sur un point dont votre cœur soupire,

Et de quoi fort souvent on aime mieux parler

Que de perdre son temps à des propos en l’air.

Dorise

Ami, ne porte plus la sonde en mon courage :

Ton entretien commun me charme davantage ;

Il ne peut me lasser, indifférent qu’il est ;

Et ce n’est pas aussi sans sujet qu’il me plaît.

Ta conversation est tellement civile,

Que pour un tel esprit ta naissance est trop vile ;

Tu n’as de villageois que l’habit et le rang ;

Tes rares qualités te font d’un autre sang ;

Même, plus je te vois, plus en toi je remarque

Des traits pareils à ceux d’un cavalier de marque :

Il s’appelle Pymante, et ton air et ton port

Ont avec tous les siens un merveilleux rapport.

Pymante

J’en suis tout glorieux, et de ma part je prise

Votre rencontre autant que celle de Dorise,

Autant que si le ciel, apaisant sa rigueur,

Me faisait maintenant un présent de son cœur.

Dorise

Qui nommes-tu Dorise ?

Pymante

Une jeune cruelle

Qui me fuit pour un autre.

Dorise

Et ce rival s’appelle ?

Pymante

Le berger Rosidor.

Dorise

Ami, ce nom si beau

Chez vous donc se profane à garder un troupeau ?

Pymante

Madame, il ne faut plus que mon feu vous déguise

Que sous ces faux habits il reconnaît Dorise.

Je ne suis point surpris de me voir dans ces bois

Ne passer à vos yeux que pour un villageois ;

Votre haine pour moi fut toujours assez forte

Pour déférer sans peine à l’habit que je porte.

Cette fausse apparence aide et suit vos mépris ;

Mais cette erreur vers vous ne m’a jamais surpris ;

Je sais trop que le ciel n’a donné l’avantage

De tant de raretés qu’à votre seul visage,

Sitôt que je l’ai vu, j’ai cru voir en ces lieux

Dorise déguisée, ou quelqu’un de nos dieux ;

Et si j’ai quelque temps feint de vous méconnaître

En vous prenant pour tel que vous vouliez paraître,

Admirez mon amour, dont la discrétion

Rendait à vos désirs cette submission,

Et disposez de moi, qui borne mon envie

À prodiguer pour vous tout ce que j’ai de vie.

Dorise

Pymante, eh quoi ! faut-il qu’en l’état où je suis

Tes importunités augmentent mes ennuis ?

Faut-il que dans ce bois ta rencontre funeste

Vienne encor m’arracher le seul bien qui me reste,

Et qu’ainsi mon malheur au dernier point venu

N’ose plus espérer de n’être pas connu ?

Pymante

Voyez comme le ciel égale nos fortunes,

Et comme, pour les faire entre nous deux communes,

Nous réduisant ensemble à ces déguisements,

Il montre avoir pour nous de pareils mouvements.

Dorise

Nous changeons bien d’habits, mais non pas de visages ;

Nous changeons bien d’habits, mais non pas de courages ;

Et ces masques trompeurs de nos conditions

Cachent, sans les changer, nos inclinations.

Pymante

Me négliger toujours, et pour qui vous néglige !

Dorise

Que veux-tu ? son mépris plus que ton feu m’oblige ;

J’y trouve, malgré moi, je ne sais quel appas,

Par où l’ingrat me tue, et ne m’offense pas.

Pymante

Qu’espérez-vous enfin d’un amour si frivole

Pour cet ingrat amant qui n’est plus qu’une idole ?

Dorise

Qu’une idole ! Ah ! ce mot me donne de l’effroi.

Rosidor une idole ! Ah ! perfide, c’est toi,

Ce sont tes trahisons qui l’empêchent de vivre.

Je t’ai vu dans ce bois moi-même le poursuivre,

Avantagé du nombre, et vêtu de façon

Que ce rustique habit effaçait tout soupçon :

Ton embûche a surpris une valeur si rare.

Pymante

Il est vrai, j’ai puni l’orgueil de ce barbare,

De cet heureux ingrat, si cruel envers vous,

Qui, maintenant par terre et percé de mes coups,

Eprouve par sa mort comme un amant fidèle

Venge votre beauté du mépris qu’on fait d’elle.

Dorise

Monstre de la nature, exécrable bourreau,

Après ce lâche coup qui creuse mon tombeau,

D’un compliment railleur ta malice me flatte !

Fuis, fuis, que dessus toi ma vengeance n’éclate.

Ces mains, ces faibles mains que vont armer les dieux,

N’auront que trop de force à t’arracher les yeux,

Que trop à t’imprimer sur ce hideux visage

En mille traits de sang les marques de ma rage.

Pymante

Le courroux d’une femme, impétueux d’abord,

Promet tout ce qu’il ose à son premier transport ;

Mais comme il n’a pour lui que sa seule impuissance

À force de grossir il meurt en sa naissance ;

Ou s’étouffant soi-même, à la fin ne produit

Que point ou peu d’effet après beaucoup de bruit.

Dorise

Va, va, ne prétends pas que le mien s’adoucisse :

Il faut que ma fureur ou l’enfer te punisse ;

Le reste des humains ne saurait inventer

De gêne qui te puisse à mon gré tourmenter.

Si tu ne crains mes bras, crains de meilleures armes ;

Crains tout ce que le ciel m’a départi de charmes :

Tu sais quelle est leur force, et ton cœur la ressent ;

Crains qu’elle ne m’assure un vengeur plus puissant.

Ce courroux, dont tu ris, en fera la conquête

De quiconque mettra à ma haine exposera ta tête,

De quiconque mettra ma vengeance en mon choix.

Adieu : j’en perds le temps à crier dans ce bois :

Mais tu verras bientôt si je vaux quelque chose,

Et si ma rage en vain se promet ce qu’elle ose.

Pymante

J’aime tant cette ardeur à me faire périr,

Que je veux bien moi-même avec vous y courir.

Dorise

Traître ! ne me suis point.

Pymante

Prendre seule la fuite !

Vous vous égareriez à marcher sans conduite ;

Et d’ailleurs votre habit, où je ne comprends rien,

Peut avoir du mystère aussi bien que le mien.

L’asile dont tantôt vous faisiez la demande

Montre quelque besoin d’un bras qui vous défende ;

Et mon devoir vers vous serait mal acquitté,

S’il ne vous avait mise en lieu de sûreté.

Vous pensez m’échapper quand je vous le témoigne ;

Mais vous n’irez pas loin que je ne vous rejoigne.

L’amour que j’ai pour vous, malgré vos dures lois,

Sait trop ce qu’il vous doit, et ce que je me dois.

************

Clitandre Corneille

***********

Acte IV
Scène première

Pymante, Dorise

Dorise

Je te le dis encor, tu perds temps à me suivre ;

Souffre que de tes yeux ta pitié me délivre :

Tu redoubles mes maux par de tels entretiens.

Pymante

Prenez à votre tour quelque pitié des miens,

Madame, et tarissez ce déluge de larmes ;

Pour rappeler un mort ce sont de faibles armes ;

Et, quoi que vous conseille un inutile ennui,

Vos cris et vos sanglots ne vont point jusqu’à lui.

Dorise

Si mes sanglots ne vont où mon cœur les envoie,

Du moins par eux mon âme y trouvera la voie ;

S’il lui faut un passage afin de s’envoler,

Ils le lui vont ouvrir en le fermant à l’air.

Sus donc, sus, mes sanglots ! redoublez vos secousses :

Pour un tel désespoir vous les avez trop douces :

Faites pour m’étouffer de plus puissants efforts.

Pymante

Ne songez plus, madame, à rejoindre les morts ;

Pensez plutôt à ceux qui n’ont point d’autre envie

Que d’employer pour vous le reste de leur vie ;

Pensez plutôt à ceux dont le service offert

Accepté vous conserve, et refusé vous perd.

Dorise

Crois-tu donc, assassin, m’acquérir par ton crime ?

Qu’innocent méprisé, coupable je t’estime ?

À ce compte, tes feux n’ayant pu m’émouvoir,

Ta noire perfidie obtiendrait ce pouvoir ?

Je chérirais en toi la qualité de traître,

Et mon affection commencerait à naître

Lorsque tout l’univers a droit de te haïr ?

Pymante

Si j’oubliai l’honneur jusques à le trahir,

Si, pour vous posséder, mon esprit, tout de flamme,

N’a rien cru de honteux, n’a rien trouvé d’infâme,

Voyez par là, voyez l’excès de mon ardeur :

Par cet aveuglement jugez de sa grandeur.

Dorise

Non, non, ta lâcheté, que j’y vois trop certaine,

N’a servi qu’à donner des raisons à ma haine.

Ainsi ce que j’avais pour toi d’aversion

Vient maintenant d’ailleurs que d’inclination :

C’est la raison, c’est elle à présent qui me guide

Aux mépris que je fais des flammes d’un perfide.

Pymante

Je ne sache raison qui s’oppose à mes vœux,

Puisqu’ici la raison n’est que ce que je veux,

Et, ployant dessous moi, permet à mon envie

De recueillir les fruits de vous avoir servie.

Il me faut des faveurs malgré vos cruautés.

Dorise

Exécrable ! ainsi donc tes désirs effrontés

Voudraient sur ma faiblesse user de violence ?

Pymante

Je ris de vos refus, et sais trop la licence

Que me donne l’amour en cette occasion.

Dorise, lui crevant l’œil de son aiguille.

Traître ! ce ne sera qu’à ta confusion.

Pymante, portant les mains à son œil crevé.

Ah, cruelle !

Dorise

Ah, brigand !

Pymante

Ah, que viens-tu de faire ?

Dorise

De punir l’attentat d’un infâme corsaire.

Pymante,
prenant son épée dans la caverne où il l’avait jetée au second acte.

Ton sang m’en répondra ; tu m’auras beau prier,

Tu mourras.

Dorise,
à part.

Fuis, Dorise, et laisse-le crier.

ACTE IV
Scène II

Pymante

Où s’est-elle cachée ? où l’emporte sa fuite ?

Où faut-il que ma rage adresse ma poursuite ?

La tigresse m’échappe, et, telle qu’un éclair,

En me frappant les yeux, elle se perd en l’air ;

Ou plutôt, l’un perdu, l’autre m’est inutile ;

L’un s’offusque du sang qui de l’autre distille.

Coule, coule, mon sang : en de si grands malheurs,

Tu dois avec raison me tenir lieu de pleurs :

Ne verser désormais que des larmes communes,

C’est pleurer lâchement de telles infortunes.

Je vois de tous côtés mon supplice approcher ;

N’osant me découvrir, je ne me puis cacher.

Mon forfait avorté se lit dans ma disgrâce,

Et ces gouttes de sang me font suivre à la trace.

Miraculeux effet ! Pour traître que je sois,

Mon sang l’est encor plus, et sert tout à la fois

De pleurs à ma douleur, d’indices à ma prise,

De peine à mon forfait, de vengeance à Dorise.

O toi qui, secondant son courage inhumain,

Loin d’orner ses cheveux, déshonores sa main,

Exécrable instrument de sa brutale rage,

Tu devais pour le moins respecter son image ;

Ce portrait accompli d’un chef-d’œuvre des cieux,

Imprimé dans mon cœur, exprimé dans mes yeux,

Quoi que te commandât une âme si cruelle,

Devait être adoré de ta pointe rebelle.

Honteux restes d’amour qui brouillez mon cerveau !

Quoi ! puis-je en ma maîtresse adorer mon bourreau ?

Remettez-vous, mes sens ; rassure-toi, ma rage ;

Reviens, mais reviens seule animer mon courage ;

Tu n’as plus à débattre avec mes passions

L’empire souverain dessus mes actions ;

L’amour vient d’expirer, et ses flammes éteintes

Ne t’imposeront plus leurs infâmes contraintes.

Dorise ne tient plus dedans mon souvenir

Que ce qu’il faut de place à l’ardeur de punir :

Je n’ai plus rien en moi qui n’en veuille à sa vie.

Sus donc, qui me la rend ? Destins, si votre envie,

Si votre haine encor s’obstine à mes tourments,

Jusqu’à me réserver à d’autres châtiments,

Faites que je mérite, en trouvant l’inhumaine,

Par un nouveau forfait, une nouvelle peine,

Et ne me traitez pas avec tant de rigueur

Que mon feu ni mon fer ne touchent point son cœur.

Mais ma fureur se joue, et demi-languissante,

S’amuse au vain éclat d’une voix impuissante.

Recourons aux effets, cherchons de toutes parts ;

Prenons dorénavant pour guides les hasards.

Quiconque ne pourra me montrer la cruelle,

Que son sang aussitôt me réponde pour elle ;

Et ne suivant ainsi qu’une incertaine erreur,

Remplissons tous ces lieux de carnage et d’horreur.

(Une tempête survient.)

Mes menaces déjà font trembler tout le monde :

Le vent fuit d’épouvante, et le tonnerre en gronde ;

L’œil du ciel s’en retire, et par un voile noir,

N’y pouvant résister, se défend d’en rien voir ;

Cent nuages épais se distillant en larmes,

À force de pitié, veulent m’ôter les armes,

La nature étonnée embrasse mon courroux,

Et veut m’offrir Dorise, ou devancer mes coups.

Tout est de mon parti : le ciel même n’envoie

Tant d’éclairs redoublés qu’afin que je la voie.

Quelques lieux où l’effroi porte ses pas errants,

Ils sont entrecoupés de mille gros torrents.

Que je serais heureux, si cet éclat de foudre,

Pour m’en faire raison, l’avait réduite en poudre !

Allons voir ce miracle, et désarmer nos mains,

Si le ciel a daigné prévenir nos desseins.

Destins, soyez enfin de mon intelligence,

Et vengez mon affront, ou souffrez ma vengeance !

ACTE IV
Scène III

Floridan

Quel bonheur m’accompagne en ce moment fatal !

Le tonnerre a sous moi foudroyé mon cheval,

Et consumant sur lui toute sa violence,

Il m’a porté respect parmi son insolence.

Tous mes gens, écartés par un subit effroi,

Loin d’être à mon secours, ont fui d’autour de moi,

Ou, déjà dispersés par l’ardeur de la chasse,

Ont dérobé leur tête à sa fière menace.

Cependant seul, à pied, je pense à tous moments

Voir le dernier débris de tous les éléments,

Dont l’obstination à se faire la guerre

Met toute la nature au pouvoir du tonnerre.

Dieux, si vous témoignez par là votre courroux,

De Clitandre ou de moi lequel menacez-vous ?

La perte m’est égale, et la même tempête

Qui l’aurait accablé tomberait sur ma tête.

Pour le moins, justes dieux, s’il court quelque danger,

Souffrez que je le puisse avec lui partager !

J’en découvre à la fin quelque meilleur présage ;

L’haleine manque aux vents, et la force à l’orage ;

Les éclairs, indignés d’être éteints par les eaux,

En ont tari la source et séché les ruisseaux,

Et déjà le soleil de ses rayons essuie

Sur ces moites rameaux le reste de la pluie ;

Au lieu du bruit affreux des foudres décochés,

Les petits oisillons, encor demi-cachés…

Mais je verrai bientôt quelques-uns de ma suite :

Je le juge à ce bruit.

ACTE IV
Scène IV

Floridan, Pymante, Dorise

Pymante saisit Dorise qui le fuyait.

Enfin, malgré ta fuite,

Je te retiens, barbare.

Dorise

Hélas !

Pymante

Songe à mourir ;

Tout l’univers ici ne te peut secourir.

Floridan

L’égorger à ma vue ! ô l’indigne spectacle !

Sus, sus, à ce brigand opposons un obstacle.

Arrête, scélérat !

Pymante

Téméraire, où vas-tu ?

Floridan

Sauver ce gentilhomme à tes pieds abattu.

Dorise,

Traître, n’avance pas ; c’est le prince.

Pymante, tenant Dorise d’une main, et se battant de l’autre.

N’importe ;

Il m’oblige à sa mort, m’ayant vu de la sorte.

Floridan

Est-ce là le respect que tu dois à mon rang ?

Pymante

Je ne connais ici ni qualités ni sang.

Quelque respect ailleurs que ta naissance obtienne,

Pour assurer ma vie, il faut perdre la tienne.

Dorise

S’il me demeure encor quelque peu de vigueur,

Si mon débile bras ne dédit point mon cœur,

J’arrêterai le tien.

Pymante

Que fais-tu, misérable ?

Dorise

Je détourne le coup d’un forfait exécrable.

Pymante

Avec ces vains efforts crois-tu m’en empêcher ?

Floridan

Par une heureuse adresse il l’a fait trébucher.

Assassin, rends l’épée.

ACTE IV
Scène V

Floridan, Pymante, Dorise, trois Veneurs,

portant en leurs mains les vrais habits de Pymante, Lycaste et Dorise

Premier Veneur

Ecoute, il est fort proche :

C’est sa voix qui résonne au creux de cette roche,

Et c’est lui que tantôt nous avions entendu.

Floridan désarme Pymante, et en donne l’épée à garder à Dorise.

Prends ce fer en ta main.

Pymante

Ah, cieux ! je suis perdu.

Second Veneur

Oui, je le vois. Seigneur, quelle aventure étrange,

Quel malheureux destin en cet état vous range ?

Floridan

Garrottez ce maraud ; les couples de vos chiens

Vous y pourront servir, faute d’autres liens.

Je veux qu’à mon retour une prompte justice

Lui fasse ressentir par l’éclat d’un supplice,

Sans armer contre lui que les lois de l’État,

Que m’attaquer n’est pas un léger attentat.

Sachez que s’il échappe il y va de vos têtes.

Premier Veneur

Si nous manquons, seigneur, les voilà toutes prêtes.

Admirez cependant le foudre et ses efforts,

Qui, dans cette forêt, ont consumé trois corps :

En voici les habits, qui sans aucun dommage

Semblent avoir bravé la fureur de l’orage.

Floridan

Tu montres à mes yeux de merveilleux effets.

Dorise

Mais des marques plutôt de merveilleux forfaits.

Ces habits, dont n’a point approché le tonnerre,

Sont aux plus criminels qui vivent sur la terre :

Connaissez-les, grand prince, et voyez devant vous

Pymante prisonnier, et Dorise à genoux.

Floridan

Que ce soit là Pymante, et que tu sois Dorise !

Dorise

Quelques étonnements qu’une telle surprise

Jette dans votre esprit, que vos yeux ont déçu,

D’autres le saisiront quand vous aurez tout su.

La honte de paraître en un tel équipage

Coupe ici ma parole et l’étouffe au passage ;

Souffrez que je reprenne en un coin de ce bois

Avec mes vêtements l’usage de la voix,

Pour vous conter le reste en habit plus sortable.

Floridan

Cette honte me plaît ; ta prière équitable,

En faveur de ton sexe et du secours prêté,

Suspendra jusqu’alors ma curiosité

Tandis, sans m’éloigner beaucoup de cette place,

Je vais sur ce coteau pour découvrir la chasse.

Tu l’y ramèneras. Vous, s’il ne veut marcher,

Gardez-le cependant au pied de ce rocher.

(Le prince sort, et un des veneurs s’en va avec Dorise, et les autres mènent Pymante d’un autre côté.)

ACTE IV
Scène VI

Clitandre, le Geôlier

Clitandre,
en prison.

Dans ces funestes lieux, où la seule inclémence

D’un rigoureux destin réduit mon innocence,

Je n’attends désormais du reste des humains

Ni faveur, ni secours, si ce n’est par tes mains.

Le Geôlier

Je ne connais que trop où tend ce préambule.

Vous n’avez pas affaire à quelque homme crédule :

Tous, dans cette prison, dont je porte les clés,

Se disent comme vous du malheur accablés,

Et la justice à tous est injuste ; de sorte

Que la pitié me doit leur faire ouvrir la porte ;

Mais je me tiens toujours ferme dans mon devoir :

Soyez coupable ou non, je n’en veux rien savoir ;

Le roi, quoi qu’il en soit, vous a mis en ma garde.

Il me suffit ; le reste en rien ne me regarde.

Clitandre

Tu juges mes desseins autres qu’ils ne sont pas.

Je tiens l’éloignement pire que le trépas,

Et la terre n’a point de si douce province

Où le jour m’agréât loin des yeux de mon prince.

Hélas ! si tu voulais l’envoyer avertir

Du péril dont sans lui je ne saurais sortir,

Ou qu’il lui fût porté de ma part une lettre,

De la sienne en ce cas je t’ose bien promettre

Que son retour soudain des plus riches te rend :

Que cet anneau t’en serve et d’arrhe et de garant :

Tends la main et l’esprit vers un bonheur si proche.

Le Geôlier

Monsieur, jusqu’à présent j’ai vécu sans reproche,

Et pour me suborner promesses ni présents

N’ont et n’auront jamais de charmes suffisants.

C’est de quoi je vous donne une entière assurance :

Perdez-en le dessein avecque l’espérance ;

Et puisque vous dressez des pièges à ma foi,

Adieu, ce lieu devient trop dangereux pour moi.

ACTE IV
Scène VII

Clitandre

Va, tigre ! va, cruel, barbare, impitoyable !

Ce noir cachot n’a rien tant que toi d’effroyable.

Va, porte aux criminels tes regards, dont l’horreur

Peut seule aux innocents imprimer la terreur :

Ton visage déjà commençait mon supplice ;

Et mon injuste sort, dont tu te fais complice,

Ne t’envoyait ici que pour m’épouvanter,

Ne t’envoyait ici que pour me tourmenter.

Cependant, malheureux, à qui me dois-je prendre

D’une accusation que je ne puis comprendre ?

A-t-on rien vu jamais, a-t-on rien vu de tel ?

Mes gens assassinés me rendent criminel ;

L’auteur du coup s’en vante, et l’on m’en calomnie ;

On le comble d’honneur, et moi d’ignominie ;

L’échafaud qu’on m’apprête au sortir de prison,

C’est par où de ce meurtre on me fait la raison.

Mais leur déguisement d’autre côté m’étonne :

Jamais un bon dessein ne déguisa personne ;

Leur masque les condamne, et mon seing contrefait,

M’imputant un cartel, me charge d’un forfait.

Mon jugement s’aveugle, et, ce que je déplore,

Je me sens bien trahi, mais par qui ? je l’ignore ;

Et mon esprit troublé, dans ce confus rapport,

Ne voit rien de certain que ma honteuse mort.

Traître, qui que tu sois, rival, ou domestique,

Le ciel te garde encore un destin plus tragique.

N’importe, vif ou mort, les gouffres des enfers

Auront pour ton supplice encor de pires fers.

Là, mille affreux bourreaux t’attendent dans les flammes ;

Moins les corps sont punis, plus ils gênent les âmes,

Et par des cruautés qu’on ne peut concevoir,

Ils vengent l’innocence au-delà de l’espoir.

Et vous, que désormais je n’ose plus attendre,

Prince, qui m’honoriez d’une amitié si tendre,

Et dont l’éloignement fait mon plus grand malheur,

Bien qu’un crime imputé noircisse ma valeur,

Que le prétexte faux d’une action si noire

Ne laisse plus de moi qu’une sale mémoire,

Permettez que mon nom, qu’un bourreau va ternir,

Dure sans infamie en votre souvenir.

Ne vous repentez point de vos faveurs passées,

Comme chez un perfide indignement placées :

J’ose, j’ose espérer qu’un jour la vérité

Paraîtra toute nue à la postérité,

Et je tiens d’un tel heur l’attente si certaine,

Qu’elle adoucit déjà la rigueur de ma peine ;

Mon âme s’en chatouille, et ce plaisir secret

La prépare à sortir avec moins de regret.

ACTE IV
Scène VIII

Floridan, Pymante, Cléon, Dorise en habit de femme, trois Veneurs

Floridan,
à Dorise et Cléon.

Vous m’avez dit tous deux d’étranges aventures.

Ah, Clitandre ! ainsi donc de fausses conjectures

T’accablent, malheureux, sous le courroux du roi.

Ce funeste récit me met tout hors de moi.

Cléon

Hâtant un peu le pas, quelque espoir me demeure

Que vous arriverez auparavant qu’il meure.

Floridan

Si je n’y viens à temps, ce perfide en ce cas

À son ombre immolé ne me suffira pas.

C’est trop peu de l’auteur de tant d’énormes crimes ;

Innocent, il aura d’innocentes victimes.

Où que soit Rosidor, il le suivra de près,

Et je saurai changer ses myrtes en cyprès.

Dorise

Souiller ainsi vos mains du sang de l’innocence !

Floridan

Mon déplaisir m’en donne une entière licence.

J’en veux, comme le roi, faire autant à mon tour ;

Et puisqu’en sa faveur on prévient mon retour,

Il est trop criminel. Mais que viens-je d’entendre ?

Je me tiens presque sûr de sauver mon Clitandre ;

La chasse n’est pas loin, où prenant un cheval,

Je préviendrai le coup de mon malheur fatal ;

Il suffit de Cléon pour ramener Dorise.

Vous autres, gardez bien de lâcher votre prise ;

Un supplice l’attend, qui doit faire trembler

Quiconque désormais voudrait lui ressembler.

********

Clitandre Corneille

*****

Acte V
Scène première

Floridan, Clitandre, un Prévôt, Cléon

Floridan,
parlant au prévôt.

Dites vous-même au roi qu’une telle innocence

Légitime en ce point ma désobéissance,

Et qu’un homme sans crime avait bien mérité

Que j’usasse pour lui de quelque autorité.

Je vous suis. Cependant que mon heur est extrême,

Ami, que je chéris à l’égal de moi-même,

D’avoir su justement venir à ton secours

Lorsqu’un infâme glaive allait trancher tes jours,

Et qu’un injuste sort, ne trouvant point d’obstacle,

Apprêtait de ta tête un indigne spectacle !

Clitandre

Ainsi qu’un autre Alcide, en m’arrachant des fers,

Vous m’avez aujourd’hui retiré des enfers ;

Et moi dorénavant j’arrête mon envie

À ne servir qu’un prince à qui je dois la vie.

Floridan

Réserve pour Caliste une part de tes soins.

Clitandre

C’est à quoi désormais je veux penser le moins.

Floridan

Le moins ! Quoi ! désormais Caliste en ta pensée

N’aurait plus que le rang d’une image effacée ?

Clitandre

J’ai honte que mon cœur auprès d’elle attaché

De son ardeur pour vous ait souvent relâché,

Ait souvent pour le sien quitté votre service :

C’est par là que j’avais mérité mon supplice ;

Et pour m’en faire naître un juste repentir,

Il semble que les dieux y voulaient consentir ;

Mais votre heureux retour a calmé cet orage.

Floridan

Tu me fais assez lire au fond de ton courage :

La crainte de la mort en chasse des appas

Qui t’ont mis au péril d’un si honteux trépas,

Puisque sans cet amour la fourbe mal conçue

Eût manqué contre toi de prétexte et d’issue ;

Ou peut-être à présent tes désirs amoureux

Tournent vers des objets un peu moins rigoureux.

Clitandre

Doux ou cruels, aucun désormais ne me touche.

Floridan

L’amour dompte aisément l’esprit le plus farouche ;

C’est à ceux de notre âge un puissant ennemi.

Tu ne connais encor ses forces qu’à demi ;

Ta résolution, un peu trop violente,

N’a pas bien consulté ta jeunesse bouillante.

Mais que veux-tu, Cléon, et qu’est-il arrivé ?

Pymante de vos mains se serait-il sauvé ?

Cléon

Non, seigneur ; acquittés de la charge commise,

Nos veneurs ont conduit Pymante, et moi Dorise ;

Et je viens seulement prendre un ordre nouveau.

Floridan

Qu’on m’attende avec eux aux portes du château.

Allons, allons au roi montrer ton innocence ;

Les auteurs des forfaits sont en notre puissance ;

Et l’un d’eux, convaincu dès le premier aspect,

Ne te laissera plus aucunement suspect.

ACTE V
Scène II

Rosidor,
sur son lit.

Amants les mieux payés de votre longue peine,

Vous de qui l’espérance est la moins incertaine,

Et qui vous figurez, après tant de longueurs,

Avoir droit sur les corps dont vous tenez les cœurs,

En est-il parmi vous de qui l’âme contente

Goûte plus de plaisir que moi dans son attente ?

En est-il parmi vous de qui l’heur à venir

D’un espoir mieux fondé se puisse entretenir ?

Mon esprit, que captive un objet adorable,

Ne l’éprouva jamais autre que favorable,

J’ignorerais encor ce que c’est que mépris,

Si le sort d’un rival ne me l’avait appris.

Je te plains toutefois, Clitandre, et la colère

D’un grand roi qui te perd me semble trop sévère.

Tes desseins par l’effet n’étaient que trop punis ;

Nous voulant séparer, tu nous as réunis.

Il ne te fallait point de plus cruels supplices

Que de te voir toi-même auteur de nos délices,

Puisqu’il n’est pas à croire, après ce lâche tour,

Que le prince ose plus traverser notre amour.

Ton crime t’a rendu désormais trop infâme

Pour tenir ton parti sans s’exposer au blâme :

On devient ton complice à te favoriser.

Mais, hélas ! mes pensers, qui vous vient diviser ?

Quel plaisir de vengeance à présent vous engage ?

Faut-il qu’avec Caliste un rival vous partage ?

Retournez, retournez vers mon unique bien :

Que seul dorénavant il soit votre entretien ;

Ne vous repaissez plus que de sa seule idée ;

Faites-moi voir la mienne en son âme gardée.

Ne vous arrêtez pas à peindre sa beauté,

C’est par où mon esprit est le moins enchanté ;

Elle servit d’amorce à mes désirs avides ;

Mais ils ont su trouver des objets plus solides :

Mon feu qu’elle alluma fût mort au premier jour,

S’il n’eût été nourri d’un réciproque amour.

Oui, Caliste, et je veux toujours qu’il m’en souvienne,

J’aperçus aussitôt ta flamme que la mienne :

L’amour apprit ensemble à nos cœurs à brûler ;

L’amour apprit ensemble à nos yeux à parler ;

Et sa timidité lui donna la prudence

De n’admettre que nous en notre confidence :

Ainsi nos passions se dérobaient à tous ;

Ainsi nos feux secrets n’ayant point de jaloux…

Mais qui vient jusqu’ici troubler mes rêveries ?

ACTE V
Scène III

Rosidor, Caliste

Caliste

Celle qui voudrait voir tes blessures guéries,

Celle…

Rosidor

Ah ! mon heur, jamais je n’obtiendrais sur moi

De pardonner ce crime à tout autre qu’à toi.

De notre amour naissant la douceur et la gloire

De leur charmante idée occupaient ma mémoire ;

Je flattais ton image, elle me reflattait ;

Je lui faisais des vœux, elle les acceptait ;

Je formais des désirs, elle en aimait l’hommage.

La désavoueras-tu, cette flatteuse image ?

Voudras-tu démentir notre entretien secret ?

Seras-tu plus mauvaise enfin que ton portrait ?

Caliste

Tu pourrais de sa part te faire tant promettre,

Que je ne voudrais pas tout à fait m’y remettre ;

Quoiqu’à dire le vrai je ne sais pas trop bien

En quoi je dédirais ce secret entretien,

Si ta pleine santé me donnait lieu de dire

Quelle borne à tes vœux je puis et dois prescrire.

Prends soin de te guérir, et les miens plus contents…

Mais je te le dirai quand il en sera temps.

Rosidor

Cet énigme enjoué n’a point d’incertitude

Qui soit propre à donner beaucoup d’inquiétude,

Et si j’ose entrevoir dans son obscurité,

Ma guérison importe à plus qu’à ma santé.

Mais dis tout, ou du moins souffre que je devine,

Et te dise à mon tour ce que je m’imagine.

Caliste

Tu dois, par complaisance au peu que j’ai d’appas,

Feindre d’entendre mal ce que je ne dis pas,

Et ne point m’envier un moment de délices

Que fait goûter l’amour en ces petits supplices.

Doute donc, sois en peine, et montre un cœur gêné

D’une amoureuse peur d’avoir mal deviné ;

Tremble sans craindre trop ; hésite, mais aspire ;

Attends de ma bonté qu’il me plaise tout dire,

Et sans en concevoir d’espoir trop affermi,

N’espère qu’à demi, quand je parle à demi.

Rosidor

Tu parles à demi, mais un secret langage

Qui va jusques au cœur m’en dit bien davantage,

Et tes yeux sont du tien de mauvais truchements,

Ou rien plus ne s’oppose à nos contentements.

Caliste

Je l’avais bien prévu, que ton impatience

Porterait ton espoir à trop de confiance ;

Que, pour craindre trop peu, tu devinerais mal.

Rosidor

Quoi ! la reine ose encor soutenir mon rival ?

Et sans avoir d’horreur d’une action si noire…

Caliste

Elle a l’âme trop haute et chérit trop la gloire

Pour ne pas s’accorder aux volonté du roi,

Qui d’un heureux hymen récompense ta foi…

Rosidor

Si notre heureux malheur a produit ce miracle,

Qui peut à nos désirs mettre encor quelque obstacle ?

Caliste

Tes blessures.

Rosidor

Allons, je suis déjà guéri.

Caliste

Ce n’est pas pour un jour que je veux un mari,

Et je ne puis souffrir que ton ardeur hasarde

Un bien que de ton roi la prudence retarde.

Prends soin de te guérir, mais guérir tout à fait,

Et crois que tes désirs…

Rosidor

N’auront aucun effet.

Caliste

N’auront aucun effet ! Qui te le persuade ?

Rosidor

Un corps peut-il guérir, dont le cœur est malade ?

Caliste

Tu m’as rendu mon change, et m’as fait quelque peur ;

Mais je sais le remède aux blessures du cœur.

Les tiennes, attendant le jour que tu souhaites,

Auront pour médecins mes yeux qui les ont faites ;

Je me rends désormais assidue à te voir.

Rosidor

Cependant, ma chère âme, il est de mon devoir

Que sans perdre de temps j’aille rendre en personne

D’humbles grâces au roi du bonheur qu’il nous donne.

Caliste

Je me charge pour toi de ce remercîment.

Toutefois qui saurait que pour ce compliment

Une heure hors d’ici ne pût beaucoup te nuire,

Je voudrais en ce cas moi-même t’y conduire,

Et j’aimerais mieux être un peu plus tard à toi,

Que tes justes devoirs manquassent vers ton roi.

Rosidor

Mes blessures n’ont point, dans leurs faibles atteintes,

Sur quoi ton amitié puisse fonder ses craintes.

Caliste

Viens donc, et puisqu’enfin nous faisons mêmes vœux,

En le remerciant parle au nom de tous deux.

ACTE V
Scène IV

Alcandre, Floridan, Clitandre, Pymante, Dorise, Cléon, Prévôt, trois Veneurs

Alcandre

Que souvent notre esprit, trompé par l’apparence,

Règle ses mouvements avec peu d’assurance !

Qu’il est peu de lumière en nos entendements,

Et que d’incertitude en nos raisonnements !

Qui voudra désormais se fier aux impostures

Qu’en notre jugement forment les conjectures :

Tu suffis pour apprendre à la postérité

Combien la vraisemblance a peu de vérité.

Jamais jusqu’à ce jour la raison en déroute

N’a conçu tant d’erreur avec si peu de doute ;

Jamais, par des soupçons si faux et si pressants,

On n’a jusqu’à ce jour convaincu d’innocents.

J’en suis honteux, Clitandre, et mon âme confuse

De trop de promptitude en soi-même s’accuse.

Un roi doit se donner, quand il est irrité,

Ou plus de retenue, ou moins d’autorité.

Perds-en le souvenir, et pour moi, je te jure

Qu’à force de bienfaits j’en répare l’injure.

Clitandre

Que Votre Majesté, sire, n’estime pas

Qu’il faille m’attirer par de nouveaux appas.

L’honneur de vous servir m’apporte assez de gloire,

Et je perdrais le mien, si quelqu’un pouvait croire

Que mon devoir penchât au refroidissement,

Sans le flatteur espoir d’un agrandissement.

Vous n’avez exercé qu’une juste colère :

On est trop criminel quand on peut vous déplaire ;

Et, tout chargé de fers, ma plus forte douleur

Ne s’en osa jamais prendre qu’à mon malheur.

Floridan

Seigneur, moi qui connais le fond de son courage,

Et qui n’ai jamais vu de fard en son langage,

Je tiendrais à bonheur que Votre Majesté

M’acceptât pour garant de sa fidélité.

Alcandre

Ne nous arrêtons plus sur la reconnaissance

Et de mon injustice et de son innocence ;

Passons aux criminels. Toi dont la trahison

A fait si lourdement trébucher ma raison,

Approche, scélérat. Un homme de courage

Se met avec honneur en un tel équipage ?

Attaque, le plus fort, un rival plus heureux ?

Et présumant encor cet exploit dangereux,

À force de présents et d’infâmes pratiques,

D’un autre cavalier corrompt les domestiques ?

Prend d’un autre le nom, et contrefait son seing,

Afin qu’exécutant son perfide dessein,

Sur un homme innocent tombent les conjectures ?

Parle, parle, confesse, et préviens les tortures.

Pymante

Sire, écoutez-en donc la pure vérité,

Votre seule faveur a fait ma lâcheté,

Vous, dis-je. Et cet objet dont l’amour me transporte.

L’honneur doit pouvoir tout sur les gens de ma sorte ;

Mais recherchant la mort de qui vous est si cher,

Pour en avoir le fruit il me fallait cacher :

Reconnu pour l’auteur d’une telle surprise,

Le moyen d’approcher de vous ou de Dorise ?

Alcandre

Tu dois aller plus outre, et m’imputer encor

L’attentat sur mon fils comme sur Rosidor ;

Car je ne touche point à Dorise outragée ;

Chacun, en te voyant, la voit assez vengée,

Et coupable elle-même, elle a bien mérité

L’affront qu’elle a reçu de ta témérité.

Pymante

Un crime attire l’autre, et, de peur d’un supplice,

On tâche, en étouffant ce qu’on en voit d’indice,

De paraître innocent à force de forfaits.

Je ne suis criminel sinon manque d’effets,

Et sans l’âpre rigueur du sort qui me tourmente,

Vous pleureriez le prince et souffririez Pymante.

Mais que tardez-vous plus ? J’ai tout dit : punissez.

Alcandre

Est-ce là le regret de tes crimes passés ?

Otez-le-moi d’ici : je ne puis voir sans honte

Que de tant de forfaits il tient si peu de conte.

Dites à mon conseil que, pour le châtiment,

J’en laisse à ses avis le libre jugement ;

Mais qu’après son arrêt je saurai reconnaître

L’amour que vers son prince il aura fait paraître.

Viens çà, toi, maintenant, monstre de cruauté,

Qui joins l’assassinat à la déloyauté,

Détestable Alecton, que la reine déçue

Avait naguère au rang de ses filles reçue !

Quel barbare, ou plutôt quelle peste d’enfer

Se rendit ton complice et te donna ce fer ?

Dorise

L’autre jour, dans ce bois trouvé par aventure,

Sire, il donna sujet à toute l’imposture ;

Mille jaloux serpents qui me rongeaient le sein

Sur cette occasion formèrent mon dessein :

Je le cachai dès lors.

Floridan

Il est tout manifeste

Que ce fer n’est enfin qu’un misérable reste

Du malheureux duel où le triste Arimant

Laissa son corps sans âme, et Daphné sans amant.

Mais quant à son forfait, un ver de jalousie

Jette souvent notre âme en telle frénésie,

Que la raison, qu’aveugle un plein emportement,

Laisse notre conduite à son dérèglement ;

Lors tout ce qu’il produit mérite qu’on l’excuse.

Alcandre

De si faibles raisons mon esprit ne s’abuse.

Floridan

Seigneur, quoi qu’il en soit, un fils qu’elle vous rend,

Sous votre bon plaisir sa défense entreprend ;

Innocente ou coupable, elle assura ma vie.

Alcandre

Ma justice en ce cas la donne à ton envie ;

Ta prière obtient même avant que demander

Ce qu’aucune raison ne pouvait t’accorder.

Le pardon t’est acquis : relève-toi, Dorise,

Et va dire partout, en liberté remise,

Que le prince aujourd’hui te préserve à la fois

Des fureurs de Pymante et des rigueurs des lois.

Dorise

Après une bonté tellement excessive,

Puisque votre clémence ordonne que je vive,

Permettez désormais, sire, que mes desseins

Prennent des mouvements plus réglés et plus sains ;

Souffrez que pour pleurer mes actions brutales,

Je fasse ma retraite avecque les vestales,

Et qu’une criminelle indigne d’être au jour

Se puisse renfermer en leur sacré séjour.

Floridan

Te bannir de la cour après m’être obligée,

Ce serait trop montrer ma faveur négligée.

Dorise

N’arrêtez point au monde un objet odieux,

De qui chacun, d’horreur, détournerait les yeux.

Floridan

Fusses-tu mille fois encor plus méprisable,

Ma faveur te va rendre assez considérable

Pour t’acquérir ici mille inclinations.

Outre l’attrait puissant de tes perfections,

Mon respect à l’amour tout le monde convie

Vers celle à qui je dois et qui me doit la vie.

Fais-le voir, cher Clitandre, et tourne ton désir

Du côté que ton prince a voulu te choisir :

Réunis mes faveurs t’unissant à Dorise.

Clitandre

Mais par cette union mon esprit se divise,

Puisqu’il faut que je donne aux devoirs d’un époux

La moitié des pensers qui ne sont dus qu’à vous.

Floridan

Ce partage m’oblige, et je tiens tes pensées

Vers un si beau sujet d’autant mieux adressées,

Que je lui veux céder ce qui m’en appartient.

Alcandre

Taisez-vous, j’aperçois notre blessé qui vient.

ACTE V
Scène V

Alcandre, Floridan, Cléon, Clitandre, Rosidor, Caliste, Dorise

Alcandre

Au comble de tes vœux, sûr de ton mariage,

N’es-tu point satisfait ? que veux-tu davantage ?

Rosidor

L’apprendre de vous, sire, et pour remerciements

Nous offrir l’un et l’autre à vos commandements.

Alcandre

Si mon commandement peut sur toi quelque chose,

Et si ma volonté de la tienne dispose,

Embrasse un cavalier indigne des liens

Où l’a mis aujourd’hui la trahison des siens.

Le prince heureusement l’a sauvé du supplice,

Et ces deux que ton bras dérobe à ma justice,

Corrompus par Pymante, avaient juré ta mort !

Le suborneur depuis n’a pas eu meilleur sort,

Et ce traître, à présent tombé sous ma puissance,

Clitandre fait trop voir quelle est son innocence.

Rosidor

Sire, vous le savez, le cœur me l’avait dit,

Et si peu que j’avais près de vous de crédit,

Je l’employai dès lors contre votre colère.

(A Clitandre.)

En moi dorénavant faites état d’un frère.

Clitandre,
à Rosidor.

En moi, d’un serviteur dont l’amour éperdu

Ne vous conteste plus un prix qui vous est dû.

Dorise,
à Caliste.

Si le pardon du roi me peut donner le vôtre,

Si mon crime…

Caliste

Ah ! ma sœur, tu me prends pour une autre,

Si tu crois que je puisse encor m’en souvenir.

Alcandre

Tu ne veux plus songer qu’à ce jour à venir

Où Rosidor guéri termine un hyménée.

Clitandre, en attendant cette heureuse journée,

Tâchera d’allumer en son âme des feux

Pour celle que mon fils désire, et que je veux ;

À qui, pour réparer sa faute criminelle,

Je défends désormais de se montrer cruelle ;

Et nous verrons alors cueillir en même jour

À deux couples d’amants les fruits de leur amour.

******************

Clitandre Corneille

ANDROMEDE CORNEILLE TRAGEDIE EN QUATRE ACTES – 1650

Andromède Corneille





     http://artgitato.com/theatre-de-corneille/andromede-corneilleANDROMEDE CORNEILLE
LITTERATURE FRANCAISE

TRAGEDIE
EN QUATRE ACTES





 

PIERRE CORNEILLE
1606 – 1684

 




ANDROMEDE
1650

Andromède Corneille

À M. M. M. M.

Madame,

C’est vous rendre un hommage bien secret que de vous le rendre ainsi, et je m’assure que vous aurez de la peine vous-même à reconnaître que c’est à vous à qui je dédie cet ouvrage. Ces quatre lettres hiéroglyphiques vous embarrasseront aussi bien que les autres, et vous ne vous apercevrez jamais qu’elles parlent de vous, jusqu’à ce que je vous les explique ; alors vous m’avouerez sans doute que je suis fort exact à ma parole, et fort ponctuel à l’exécution de vos commandements. Vous l’avez voulu, et j’obéis ; je vous l’ai promis, et je m’acquitte. C’est peut-être vous en dire trop pour un homme qui se veut cacher quelques temps à vous-même ; et pour peu que vous fassiez de réflexion sur mes dernières visites, vous devinerez à demi que c’est à vous que ce compliment s’adresse. N’achevez pas, je vous prie, et laissez-moi la joie de vous surprendre par la confidence que je vous en dois. Je vous en conjure par tout le mérite de mon obéissance, et ne vous dis point en quoi les belles qualités d’Andromède approchent de vos perfections, ni quel rapport ses aventures ont avec les vôtres ; ce serait faire un miroir où vous vous verriez trop aisément, et vous ne pourriez plus rien ignorer de ce que j’ai à vous dire. Préparez-vous seulement à la recevoir, non pas tant comme un des plus beaux spectacles que la France ait vus, que comme une marque respectueuse de l’attachement inviolable à votre service, dont fait vœu,

Madame,

Votre très-humble, très-obéissant, et très-obligé serviteur,

CORNEILLE.
***********************

ANDROMEDE CORNEILLE

*

ARGUMENT

TIRÉ DU QUATRIÈME ET CINQUIÈME LIVRE DES MÉTAMORPHOSES D’OVIDE.

« Cassiope, femme de Céphée, roi d’Éthiopie, fut si vaine de sa beauté, qu’elle osa la préférer à celle des néréides, donc ces nymphes irritées firent sortir de la mer un monstre, qui fit de si étranges ravages sur les terres de l’obéissance du roi son mari, que les forces humaines ne pouvant donner aucun remède à des misères si grandes, on recourut à l’oracle de Jupiter Ammon. La réponse qu’en reçurent ces malheureux princes fut un commandement d’exposer à ce monstre Andromède, leur fille unique, pour en être dévorée. Il fallut exécuter ce triste arrêt ; et cette illustre victime fut attachée à un rocher, où elle n’attendait que la mort, lorsque Persée, fils de Jupiter et de Danaé, passant par hasard, jeta les yeux sur elle : il revenait de la conquête glorieuse de la tête de Méduse, qu’il portait sous son bouclier, et voulait au milieu de l’air au moyen des ailes qu’il avait attachées aux deux pieds, de la façon qu’on nous peint mercure. Ce fut d’elle-même qu’il apprit la cause de sa disgrâce ; et l’amour que ses premiers regards lui donnèrent lui fit en même temps former le dessein de combattre ce monstre, pour conserver des jours qui lui étaient devenus si précieux.

Avant que d’entrer au combat, il eut loisir de tirer parole de ses parents que les fruits en seraient pour lui, et reçut les effets de cette promesse sitôt qu’il eut tué le monstre.

Le roi et la reine donnèrent avec grande joie leur fille à son libérateur ; mais la magnificence des noces fut troublée par la violence que voulut faire Phinée, frère du roi, et oncle de la princesse, à qui elle avait été promise avant son malheur. Il se jeta dans le palais royal avec une troupe de gens armés ; et Persée s’en défendit quelque temps sans autre secours que celui de sa valeur et de quelques amis généreux : mais, se voyant près de succomber sous le nombre, il se servit enfin de cette tête de Méduse, qu’il tira de dessous son bouclier ; et l’exposant aux yeux de Phinée et des assassins qui le suivaient, cette fatale vue les convertit en autant de statues de pierre, qui servirent d’ornement au même palais qu’ils voulaient teindre du sang de ce héros. »

Voilà comme Ovide raconte cette fable, où j’ai changé beaucoup de choses, tant par la liberté de l’art que par la nécessité des ordres du théâtre, et pour lui donner plus d’agrément.

En premier lieu, j’ai cru plus à propos de faire Cassiope vaine de la beauté de sa fille que de la sienne propre, d’autant qu’il est fort extraordinaire qu’une femme dont la fille est en âge d’être mariée ait encore d’assez beaux restes pour s’en vanter si hautement ; et qu’il n’est pas vraisemblable que cet orgueil de Cassiope pour elle-même eût attendu si tard à éclater, vu que c’est dans la jeunesse que la beauté étant la plus parfaite et le jugement moins formé, donnent plus de lieu à des vanités de cette nature, et non pas alors que cette même beauté commence d’être sur le retour et que l’âge mûri l’esprit de la personne qui s’en serait enorgueillie en un autre temps.

Ensuite, j’ai supposé que l’oracle d’Ammon n’avait pas condamné précisément Andromède à être dévorée par le monstre, mais qu’il avait ordonné seulement qu’on lui exposât tous les mois une fille, qu’on tirât au sort pour voir celle qui lui devait être livrée, et que cet ordre ayant déjà été exécuté cinq fois, on était au jour qu’il le fallait suivre pour la sixième.

J’ai introduit Persée comme un chevalier errant qui s’est arrêté depuis un mois dans la cour de Céphée, et non pas comme se rencontrant par hasard dans le temps qu’Andromède est attachée au rocher. Je lui ai donné de l’amour pour elle, qu’il n’ose découvrir, parce qu’il l’avait promise à Phinée, mais qu’il nourrit toutefois d’un peu d’espoir, parce qu’il voir son mariage différé jusqu’à la fin des malheurs publics. Je l’ai fait plus généreux qu’il n’est dans Ovide, où il n’entreprend la délivrance de cette princesse qu’après que ses parents l’ont assurée qu’elle l’épouserait sitôt qu’il l’aurait délivrée. J’ai changé aussi la qualité de Phinée, que j’ai fait seulement neveu du roi, dont Ovide le nomme frère ; le mariage de deux cousins me semblant plus supportable, dans nos façons de vivre, que celui de l’oncle et de la nièce, qui eût pu sembler un peu plus étrange à mes auditeurs.

Les peintres, qui cherchent à faire paraître leur art dans les nudités, ne manquent jamais à nous représenter Andromède nue au pied du rocher, où elle est attachée, quoique Ovide n’en parle point. Ils me pardonneront si je ne les ai pas suivis en cette invention, comme j’ai fait en celle du cheval Pégase, sur lequel ils montent Persée pour combattre le monstre, quoique Ovide ne lui donne que des ailes aux talons. Ce changement donne lieu à une machine tout extraordinaire et merveilleuse, et empêche que Persée ne soit pris pour Mercure ; outre qu’ils ne le mettent pas en cet équipage sans fondement, vu que me Ovide raconte que sitôt que Persée eut coupé la monstrueuse tête de Méduse, Pégase tout ailé sortit de cette Gorgone, et que Persée s’en put saisir dés lors pour faire ses courses par le milieu de l’air.

Nos globes célestes, où l’on marque pour constellations Céphée, Cassiope, Persée et Andromède m’ont donné jour à les faire enlever tous les quatre au ciel sur la fin de la pièce, pour y faire la noce de ces amants, comme si la terre n’en était pas digne.

Au reste, comme Ovide ne nomme point la ville où il fait arriver cette aventure, je me suis non plus enhardi à la nommer : il dit pour toute chose que Céphée régnait en Éthiopie, sans désigner sous quel climat. La topographie moderne de ces contrées-là n’est pas fort connue, et celle du temps de Céphée encore moins : je me contenterai donc de vous dire qu’il fallait que Céphée régnât en quelque pays maritime, que sa ville capitale fût sur le bord de la mer, et que ses peuples fussent blancs, quoique Éthiopiens. Ce n’est pas que les Maures les plus noirs n’aient leurs beautés à leur mode ; mais il n’est pas vraisemblable que Persée, qui était Grec, et né dans Argos, fût devenu amoureux d’Andromède si elle eût été de leur teint. J’ai pour moi le consentement de tous les peintres, et surtout l’autorité du grand Héliodore, qui ne fonde la blancheur de sa divine Chariclée que sur un tableau d’Andromède. Ma scène sera donc, s’il vous plait, dans la ville capitale de Céphée, proche de la mer, et pour le nom, vous lui donnerez tel qu’il vous plaira.

Vous trouverez cet ordre gardé dans les changements de théâtre, que chaque acte, aussi bien que le prologue, a sa décoration particulière, et du moins une machine volante, avec un concert de musique, que je n’ai employée qu’à satisfaire les oreilles des spectateurs, tandis que leurs yeux sont arrêtés à voir descendre ou remonter une machine, ou s’attachent à quelque chose qui leur empêche de prêter attention à ce que pourrait dire les acteurs, comme fait le combat de Persée contre le monstre : mais je me suis bien gardé de faire rien chanter qui fût nécessaire à l’intelligence de la pièce, parce que communément les paroles qui se chantent étant mal entendues des auditeurs, pour la confusion qu’y apporte la diversité des voix qui les prononcent ensemble, elles auraient fait une grande obscurité dans le corps de l’ouvrage, si elles avaient eu à instruire l’auditeur de quelque chose d’important. Il n’en va pas de même pour les machines, qui ne sont pas, dans cette tragédie, comme les agréments détachés ; elles en font le nœud et le dénoûment, et y sont si nécessaires, que vous n’en sauriez retrancher aucune que vous ne fassiez tomber tout l’édifice. J’ai été assez heureux à les inventer et à leur donner place dans la tissure de ce poëme ; mais aussi faut-il que j’avoue que le sieur Torrelli s’est surmonté lui-même à en exécuter les dessins, et qu’il a eu des inventions admirables pour les faire agir à propos ; de sorte que s’il m’est dû quelque gloire pour avoir introduit cette Vénus dans le premier acte, qui fait le nœud de cette tragédie par l’oracle ingénieux qu’elle prononce, il lui en est dû bien d’avantage pour l’avoir fait venir de si loin, et descendre au milieu de l’air dans cette magnifique étoile, avec tant d’art et de pompe qu’elle remplit tout le monde d’étonnement et d’admiration. Il en faut dire autant des autres que j’ai introduites, et dont il a inventé l’exécution, qui en a rendu le spectacle si merveilleux qu’il sera malaisé d’en faire un plus beau de cette nature. Pour moi, je confesse ingénument que, quelque effort d’imagination que j’aie fait depuis, je n’ai pu découvrir encore un sujet capable de tant d’ornement extérieurs, et où les machines pussent être distribuées avec tant de justesse ; je n’en désespère pas toutefois, et peut-être que le temps fera éclater quelqu’un assez brillant et assez heureux pour me faire dédire ce que j’avance. En attendant, recevez celui-ci comme le plus achevé qui aie encore paru sur nos théâtres ; et souffrez que la beauté de la représentation supplée au manque des beaux vers, que vous n’y trouverez pas en si grande quantité que dans Cinna ou dans Rodogune, parce que mon principal but à été de satisfaire la vue par l’éclat et la diversité du spectacle, et non pas de toucher l’esprit par la force du raisonnement, ou le cœur par la délicatesse des passions. Ce n’est pas que j’en aie fui ou négligé aucune occasions ; mais il s’en est rencontré si peu, que j’aime mieux avouer que cette pièce n’est que pour les yeux.

********************

ANDROMEDE CORNEILLE
*
PERSONNAGES
DIEUX DANS LES MACHINES.




Jupiter.

Junon.

Neptune.

Mercure.

Le Soleil.

Vénus.

Melpomène.

Éole.

Cymodoce, Néréide

Éphyre, Néréide

Cydippe, Néréide

Huit vents.

HOMMES.

Céphée, roi d’Éthiopie, père d’Andromède.

Cassiope, reine d’Éthiopie.

Andromède, fille de Céphée et de Cassiope.

Phinée, prince d’Éthiopie.

Persée, fils de Jupiter et de Danaé

Timante, capitaine des gardes du roi.

Ammon, ami de Phinée.

Aglante, Nymphe d’Andromède

Céphalie, Nymphe d’Andromède

Liriope, Nymphe d’Andromède

Un Page de Phinée.

Chœur de peuple.

Suite du roi.

***************************

ANDROMEDE CORNEILLE
*

La scène est en Éthiopie, dans la ville capitale du royaume de Céphée, proche de la mer.

PROLOGUE

L’ouverture du théâtre présente de front aux yeux des spectateurs une vaste montagne, dont les sommets inégaux, s’élevant les uns sur les autres, portent le faîte jusques dans les nues. Le pied de cette montagne est percé à jour par une grotte profonde qui laisse voir la mer en éloignement. Les deux côtés du théâtre sont occupés par une forêt d’arbres touffus et entrelacés les uns dans les autres. Sur un des sommets de la montagne paraît Melpomène, la muse de la tragédie ; et, à l’opposite, dans le ciel, on voit le Soleil s’avancer dans un char tout lumineux, tiré par quatre chevaux qu’Ovide lui donne.

Le Soleil, Melpomène
 

MELPOMÈNE

Arrête un peu ta course impétueuse ;
Mon théâtre, Soleil, mérite bien tes yeux ;

Tu n’en vis jamais en ces lieux
La pompe plus majestueuse :
J’ai réuni, pour la faire admirer,
Tout ce qu’ont de plus beau la France et l’Italie ;

De tous leurs arts mes sœurs l’ont embellie :
Prête⁻moi tes rayons pour la mieux éclairer.
Daigne à tant de beautés, par ta propre lumière,

Donner un parfait agrément,
Et rends cette merveille entière
En lui servant toi-même d’ornement.

LE SOLEIL

Charmante muse de la scène,
Chère et divine Melpomène,
Tu sais de mon destin l’inviolable loi ;

Je donne l’âme à toutes choses,
Je fais agir toutes les causes ;
Mais quand je puis le plus, je suis le moins à moi ;

Par une puissance plus forte
Le char que je conduis m’emporte :
Chaque jour sans repos doit et naître et mourir.

J’en suis esclave alors que j’y préside ;
Et ce frein que je tiens aux chevaux que je guide
Ne règle que leur route, et les laisse courir.

MELPOMÈNE

La naissance d’Hercule et le festin d’Atrée

T’ont fait rompre ces lois ;
Et tu peux faire encor ce qu’on t’a vu deux fois

Faire en même contrée.
Je dis plus : tu le dois en faveur du spectacle
Qu’au monarque des lis je prépare aujourd’hui ;

Le ciel n’a fait que des miracles en lui ;
Lui voudrais-tu refuser un miracle ?

LE SOLEIL

Non, mais je le réserve à ces bienheureux jours

Qu’ennoblira sa première victoire ;

Alors j’arrêterai mon cours
Pour être plus longtemps le témoin de sa gloire.
Prends cependant le soin de le bien divertir,
Pour lui faire avec joie attendre les années
Qui feront éclater les belles destinées
Des peuples que son bras lui doit assujettir.
Calliope ta sœur, déjà d’un œil avide
Cherche dans l’avenir les faits de ce grand roi,
Dont les hautes vertus lui donneront emploi
Pour plus d’une Iliade et plus d’une Ænéide.

MELPOMÈNE

Que je porte d’envie à cette illustre sœur,

Quoique j’aie à craindre pour elle
Que sous ce grand fardeau sa force ne chancelle !
Mais, quel qu’en soit enfin le mérite et l’honneur,

J’aurai du moins cet avantage
Que déjà je le vois, que déjà le lui plais,
Et que de ses vertus, et que de ses hauts faits
Déjà dans ses pareils je lui trace une image.
Je lui montre Pompée, Alexandre, César,
Mais comme des héros attachés à son char ;
Et tout ce haut éclat où je les fais paraître
Lui peint plus qu’ils n’étaient, et moins qu’il ne doit être.

LE SOLEIL

Il en effacera les plus glorieux noms
Dès qu’il pourra lui-même animer son armée ;
Et tout ce que d’eux tous a dit la renommée
Te fera voir en lui le plus grand des Bourbons.
Son père et son aïeul tout rayonnants de gloire,
Ces grands rois qu’en tous lieux a suivis la Victoire,
Lui voyant emporter sur eux le premier rang,
En deviendraient jaloux s’il n’était pas leur sang.
Mais vole dans mon char, muse ; je veux t’apprendre
Tout l’avenir d’un roi qui t’est si précieux.

MELPOMÈNE

Je sais déjà ce qu’on doit en attendre,
Et je lis chaque jour son destin dans les cieux.

LE SOLEIL

Viens donc, viens avec moi faire le tour du monde ;

Qu’unissant ensemble nos voix,
Nous fassions résonner sur la terre et sur l’onde
Qu’il est et le plus jeune et le plus grand des rois.

MELPOMÈNE

Soleil, j’y vole ; attends-moi donc, de grâce.

LE SOLEIL

Viens, je t’attends, et te fais place.

Melpomène vole dans le char du Soleil, et, y ayant pris place auprès de lui, ils unissent leurs voix, et chantent cet air à la louange du roi. Le dernier vers de chaque couplet est répété par le chœur de la musique.

Cieux, écoutez ; écoutez, mers profondes ;

Et vous, antres et bois,
Affreux déserts, rochers battus des ondes,
Redites après nous d’une commune voix :
Louis est le plus jeune et le plus grand des rois.

La majesté qui déjà l’environne

Charme tous ses Français ;
Il est lui seul digne de sa couronne ;
Et quand même le ciel l’aurait mise à leur choix,
Il serait le plus jeune et le plus grand des rois.

C’est à vos soins, reine, qu’on doit la gloire

De tant de grands exploits ;
Ils sont partout suivis de la victoire ;
Et l’ordre merveilleux dont vous donnez ses lois
Le rend et le plus jeune et le plus grand des rois.

LE SOLEIL

Voilà ce que je dis sans cesse
Dans tout mon large tour.
Mais c’est trop retarder le jour ;
Allons, muse, l’heure me presse,

Et ma rapidité
Doit regagner le temps que sur cette province

Pour contempler ce prince
Je me suis arrêté.

(Le Soleil part avec rapidité, et enlève Melpomène avec lui dans son char, pour aller publier ensemble la même chose au reste de l’univers.)

FIN DU PROLOGUE

ACTE premier

Cette grande masse de montagnes et ces rochers élevés les uns sur les autres qui la composaient, ayant disparu en un moment par un merveilleux artifice, laissent voir en leur place la ville capitale du royaume de Céphée, ou plutôt la place publique de cette ville. Les deux côtés et le fond du théâtre sont des palais magnifiques, tous différents de structure, mais qui gardent admirablement l’égalité et les justesses de la perspective. Après que les yeux ont eu le loisir de se satisfaire à considérer leur beauté, la reine Cassiope paraît comme passant par cette place pour aller au temple : elle est conduite par Persée, encore inconnu, mais qui passe pour un cavalier de grand mérite qu’elle entretient des malheurs publics, attendant que le roi la rejoigne pour aller à ce temple de compagnie.

Scène I

Cassiope, Persée, suite de la reine.
 

CASSIOPE
Généreux inconnu qui chez tous les monarques
Portez de vos vertus les éclatantes, marques,
Et dont l’aspect suffit à convaincre nos yeux
Que vous sortez du sang ou des rois ou des dieux,
Puisque vous avez vu le sujet de ce crime
Que chaque mois expie une telle victime,
Cependant qu’en ce lieu nous attendrons le roi,
Soyez-y juste juge entre les dieux et moi.
Jugez de mon forfait, jugez de leur colère ;
Jugez s’ils ont eu droit d’en punir une mère,
S’ils ont dû faire agir leur haine au même instant.




PERSÉE
J’en ai déjà jugé, reine en vous imitant ;
Et si de vos malheurs la cause ne procède
Que d’avoir fait justice aux beautés d’Andromède,
Si c’est là ce forfait digne d’un tel courroux,
Je veux être à jamais coupable comme vous.
Mais comme un bruit confus m’apprend ce mal extrême
Ne le puis-je, madame, apprendre de vous-même,
Pour mieux renouveler ce crime glorieux
Où soudain la raison est complice des yeux ?
CASSIOPE
Écoutez : la douleur se soulage à se plaindre ;
Et quelques maux qu’on souffre ou que l’on aie à craindre,
Ce qu’un cœur généreux en montre de pitié
Semble en notre faveur en prendre la moitié.

Ce fut ce même jour qui conclut l’hyménée
De ma chère Andromède avec l’heureux Phinée :
Nos peuples, tout ravis de ces illustres nœuds,
Sur les bords de la mer dressèrent force jeux ;
Elle en donnait les prix. Dispensez ma tristesse
De vous dépeindre ici la publique allégresse ;
On décrit mal la joie au milieu des malheurs ;
Et sa plus douce idée est un sujet de pleurs.
O jour, que ta mémoire encore m’est cruelle !
Andromède jamais ne me parut si belle ;
Et voyant ses regards s’épandre sur les eaux
Pour jouir et juger d’un combat de vaisseaux,
« Telle, dis-je, Vénus sortit du sein de l’onde,
« Et promit à ses yeux la conquête du monde
« Quand elle eut consulté sur leur éclat nouveau
« Les miroirs vagabonds de son flottant berceau. »
À ce fameux spectacle on vit les Néréides
Lever leurs moites fronts de leurs palais liquides,
Et pour nouvelle pompe à ces noble ébats
À l’envi de la terre étaler leurs appas.
Elles virent ma fille ; et leurs regards à peine
Rencontrèrent les siens sur cette humide plaine,
Que par des traits plus forts se sentant effacer,
Éblouis et confus je les vis s’abaisser,
Examiner les leurs, et sur tous leurs visages
En chercher d’assez vifs pour braver nos rivages.
Je les vis se choisir jusqu’à cinq et six fois,
Et rougir aussitôt nous comparant leur choix ;
Et cette vanité qu’en toutes les familles
On voit si naturelle aux mères pour leurs filles,
Leur cria par ma bouche : « En est-il parmi vous,
« O nymphes ! qui ne cède à des attraits si doux ?
« Et pourrez-vous nier, vous autres immortelles,
« Qu’entre nous la nature en forme de plus belles ? »
Je m’emportais sans doute, et c’en était trop dit :
Je les vis s’en cacher de honte et de dépit ;
J’en vis dedans leurs yeux les vives étincelles :
L’onde qui les reçut s’en irrita pour elles ;
J’en vis enfler la vague, et la mer en courroux
Rouler à gros bouillons ses flots jusques à nous.

C’eût été peu des flots ; la soudaine tempête,
Qui trouble notre joie et dissipe la fête,
Enfante en moins d’une heure et pousse sur nos bords
Un monstre contre nous armé de mille morts.
Nous fuyons, mais en vain ; il suit, il brise, il tue ;
Chaque victime est morte aussitôt qu’abattue.
Nous ne voyons qu’horreur, que sang de toutes parts ;
Son haleine est poison, et poison ses regards :
Il ravage, il désole et nos champs et nos villes.
Et contre sa fureur il n’est aucuns asiles.

Après beaucoup d’efforts et de vœux superflus,
Ayant souffert beaucoup, et craignant encor plus,
Nous courons à l’oracle en de telles alarmes ;
Et voici ce qu’Ammon répondit à nos larmes :
« Pour apaiser Neptune, exposez tous les mois
« Au monstre qui le venge une fille à son choix,
« Jusqu’à ce que le calme à l’orage succède ;
« Le sort vous montrera
« Celle qu’il agréera :
« Différez cependant les noces d’Andromède. »
Comme dans un grand mal un moindre semble doux,
Nous prenons pour faveur ce reste de courroux.
Le monstre disparu nous rend un peu de joie :
On ne le voit qu’aux jours qu’on lui livre sa proie.
Mais ce remède enfin n’est qu’un amusement :
Si l’on souffre un peu moins, on craint également;
Et toutes nous tremblons devant une infortune
Qui toutes nous menace avant qu’en frapper une.
La peur s’en renouvelle au bout de chaque mois ;
J’en ai cru de frayeur déjà mourir cinq fois.
Déjà nous avons vu cinq beautés dévorées,
Mais des beautés, hélas ! dignes d’être adorées,
Et de qui tous les traits, pleins d’un céleste feu,
Ne cédaient qu’à ma fille, et lui cédaient bien peu ;
Connue si, choisissant de plus belle en plus belle,
Le sort par ces degrés tâchait d’approcher d’elle,
Et que, pour élever ses traits jusques à nous,
Il essayât sa force, et mesurât ses coups.

Rien n’a pu jusqu’ici toucher ce dieu barbare;
Et le sixième choix aujourd’hui se prépare :
On le va faire au temple ; et je sens malgré moi
Des mouvements secrets redoubler mon effroi.
Je fis hier à Vénus offrir un sacrifice,
Qui jamais à mes vœux ne parut si propice ;
Et toutefois mon cœur à force de trembler
Semble prévoir le coup qui le doit accabler.

Vous donc, qui connaissez et mon crime et sa peine.
Dites-moi s’il a pu mériter tant de haine,
Et si le ciel devait tant de sévérité
Aux premiers mouvements d’un peu de vanité.
PERSÉE
Oui, madame, il est juste ; et j’avourai moi-même
Qu’en le blâmant tantôt j’ai commis un blasphème.
Mais vous ne voyez pas, dans votre aveuglement,
Quel grand crime il punit d’un si grand châtiment.

Les nymphes de la mer ne lui sont pas si chères
Qu’il veuille s’abaisser à suivre leurs colères ;
Et quand votre mépris en fit comparaison,
Il voyait mieux que vous que vous aviez raison.
Il venge, et c’est de là que votre mal procède,
L’injustice rendue aux beautés d’Andromède.
Sous les lois d’un mortel votre choix l’asservit !
Cette injure est sensible aux dieux qu’elle ravit,
Aux dieux qu’elle captive ; et ces rivaux célestes
S’opposent à des nœuds à sa gloire funestes,
En sauvent les appas qui les ont éblouis,
Punissent vos sujets qui s’en sont réjouis.
Jupiter, résolu de l’ôter à Phinée,
Exprès par son oracle en défend l’hyménée.
À sa flamme peut-être il veut la réserver ;
Ou, s’il peut se résoudre enfin à s’en priver,
À quelqu’un de ses fils sans doute il la destine ;
Et voilà de vos maux la secrète origine.
Faites cesser l’offense, et le même moment
Fera cesser ici son juste châtiment.
CASSIOPE
Vous montrez pour ma fille une trop haute estime,
Quand pour la mieux flatter vous me faites un crime,
Dont la civilité me force de juger
Que vous ne m’accusez qu’afin de m’obliger.
Si quelquefois les dieux pour des beautés mortelles
Quittent de leur séjour les clartés éternelles,
Ces mêmes dieux aussi, de leur grandeur jaloux,
Ne fout pas chaque jour ce miracle pour nous :
Et, quand pour l’espérer je serais assez folle,
Le roi , dont tout dépend est homme de parole ;
Il a promis sa fille, et verra tout périr
Avant qu’à se dédire il veuille recourir,
11 tient cette alliance et glorieuse et chère :
Phinée est de son sang , il est fils de son frère.
PERSÉE
Reine, le sang des dieux vaut bien celui des rois.
Mais nous en parlerons encor quelque autre fois.
Voici le roi qui vient.

ACTE premier

Scène II

Cephée, Cassiope, Phinée, Persée, Suite du Roi et de la Reine.
 

CÉPHÉE
N’en parlons plus, Phinée,
Et laissons d’Andromède aller la destinée.
Votre amour fait pour elle un inutile effort ;
Je la dois comme une autre au triste choix du sort.
Elle est cause du mal, puisqu’elle l’est du crime :
Peut-être qu’il la veut pour dernière victime,
Et que nos châtiments deviendraient éternels.
S’ils ne pouvaient tomber sur les vrais criminels.
PHINÉE
Est-ce un crime en ces lieux, seigneur, que d’être belle ?
CÉPHÉE
Elle a rendu par là sa mère criminelle.
PHINÉE
C’est donc un crime ici que d’avoir de bons yeux
Qui sachent bien juger d’un tel présent des cieux.
CÉPHÉE
Qui veut en bien juger n’a point le privilège
D’aller jusqu’au blasphème et jusqu’au sacrilège.
CASSIOPE
Ce blasphème, seigneur, de quoi vous m’accusez…
CÉPHÉE
Madame, après les maux que vous avez causés,
C’est à vous à pleurer, et non à vous défendre.
Voyez, voyez quel sang vous avez fait répandre ;
Et ne laissez paraître en cette occasion
Que larmes, que soupirs, et que confusion.

(à Phinée.)

Je vous le dis encore, elle la crut trop belle ;
Et peut-être le sort l’en veut punir en elle :
Dérober Andromède à cette élection,
C’est dérober sa mère à sa punition.
PHINÉE
Déjà cinq fois, seigneur, à ce choix exposée,
Vous voyez que cinq fois le sort l’a refusée.
CÉPHÉE
Si le courroux du ciel n’en veut point à ses jours,
Ce qu’il a fait cinq fois il le fera toujours.

PHINÉE
Le tenter si souvent, c’est lasser sa clémence :
Il pourra vous punir de trop de confiance ;
Vouloir toujours faveur, c’est trop lui demander,
Et c’est un crime enfin que de tant hasarder.
Mais quoi ! n’est-il, seigneur, ni bonté paternelle,
Ni tendresse du sang qui vous parle pour elle ?
CÉPHÉE
Ah ! ne m’arrachez point mon sentiment secret.
Phinée, il est tout vrai, je l’expose à regret.
J’aime que votre amour en sa faveur me presse ;
La nature en mon cœur avec lui s’intéresse ;
Mais elle ne saurait mettre d’accord en moi
Les tendresses d’un père et les devoirs d’un roi ;
Et par une justice à moi-même sévère,
Je vous refuse en roi ce que je veux en père.
PHINÉE
Quelle est cette justice, et quelles sont ces lois
Dont l’aveugle rigueur s’étend jusques aux rois ?
CÉPHÉE
Celles que font les dieux, qui, tout rois que nous sommes,
Punissent nos forfaits ainsi que ceux des hommes,
Et qui ne nous font part de leur sacré pouvoir
Que pour le mesurer aux règles du devoir.
Que diraient mes sujets si je me faisais grâce,
Et si, durant qu’au monstre ou expose leur race,
Ils voyaient, par un droit tyrannique et honteux,
Le crime en ma maison, et la peine sur eux ?
PHINÉE
Heureux sont les sujets, heureuses les provinces
Dont le sang peut payer pour celui de leurs princes !
CÉPHÉE
Mais heureux est le prince, heureux sont ses projets,
Quand il se fait justice ainsi qu’à ses sujets !
Notre oracle, après tout, n’excepte point ma fille,
Ses termes généraux comprennent ma famille ;
Et ne confondre pas ce qu’il a confondu,
C’est se mettre au-dessus du dieu qui l’a rendu.
PERSÉE
Seigneur, s’il m’est permis d’entendre votre oracle,
Je crois qu’à sa prière il donne peu d’obstacle ;
Il parle d’Andromède, il la nomme, il suffit,
Arrêtez-vous pour elle à ce qu’il vous en dit ;
La séparer longtemps d’un amant si fidèle.
C’est tout le châtiment qu’il semble vouloir d’elle.
Différez son hymen sans l’exposer au choix.
Le ciel assez souvent, doux aux crimes des rois.
Quand il leur a montré quelque légère haine,
Répand sur leurs sujets le reste de leur peine.
CÉPHÉE
Vous prenez mal l’oracle ; et pour l’expliquer mieux,
Sachez… Mais quel éclat vient de frapper mes yeux ?




D’où partent ces longs traits de nouvelles lumières ? (Le ciel s’ouvre durant cette contestation du roi avec Phinée, et fait voir dans un profond éloignement l’étoile de Vénus qui sert de machine pour apporter celte déesse jusqu’au milieu du théâtre. Elle s’avance lentement sans que l’œil puisse découvrir à quoi elle est suspendue ; et cependant le peuple a loisir de lui adresser ses vœux par cet hymne que chantent les musiciens.)

PERSÉE
Du ciel qui vient d’ouvrir ses luisantes barrières,
D’où quelque déité vient, ce semble, ici-bas
Terminer elle-même entre vous ces débats.
CASSIOPE
Ah ! je la reconnais, la déesse d’Éryce ;
C’est elle, c’est Vénus, à mes vœux si propice :
Je vois dans ses regards mon bonheur renaissant.
Peuple, faites des vœux, tandis qu’elle descend.

ACTE premier
Scène III

Vénus, Céphée, Cassiope, Persée, Phinée, Chœur de musique, suite du Roi et de la Reine.
 

CHOEUR
Reine de Paphe et d’Amathonte,
Mère d’Amour, et fille de la mer.

Peux-tu voir sans un peu de honte
Que contre nous elle ait voulu s’armer,
Et que du même sein qui fut ton origine

Sorte notre ruine ?
Peux-tu voir que de la même onde
Il ose naître un tel monstre après toi ?

Que d’où vint tant de bien au monde
Il vienne enfin tant de mal et d’effroi,
Et que l’heureux berceau de ta beauté suprême

Enfante l’horreur même ?
Venge l’honneur de ta naissance
Qu’on a souillé par un tel attentat ;

Rends-lui sa première innocence,
Et tu rendras le calme à tout l’État :
Et nous dirons enfin que d’où le mal procède

Part aussi le remède.
CASSIOPE
Peuple, elle veut parler ; silence à la déesse ;
Silence, et préparez vos cœurs à l’allégresse.
Elle a reçu nos vœux, et les daigne exaucer ;
Écoutez-en l’effet qu’elle va prononcer.

 

VÉNUS,
au milieu de l’air.

 

Ne tremblez plus, mortels ; ne tremble plus, ô mère !
On va jeter le sort pour la dernière fois.

Et le ciel ne veut plus qu’un choix
Pour apaiser de tout point sa colère.
Andromède ce soir aura l’illustre époux
Qui seul est digne d’elle, et dont seule elle est digne.
Préparez son hymen, où, pour faveur insigne.
Les dieux ont résolu de se joindre avec vous.

 

PHINÉE,
à Céphée.

 

Souffrez que sans tarder je porte à ma princesse,
Seigneur, l’heureux arrêt qu’a donné la déesse.
CÉPHÉE
Allez, l’impatience est trop juste aux amants.

 

CASSIOPE,
voyant remonter Vénus.

 

Suivons-la dans le ciel par nos remercîments ;
Et, d’une voix commune adorant sa puissance,
Montrons à ses faveurs notre reconnaissance.
CHŒUR
Ainsi toujours sur tes autels

Tous les mortels
Offrent leurs cœurs en sacrifice !
Ainsi le Zéphyr en tout temps
Sur tes palais de Cythère et d’Éryce
Fasse régner les grâces du printemps !

Daigne affermir l’heureuse paix

Qu’à nos souhaits
Vient de promettre ton oracle ;
Et fais pour ces jeunes amants,
Pour qui tu viens de faire ce miracle.
Un siècle entier de doux ravissements.
Dans nos campagnes et nos bois

Toutes nos voix
Béniront tes douces atteintes ;
Et dans les rochers d’alentour
La même écho qui redisait nos plaintes
Ne redira que des soupirs d’amour.
CÉPHÉE
C’est assez… la déesse est déjà disparue ;
Ses dernières clartés se perdent dans la nue ;
Allons jeter le sort pour la dernière fois.
Malheureux le dernier que foudroîra son choix.
Et dont en ce grand jour la perte domestique
Souillera de ses pleurs l’allégresse publique !

Madame, cependant, songez à préparer
Cet hymen que les dieux veulent tant honorer :
Rendez-en l’appareil digne de ma puissance,
Et digne, s’il se peut, d’une telle présence.
CASSIOPE
J’obéis avec joie, et c’est me commander
Ce qu’avec passion j’allais vous demander,

ACTE premier
Scène IV

Cassiope, Persée, suite de la reine.
 

CASSIOPE
Eh bien ! vous le voyez, ce n’était pas un crime,
Et les dieux ont trouvé cet hymen légitime,
Puisque leur ordre exprès nous le fait achever,
Et que par leur présence ils doivent l’approuver.
Mais quoi ! vous soupirez ?
PERSÉE
J’en ai bien lieu, madame.
CASSIOPE

Le sujet ?

PERSÉE
Votre joie.
CASSIOPE
Elle vous gêne l’âme ?
PERSÉE
Après ce que j’ai dit, douter d’un si beau feu,
Reine, c’est ou m’entendre ou me croire bien peu.
Mais ne me forcez pas du moins à vous le dire,
Quand mon âme en frémit et mon cœur en soupire.
Pouvais-je avoir des yeux et ne pas l’adorer ?
Et pourrais-je la perdre et n’en pas soupirer ?
CASSIOPE
Quel espoir formiez-vous, puisqu’elle était promise,
Et qu’en vain son bonheur domptait votre franchise ?
PERSÉE
Vouloir que la raison règne sur un amant,
C’est être plus que lui dedans l’aveuglement.
Un cœur digne d’aimer court à l’objet aimable
Sans penser au succès dont sa flamme est capable ;
Il s’abandonne entier, et n’examine rien ;
Aimer est tout son but, aimer est tout son bien ;
Il n’est difficulté ni péril qui l’étonne.
« Ce qui n’est point à moi n’est encore à personne,
« Disais-je ; et ce rival qui possède sa foi,
« S’il espère un peu plus, n’obtient pas plus que moi. »

Voilà durant vos maux de quoi vivait ma flamme,
Et les douces erreurs dont je flattais mon âme.
Pour nourrir des désirs d’un beau feu trop contents,
C’était assez d’espoir que d’espérer au temps ;
Lui qui fait chaque jour tant de métamorphoses
Pouvait en ma faveur faire beaucoup de choses.
Mais enfin la déesse a prononcé ma mort,
Et je suis ce dernier sur qui tombe le sort.
J’étais indigne d’elle et de son hyménée,

Et toutefois, hélas ! je valais bien Phinée.

CASSIOPE
Vous plaindre en cet état, c’est tout ce que je puis.
PERSÉE
Vous vous plaindrez peut-être apprenant qui je suis.
Vous ne vous trompiez point touchant mon origine,
Lorsque vous la jugiez ou royale ou divine :
Mon père est… Mais pourquoi contre vous l’animer ?
Puisqu’il nous faut mourir, mourons sans le nommer ;
Il vengerait ma mort, si j’avais fait connaître
De quel illustre sang j’ai la gloire de naître ;
Et votre grand bonheur serait mal assuré,
Si vous m’aviez connu sans m’avoir préféré.
C’est trop perdre de temps, courons à votre joie,
Courons à ce bonheur que le ciel vous envoie ;
J’en veux être témoin, afin que mon tourment
Puisse par ce poison finir plus promptement.
CASSIOPE
Le temps vous fera voir pour souverain remède
Le peu que vous perdez en perdant Andromède ;
Et les dieux, dont pour nous vous voyez la bonté,
Vous rendront bientôt plus qu’ils ne vous ont ôté.
PERSÉE
Ni le temps ni les dieux ne feront ce miracle.
Mais allons : à votre heur je ne mets point d’obstacle,
Reine ; c’est l’affaiblir que de le retarder ;
Et les dieux ont parlé, c’est à moi de céder.




ACTE second

Cette place publique s’évanouit en un instant pour faire place à un jardin délicieux ; et ces grands palais sont changés en autant de vases de marbre blanc, qui portent alternativement, les uns des statues d’où sortent autant de jets d’eau, les autres des myrtes, des jasmins et d’autres arbres de cette nature. De chaque côté se détache un rang d’orangers dans de pareils vases, qui viennent former un admirable berceau jusqu’au milieu du théâtre, et le séparent ainsi en trois allées, que l’artifice ingénieux de la perspective fait paraître longues de plus de mille pas. C’est là qu’on voit Andromède avec ses nymphes qui cueillent des fleurs, et en composent une guirlande dont cette princesse veut couronner Phinée, pour le récompenser, par cette galanterie, de la bonne nouvelle qu’il lui vient d’apporter.

Scène I

Andromède, chœur de nymphes, un page.
 

ANDROMÈDE
Nymphes, notre guirlande est encor mal ornée ;
Et devant qu’il soit peu nous reverrons Phinée,
Que de ma propre main j’en voulais couronner
Pour les heureux avis qu’il vient de me donner.
Toutefois la faveur ne serait pas bien grande ;
Et mon cœur après tout vaut bien une guirlande.
Dans l’état où le ciel nous a mis aujourd’hui,
C’est l’unique présent qui soit digne de lui.

Quittez, nymphes, quittez ces peines inutiles ;
L’augure déplairait de tant de fleurs stériles ;
Il faut à notre hymen des présages plus doux.
Dites-moi cependant laquelle d’entre vous…
Mais il faut me le dire, et sans faire les fines.
AGLANTE
Quoi, madame ?
ANDROMÈDE
À tes yeux je vois que tu devines.
Dis-moi donc d’entre vous laquelle a retenu
En ces lieux jusqu’ici cet illustre inconnu.
Car enfin ce n’est point sans un peu de mystère
Qu’un tel héros s’attache à la cour de mon père.
Quelque chaîne l’arrête et le force à tarder.
Qu’on ne perde point temps à s’entre-regarder.
Parlez, et d’un seul mot éclaircissez mes doutes.
Aucune ne répond, et vous rougissez toutes !
Quoi ! toutes l’aimez-vous ? Un si parfait amant
Vous a-t-il su charmer toutes également ?
Il n’en faut point rougir, il est digne qu’on l’aime :
Si je n’aimais ailleurs, peut-être que moi-même,
Oui, peut-être, à le voir si bien fait, si bien né,
Il aurait eu mon cœur, s’il n’eût été donné.
Mais j’aime trop Phinée, et le change est un crime.
AGLANTE
Ce héros vaut beaucoup puisqu’il a votre estime ;
Mais il sait ce qu’il vaut, et n’a jusqu’à ce jour
À pas une de nous daigné montrer d’amour.
ANDROMÈDE
Que dis-tu ?
AGLANTE
Pas fait même une offre de service.
ANDROMÈDE
Ah ! c’est de quoi rougir toutes avec justice ;
Et la honte à vos fronts doit bien cette couleur,
Si tant de si beaux yeux ont pu manquer son cœur.
CÉPHALIE
Où les vôtres, madame, épandent leur lumière,
Cette honte pour nous est assez coutumière.
Les plus vives clartés s’éteignent auprès d’eux,
Comme auprès du soleil meurent les autres feux :
Et pour peu qu’on vous voie et qu’on vous considère,
Vous ne nous laissez point de conquêtes à faire.
ANDROMÈDE
Vous êtes une adroite ; achevez, achevez :
C’est peut-être en effet vous qui le captivez ;
Car il aime, et j’en vois la preuve trop certaine.
Chaque fois qu’il me parle il semble être à la gêne ;
Son visage et sa voix changent à tout propos ;
Il hésite, il s’égare au bout de quatre mots ;
Ses discours vont sans ordre ; et plus je les écoute,
Plus j’entends des soupirs dont j’ignore la route.
Où vont-ils, Céphalie ? où vont-ils ? répondez.
CÉPHALIE
C’est à vous d’en juger, vous qui les entendez.

 

UN PAGE, chantant sans être vu.

 

Qu’elle est lente cette journée !
ANDROMÈDE
Taisons-nous : cette voix me parle pour Phinée ;
Sans doute il n’est pas loin, et veut à son retour
Que des accents si doux m’expliquent son amour.
LE PAGE
Qu’elle est lente cette journée
Dont la fin me doit rendre heureux !
Chaque moment à mon cœur amoureux

Semble durer plus d’une année.
O ciel ! quel est l’heur d’un amant,
Si, quand il en a l’assurance.

Sa juste impatience
Est un nouveau tourment ?
Je dois posséder Andromède :
Juge, Soleil, quel est mon bien !
Vis-tu jamais amour égal au mien ?

Vois-tu beauté qui ne lui cède ?
Puis donc que la longueur du jour
De mon nouveau mal est la source,

Précipite ta course,
Et tarde ton retour.
Tu luis encore, et ta lumière
Semble se plaire à m’affliger.
Ah ! mon amour te va bien obliger

À quitter soudain ta carrière.
Viens, Soleil, viens voir la beauté
Dont le divin éclat me dompte ;

Et tu fuiras de honte
D’avoir moins de clarté.

ACTE second
Scène II

Phinée, Andromède, un page, Chœur de Nymphes, suite de Phinée.
 

PHINÉE
Ce n’est pas mon dessein, madame, de surprendre,
Puisque avant que d’entrer je me suis fait entendre.
ANDROMÈDE
Vos vœux pour les cacher n’étaient pas criminels,
Puisqu’ils suivent des dieux les ordres éternels.
PHINÉE
Que me direz-vous donc de leur galanterie ?
ANDROMÈDE
Que je vais vous payer de votre flatterie.
PHINÉE
Comment ?
ANDROMÈDE
En vous donnant de semblables témoins,
Si vous aimez beaucoup, que je n’aime pas moins.

Approchez, Liriope, et rendez-lui son change ;
C’est vous, c’est votre voix que je veux qui me venge.
De grâce, écoutez-la ; nous avons écouté,
Et demandons silence après l’avoir prêté.

 

LIRIOPE chante.

 

Phinée est plus aimé qu’Andromède n’est belle,
Bien qu’ici-bas tout cède à ses attraits ;
Comme il n’est point de si doux traits,

Il n’est point de cœur si fidèle.
De mille appas son visage semé

La rend une merveille :
Mais quoiqu’elle soit sans pareille,
Phinée est encore plus aimé.
Bien que le juste ciel fasse voir que sans crime

On la préfère aux nymphes de la mer,

Ce n’est que de savoir aimer
Qu’elle-même veut qu’on l’estime ;
Chacun, d’amour pour elle consumé,

D’un cœur lui fait un temple :
Mais quoiqu’elle soit sans exemple,
Phinée est encor plus aimé.
Enfin, si ses beaux yeux passent pour un miracle

C’est un miracle aussi que son amour,

Pour qui Vénus en ce beau jour
A prononcé ce digne oracle :
Le ciel lui-même, en la voyant, charmé,

La juge incomparable ;
Mais, quoiqu’il l’ait faite adorable,
Phinée est encor plus aimé.

(Cet air chanté, le page de Phinée et cette nymphe font un dialogue en musique, dont chaque couplet a pour refrain l’oracle que Vénus a prononcé au premier acte en faveur de ces deux amants, chanté par les deux voix unies, et répété par le chœur entier de la musique.)

LE PAGE
Heureux amant !
LIRIOPE
Heureuse amante !
LE PAGE
Ils n’ont qu’une âme.
LIRIOPE
Ils n’ont tous deux qu’un cœur.
LE PAGE
Joignons nos voix pour chanter leur bonheur.
LIRIOPE
Joignons nos voix pour bénir leur attente.
LE PAGE ET LIRIOPE
Andromède ce soir aura l’illustre époux
Qui seul est digne d’elle, et dont seule elle est digne.
Préparons son hymen, où, pour faveur insigne,
Les dieux ont résolu de se joindre avec nous.
CHŒUR
Préparons son hymen, où, pour faveur insigne,
Les dieux ont résolu de se joindre avec nous.
LE PAGE
Le ciel le veut.
LIRIOPE
Vénus l’ordonne.
LE PAGE
L’amour les joint.
LIRIOPE
L’hymen va les unir.
LE PAGE
Douce union que chacun doit bénir !
LIRIOPE
Heureuse amour qu’un tel succès couronne !
LE PAGE ET LIRIOPE
Andromède ce soir aura l’illustre époux
Qui seul est digne d’elle, et dont seule elle est digne.
Préparons son hymen, où, pour faveur insigne,
Les dieux ont résolu de se joindre avec nous.
CHŒUR
Préparons son hymen, où, pour faveur insigne,
Les dieux ont résolu de se joindre avec nous.
ANDROMÈDE
Il n’en faut point mentir, leur accord m’a surprise.
PHINÉE
Madame, c’est ainsi que tout me favorise,
Et que tous vos sujets soupirent en ces lieux
Après l’heureux effet de cet arrêt des dieux,
Que leurs souhaits unis…

ACTE second
Scène III

Phinée, Andromède, Timante, un page, chœur de Nymphes, suite de Phinée.
 

TIMANTE
Ah, seigneur ! ah, madame !
PHINÉE
Que nous veux-tu, Timante, et qui trouble ton âme ?
TIMANTE
Le pire des malheurs.
PHINÉE
Le roi serait-il mort ?
TIMANTE
Non, seigneur ; mais enfin le triste choix du sort
Vient de tomber… Hélas ! pourrai-je vous le dire ?
ANDROMÈDE
Est-ce sur quelque objet pour qui ton cœur soupire ?
TIMANTE

Soupirer à vos yeux du pire de ses coups,

N’est-ce pas dire assez qu’il est tombé sur vous ?
PHINÉE
Qui te fait nous donner de si vaines alarmes ?
TIMANTE




Si vous n’en croyez pas mes soupirs et mes larmes,
Vous en croirez le roi, qui bientôt à vos yeux
La va livrer lui-même aux ministres des dieux.
PHINÉE
C’est nous faire, Timante, un conte ridicule ;
Et je tiendrais le roi bien simple et bien crédule,
Si plus qu’une déesse il en croyait le sort.
TIMANTE
Le roi non plus que vous ne l’a pas cru d’abord ;
Il a fait par trois fois essayer sa malice,
Et l’a vu par trois fois faire même injustice ;
Du vase par trois fois ce beau nom est sorti.
PHINÉE
Et toutes les trois fois le sort en a menti.
Le ciel a fait pour vous une autre destinée ;
Son ordre est immuable, il veut notre hyménée ;
Il le veut, il y met le bonheur de ces lieux ;
Et ce n’est pas au sort à démentir les dieux.
ANDROMÈDE
Assez souvent le ciel par quelque fausse joie
Se plaît à prévenir les maux qu’il nous envoie ;
Du moins il m’a rendu quelques moments bien doux
Par ce flatteur espoir que j’allais être à vous.
Mais puisque ce n’était qu’une trompeuse attente,
Gardez mon souvenir, et je mourrai contente.
PHINÉE
Et vous mourrez contente ! Et j’ai pu mériter
Qu’avec contentement vous puissiez me quitter !
Détacher sans regret votre âme de la mienne !
Vouloir que je le voie, et que je m’en souvienne !
Et mon fidèle amour qui reçut votre foi
Vous trouve indifférente entre la mort et moi !

Oui, je m’en souviendrai, vous le voulez, madame ;
J’accepte le supplice où vous livrez mon âme :
Mais, quelque peu d’amour que vous me fassiez voir,
Le mien n’oublîra pas les lois de son devoir.
Je dois malgré le sort Je dois malgré vous-même,
Si vous aimez si mal, vous montrer comme on aime,
Et faire reconnaître aux yeux qui m’ont charmé
Que j’étais digne au moins d’être un peu mieux aimé.
Vous l’avoûrez bientôt, et j’aurai cette gloire
Qui dans tout l’avenir suivra notre mémoire,
Que pour se voir quitter avec contentement
Un amant tel que moi n’en est pas moins amant.
ANDROMÈDE
C’est donc trop peu pour moi que des malheurs si proches,
Si vous ne les croissez par d’injustes reproches !
Vous quitter sans regret ! les dieux me sont témoins
Que j’en montrerais plus si je vous aimais moins.
C’est pour vous trop aimer que je parais tout autre ;
J’étouffe ma douleur pour n’aigrir pas la vôtre ;
Je retiens mes soupirs de peur de vous fâcher,
Et me montre insensible afin de moins toucher.
Hélas ! si vous savez faire voir comme on aime,
Du moins vous voyez mal quand l’amour est extrême ;
Oui, Phinée, et je doute, en courant à la mort,
Lequel m’est plus cruel, ou de vous, ou du sort.
PHINÉE
Hélas ! qu’il était grand quand je l’ai cru s’éteindre,
Votre amour ! et qu’à tort ma flamme osait s’en plaindre !
Princesse, vous pouvez me quitter sans regret ;
Vous ne perdez en moi qu’un amant indiscret,
Qu’un amant téméraire, et qui même a l’audace
D’accuser votre amour quand vous lui faites grâce.
Mais pour moi, dont la perte est sans comparaison,
Qui perds en vous perdant et lumière et raison,
Je n’ai que ma douleur qui m’aveugle et me guide ;
Dessus toute mon âme elle seule préside ;
Elle y règne, et je cède entier à son transport ;
Mais je ne cède pas aux caprices du sort.

Que le roi par scrupule à sa rigueur défère,
Qu’une indigne équité le fasse injuste père,
La reine et mon amour sauront bien empêcher
Qu’un choix si criminel ne coûte un sang si cher.
J’ose tout, je puis tout après un tel oracle.
TIMANTE
La reine est hors d’état d’y joindre aucun obstacle ;
Surprise comme vous d’un tel événement,
Elle en a de douleur perdu tout sentiment ;
Et sans doute le roi livrera la princesse
Avant qu’on l’ait pu voir sortir de sa faiblesse.
PHINÉE
Eh bien ! mon amour seul saura jusqu’au trépas,
Malgré tous…
ANDROMÈDE
Le roi vient ; ne vous emportez pas.

ACTE second
Scène IV

Céphée, Phinée, Andromède, Persée, Timante, chœur de Nymphes, un page, suite du Roi et de Phinée.
 

CÉPHÉE
Ma fille, si tu sais les nouvelles funestes
De ce dernier effort des colères célestes,
Si tu sais de ton sort l’impitoyable cours,
Qui fait le plus cruel du plus beau de nos jours,
Épargne ma douleur, juges-en par sa cause,
Et va sans me forcer à te dire autre chose.
ANDROMÈDE
Seigneur, je vous l’avoue, il est bien rigoureux
De tout perdre au moment qu’on se doit croire heureux ;
Et le coup qui surprend un espoir légitime
Porte plus d’une mort au cœur de la victime.
Mais enfin il est juste, et je le dois bénir ;
La cause des malheurs les doit faire finir.
Le ciel, qui se repent sitôt de ses caresses,
Verra plus de constance en moi qu’en ses promesses ;
Heureuse, si mes jours un peu précipités
Satisfont à ces dieux pour moi seule irrités,
Si je suis la dernière à leur courroux offerte,
Si le salut public peut naître de ma perte !
Malheureuse pourtant de ce qu’un si grand bien
Vous a déjà coûté d’autre sang que le mien,
Et que je ne suis pas la première et l’unique
Qui rende à votre état la sûreté publique !
PHINÉE
Quel ! vous vous obstinez encore à me trahir ?
ANDROMÈDE
Je vous plains, je me plains, mais je dois obéir.
PHINÉE
Honteuse obéissance à qui votre amour cède !
CÉPHÉE
Obéissance illustre, et digne d’Andromède !
Son nom comblé par là d’un immortel honneur…
PHINÉE
Je l’empêcherai bien, ce funeste bonheur.
Andromède est à moi, vous me l’avez donnée ;
Le ciel pour notre hymen a pris cette journée ;
Vénus l’a commandé : qui me la peut ôter ?
Le sort auprès des dieux se doit-il écouter ?
Ah ! si j’en vois ici les infâmes ministres
S’apprêter aux effets de ses ordres sinistres…
CÉPHÉE
Apprenez que le sort n’agit que sous les dieux,
Et souffrez comme moi le bonheur de ces lieux.
Votre perte n’est rien au prix de ma misère ;
Vous n’êtes qu’amoureux, Phinée, et je suis père.
Il est d’autres objets dignes de votre foi ;
Mais il n’est point ailleurs d’autres filles pour moi.
Songez donc mieux qu’un père à ces affreux ravages
Que partout de ce monstre épandirent les rages ;
Et n’en rappelez pas l’épouvantable horreur,
Pour trop croire et trop suivre une aveugle fureur.
PHINÉE
Que de nouveau ce monstre entré dessus vos terres
Fasse à tous vos sujets d’impitoyables guerres ;
Le sang de tout un peuple est trop bien employé
Quand celui de ses rois en peut être payé ;
Et je ne connais point d’autre perte publique
Que celle où vous condamne un sort si tyrannique.
CÉPHÉE
Craignez ces mêmes dieux qui président au sort.
PHINÉE
Qu’entre eux-mêmes ces dieux se montrent donc d’accord.
Quelle crainte après tout me pourrait y résoudre ?
S’ils m’ôtent Andromède, ont-ils quelque autre foudre ?
Il n’est plus de respect qui puisse rien sur moi ;
Andromède est mon sort, et mes dieux, et mon roi ;
Punissez un impie, et perdez un rebelle ;
Satisfaites le sort en m’exposant pour elle ;
J’y cours : mais autrement je jure ses beaux yeux,
Et mes uniques rois, et mes uniques dieux…

(Ici le tonnerre commence à rouler avec un si grand bruit, et accompagné d’éclairs redoublés avec tant de promptitude, que cette feinte donne de l’épouvante aussi bien que de l’admiration, tant elle approche du naturel. On voit cependant descendre Éole avec huit vents, dont quatre sont à ses deux côtés, en sorte toutefois que les deux plus proches sont portés sur le même nuage que lui, et les deux plus éloignés sont comme volant en l’air tout contre ce même nuage. Les quatre autres paraissent deux à deux au milieu de l’air sur les ailes du théâtre, deux à la main gauche et deux à la droite ; ce qui n’empêche pas Phinée de continuer ses blasphèmes.)

ACTE second
Scène V

Æole, huit vents, Céphée, Persée, Phinée, Andromède, chœur de nymphes, suite du roi et de Phinée
 

CÉPHÉE
Arrêtez ; ce nuage enferme une tempête
Qui peut-être déjà menace votre tête.
N’irritez plus les dieux déjà trop irrités.
PHINÉE
Qu’il crève, ce nuage, et que ces déités…
CÉPHÉE
Ne les irritez plus, vous dis-je, et prenez garde…
PHINÉE
À les trop irriter qu’est-ce que je hasarde ?
Que peut craindre un amant quand il voit tout perdu ?
Tombe, tombe sur moi leur foudre, s’il m’est dû ;
Mais s’il est quelque main assez lâche et traîtresse
Pour suivre leur caprice et saisir ma princesse.
Seigneur, encore un coup, je jure ses beaux yeux,
Et mes uniques rois, et mes uniques dieux…

 

ÆOLE,
au milieu de l’air.




 

Téméraire mortel, n’en dis pas davantage ;
Tu n’obliges que trop les dieux à te haïr :
Quoi que pense attenter l’orgueil de ton courage.
Ils ont trop de moyens de se faire obéir.

Connais-moi, pour ton infortune ;
Je suis Æole, roi des vents.
Partez, mes orageux suivants,
Faites ce qu’ordonne Neptune.

(Ce commandement d’Æole produit un spectacle étrange et merveilleux tout ensemble. Les deux vents qui étaient à ses côtés suspendus en l’air s’envolent, l’un à gauche et l’autre à droit : deux autres remontent avec lui dans le ciel sur le même nuage qui les vient d’apporter ; deux autres, qui étaient à sa main gauche sur les ailes du théâtre, s’avancent au milieu de l’air, où, ayant fait un tour, ainsi que deux tourbillons, ils passent au côté droit du théâtre, d’où les deux derniers fondent sur Andromède, et, l’ayant saisie chacun par un bras. Ils l’enlèvent de l’autre côté jusque dans les nues.)

ANDROMÈDE
Ô ciel !
CÉPHÉE
Ils l’ont saisie, et l’enlèvent en l’air.
PHINÉE
Ah ! ne présumez pas ainsi me la voler ;
Je vous suivrai partout malgré votre surprise.

ACTE second
Scène VI

Céphée, Persée, suite du roi.
 

PERSÉE
Seigneur, un tel péril ne veut point de remise ;
Mais espérez encor, je vole à son secours,
Et vais forcer le sort à prendre un autre cours.
CÉPHEE
Vingt amants pour Nérée en firent l’entreprise ;
Mais il n’est point d’effort que ce monstre ne brise.
Tous voulurent sauver ses attraits adorés,
Tous furent avec elle à l’instant dévorés.
PERSÉE
Le ciel aime Andromède, il veut son hyménée,
Seigneur ; et si les vents l’arrachent à Phinée,
Ce n’est que pour la rendre à quelque illustre époux
Qui soit plus digne d’elle, et plus digne de vous ;
À quelque autre par là les dieux l’ont réservée.
Vous saurez qui je suis quand je l’aurai sauvée.
Adieu. Par des chemins aux hommes inconnus
Je vais mettre en effet l’oracle de Vénus.
Le temps nous est trop cher pour le perdre en paroles.
CÉPHÉE
Moi, qui ne puis former d’espérances frivoles,
Pour ne voir point courir ce grand cœur au trépas,
Je vais faire des vœux qu’on n’écoutera pas.

ACTE troisième

Il se fait ici une si étrange métamorphose, qu’il semble qu’avant de sortir de ce jardin Persée ait découvert cette monstrueuse tête de Méduse qu’il porte partout sous son bouclier. Les myrtes et les jasmins qui le composaient sont devenus des rochers affreux, dont les masses inégalement escarpées et bossues suivent si parfaitement le caprice de la nature, qu’il semble qu’elle ait plus contribué que l’art à les placer ainsi des deux côtés du théâtre : c’est en quoi l’artifice de l’ouvrier est merveilleux, et se fait voir d’autant plus, qu’il prend soin de se cacher. Les vagues s’emparent de toute la scène, à la réserve de cinq ou six pieds qu’elles laissent pour leur servir de rivage ; elles sont dans une agitation continuelle, et composent comme un golfe enfermé entre ces deux rangs de falaises : on en voit l’embouchure se dégorger dans la pleine mer, qui paraît si vaste et d’une si grande étendue, qu’on jurerait que les vaisseaux qui flottent près de l’horizon, dont la vue est bornée, sont éloignés de plus de six lieues de ceux qui les considèrent. Il n’y a personne qui ne juge que cet horrible spectacle est le funeste appareil de l’injustice des dieux et du supplice d’Andromède ; aussi la voit-on au haut des nues, d’où les deux vents qui l’ont enlevée l’apportent avec impétuosité et l’attachent au pied d’un de ces rochers.

Scène première

Andromède, au pied d’un rocher ; deux vents qui l’y attachent, Timante, chœur de peuple sur le rivage.

TIMANTE
Allons voir, chers amis, ce qu’elle est devenue,
La princesse, et mourir, s’il se peut, à sa vue.
CHŒUR
La voilà que ces vents achèvent d’attacher,
En infâmes bourreaux, à ce fatal rocher,
TIMANTE
Oui, c’est elle sans doute. Ah ! l’indigne spectacle !
CHŒUR
Si le ciel n’est injuste, il lui doit un miracle.

(Les vents s’envolent.)

TIMANTE
Il en fera voir un, s’il en croit nos désirs.
ANDROMÈDE
Ô dieux !
TIMANTE
Avec respect écoutons ses soupirs ;
Et puissent les accents de ses premières plaintes
Porter dans tous nos cœurs de mortelles atteintes !
ANDROMÈDE
Affreuse image du trépas
Qu’un triste honneur m’avait fardée,
Surprenantes horreurs, épouvantable idée.

Qui tantôt ne m’ébranliez pas,
Que l’on vous conçoit mal quand on vous envisage

Avec un peu d’éloignement !
Qu’on vous méprise alors ! qu’on vous brave aisément !

Mais que la grandeur de courage
Devient d’un difficile usage
Lorsqu’on touche au dernier moment !
Ici seule, et de toutes parts
À mon destin abandonnée ;
Ici que je n’ai plus ni parents, ni Phinée,

Sur qui détourner mes regards ;
L’attente de la mort de tout mon cœur s’empare.

Il n’a qu’elle à considérer ;
Et, quoi que de ce monstre il s’ose figurer.

Ma constance qui s’y prépare
Le trouve d’autant plus barbare
Qu’il diffère à me dévorer.
Étrange effet de mes malheurs !
Mon âme traînante, abattue,
N’a qu’un moment à vivre, et ce moment me lue

À force de vives douleurs.
Ma frayeur a pour moi mille mortelles feintes,

Cependant que la mort me fuit ;
Je pâme au moindre vent, je meurs au moindre bruit ;

Et mes espérances éteintes
N’attendent la fin de mes craintes
Que du monstre qui les produit.
Qu’il tarde à suivre mes désirs !
Et que sa cruelle paresse
À ce cœur dont ma flamme est encor la maîtresse

Goûte d’amers et longs soupirs !
Ô toi, dont jusqu’ici la douceur m’a suivie,

Va-t’en, souvenir indiscret ;
Et, cessant de me faire un entretien secret

De ce prince qui m’a servie,
Laisse-moi sortir de la vie
Avec un peu moins de regret.
C’est assez que tout l’univers
Conspire à faire mes supplices ;
Ne les redouble point, toi qui fus mes délices,

En me montrant ce que je perds ;
Laisse-moi…

ACTE troisième
Scène II

Cassiope, Andromède, Timante, chœur de peuple.
 

CASSIOPE
Me voici, qui seule ai fait le crime ;
Me voici, justes dieux, prenez votre victime ;
S’il est quelque justice encore parmi vous,
C’est à moi seule, à moi qu’est dû votre courroux.
Punir les innocents, et laisser les coupables.
Inhumains ! est-ce en être, est-ce en être capables ?
À moi tout le supplice, à moi tout le forfait.
Que faites-vous, cruels ? qu’avez-vous presque fait ?
Andromède est ici votre plus rare ouvrage ;
Andromède est ici votre plus digne image ;
Elle rassemble en soi vos attraits divisés :
On vous connaîtra moins si vous la détruisez.

Ah ! je découvre enfin d’où provient tant de haine ;
Vous en êtes jaloux plus que je n’en fus vaine ;
Si vous la laissiez vivre, envieux tout-puissants,
Elle aurait plus que vous et d’autels et d’encens ;
Chacun préférerait le portrait au modèle,
Et bientôt l’univers n’adorerait plus qu’elle.
ANDROMÈDE
En l’état où je suis le sort m’est-il trop doux,
Si vous ne me donnez de quoi craindre pour vous ?
Faut-il encore ce comble à des malheurs extrêmes ?
Qu’espérez vous, madame, à force de blasphèmes ?
CASSIOPE
Attirer et leur monstre et leur foudre sur moi :
Mais je ne les irrite, hélas ! que contre toi ;
Sur ton sang innocent retombent tous mes crimes ;
Seule tu leur tiens lieu de mille autres victimes,
Et pour punir ta mère ils n’ont, ces cruels dieux,
Ni monstre dans la mer, ni foudre dans les cieux.
Aussi savent-ils bien que se prendre à ta vie,
C’est percer de mon cœur la plus tendre partie ;
Que je souffre bien plus en te voyant périr,
Et qu’ils me feraient grâce en me faisant mourir.
Ma fille, c’est donc là cet heureux hyménée,
Cette illustre union par Vénus ordonnée
Qu’avecque tant de pompe il fallait préparer,
Et que ces mêmes dieux devaient tant honorer !

Ce que nos yeux ont vu n’était-ce donc qu’un songe,
Déesse ? ou ne viens-tu que pour dire un mensonge ?
Nous aurais-tu parlé sans l’aveu du Destin ?
Est-ce ainsi qu’à nos maux le ciel trouve une On ?
Est-ce ainsi qu’Andromède en reçoit les caresses ?
Si contre elle l’envie émeut quelques déesses,
L’amour en sa faveur n’arme-t-il point de dieux ?
Sont-ils tous devenus, ou sans cœur, ou sans yeux ?
Le maître souverain de toute la nature
Pour de moindres beautés a changé de figure ;
Neptune a soupiré pour de moindres appas ;
Elle en montre à Phébus que Daphné n’avait pas ;
Et l’Amour en Psyché voyait bien moins de charmes,
Quand pour elle il daigna se blesser de ses armes.

Qui dérobe à tes yeux le droit de tout charmer.
Ma fille ? au vif éclat qu’ils sèment dans la mer.
Les tritons amoureux, malgré leurs néréides,
Devraient déjà sortir de leurs grottes humides.
Aux fureurs de leur monstre à l’envi s’opposer,
Contre ce même écueil eux-mêmes l’écraser,
Et de ses os brisés, de sa rage étouffée,
Au pied de ton rocher t’élever un trophée.

 

ANDROMÈDE,
voyant venir le monstre de loin.

 

Renouveler le crime, est-ce pour les fléchir ?
Vous hâtez mon supplice au lieu de m’affranchir.
Vous appelez le monstre. Ah ! du moins à sa vue
Quittez la vanité qui m’a déjà perdue.
Il n’est mortel ni dieu qui m’ose secourir.
Il vient ; consolez-vous, et me laissez mourir.
CASSIOPE
Je le vois, c’en est fait. Parais du moins, Phinée,
Pour sauver la beauté qui t’était destinée ;
Parais. Il en est temps, viens en dépit des dieux
Sauver ton Andromède, ou périr à ses yeux ;
L’amour te le commande, et l’honneur t’en convie ;
Peux-tu, si tu la perds, aimer encor la vie ?
ANDROMÈDE
Il n’a manque d’amour, ni manque de valeur ;
Mais sans doute, madame, il est mort de douleur :
Et comme il a du cœur et sait que je l’adore,
Il périrait ici, s’il respirait encore.
CASSIOPE
Dis plutôt que l’ingrat n’ose te mériter.
Toi donc, qui plus que lui t’osais tantôt vanter,
Viens, amant inconnu, dont la haute origine,
Si nous t’en voulons croire, est royale ou divine ;
Viens en donner la preuve, et, par un prompt secours,
Fais-nous voir quelle foi l’on doit à tes discours ;
Supplante ton rival par une illustre audace ;
Viens à droit de conquête en occuper la place :
Andromède est à toi si tu l’oses gagner.

Quoi ! lâches, le péril vous la fait dédaigner !
Il éteint en tous deux ces flammes sans secondes !
Allons, mon désespoir, jusqu’au milieu des ondes
Faire servir l’effort de nos bras impuissants
D’exemple et de reproche à leurs feux languissants ;
Faisons ce que tous deux devraient faire avec joie ;
Détournons sa fureur dessus une autre proie :
Heureuse si mon sang la pouvait assouvir !
Allons. Mais qui m’arrête ? Ah ! c’est mal me servir.

(On voit ici Persée descendre du haut des nues.)

ACTE troisième
Scène III

Andromède, attachée au rocher ; Persée, en l’air, sur le cheval Pégase ; Cassiope, Timante et le chœur sur le rivage.

TIMANTE,
montrant Persée à Cassiope, et l’empêchant de se jeter en la mer.

 

Courez-vous à la mort quand on vole à votre aide ?
Voyez par quels chemins on secourt Andromède ;
Quel héros, ou quel dieu sur ce cheval ailé…

CASSIOPE
Ah ! c’est cet inconnu par mes cris appelé,
C’est lui-même, seigneur, que mon âme étonnée…

 

PERSÉE,
en l’air, sur le Pégase.

 

Reine, voyez par là si je vaux bien Phinée,
Si j’étais moins que lui digne de votre choix,
Et si le sang des dieux cède à celui des rois.
CASSIOPE
Rien n’égale, seigneur, un amour si fidèle ;
Combattez donc pour vous en combattant pour elle :
Vous ne trouverez point de sentiments ingrats.

 

PERSÉE,
à Andromède.

 

Adorable princesse, avouez-en mon bras.

 

CHŒUH DE MUSIQUE,
cependant que Persée combat le monstre.

 

Courage, enfant des dieux, elle est votre conquête ;

Et jamais amant ni guerrier

Ne vit ceindre sa tête
D’un si beau myrte ou d’un si beau laurier.

 

UNE VOIX
seule.

 

Andromède est le prix qui suit votre victoire :

Combattez, combattez ;
Et vos plaisirs et votre gloire
Rendront jaloux les dieux dont vous sortez.

 

LE CHŒUR
répète.

 

Courage, enfant des dieux, elle est votre conquête ;

Et jamais amant ni guerrier

Ne vit ceindre sa tête
D’un si beau myrte ou d’un si beau laurier.

 

TIMANTE,
à la reine.

 

Voyez de quel effet notre attente est suivie,
Madame ; elle est sauvée, et le monstre est sans vie.

 

PERSÉE, ayant tué le monstre.

 

Rendez grâces au dieu qui m’en a fait vainqueur.
CASSIOPE
Ô ciel ! que ne vous puis-je assez ouvrir mon cœur !
L’oracle de Vénus enfin s’est fait entendre :
Voilà ce dernier choix qui nous devait tout rendre ;
Et vous êtes, seigneur, l’incomparable époux
Par qui le sang des dieux se doit joindre avec nous.

Ne pense plus, ma fille, à ton ingrat Phinée ;
C’est à ce grand héros que le sort t’a donnée ;
C’est pour lui que le ciel te destine aujourd’hui ;
Il est digne de toi, rends-toi digne de lui.
PERSÉE
Il faut la mériter par mille autres services ;
Un peu d’espoir suffit pour de tels sacrifices.
Princesse, cependant quittez ces tristes lieux,
Pour rendre à votre cour tout l’éclat de vos yeux.
Ces vents, ces mêmes vents qui vous ont enlevée,
Vont rendre de tout point ma victoire achevée :
L’ordre que leur prescrit mon père Jupiter
Jusqu’en votre palais les force à vous porter,
Les force à vous remettre où tantôt leur surprise…
ANDROMÈDE
D’une frayeur mortelle à peine encore remise,
Pardonnez, grand héros, si mon étonnement
N’a pas la liberté d’aucune remercîment.
PERSÉE
Venez, tyrans des mers, réparer votre crime,
Venez restituer cette illustre victime ;
Méritez votre grâce, impétueux mutins,
Par votre obéissance au maître des destins.

(Les vents obéissent aussitôt à ce commandement de Persée ; et on les voit en un moment détacher cette princesse, et la reporter par-dessus les flots jusqu’aux lieux d’où ils l’avaient apportée au commencement de cet acte. En même temps Persée revole en haut sur son cheval ailé ; et, après avoir fait un caracol admirable au milieu de l’air, il tire du même côté qu’on a vu disparaître la princesse : tandis qu’il vole, tout le rivage retentit de cris de joie et de chants de victoire.)

 

CASSIOPE,
voyant Persée revoler en haut après sa victoire.

 

Peuple, qu’à pleine voix l’allégresse publique
Après un tel miracle en triomphe s’explique,
Et fasse retentir sur ce rivage heureux
L’immortelle valeur d’un bras si généreux.
CHŒUR
Le monstre est mort, crions victoire,
Victoire tous, victoire à pleine voix ;

Que nos campagnes et nos bois
Ne résonnent que de sa gloire.
Princesse, elle vous donne enfin l’illustre époux

Qui seul était digne de vous.
Vous êtes sa digne conquête.
Victoire tous, victoire à son amour !

C’est lui qui nous rend ce beau jour,
C’est lui qui calme la tempête :
Et c’est lui qui vous donne enfin l’illustre époux

Qui seul était digne de vous.

 

CASSIOPE,
après que Persée est disparu.

 

Dieux ! j’étais sur ces bords immobile de joie !
Allons voir où ces vents ont reporté leur proie,
Embrasser ce vainqueur, et demander au roi
L’effet du juste espoir qu’il a reçu de moi.

ACTE troisième
Scène IV

Cymodoce, Éphyre, Cydippe.
 

(Ces trois néréides s’élèvent du milieu des flots.)

CYMODOCE
Ainsi notre colère est de tout point bravée !
Ainsi notre victime à nos yeux enlevée
Va croître les douceurs de ses contentements
Par le juste mépris de nos ressentiments.
ÉPHYRE
Toute notre fureur, toute notre vengeance
Semble avec son destin être d’intelligence.
N’agir qu’en sa faveur ; et ses plus rudes coups
Ne font que lui donner un plus illustre époux.
CYDIPPE
Le sort, qui jusqu’ici nous a donné le change,
Immole à ses beautés le monstre qui nous venge ;
Du même sacrifice, et dans le même lieu,
De victime qu’elle est, elle devient le dieu.

Cessons dorénavant, cessons d’être immortelles,
Puisque les immortels trahissent nos querelles,
Qu’une beauté commune est plus chère à leurs yeux :
Car son libérateur est sans doute un des dieux.
Autre qu’un dieu n’eût pu nous ôter cette proie ;
Autre qu’un dieu n’eût pu prendre une telle voie ;
Et ce cheval ailé fût péri mille fois
Avant que de voler sous un indigne poids.
CYMODOCE
Oui, c’est sans doute un dieu qui vient de la défendre.
Mais il n’est pas, mes sœurs, encor temps de nous rendre ;
Et puisqu’un dieu pour elle ose nous outrager,
Il faut trouver aussi des dieux à nous venger.
Du sang de notre monstre encore toutes teintes,
Au palais de Neptune allons porter nos plaintes,
Lui demander raison de l’immortel affront
Qu’une telle défaite imprime à notre front.
CYDIPPE
Je crois qu’il nous prévient ; les ondes en bouillonnent ;
Les conques des tritons dans ces rochers résonnent ;
C’est lui-même, parlons.

ACTE troisième
Scène V

Neptune, les trois néréides.
 

 

Neptune, dans son char formé d’une grande conque de nacre, et tiré par deux chevaux marins.

 

Je sais vos déplaisirs,

Mes filles ; et je viens au bruit de vos soupirs,

De l’affront qu’on vous fait plus que vous en colère.
C’est moi que tyrannise un superbe de frère,
Qui dans mon propre État m’osant faire la loi,
M’envoie un de ses fils pour triompher de moi.
Qu’il règne dans le ciel, qu’il règne sur la terre ;
Qu’il gouverne à son gré l’éclat de son tonnerre ;
Que même du Destin il soit indépendant ;
Mais qu’il me laisse à moi gouverner mon trident.
C’est bien assez pour lui d’un si grand avantage,
Sans me venir braver encor dans mon partage.
Après cet attentat sur l’empire des mers,
Même honte à leur tour menace les enfers ;
Aussi leur souverain prendra notre querelle :
Je vais l’intéresser avec Junon pour elle ;
Et tous trois, assemblant notre pouvoir en un,
Nous saurons bien dompter notre tyran commun.
Adieu. Consolez-vous, nymphes trop outragées ;
Je périrai moi-même, ou vous serez vengées :
Et j’ai su du Destin, qui se ligue avec nous,
Qu’Andromède ici-bas n’aura jamais d’époux.

(Il fond au milieu de la mer.)

CYMODOCE
Après le doux espoir d’une telle promesse
Reprenons, chères sœurs, une entière allégresse.

(Les néréides se plongent aussi dans la mer.)

ACTE quatrième

Les vagues fondent sous le théâtre ; et ces hideuses masses de pierres dont elles battaient le pied font place à la magnificence d’un palais royal. On ne le voit pas tout entier, on n’en voit que le vestibule, ou plutôt la grande salle, qui doit servir aux noces de Persée et d’Andromède. Deux rangs de colonnes de chaque côté, l’un de rondes, et l’autre de quarrées, en font les ornements : elles sont enrichies de statues de marbre blanc d’une grandeur naturelle, et leurs bases, corniches, amortissements, étalent tout ce que peut la justesse de l’architecture. Le frontispice suit le même ordre ; et, par trois portes dont il est percé, il fait voir trois allées de cyprès où l’œil s’enfonce à perte de vue.

Scène première

Andromède, Persée, chœur de nymphes, suite de Persée.
 

PERSÉE
Que me permettez-vous, madame, d’espérer ?
Mon amour jusqu’à vous a-t-il lieu d’aspirer ?
Et puis-je, en cette illustre et charmante journée,

Prétendre jusqu’au cœur que possédait Phinée ?

ANDROMÈDE
Laissez-moi l’oublier, puisqu’on me donne à vous ;
Et s’il l’a possédé n’en soyez point jaloux.
Le choix du roi l’y mit, le choix du roi l’en chasse ;
Ce même choix du roi vous y donne sa place ;
N’exigez rien de plus : je ne sais point haïr ;
Je ne sais point aimer, mais je sais obéir :
Je sais porter ce cœur à tout ce qu’on m’ordonne,
Il suit aveuglément la main qui vous le donne ;
De sorte, grand héros, qu’après le choix du roi,
Ce que vous demandez est plus à vous qu’à moi.
PERSÉE
Que je puisse abuser ainsi de sa puissance !
Hasarder vos plaisirs sur votre obéissance !
Et de libérateur de vos rares beautés
M’élever en tyran dessus vos volontés !

Princesse, mon bonheur vous aurait mal servie,
S’il vous faisait esclave en vous rendant la vie ;
Et s’il n’avait sauvé des jours si précieux
Que pour les attacher sous un joug odieux.
C’est aux courages bas, c’est aux amants vulgaires,
À faire agir pour eux l’autorité des pères.
Souffrez à mon amour des chemins différents.
J’ai vu parler pour moi les dieux et vos parents ;
Je sens que mon espoir s’enfle de leur suffrage ;
Mais je n’en veux enfin tirer autre avantage
Que de pouvoir ici faire hommage à vos yeux
Du choix de vos parents, et du vouloir des dieux.
Ils vous donnent à moi, je vous rends à vous-même ;
Et comme enfin c’est vous et non pas moi que j’aime,
J’aime mieux m’exposer à perdre un bien si doux
Que de vous obtenir d’un autre que de vous.
Je garde cet espoir, et hasarde le reste,
Et, me soit votre choix ou propice ou funeste,
Je bénirai l’arrêt qu’en feront vos désirs,
Si ma mort vous épargne un peu de déplaisirs.
Remplissez mon espoir ou trompez mon attente,
Je mourrai sans regret, si vous vivez contente ;
Et mon trépas n’aura que d’aimables moments,
S’il vous ôte un obstacle à vos contentements.
ANDROMÈDE
C’est trop d’être vainqueur dans la même journée
Et de ma retenue et de ma destinée.
Après que par le roi vos vœux sont exaucés,
Vous parler d’obéir c’était vous dire assez :
Mais vous voulez douter, afin que je m’explique,
Et que votre victoire en devienne publique.
Sachez donc…
PERSÉE
Non, madame : où j’ai tant d’intérêt,
Ce n’est pas devant moi qu’il faut faire l’arrêt.
L’excès de vos bontés pourrait en ma présence
Faire à vos sentiments un peu de violence ;
Ce bras vainqueur du monstre, et qui vous rend le jour,
Pourrait en ma faveur séduire votre amour ;
La pitié de mes maux pourrait même surprendre
Ce cœur trop généreux pour s’en vouloir défendre ;
Et le moyen qu’un cœur ou séduit ou surpris
Fût juste en ses faveurs, ou juste en ses mépris ?

De tout ce que j’ai fait ne voyez que ma flamme,
De tout ce qu’on vous dit ne croyez que votre âme ;
Ne me répondez point, et consultez-la bien ;
Faites votre bonheur sans aucun soin du mien :
Je lui voudrais du mal s’il retranchait du vôtre,
S’il vous pouvait coûter un soupir pour quelque autre,
Et si, quittant pour moi quelques destins meilleurs,
Votre devoir laissait votre tendresse ailleurs.
Je vous le dis encor dans ma plus douce attente,
Je mourrai trop content, si vous vivez contente,
Et si, l’heur de ma vie ayant sauvé vos jours,
La gloire de ma mort assure vos amours.
Adieu. Je vais attendre ou triomphe ou supplice,
L’un comme effet de grâce, et l’autre de justice.
ANDROMÈDE
À ces profonds respects qu’ici vous me rendez
Je ne réplique point, vous me le défendez ;
Mais, quoique votre amour me condamne au silence,
Je vous dirai, seigneur, malgré votre défense,
Qu’un héros tel que vous ne saurait ignorer
Qu’ayant tout mérité l’on doit tout espérer.

ACTE quatrième
Scène II

Andromède, chœur de nymphes.
 

ANDROMÈDE
Nymphes, l’auriez-vous cru qu’en moins d’une journée
J’aimasse de la sorte un autre que Phinée ?
Le roi l’a commandé, mais de mon sentiment
Je m’offrais en secret à son commandement.
Ma flamme impatiente invoquait sa puissance,
Et courait au-devant de mon obéissance.
Je fais plus ; au seul nom de mon premier vainqueur,
L’amour à la colère abandonne mon cœur ;
Et ce captif rebelle, ayant brisé sa chaîne,
Va jusques au dédain, s’il ne passe à la haine.
Que direz-vous d’un change et si prompt et si grand,
Qui dans ce même cœur moi-même me surprend ?
AGLANTE
Que pour faire un bonheur promis par tant d’oracles
Cette grande journée est celle des miracles,
Et qu’il n’est pas aux dieux besoin de plus d’effort
À changer votre cœur qu’à changer votre sort.
Cet empire absolu qu’ils ont dessus nos âmes
Éteint comme il leur plaît et rallume nos flammes,
Et verse dans nos cœurs, pour se faire obéir,
Des principes secrets d’aimer et de haïr.
Nous en voyons au votre en cette haute estime
Que vous nous témoigniez pour ce bras magnanime ;
Au défaut de l’amour que Phinée emportait,
Il lui donnait dès lors tout ce qui lui restait ;
Dès lors ces mêmes dieux, dont l’ordre s’exécute,
Le penchaient du côté qu’ils préparaient sa chute ;
Et cette haute estime attendant ce beau jour
N’était qu’un beau degré pour monter à l’amour.
CÉPHALIE
Un digne amour succède à cette haute estime :
Si je puis toutefois vous le dire sans crime,
C’est hasarder beaucoup que croire entièrement
L’impétuosité d’un si prompt changement,

Comme pour vous Phinée eut toujours quelques charmes,
Peut-être il ne lui faut qu’un soupir et deux larmes
Pour dissiper un peu de cette avidité
Qui d’un si gros torrent suit la rapidité.
Deux amants que sépare une légère offense
Rentrent d’un seul coup d’œil en pleine intelligence.
Vous reverrez en lui ce qui le fit aimer,
Les mêmes qualités qu’il vous plut estimer…
ANDROMÈDE
Et j’y verrai de plus cette âme lâche et basse
Jusqu’à m’abandonner à toute ma disgrâce ;
Cet ingrat trop aimé qui n’osa me sauver,
Qui, me voyant périr, voulut se conserver,
Et crut s’être acquitté devant ce que nous sommes,
En querellant les dieux et menaçant les hommes.
S’il eût… Mais le voici ; voyons si ses discours
Rompront de ce torrent ou grossiront le cours.

ACTE quatrième
Scène III

Andromède, Phinèe, Ammon, Chœur de Nymphes, suite de Phinée.
 

PHINÉE
Sur un bruit qui m’étonne, et que je ne puis croire,
Madame, mon amour, jaloux de votre gloire,
Vient savoir s’il est vrai que vous soyez d’accord,
Par un change honteux, de l’arrêt de ma mort.
Je ne suis point surpris que le roi, que la reine,
Suivent les mouvements d’une faiblesse humaine ;
Tout ce qui me surprend, ce sont vos volontés.
On vous donne à Persée, et vous y consentez !
Et toute votre foi demeure sans défense
Alors que de mon bien on fait sa récompense !
ANDROMÈDE
Oui, j’y consens, Phinée, et j’y dois consentir ;
Et quel que soit ce bien qu’il a su garantir,
Sans vous faire injustice on en fait son salaire,
Quand il a fait pour moi ce que vous deviez faire.
De quel front osez-vous me nommer votre bien,
Vous qu’on a vu tantôt n’y prétendre plus rien ?
Quoi ! vous consentirez qu’un monstre me dévore,
Et ce monstre étant mort je suis à vous encore !
Quand je sors de péril vous revenez à moi !
Vous avez de l’amour, et je vous dois ma foi !
C’était de sa fureur qu’il me fallait défendre,
Si vous vouliez garder quelque droit d’y prétendre :
Ce demi-dieu n’a fait, quoi que vous prétendiez,
Que m’arracher au monstre à qui vous me cédiez.
Quittez donc cette vaine et téméraire idée ;
Ne me demandez plus quand vous m’avez cédée.
Ce doit être pour vous même chose aujourd’hui,
Ou de me voir au monstre, ou de me voir à lui.
PHINÉE
Qu’ai-je oublié pour vous de ce que j’ai pu faire ?
N’ai-je pas des dieux même attiré la colère ?
Lorsque je vis. Æole armé pour m’en punir,
Fut-il en mon pouvoir de vous mieux retenir ?
N’eurent-ils pas besoin d’un éclat de tonnerre,
Ses ministres ailés, pour me jeter par terre ?
Et voyant mes efforts avorter sans effets.
Quels pleurs n’ai-je versés, et quels vœux n’ai-je faits ?
ANDROMÈDE
Vous avez donc pour moi daigné verser des larmes,
Lorsque pour me défendre un autre a pris les armes !
Et dedans mon péril vos sentiments ingrats
S’amusaient à des vœux quand il fallait des bras !
PHINÉE
Que pouvais-je de plus, ayant vu pour Nérée
De vingt amants armés la troupe dévorée ?
Devais-je encor promettre un succès à ma main,
Qu’on voyait au-dessus de tout l’effort humain ?
Devais-je me flatter de l’espoir d’un miracle ?
ANDROMÈDE
Vous deviez l’espérer sur la foi d’un oracle :
Le ciel l’avait promis par un arrêt si doux !
Il l’a fait par un autre, et l’aurait fait par vous.

Mais quand vous auriez cru votre perte assurée,
Du moins ces vingt amants dévorés pour Nérée
Vous laissaient un exemple et noble et glorieux.
Si vous n’eussiez pas craint de périr à mes yeux.
Ils voyaient de leur mort la même certitude ;
Mais avec plus d’amour et moins d’ingratitude.
Tous voulurent mourir pour leur objet mourant.
Que leur amour du vôtre était bien différent !
L’effort de leur courage a produit vos alarmes,
Vous a réduit aux vœux, vous a réduit aux larmes ;
Et, quoique plus heureuse en un semblable sort,
Je vois d’un œil jaloux la gloire de sa mort.
Elle avait vingt amants qui voulurent la suivre,
Et je n’en avais qu’un, qui m’a voulu survivre.
Encor ces vingt amants qui vous ont alarmé
N’étaient pas tous aimés, et vous étiez aimé :
Ils n’avaient la plupart qu’une faible espérance,
Et vous aviez, Phinée, une entière assurance ;
Vous possédiez mon cœur, vous possédiez ma foi ;
N’était-ce point assez pour mourir avec moi ?
Pouviez-vous ?
PHINÉE
Pouviez-vous ? Ah ! de grâce, imputez-moi, madame,
Les crimes les plus noirs dont soit capable une âme ;
Mais ne soupçonnez point ce malheureux amant
De vous pouvoir jamais survivre un seul moment.
J’épargnais à mes yeux un funeste spectacle,
Où mes bras impuissants n’avaient pu mettre obstacle,
Et tenais ma main prête à servir ma douleur
Au moindre et premier bruit qu’eût fait votre malheur.
ANDROMÈDE
Et vos respects trouvaient une digne matière
À me laisser l’honneur de périr la première !
Ah ! c’était à mes yeux qu’il fallait y courir,
Si vous aviez pour moi cette ardeur de mourir.
Vous ne me deviez pas envier cette joie
De voir offrir au monstre une première proie ;
Vous m’auriez de la mort adouci les horreurs ;
Vous m’auriez fait du monstre adorer les fureurs ;
Et lui voyant ouvrir ce gouffre épouvantable,
Je l’aurais regardé comme un port favorable,
Comme un vivant sépulcre où mon cœur amoureux
Eût brûlé de rejoindre un amant généreux.
J’aurais désavoué la valeur de Persée ;
En me sauvant la vie il m’aurait offensée ;
Et de ce même bras qu’il m’aurait conservé
Je vous immolerais ce qu’il m’aurait sauvé.
Ma mort aurait déjà couronné votre perte,
Et la bonté du ciel ne l’aurait pas soufferte ;
C’est à votre refus que les dieux ont remis
En de plus dignes mains ce qu’ils m’avaient promis.
Mon cœur eût mieux aimé le tenir de la vôtre ;
Mais je vis par un autre, et vivrai pour un autre.
Vous n’avez aucun lieu d’en devenir jaloux,
Puisque sur ce rocher j’étais morte pour vous :
Qui pouvait le souffrir peut me voir sans envie
Vivre pour un héros de qui je tiens la vie ;
Et quand l’amour encor me parlerait pour lui,
Je ne puis disposer des conquêtes d’autrui.
Adieu.

ACTE quatrième
Scène IV

Phinée, Ammon, suite de Phinée
 

PHINÉE
Adieu. Vous voulez donc que j’en fasse la mienne,
Cruelle, et que ma foi de mon bras vous obtienne ?
Eh bien ! nous l’irons voir, ce bienheureux vainqueur,
Qui, triomphant d’un monstre, a dompté votre cœur.
C’était trop peu pour lui d’une seule victoire,
S’il n’eût dedans ce cœur triomphé de ma gloire !
Mais si sa main au monstre arrache un bien si cher,
La mienne à son bonheur saura bien l’arracher ;
Et vainqueur de tous deux en une seule tête,
De ce qui fut mon bien je ferai ma conquête.
La force me rendra ce que ne peut l’amour.
Allons-y, chers amis, et montrons dès ce jour…
AMMON
Seigneur, auparavant d’une âme plus remise
Daignez voir le succès d’une telle entreprise.
Savez-vous que Persée est fils de Jupiter,
Et qu’ainsi vous avez le foudre à redouter ?
PHINÉE
Je sais que Danaé fut son indigne mère ;
L’or qui plut dans son sein l’y forma d’adultère :
Mais le pur sang des rois n’est pas moins précieux.
Ni moins chéri du ciel que les crimes des dieux.
AMMON
Mais vous ne savez pas, seigneur, que son épée
De l’horrible Méduse a la tête coupée,
Que sous son bouclier il la porte en tous lieux,
Et que c’est fait de vous, s’il en frappe vos yeux.
PHINÉE
On dit que ce prodige est pire qu’un tonnerre,
Qu’il ne faut que le voir pour n’être plus que pierre,
Et que naguère Atlas, qui ne s’en put cacher,
À cet aspect fatal devint un grand rocher.
Soit une vérité, soit un conte, n’importe ;
Si la valeur ne peut, que le nombre l’emporte.
Puisque Andromède enfin voulait me voir périr,
Ou triompher d’un monstre afin de l’acquérir,
Que, fière de se voir l’objet de tant d’oracles,
Elle veut que pour elle on fasse des miracles,
Cette tête est un monstre aussi bien que celui
Dont cet heureux rival la délivre aujourd’hui ;
Et nous aurons ainsi dans un seul adversaire
Et monstres à combattre, et miracles à faire.
Peut-être quelques dieux prendront notre parti,
Quoique de leur monarque il se dise sorti ;
Et Junon pour le moins prendra notre querelle
Contre l’amour furtif d’un époux infidèle.

(Junon se fait voir dans un char superbe tiré par deux paons, et si bien enrichi, qu’il paraît digne de l’orgueil de la déesse qui s’y fait porter. Elle se promène au milieu de l’air, dont nos poëtes lui attribuent l’empire, et y fait plusieurs tours, tantôt à droite et tantôt à gauche, cependant qu’elle assure Phinée de sa protection.)

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Andromède Corneille

LE THEÂTRE DE CORNEILLE

Le Théâtre de Corneille





     theatre-de-corneilleLe Théâtre de CORNEILLE
LITTERATURE FRANCAISE

 





 

PIERRE CORNEILLE
1606 – 1684

 

LE THEÂTRE DE CORNEILLE

 

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Mélite
Comédie en cinq actes
1629
melite-corneille-artgitato

*

Clitandre
Tragédie en cinq actes
1631
clitandre-corneille-artgitato

*

La Veuve
Comédie en cinq actes
1632

la-veuve-corneille-artgitato

*
LA GALERIE DU PALAIS
ou
L’Amie rivale
Comédie en cinq actes
1633
la-galerie-du-palais-corneille-1633-nicolas-lancret-la-terre

*

La Suivante
Comédie en cinq actes
1634

*

Médée
Tragédie en cinq actes
1635

E0702 FEUERBACH 9826

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LE CID
Tragédie en cinq actes
1636
le-cid-corneille-artgitato

**




HORACE
Tragédie en cinq actes
1640

horace-corneille-le-serment-des-horaces-jacques-louis-david

**

Andromède
Tragédie en quatre actes
1650
andromede-corneille

**

Œdipe
Tragédie en cinq actes
1659

oedipe-corneille-oedipe-explique-lenigme-du-sphinx-dingres-1827-musee-du-louvre

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Théâtre de Corneille



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DÉFENSE DE QUELQUES PIÈCES DE THÉATRE
DE M. CORNEILLE.

À M. de Barillon
1677
I. Je n’ai jamais douté de votre inclination à la vertu, mais je ne vous croyois pas scrupuleux jusqu’au point de ne pouvoir souffrir Rodogune, sur le théâtre, parce qu’elle veut inspirer à ses amants le dessein de faire mourir leur mère, après que la mère a voulu inspirer à ses enfants le dessein de faire mourir une maîtresse. Je vous supplie, Monsieur, d’oublier la douceur de notre naturel, l’innocence de nos mœurs, l’humanité de notre politique, pour considérer les coutumes barbares et les maximes criminelles des princes de l’Orient. Quand vous aurez fait réflexion qu’en toutes les familles royales de l’Asie, les pères se défont de leurs enfants, sur le plus léger soupçon ; que les enfants se défont de leurs pères, par l’impatience de régner ; que les maris font tuer leurs femmes, et les femmes empoisonner leurs maris ; que les frères comptent pour rien le meurtre des frères ; quand vous aurez considéré un usage si détestable, établi parmi les rois de ces nations, vous vous étonnerez moins que Rodogune ait voulu venger la mort de son époux sur Cléopâtre, qu’elle ait voulu assurer sa vie, recouvrer sa liberté, et mettre un amant sur le trône, par la perte de la plus méchante femme qui fut jamais. Corneille a donné aux jeunes princes tout le bon naturel qu’ils auroient dû avoir pour la meilleure mère du monde : il a fait prendre à la jeune reine le parti qu’exigeoit d’elle la nécessité de ses affaires.

Peut-être me direz-vous que ces crimes-là peuvent s’exécuter en Asie, et ne se doivent pas représenter en France. Mais quelle raison vous oblige de refuser notre théâtre à une femme qui n’a fait que conseiller le crime pour son salut, et de l’accorder à ceux qui l’ont fait eux-mêmes sans aucun sujet ? Pourquoi bannir de notre scène Rodogune, et y recevoir avec applaudissement Electre et Oreste ? Pourquoi Atrée y fera-t-il servir à Thyeste ses propres enfants dans un festin ? Pourquoi Néron y fera-t-il empoisonner Britannicus ? Pourquoi Hérode, roi des Juifs, roi de ce peuple aimé de Dieu, fera-t-il mourir sa femme ? Pourquoi Amurat fera-t-il étrangler Roxane et Bajazet ? Et venant des Juifs et des Turcs aux chrétiens, pourquoi Philippe II, ce prince si catholique, fera-t-il mourir don Carlos, sur un soupçon fort mal éclairci ? La Nouvelle la plus agréable que nous ayons  renouvelé la mémoire d’une chose ensevelie, et a produit une tragédie, en Angleterre, dont le sujet a su plaire à tous les Anglois. Rodogune, cette pauvre princesse opprimée, n’a pas demandé un crime pour un crime. Elle a demandé sa sûreté, qui ne pouvoit s’établir que par un crime ; mais un crime, à l’égard d’un Capucin, plus qu’à l’égard d’un Ambassadeur, un crime dont Machiavel auroit fait une vertu politique, et que la méchanceté de Cléopâtre peut faire passer pour une justice légitimement exercée.

Une chose que vous trouviez fort à redire, Monsieur, c’est qu’on ait rendu une jeune princesse capable d’une si forte résolution. Je ne sais pas bien son âge ; mais je sais qu’elle étoit reine, et qu’elle étoit veuve. Une de ces qualités suffît pour faire perdre le scrupule à une femme, à quelque âge que ce soit. Faites grâce, Monsieur, faites grâce à Rodogune. Le monde vous fournira de plus grands crimes que le sien, où vous pourrez faire un meilleur usage de la vertueuse haine que vous avez pour les méchantes actions.

À madame la duchesse Mazarin.

II. Il me semble que Rodogune n’est pas mal justifiée : faisons la même chose pour Émilie, auprès de Madame Mazarin. Suspendez votre jugement, Madame ; Émilie n’est pas fort coupable d’avoir exposé Cinna aux dangers d’une conspiration. Ne la condamnez pas, de peur de vous condamner vous-même : c’est par vos propres sentiments que je veux défendre les siens ; c’est par Hortense que je prétends justifier Émilie.

Émilie avoit vu la proscription de sa famille ; elle avoit vu massacrer son père, et, ce qui étoit plus insupportable à une Romaine, elle voyoit la république assujettie par Auguste. Le désir de la vengeance et le dessein de rétablir la liberté lui firent chercher des amis, à qui les mêmes outrages pussent inspirer les mêmes sentiments, et que les mêmes sentiments pussent unir pour perdre un usurpateur. Cinna, neveu de Pompée, et le seul reste de cette grande maison, qui avoit péri pour la république, joignit ses ressentiments à ceux d’Émilie ; et tous deux venant à s’animer par le souvenir des injures, autant que par l’intérêt du public, formèrent ensemble le dessein hardi de cette illustre et célèbre conspiration.

Dans les conférences qu’il fallut avoir pour conduire cette affaire, les cœurs s’unirent aussi bien que les esprits ; mais ce ne fut que pour animer davantage la conspiration ; et jamais Émilie ne se promit à Cinna, qu’à condition qu’il se donneroit tout entier à leur entreprise. Ils conspirèrent donc, avant que de s’aimer ; et leur passion, qui mêla ses inquiétudes et ses craintes à celles qui suivent toujours les conjurations, demeura soumise au désir de la vengeance, et à l’amour de la liberté.

Comme leur dessein étoit sur le point de s’exécuter, Cinna, se laissant toucher à la confiance, et aux bienfaits d’Auguste, fit voir à Émilie une âme sujette aux remords, et toute prête à changer de résolution ; mais Émilie, plus Romaine que Cinna, lui reprocha sa foiblesse, et demeura plus fortement attachée à son dessein que jamais. Ce fut là qu’elle dit des injures à son amant ; ce fut là qu’elle imposa des conditions que vous n’avez pu souffrir, et que vous approuverez, Madame, quand vous vous serez mieux consultée. Le désir de la vengeance fut la première passion d’Émilie : le dessein de rétablir la république se joignit au désir de la vengeance ; l’amour fut un effet de la conspiration, et il entra dans l’âme des conspirateurs, plus pour y servir que pour y régner.

Joignons à la douceur de venger nos parens,
La gloire qu’on remporte à punir les tyrans ;
Et faisons publier par toute l’Italie :
La liberté de Rome est l’œuvre d’Émilie.
On a touché son âme, et son cœur s’est épris ;
Mais elle n’a donné son amour qu’à ce prix.

Vous êtes née à Rome, Madame, et vous y avez reçu l’âme des Porcies et des Arries, au lieu que les autres qu’on y voit naître n’y prennent que le génie des Italiens. Avec cette âme toute grande, toute romaine, si vous viviez aujourd’hui dans une république qu’on opprimât ; si vos parents y étoient proscrits, votre maison désolée, et, ce qui est le plus odieux à une personne libre, si votre égal étoit devenu votre maître ; ce couteau que vous avez acheté pour vous tuer, quand vous verrez la ruine de votre patrie ; ce couteau ne seroit-il pas essayé contre le tyran, avant que d’être employé contre vous-même ? Vous conspireriez sans doute ; et un misérable amant qui voudroit vous inspirer la foiblesse d’un repentir, seroit traité plus durement par Hortense, que Cinna ne le fut par Émilie.

Je m’imagine que nous vivons dans une même république, dont un citoyen ambitieux opprime la liberté. En cet état déplorable, je vous offrirois un vieux Cinna, qui feroit peu d’impression sur votre cœur ; mais, quand vous lui auriez ordonné de punir le tyran, il ne reviendrait pas vous trouver avec des remords, avec cette vertu apparente qui cache des mouvements de crainte, et des sentiments d’intérêt. Il recevroit la confidence et les bienfaits du nouvel Auguste, comme des outrages ; les périls ne feroient que l’animer à vous servir ; il se porteroit enfin si généreusement à l’exécution de l’entreprise, que vous le plaindriez mort, pour avoir obéi à vos ordres, ou le loueriez vivant, après les avoir exécutés.

Que la condition du vieux philosophe est malheureuse ! Il ne se soucie point de gloire ; et le mieux qui lui puisse arriver, c’est qu’un peu de louange soit le prix de tous ses services. Encore cette apparence de grâce, toute vaine qu’elle est, ne lui est accordée que bien rarement ; il voit même beaucoup plus de disposition à lui donner des chagrins que des louanges. Et Dieu conserve M. l’ambassadeur de Portugal ! S’il n’étoit plus au monde, le philosophe seroit exposé le premier aux mauvais traitements que Son Excellence essuie tous les jours.

À Messieurs de ***.

III. Si je dispute quelquefois avec vous, Messieurs, ce n’est que pour remplir le vide du jeu et pour vous ôter l’ennui d’une conversation trop languissante. Je conteste à dessein de vous céder, et vous oppose de foibles raisons, tout préparé à reconnoître la supériorité des vôtres.

Dans cette vue, j’ai soutenu que le Menteur étoit une bonne comédie, que le sujet du Cid étoit heureux, et que cette pièce faisoit un très-bel effet sur le théâtre, quoiqu’elle ne fût pas sans défaut ; j’ai soutenu que Rodogune étoit un fort bel ouvrage, et que l’Œdipe devoit passer pour un chef-d’œuvre de l’art. Pouvois-je vous faire un plus grand plaisir, Messieurs, que de vous donner une si juste occasion de me contredire, et de faire valoir la force et la netteté de votre jugement aux dépens du mien ?

J’ai soutenu que pour faire une belle comédie, il falloit choisir un beau sujet, le bien disposer, le bien suivre, et le mener naturellement à la fin ; qu’il falloit faire entrer les caractères dans les sujets, et non pas former la constitution des sujets après celle des caractères ; que nos actions devoient précéder nos qualités et nos humeurs ; qu’il falloit remettre à la philosophie de nous faire connoître ce que sont les hommes, et à la comédie de nous faire voir ce qu’ils font ; et qu’enfin ce n’est pas tant la nature humaine qu’il faut expliquer, que la condition humaine qu’il faut représenter sur le théâtre.

Ne vous ai-je pas bien servis, Messieurs, quand je me suis rendu ridicule par de si sottes propositions ? Pouvois-je faire plus pour vous, que d’exposer à votre censure la rudesse d’un vieux goût qui a fait voir le raffinement du vôtre ? Vous avez raison, Messieurs, vous avez raison de vous moquer des songes d’Aristote et d’Horace, des rêveries de Heinsius et de Grotius, des caprices de Corneille et de Ben-Johnson, des fantaisies de Rapin, et de Boileau. La seule règle des honnêtes gens, c’est la mode. Que sert une raison qui n’est point reçue, et qui peut trouver à redire à une extravagance qui plaît ?

J’avoue qu’il y a eu des temps où il falloit choisir de beaux sujets, et les bien traiter : il ne faut plus aujourd’hui que des caractères ; et je demande pardon au poëte de la comédie de M. le duc de Buckingham, s’il m’a paru ridicule, quand il se vantoit d’avoir trouvé l’invention de faire des comédies sans sujet. J’ai les mêmes excuses à vous faire, Messieurs : comme vous avez le même esprit, je vous ai tous offensés également ; ce qui m’oblige à vous donner une pareille satisfaction. Mais je ne prétends pas me raccommoder simplement avec vous, sur la comédie ; j’espère que vous me ferez, à l’avenir, un traitement plus favorable en tout, et que Madame Mazarin me sera moins opposée qu’elle n’est.

Que vous ai-je fait, madame la duchesse, pour me traiter de la façon que vous me traitez ? Il n’y a que moi, et le diable de Quevedo, à qui l’on impute toutes les qualités contraires. Vous me trouvez fade dans les louanges, vous me trouvez piquant dans les vérités : si je veux me taire, je suis trop discret ; si je veux parler, je suis trop libre. Quand je dispute, la contestation vous choque ; quand je m’empêche de disputer, ma retenue vous paroît méprisante et dédaigneuse. Dis-je des nouvelles ? je suis mal informé ; n’en dis-je pas ? je fais le mystérieux. À l’Hombre, on se défie de moi comme d’un pipeur, et on me trompe comme un imbécile. On me fait les injustices, et on me condamne. Je suis puni du tort qu’ont les autres : Tout le monde crie, tout le monde se plaint, et je suis le seul à souffrir.

Je vous ai l’obligation de toutes ces choses, Madame, sans compter que vous me donnez au public pour tel qu’il vous plaît. Vous me faites révérer ceux que je méprise, mépriser ceux que j’honore, offenser ceux que je crains. Quartier ! madame la duchesse ; je me rends. Ce n’est pas vaincre, que d’avoir affaire à des gens rendus. Portez vos armes contre les rebelles, forcez les opiniâtres, et gouvernez avec douceur les soumis : la différence des uns aux autres ne doit pas durer longtemps. Un jour viendra (et ce grand jour n’est pas loin) que le comte de Mélos ne murmurera plus à l’Hombre, et que le baron de la Taulade perdra sans chagrin. Pour moi, j’ai abandonné les Visionnaires et le Menteur. Racine est préféré à Corneille, et les caractères l’emportent sur les sujets. Je ne renonce pas seulement à mon opinion, Madame ; je maintiens les vôtres avec plus de fermeté que M. de Villiers n’en peut avoir à soutenir la beauté de ses parentes. J’ai changé l’ordre de mes louanges, et de mes censures. Dès les cinq heures du soir, je blâmerai ce que vous jugerez blâmable, et je louerai à minuit ce que vous croirez digne d’être loué. Pour dernier sacrifice, je continuerai, tant qu’il vous plaira, la maudite société que nous avons eue, M. l’ambassadeur de France, M. le comte de Castelmelhor, et moi. Proposez quelque chose de plus difficile ; vos ordres, Madame, le feront exécuter.

Charles de Saint-Évremond
Œuvres mêlées
Défense de quelques pièces de théâtre de M. Corneille

****************

Le Théâtre de Corneille

********************

 

 

Œdipe CORNEILLE TRAGEDIE EN CINQ ACTES – 1659

Œdipe Corneille 1640


     oedipe-corneilleŒdipe CORNEILLE
LITTERATURE FRANCAISE

TRAGEDIE
EN CINQ ACTES





 

PIERRE CORNEILLE
1606 – 1684

 

Œdipe
1640

Œdipe Corneille

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oedipe-corneille-oedipe-explique-lenigme-du-sphinx-dingres-1827-musee-du-louvre

PERSONNAGES

 

Œdipe, roi de Thèbes, fils et mari de Jocaste.
Thésée, prince d’Athènes, fils d’Egée et amant de Dircé.
Jocaste, reine de Thèbes, femme et mère d’Œdipe.
Dircé, princesse de Thèbes, fille de Laïus et de Jocaste, sœur d’Œdipe et amante de Thésée.
CléanteDymas, confidents d’Œdipe.
Phorbas, vieillard thébain.
Iphicrate, chef de Corinthe.
Nérine, dame d’honneur de la Reine.
Mégare, fille d’honneur de Dircé.
Page.




**********************

ACTE I

Scène première





.

Thésée.

N’écoutez plus, madame, une pitié cruelle,

Qui d’un fidèle amant vous ferait un rebelle :

La gloire d’obéir n’a rien qui me soit doux,

Lorsque vous m’ordonnez de m’éloigner de vous.

Quelque ravage affreux qu’étale ici la peste,

L’absence aux vrais amants est encor plus funeste ;

Et d’un si grand péril l’image s’offre en vain,

Quand ce péril douteux épargne un mal certain.

Dircé.

Le trouvez-vous douteux quand toute votre suite

Par cet affreux ravage à Phaedime est réduite,

De qui même le front, déjà pâle et glacé,

Porte empreint le trépas dont il est menacé ?

Seigneur, toutes ces morts dont il vous environne

Sont des avis pressants que de grâce il vous donne,

Et tant lever le bras avant que de frapper,

C’est vous dire assez haut qu’il est temps d’échapper.

Thésée.

Je le vois comme vous ; mais alors qu’il m’assiége,

Vous laisse-t-il, madame, un plus grand privilège ?

Ce palais par la peste est-il plus respecté ?

Et l’air auprès du trône est-il moins infecté ?

Dircé.

Ah ! Seigneur, quand l’amour tient une âme alarmée,

Il l’attache aux périls de la personne aimée.

Je vois aux pieds du roi chaque jour des mourants ;

J’y vois tomber du ciel les oiseaux expirants ;

Je me vois exposée à ces vastes misères ;

J’y vois mes soeurs, la reine, et les princes mes frères :

Je sais qu’en ce moment je puis les perdre tous ;

Et mon coeur toutefois ne tremble que pour vous,

Tant de cette frayeur les profondes atteintes

Repoussent fortement toutes les autres craintes !

Thésée.

Souffrez donc que l’amour me fasse même loi,

Que je tremble pour vous quand vous tremblez pour moi,

Et ne m’imposez pas cette indigne faiblesse

De craindre autres périls que ceux de ma princesse :

J’aurais en ma faveur le courage bien bas,

Si je fuyais des maux que vous ne fuyez pas.

Votre exemple est pour moi la seule règle à suivre ;

Éviter vos périls, c’est vouloir vous survivre :

Je n’ai que cette honte à craindre sous les cieux.

Ici je puis mourir, mais mourir à vos yeux ;

Et si malgré la mort de tous côtés errante,

Le destin me réserve à vous y voir mourante,

Mon bras sur moi du moins enfoncera les coups

Qu’aura son insolence élevés jusqu’à vous,

Et saura me soustraire à cette ignominie

De souffrir après vous quelques moments de vie,

Qui dans le triste état où le ciel nous réduit,

Seraient de mon départ l’infâme et le seul fruit.

Dircé.

Quoi ? Dircé par sa mort deviendrait criminelle

Jusqu’à forcer Thésée à mourir après elle,

Et ce coeur, intrépide au milieu du danger,

Se défendrait si mal d’un malheur si léger !

M’immoler une vie à tous si précieuse,

Ce serait rendre à tous ma mémoire odieuse,

Et par toute la Grèce animer trop d’horreur

Contre une ombre chérie avec tant de fureur.

Ces infâmes brigands dont vous l’avez purgée,

Ces ennemis publics dont vous l’avez vengée,

Après votre trépas à l’envi renaissants,

Pilleraient sans frayeur les peuples impuissants ;

Et chacun maudirait, en les voyant paraître,

La cause d’une mort qui les ferait renaître.

Oserai-je, seigneur, vous dire hautement

Qu’un tel excès d’amour n’est pas d’un tel amant ?

S’il est vertu pour nous, que le ciel n’a formées

Que pour le doux emploi d’aimer et d’être aimées,

Il faut qu’en vos pareils les belles passions

Ne soient que l’ornement des grandes actions.

Ces hauts emportements qu’un beau feu leur inspire

Doivent les élever, et non pas les détruire ;

Et quelque désespoir que leur cause un trépas,

Leur vertu seule a droit de faire agir leurs bras.

Ces bras, que craint le crime à l’égal du tonnerre,

Sont des dons que le ciel fait à toute la terre ;

Et l’univers en eux perd un trop grand secours,

Pour souffrir que l’amour soit maître de leurs jours.

Faites voir, si je meurs, une entière tendresse ;

Mais vivez après moi pour toute notre Grèce,

Et laissez à l’amour conserver par pitié

De ce tout désuni la plus digne moitié.

Vivez pour faire vivre en tous lieux ma mémoire,

Pour porter en tous lieux vos soupirs et ma gloire,

Et faire partout dire :  » un si vaillant héros

Au malheur de Dircé donne encor des sanglots ;

Il en garde en son âme encor toute l’image,

Et rend à sa chère ombre encor ce triste hommage.  »

Cet espoir est le seul dont j’aime à me flatter,

Et l’unique douceur que je veux emporter.

Thésée.

Ah ! Madame, vos yeux combattent vos maximes :

Si j’en crois leur pouvoir, vos conseils sont des crimes.

Je ne vous ferai point ce reproche odieux,

Que si vous aimiez bien, vous conseilleriez mieux :

Je dirai seulement qu’auprès de ma princesse

Aux seuls devoirs d’amant un héros s’intéresse,

Et que de l’univers fût-il le seul appui,

Aimant un tel objet, il ne doit rien qu’à lui.

Mais ne contestons point et sauvons l’un et l’autre :

L’hymen justifiera ma retraite et la vôtre.

Le roi me pourrait-il en refuser l’aveu,

Si vous en avouez l’audace de mon feu ?

Pourrait-il s’opposer à cette illustre envie

D’assurer sur un trône une si belle vie,

Et ne point consentir que des destins meilleurs

Vous exilent d’ici pour commander ailleurs ?

Dircé.

Le roi, tout roi qu’il est, seigneur, n’est pas mon maître ;

Et le sang de Laïus, dont j’eus l’honneur de naître,

Dispense trop mon coeur de recevoir la loi

D’un trône que sa mort n’a dû laisser qu’à moi.

Mais comme enfin le peuple et l’hymen de ma mère

Ont mis entre ses mains le sceptre de mon père,

Et qu’en ayant ici toute l’autorité,

Je ne puis rien pour vous contre sa volonté,

Pourra-t-il trouver bon qu’on parle d’hyménée

Au milieu d’une ville à périr condamnée,

Où le courroux du ciel, changeant l’air en poison,

Donne lieu de trembler pour toute sa maison ?

Mégare.

Madame.

Dircé.

Adieu, seigneur : la reine, qui m’appelle,

M’oblige à vous quitter pour me rendre auprès d’elle ;

Et d’ailleurs le roi vient.

Thésée.

Que ferai-je ?

Dircé.

Parlez.

Je ne puis plus vouloir que ce que vous voulez.

Scène II

.

Oedipe.

Au milieu des malheurs que le ciel nous envoie,

Prince, nous croiriez-vous capables d’une joie,

Et que nous voyant tous sur les bords du tombeau,

Nous pussions d’un hymen allumer le flambeau ?

C’est choquer la raison peut-être et la nature ;

Mais mon âme en secret s’en forme un doux augure

Que Delphes, dont j’attends réponse en ce moment,

M’envoiera de nos maux le plein soulagement.

Thésée.

Seigneur, si j’avais cru que parmi tant de larmes

La douceur d’un hymen pût avoir quelques charmes,

Que vous en eussiez pu supporter le dessein,

Je vous aurais fait voir un beau feu dans mon sein,

Et tâché d’obtenir cet aveu favorable

Qui peut faire un heureux d’un amant misérable.

Oedipe.

Je l’avais bien jugé, qu’un intérêt d’amour

Fermait ici vos yeux aux périls de ma cour ;

Mais je croirais me faire à moi-même un outrage

Si je vous obligeais d’y tarder davantage,

Et si trop de lenteur à seconder vos feux

Hasardait plus longtemps un coeur si généreux.

Le mien sera ravi que de si nobles chaînes

Unissent les états de Thèbes et d’Athènes.

Vous n’avez qu’à parler, vos voeux sont exaucés :

Nommez ce cher objet, grand prince, et c’est assez.

Un gendre tel que vous m’est plus qu’un nouveau trône,

Et vous pouvez choisir d’Ismène ou d’Antigone ;

Car je n’ose penser que le fils d’un grand roi,

Un si fameux héros, aime ailleurs que chez moi,

Et qu’il veuille en ma cour, au mépris de mes filles,

Honorer de sa main de communes familles.

Thésée.

Seigneur, il est tout vrai : j’aime en votre palais ;

Chez vous est la beauté qui fait tous mes souhaits.

Vous l’aimez à l’égal d’Antigone et d’Ismène ;

Elle tient même rang chez vous et chez la reine ;

En un mot, c’est leur soeur, la princesse Dircé,

Dont les yeux…

Oedipe.

Quoi ? Ses yeux, prince, vous ont blessé ?

Je suis fâché pour vous que la reine sa mère

Ait su vous prévenir pour un fils de son frère.

Ma parole est donnée, et je n’y puis plus rien ;

Mais je crois qu’après tout ses soeurs la valent bien.

Thésée.

Antigone est parfaite, Ismène est admirable ;

Dircé, si vous voulez, n’a rien de comparable :

Elles sont l’une et l’autre un chef-d’oeuvre des cieux ;

Mais où le coeur est pris on charme en vain les yeux.

Si vous avez aimé, vous avez su connaître

Que l’amour de son choix veut être le seul maître ;

Que s’il ne choisit pas toujours le plus parfait,

Il attache du moins les coeurs au choix qu’il fait ;

Et qu’entre cent beautés dignes de notre hommage,

Celle qu’il nous choisit plaît toujours davantage.

Ce n’est pas offenser deux si charmantes soeurs,

Que voir en leur aînée aussi quelques douceurs.

J’avouerai, s’il le faut, que c’est un pur caprice,

Un pur aveuglement qui leur fait injustice ;

Mais ce serait trahir tout ce que je leur doi,

Que leur promettre un coeur quand il n’est plus à moi.

Oedipe.

Mais c’est m’offenser, moi, prince, que de prétendre

À des honneurs plus hauts que le nom de mon gendre.

Je veux toutefois être encor de vos amis ;

Mais ne demandez plus un bien que j’ai promis.

Je vous l’ai déjà dit, que pour cet hyménée

Aux voeux du prince Aemon ma parole est donnée.

Vous avez attendu trop tard à m’en parler,

Et je vous offre assez de quoi vous consoler.

La parole des rois doit être inviolable.

Thésée.

Elle est toujours sacrée et toujours adorable ;

Mais ils ne sont jamais esclaves de leur voix,

Et le plus puissant roi doit quelque chose aux rois.

Retirer sa parole à leur juste prière,

C’est honorer en eux son propre caractère ;

Et si le prince Aemon ose encor vous parler,

Vous lui pouvez offrir de quoi se consoler.

Oedipe.

Quoi ? Prince, quand les dieux tiennent en main leur foudre,

Qu’ils ont le bras levé pour nous réduire en poudre,

J’oserai violer un serment solennel,

Dont j’ai pris à témoin leur pouvoir éternel ?

Thésée.

C’est pour un grand monarque un peu bien du scrupule.

Oedipe.

C’est en votre faveur être un peu bien crédule

De présumer qu’un roi, pour contenter vos yeux,

Veuille pour ennemis les hommes et les dieux.

Thésée.

Je n’ai qu’un mot à dire après un si grand zèle :

Quand vous donnez Dircé, Dircé se donne-t-elle ?

Oedipe.

Elle sait son devoir.

Thésée.

Savez-vous quel il est ?

Oedipe.

L’aurait-elle réglé suivant votre intérêt ?

À me désobéir l’auriez-vous résolue ?

Thésée.

Non, je respecte trop la puissance absolue ;

Mais lorsque vous voudrez sans elle en disposer,

N’aura-t-elle aucun droit, seigneur, de s’excuser ?

Oedipe.

Le temps vous fera voir ce que c’est qu’une excuse.

Thésée.

Le temps me fera voir jusques où je m’abuse ;

Et ce sera lui seul qui saura m’éclaircir

De ce que pour Aemon vous ferez réussir.

Je porte peu d’envie à sa bonne fortune ;

Mais je commence à voir que je vous importune.

Adieu : faites, seigneur, de grâce un juste choix ;

Et si vous êtes roi, considérez les rois.

Scène III

.

Oedipe.

Si je suis roi, Cléante ! Et que me croit-il être ?

Cet amant de Dircé déjà me parle en maître !

Vois, vois ce qu’il ferait s’il était son époux.

Cléante.

Seigneur, vous avez lieu d’en être un peu jaloux.

Cette princesse est fière ; et comme sa naissance

Croit avoir quelque droit à la toute-puissance,

Tout est au-dessous d’elle, à moins que de régner,

Et sans doute qu’Aemon s’en verra dédaigner.

Oedipe.

Le sang a peu de droits dans le sexe imbécile ;

Mais c’est un grand prétexte à troubler une ville ;

Et lorsqu’un tel orgueil se fait un fort appui,

Le roi le plus puissant doit tout craindre de lui.

Toi qui, né dans Argos et nourri dans Mycènes,

Peux être mal instruit de nos secrètes haines,

Vois-les jusqu’en leur source, et juge entre elle et moi

Si je règne sans titre, et si j’agis en roi.

On t’a parlé du Sphinx, dont l’énigme funeste

Ouvrit plus de tombeaux que n’en ouvre la peste,

Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion,

Se campait fièrement sur le mont Cythéron,

D’où chaque jour ici devait fondre sa rage,

À moins qu’on éclaircît un si sombre nuage.

Ne porter qu’un faux jour dans son obscurité,

C’était de ce prodige enfler la cruauté ;

Et les membres épars des mauvais interprètes

Ne laissaient dans ces murs que des bouches muettes.

Mais comme aux grands périls le salaire enhardit,

Le peuple offre le sceptre, et la reine son lit ;

De cent cruelles morts cette offre est tôt suivie :

J’arrive, je l’apprends, j’y hasarde ma vie.

Au pied du roc affreux semé d’os blanchissants,

Je demande l’énigme et j’en cherche le sens ;

Et ce qu’aucun mortel n’avait encor pu faire,

J’en dévoile l’image et perce le mystère.

Le monstre, furieux de se voir entendu,

Venge aussitôt sur lui tant de sang répandu,

Du roc s’élance en bas, et s’écrase lui-même.

La reine tint parole, et j’eus le diadème.

Dircé fournissait lors à peine un lustre entier,

Et me vit sur le trône avec un oeil altier.

J’en vis frémir son coeur, j’en vis couler ses larmes ;

J’en pris pour l’avenir dès lors quelques alarmes ;

Et si l’âge en secret a pu la révolter,

Vois ce que mon départ n’en doit point redouter.

La mort du roi mon père à Corinthe m’appelle ;

J’en attends aujourd’hui la funeste nouvelle,

Et je hasarde tout à quitter les Thébains,

Sans mettre ce dépôt en de fidèles mains.

Aemon serait pour moi digne de la princesse :

S’il a de la naissance, il a quelque faiblesse ;

Et le peuple du moins pourrait se partager,

Si dans quelque attentat il osait l’engager ;

Mais un prince voisin, tel que tu vois Thésée,

Ferait de ma couronne une conquête aisée,

Si d’un pareil hymen le dangereux lien

Armait pour lui son peuple et soulevait le mien.

Athènes est trop proche, et durant une absence

L’occasion qui flatte anime l’espérance ;

Et quand tous mes sujets me garderaient leur foi,

Désolés comme ils sont, que pourraient-ils pour moi ?

La reine a pris le soin d’en parler à sa fille.

Aemon est de son sang, et chef de sa famille ;

Et l’amour d’une mère a souvent plus d’effet

Que n’ont… Mais la voici ; sachons ce qu’elle a fait.

Scène IV

.

Jocaste.

J’ai perdu temps, seigneur ; et cette âme embrasée

Met trop de différence entre Aemon et Thésée.

Aussi je l’avouerai, bien que l’un soit mon sang,

Leur mérite diffère encor plus que leur rang ;

Et l’on a peu d’éclat auprès d’une personne

Qui joint à de hauts faits celui d’une couronne.

Oedipe.

Thésée est donc, madame, un dangereux rival ?

Jocaste.

Aemon est fort à plaindre, ou je devine mal.

J’ai tout mis en usage auprès de la princesse :

Conseil, autorité, reproche, amour, tendresse ;

J’en ai tiré des pleurs, arraché des soupirs,

Et n’ai pu de son coeur ébranler les désirs.

J’ai poussé le dépit de m’en voir séparée

Jusques à la nommer fille dénaturée.

 » le sang royal n’a point ces bas attachements

Qui font les déplaisirs de ces éloignements,

Et les âmes, dit-elle, au trône destinées

Ne doivent aux parents que les jeunes années.  »

Oedipe.

Et ces mots ont soudain calmé votre courroux ?

Jocaste.

Pour les justifier elle ne veut que vous :

Votre exemple lui prête une preuve assez claire

Que le trône est plus doux que le sein d’une mère.

Pour régner en ces lieux vous avez tout quitté.

Oedipe.

Mon exemple et sa faute ont peu d’égalité.

C’est loin de ses parents qu’un homme apprend à vivre.

Hercule m’a donné ce grand exemple à suivre,

Et c’est pour l’imiter que par tous nos climats

J’ai cherché comme lui la gloire et les combats.

Mais bien que la pudeur par des ordres contraires

Attache de plus près les filles à leurs mères,

La vôtre aime une audace où vous la soutenez.

Jocaste.

Je la condamnerai, si vous la condamnez ;

Mais à parler sans fard, si j’étais en sa place,

J’en userais comme elle et j’aurais même audace ;

Et vous-même, seigneur, après tout, dites-moi,

La condamneriez-vous si vous n’étiez son roi ?

Oedipe.

Si je condamne en roi son amour ou sa haine,

Vous devez comme moi les condamner en reine.

Jocaste.

Je suis reine, seigneur, mais je suis mère aussi :

Aux miens, comme à l’état, je dois quelque souci.

Je sépare Dircé de la cause publique ;

Je vois qu’ainsi que vous elle a sa politique :

Comme vous agissez en monarque prudent,

Elle agit de sa part en coeur indépendant,

En amante à bon titre, en princesse avisée,

Qui mérite ce trône où l’appelle Thésée.|

Je ne puis vous flatter, et croirais vous trahir,

Si je vous promettais qu’elle pût obéir.

Oedipe.

Pourrait-on mieux défendre un esprit si rebelle ?

Jocaste.

Parlons-en comme il faut : nous nous aimons plus qu’elle ;

Et c’est trop nous aimer que voir d’un oeil jaloux

Qu’elle nous rend le change, et s’aime plus que nous.

Un peu trop de lumière à nos désirs s’oppose.

Peut-être avec le temps nous pourrions quelque chose ;

Mais n’espérons jamais qu’on change en moins d’un jour,

Quand la raison soutient le parti de l’amour.

Oedipe.

Souscrivons donc, madame, à tout ce qu’elle ordonne :

Couronnons cet amour de ma propre couronne ;

Cédons de bonne grâce, et d’un esprit content

Remettons à Dircé tout ce qu’elle prétend.

À mon ambition Corinthe peut suffire,

Et pour les plus grands coeurs c’est assez d’un empire.

Mais vous souvenez-vous que vous avez deux fils

Que le courroux du ciel a fait naître ennemis,

Et qu’il vous en faut craindre un exemple barbare,

À moins que pour régner leur destin les sépare ?

Jocaste.

Je ne vois rien encor fort à craindre pour eux :

Dircé les aime en soeur, Thésée est généreux ;

Et si pour un grand coeur c’est assez d’un empire,

À son ambition Athènes doit suffire.

Oedipe.

Vous mettez une borne à cette ambition !

Jocaste.

J’en prends, quoi qu’il en soit, peu d’appréhension ;

Et Thèbes et Corinthe ont des bras comme Athènes.

Mais nous touchons peut-être à la fin de nos peines :

Dymas est de retour, et Delphes a parlé.

Oedipe.

Que son visage montre un esprit désolé !

Scène V

.

Oedipe.

Eh bien ! Quand verrons-nous finir notre infortune ?

Qu’apportez-vous, Dymas ? Quelle réponse ?

Dymas.

Aucune.

Oedipe.

Quoi ? Les dieux sont muets ?

Dymas.

Ils sont muets et sourds.

Nous avons par trois fois imploré leur secours,

Par trois fois redoublé nos voeux et nos offrandes :

Ils n’ont pas daigné même écouter nos demandes.

À peine parlions-nous, qu’un murmure confus

Sortant du fond de l’antre expliquait leur refus ;

Et cent voix tout à coup, sans être articulées,

Dans une nuit subite à nos soupirs mêlées,

Faisaient avec horreur soudain connaître à tous

Qu’ils n’avoient plus ni d’yeux ni d’oreilles pour nous.

Oedipe.

Ah ! Madame.

Jocaste.

Ah ! Seigneur, que marque un tel silence ?

Oedipe.

Que pourrait-il marquer qu’une juste vengeance ?

Les dieux, qui tôt ou tard savent se ressentir,

Dédaignent de répondre à qui les fait mentir.

Ce fils dont ils avoient prédit les aventures,

Exposé par votre ordre, a trompé leurs augures ;

Et ce sang innocent, et ces dieux irrités,

Se vengent maintenant de vos impiétés.

Jocaste.

Devions-nous l’exposer à son destin funeste,

Pour le voir parricide et pour le voir inceste ?

Et des crimes si noirs étouffés au berceau

Auraient-ils su pour moi faire un crime nouveau ?

Non, non : de tant de maux Thèbes n’est assiégée

Que pour la mort du roi, que l’on n’a pas vengée ;

Son ombre incessamment me frappe encor les yeux ;

Je l’entends murmurer à toute heure, en tous lieux,

Et se plaindre en mon coeur de cette ignominie

Qu’imprime à son grand nom cette mort impunie.

Oedipe.

Pourrions-nous en punir des brigands inconnus,

Que peut-être jamais en ces lieux on n’a vus ?

Si vous m’avez dit vrai, peut-être ai-je moi-même

Sur trois de ces brigands vengé le diadème ;

Au lieu même, au temps même, attaqué seul par trois,

J’en laissai deux sans vie, et mis l’autre aux abois.

Mais ne négligeons rien, et du royaume sombre

Faisons par Tirésie évoquer sa grande ombre.

Puisque le ciel se tait, consultons les enfers :

Sachons à qui de nous sont dus les maux soufferts ;
Sachons-en, s’il se peut, la cause et le remède :

Allons tout de ce pas réclamer tous son aide.

J’irai revoir Corinthe avec moins de souci,

Si je laisse plein calme et pleine joie ici.

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ACTE II

Scène première

.

Oedipe.

Je ne le cèle point, cette hauteur m’étonne.

Aemon a du mérite, on chérit sa personne ;

Il est prince, et de plus étant offert par moi…

Dircé.

Je vous ai déjà dit, seigneur, qu’il n’est pas roi.

Oedipe.

Son hymen toutefois ne vous fait point descendre :

S’il n’est pas dans le trône, il a droit d’y prétendre ;

Et comme il est sorti de même sang que vous,

Je crois vous faire honneur d’en faire votre époux.

Dircé.

Vous pouvez donc sans honte en faire votre gendre :

Mes soeurs en l’épousant n’auront point à descendre ;

Mais pour moi, vous savez qu’il est ailleurs des rois,

Et même en votre cour, dont je puis faire choix.

Oedipe.

Vous le pouvez, madame, et n’en voudrez pas faire

Sans en prendre mon ordre et celui d’une mère.

Dircé.

Pour la reine, il est vrai qu’en cette qualité

Le sang peut lui devoir quelque civilité :

Je m’en suis acquittée, et ne puis bien comprendre,

Étant ce que je suis, quel ordre je dois prendre.

Oedipe.

Celui qu’un vrai devoir prend des fronts couronnés,

Lorsqu’on tient auprès d’eux le rang que vous tenez.

Je pense être ici roi.

Dircé.

Je sais ce que vous êtes ;

Mais si vous me comptez au rang de vos sujettes,

Je ne sais si celui qu’on vous a pu donner

Vous asservit un front qu’on a dû couronner.

Seigneur, quoi qu’il en soit, j’ai fait choix de Thésée ;

Je me suis à ce choix moi-même autorisée.

J’ai pris l’occasion que m’ont faite les dieux

De fuir l’aspect d’un trône où vous blessez mes yeux,

Et de vous épargner cet importun ombrage

Qu’à des rois comme vous peut donner mon visage.

Oedipe.

Le choix d’un si grand prince est bien digne de vous,

Et je l’estime trop pour en être jaloux ;

Mais le peuple au milieu des colères célestes

Aime encor de Laïus les adorables restes,

Et ne pourra souffrir qu’on lui vienne arracher

Ces gages d’un grand roi qu’il tint jadis si cher.

Dircé.

De l’air dont jusqu’ici ce peuple m’a traitée,

Je dois craindre fort peu de m’en voir regrettée.

S’il eût eu pour son roi quelque ombre d’amitié,

Si mon sexe ou mon âge eût ému sa pitié,

Il n’aurait jamais eu cette lâche faiblesse

De livrer en vos mains l’état et sa princesse,

Et me verra toujours éloigner sans regret,

Puisque c’est l’affranchir d’un reproche secret.

Oedipe.

Quel reproche secret lui fait votre présence ?

Et quel crime a commis cette reconnaissance

Qui par un sentiment et juste et relevé

L’a consacré lui-même à qui l’a conservé ?

Si vous aviez du Sphinx vu le sanglant ravage…

Dircé.

Je puis dire, seigneur, que j’ai vu davantage :

J’ai vu ce peuple ingrat que l’énigme surprit

Vous payer assez bien d’avoir eu de l’esprit.

Il pouvait toutefois avec quelque justice

Prendre sur lui le prix d’un si rare service ;

Mais quoiqu’il ait osé vous payer de mon bien,

En vous faisant son roi, vous a-t-il fait le mien ?

En se donnant à vous, eut-il droit de me vendre ?

Oedipe.

Ah ! C’est trop me forcer, madame, à vous entendre.

La jalouse fierté qui vous enfle le coeur

Me regarde toujours comme un usurpateur :

Vous voulez ignorer cette juste maxime,

Que le dernier besoin peut faire un roi sans crime,

Qu’un peuple sans défense et réduit aux abois…

Dircé.

Le peuple est trop heureux quand il meurt pour ses rois.

Mais, seigneur, la matière est un peu délicate ;

Vous pouvez vous flatter, peut-être je me flatte.

Sans rien approfondir, parlons à coeur ouvert.

Vous régnez en ma place, et les dieux l’ont souffert :

Je dis plus, ils vous ont saisi de ma couronne.

Je n’en murmure point, comme eux je vous la donne ;

J’oublierai qu’à moi seule ils devaient la garder ;

Mais si vous attentez jusqu’à me commander,

Jusqu’à prendre sur moi quelque pouvoir de maître,

Je me souviendrai lors de ce que je dois être ;

Et si je ne le suis pour vous faire la loi,

Je le serai du moins pour me choisir un roi.

Après cela, seigneur, je n’ai rien à vous dire :

J’ai fait choix de Thésée, et ce mot doit suffire.

Oedipe.

Et je veux à mon tour, madame, à coeur ouvert,

Vous apprendre en deux mots que ce grand choix vous perd,

Qu’il vous remplit le coeur d’une attente frivole,

Qu’au prince Aemon pour vous j’ai donné ma parole,

Que je perdrai le sceptre, ou saurai la tenir.

Puissent, si je la romps, tous les dieux m’en punir !

Puisse de plus de maux m’accabler leur colère

Qu’Apollon n’en prédit jadis pour votre frère !

Dircé.

N’insultez point au sort d’un enfant malheureux,

Et faites des serments qui soient plus généreux.

On ne sait pas toujours ce qu’un serment hasarde ;

Et vous ne voyez pas ce que le ciel vous garde.

Oedipe.

On se hasarde à tout quand un serment est fait.

Dircé.

Ce n’est pas de vous seul que dépend son effet.

Oedipe.

Je suis roi, je puis tout.

Dircé.

Je puis fort peu de chose ;

Mais enfin de mon coeur moi seule je dispose,

Et jamais sur ce coeur on n’avancera rien

Qu’en me donnant un sceptre, ou me rendant le mien.

Oedipe.

Il est quelques moyens de vous faire dédire.

Dircé.

Il en est de braver le plus injuste empire ;

Et de quoi qu’on menace en de tels différends,

Qui ne craint point la mort ne craint point les tyrans.

Ce mot m’est échappé, je n’en fais point d’excuse ;

J’en ferai, si le temps m’apprend que je m’abuse.

Rendez-vous cependant maître de tout mon sort ;

Mais n’offrez à mon choix que Thésée ou la mort.

Oedipe.

On pourra vous guérir de cette frénésie.

Mais il faut aller voir ce qu’a fait Tirésie :

Nous saurons au retour encor vos volontés.

Dircé.

Allez savoir de lui ce que vous méritez.

Scène II

.

Dircé.

Mégare, que dis-tu de cette violence ?

Après s’être emparé des droits de ma naissance,

Sa haine opiniâtre à croître mes malheurs

M’ose encore envier ce qui me vient d’ailleurs.

Elle empêche le ciel de m’être enfin propice,

De réparer vers moi ce qu’il eut d’injustice,

Et veut lier les mains au destin adouci

Qui m’offre en d’autres lieux ce qu’on me vole ici.

Mégare.

Madame, je ne sais ce que je dois vous dire :

La raison vous anime, et l’amour vous inspire ;

Mais je crains qu’il n’éclate un peu plus qu’il ne faut,

Et que cette raison ne parle un peu trop haut.

Je crains qu’elle n’irrite un peu trop la colère

D’un roi qui jusqu’ici vous a traitée en père,

Et qui vous a rendu tant de preuves d’amour,

Qu’il espère de vous quelque chose à son tour.

Dircé.

S’il a cru m’éblouir par de fausses caresses,

J’ai vu sa politique en former les tendresses ;

Et ces amusements de ma captivité

Ne me font rien devoir à qui m’a tout ôté.

Mégare.

Vous voyez que d’Aemon il a pris la querelle,

Qu’il l’estime, chérit.

Dircé.

Politique nouvelle.

Mégare.

Mais comment pour Thésée en viendrez-vous à bout ?

Il le méprise, hait.

Dircé.

Politique partout.

Si la flamme d’Aemon en est favorisée,

Ce n’est pas qu’il l’estime, ou méprise Thésée ;

C’est qu’il craint dans son coeur que le droit souverain

(car enfin il m’est dû) ne tombe en bonne main.

Comme il connaît le mien, sa peur de me voir reine

Dispense à mes amants sa faveur ou sa haine,

Et traiterait ce prince ainsi que ce héros,

S’il portait la couronne ou de Sparte ou d’Argos.

Mégare.

Si vous en jugez bien, que vous êtes à plaindre !

Dircé.

Il fera de l’éclat, il voudra me contraindre ;

Mais quoi qu’il me prépare à souffrir dans sa cour,

Il éteindra ma vie avant que mon amour.

Mégare.

Espérons que le ciel vous rendra plus heureuse.

Cependant je vous trouve assez peu curieuse :

Tout le peuple, accablé de mortelles douleurs,

Court voir ce que Laïus dira de nos malheurs ;

Et vous ne suivez point le roi chez Tirésie,

Pour savoir ce qu’en juge une ombre si chérie ?

Dircé.

J’ai tant d’autres sujets de me plaindre de lui,

Que je fermais les yeux à ce nouvel ennui.

Il aurait fait trop peu de menacer la fille,

Il faut qu’il soit tyran de toute la famille,

Qu’il porte sa fureur jusqu’aux âmes sans corps,

Et trouble insolemment jusqu’aux cendres des morts.

Mais ces mânes sacrés qu’il arrache au silence

Se vengeront sur lui de cette violence ;

Et les dieux des enfers, justement irrités,

Puniront l’attentat de ses impiétés.

Mégare.

Nous ne savons pas bien comme agit l’autre monde ;

Il n’est point d’oeil perçant dans cette nuit profonde ;

Et quand les dieux vengeurs laissent tomber leur bras,

Il tombe assez souvent sur qui n’y pense pas.

Dircé.

Dût leur décret fatal me choisir pour victime,

Si j’ai part au courroux, je n’en veux point au crime :

Je veux m’offrir sans tache à leur bras tout-puissant,

Et n’avoir à verser que du sang innocent.

Scène III

.

Nérine.

Ah ! Madame, il en faut de la même innocence

Pour apaiser du ciel l’implacable vengeance ;

Il faut une victime et pure et d’un tel rang,

Que chacun la voudrait racheter de son sang.

Dircé.

Nérine, que dis-tu ? Serait-ce bien la reine ?

Le ciel ferait-il choix d’Antigone, ou d’Ismène ?

Voudrait-il Étéocle, ou Polynice, ou moi ?

Car tu me dis assez que ce n’est pas le roi ;

Et si le ciel demande une victime pure,

Appréhender pour lui, c’est lui faire une injure.

Serait-ce enfin Thésée ? Hélas ! Si c’était lui…

Mais nomme, et dis quel sang le ciel veut aujourd’hui.

Nérine.

L’ombre du grand Laïus, qui lui sert d’interprète,

De honte ou de dépit sur ce nom est muette ;

Je n’ose vous nommer ce qu’elle nous a tu ;

Mais, préparez, madame, une haute vertu :

Prêtez à ce récit une âme généreuse,

Et vous-même jugez si la chose est douteuse.

Dircé.

Ah ! Ce sera Thésée, ou la reine.

Nérine.

Écoutez,

Et tâchez d’y trouver quelques obscurités.

Tirésie a longtemps perdu ses sacrifices

Sans trouver ni les dieux ni les ombres propices ;

Et celle de Laïus évoqué par son nom

S’obstinait au silence aussi bien qu’Apollon.

Mais la reine en la place à peine est arrivée,

Qu’une épaisse vapeur s’est du temple élevée,

D’où cette ombre aussitôt sortant jusqu’en plein jour

A surpris tous les yeux du peuple et de la cour.

L’impérieux orgueil de son regard sévère

Sur son visage pâle avait peint la colère ;

Tout menaçait en elle, et des restes de sang

Par un prodige affreux lui dégouttaient du flanc.

À ce terrible aspect la reine s’est troublée,

La frayeur a couru dans toute l’assemblée,

Et de vos deux amants j’ai vu les coeurs glacés

À ces funestes mots que l’ombre a prononcés :

 » un grand crime impuni cause votre misère ;

Par le sang de ma race il se doit effacer ;

Mais à moins que de le verser,

Le ciel ne se peut satisfaire ;

Et la fin de vos maux ne se fera point voir

Que mon sang n’ait fait son devoir.  »

Ces mots dans tous les coeurs redoublent les alarmes ;

L’ombre, qui disparaît, laisse la reine en larmes,

Thésée au désespoir, Aemon tout hors de lui ;

Le roi même arrivant partage leur ennui ;

Et d’une voix commune ils refusent une aide

Qui fait trouver le mal plus doux que le remède.

Dircé.

Peut-être craignent-ils que mon coeur révolté

Ne leur refuse un sang qu’ils n’ont pas mérité ;

Mais ma flamme à la mort m’avait trop résolue,

Pour ne pas y courir quand les dieux l’ont voulue.

Tu m’as fait sans raison concevoir de l’effroi ;

Je n’ai point dû trembler, s’ils ne veulent que moi.

Ils m’ouvrent une porte à sortir d’esclavage,

Que tient trop précieuse un généreux courage :

Mourir pour sa patrie est un sort plein d’appas

Pour quiconque à des fers préfère le trépas.

Admire, peuple ingrat, qui m’as déshéritée,

Quelle vengeance en prend ta princesse irritée,

Et connais dans la fin de tes longs déplaisirs

Ta véritable reine à ses derniers soupirs.

Vois comme à tes malheurs je suis toute asservie :

L’un m’a coûté mon trône, et l’autre veut ma vie.

Tu t’es sauvé du Sphinx aux dépens de mon rang ;

Sauve-toi de la peste aux dépens de mon sang.

Mais après avoir vu dans la fin de ta peine

Que pour toi le trépas semble doux à ta reine,

Fais-toi de son exemple une adorable loi :

Il est encor plus doux de mourir pour son roi.

Mégare.

Madame, aurait-on cru que cette ombre d’un père,

D’un roi dont vous tenez la mémoire si chère,

Dans votre injuste perte eût pris tant d’intérêt

Qu’elle vînt elle-même en prononcer l’arrêt ?

Dircé.

N’appelle point injuste un trépas légitime :

Si j’ai causé sa mort, puis-je vivre sans crime ?

Nérine.

Vous, madame ?

Dircé.

Oui, Nérine ; et tu l’as pu savoir.

L’amour qu’il me portait eut sur lui tel pouvoir,

Qu’il voulut sur mon sort faire parler l’oracle ;

Mais comme à ce dessein la reine mit obstacle,

De peur que cette voix des destins ennemis

Ne fût aussi funeste à la fille qu’au fils,

Il se déroba d’elle, ou plutôt prit la fuite,

Sans vouloir que Phorbas et Nicandre pour suite.

Hélas ! Sur le chemin il fut assassiné.

Ainsi se vit pour moi son destin terminé ;

Ainsi j’en fus la cause.

Mégare.

Oui, mais trop innocente

Pour vous faire un supplice où la raison consente ;

Et jamais des tyrans les plus barbares lois…

Dircé.

Mégare, tu sais mal ce que l’on doit aux rois.

Un sang si précieux ne saurait se répandre

Qu’à l’innocente cause on n’ait droit de s’en prendre ;

Et de quelque façon que finisse leur sort,

On n’est point innocent quand on cause leur mort.

C’est ce crime impuni qui demande un supplice ;

C’est par là que mon père a part au sacrifice ;

C’est ainsi qu’un trépas qui me comble d’honneur

Assure sa vengeance et fait votre bonheur,

Et que tout l’avenir chérira la mémoire

D’un châtiment si juste où brille tant de gloire.

Scène IV





.

Dircé.

Mais que vois-je ? Ah ! Seigneur, quels que soient vos ennuis,

Que venez-vous me dire en l’état où je suis ?

Thésée.

Je viens prendre de vous l’ordre qu’il me faut suivre ;

Mourir, s’il faut mourir, et vivre, s’il faut vivre.

Dircé.

Ne perdez point d’efforts à m’arrêter au jour :

Laissez faire l’honneur.

Thésée.

Laissez agir l’amour.

Dircé.

Vivez, prince ; vivez.

Thésée.

Vivez donc, ma princesse.

Dircé.

Ne me ravalez point jusqu’à cette bassesse.

Retarder mon trépas, c’est faire tout périr :

Tout meurt, si je ne meurs.

Thésée.

Laissez-moi donc mourir.

Dircé.

Hélas ! Qu’osez-vous dire ?

Thésée.

Hélas ! Qu’allez-vous faire ?

Dircé.

Finir les maux publics, obéir à mon père,

Sauver tous mes sujets.

Thésée.

Par quelle injuste loi

Faut-il les sauver tous pour ne perdre que moi ?

Eux dont le coeur ingrat porte les justes peines

D’un rebelle mépris qu’ils ont fait de vos chaînes,

Qui dans les mains d’un autre ont mis tout votre bien !

Dircé.

Leur devoir violé doit-il rompre le mien ?

Les exemples abjets de ces petites âmes

Règlent-ils de leurs rois les glorieuses trames ?

Et quel fruit un grand coeur pourrait-il recueillir

À recevoir du peuple un exemple à faillir ?

Non, non : s’il m’en faut un, je ne veux que le vôtre ;

L’amour que j’ai pour vous n’en reçoit aucun autre.

Pour le bonheur public n’avez-vous pas toujours

Prodigué votre sang et hasardé vos jours ?

Quand vous avez défait le Minotaure en Crète,

Quand vous avez puni Damaste et Périphète,

Sinnis, Phaea, Sciron, que faisiez-vous, seigneur,

Que chercher à périr pour le commun bonheur ?

Souffrez que pour la gloire une chaleur égale

D’une amante aujourd’hui vous fasse une rivale.

Le ciel offre à mon bras par où me signaler :

S’il ne sait pas combattre, il saura m’immoler ;

Et si cette chaleur ne m’a point abusée,

Je deviendrai par là digne du grand

Thésée.

Mon sort en ce point seul du vôtre est différent,

Que je ne puis sauver mon peuple qu’en mourant,

Et qu’au salut du vôtre un bras si nécessaire

À chaque jour pour lui d’autres combats à faire.

Thésée.

J’en ai fait et beaucoup, et d’assez généreux ;

Mais celui-ci, madame, est le plus dangereux.

J’ai fait trembler partout, et devant vous je tremble.

L’amant et le héros s’accordent mal ensemble ;

Mais enfin après vous tous deux veulent courir :

Le héros ne peut vivre où l’amant doit mourir ;

La fermeté de l’un par l’autre est épuisée ;

Et si Dircé n’est plus, il n’est plus de Thésée.

Dircé.

Hélas ! C’est maintenant, c’est lorsque je vous voi

Que ce même combat est dangereux pour moi.

Ma vertu la plus forte à votre aspect chancelle :

Tout mon coeur applaudit à sa flamme rebelle ;

Et l’honneur, qui charmait ses plus noirs déplaisirs,

N’est plus que le tyran de mes plus chers désirs.

Allez, prince ; et du moins par pitié de ma gloire

Gardez-vous d’achever une indigne victoire ;

Et si jamais l’honneur a su vous animer…

Thésée.

Hélas ! À votre aspect je ne sais plus qu’aimer.

Dircé.

Par un pressentiment j’ai déjà su vous dire

Ce que ma mort sur vous se réserve d’empire.

Votre bras de la Grèce est le plus ferme appui :

Vivez pour le public, comme je meurs pour lui.

Thésée.

Périsse l’univers, pourvu que Dircé vive !

Périsse le jour même avant qu’elle s’en prive !

Que m’importe la perte ou le salut de tous ?

Ai-je rien à sauver, rien à perdre que vous ?

Si votre amour, madame, était encor le même,

Si vous saviez encore aimer comme on vous aime…

Dircé.

Ah ! Faites moins d’outrage à ce coeur affligé

Que pressent les douleurs où vous l’avez plongé.

Laissez vivre du peuple un pitoyable reste

Aux dépens d’un moment que m’a laissé la peste,

Qui peut-être à vos yeux viendra trancher mes jours,

Si mon sang répandu ne lui tranche le cours.

Laissez-moi me flatter de cette triste joie

Que si je ne mourais vous en seriez la proie,

Et que ce sang aimé que répandront mes mains,

Sera versé pour vous plus que pour les Thébains.

Des dieux mal obéis la majesté suprême

Pourrait en ce moment s’en venger sur vous-même ;

Et j’aurais cette honte, en ce funeste sort,

D’avoir prêté mon crime à faire votre mort.

Thésée.

Et ce coeur généreux me condamne à la honte

De voir que ma princesse en amour me surmonte,

Et de n’obéir pas à cette aimable loi

De mourir avec vous quand vous mourez pour moi !

Pour moi, comme pour vous, soyez plus magnanime :

Voyez mieux qu’il y va même de votre estime,

Que le choix d’un amant si peu digne de vous

Souillerait cet honneur qui vous semble si doux,

Et que de ma princesse on dirait d’âge en âge

Qu’elle eut de mauvais yeux pour un si grand courage.

Dircé.

Mais, seigneur, je vous sauve en courant au trépas ;

Et mourant avec moi vous ne me sauvez pas.

Thésée.

La gloire de ma mort n’en deviendra pas moindre ;

Si ce n’est vous sauver, ce sera vous rejoindre :

Séparer deux amants, c’est tous deux les punir ;

Et dans le tombeau même il est doux de s’unir.

Dircé.

Que vous m’êtes cruel de jeter dans mon âme

Un si honteux désordre avec des traits de flamme !

Adieu, prince : vivez, je vous l’ordonne ainsi ;

La gloire de ma mort est trop douteuse ici ;

Et je hasarde trop une si noble envie

À voir l’unique objet pour qui j’aime la vie.

Thésée.

Vous fuyez, ma princesse, et votre adieu fatal…

Dircé.

Prince, il est temps de fuir quand on se défend mal.

Vivez, encore un coup : c’est moi qui vous l’ordonne.

Thésée.

Le véritable amour ne prend loi de personne ;

Et si ce fier honneur s’obstine à nous trahir,

Je renonce, madame, à vous plus obéir.

**********************

Œdipe CORNEILLE

***************



ACTE III

Scène première

.

Dircé.

Impitoyable soif de gloire,

Dont l’aveugle et noble transport

Me fait précipiter ma mort

Pour faire vivre ma mémoire,

Arrête pour quelques moments

Les impétueux sentiments

De cette inexorable envie,

Et souffre qu’en ce triste et favorable jour,

Avant que te donner ma vie,

Je donne un soupir à l’amour.

Ne crains pas qu’une ardeur si belle

Ose te disputer un coeur

Qui de ton illustre rigueur

Est l’esclave le plus fidèle.

Ce regard tremblant et confus,

Qu’attire un bien qu’il n’attend plus,

N’empêche pas qu’il ne se dompte.

Il est vrai qu’il murmure, et se dompte à regret ;

Mais s’il m’en faut rougir de honte,

Je n’en rougirai qu’en secret.

L’éclat de cette renommée

Qu’assure un si brillant trépas

Perd la moitié de ses appas

Quand on aime et qu’on est aimée.

L’honneur, en monarque absolu,

Soutient ce qu’il a résolu

Contre les assauts qu’on te livre.

Il est beau de mourir pour en suivre les lois ;

Mais il est assez doux de vivre

Quand l’amour a fait un beau choix.

Toi qui faisais toute la joie

Dont sa flamme osait me flatter,

Prince que j’ai peine à quitter,

À quelques honneurs qu’on m’envoie,

Accepte ce faible retour

Que vers toi d’un si juste amour

Fait la douloureuse tendresse.

Sur les bords de la tombe où tu me vois courir,

Je crains les maux que je te laisse,

Quand je fais gloire de mourir.

J’en fais gloire, mais je me cache

Un comble affreux de déplaisirs ;

Je fais taire tous mes désirs,

Mon coeur à soi-même s’arrache.

Cher prince, dans un tel aveu,

Si tu peux voir quel est mon feu,

Vois combien il se violente.

Je meurs l’esprit content, l’honneur m’en fait la loi ;

Mais j’aurais vécu plus contente,

Si j’avais pu vivre pour toi.

Scène II

.

Dircé.

Tout est-il prêt, madame, et votre Tirésie

Attend-il aux autels la victime choisie ?

Jocaste.

Non, ma fille ; et du moins nous aurons quelques jours

À demander au ciel un plus heureux secours.

On prépare à demain exprès d’autres victimes.

Le peuple ne vaut pas que vous payiez ses crimes :

Il aime mieux périr qu’être ainsi conservé ;

Et le roi même, encor que vous l’ayez bravé,

Sensible à vos malheurs autant qu’à ma prière,

Vous offre sur ce point liberté toute entière.

Dircé.

C’est assez vainement qu’il m’offre un si grand bien,

Quand le ciel ne veut pas que je lui doive rien ;

Et ce n’est pas à lui de mettre des obstacles

Aux ordres souverains que donnent ses oracles.

Jocaste.

L’oracle n’a rien dit.

Dircé.

Mais mon père a parlé ;

L’ordre de nos destins par lui s’est révélé ;

Et des morts de son rang les ombres immortelles

Servent souvent aux dieux de truchements fidèles.

Jocaste.

Laissez la chose en doute, et du moins hésitez

Tant qu’on ait par leur bouche appris leurs volontés.

Dircé.

Exiger qu’avec nous ils s’expliquent eux-mêmes,

C’est trop nous asservir ces majestés suprêmes.

Jocaste.

Ma fille, il est toujours assez tôt de mourir.

Dircé.

Madame, il n’est jamais trop tôt de secourir ;

Et pour un mal si grand qui réclame notre aide,

Il n’est point de trop sûr ni de trop prompt remède.

Plus nous le différons, plus ce mal devient grand.

J’assassine tous ceux que la peste surprend ;

Aucun n’en peut mourir qui ne me laisse un crime :

Je viens d’étouffer seule et Sostrate et Phaedime ;

Et durant ce refus des remèdes offerts,

La Parque se prévaut des moments que je perds.

Hélas ! Si sa fureur dans ces pertes publiques

Enveloppait Thésée après ses domestiques !

Si nos retardements…

Jocaste.

Vivez pour lui, Dircé :

Ne lui dérobez point un coeur si bien placé.

Avec tant de courage ayez quelque tendresse ;

Agissez en amante aussi bien qu’en princesse.

Vous avez liberté toute entière en ces lieux :

Le roi n’y prend pas garde, et je ferme les yeux.

C’est vous en dire assez : l’amour est un doux maître ;

Et quand son choix est beau, son ardeur doit paraître.

Dircé.

Je n’ose demander si de pareils avis

Portent des sentiments que vous ayez suivis.

Votre second hymen put avoir d’autres causes ;

Mais j’oserai vous dire, à bien juger des choses,

Que pour avoir reçu la vie en votre flanc,

J’y dois avoir sucé fort peu de votre sang.

Celui du grand Laïus, dont je m’y suis formée,

Trouve bien qu’il est doux d’aimer et d’être aimée ;

Mais il ne peut trouver qu’on soit digne du jour

Quand aux soins de sa gloire on préfère l’amour.

Je sais sur les grands coeurs ce qu’il se fait d’empire :

J’avoue, et hautement, que le mien en soupire ;

Mais quoi qu’un si beau choix puisse avoir de douceurs,

Je garde un autre exemple aux princesses mes soeurs.

Jocaste.

Je souffre tout de vous en l’état où vous êtes.

Si vous ne savez pas même ce que vous faites,

Le chagrin inquiet du trouble où je vous voi

Vous peut faire oublier que vous parlez à moi ;

Mais quittez ces dehors d’une vertu sévère,

Et souvenez-vous mieux que je suis votre mère.

Dircé.

Ce chagrin inquiet, pour se justifier,

N’a qu’à prendre chez vous l’exemple d’oublier.

Quand vous mîtes le sceptre en une autre famille,

Vous souvint-il assez que j’étais votre fille ?

Jocaste.

Vous n’étiez qu’un enfant.

Dircé.

J’avais déjà des yeux,

Et sentais dans mon coeur le sang de mes aïeux ;

C’était ce même sang dont vous m’avez fait naître

Qui s’indignait dès lors qu’on lui donnât un maître,

Et que vers soi Laïus aime mieux rappeler

Que de voir qu’à vos yeux on l’ose ravaler.

Il oppose ma mort à l’indigne hyménée

Où par raison d’état il me voit destinée ;

Il la fait glorieuse, et je meurs plus pour moi

Que pour ces malheureux qui se sont fait un roi.

Le ciel en ma faveur prend ce cher interprète,

Pour m’épargner l’affront de vivre encor sujette ;

Et s’il a quelque foudre, il saura le garder

Pour qui m’a fait des lois où j’ai dû commander.

Jocaste.

Souffrez qu’à ses éclairs votre orgueil se dissipe :

Ce foudre vous menace un peu plus tôt qu’Oedipe ;

Et le roi n’a pas lieu d’en redouter les coups,

Quand parmi tout son peuple ils n’ont choisi que vous.

Dircé.

Madame, il se peut faire encor qu’il me prévienne :

S’il sait ma destinée, il ignore la sienne ;

Le ciel pourra venger ses ordres retardés.

Craignez ce changement que vous lui demandez.

Souvent on l’entend mal quand on le croit entendre :

L’oracle le plus clair se fait le moins comprendre.

Moi-même je le dis sans comprendre pourquoi ;

Et ce discours en l’air m’échappe malgré moi.

Pardonnez cependant à cette humeur hautaine :

Je veux parler en fille, et je m’explique en reine.

Vous qui l’êtes encor, vous savez ce que c’est,

Et jusqu’où nous emporte un si haut intérêt.

Si je n’en ai le rang, j’en garde la teinture.

Le trône a d’autres droits que ceux de la nature.

J’en parle trop peut-être alors qu’il faut mourir.

Hâtons-nous d’empêcher ce peuple de périr ;

Et sans considérer quel fut vers moi son crime,

Puisque le ciel le veut, donnons-lui sa victime.

Jocaste.

Demain ce juste ciel pourra s’expliquer mieux.

Cependant vous laissez bien du trouble en ces lieux ;

Et si votre vertu pouvait croire mes larmes,

Vous nous épargneriez cent mortelles alarmes.

Dircé.

Dussent avec vos pleurs tous vos Thébains s’unir,

Ce que n’a pu l’amour, rien ne doit l’obtenir.

Scène III

.

Dircé.

À quel propos, seigneur, voulez-vous qu’on diffère,

Qu’on dédaigne un remède à tous si salutaire ?

Chaque instant que je vis vous enlève un sujet,

Et l’état s’affaiblit par l’affront qu’on me fait.

Cette ombre de pitié n’est qu’un comble d’envie :

Vous m’avez envié le bonheur de ma vie ;

Et je vous vois par là jaloux de tout mon sort,

Jusques à m’envier la gloire de ma mort.

Oedipe.

Qu’on perd de temps, madame, alors qu’on vous fait grâce !

Dircé.

Le ciel m’en a trop fait pour souffrir qu’on m’en fasse.

Jocaste.

Faut-il voir votre esprit obstinément aigri,

Quand ce qu’on fait pour vous doit l’avoir attendri ?

Dircé.

Faut-il voir son envie à mes voeux opposée,

Quand il ne s’agit plus d’Aemon ni de Thésée ?

Oedipe.

Il s’agit de répandre un sang si précieux,

Qu’il faut un second ordre et plus exprès des dieux.

Dircé.

Doutez-vous qu’à mourir je ne sois toute prête,

Quand les dieux par mon père ont demandé ma tête ?

Oedipe.

Je vous connais, madame, et je n’ai point douté

De cet illustre excès de générosité ;

Mais la chose après tout n’est pas encor si claire,

Que cet ordre nouveau ne nous soit nécessaire.

Dircé.

Quoi ? Mon père tantôt parlait obscurément ?

Oedipe.

Je n’en ai rien connu que depuis un moment.

C’est un autre que vous peut-être qu’il menace.

Dircé.

Si l’on ne m’a trompée, il n’en veut qu’à sa race.

Oedipe.

Je sais qu’on vous a fait un fidèle rapport ;

Mais vous pourriez mourir et perdre votre mort ;

Et la reine sans doute était bien inspirée,

Alors que par ses pleurs elle l’a différée.

Jocaste.

Je ne reçois qu’en trouble un si confus espoir.

Oedipe.

Ce trouble augmentera peut-être avant ce soir.

Jocaste.

Vous avancez des mots que je ne puis comprendre.

Oedipe.

Vous vous plaindrez fort peu de ne les point entendre :

Nous devons bientôt voir le mystère éclairci.

Madame, cependant vous êtes libre ici ;

La reine vous l’a dit, on vous a dû le dire ;

Et si vous m’entendez, ce mot vous doit suffire.

Dircé.

Quelque secret motif qui vous aye excité

À ce tardif excès de générosité,

Je n’emporterai point de Thèbes dans Athènes

La colère des dieux et l’amas de leurs haines,

Qui pour premier objet pourraient choisir l’époux

Pour qui j’aurais osé mériter leur courroux.

Vous leur faites demain offrir un sacrifice ?

Oedipe.

J’en espère pour vous un destin plus propice.

Dircé.

J’y trouverai ma place, et ferai mon devoir.

Quant au reste, seigneur, je n’en veux rien savoir :

J’y prends si peu de part, que sans m’en mettre en peine,

Je vous laisse expliquer votre énigme à la reine.

Mon coeur doit être las d’avoir tant combattu,

Et fuit un piége adroit qu’on tend à sa vertu.

Scène IV

.

Oedipe.

Madame, quand des dieux la réponse funeste,

De peur d’un parricide et de peur d’un inceste,

Sur le mont Cythéron fit exposer ce fils

Pour qui tant de forfaits avoient été prédits,

Sûtes-vous faire choix d’un ministre fidèle ?

Jocaste.

Aucun pour le feu roi n’a montré plus de zèle,

Et quand par des voleurs il fut assassiné,

Ce digne favori l’avait accompagné.

Par lui seul on a su cette noire aventure ;

On le trouva percé d’une large blessure,

Si baigné dans son sang, et si près de mourir,

Qu’il fallut une année et plus pour l’en guérir.

Oedipe.

Est-il mort ?

Jocaste.

Non, seigneur : la perte de son maître

Fut cause qu’en la cour il cessa de paraître ;

Mais il respire encore, assez vieil et cassé ;

Et Mégare, sa fille, est auprès de Dircé.

Oedipe.

Où fait-il sa demeure ?

Jocaste.

Au pied de cette roche

Que de ces tristes murs nous voyons la plus proche.

Oedipe.

Tâchez de lui parler.

Jocaste.

J’y vais tout de ce pas.

Qu’on me prépare un char pour aller chez Phorbas.

Son dégoût de la cour pourrait sur un message

S’excuser par caprice et prétexter son âge.

Dans une heure au plus tard je saurai vous revoir.

Mais que dois-je lui dire, et qu’en faut-il savoir ?

Oedipe.

Un bruit court depuis peu qu’il vous a mal servie,

Que ce fils qu’on croit mort est encor plein de vie.

L’oracle de Laïus par là devient douteux,

Et tout ce qu’il a dit peut s’étendre sur deux.

Jocaste.

Seigneur, ou sur ce bruit je suis fort abusée,

Ou ce n’est qu’un effet de l’amour de Thésée :

Pour sauver ce qu’il aime et vous embarrasser,

Jusques à votre oreille il l’aura fait passer ;

Mais Phorbas aisément convaincra d’imposture

Quiconque ose à sa foi faire une telle injure.

Oedipe.

L’innocence de l’âge aura pu l’émouvoir.

Jocaste.

Je l’ai toujours connu ferme dans son devoir ;

Mais si déjà ce bruit vous met en jalousie,

Vous pouvez consulter le devin Tirésie,

Publier sa réponse, et traiter d’imposteur

De cette illusion le téméraire auteur.

Oedipe.

Je viens de le quitter, et de là vient ce trouble

Qu’en mon coeur alarmé chaque moment redouble.

 » ce prince, m’a-t-il dit, respire en votre cour :

Vous pourrez le connaître avant la fin du jour ;

Mais il pourra vous perdre en se faisant connaître.

Puisse-t-il ignorer quel sang lui donne l’être !  »

Voilà ce qu’il m’a dit d’un ton si plein d’effroi,

Qu’il l’a fait rejaillir jusqu’en l’âme d’un roi.

Ce fils, qui devait être inceste et parricide,

Doit avoir un coeur lâche, un courage perfide ;

Et par un sentiment facile à deviner,

Il ne se cache ici que pour m’assassiner :

C’est par là qu’il aspire à devenir monarque,

Et vous le connaîtrez bientôt à cette marque.

Quoi qu’il en soit, madame, allez trouver Phorbas :

Tirez-en, s’il se peut, les clartés qu’on n’a pas.

Tâchez en même temps de voir aussi Thésée :

Dites-lui qu’il peut faire une conquête aisée,

Qu’il ose pour Dircé, que je n’en verrai rien.

J’admire un changement si confus que le mien :

Tantôt dans leur hymen je croyais voir ma perte,

J’allais pour l’empêcher jusqu’à la force ouverte ;

Et sans savoir pourquoi, je voudrais que tous deux

Fussent, loin de ma vue, au comble de leurs voeux,

Que les emportements d’une ardeur mutuelle

M’eussent débarrassé de son amant et d’elle.

Bien que de leur vertu rien ne me soit suspect,

Je ne sais quelle horreur me trouble à leur aspect ;

Ma raison la repousse, et ne m’en peut défendre ;

Moi-même en cet état je ne puis me comprendre ;

Et l’énigme du Sphinx fut moins obscur pour moi

Que le fond de mon coeur ne l’est dans cet effroi :

Plus je le considère, et plus je m’en irrite.

Mais ce prince paraît, souffrez que je l’évite ;

Et si vous vous sentez l’esprit moins interdit,

Agissez avec lui comme je vous ai dit.

Scène V

.

Jocaste.

Prince, que faites-vous ? Quelle pitié craintive,

Quel faux respect des dieux tient votre flamme oisive ?

Avez-vous oublié comme il faut secourir ?

Thésée.

Dircé n’est plus, madame, en état de périr :

Le ciel vous rend un fils, et ce n’est qu’à ce prince

Qu’est dû le triste honneur de sauver sa province.

Jocaste.

C’est trop vous assurer sur l’éclat d’un faux bruit.

Thésée.

C’est une vérité dont je suis mieux instruit.

Jocaste.

Vous le connaissez donc ?

Thésée.

À l’égal de moi-même.

Jocaste.

De quand ?

Thésée.

De ce moment.

Jocaste.

Et vous l’aimez ?

Thésée.

Je l’aime

Jusqu’à mourir du coup dont il sera percé.

Jocaste.

Mais cette amitié cède à l’amour de Dircé ?

Thésée.

Hélas ! Cette princesse à mes désirs si chère

En un fidèle amant trouve un malheureux frère,

Qui mourrait de douleur d’avoir changé de sort,

N’était le prompt secours d’une plus digne mort,

Et qu’assez tôt connu pour mourir au lieu d’elle

Ce frère malheureux meurt en amant fidèle.

Jocaste.

Quoi ? Vous seriez mon fils ?

Thésée.

Et celui de Laïus.

Jocaste.

Qui vous a pu le dire ?

Thésée.

Un témoin qui n’est plus,

Phaedime, qu’à mes yeux vient de ravir la peste :

Non qu’il m’en ait donné la preuve manifeste ;

Mais Phorbas, ce vieillard qui m’exposa jadis,

Répondra mieux que lui de ce que je vous dis,

Et vous éclaircira touchant une aventure

Dont je n’ai pu tirer qu’une lumière obscure.

Ce peu qu’en ont pour moi les soupirs d’un mourant

Du grand droit de régner serait mauvais garant.

Mais ne permettez pas que le roi me soupçonne,

Comme si ma naissance ébranlait sa couronne ;

Quelque honneur, quelques droits qu’elle ait pu m’acquérir,

Je ne viens disputer que celui de mourir.

Jocaste.

Je ne sais si Phorbas avouera votre histoire ;

Mais qu’il l’avoue ou non, j’aurai peine à vous croire.

Avec votre mourant Tirésie est d’accord,

À ce que dit le roi, que mon fils n’est point mort.

C’est déjà quelque chose ; et toutefois mon âme

Aime à tenir suspecte une si belle flamme.

Je ne sens point pour vous l’émotion du sang,

Je vous trouve en mon coeur toujours en même rang ;

J’ai peine à voir un fils où j’ai cru voir un gendre ;

La nature avec vous refuse de s’entendre,

Et me dit en secret, sur votre emportement,

Qu’il a bien peu d’un frère, et beaucoup d’un amant ;

Qu’un frère a pour des soeurs une ardeur plus remise,

À moins que sous ce titre un amant se déguise,

Et qu’il cherche en mourant la gloire et la douceur

D’arracher à la mort ce qu’il nomme sa soeur.

Thésée.

Que vous connaissez mal ce que peut la nature !

Quand d’un parfait amour elle a pris la teinture,

Et que le désespoir d’un illustre projet

Se joint aux déplaisirs d’en voir périr l’objet,

Il est doux de mourir pour une soeur si chère.

Je l’aimais en amant, je l’aime encore en frère ;

C’est sous un autre nom le même empressement :

Je ne l’aime pas moins, mais je l’aime autrement.

L’ardeur sur la vertu fortement établie

Par ces retours du sang ne peut être affaiblie ;

Et ce sang qui prêtait sa tendresse à l’amour

A droit d’en emprunter les forces à son tour.

Jocaste.

Eh bien ! Soyez mon fils, puisque vous voulez l’être ;

Mais donnez-moi la marque où je le dois connaître.

Vous n’êtes point ce fils, si vous n’êtes méchant :

Le ciel sur sa naissance imprima ce penchant ;

J’en vois quelque partie en ce désir inceste ;

Mais pour ne plus douter, vous chargez-vous du reste ?

Êtes-vous l’assassin et d’un père et d’un roi ?

Thésée.

Ah ! Madame, ce mot me fait pâlir d’effroi.

Jocaste.

C’était là de mon fils la noire destinée ;

Sa vie à ces forfaits par le ciel condamnée

N’a pu se dégager de cet astre ennemi,

Ni de son ascendant s’échapper à demi.

Si ce fils vit encore, il a tué son père :

C’en est l’indubitable et le seul caractère ;

Et le ciel, qui prit soin de nous en avertir,

L’a dit trop hautement pour se voir démentir.

Sa mort seule pouvait le dérober au crime.

Prince, renoncez donc à toute votre estime :

Dites que vos vertus sont crimes déguisés ;

Recevez tout le sort que vous vous imposez ;

Et pour remplir un nom dont vous êtes avide,

Acceptez ceux d’inceste et de fils parricide.

J’en croirai ces témoins que le ciel m’a prescrits,

Et ne vous puis donner mon aveu qu’à ce prix.

Thésée.

Quoi ? La nécessité des vertus et des vices

D’un astre impérieux doit suivre les caprices,

Et Delphes, malgré nous, conduit nos actions

Au plus bizarre effet de ses prédictions ?

L’âme est donc toute esclave : une loi souveraine

Vers le bien ou le mal incessamment l’entraîne ;

Et nous ne recevons ni crainte ni désir

De cette liberté qui n’a rien à choisir,

Attachés sans relâche à cet ordre sublime,

Vertueux sans mérite, et vicieux sans crime.

Qu’on massacre les rois, qu’on brise les autels,

C’est la faute des dieux, et non pas des mortels.

De toute la vertu sur la terre épandue,

Tout le prix à ces dieux, toute la gloire est due ;

Ils agissent en nous quand nous pensons agir ;

Alors qu’on délibère on ne fait qu’obéir ;

Et notre volonté n’aime, hait, cherche, évite,

Que suivant que d’en haut leur bras la précipite.

D’un tel aveuglement daignez me dispenser.

Le ciel, juste à punir, juste à récompenser,

Pour rendre aux actions leur peine ou leur salaire,

Doit nous offrir son aide, et puis nous laisser faire.

N’enfonçons toutefois ni votre oeil ni le mien

Dans ce profond abîme où nous ne voyons rien :

Delphes a pu vous faire une fausse réponse ;

L’argent put inspirer la voix qui les prononce ;

Cet organe des dieux put se laisser gagner

À ceux que ma naissance éloignait de régner ;

Et par tous les climats on n’a que trop d’exemples

Qu’il est ainsi qu’ailleurs des méchants dans les temples.

Du moins puis-je assurer que dans tous mes combats

Je n’ai jamais souffert de seconds que mon bras ;

Que je n’ai jamais vu ces lieux de la Phocide

Où fut par des brigands commis ce parricide ;

Que la fatalité des plus pressants malheurs

Ne m’aurait pu réduire à suivre des voleurs ;

Que j’en ai trop puni pour en croître le nombre…

Jocaste.

Mais Laïus a parlé, vous en avez vu l’ombre :

De l’oracle avec elle on voit tant de rapport,

Qu’on ne peut qu’à ce fils en imputer la mort ;

Et c’est le dire assez qu’ordonner qu’on efface

Un grand crime impuni par le sang de sa race.

Attendons toutefois ce qu’en dira Phorbas :

Autre que lui n’a vu ce malheureux trépas ;

Et de ce témoin seul dépend la connaissance

Et de ce parricide et de votre naissance.

Si vous êtes coupable, évitez-en les yeux ;

Et de peur d’en rougir, prenez d’autres aïeux.

Thésée.

Je le verrai, madame, et sans inquiétude.

Ma naissance confuse a quelque incertitude ;

Mais pour ce parricide, il est plus que certain

Que ce ne fut jamais un crime de ma main.

*********

Œdipe CORNEILLE

**********

ACTE IV

Scène première

.

Dircé.

Oui, déjà sur ce bruit l’amour m’avait flattée :

Mon âme avec plaisir s’était inquiétée ;

Et ce jaloux honneur qui ne consentait pas

Qu’un frère me ravît un glorieux trépas,

Après cette douceur fièrement refusée,

Ne me refusait point de vivre pour Thésée,

Et laissait doucement corrompre sa fierté

À l’espoir renaissant de ma perplexité.

Mais si je vois en vous ce déplorable frère,

Quelle faveur du ciel voulez-vous que j’espère,

S’il n’est pas en sa main de m’arrêter au jour

Sans faire soulever et l’honneur et l’amour ?

S’il dédaigne mon sang, il accepte le vôtre ;

Et si quelque miracle épargne l’un et l’autre,

Pourra-t-il détacher de mon sort le plus doux

L’amertume de vivre, et n’être point à vous ?

Thésée.

Le ciel choisit souvent de secrètes conduites

Qu’on ne peut démêler qu’après de longues suites ;

Et de mon sort douteux l’obscur événement

Ne défend pas l’espoir d’un second changement.

Je chéris ce premier qui vous est salutaire.

Je ne puis en amant ce que je puis en frère ;

J’en garderai le nom tant qu’il faudra mourir ;

Mais si jamais d’ailleurs on peut vous secourir,

Peut-être que le ciel me faisant mieux connaître,

Sitôt que vous vivrez, je cesserai de l’être ;

Car je n’aspire point à calmer son courroux,

Et ne veux ni mourir ni vivre que pour vous.

Dircé.

Cet amour mal éteint sied mal au coeur d’un frère :

Où le sang doit parler, c’est à lui de se taire ;

Et sitôt que sans crime il ne peut plus durer,

Pour ses feux les plus vifs il est temps d’expirer.

Thésée.

Laissez-lui conserver ces ardeurs empressées

Qui vous faisaient l’objet de toutes mes pensées.

J’ai mêmes yeux encore, et vous mêmes appas :

Si mon sort est douteux, mon souhait ne l’est pas.

Mon coeur n’écoute point ce que le sang veut dire :

C’est d’amour qu’il gémit, c’est d’amour qu’il soupire ;

Et pour pouvoir sans crime en goûter la douceur,

Il se révolte exprès contre le nom de soeur.

De mes plus chers désirs ce partisan sincère

En faveur de l’amant tyrannise le frère,

Et partage à tous deux le digne empressement

De mourir comme frère et vivre comme amant.

Dircé.

Ô du sang de Laïus preuves trop manifestes !

Le ciel, vous destinant à des flammes incestes,

A su de votre esprit déraciner l’horreur

Que doit faire à l’amour le sacré nom de soeur ;

Mais si sa flamme y garde une place usurpée,

Dircé dans votre erreur n’est point enveloppée :

Elle se défend mieux de ce trouble intestin,

Et si c’est votre sort, ce n’est pas son destin.

Non qu’enfin sa vertu vous regarde en coupable :

Puisque le ciel vous force, il vous rend excusable ;

Et l’amour pour les sens est un si doux poison,

Qu’on ne peut pas toujours écouter la raison.

Moi-même, en qui l’honneur n’accepte aucune grâce,

J’aime en ce douteux sort tout ce qui m’embarrasse,

Je ne sais quoi m’y plaît qui n’ose s’exprimer,

Et ce confus mélange a de quoi me charmer.

Je n’aime plus qu’en soeur, et malgré moi j’espère.

Ah ! Prince, s’il se peut, ne soyez point mon frère,

Et laissez-moi mourir avec les sentiments

Que la gloire permet aux illustres amants.

Thésée.

Je vous ai déjà dit, princesse, que peut-être,

Sitôt que vous vivrez, je cesserai de l’être :

Faut-il que je m’explique ? Et toute votre ardeur

Ne peut-elle sans moi lire au fond de mon coeur ?

Puisqu’il est tout à vous, pénétrez-y, madame :

Vous verrez que sans crime il conserve sa flamme.

Si je suis descendu jusqu’à vous abuser,

Un juste désespoir m’aurait fait plus oser ;

Et l’amour, pour défendre une si chère vie,

Peut faire vanité d’un peu de tromperie.

J’en ai tiré ce fruit, que ce nom décevant

A fait connaître ici que ce prince est vivant.

Phorbas l’a confessé ; Tirésie a lui-même

Appuyé de sa voix cet heureux stratagème :

C’est par lui qu’on a su qu’il respire en ces lieux.

Souffrez donc qu’un moment je trompe encor leurs yeux ;

Et puisque dans ce jour ce frère doit paraître,

Jusqu’à ce qu’on l’ait vu permettez-moi de l’être.

Dircé.

Je pardonne un abus que l’amour a formé,

Et rien ne peut déplaire alors qu’on est aimé.

Mais hasardiez-vous tant sans aucune lumière ?

Thésée.

Mégare m’avait dit le secret de son père ;

Il m’a valu l’honneur de m’exposer pour tous ;

Mais je n’en abusais que pour mourir pour vous.

Le succès a passé cette triste espérance :

Ma flamme en vos périls ne voit plus d’apparence.

Si l’on peut à l’oracle ajouter quelque foi,

Ce fils a de sa main versé le sang du roi ;

Et son ombre, en parlant de punir un grand crime,

Dit assez que c’est lui qu’elle veut pour victime.

Dircé.

Prince, quoi qu’il en soit, n’empêchez plus ma mort,

Si par le sacrifice on n’éclaircit mon sort.

La reine, qui paraît, fait que je me retire :

Sachant ce que je sais, j’aurais peur d’en trop dire ;

Et comme enfin ma gloire a d’autres intérêts,

Vous saurez mieux sans moi ménager vos secrets :

Mais puisque vous voulez que mon esprit revive,

Ne tenez pas longtemps la vérité captive.

Scène II

.

Jocaste.

Prince, j’ai vu Phorbas ; et tout ce qu’il m’a dit

À ce que vous croyez peut donner du crédit.

Un passant inconnu, touché de cette enfance

Dont un astre envieux condamnait la naissance,

Sur le mont Cythéron reçut de lui mon fils,

Sans qu’il lui demandât son nom ni son pays,

De crainte qu’à son tour il ne conçût l’envie

D’apprendre dans quel sang il conservait la vie.

Il l’a revu depuis, et presque tous les ans,

Dans le temple d’élide offrir quelques présents.

Ainsi chacun des deux connaît l’autre au visage,

Sans s’être l’un à l’autre expliqués davantage.

Il a bien su de lui que ce fils conservé

Respire encor le jour dans un rang élevé ;

Mais je demande en vain qu’à mes yeux il le montre,

À moins que ce vieillard avec lui se rencontre.

Si Phaedime après lui vous eut en son pouvoir,

De cet inconnu même il put vous recevoir,

Et voyant à Trézène une mère affligée

De la perte du fils qu’elle avait eu d’Aegée,

Vous offrir en sa place, elle vous accepter.

Tout ce qui sur ce point pourrait faire douter,

C’est qu’il vous a souffert dans une flamme inceste,

Et n’a parlé de rien qu’en mourant de la peste.

Mais d’ailleurs Tirésie a dit que dans ce jour

Nous pourrons voir ce prince, et qu’il vit dans la cour ;

Quelques moments après on vous a vu paraître :

Ainsi vous pouvez l’être, et pouvez ne pas l’être.

Passons outre. À Phorbas ajouteriez-vous foi ?

S’il n’a pas vu mon fils, il vit la mort du roi,

Il connaît l’assassin : voulez-vous qu’il vous voie ?

Thésée.

Je le verrai, madame, et l’attends avec joie,

Sûr, comme je l’ai dit, qu’il n’est point de malheurs

Qui m’eussent pu réduire à suivre des voleurs.

Jocaste.

Ne vous assurez point sur cette conjecture,

Et souffrez qu’elle cède à la vérité pure.

Honteux qu’un homme seul eût triomphé de trois,

Qu’il en eût tué deux et mis l’autre aux abois,

Phorbas nous supposa ce qu’il nous en fit croire,

Et parla de brigands pour sauver quelque gloire.

Il me vient d’avouer sa faiblesse à genoux.

 » d’un bras seul, m’a-t-il dit, partirent tous les coups ;

Un bras seul à tous trois nous ferma le passage,

Et d’une seule main ce grand crime est l’ouvrage.  »

Thésée.

Le crime n’est pas grand s’il fut seul contre trois ;

Mais jamais sans forfait on ne se prend aux rois ;

Et fussent-ils cachés sous un habit champêtre,

Leur propre majesté les doit faire connaître.

L’assassin de Laïus est digne du trépas,

Bien que seul contre trois, il ne le connût pas.

Pour moi, je l’avouerai, que jamais ma vaillance

À mon bras contre trois n’a commis ma défense.

L’oeil de votre Phorbas aura beau me chercher,

Jamais dans la Phocide on ne m’a vu marcher.

Qu’il vienne : à ses regards sans crainte je m’expose ;

Et c’est un imposteur s’il vous dit autre chose.

Jocaste.

Faites entrer Phorbas. Prince, pensez-y bien.

Thésée.

S’il est homme d’honneur, je n’en dois craindre rien.

Jocaste.

Vous voudrez, mais trop tard, en éviter la vue.

Thésée.

Qu’il vienne ; il tarde trop, cette lenteur me tue ;

Et si je le pouvais sans perdre le respect,

Je me plaindrais un peu de me voir trop suspect.

Scène III

.

Jocaste.

Laissez-moi lui parler, et prêtez-nous silence.

Phorbas, envisagez ce prince en ma présence :

Le reconnaissez-vous ?

Phorbas.

Je crois vous avoir dit

Que je ne l’ai point vu depuis qu’on le perdit,

Madame : un si long temps laisse mal reconnaître

Un prince qui pour lors ne faisait que de naître ;

Et si je vois en lui l’effet de mon secours,

Je n’y puis voir les traits d’un enfant de deux jours.

Jocaste.

Je sais, ainsi que vous, que les traits de l’enfance

N’ont avec ceux d’un homme aucune ressemblance ;

Mais comme ce héros, s’il est sorti de moi,

Doit avoir de sa main versé le sang du roi,

Seize ans n’ont pas changé tellement son visage

Que vous n’en conserviez quelque imparfaite image.

Phorbas.

Hélas ! J’en garde encor si bien le souvenir,

Que je l’aurai présent durant tout l’avenir.

Si pour connaître un fils il vous faut cette marque,

Ce prince n’est point né de notre grand monarque.

Mais désabusez-vous, et sachez que sa mort

Ne fut jamais d’un fils le parricide effort.

Jocaste.

Et de qui donc, Phorbas ? Avez-vous connaissance

Du nom du meurtrier ? Savez-vous sa naissance ?

Phorbas.

Et de plus sa demeure et son rang. Est-ce assez ?

Jocaste.

Je saurai le punir si vous le connaissez.

Pourrez-vous le convaincre ?

Phorbas.

Et par sa propre bouche.

Jocaste.

À nos yeux ?

Phorbas.

À vos yeux. Mais peut-être il vous touche ;

Peut-être y prendrez-vous un peu trop d’intérêt,

Pour m’en croire aisément quand j’aurai dit qui c’est.

Thésée.

Ne nous déguisez rien, parlez en assurance, Que le fils de Laïus en hâte la vengeance.

Jocaste.

Il n’est pas assuré, prince, que ce soit vous,

Comme il l’est que Laïus fut jadis mon époux ;

Et d’ailleurs si le ciel vous choisit pour victime,

Vous me devez laisser à punir ce grand crime.

Thésée.

Avant que de mourir, un fils peut le venger.

Phorbas.

Si vous l’êtes ou non, je ne le puis juger ;

Mais je sais que Thésée est si digne de l’être,

Qu’au seul nom qu’il en prend je l’accepte pour maître.

Seigneur, vengez un père, ou ne soutenez plus

Que nous voyons en vous le vrai sang de Laïus.

Jocaste.

Phorbas, nommez ce traître, et nous tirez de doute ;

Et j’atteste à vos yeux le ciel, qui nous écoute,

Que pour cet assassin il n’est point de tourments

Qui puissent satisfaire à mes ressentiments.

Phorbas.

Mais si je vous nommais quelque personne chère,

Aemon votre neveu, Créon votre seul frère,

Ou le prince Lycus, ou le roi votre époux,

Me pourriez-vous en croire, ou garder ce courroux ?

Jocaste.

De ceux que vous nommez je sais trop l’innocence.

Phorbas.

Peut-être qu’un des quatre a fait plus qu’il ne pense ;

Et j’ai lieu de juger qu’un trop cuisant ennui…

Jocaste.

Voici le roi qui vient : dites tout devant lui.

Scène IV

.

Oedipe.

Si vous trouvez un fils dans le prince Thésée,

Mon âme en son effroi s’était bien abusée :

Il ne choisira point de chemin criminel,

Quand il voudra rentrer au trône paternel,

Madame ; et ce sera du moins à force ouverte

Qu’un si vaillant guerrier entreprendra ma perte.

Mais dessus ce vieillard plus je porte les yeux,

Plus je crois l’avoir vu jadis en d’autres lieux :

Ses rides me font peine à le bien reconnaître.

Ne m’as-tu jamais vu ?

Phorbas.

Seigneur, cela peut être.

Oedipe.

Il y pourrait avoir entre quinze et vingt ans.

Phorbas.

J’ai de confus rapports d’environ même temps.

Oedipe.

Environ ce temps-là fis-tu quelque voyage ?

Phorbas.

Oui, seigneur, en Phocide ; et là, dans un passage…

Oedipe.

Ah ! Je te reconnais, ou je suis fort trompé :

C’est un de mes brigands à la mort échappé,

Madame, et vous pouvez lui choisir des supplices ;

S’il n’a tué Laïus, il fut un des complices.

Jocaste.

C’est un de vos brigands ! Ah ! Que me dites-vous ?

Oedipe.

Je le laissai pour mort, et tout percé de coups.

Phorbas.

Quoi ? Vous m’auriez blessé ? Moi, seigneur ?

Oedipe.

Oui, perfide :

Tu fis, pour ton malheur, ma rencontre en Phocide,

Et tu fus un des trois que je sus arrêter

Dans ce passage étroit qu’il fallut disputer ;

Tu marchais le troisième : en faut-il davantage ?

Phorbas.

Si de mes compagnons vous peigniez le visage,

Je n’aurais rien à dire, et ne pourrais nier.

Oedipe.

Seize ans, à ton avis, m’ont fait les oublier !

Ne le présume pas : une action si belle

En laisse au fond de l’âme une idée immortelle ;

Et si dans un combat on ne perd point de temps

À bien examiner les traits des combattants,

Après que celui-ci m’eut tout couvert de gloire,

Je sus tout à loisir contempler ma victoire.

Mais tu nieras encore, et n’y connaîtras rien.

Phorbas.

Je serai convaincu, si vous les peignez bien :

Les deux que je suivis sont connus de la reine.

Oedipe.

Madame, jugez donc si sa défense est vaine.

Le premier de ces trois que mon bras sut punir

À peine méritait un léger souvenir :

Petit de taille, noir, le regard un peu louche,

Le front cicatrisé, la mine assez farouche ;

Mais homme, à dire vrai, de si peu de vertu,

Que dès le premier coup je le vis abattu.

Le second, je l’avoue, avait un grand courage,

Bien qu’il parût déjà dans le penchant de l’âge :

Le front assez ouvert, l’oeil perçant, le teint frais

(on en peut voir en moi la taille et quelques traits) ;

Chauve sur le devant, mêlé sur le derrière,

Le port majestueux, et la démarche fière.

Il se défendit bien, et me blessa deux fois ;

Et tout mon coeur s’émut de le voir aux abois.

Vous pâlissez, madame !

Jocaste.

Ah ! Seigneur, puis-je apprendre

Que vous ayez tué Laïus après Nicandre,

Que vous ayez blessé Phorbas de votre main,

Sans en frémir d’horreur, sans en pâlir soudain ?

Oedipe.

Quoi ? C’est là ce Phorbas qui vit tuer son maître ?

Jocaste.

Vos yeux, après seize ans, l’ont trop su reconnaître ;

Et ses deux compagnons que vous avez dépeints

De Nicandre et du roi portent les traits empreints.

Oedipe.

Mais ce furent brigands, dont le bras…

Jocaste.

C’est un conte

Dont Phorbas au retour voulut cacher sa honte.

Une main seule, hélas ! Fit ces funestes coups,

Et par votre rapport, ils partirent de vous.

Phorbas.

J’en fus presque sans vie un peu plus d’une année.

Avant ma guérison on vit votre hyménée.

Je guéris ; et mon coeur, en secret mutiné

De connaître quel roi vous nous aviez donné,

S’imposa cet exil dans un séjour champêtre,

Attendant que le ciel me fît un autre maître.

Thésée.

Seigneur, je suis le frère ou l’amant de Dircé ;

Et son père ou le mien, de votre main percé…

Oedipe.

Prince, je vous entends, il faut venger ce père,

Et ma perte à l’état semble être nécessaire,

Puisque de nos malheurs la fin ne se peut voir,

Si le sang de Laïus ne remplit son devoir.

C’est ce que Tirésie avait voulu me dire.

Mais ce reste du jour souffrez que je respire :

Le plus sévère honneur ne saurait murmurer

De ce peu de moments que j’ose différer ;

Et ce coup surprenant permet à votre haine

De faire cette grâce aux larmes de la reine.

Thésée.

Nous nous verrons demain, seigneur, et résoudrons…

Oedipe.

Quand il en sera temps, prince, nous répondrons ;

Et s’il faut, après tout, qu’un grand crime s’efface

Par le sang que Laïus a transmis à sa race,

Peut-être aurez-vous peine à reprendre son rang,

Qu’il ne vous ait coûté quelque peu de ce sang.

Thésée.

Demain chacun de nous fera sa destinée.

Scène V

.

Jocaste.

Que de maux nous promet cette triste journée !

J’y dois voir ou ma fille ou mon fils s’immoler,

Tout le sang de ce fils de votre main couler,

Ou de la sienne enfin le vôtre se répandre ;

Et ce qu’oracle aucun n’a fait encore attendre,

Rien ne m’affranchira de voir sans cesse en vous,

Sans cesse en un mari, l’assassin d’un époux.

Puis-je plaindre à ce mort la lumière ravie,

Sans haïr le vivant, sans détester ma vie ?

Puis-je de ce vivant plaindre l’aveugle sort,

Sans détester ma vie et sans trahir le mort ?

Oedipe.

Madame, votre haine est pour moi légitime ;

Et cet aveugle sort m’a fait vers vous un crime,

Dont ce prince demain me punira pour vous,

Ou mon bras vengera ce fils et cet époux ;

Et m’offrant pour victime à votre inquiétude,

Il vous affranchira de toute ingratitude.

Alors sans balancer vous plaindrez tous les deux,

Vous verrez sans rougir alors vos derniers feux,

Et permettrez sans honte à vos douleurs pressantes

Pour Laïus et pour moi des larmes innocentes.

Jocaste.

Ah ! Seigneur, quelque bras qui puisse vous punir,

Il n’effacera rien dedans mon souvenir :

Je vous verrai toujours, sa couronne à la tête,

De sa place en mon lit faire votre conquête ;

Je me verrai toujours vous placer en son rang,

Et baiser votre main fumante de son sang.

Mon ombre même un jour dans les royaumes sombres

Ne recevra des dieux pour bourreaux que vos ombres ;

Et sa confusion l’offrant à toutes deux,

Elle aura pour tourments tout ce qui fit mes feux.

Oracles décevants, qu’osiez-vous me prédire ?

Si sur notre avenir vos dieux ont quelque empire,

Quelle indigne pitié divise leur courroux ?

Ce qu’elle épargne au fils retombe sur l’époux ;

Et comme si leur haine, impuissante ou timide,

N’osait le faire ensemble inceste et parricide,

Elle partage à deux un sort si peu commun,

Afin de me donner deux coupables pour un.

Oedipe.

Ô partage inégal de ce courroux céleste !

Je suis le parricide, et ce fils est l’inceste.

Mais mon crime est entier, et le sien imparfait ;

Le sien n’est qu’en désirs, et le mien en effet.

Ainsi, quelques raisons qui puissent me défendre,

La veuve de Laïus ne saurait les entendre ;

Et les plus beaux exploits passent pour trahisons,

Alors qu’il faut du sang, et non pas des raisons.

Jocaste.

Ah ! Je n’en vois que trop qui me déchirent l’âme.

La veuve de Laïus est toujours votre femme,

Et n’oppose que trop, pour vous justifier,

À la moitié du mort celle du meurtrier.

Pour toute autre que moi votre erreur est sans crime,

Toute autre admirerait votre bras magnanime,

Et toute autre, réduite à punir votre erreur,

La punirait du moins sans trouble et sans horreur.

Mais, hélas ! Mon devoir aux deux partis m’attache :

Nul espoir d’aucun d’eux, nul effort ne m’arrache ;

Et je trouve toujours dans mon esprit confus

Et tout ce que je suis et tout ce que je fus.

Je vous dois de l’amour, je vous dois de la haine :

L’un et l’autre me plaît, l’un et l’autre me gêne ;

Et mon coeur, qui doit tout, et ne voit rien permis,

Souffre tout à la fois deux tyrans ennemis.

La haine aurait l’appui d’un serment qui me lie ;

Mais je le romps exprès pour en être punie ;

Et pour finir des maux qu’on ne peut soulager,

J’aime à donner aux dieux un parjure à venger.

C’est votre foudre, ô ciel, qu’à mon secours j’appelle :

Oedipe est innocent, je me fais criminelle ;

Par un juste supplice osez me désunir

De la nécessité d’aimer et de punir.

Oedipe.

Quoi ? Vous ne voyez pas que sa fausse justice

Ne sait plus ce que c’est que d’un juste supplice,

Et que par un désordre à confondre nos sens

Son injuste rigueur n’en veut qu’aux innocents ?

Après avoir choisi ma main pour ce grand crime,

C’est le sang de Laïus qu’il choisit pour victime,

Et le bizarre éclat de son discernement

Sépare le forfait d’avec le châtiment.

C’est un sujet nouveau d’une haine implacable,

De voir sur votre sang la peine du coupable ;

Et les dieux vous en font une éternelle loi,

S’ils punissent en lui ce qu’ils ont fait par moi.

Voyez comme les fils de Jocaste et d’Oedipe

D’une si juste haine ont tous deux le principe :

À voir leurs actions, à voir leur entretien,

L’un n’est que votre sang, l’autre n’est que le mien,

Et leur antipathie inspire à leur colère

Des préludes secrets de ce qu’il vous faut faire.

Jocaste.

Pourrez-vous me haïr jusqu’à cette rigueur

De souhaiter pour vous même haine en mon coeur ?

Oedipe.

Toujours de vos vertus j’adorerai les charmes,

Pour ne haïr qu’en moi la source de vos larmes.

Jocaste.

Et je me forcerai toujours à vous blâmer,

Pour ne haïr qu’en moi ce qui vous fit m’aimer.

Mais finissons, de grâce, un discours qui me tue :

L’assassin de Laïus doit me blesser la vue ;

Et malgré ce courroux par sa mort allumé,

Je sens qu’Oedipe enfin sera toujours aimé.

Oedipe.

Que fera cet amour ?

Jocaste.

Ce qu’il doit à la haine.

Oedipe.

Qu’osera ce devoir ?

Jocaste.

Croître toujours ma peine.

Oedipe.

Faudra-t-il pour jamais me bannir de vos yeux ?

Jocaste.

Peut-être que demain nous le saurons des dieux.

**********

Œdipe CORNEILLE

**********

ACTE V

Scène première

.

Dymas.

Seigneur, il est trop vrai que le peuple murmure,

Qu’il rejette sur vous sa funeste aventure,

Et que de tous côtés on n’entend que mutins

Qui vous nomment l’auteur de leurs mauvais destins.

D’un devin suborné les infâmes prestiges

De l’ombre, disent-ils, ont fait tous les prodiges :

L’or mouvait ce fantôme ; et pour perdre Dircé,

Vos présents lui dictaient ce qu’il a prononcé :

Tant ils conçoivent mal qu’un si grand roi consente

À venger son trépas sur sa race innocente,

Qu’il assure son sceptre, aux dépens de son sang,

À ce bras impuni qui lui perça le flanc,

Et que par cet injuste et cruel sacrifice,

Lui-même de sa mort il se fasse justice !

Oedipe.

Ils ont quelque raison de tenir pour suspect

Tout ce qui s’est montré tantôt à leur aspect ;

Et je n’ose blâmer cette horreur que leur donne

L’assassin de leur roi qui porte sa couronne.

Moi-même, au fond du coeur, de même horreur frappé,

Je veux fuir le remords de son trône occupé ;

Et je dois cette grâce à l’amour de la reine,

D’épargner ma présence aux devoirs de sa haine,

Puisque de notre hymen les liens mal tissus

Par ces mêmes devoirs semblent être rompus.

Je vais donc à Corinthe achever mon supplice.

Mais ce n’est pas au peuple à se faire justice :

L’ordre que tient le ciel à lui choisir des rois

Ne lui permet jamais d’examiner son choix ;

Et le devoir aveugle y doit toujours souscrire,

Jusqu’à ce que d’en haut on veuille s’en dédire.

Pour chercher mon repos, je veux bien me bannir ;

Mais s’il me bannissait, je saurais l’en punir ;

Ou si je succombais sous sa troupe mutine,

Je saurais l’accabler du moins sous ma ruine.

Dymas.

Seigneur, jusques ici ses plus grands déplaisirs

Pour armes contre vous n’ont pris que des soupirs ;

Et cet abattement que lui cause la peste

Ne souffre à son murmure aucun dessein funeste.

Mais il faut redouter que Thésée et Dircé

N’osent pousser plus loin ce qu’il a commencé.

Phorbas même est à craindre, et pourrait le réduire

Jusqu’à se vouloir mettre en état de vous nuire.

Oedipe.

Thésée a trop de coeur pour une trahison ;

Et d’ailleurs j’ai promis de lui faire raison.

Pour Dircé, son orgueil dédaignera sans doute

L’appui tumultueux que ton zèle redoute.

Phorbas est plus à craindre, étant moins généreux ;

Mais il nous est aisé de nous assurer d’eux.

Fais-les venir tous trois, que je lise en leur âme

S’ils prêteraient la main à quelque sourde trame.

Commence par Phorbas : je saurai démêler

Quels desseins…

Page.

Un vieillard demande à vous parler.

Il se dit de Corinthe, et presse.

Oedipe.

Il vient me faire

Le funeste rapport du trépas de mon père :

Préparons nos soupirs à ce triste récit.

Qu’il entre… Cependant fais ce que je t’ai dit.

Scène II

.

Oedipe.

Eh bien ! Polybe est mort ?

Iphicrate.

Oui, seigneur.

Oedipe.

Mais vous-même

Venir me consoler de ce malheur suprême !

Vous qui, chef du conseil, devriez maintenant,

Attendant mon retour, être mon lieutenant !

Vous, à qui tant de soins d’élever mon enfance

Ont acquis justement toute ma confiance !

Ce voyage me trouble autant qu’il me surprend.

Iphicrate.

Le roi Polybe est mort ; ce malheur est bien grand ;

Mais comme enfin, seigneur, il est suivi d’un pire,

Pour l’apprendre de moi faites qu’on se retire.

Oedipe.

Ce jour est donc pour moi le grand jour des malheurs,

Puisque vous apportez un comble à mes douleurs.

J’ai tué le feu roi jadis sans le connaître ;

Son fils, qu’on croyait mort, vient ici de renaître ;

Son peuple mutiné me voit avec horreur ;

Sa veuve mon épouse en est dans la fureur.

Le chagrin accablant qui me dévore l’âme

Me fait abandonner et peuple, et sceptre, et femme,

Pour remettre à Corinthe un esprit éperdu ;

Et par d’autres malheurs je m’y vois attendu !

Iphicrate.

Seigneur, il faut ici faire tête à l’orage ;

Il faut faire ici ferme et montrer du courage.

Le repos à Corinthe en effet serait doux ;

Mais il n’est plus de sceptre à Corinthe pour vous.

Oedipe.

Quoi ? L’on s’est emparé de celui de mon père ?

Iphicrate.

Seigneur, on n’a rien fait que ce qu’on a dû faire ;

Et votre amour en moi ne voit plus qu’un banni,

De son amour pour vous trop doucement puni.

Oedipe.

Quel énigme !

Iphicrate.

Apprenez avec quelle justice

Ce roi vous a dû rendre un si mauvais office :

Vous n’étiez point son fils.

Oedipe.

Dieux ! Qu’entends-je ?

Iphicrate.

À regret

Ses remords en mourant ont rompu le secret.

Il vous gardait encore une amitié fort tendre ;

Mais le compte qu’aux dieux la mort force de rendre

A porté dans son coeur un si pressant effroi,

Qu’il a remis Corinthe aux mains de son vrai roi.

Oedipe.

Je ne suis point son fils ! Et qui suis-je, Iphicrate ?

Iphicrate.

Un enfant exposé, dont le mérite éclate,

Et de qui par pitié j’ai dérobé les jours

Aux ongles des lions, aux griffes des vautours.

Oedipe.

Et qui m’a fait passer pour le fils de ce prince ?

Iphicrate.

Le manque d’héritiers ébranlait sa province.

Les trois que lui donna le conjugal amour

Perdirent en naissant la lumière du jour ;

Et la mort du dernier me fit prendre l’audace

De vous offrir au roi, qui vous mit en sa place.

Ce que l’on se promit de ce fils supposé

Réunit sous ses lois son état divisé ;

Mais comme cet abus finit avec sa vie,

Sa mort de mon supplice aurait été suivie,

S’il n’eût donné cet ordre à son dernier moment,

Qu’un juste et prompt exil fût mon seul châtiment.

Oedipe.

Ce revers serait dur pour quelque âme commune ;

Mais je me fis toujours maître de ma fortune ;

Et puisqu’elle a repris l’avantage du sang,

Je ne dois plus qu’à moi tout ce que j’eus de rang.

Mais n’as-tu point appris de qui j’ai reçu l’être ?

Iphicrate.

Seigneur, je ne puis seul vous le faire connaître.

Vous fûtes exposé jadis par un Thébain,

Dont la compassion vous remit en ma main,

Et qui, sans m’éclaircir touchant votre naissance,

Me chargea seulement d’éloigner votre enfance.

J’en connais le visage, et l’ai revu souvent,

Sans nous être tous deux expliqués plus avant :

Je luis dis qu’en éclat j’avais mis votre vie,

Et lui cachai toujours mon nom et ma patrie,

De crainte, en les sachant, que son zèle indiscret

Ne vînt mal à propos troubler notre secret.

Mais comme de sa part il connaît mon visage,

Si je le trouve ici, nous saurons davantage.

Oedipe.

Je serais donc Thébain à ce compte ?

Iphicrate.

Oui, seigneur.

Oedipe.

Je ne sais si je dois le tenir à bonheur :

Mon coeur, qui se soulève, en forme un noir augure

Sur l’éclaircissement de ma triste aventure.

Où me reçûtes-vous ?

Iphicrate.

Sur le mont Cythéron.

Oedipe.

Ah ! Que vous me frappez par ce funeste nom !

Le temps, le lieu, l’oracle, et l’âge de la reine,

Tout semble concerté pour me mettre à la gêne.

Dieux ! Serait-il possible ? Approchez-vous, Phorbas.

Scène III

.

Iphicrate.

Seigneur, voilà celui qui vous mit en mes bras ;

Permettez qu’à vos yeux je montre un peu de joie.

Se peut-il faire, ami, qu’encor je te revoie ?

Phorbas.

Que j’ai lieu de bénir ton retour fortuné !

Qu’as-tu fait de l’enfant que je t’avais donné ?

Le généreux Thésée a fait gloire de l’être ;

Mais sa preuve est obscure, et tu dois le connaître.

Parle.

Iphicrate.

Ce n’est point lui, mais il vit en ces lieux.

Phorbas.

Nomme-le donc, de grâce.

Iphicrate.

Il est devant tes yeux.

Phorbas.

Je ne vois que le roi.

Iphicrate.

C’est lui-même.

Phorbas.

Lui-même !

Iphicrate.

Oui : le secret n’est plus d’une importance extrême ;

Tout Corinthe le sait. Nomme-lui ses parents.

Phorbas.

En fussions-nous tous trois à jamais ignorants !

Iphicrate.

Seigneur, lui seul enfin peut dire qui vous êtes.

Oedipe.

Hélas ! Je le vois trop ; et vos craintes secrètes,

Qui vous ont empêchés de vous entr’éclaircir,

Loin de tromper l’oracle, ont fait tout réussir.

Voyez où m’a plongé votre fausse prudence :

Vous cachiez ma retraite, il cachait ma naissance ;

Vos dangereux secrets, par un commun accord,

M’ont livré tout entier aux rigueurs de mon sort :

Ce sont eux qui m’ont fait l’assassin de mon père ;

Ce sont eux qui m’ont fait le mari de ma mère.

D’une indigne pitié le fatal contre-temps

Confond dans mes vertus ces forfaits éclatants :

Elle fait voir en moi, par un mélange infâme,

Le frère de mes fils et le fils de ma femme.

Le ciel l’avait prédit : vous avez achevé ;

Et vous avez tout fait quand vous m’avez sauvé.

Phorbas.

Oui, seigneur, j’ai tout fait, sauvant votre personne :

M’en punissent les dieux si je me le pardonne !

Scène IV

.

Oedipe.

Que n’obéissais-tu, perfide, à mes parents,

Qui se faisaient pour moi d’équitables tyrans ?

Que ne lui disais-tu ma naissance et l’oracle,

Afin qu’à mes destins il pût mettre un obstacle ?

Car, Iphicrate, en vain j’accuserais ta foi :

Tu fus dans ces destins aveugle comme moi ;

Et tu ne m’abusais que pour ceindre ma tête

D’un bandeau dont par là tu faisais ma conquête.

Iphicrate.

Seigneur, comme Phorbas avait mal obéi,

Que l’ordre de son roi par là se vit trahi,

Il avait lieu de craindre, en me disant le reste,

Que son crime par moi devenu manifeste…

Oedipe.

Cesse de l’excuser. Que m’importe, en effet,

S’il est coupable ou non de tout ce que j’ai fait ?

En ai-je moins de trouble, ou moins d’horreur en l’âme ?

Scène V

.

Oedipe.

Votre frère est connu ; le savez-vous, madame ?

Dircé.

Oui, seigneur, et Phorbas m’a tout dit en deux mots.

Oedipe.

Votre amour pour Thésée est dans un plein repos.

Vous n’appréhendez plus que le titre de frère

S’oppose à cette ardeur qui vous était si chère :

Cette assurance entière a de quoi vous ravir,

Ou plutôt votre haine a de quoi s’assouvir.

Quand le ciel de mon sort l’aurait faite l’arbitre,

Elle ne m’eût choisi rien de pis que ce titre.

Dircé.

Ah ! Seigneur, pour Aemon j’ai su mal obéir ;

Mais je n’ai point été jusques à vous haïr.

La fierté de mon coeur, qui me traitait de reine,

Vous cédait en ces lieux la couronne sans peine ;

Et cette ambition que me prêtait l’amour

Ne cherchait qu’à régner dans un autre séjour.

Cent fois de mon orgueil l’éclat le plus farouche

Aux termes odieux a refusé ma bouche :

Pour vous nommer tyran il fallait cent efforts ;

Ce mot ne m’a jamais échappé sans remords.

D’un sang respectueux la puissance inconnue

À mes soulèvements mêlait la retenue ;

Et cet usurpateur dont j’abhorrais la loi,

S’il m’eût donné Thésée, eût eu le nom de roi.

Oedipe.

C’était ce même sang dont la pitié secrète

De l’ombre de Laïus me faisait l’interprète.

Il ne pouvait souffrir qu’un mot mal entendu

Détournât sur ma soeur un sort qui m’était dû,

Et que votre innocence immolée à mon crime

Se fît de nos malheurs l’inutile victime.

Dircé.

Quel crime avez-vous fait que d’être malheureux ?

Oedipe.

Mon souvenir n’est plein que d’exploits généreux ;

Cependant je me trouve inceste et parricide,

Sans avoir fait un pas que sur les pas d’Alcide,

Ni recherché partout que lois à maintenir,

Que monstres à détruire et méchants à punir.

Aux crimes malgré moi l’ordre du ciel m’attache :

Pour m’y faire tomber à moi-même il me cache ;

Il offre, en m’aveuglant sur ce qu’il a prédit,

Mon père à mon épée, et ma mère à mon lit.

Hélas ! Qu’il est bien vrai qu’en vain on s’imagine

Dérober notre vie à ce qu’il nous destine !

Les soins de l’éviter font courir au-devant,

Et l’adresse à le fuir y plonge plus avant.

Mais si les dieux m’ont fait la vie abominable,

Ils m’en font par pitié la sortie honorable,

Puisqu’enfin leur faveur mêlée à leur courroux

Me condamne à mourir pour le salut de tous,

Et qu’en ce même temps qu’il faudrait que ma vie

Des crimes qu’ils m’ont faits traînât l’ignominie,

L’éclat de ces vertus que je ne tiens pas d’eux

Reçoit pour récompense un trépas glorieux.

Dircé.

Ce trépas glorieux comme vous me regarde :

Le juste choix du ciel peut-être me le garde ;

Il fit tout votre crime ; et le malheur du roi

Ne vous rend pas, seigneur, plus coupable que moi.

D’un voyage fatal qui seul causa sa perte

Je fus l’occasion ; elle vous fut offerte :

Votre bras contre trois disputa le chemin ;

Mais ce n’était qu’un bras qu’empruntait le destin,

Puisque votre vertu qui servit sa colère

Ne put voir en Laïus ni de roi ni de père.

Ainsi j’espère encor que demain, par son choix,

Le ciel épargnera le plus grand de nos rois.

L’intérêt des Thébains et de votre famille

Tournera son courroux sur l’orgueil d’une fille

Qui n’a rien que l’état doive considérer,

Et qui contre son roi n’a fait que murmurer.

Oedipe.

Vous voulez que le ciel, pour montrer à la terre

Qu’on peut innocemment mériter le tonnerre,

Me laisse de sa haine étaler en ces lieux

L’exemple le plus noir et le plus odieux !

Non, non : vous le verrez demain au sacrifice

Par le choix que j’attends couvrir son injustice,

Et par la peine due à son propre forfait,

Désavouer ma main de tout ce qu’elle a fait.

Scène VI

.

Oedipe.

Est-ce encor votre bras qui doit venger son père ?

Son amant en a-t-il plus de droit que son frère,

Prince ?

Thésée.

Je vous en plains, et ne puis concevoir,

Seigneur…

Oedipe.

La vérité ne se fait que trop voir.

Mais nous pourrons demain être tous deux à plaindre,

Si le ciel fait le choix qu’il nous faut tous deux craindre.

S’il me choisit, ma soeur, donnez-lui votre foi :

Je vous en prie en frère, et vous l’ordonne en roi.

Vous, seigneur, si Dircé garde encor sur votre âme

L’empire que lui fit une si belle flamme,

Prenez soin d’apaiser les discords de mes fils,

Qui par les noeuds du sang vous deviendront unis.

Vous voyez où des dieux nous a réduits la haine.

Adieu : laissez-moi seul en consoler la reine ;

Et ne m’enviez pas un secret entretien,

Pour affermir son coeur sur l’exemple du mien.

Scène VII

.

Dircé.

Parmi de tels malheurs que sa constance est rare !

Il ne s’emporte point contre un sort si barbare ;

La surprenante horreur de cet accablement

Ne coûte à sa grande âme aucun égarement ;

Et sa haute vertu, toujours inébranlable,

Le soutient au-dessus de tout ce qui l’accable.

Thésée.

Souvent, avant le coup qui doit nous accabler,

La nuit qui l’enveloppe a de quoi nous troubler :

L’obscur pressentiment d’une injuste disgrâce

Combat avec effroi sa confuse menace ;

Mais quand ce coup tombé vient d’épuiser le sort

Jusqu’à n’en pouvoir craindre un plus barbare effort,

Ce trouble se dissipe, et cette âme innocente,

Qui brave impunément la fortune impuissante,

Regarde avec dédain ce qu’elle a combattu,

Et se rend toute entière à toute sa vertu.

Scène VIII

.

Nérine.

Madame…

Dircé.

Que veux-tu, Nérine ?

Nérine.

Hélas ! La reine…

Dircé.

Que fait-elle ?

Nérine.

Elle est morte ; et l’excès de sa peine,

Par un prompt désespoir…

Dircé.

Jusques où portez-vous,

Impitoyables dieux, votre injuste courroux !

Thésée.

Quoi ? Même aux yeux du roi son désespoir la tue ?

Ce monarque n’a pu…

Nérine.

Le roi ne l’a point vue,

Et quant à son trépas, ses pressantes douleurs

L’ont cru devoir sur l’heure à de si grands malheurs.

Phorbas l’a commencé, sa main a fait le reste.

Dircé.

Quoi ? Phorbas.

Nérine.

Oui, Phorbas, par son récit funeste,

Et par son propre exemple, a su l’assassiner.

Ce malheureux vieillard n’a pu se pardonner ;

Il s’est jeté d’abord aux genoux de la reine,

Où, détestant l’effet de sa prudence vaine :

 » si j’ai sauvé ce fils pour être votre époux,

Et voir le roi son père expirer sous ses coups,

A-t-il dit, la pitié qui me fît le ministre

De tout ce que le ciel eut pour vous de sinistre,

Fait place au désespoir d’avoir si mal servi,

Pour venger sur mon sang votre ordre mal suivi.

L’inceste où malgré vous tous deux je vous abîme

Recevra de ma main sa première victime :

J’en dois le sacrifice à l’innocente erreur

Qui vous rend l’un pour l’autre un objet plein d’horreur.  »

Cet arrêt qu’à nos yeux lui-même il se prononce

Est suivi d’un poignard qu’en ses flancs il enfonce.

La reine, à ce malheur si peu prémédité,

Semble le recevoir avec stupidité.

L’excès de sa douleur la fait croire insensible ;

Rien n’échappe au dehors qui la rende visible ;

Et tous ses sentiments, enfermés dans son coeur,

Ramassent en secret leur dernière vigueur.

Nous autres cependant, autour d’elle rangées,

Stupides ainsi qu’elle, ainsi qu’elle affligées,

Nous n’osons rien permettre à nos fiers déplaisirs,

Et nos pleurs par respect attendent ses soupirs.

Mais enfin tout à coup, sans changer de visage,

Du mort qu’elle contemple elle imite la rage,

Se saisit du poignard, et de sa propre main

À nos yeux comme lui s’en traverse le sein.

On dirait que du ciel l’implacable colère

Nous arrête les bras pour lui laisser tout faire.

Elle tombe, elle expire avec ces derniers mots :

 » allez dire à Dircé qu’elle vive en repos,

Que de ces lieux maudits en hâte elle s’exile ;

Athènes a pour elle un glorieux asile,

Si toutefois Thésée est assez généreux

Pour n’avoir point d’horreur d’un sang si malheureux.  »

Thésée.

Ah ! Ce doute m’outrage ; et si jamais vos charmes…

Dircé.

Seigneur, il n’est saison que de verser des larmes.

La reine, en expirant, a donc pris soin de moi !

Mais tu ne me dis point ce qu’elle a dit du roi ?

Nérine.

Son âme en s’envolant, jalouse de sa gloire,

Craignait d’en emporter la honteuse mémoire ;

Et n’osant le nommer son fils ni son époux,

Sa dernière tendresse a toute été pour vous.

Dircé.

Et je puis vivre encore après l’avoir perdue !

Scène IX

.

Cléante.

La santé dans ces murs tout d’un coup répandue

Fait crier au miracle et bénir hautement

La bonté de nos dieux d’un si prompt changement.

Tous ces mourants, madame, à qui déjà la peste

Ne laissait qu’un soupir, qu’un seul moment de reste,

En cet heureux moment rappelés des abois,

Rendent grâces au ciel d’une commune voix ;

Et l’on ne comprend point quel remède il applique

À rétablir sitôt l’allégresse publique.

Dircé.

Que m’importe qu’il montre un visage plus doux,

Quand il fait des malheurs qui ne sont que pour nous ?

Avez-vous vu le roi, Dymas ?

Dymas.

Hélas, princesse !

On ne doit qu’à son sang la publique allégresse.

Ce n’est plus que pour lui qu’il faut verser des pleurs :

Ses crimes inconnus avoient fait nos malheurs ;

Et sa vertu souillée à peine s’est punie,

Qu’aussitôt de ces lieux la peste s’est bannie.

Thésée.

L’effort de son courage a su nous éblouir :

D’un si grand désespoir il cherchait à jouir,

Et de sa fermeté n’empruntait les miracles

Que pour mieux éviter toute sorte d’obstacles.

Dircé.

Il s’est rendu par là maître de tout son sort.

Mais achève, Dymas, le récit de sa mort ;

Achève d’accabler une âme désolée.

Dymas.

Il n’est point mort, madame ; et la sienne, ébranlée

Par les confus remords d’un innocent forfait,

Attend l’ordre des dieux pour sortir tout à fait.

Dircé.

Que nous disais-tu donc ?

Dymas.

Ce que j’ose encor dire,

Qu’il vit et ne vit plus, qu’il est mort et respire ;

Et que son sort douteux, qui seul reste à pleurer,

Des morts et des vivants semble le séparer.

J’étais auprès de lui sans aucunes alarmes ;

Son coeur semblait calmé, je le voyais sans armes,

Quand soudain, attachant ses deux mains sur ses yeux :

 » prévenons, a-t-il dit, l’injustice des dieux ;

Commençons à mourir avant qu’ils nous l’ordonnent ;

Qu’ainsi que mes forfaits mes supplices étonnent.

Ne voyons plus le ciel après sa cruauté :

Pour nous venger de lui dédaignons sa clarté ;

Refusons-lui nos yeux, et gardons quelque vie

Qui montre encore à tous quelle est sa tyrannie.  »

Là, ses yeux arrachés par ses barbares mains

Font distiller un sang qui rend l’âme aux Thébains.

Ce sang si précieux touche à peine la terre,

Que le courroux du ciel ne leur fait plus la guerre ;

Et trois mourants guéris au milieu du palais

De sa part tout d’un coup nous annoncent la paix.

Cléante vous a dit que par toute la ville…

Thésée.

Cessons de nous gêner d’une crainte inutile.

À force de malheurs le ciel fait assez voir

Que le sang de Laïus a rempli son devoir :

Son ombre est satisfaite ; et ce malheureux crime

Ne laisse plus douter du choix de sa victime.

Dircé.

Un autre ordre demain peut nous être donné.

Allons voir cependant ce prince infortuné,

Pleurer auprès de lui notre destin funeste,

Et remettons aux dieux à disposer du reste.

************

Œdipe Corneille 1640

Médée CORNEILLE TRAGEDIE EN CINQ ACTES – 1635

.Médée Corneille 1635


   medee-corneilleLITTERATURE FRANCAISE

TRAGEDIE
EN CINQ ACTES

 

PIERRE CORNEILLE
1606 – 1684

 

Médée
1635

Médée Corneille

***********

PERSONNAGES

Créon, roi de Corinthe
Ægée, roi d’Athènes
Jason, mari de Médée
Pollux, argonaute, ami de Jason
Créuse, fille de Créon
Médée, femme de Jason
Cléone, gouvernante de Créuse
Nérine, suivante de Médée
Theudas, domestique de Créon
Troupe des gardes de Créon

*******************

 medee-corneille-frederick-sandys-1868

 

La scène est à Corinthe

ACTE I
Scène première

Pollux, Jason

Pollux
Que je sens à la fois de surprise et de joie !
Se peut-il qu’en ces lieux enfin je vous revoie,
Que Pollux dans Corinthe ait rencontré Jason ?
Jason
Vous n’y pouviez venir en meilleure saison ;
Et pour vous rendre encor l’âme plus étonnée,
Préparez-vous à voir mon second hyménée.
Pollux
Quoi ! Médée est donc morte, ami ?
Jason
Quoi ! Médée est donc morte, ami ? Non, elle vit ;
Mais un objet plus beau la chasse de mon lit.
Pollux
Dieux ! et que fera-t-elle ?
Jason

Dieux ! et que fera-t-elle ? Et que fit Hypsipyle,
Que pousser les éclats d’un courroux inutile ?
Elle jeta des cris, elle versa des pleurs,
Elle me souhaita mille et mille malheurs ;
Dit que j’étais sans foi, sans cœur, sans conscience,
Et lasse de le dire, elle prit patience.
Médée en son malheur en pourra faire autant :
Qu’elle soupire, pleure, et me nomme inconstant ;
Je la quitte à regret, mais je n’ai point d’excuse
Contre un pouvoir plus fort qui me donne à Créuse.

Pollux.

Créuse est donc l’objet qui vous vient d’enflammer ?
Je l’aurais deviné sans l’entendre nommer.
Jason ne fit jamais de communes maîtresses ;
Il est né seulement pour charmer les princesses,
Et haïrait l’amour, s’il avait sous sa loi
Rangé de moindres cœurs que des filles de roi.
Hypsipyle à Lemnos, sur le Phase Médée,
Et Créuse à Corinthe, autant vaut, possédée,
Font bien voir qu’en tous lieux, sans le secours de Mars,
Les sceptres sont acquis à ses moindres regards.







Jason.

Aussi je ne suis pas de ces amants vulgaires ;
J’accommode ma flamme au bien de mes affaires ;
Et sous quelque climat que me jette le sort,
Par maxime d’État je me fais cet effort.
Nous voulant à Lemnos rafraîchir dans la ville,
Qu’eussions-nous fait, Pollux, sans l’amour d’Hypsipyle ?
Et depuis à Colchos, que fit votre Jason,
Que cajoler Médée et gagner la toison ?
Alors, sans mon amour, qu’eût fait votre vaillance ?
Eût-elle du dragon trompé la vigilance ?
Ce peuple que la terre enfantait tout armé,
Qui de vous l’eût défait, si Jason n’eût aimé ?
Maintenant qu’un exil m’interdit ma patrie,
Créuse est le sujet de mon idolâtrie ;
Et j’ai trouvé l’adresse, en lui faisant la cour,
De relever mon sort sur les ailes d’Amour.

Pollux.

Que parlez-vous d’exil ? La haine de Pélie…

Jason.

Me fait, tout mort qu’il est, fuir de sa Thessalie.

Pollux.

Il est mort !

Jason.

Il est mort ! Écoutez, et vous saurez comment
Son trépas seul m’oblige à cet éloignement.
Après six ans passés, depuis notre voyage,
Dans les plus grands plaisirs qu’on goûte au mariage,
Mon père, tout caduc, émouvant ma pitié,
Je conjurai Médée, au nom de l’amitié…

Pollux.

J’ai su comme son art, forçant les destinées,
Lui rendit la vigueur de ses jeunes années :
Ce fut, s’il m’en souvient, ici que je l’appris ;
D’où soudain un voyage en Asie entrepris
Fait que, nos deux séjours divisés par Neptune,
Je n’ai point su depuis quelle est votre fortune ;
Je n’en fais qu’arriver.

Jason.

Je n’en fais qu’arriver. Apprenez donc de moi
Le sujet qui m’oblige à lui manquer de foi.
Malgré l’aversion d’entre nos deux familles,
De mon tyran Pélie elle gagne les filles,
Et leur feint de ma part tant d’outrages reçus,
Que ces faibles esprits sont aisément déçus.
Elle fait amitié, leur promet des merveilles,
Du pouvoir de son art leur remplit les oreilles ;
Et pour mieux leur montrer comme il est infini,
Leur étale surtout mon père rajeuni.
Pour épreuve elle égorge un bélier à leurs vues,
Le plonge en un bain d’eaux et d’herbes inconnues,
Lui forme un nouveau sang avec cette liqueur,
Et lui rend d’un agneau la taille et la vigueur.
Les sœurs crient miracle, et chacune ravie
Conçoit pour son vieux père une pareille envie,
Veut un effet pareil, le demande, et l’obtient ;
Mais chacune a son but. Cependant la nuit vient :
Médée, après le coup d’une si belle amorce,
Prépare de l’eau pure et des herbes sans force,




Redouble le sommeil des gardes et du roi :
La suite au seul récit me fait trembler d’effroi.
À force de pitié ces filles inhumaines
De leur père endormi vont épuiser les veines :
Leur tendresse crédule, à grands coups de couteau,
Prodigue ce vieux sang, et fait place au nouveau ;
Le coup le plus mortel s’impute à grand service ;
On nomme piété ce cruel sacrifice ;
Et l’amour paternel qui fait agir leurs bras
Croirait commettre un crime à n’en commettre pas.
Médée est éloquente à leur donner courage :
Chacune toutefois tourne ailleurs son visage ;
Une secrète horreur condamne leur dessein,
Et refuse leurs yeux à conduire leur main.

Pollux.

À me représenter ce tragique spectacle,
Qui fait un parricide et promet un miracle,
J’ai de l’horreur moi-même, et ne puis concevoir
Qu’un esprit jusque-là se laisse décevoir.

Jason.

Ainsi mon père Eson recouvra sa jeunesse,
Mais oyez le surplus. Ce grand courage cesse ;
L’épouvante les prend ; Médée en raille, et fuit.
Le jour découvre à tous les crimes de la nuit ;
Et pour vous épargner un discours inutile,
Acaste, nouveau roi, fait mutiner la ville,
Nomme Jason l’auteur de cette trahison,
Et pour venger son père assiège ma maison.
Mais j’étais déjà loin, aussi bien que Médée ;
Et ma famille enfin à Corinthe abordée,
Nous saluons Créon, dont la bénignité
Nous promet contre Acaste un lieu de sûreté.
Que vous dirai-je plus ? mon bonheur ordinaire
M’acquiert les volontés de la fille et du père ;
Si bien que de tous deux également chéri,
L’un me veut pour son gendre, et l’autre pour mari.
D’un rival couronné les grandeurs souveraines,
La majesté d’Ægée, et le sceptre d’Athènes,
N’ont rien, à leur avis, de comparable à moi,
Et banni que je suis, je leur suis plus qu’un roi.
Je vois trop ce bonheur, mais je le dissimule ;
Et bien que pour Créuse un pareil feu me brûle,
Du devoir conjugal je combats mon amour,
Et je ne l’entretiens que pour faire ma cour.
Acaste cependant menace d’une guerre
Qui doit perdre Créon et dépeupler sa terre ;
Puis, changeant tout à coup ses résolutions,
Il propose la paix sous des conditions.
Il demande d’abord et Jason et Médée :
On lui refuse l’un, et l’autre est accordée ;
Je l’empêche, on débat, et je fais tellement,
Qu’enfin il se réduit à son bannissement.
De nouveau je l’empêche, et Créon me refuse ;
Et pour m’en consoler il m’offre sa Créuse.
Qu’eussé-je fait, Pollux, en cette extrémité
Qui commettait ma vie avec ma loyauté ?
Car sans doute à quitter l’utile pour l’honnête,
La paix allait se faire aux dépens de ma tête ;
Le mépris insolent des offres d’un grand roi
Aux mains d’un ennemi livrait Médée et moi.
Je l’eusse fait pourtant, si je n’eusse été père :
L’amour de mes enfants m’a fait l’âme légère ;
Ma perte était la leur ; et cet hymen nouveau
Avec Médée et moi les tire du tombeau :
Eux seuls m’ont fait résoudre, et la paix s’est conclue.

 


Pollux.

Bien que de tous côtés l’affaire résolue
Ne laisse aucune place aux conseils d’un ami,
Je ne puis toutefois l’approuver qu’à demi.
Sur quoi que vous fondiez un traitement si rude,
C’est montrer pour Médée un peu d’ingratitude ;
Ce qu’elle a fait pour vous est mal récompensé.
Il faut craindre après tout son courage offensé :
Vous savez mieux que moi ce que peuvent ses charmes.

Jason.

Ce sont à sa fureur d’épouvantables armes ;
Mais son bannissement nous en va garantir.

Pollux.

Gardez d’avoir sujet de vous en repentir.

Jason.

Quoi qu’il puisse arriver, ami, c’est chose faite.

Pollux.

La termine le ciel comme je le souhaite !

Permettez cependant qu’afin de m’acquitter,
J’aille trouver le roi pour l’en féliciter.

Jason.

Je vous y conduirais, mais j’attends ma princesse
Qui va sortir du temple.

Pollux.

Qui va sortir du temple. Adieu : l’amour vous presse,
Et je serais marri qu’un soin officieux
Vous fît perdre pour moi des temps si précieux.

ACTE I
Scène II

Jason.

Depuis que mon esprit est capable de flamme,
Jamais un trouble égal n’a confondu mon âme.
Mon cœur, qui se partage en deux affections,
Se laisse déchirer à mille passions.
Je dois tout à Médée, et je ne puis sans honte
Et d’elle et de ma foi tenir si peu de conte :
Je dois tout à Créon, et d’un si puissant roi
Je fais un ennemi, si je garde ma foi :
Je regrette Médée, et j’adore Créuse ;
Je vois mon crime en l’une, en l’autre mon excuse ;
Et dessus mon regret mes désirs triomphants
Ont encor le secours du soin de mes enfants.
Mais la princesse vient ; l’éclat d’un tel visage
Du plus constant du monde attirerait l’hommage,
Et semble reprocher à ma fidélité
D’avoir osé tenir contre tant de beauté.

ACTE I
Scène III

Jason, Créuse, Cléone.

Jason.

Que votre zèle est long, et que d’impatience
Il donne à votre amant, qui meurt en votre absence !

Créuse.

Je n’ai pas fait pourtant au ciel beaucoup de vœux ;
Ayant Jason à moi, j’ai tout ce que je veux.

Jason.

Et moi, puis-je espérer l’effet d’une prière
Que ma flamme tiendrait à faveur singulière ?
Au nom de notre amour, sauvez deux jeunes fruits
Que d’un premier hymen la couche m’a produits ;
Employez-vous pour eux, faites auprès d’un père
Qu’ils ne soient point compris en l’exil de leur mère ;
C’est lui seul qui bannit ces petits malheureux,
Puisque dans les traités il n’est point parlé d’eux.

Créuse.

J’avais déjà pitié de leur tendre innocence,
Et vous y servirai de toute ma puissance,
Pourvu qu’à votre tour vous m’accordiez un point
Que jusques à tantôt je ne vous dirai point.

Jason.

Dites, et quel qu’il soit, que ma reine en dispose.

Créuse.

Si je puis sur mon père obtenir quelque chose,
Vous le saurez après ; je ne veux rien pour rien.

Cléone.

Vous pourrez au palais suivre cet entretien.
On ouvre chez Médée, ôtez-vous de sa vue ;
Vos présences rendraient sa douleur plus émue,
Et vous seriez marris que cet esprit jaloux
Mêlât son amertume à des plaisirs si doux.



ACTE I
Scène IV

Médée.

Souverains protecteurs des lois de l’hyménée,
Dieux garants de la foi que Jason m’a donnée,
Vous qu’il prit à témoin d’une immortelle ardeur
Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur,
Voyez de quel mépris vous traite son parjure,
Et m’aidez à venger cette commune injure :
S’il me peut aujourd’hui chasser impunément,
Vous êtes sans pouvoir ou sans ressentiment.
Et vous, troupe savante en noires barbaries,
Filles de l’Achéron, pestes, larves, Furies,
Fières sœurs, si jamais notre commerce étroit
Sur vous et vos serpents me donna quelque droit,
Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes
Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes ;
Laissez-les quelque temps reposer dans leurs fers ;
Pour mieux agir pour moi faites trêve aux enfers.
Apportez-moi du fond des antres de Mégère
La mort de ma rivale, et celle de son père,
Et si vous ne voulez mal servir mon courroux,
Quelque chose de pis pour mon perfide époux :
Qu’il coure vagabond de province en province,
Qu’il fasse lâchement la cour à chaque prince ;
Banni de tous côtés, sans bien et sans appui,
Accablé de frayeur, de misère, d’ennui,
Qu’à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse ;
Qu’il ait regret à moi pour son dernier supplice ;
Et que mon souvenir jusque dans le tombeau
Attache à son esprit un éternel bourreau.
Jason me répudie ! et qui l’aurait pu croire ?
S’il a manqué d’amour, manque-t-il de mémoire ?
Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits ?
M’ose-t-il bien quitter après tant de forfaits ?
Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j’ose,
Croit-il que m’offenser ce soit si peu de chose ?
Quoi ! mon père trahi, les éléments forcés,
D’un frère dans la mer les membres dispersés,
Lui font-ils présumer mon audace épuisée ?
Lui font-ils présumer qu’à mon tour méprisée,
Ma rage contre lui n’ait par où s’assouvir,
Et que tout mon pouvoir se borne à le servir ?
Tu t’abuses, Jason, je suis encor moi-même.
Tout ce qu’en ta faveur fit mon amour extrême,
Je le ferai par haine ; et je veux pour le moins
Qu’un forfait nous sépare, ainsi qu’il nous a joints ;
Que mon sanglant divorce, en meurtres, en carnage,
S’égale aux premiers jours de notre mariage,
Et que notre union, que rompt ton changement,
Trouve une fin pareille à son commencement.
Déchirer par morceaux l’enfant aux yeux du père
N’est que le moindre effet qui suivra ma colère ;
Des crimes si légers furent mes coups d’essai :
Il faut bien autrement montrer ce que je sai ;
Il faut faire un chef-d’œuvre, et qu’un dernier ouvrage
Surpasse de bien loin ce faible apprentissage.
Mais pour exécuter tout ce que j’entreprends,
Quels dieux me fourniront des secours assez grands ?
Ce n’est plus vous, enfers, qu’ici je sollicite :
Vos feux sont impuissants pour ce que je médite.
Auteur de ma naissance, aussi bien que du jour,
Qu’à regret tu dépars à ce fatal séjour,
Soleil, qui vois l’affront qu’on va faire à ta race,
Donne-moi tes chevaux à conduire en ta place :
Accorde cette grâce à mon désir bouillant.
Je veux choir sur Corinthe avec ton char brûlant :
Mais ne crains pas de chute à l’univers funeste ;
Corinthe consumé garantira le reste ;
De mon juste courroux les implacables vœux
Dans ses odieux murs arrêteront tes feux.
Créon en est le prince, et prend Jason pour gendre :
C’est assez mériter d’être réduit en cendre,
D’y voir réduit tout l’isthme, afin de l’en punir,
Et qu’il n’empêche plus les deux mers de s’unir.

ACTE I
Scène V

Médée, Nérine.

Médée

Et bien ! Nérine, à quand, à quand cet hyménée ?
En ont-ils choisi l’heure ? en sais-tu la journée ?
N’en as-tu rien appris ? n’as-tu point vu Jason ?
N’appréhende-t-il rien après sa trahison ?
Croit-il qu’en cet affront je m’amuse à me plaindre ?
S’il cesse de m’aimer, qu’il commence à me craindre.
Il verra, le perfide, à quel comble d’horreur
De mes ressentiments peut monter la fureur.

Nérine.

Modérez les bouillons de cette violence,
Et laissez déguiser vos douleurs au silence.
Quoi ! madame, est-ce ainsi qu’il faut dissimuler ?
Et faut-il perdre ainsi des menaces en l’air ?
Les plus ardents transports d’une haine connue
Ne sont qu’autant d’éclairs avortés dans la nue,
Qu’autant d’avis à ceux que vous voulez punir,
Pour repousser vos coups, ou pour les prévenir.
Qui peut sans s’émouvoir supporter une offense,
Peut mieux prendre à son point le temps de sa vengeance ;
Et sa feinte douceur, sous un appas mortel,
Mène insensiblement sa victime à l’autel.

Médée.

Tu veux que je me taise et que je dissimule !
Nérine, porte ailleurs ce conseil ridicule :
L’âme en est incapable en de moindres malheurs,
Et n’a point où cacher de pareilles douleurs.
Jason m’a fait trahir mon pays et mon père,
Et me laisse au milieu d’une terre étrangère,
Sans support, sans amis, sans retraite, sans bien,
La fable de son peuple et la haine du mien :
Nérine, après cela tu veux que je me taise !
Ne dois-je point encore en témoigner de l’aise,
De ce royal hymen souhaiter l’heureux jour,
Et forcer tous mes soins à servir son amour ?

Nérine.

Madame, pensez mieux à l’éclat que vous faites.
Quelque juste qu’il soit, regardez où vous êtes ;
Considérez qu’à peine un esprit plus remis
Vous tient en sûreté parmi vos ennemis.

Médée.

L’âme doit se roidir plus elle est menacée,
Et contre la fortune aller tête baissée,
La choquer hardiment, et sans craindre la mort
Se présenter de front à son plus rude effort.
Cette lâche ennemie a peur des grands courages,
Et sur ceux qu’elle abat redouble ses outrages.

Nérine.

Que sert ce grand courage où l’on est sans pouvoir ?

Médée.

Il trouve toujours lieu de se faire valoir.

Nérine.

Forcez l’aveuglement dont vous êtes séduite,
Pour voir en quel état le sort vous a réduite.
Votre pays vous hait, votre époux est sans foi :
Dans un si grand revers que vous reste-t-il ?

Médée.

Dans un si grand revers que vous reste-t-il ? Moi,
Moi, dis-je, et c’est assez.

Nérine.

Moi, dis-je, et c’est assez. Quoi ! vous seule, madame ?

Médée.

Oui, tu vois en moi seule et le fer et la flamme,
Et la terre, et la mer, et l’enfer, et les cieux,
Et le sceptre des rois, et le foudre des dieux.

Nérine.

L’impétueuse ardeur d’un courage sensible
À vos ressentiments figure tout possible :
Mais il faut craindre un roi fort de tant de sujets.

Médée.

Mon père, qui l’était, rompit-il mes projets ?

Nérine.

Non ; mais il fut surpris, et Créon se défie.
Fuyez, qu’à ses soupçons il ne vous sacrifie.

Médée.

Las ! je n’ai que trop fui ; cette infidélité
D’un juste châtiment punit ma lâcheté.
Si je n’eusse point fui pour la mort de Pélie,
Si j’eusse tenu bon dedans la Thessalie,
Il n’eût point vu Créuse, et cet objet nouveau
N’eût point de notre hymen étouffé le flambeau.

Nérine.

Fuyez encor, de grâce.

Médée.

Fuyez encor, de grâce. Oui, je fuirai, Nérine ;
Mais, avant, de Créon on verra la ruine.
Je brave la fortune, et toute sa rigueur
En m’ôtant un mari ne m’ôte pas le cœur ;
Sois seulement fidèle, et sans te mettre en peine,
Laisse agir pleinement mon savoir et ma haine.

Nérine,
seule.

Madame… Elle me quitte au lieu de m’écouter,
Ces violents transports la vont précipiter,
D’une trop juste ardeur l’inexorable envie
Lui fait abandonner le souci de sa vie.
Tâchons encore un coup d’en divertir le cours.
Apaiser sa fureur, c’est conserver ses jours.

Fin du premier acte
Médée Corneille
***********
medee-corneille-eugene-delacroix-1862

ACTE II
Scène première

Médée, Nérine.

Nérine.

Bien qu’un péril certain suive votre entreprise,
Assurez-vous sur moi, je vous suis toute acquise ;
Employez mon service aux flammes, au poison,
Je ne refuse rien ; mais épargnez Jason.
Votre aveugle vengeance une fois assouvie,
Le regret de sa mort vous coûterait la vie ;
Et les coups violents d’un rigoureux ennui…

Médée.

Cesse de m’en parler et ne crains rien pour lui :
Ma fureur jusque-là n’oserait me séduire ;
Jason m’a trop coûté pour le vouloir détruire ;
Mon courroux lui fait grâce, et ma première ardeur
Soutient son intérêt au milieu de mon cœur.
Je crois qu’il m’aime encore, et qu’il nourrit en l’âme
Quelques restes secrets d’une si belle flamme,
Qu’il ne fait qu’obéir aux volontés d’un roi
Qui l’arrache à Médée en dépit de sa foi.
Qu’il vive, et s’il se peut, que l’ingrat me demeure ;



Sinon, ce m’est assez que sa Créuse meure ;
Qu’il vive cependant, et jouisse du jour
Que lui conserve encor mon immuable amour.
Créon seul et sa fille ont fait la perfidie !
Eux seuls termineront toute la tragédie ;
Leur perte achèvera cette fatale paix.

Nérine.

Contenez-vous, madame ; il sort de son palais.

ACTE II
Scène II

Créon, Médée, Nérine, soldats.

Créon.

Quoi ! je te vois encore ! Avec quelle impudence
Peux-tu, sans t’effrayer, soutenir ma présence ?
Ignores-tu l’arrêt de ton bannissement ?
Fais-tu si peu de cas de mon commandement ?
Voyez comme elle s’enfle et d’orgueil et d’audace !
Ses yeux ne sont que feu ; ses regards, que menace !
Gardes, empêchez-la de s’approcher de moi.
Va, purge mes États d’un monstre tel que toi ;
Délivre mes sujets et moi-même de crainte.

Médée.

De quoi m’accuse-t-on ? Quel crime, quelle plainte
Pour mon bannissement vous donne tant d’ardeur ?

Créon.

Ah ! l’innocence même, et la même candeur !
Médée est un miroir de vertu signalée :
Quelle inhumanité de l’avoir exilée !
Barbare, as-tu si tôt oublié tant d’horreurs ?
Repasse tes forfaits, repasse tes erreurs,
Et de tant de pays nomme quelque contrée
Dont tes méchancetés te permettent l’entrée.
Toute la Thessalie en armes te poursuit ;
Ton père te déteste, et l’univers te fuit :
Me dois-je en ta faveur charger de tant de haines,
Et sur mon peuple et moi faire tomber tes peines ?
Va pratiquer ailleurs tes noires actions ;
J’ai racheté la paix à ces conditions.

Médée.

Lâche paix, qu’entre vous, sans m’avoir écoutée,
Pour m’arracher mon bien vous avez complotée !
Paix, dont le déshonneur vous demeure éternel !
Quiconque sans l’ouïr condamne un criminel,
Son crime eût-il cent fois mérité le supplice,
D’un juste châtiment il fait une injustice.

Créon.

Au regard de Pélie, il fut bien mieux traité ;
Avant que l’égorger tu l’avais écouté ?

Médée.

Ecouta-t-il Jason, quand sa haine couverte
L’envoya sur nos bords se livrer à sa perte ?
Car comment voulez-vous que je nomme un dessein
Au-dessus de sa force et du pouvoir humain ?
Apprenez quelle était cette illustre conquête,
Et de combien de morts j’ai garanti sa tête.
Il fallait mettre au joug deux taureaux furieux ;
Des tourbillons de feux s’élançaient de leurs yeux,
Et leur maître Vulcain poussait par leur haleine
Un long embrasement dessus toute la plaine ;
Eux domptés, on entrait en de nouveaux hasards ;
Il fallait labourer les tristes champs de Mars,
Et des dents d’un serpent ensemencer leur terre,
Dont la stérilité, fertile pour la guerre,
Produisait à l’instant des escadrons armés
Contre la même main qui les avait semés.
Mais, quoi qu’eût fait contre eux une valeur parfaite,
La toison n’était pas au bout de leur défaite :
Un dragon, enivré des plus mortels poisons
Qu’enfantent les péchés de toutes les saisons,
Vomissant mille traits de sa gorge enflammée,
La gardait beaucoup mieux que toute cette armée ;
Jamais étoile, lune, aurore, ni soleil,
Ne virent abaisser sa paupière au sommeil :
Je l’ai seule assoupi ; seule, j’ai par mes charmes
Mis au joug les taureaux, et défait les gendarmes.
Si lors à mon devoir mon désir limité
Eût conservé ma gloire et ma fidélité,
Si j’eusse eu de l’horreur de tant d’énormes fautes,
Que devenait Jason, et tous vos Argonautes ?
Sans moi, ce vaillant chef, que vous m’avez ravi,
Fût péri le premier, et tous l’auraient suivi.
Je ne me repens point d’avoir par mon adresse
Sauvé le sang des dieux et la fleur de la Grèce :
Zéthès, et Calaïs, et Pollux, et Castor,
Et le charmant Orphée, et le sage Nestor,
Tous vos héros enfin tiennent de moi la vie ;
Je vous les verrai tous posséder sans envie :
Je vous les ai sauvés, je vous les cède tous ;
Je n’en veux qu’un pour moi, n’en soyez point jaloux.
Pour de si bons effets laissez-moi l’infidèle :
Il est mon crime seul, si je suis criminelle ;
Aimer cet inconstant, c’est tout ce que j’ai fait :
Si vous me punissez, rendez-moi mon forfait.
Est-ce user comme il faut d’un pouvoir légitime,
Que me faire coupable et jouir de mon crime ?

Créon.

Va te plaindre à Colchos.

Médée.

Va te plaindre à Colchos. Le retour m’y plaira.
Que Jason m’y remette ainsi qu’il m’en tira :
Je suis prête à partir sous la même conduite
Qui de ces lieux aimés précipita ma fuite.
Ô d’un injuste affront les coups les plus cruels !
Vous faites différence entre deux criminels !
Vous voulez qu’on l’honore, et que de deux complices
L’un ait votre couronne, et l’autre des supplices !

Créon.

Cesse de plus mêler ton intérêt au sien.
Ton Jason, pris à part, est trop homme de bien :
Le séparant de toi, sa défense est facile ;
Jamais il n’a trahi son père ni sa ville ;
Jamais sang innocent n’a fait rougir ses mains ;
Jamais il n’a prêté son bras à tes desseins ;
Son crime, s’il en a, c’est de t’avoir pour femme.
Laisse-le s’affranchir d’une honteuse flamme ;
Rends-lui son innocence en t’éloignant de nous ;
Porte en d’autres climats ton insolent courroux ;
Tes herbes, tes poisons, ton cœur impitoyable,
Et tout ce qui jamais a fait Jason coupable.

Médée.

Peignez mes actions plus noires que la nuit ;
Je n’en ai que la honte, il en a tout le fruit ;
Ce fut en sa faveur que ma savante audace
Immola son tyran par les mains de sa race ;
Joignez-y mon pays et mon frère : il suffit
Qu’aucun de tant de maux ne va qu’à son profit.
Mais vous les saviez tous quand vous m’avez reçue ;
Votre simplicité n’a point été déçue :
En ignoriez-vous un quand vous m’avez promis
Un rempart assuré contre mes ennemis ?
Ma main, saignante encor du meurtre de Pélie,
Soulevait contre moi toute la Thessalie,
Quand votre cœur, sensible à la compassion,
Malgré tous mes forfaits, prit ma protection.
Si l’on me peut depuis imputer quelque crime,
C’est trop peu que l’exil, ma mort est légitime :
Sinon, à quel propos me traitez-vous ainsi ?
Je suis coupable ailleurs, mais innocente ici.

Créon.

Je ne veux plus ici d’une telle innocence,
Ni souffrir en ma cour ta fatale présence.
Va…

Médée.

Va… Dieux justes, vengeurs…

Créon.

Va… Dieux justes, vengeurs… Va, dis-je, en d’autres lieux
Par tes cris importuns solliciter les dieux.
Laisse-nous tes enfants : je serais trop sévère,
Si je les punissais des crimes de leur mère ;
Et bien que je le pusse avec juste raison,
Ma fille les demande en faveur de Jason.

Médée.

Barbare humanité, qui m’arrache à moi-même,
Et feint de la douceur pour m’ôter ce que j’aime !
Si Jason et Créuse ainsi l’ont ordonné,
Qu’ils me rendent le sang que je leur ai donné.

Créon.

Ne me réplique plus, suis la loi qui t’est faite ;
Prépare ton départ, et pense à ta retraite.
Pour en délibérer, et choisir le quartier,
De grâce ma bonté te donne un jour entier.

Médée.

Quelle grâce !

Créon.

Quelle grâce ! Soldats, remettez-la chez elle ;
Sa contestation deviendrait éternelle.
(Médée rentre, et Créon continue.)
Quel indomptable esprit ! quel arrogant maintien
Accompagnait l’orgueil d’un si long entretien !
A-t-elle rien fléchi de son humeur altière ?
A-t-elle pu descendre à la moindre prière ?
Et le sacré respect de ma condition
En a-t-il arraché quelque soumission ?

ACTE II
Scène III

Créon, Jason, Créuse, Cléone, soldats.

Créon.

Te voilà sans rivale, et mon pays sans guerres,
Ma fille : c’est demain qu’elle sort de nos terres.
Nous n’avons désormais que craindre de sa part ;
Acaste est satisfait d’un si proche départ ;
Et si tu peux calmer le courage d’Ægée,
Qui voit par notre choix son ardeur négligée,
Fais état que demain nous assure à jamais
Et dedans et dehors une profonde paix.

Créuse.

Je ne crois pas, seigneur, que ce vieux roi d’Athènes,
Voyant aux mains d’autrui le fruit de tant de peines,
Mêle tant de faiblesse à son ressentiment,
Que son premier courroux se dissipe aisément.
J’espère toutefois qu’avec un peu d’adresse
Je pourrai le résoudre à perdre une maîtresse
Dont l’âge peu sortable et l’inclination
Répondaient assez mal à son affection.

Jason.

Il doit vous témoigner par son obéissance
Combien sur son esprit vous avez de puissance ;
Et s’il s’obstine à suivre un injuste courroux,
Nous saurons, ma princesse, en rabattre les coups ;
Et nos préparatifs contre la Thessalie
Ont trop de quoi punir sa flamme et sa folie.

Créon.

Nous n’en viendrons pas là : regarde seulement
À le payer d’estime et de remerciement.
Je voudrais pour tout autre un peu de raillerie ;
Un vieillard amoureux mérite qu’on en rie :
Mais le trône soutient la majesté des rois
Au-dessus du mépris, comme au-dessus des lois.
On doit toujours respect au sceptre, à la couronne.
Remets tout, si tu veux, aux ordres que je donne ;
Je saurai l’apaiser avec facilité,
Si tu ne te défends qu’avec civilité.

ACTE II
Scène IV

Jason, Créuse, Cléone.

Jason.

Que ne vous dois-je point pour cette préférence,
Où mes désirs n’osaient porter mon espérance !
C’est bien me témoigner un amour infini,
De mépriser un roi pour un pauvre banni !
À toutes ses grandeurs préférer ma misère !
Tourner en ma faveur les volontés d’un père !
Garantir mes enfants d’un exil rigoureux !

Créuse.

Qu’a pu faire de moindre un courage amoureux ?
La fortune a montré dedans votre naissance
Un trait de son envie, ou de son impuissance ;
Elle devait un sceptre au sang dont vous naissez,
Et sans lui vos vertus le méritaient assez.
L’amour, qui n’a pu voir une telle injustice,
Supplée à son défaut, ou punit sa malice,
Et vous donne, au plus fort de vos adversités,
Le sceptre que j’attends, et que vous méritez.
La gloire m’en demeure ; et les races futures,
Comptant notre hyménée entre vos aventures,
Vanteront à jamais mon amour généreux,
Qui d’un si grand héros rompt le sort malheureux.
Après tout, cependant, riez de ma faiblesse ;
Prête de posséder le phénix de la Grèce,
La fleur de nos guerriers, le sang de tant de dieux,
La robe de Médée a donné dans mes yeux ;
Mon caprice, à son lustre attachant mon envie,
Sans elle trouve à dire au bonheur de ma vie ;
C’est ce qu’ont prétendu mes desseins relevés,
Pour le prix des enfants que je vous ai sauvés.

Jason.

Que ce prix est léger pour un si bon office !
Il y faut toutefois employer l’artifice :
Ma jalouse en fureur n’est pas femme à souffrir
Que ma main l’en dépouille afin de vous l’offrir ;
Des trésors dont son père épuise la Scythie,
C’est tout ce qu’elle a pris quand elle en est sortie.

Créuse.

Qu’elle a fait un beau choix ! jamais éclat pareil
Ne sema dans la nuit les clartés du soleil ;
Les perles avec l’or confusément mêlées,
Mille pierres de prix sur ses bords étalées,
D’un mélange divin éblouissent les yeux ;
Jamais rien d’approchant ne se fit en ces lieux.
Pour moi, tout aussitôt que je l’en vis parée,
Je ne fis plus d’état de la toison dorée ;
Et dussiez-vous vous-même en être un peu jaloux,
J’en eus presques envie aussitôt que de vous.
Pour apaiser Médée et réparer sa perte,
L’épargne de mon père entièrement ouverte
Lui met à l’abandon tous les trésors du roi,
Pourvu que cette robe et Jason soient à moi.

Jason.

N’en doutez point, ma reine, elle vous est acquise.
Je vais chercher Nérine, et par son entremise
Obtenir de Médée avec dextérité
Ce que refuserait son courage irrité.
Pour elle, vous savez que j’en fuis les approches,
J’aurais peine à souffrir l’orgueil de ses reproches ;
Et je me connais mal, ou dans notre entretien
Son courroux s’allumant allumerait le mien.
Je n’ai point un esprit complaisant à sa rage,
Jusques à supporter sans réplique un outrage ;
Et ce seraient pour moi d’éternels déplaisirs
De reculer par là l’effet de vos désirs.
Mais sans plus de discours, d’une maison voisine
Je vais prendre le temps que sortira Nérine.
Souffrez, pour avancer votre contentement,
Que malgré mon amour je vous quitte un moment.

Cléone.

Madame, j’aperçois venir le roi d’Athènes.

Créuse.

Allez donc, votre vue augmenterait ses peines.

Cléone.

Souvenez-vous de l’air dont il le faut traiter.

Créuse.

Ma bouche accortement saura s’en acquitter.

ACTE II
Scène V

Ægée, Créuse, Cléone.

Ægée.

Sur un bruit qui m’étonne, et que je ne puis croire,
Madame, mon amour, jaloux de votre gloire,
Vient savoir s’il est vrai que vous soyez d’accord,
Par un honteux hymen, de l’arrêt de ma mort.
Votre peuple en frémit, votre cour en murmure ;
Et tout Corinthe enfin s’impute à grande injure
Qu’un fugitif, un traître, un meurtrier de rois,
Lui donne à l’avenir des princes et des lois ;
Il ne peut endurer que l’horreur de la Grèce
Pour prix de ses forfaits épouse sa princesse,
Et qu’il faille ajouter à vos titres d’honneur :
« Femme d’un assassin et d’un empoisonneur. »

Créuse.

Laissez agir, grand roi, la raison sur votre âme,
Et ne le chargez point des crimes de sa femme.
J’épouse un malheureux, et mon père y consent,
Mais prince, mais vaillant, et surtout innocent.
Non pas que je ne faille en cette préférence ;
De votre rang au sien je sais la différence :
Mais si vous connaissez l’amour et ses ardeurs,
Jamais pour son objet il ne prend les grandeurs ;
Avouez que son feu n’en veut qu’à la personne,
Et qu’en moi vous n’aimiez rien moins que ma couronne.
Souvent je ne sais quoi qu’on ne peut exprimer
Nous surprend, nous emporte, et nous force d’aimer ;
Et souvent, sans raison, les objets de nos flammes
Frappent nos yeux ensemble et saisissent nos âmes.
Ainsi nous avons vu le souverain des dieux,
Au mépris de Junon, aimer en ces bas lieux,
Vénus quitter son Mars et négliger sa prise,
Tantôt pour Adonis, et tantôt pour Anchise ;
Et c’est peut-être encore avec moins de raison
Que, bien que vous m’aimiez, je me donne à Jason.
D’abord dans mon esprit vous eûtes ce partage :
Je vous estimai plus, et l’aimai davantage.

Ægée.

Gardez ces compliments pour de moins enflammés,
Et ne m’estimez point qu’autant que vous m’aimez.
Que me sert cet aveu d’une erreur volontaire ?
Si vous croyez faillir, qui vous force à le faire ?
N’accusez point l’amour ni son aveuglement ;
Quand on connaît sa faute, on manque doublement.

Créuse.

Puis donc que vous trouvez la mienne inexcusable,
Je ne veux plus, seigneur, me confesser coupable.
L’amour de mon pays et le bien de l’État
Me défendaient l’hymen d’un si grand potentat.
Il m’eût fallu soudain vous suivre en vos provinces,
Et priver mes sujets de l’aspect de leurs princes.
Votre sceptre pour moi n’est qu’un pompeux exil ;
Que me sert son éclat ? et que me donne-t-il ?
M’élève-t-il d’un rang plus haut que souveraine ?
Et sans le posséder ne me vois-je pas reine ?
Grâces aux immortels, dans ma condition
J’ai de quoi m’assouvir de cette ambition :
Je ne veux point changer mon sceptre contre un autre ;
Je perdrais ma couronne en acceptant la vôtre.
Corinthe est bon sujet, mais il veut voir son roi,
Et d’un prince éloigné rejetterait la loi.
Joignez à ces raisons qu’un père un peu sur l’âge,
Dont ma seule présence adoucit le veuvage,
Ne saurait se résoudre à séparer de lui
De ses débiles ans l’espérance et l’appui,
Et vous reconnaîtrez que je ne vous préfère
Que le bien de l’État, mon pays et mon père.
Voilà ce qui m’oblige au choix d’un autre époux ;
Mais comme ces raisons font peu d’effet sur vous,
Afin de redonner le repos à votre âme,
Souffrez que je vous quitte.

Ægée
seul.

Souffrez que je vous quitte. Allez, allez, madame,
Étaler vos appas et vanter vos mépris
À l’infâme sorcier qui charme vos esprits.
De cette indignité faites un mauvais conte ;
Riez de mon ardeur, riez de votre honte ;
Favorisez celui de tous vos courtisans
Qui raillera le mieux le déclin de mes ans ;
Vous jouirez fort peu d’une telle insolence ;
Mon amour outragé court à la violence ;
Mes vaisseaux à la rade, assez proches du port,
N’ont que trop de soldats à faire un coup d’effort.
La jeunesse me manque, et non pas le courage :
Les rois ne perdent point les forces avec l’âge ;
Et l’on verra, peut-être avant ce jour fini,
Ma passion vengée, et votre orgueil puni.

Fin du second acte
Médée Corneille




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E0702 FEUERBACH 9826

ACTE III

Scène première

Nérine.

Malheureux instrument du malheur qui nous presse,
Que j’ai pitié de toi, déplorable princesse !
Avant que le soleil ait fait encore un tour,
Ta perte inévitable achève ton amour.
Ton destin te trahit, et ta beauté fatale
Sous l’appas d’un hymen t’expose à ta rivale ;
Ton sceptre est impuissant à vaincre son effort ;
Et le jour de sa fuite est celui de ta mort.
Sa vengeance à la main elle n’a qu’à résoudre,
Un mot du haut des cieux fait descendre le foudre,
Les mers, pour noyer tout, n’attendent que sa loi ;
La terre offre à s’ouvrir sous le palais du roi ;
L’air tient les vents tout prêts à suivre sa colère,
Tant la nature esclave a peur de lui déplaire ;
Et si ce n’est assez de tous les éléments,
Les enfers vont sortir à ses commandements.
Moi, bien que mon devoir m’attache à son service,
Je lui prête à regret un silence complice :
D’un louable désir mon cœur sollicité
Lui ferait avec joie une infidélité :
Mais loin de s’arrêter, sa rage découverte,
À celle de Créuse ajouterait ma perte ;
Et mon funeste avis ne servirait de rien
Qu’à confondre mon sang dans les bouillons du sien.
D’un mouvement contraire à celui de mon âme,
La crainte de la mort m’ôte celle du blâme ;
Et ma timidité s’efforce d’avancer
Ce que hors du péril je voudrais traverser.

ACTE III
Scène II

Jason, Nérine.

Jason.

Nérine, eh bien, que dit, que fait notre exilée ?
Dans ton cher entretien s’est-elle consolée ?
Veut-elle bien céder à la nécessité ?

Nérine.

Je trouve en son chagrin moins d’animosité ;
De moment en moment son âme plus humaine
Abaisse sa colère, et rabat de sa haine :
Déjà son déplaisir ne vous veut plus de mal.

Jason.

Fais-lui prendre pour tous un sentiment égal.
Toi, qui de mon amour connaissais la tendresse,
Tu peux connaître aussi quelle douleur me presse.
Je me sens déchirer le cœur à son départ :
Créuse en ses malheurs prend même quelque part,
Ses pleurs en ont coulé ; Créon même soupire,
Lui préfère à regret le bien de son empire
Et si dans son adieu son cœur moins irrité
En voulait mériter la libéralité ;
Si jusque-là Médée apaisait ses menaces,
Qu’elle eût soin de partir avec ses bonnes grâces,
Je sais (comme il est bon) que ses trésors ouverts
Lui seraient sans réserve entièrement offerts,
Et malgré les malheurs où le sort l’a réduite,
Soulageraient sa peine et soutiendraient sa fuite.

Nérine.

Puisqu’il faut se résoudre à ce bannissement,
Il faut en adoucir le mécontentement.
Cette offre y peut servir ; et par elle j’espère,
Avec un peu d’adresse, apaiser sa colère
Mais, d’ailleurs, toutefois n’attendez rien de moi,
S’il faut prendre congé de Créuse et du roi ;
L’objet de votre amour et de sa jalousie
De toutes ses fureurs l’aurait tôt ressaisie.

Jason.

Pour montrer sans les voir son courage apaisé,
Je te dirai, Nérine, un moyen fort aisé ;
Et de si longue main je connais ta prudence,
Que je t’en fais sans peine entière confidence.
Créon bannit Médée, et ses ordres précis
Dans son bannissement enveloppaient ses fils :
La pitié de Créuse a tant fait vers son père,
Qu’ils n’auront point de part au malheur de leur mère.
Elle lui doit par eux quelque remerciement ;
Qu’un présent de sa part suive leur compliment :
Sa robe, dont l’éclat sied mal à sa fortune,
Et n’est à son exil qu’une charge importune,
Lui gagnerait le cœur d’un prince libéral,
Et de tous ses trésors l’abandon général.
D’une vaine parure, inutile à sa peine,
Elle peut acquérir de quoi faire la reine :
Créuse, ou je me trompe, en a quelque désir,
Et je ne pense pas qu’elle pût mieux choisir.
Mais la voici qui sort ; souffre que je l’évite :
Ma rencontre la trouble, et mon aspect l’irrite.

ACTE III
Scène III

Médée, Jason, Nérine.

Médée.

Ne fuyez pas, Jason, de ces funestes lieux.
C’est à moi d’en partir : recevez mes adieux.
Accoutumée à fuir, l’exil m’est peu de chose ;
Sa rigueur n’a pour moi de nouveau que sa cause.
C’est pour vous que j’ai fui, c’est vous qui me chassez.
Où me renvoyez-vous, si vous me bannissez ?
Irai-je sur le Phase, où j’ai trahi mon père,
Apaiser de mon sang les mânes de mon frère ?
Irai-je en Thessalie, où le meurtre d’un roi
Pour victime aujourd’hui ne demande que moi ?
Il n’est point de climat dont mon amour fatale
N’ait acquis à mon nom la haine générale ;
Et ce qu’ont fait pour vous mon savoir et ma main
M’a fait un ennemi de tout le genre humain.
Ressouviens-t’en, ingrat ; remets-toi dans la plaine
Que ces taureaux affreux brûlaient de leur haleine ;
Revois ce champ guerrier dont les sacrés sillons
Elevaient contre toi de soudains bataillons ;
Ce dragon qui jamais n’eut les paupières closes
Et lors préfère-moi Créuse, si tu l’oses.
Qu’ai-je épargné depuis qui fût en mon pouvoir ?
Ai-je auprès de l’amour écouté mon devoir ?
Pour jeter un obstacle à l’ardente poursuite
Dont mon père en fureur touchait déjà ta fuite,
Semai-je avec regret mon frère par morceaux ?
À ce funeste objet épandu sur les eaux,
Mon père trop sensible aux droits de la nature,
Quitta tous autres soins que de sa sépulture ;
Et par ce nouveau crime émouvant sa pitié,
J’arrêtai les effets de son inimitié.
Prodigue de mon sang, honte de ma famille,
Aussi cruelle sœur que déloyale fille,
Ces titres glorieux plaisaient à mes amours ;
Je les pris sans horreur pour conserver tes jours.
Alors, certes, alors mon mérite était rare ;
Tu n’étais point honteux d’une femme barbare.
Quand à ton père usé je rendis la vigueur,
J’avais encor tes vœux, j’étais encor ton cœur ;
Mais cette affection mourant avec Pélie,
Dans le même tombeau se vit ensevelie :
L’ingratitude en l’âme et l’impudence au front,
Une Scythe en ton lit te fut lors un affront ;
Et moi, que tes désirs avaient tant souhaitée,
Le dragon assoupi, la toison emportée,
Ton tyran massacré, ton père rajeuni,
Je devins un objet digne d’être banni.
Tes desseins achevés, j’ai mérité ta haine,
Il t’a fallu sortir d’une honteuse chaîne,
Et prendre une moitié qui n’a rien plus que moi,
Que le bandeau royal que j’ai quitté pour toi.

Jason.

Ah ! que n’as-tu des yeux à lire dans mon âme,
Et voir les purs motifs de ma nouvelle flamme !
Les tendres sentiments d’un amour paternel
Pour sauver mes enfants me rendent criminel,
Si l’on peut nommer crime un malheureux divorce,
Où le soin que j’ai d’eux me réduit et me force.
Toi-même, furieuse, ai-je peu fait pour toi
D’arracher ton trépas aux vengeances d’un roi ?
Sans moi ton insolence allait être punie ;
À ma seule prière on ne t’a que bannie.
C’est rendre la pareille à tes grands coups d’effort :
Tu m’as sauvé la vie, et j’empêche ta mort.

Médée.

On ne m’a que bannie ! ô bonté souveraine !
C’est donc une faveur, et non pas une peine !
Je reçois une grâce au lieu d’un châtiment !
Et mon exil encor doit un remerciement !
Ainsi l’avare soif du brigand assouvie,
Il s’impute à pitié de nous laisser la vie ;
Quand il n’égorge point, il croit nous pardonner,
Et ce qu’il n’ôte pas, il pense le donner.

Jason.

Tes discours, dont Créon de plus en plus s’offense,
Le forceraient enfin à quelque violence.
Eloigne-toi d’ici tandis qu’il t’est permis :
Les rois ne sont jamais de faibles ennemis.

Médée.

À travers tes conseils je vois assez ta ruse ;
Ce n’est là m’en donner qu’en faveur de Créuse.
Ton amour, déguisé d’un soin officieux,
D’un objet importun veut délivrer ses yeux.

Jason.

N’appelle point amour un change inévitable,
Où Créuse fait moins que le sort qui m’accable.

Médée.

Peux-tu bien, sans rougir, désavouer tes feux ?

Jason.

Eh bien, soit ; ses attraits captivent tous mes vœux :
Toi, qu’un amour furtif souilla de tant de crimes,
M’oses-tu reprocher des ardeurs légitimes ?

Médée.

Oui, je te les reproche, et de plus…

Jason.

Oui, je te les reproche, et de plus… Quels forfaits ?

Médée.

La trahison, le meurtre, et tous ceux que j’ai faits.

Jason.

Il manque encor ce point à mon sort déplorable,
Que de tes cruautés on me fasse coupable.

Médée.

Tu présumes en vain de t’en mettre à couvert ;
Celui-là fait le crime à qui le crime sert.
Que chacun, indigné contre ceux de ta femme,
La traite en ses discours de méchante et d’infâme,
Toi seul, dont ses forfaits ont fait tout le bonheur,
Tiens-la pour innocente et défends son honneur.

Jason.

J’ai honte de ma vie, et je hais son usage,
Depuis que je la dois aux effets de ta rage.

Médée.

La honte généreuse, et la haute vertu !
Puisque tu la hais tant, pourquoi la gardes-tu ?

Jason.

Au bien de nos enfants, dont l’âge faible et tendre
Contre tant de malheurs ne saurait se défendre :
Deviens en leur faveur d’un naturel plus doux.

Médée.

Mon âme à leur sujet redouble son courroux,
Faut-il ce déshonneur pour comble à mes misères,
Qu’à mes enfants Créuse enfin donne des frères ?
Tu vas mêler, impie, et mettre en rang pareil
Des neveux de Sisyphe avec ceux du Soleil !

Jason.

Leur grandeur soutiendra la fortune des autres ;
Créuse et ses enfants conserveront les nôtres.

Médée.

Je l’empêcherai bien ce mélange odieux,
Qui déshonore ensemble et ma race et les dieux.

Jason.

Lassés de tant de maux, cédons à la fortune.

Médée.

Ce corps n’enferme pas une âme si commune ;
Je n’ai jamais souffert qu’elle me fît la loi,
Et toujours ma fortune a dépendu de moi.

Jason.

La peur que j’ai d’un sceptre…

Médée.

La peur que j’ai d’un sceptre… Ah ! cœur rempli de feinte,
Tu masques tes désirs d’un faux titre de crainte ;
Un sceptre est l’objet seul qui fait ton nouveau choix.

Jason.

Veux-tu que je m’expose aux haines de deux rois
Et que mon imprudence attire sur nos têtes,
D’un et d’autre côté, de nouvelles tempêtes ?

Médée.

Fuis-les, fuis-les tous deux, suis Médée à ton tour,
Et garde au moins ta foi, si tu n’as plus d’amour.

Jason.

Il est aisé de fuir, mais il n’est pas facile
Contre deux rois aigris de trouver un asile.
Qui leur résistera, s’ils viennent à s’unir ?

Médée.

Qui me résistera, si je te veux punir,
Déloyal ? Auprès d’eux crains-tu si peu Médée ?
Que toute leur puissance, en armes débordée,
Dispute contre moi ton cœur qu’ils m’ont surpris,
Et ne sois du combat que le juge et le prix !
Joins-leur, si tu le veux, mon père et la Scythie,
En moi seule ils n’auront que trop forte partie.
Bornes-tu mon pouvoir à celui des humains ?
Contr’eux, quand il me plaît, j’arme leurs propres mains ;
Tu le sais, tu l’as vu, quand ces fils de la Terre
Par leurs coups mutuels terminèrent leur guerre.
Misérable ! je puis adoucir des taureaux ;
La flamme m’obéit, et je commande aux eaux ;
L’enfer tremble, et les cieux, sitôt que je les nomme,
Et je ne puis toucher les volontés d’un homme !
Je t’aime encor, Jason, malgré ta lâcheté ;
Je ne m’offense plus de ta légèreté :
Je sens à tes regards décroître ma colère ;
De moment en moment ma fureur se modère ;
Et je cours sans regret à mon bannissement,
Puisque j’en vois sortir ton établissement.
Je n’ai plus qu’une grâce à demander ensuite :
Souffre que mes enfants accompagnent ma fuite ;
Que je t’admire encore en chacun de leurs traits,
Que je t’aime et te baise en ces petits portraits ;
Et que leur cher objet, entretenant ma flamme,
Te présente à mes yeux aussi bien qu’à mon âme.

Jason.

Ah ! reprends ta colère, elle a moins de rigueur.
M’enlever mes enfants, c’est m’arracher le cœur ;
Et Jupiter tout prêt à m’écraser du foudre,
Mon trépas à la main, ne pourrait m’y résoudre.
C’est pour eux que je change ; et la Parque, sans eux,
Seule de notre hymen pourrait rompre les nœuds.



Médée.

Cet amour paternel, qui te fournit d’excuses,
Me fait souffrir aussi que tu me les refuses,
Je ne t’en presse plus ; et prête à me bannir,
Je ne veux plus de toi qu’un léger souvenir.

Jason.

Ton amour vertueux fait ma plus grande gloire ;
Ce serait me trahir qu’en perdre la mémoire :
Et le mien envers toi, qui demeure éternel,
T’en laisse en cet adieu le serment solennel.
Puissent briser mon chef les traits les plus sévères
Que lancent des grands dieux les plus âpres colères ;
Qu’ils s’unissent ensemble afin de me punir,
Si je ne perds la vie avant ton souvenir !

ACTE III
Scène IV

Médée, Nérine.

Médée.

J’y donnerai bon ordre ; il est en ta puissance
D’oublier mon amour, mais non pas ma vengeance ;
Je la saurai graver en tes esprits glacés
Par des coups trop profonds pour en être effacés.
Il aime ses enfants, ce courage inflexible :
Son faible est découvert ; par eux il est sensible,
Par eux mon bras, armé d’une juste rigueur,
Va trouver des chemins à lui percer le cœur.

Nérine.

Madame, épargnez-les, épargnez vos entrailles ;
N’avancez point par là vos propres funérailles :
Contre un sang innocent pourquoi vous irriter,
Si Créuse en vos lacs se vient précipiter ?
Elle-même s’y jette, et Jason vous la livre.

Médée.

Tu flattes mes désirs.

Nérine.

Tu flattes mes désirs. Que je cesse de vivre,
Si ce que je vous dis n’est pure vérité !

Médée.

Ah ! ne me tiens donc plus l’âme en perplexité !

Nérine.

Madame, il faut garder que quelqu’un ne nous voie,
Et du palais du roi découvre notre joie :
Un dessein éventé succède rarement.

Médée.

Rentrons donc, et mettons nos secrets sûrement.

Fin du troisième acte
Médée Corneille
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ACTE IV
Scène première

Médée, Nérine.

Médée, seule dans sa grotte magique.

C’est trop peu de Jason que ton œil me dérobe,
C’est trop peu de mon lit, tu veux encor ma robe,
Rivale insatiable ; et c’est encor trop peu,
Si, la force à la main, tu l’as sans mon aveu ;
Il faut que par moi-même elle te soit offerte,
Que perdant mes enfants, j’achète encor leur perte ;
Il en faut un hommage à tes divins attraits,
Et des remerciements au vol que tu me fais.
Tu l’auras ; mon refus serait un nouveau crime :
Mais je t’en veux parer pour être ma victime,
Et sous un faux semblant de libéralité,
Soûler, et ma vengeance, et ton avidité.
Le charme est achevé, tu peux entrer, Nérine.
(Nérine entre, et Médée continue.)
Mes maux dans ces poisons trouvent leur médecine :
Vois combien de serpents à mon commandement
D’Afrique jusqu’ici n’ont tardé qu’un moment,
Et contraints d’obéir à mes charmes funestes,

Ont sur ce don fatal vomi toutes leurs pestes.
L’amour à tous mes sens ne fut jamais si doux
Que ce triste appareil à mon esprit jaloux.
Ces herbes ne sont pas d’une vertu commune ;
Moi-même en les cueillant je fis pâlir la lune,
Quand, les cheveux flottants, le bras et le pied nu,
J’en dépouillai jadis un climat inconnu.
Vois mille autres venins : cette liqueur épaisse
Mêle du sang de l’hydre avec celui de Nesse ;
Python eut cette langue ; et ce plumage noir
Est celui qu’une harpie en fuyant laissa choir ;
Par ce tison Althée assouvit sa colère,
Trop pitoyable sœur et trop cruelle mère ;
Ce feu tomba du ciel avecque Phaéthon,
Cet autre vient des flots du pierreux Phlégéthon ;
Et celui-ci jadis remplit en nos contrées
Des taureaux de Vulcain les gorges ensoufrées.
Enfin, tu ne vois là poudres, racines, eaux,
Dont le pouvoir mortel n’ouvrît mille tombeaux ;
Ce présent déceptif a bu toute leur force,
Et bien mieux que mon bras vengera mon divorce.
Mes tyrans par leur perte apprendront que jamais…
Mais d’où vient ce grand bruit que j’entends au palais ?

Nérine.

Du bonheur de Jason et du malheur d’Ægée :
Madame, peu s’en faut, qu’il ne vous ait vengée.
Ce généreux vieillard, ne pouvant supporter
Qu’on lui vole à ses yeux ce qu’il croit mériter,
Et que sur sa couronne et sa persévérance
L’exil de votre époux ait eu la préférence,
A tâché par la force à repousser l’affront
Que ce nouvel hymen lui porte sur le front.
Comme cette beauté, pour lui toute de glace,
Sur les bords de la mer contemplait la bonace,
Il la voit mal suivie, et prend un si beau temps
À rendre ses désirs et les vôtres contents.
De ses meilleurs soldats une troupe choisie
Enferme la princesse, et sert sa jalousie ;
L’effroi qui la surprend la jette en pâmoison ;
Et tout ce qu’elle peut, c’est de nommer Jason.
Ses gardes à l’abord font quelque résistance,
Et le peuple leur prête une faible assistance ;
Mais l’obstacle léger de ces débiles cœurs
Laissait honteusement Créuse à leurs vainqueurs :
Déjà presque en leur bord elle était enlevée…

Médée.

Je devine la fin, mon traître l’a sauvée.

Nérine.

Oui, madame, et de plus Ægée est prisonnier ;
Votre époux à son myrte ajoute ce laurier :
Mais apprenez comment.

Médée.

Mais apprenez comment. N’en dis pas davantage :
Je ne veux point savoir ce qu’a fait son courage ;
Il suffit que son bras a travaillé pour nous,
Et rend une victime à mon juste courroux.
Nérine, mes douleurs auraient peu d’allégeance,
Si cet enlèvement l’ôtait à ma vengeance ;
Pour quitter son pays en est-on malheureux ?
Ce n’est pas son exil, c’est sa mort que je veux ;
Elle aurait trop d’honneur de n’avoir que ma peine,
Et de verser des pleurs pour être deux fois reine.
Tant d’invisibles feux enfermés dans ce don,
Que d’un titre plus vrai j’appelle ma rançon,
Produiront des effets bien plus doux à ma haine.

Nérine.

Par là vous vous vengez, et sa perte est certaine :
Mais contre la fureur de son père irrité
Où pensez-vous trouver un lieu de sûreté ?

Médée.

Si la prison d’Ægée a suivi sa défaite,
Tu peux voir qu’en l’ouvrant je m’ouvre une retraite,
Et que ses fers brisés, malgré leurs attentats,
À ma protection engagent ses États.
Dépêche seulement, et cours vers ma rivale
Lui porter de ma part cette robe fatale :
Mène-lui mes enfants, et fais-les, si tu peux,
Présenter par leur père à l’objet de ses vœux.

Nérine.

Mais, madame, porter cette robe empestée,
Que de tant de poisons vous avez infectée,
C’est pour votre Nérine un trop funeste emploi :
Avant que sur Créuse ils agiraient sur moi.

Médée.

Ne crains pas leur vertu, mon charme la modère,
Et lui défend d’agir que sur elle et son père ;
Pour un si grand effet prends un cœur plus hardi,
Et sans me répliquer, fais ce que je te di.

ACTE IV
Scène II

Créon, Pollux, soldats.

Créon.

Nous devons bien chérir cette valeur parfaite
Qui de nos ravisseurs nous donne la défaite.
Invincible héros, c’est à votre secours
Que je dois désormais le bonheur de mes jours ;
C’est vous seul aujourd’hui dont la main vengeresse
Rend à Créon sa fille, à Jason sa maîtresse,
Met Ægée en prison et son orgueil à bas,
Et fait mordre la terre à ses meilleurs soldats,

Pollux.

Grand roi, l’heureux succès de cette délivrance
Vous est beaucoup mieux dû qu’à mon peu de vaillance :
C’est vous seul et Jason, dont les bras indomptés
Portaient avec effroi la mort de tous côtés ;
Pareils à deux lions dont l’ardente furie
Dépeuple en un moment toute une bergerie.
L’exemple glorieux de vos faits plus qu’humains
Echauffait mon courage et conduisait mes mains :
J’ai suivi, mais de loin, des actions si belles,
Qui laissaient à mon bras tant d’illustres modèles.
Pourrait-on reculer en combattant sous vous,
Et n’avoir point de cœur à seconder vos coups ?

Créon.

Votre valeur, qui souffre en cette repartie,
Ote toute croyance à votre modestie :
Mais puisque le refus d’un honneur mérité
N’est pas un petit trait de générosité,
Je vous laisse en jouir. Auteur de la victoire,
Ainsi qu’il vous plaira, départez-en la gloire ;
Comme elle est votre bien, vous pouvez la donner.
Que prudemment les dieux savent tout ordonner !
Voyez, brave guerrier, comme votre arrivée
Au jour de nos malheurs se trouve réservée,
Et qu’au point que le sort osait nous menacer,
Ils nous ont envoyé de quoi le terrasser.
Digne sang de leur roi, demi-dieu magnanime,
Dont la vertu ne peut recevoir trop d’estime,
Qu’avons-nous plus à craindre ? et quel destin jaloux,
Tant que nous vous aurons, s’osera prendre à nous ?

Pollux.

Appréhendez pourtant, grand prince,

Créon.

Appréhendez pourtant, grand prince, Et quoi ?

Pollux.

Appréhendez pourtant, grand prince, Et quoi ? Médée,
Qui par vous de son lit se voit dépossédée.
Je crains qu’il ne vous soit malaisé d’empêcher
Qu’un gendre valeureux ne vous coûte bien cher.
Après l’assassinat d’un monarque et d’un frère,
Peut-il être de sang qu’elle épargne ou révère ?
Accoutumée au meurtre, et savante en poison,
Voyez ce qu’elle a fait pour acquérir Jason ;
Et ne présumez pas, quoi que Jason vous die,
Que pour le conserver elle soit moins hardie.

Créon.

C’est de quoi mon esprit n’est plus inquiété ;
Par son bannissement j’ai fait ma sûreté ;
Elle n’a que fureur et que vengeance en l’âme,
Mais, en si peu de temps, que peut faire une femme ?
Je n’ai prescrit qu’un jour de terme à son départ.

Pollux.

C’est peu pour une femme, et beaucoup pour son art ;
Sur le pouvoir humain ne réglez pas les charmes.

Créon.

Quelques puissants qu’ils soient, je n’en ai point d’alarmes ;
Et quand bien ce délai devrait tout hasarder,
Ma parole est donnée, et je la veux garder.

ACTE IV
Scène III

Créon, Pollux, Cléone.

Créon.

Que font nos deux amants, Cléone ?

Cléone.

Que font nos deux amants, Cléone ? La princesse,
Seigneur, près de Jason reprend son allégresse ;
Et ce qui sert beaucoup à son contentement,
C’est de voir que Médée est sans ressentiment.

Créon.

Et quel dieu si propice a calmé son courage ?

Cléone.

Jason, et ses enfants, qu’elle vous laisse en gage.
La grâce que pour eux madame obtient de vous
A calmé les transports de son esprit jaloux.
Le plus riche présent qui fût en sa puissance
À ses remerciements joint sa reconnaissance.
Sa robe sans pareille, et sur qui nous voyons
Du Soleil son aïeul briller mille rayons,
Que la princesse même avait tant souhaitée,
Par ces petits héros lui vient d’être apportée,
Et fait voir clairement les merveilleux effets
Qu’en un cœur irrité produisent les bienfaits.

Créon.

Eh bien, qu’en dites-vous ? Qu’avons-nous plus à craindre ?

Pollux.

Si vous ne craignez rien, que je vous trouve à plaindre !

Créon.

Un si rare présent montre un esprit remis.

Pollux.

J’eus toujours pour suspects les dons des ennemis.
Ils font assez souvent ce que n’ont pu leurs armes ;
Je connais de Médée et l’esprit et les charmes,
Et veux bien m’exposer au plus cruel trépas,
Si ce rare présent n’est un mortel appas.

Créon.

Ses enfants si chéris qui nous servent d’otages,
Nous peuvent-ils laisser quelque sorte d’ombrages ?

Pollux.

Peut-être que contre eux s’étend sa trahison,
Qu’elle ne les prend plus que pour ceux de Jason,
Et qu’elle s’imagine, en haine de leur père,
Que n’étant plus sa femme, elle n’est plus leur mère.
Renvoyez-lui, seigneur, ce don pernicieux,
Et ne vous chargez point d’un poison précieux.

Cléone.

Madame cependant en est toute ravie,
Et de s’en voir parée elle brûle d’envie.

Pollux.

Où le péril égale et passe le plaisir,
Il faut se faire force, et vaincre son désir.
Jason, dans son amour, a trop de complaisance
De souffrir qu’un tel don s’accepte en sa présence.

Créon.

Sans rien mettre au hasard, je saurai dextrement
Accorder vos soupçons et son contentement.
Nous verrons dès ce soir, sur une criminelle,
Si ce présent nous cache une embûche mortelle.
Nise, pour ses forfaits destinée à mourir,
Ne peut par cette épreuve injustement périr ;
Heureuse, si sa mort nous rendait ce service,
De nous en découvrir le funeste artifice !
Allons-y de ce pas, et ne consumons plus
De temps ni de discours en débats superflus.

ACTE IV
Scène IV

Ægée
en prison

Demeure affreuse des coupables,
Lieux maudits, funeste séjour,
Dont jamais avant mon amour
Les sceptres n’ont été capables.
Redoublez puissamment votre mortel effroi,
Et joignez à mes maux une si vive atteinte,
Que mon âme chassée, ou s’enfuyant de crainte,
Dérobe à mes vainqueurs le supplice d’un roi.
Le triste bonheur où j’aspire !
Je ne veux que hâter ma mort,
Et n’accuse mon mauvais sort
Que de souffrir que je respire.
Puisqu’il me faut mourir, que je meure à mon choix ;
Le coup m’en sera doux, s’il est sans infamie :
Prendre l’ordre à mourir d’une main ennemie,
C’est mourir, pour un roi, beaucoup plus d’une fois.
Malheureux prince, on te méprise
Quand tu t’arrêtes à servir :
Si tu t’efforces de ravir,
Ta prison suit ton entreprise.
Ton amour qu’on dédaigne et ton vain attentat
D’un éternel affront vont souiller ta mémoire :
L’un t’a déjà coûté ton repos et ta gloire ;
L’autre te va coûter ta vie et ton État.
Destin, qui punis mon audace,
Tu n’as que de justes rigueurs ;
Et s’il est d’assez tendres cœurs
Pour compatir à ma disgrâce,
Mon feu de leur tendresse étouffe la moitié,
Puisqu’à bien comparer mes fers avec ma flamme,
Un vieillard amoureux mérite plus de blâme
Qu’un monarque en prison n’est digne de pitié.
Cruel auteur de ma misère,
Peste des cœurs, tyran des rois,
Dont les impérieuses lois
N’épargnent pas même ta mère,
Amour, contre Jason tourne ton trait fatal ;
Au pouvoir de tes dards je remets ma vengeance :
Atterre son orgueil, et montre ta puissance
À perdre également l’un et l’autre rival.
Qu’une implacable jalousie
Suive son nuptial flambeau ;
Que sans cesse un objet nouveau
S’empare de sa fantaisie ;
Que Corinthe à sa vue accepte un autre roi ;
Qu’il puisse voir sa race à ses yeux égorgée ;
Et, pour dernier malheur, qu’il ait le sort d’Ægée,
Et devienne à mon âge amoureux comme moi !

ACTE IV
Scène V

Ægée, Médée.

Ægée.

Mais d’où vient ce bruit sourd ? quelle pâle lumière
Dissipe ces horreurs et frappe ma paupière ?
Mortel, qui que tu sois, détourne ici tes pas,
Et de grâce m’apprends l’arrêt de mon trépas,
L’heure, le lieu, le genre ; et si ton cœur sensible
À la compassion peut se rendre accessible,
Donne-moi les moyens d’un généreux effort
Qui des mains des bourreaux affranchisse ma mort.

Médée.

Je viens l’en affranchir. Ne craignez plus, grand prince ;
Ne pensez qu’à revoir votre chère province ;
(Elle donne un coup de baguette sur la porte de la prison, qui s’ouvre aussitôt ; et en ayant tiré Ægée, elle en donne encore un sur ses fers, qui tombent.)
Ni grilles ni verrous ne tiennent contre moi.
Cessez, indignes fers, de captiver un roi ;
Est-ce à vous à presser les bras d’un tel monarque ?
Et vous, reconnaissez Médée à cette marque,
Et fuyez un tyran dont le forcènement
Joindrait votre supplice à mon bannissement ;
Avec la liberté reprenez le courage.

Ægée.

Je les reprends tous deux pour vous en faire hommage,
Princesse, de qui l’art propice aux malheureux
Oppose un tel miracle à mon sort rigoureux ;
Disposez de ma vie, et du sceptre d’Athènes ;
Je dois et l’une et l’autre à qui brise mes chaînes.
Si votre heureux secours me tire de danger,
Je ne veux en sortir qu’afin de vous venger ;
Et si je puis jamais avec votre assistance
Arriver jusqu’aux lieux de mon obéissance,
Vous me verrez, suivi de mille bataillons,
Sur ces murs renversés planter mes pavillons,
Punir leur traître roi de vous avoir bannie,
Dedans le sang des siens noyer sa tyrannie,
Et remettre en vos mains et Créuse et Jason,
Pour venger votre exil plutôt que ma prison.

Médée.

Je veux une vengeance et plus haute et plus prompte ;
Ne l’entreprenez pas, votre offre me fait honte :
Emprunter le secours d’aucun pouvoir humain,
D’un reproche éternel diffamerait ma main.
En est-il, après tout, aucun qui ne me cède ?
Qui force la nature, a-t-il besoin qu’on l’aide ?
Laissez-moi le souci de venger mes ennuis,
Et par ce que j’ai fait, jugez ce que je puis ;
L’ordre en est tout donné, n’en soyez point en peine :
C’est demain que mon art fait triompher ma haine ;
Demain je suis Médée, et je tire raison
De mon bannissement et de votre prison.

Ægée.

Quoi ! madame, faut-il que mon peu de puissance
Empêche les devoirs de ma reconnaissance ?
Mon sceptre ne peut-il être employé pour vous ?
Et vous serai-je ingrat autant que votre époux ?

Médée.

Si je vous ai servi, tout ce que j’en souhaite,
C’est de trouver chez vous une sûre retraite,
Où de mes ennemis menaces ni présents
Ne puissent plus troubler le repos de mes ans.
Non pas que je les craigne ; eux et toute la terre
À leur confusion me livreraient la guerre ;
Mais je hais ce désordre, et n’aime pas à voir
Qu’il me faille pour vivre user de mon savoir.

Ægée.

L’honneur de recevoir une si grande hôtesse
De mes malheurs passés efface la tristesse.
Disposez d’un pays qui vivra sous vos lois,
Si vous l’aimez assez pour lui donner des rois ;
Si mes ans ne vous font mépriser ma personne,
Vous y partagerez mon lit et ma couronne :
Sinon, sur mes sujets faites état d’avoir,
Ainsi que sur moi-même, un absolu pouvoir.
Allons, madame, allons ; et par votre conduite
Faites la sûreté que demande ma fuite.

Médée.

Ma vengeance n’aurait qu’un succès imparfait :
Je ne me venge pas, si je n’en vois l’effet ;
Je dois à mon courroux l’heur d’un si doux spectacle.
Allez, prince, et sans moi ne craignez point d’obstacle.
Je vous suivrai demain par un chemin nouveau.
Pour votre sûreté conservez cet anneau ;
Sa secrète vertu, qui vous fait invisible,
Rendra votre départ de tous côtés paisible.
Ici, pour empêcher l’alarme que le bruit
De votre délivrance aurait bientôt produit,
Un fantôme pareil et de taille et de face,
Tandis que vous fuirez, remplira votre place.
Partez sans plus tarder, prince chéri des dieux,
Et quittez pour jamais ces détestables lieux.

Ægée.

J’obéis sans réplique, et je pars sans remise.
Puisse d’un prompt succès votre grande entreprise
Combler nos ennemis d’un mortel désespoir,
Et me donner bientôt le bien de vous revoir !

Fin du quatrième acte
Médée Corneille
***********

ACTE V

Scène première

Médée, Theudas.

Theudas.

Ah, déplorable prince ! ah, fortune cruelle !
Que je porte à Jason une triste nouvelle !

Médée
lui donnant un coup de baguette qui le fait demeurer immobile

Arrête, misérable, et m’apprends quel effet
A produit chez le roi le présent que j’ai fait.

Theudas.

Dieux ! je suis dans les fers d’une invisible chaîne !

Médée.

Dépêche, ou ces longueurs attireront ma haine.

Theudas.

Apprenez donc l’effet le plus prodigieux
Que jamais la vengeance ait offert à nos yeux.
Votre robe a fait peur, et sur Nise éprouvée,
En dépit des soupçons, sans péril s’est trouvée ;
Et cette épreuve a su si bien les assurer,
Qu’incontinent Créuse a voulu s’en parer ;
Mais cette infortunée à peine l’a vêtue,
Qu’elle sent aussitôt une ardeur qui la tue :
Un feu subtil s’allume, et ses brandons épars
Sur votre don fatal courent de toutes parts ;
Et Cléone et le roi s’y jettent pour l’éteindre ;
Mais (ô nouveau sujet de pleurer et de plaindre !)
Ce feu saisit le roi ; ce prince en un moment
Se trouve enveloppé du même embrasement.

Médée.

Courage ! enfin il faut que l’un et l’autre meure.

Theudas.

La flamme disparaît, mais l’ardeur leur demeure ;
Et leurs habits charmés, malgré nos vains efforts,
Sont des brasiers secrets attachés à leurs corps ;
Qui veut les dépouiller lui-même les déchire,
Et ce nouveau secours est un nouveau martyre.

Médée.

Que dit mon déloyal ? que fait-il là-dedans ?

Theudas.

Jason, sans rien savoir de tous ces accidents,
S’acquitte des devoirs d’une amitié civile
À conduire Pollux hors des murs de la ville,
Qui va se rendre en hâte aux noces de sa sœur,
Dont bientôt Ménélas doit être possesseur ;
Et j’allais lui porter ce funeste message.

Médée
lui donne un autre coup de baguette

Va, tu peux maintenant achever ton voyage.

ACTE V
Scène II

Médée.

Est-ce assez, ma vengeance, est-ce assez de deux morts ?
Consulte avec loisir tes plus ardents transports.
Des bras de mon perfide arracher une femme,
Est-ce pour assouvir les fureurs de mon âme ?
Que n’a-t-elle déjà des enfants de Jason,
Sur qui plus pleinement venger sa trahison !
Suppléons-y des miens ; immolons avec joie
Ceux qu’à me dire adieu Créuse me renvoie :
Nature, je le puis sans violer ta loi ;
Ils viennent de sa part, et ne sont plus à moi.
Mais ils sont innocents ; aussi l’était mon frère ;
Ils sont trop criminels d’avoir Jason pour père ;
Il faut que leur trépas redouble son tourment ;
Il faut qu’il souffre en père aussi bien qu’en amant.
Mais quoi ! j’ai beau contre eux animer mon audace,
La pitié la combat, et se met en sa place :
Puis, cédant tout à coup la place à ma fureur,
J’adore les projets qui me faisaient horreur :
De l’amour aussitôt je passe à la colère,
Des sentiments de femme aux tendresses de mère.
Cessez dorénavant, pensers irrésolus,
D’épargner des enfants que je ne verrai plus.
Chers fruits de mon amour, si je vous ai fait naître,
Ce n’est pas seulement pour caresser un traître :
Il me prive de vous, et je l’en vais priver.
Mais ma pitié renaît, et revient me braver ;
Je n’exécute rien, et mon âme éperdue
Entre deux passions demeure suspendue.
N’en délibérons plus, mon bras en résoudra.
Je vous perds, mes enfants ; mais Jason vous perdra ;
Il ne vous verra plus… Créon sort tout en rage ;
Allons à son trépas joindre ce triste ouvrage.

ACTE V
Scène III

Créon, domestiques.

Créon.

Loin de me soulager vous croissez mes tourments ;
Le poison à mon corps unit mes vêtements ;
Et ma peau, qu’avec eux votre secours m’arrache,
Pour suivre votre main de mes os se détache.
Voyez comme mon sang en coule à gros ruisseaux :
Ne me déchirez plus, officieux bourreaux ;
Votre pitié pour moi s’est assez hasardée ;
Fuyez, ou ma fureur vous prendra pour Médée.
C’est avancer ma mort que de me secourir ;
Je ne veux que moi-même à m’aider à mourir.
Quoi ! vous continuez, canailles infidèles !
Plus je vous le défends, plus vous m’êtes rebelles !
Traîtres, vous sentirez encor ce que je puis ;
Je serai votre roi, tout mourant que je suis ;
Si mes commandements ont trop peu d’efficace,
Ma rage pour le moins me fera faire place :
Il faut ainsi payer votre cruel secours.
(Il se défait d’eux et les chasse à coups d’épée.)

ACTE V
Scène IV

Créon, Créuse, Cléone.

Créuse.

Où fuyez-vous de moi, cher auteur de mes jours ?
Fuyez-vous l’innocente et malheureuse source
D’où prennent tant de maux leur effroyable course ?
Ce feu qui me consume et dehors et dedans
Vous venge-t-il trop peu de mes vœux imprudents ?
Je ne puis excuser mon indiscrète envie
Qui donne le trépas à qui je dois la vie :
Mais soyez satisfait des rigueurs de mon sort,
Et cessez d’ajouter votre haine à ma mort.
L’ardeur qui me dévore, et que j’ai méritée,
Surpasse en cruauté l’aigle de Prométhée,
Et je crois qu’Ixion au choix des châtiments
Préférerait sa roue à mes embrasements.

Créon.

Si ton jeune désir eut beaucoup d’imprudence,
Ma fille, j’y devais opposer ma défense.
Je n’impute qu’à moi l’excès de mes malheurs,
Et j’ai part en ta faute ainsi qu’en tes douleurs.
Si j’ai quelque regret, ce n’est pas à ma vie,
Que le déclin des ans m’aurait bientôt ravie :
La jeunesse des tiens, si beaux, si florissants,
Me porte au fond du cœur des coups bien plus pressants.
Ma fille, c’est donc là ce royal hyménée
Dont nous pensions toucher la pompeuse journée !
La Parque impitoyable en éteint le flambeau,
Et pour lit nuptial il te faut un tombeau !
Ah ! rage, désespoir, destins, feux, poisons, charmes,
Tournez tous contre moi vos plus cruelles armes :
S’il faut vous assouvir par la mort de deux rois,
Faites en ma faveur que je meure deux fois,
Pourvu que mes deux morts emportent cette grâce
De laisser ma couronne à mon unique race,
Et cet espoir si doux, qui m’a toujours flatté,
De revivre à jamais en sa postérité.

Créuse.

Cléone, soutenez, je chancelle, je tombe ;
Mon reste de vigueur sous mes douleurs succombe ;
Je sens que je n’ai plus à souffrir qu’un moment.
Ne me refusez pas ce triste allégement,
Seigneur, et si pour moi quelque amour vous demeure,
Entre vos bras mourants permettez que je meure.
Mes pleurs arrouseront vos mortels déplaisirs ;
Je mêlerai leurs eaux à vos brûlants soupirs.
Ah ! je brûle, je meurs, je ne suis plus que flamme ;
De grâce, hâtez-vous de recevoir mon âme.
Quoi ! vous vous éloignez !

Créon.

Quoi ! vous vous éloignez ! Oui, je ne verrai pas,
Comme un lâche témoin, ton indigne trépas :
Il faut, ma fille, il faut que ma main me délivre
De l’infâme regret de t’avoir pu survivre.
Invisible ennemi, sors avecque mon sang.
(Il se tue avec un poignard.)

Créuse.

Courez à lui, Cléone ; il se perce le flanc.

Créon.

Retourne ; c’en est fait. Ma fille, adieu ; j’expire,
Et ce dernier soupir met fin à mon martyre :
Je laisse à ton Jason le soin de nous venger.

Créuse.

Vain et triste confort ! soulagement léger !
Mon père…

Cléone.

Mon père… Il ne vit plus ; sa grande âme est partie.

Créuse.

Donnez donc à la mienne une même sortie ;
Apportez-moi ce fer qui, de ses maux vainqueur,
Est déjà si savant à traverser le cœur.
Ah ! je sens fers, et feux, et poison tout ensemble ;
Ce que souffrait mon père à mes peines s’assemble.
Hélas ! que de douceurs aurait un prompt trépas !
Dépêchez-vous, Cléone, aidez mon faible bras.

Cléone.

Ne désespérez point : les dieux, plus pitoyables,
À nos justes clameurs se rendront exorables,
Et vous conserveront, en dépit du poison,
Et pour reine à Corinthe, et pour femme à Jason.
Il arrive, et surpris, il change de visage ;

Je lis dans sa pâleur une secrète rage,
Et son étonnement va passer en fureur.

ACTE V
Scène V

Jason, Créuse, Cléone, Theudas.

Jason.

Que vois-je ici, grands dieux ! quel spectacle d’horreur !
Où que puissent mes yeux porter ma vue errante,
Je vois ou Créon mort, ou Créuse mourante.
Ne t’en va pas, belle âme, attends encore un peu,
Et le sang de Médée éteindra tout ce feu ;
Prends le triste plaisir de voir punir son crime,
De te voir immoler cette infâme victime ;
Et que ce scorpion, sur la plaie écrasé,
Fournisse le remède au mal qu’il a causé.

Créuse.

Il n’en faut point chercher au poison qui me tue :
Laisse-moi le bonheur d’expirer à ta vue,
Souffre que j’en jouisse en ce dernier moment :
Mon trépas fera place à ton ressentiment ;
Le mien cède à l’ardeur dont je suis possédée ;
J’aime mieux voir Jason que la mort de Médée.
Approche, cher amant, et retiens ces transports :
Mais garde de toucher ce misérable corps ;
Ce brasier, que le charme ou répand ou modère,
A négligé Cléone, et dévoré mon père :
Au gré de ma rivale il est contagieux.
Jason, ce m’est assez de mourir à tes yeux :
Empêche les plaisirs qu’elle attend de ta peine ;
N’attire point ces feux esclaves de sa haine.
Ah, quel âpre tourment ! quels douloureux abois !
Et que je sens de morts sans mourir une fois !

Jason.

Quoi ! vous m’estimez donc si lâche que de vivre,
Et de si beaux chemins sont ouverts pour vous suivre ?
Ma reine, si l’hymen n’a pu joindre nos corps,
Nous joindrons nos esprits, nous joindrons nos deux morts ;
Et l’on verra Caron passer chez Rhadamante,
Dans une même barque, et l’amant et l’amante.
Hélas ! vous recevez, par ce présent charmé,
Le déplorable prix de m’avoir trop aimé ;
Et puisque cette robe a causé votre perte,
Je dois être puni de vous l’avoir offerte.
Quoi ! ce poison m’épargne, et ces feux impuissants
Refusent de finir les douleurs que je sens !
Il faut donc que je vive, et vous m’êtes ravie !
Justes dieux ! quel forfait me condamne à la vie ?
Est-il quelque tourment plus grand pour mon amour
Que de la voir mourir, et de souffrir le jour ?
Non, non ; si par ces feux mon attente est trompée,
J’ai de quoi m’affranchir au bout de mon épée ;
Et l’exemple du roi, de sa main transpercé,
Qui nage dans les flots du sang qu’il a versé,
Instruit suffisamment un généreux courage
Des moyens de braver le destin qui l’outrage.

Créuse.

Si Créuse eut jamais sur toi quelque pouvoir,
Ne t’abandonne point aux coups du désespoir.
Vis pour sauver ton nom de cette ignominie
Que Créuse soit morte, et Médée impunie ;
Vis pour garder le mien en ton cœur affligé,
Et du moins ne meurs point que tu ne sois vengé.
Adieu : donne la main ; que, malgré ta jalouse,
J’emporte chez Pluton le nom de ton épouse.
Ah, douleurs ! C’en est fait, je meurs à cette fois,
Et perds en ce moment la vie avec la voix.
Si tu m’aimes…

Jason.

Si tu m’aimes… Ce mot lui coupe la parole ;
Et je ne suivrai pas son âme qui s’envole !
Mon esprit, retenu par ses commandements,
Réserve encor ma vie à de pires tourments !
Pardonne, chère épouse, à mon obéissance ;
Mon déplaisir mortel défère à ta puissance,
Et de mes jours maudits tout prêt de triompher,
De peur de te déplaire, il n’ose m’étouffer.
Ne perdons point de temps, courons chez la sorcière
Délivrer par sa mort mon âme prisonnière.
Vous autres, cependant, enlevez ces deux corps :
Contre tous ses démons mes bras sont assez forts,
Et la part que votre aide aurait en ma vengeance
Ne m’en permettait pas une entière allégeance.
Préparez seulement des gênes, des bourreaux ;
Devenez inventifs en supplices nouveaux,
Qui la fassent mourir tant de fois sur leur tombe,
Que son coupable sang leur vaille une hécatombe ;
Et si cette victime, en mourant mille fois,
N’apaise point encor les mânes de deux rois,
Je serai la seconde ; et mon esprit fidèle
Ira gêner là-bas son âme criminelle,
Ira faire assembler pour sa punition
Les peines de Titye à celle d’Ixion.
(Cléone et le reste emportent le corps de Créon et de Créuse, et Jason continue seul.)
Mais leur puis-je imputer ma mort en sacrifice ?
Elle m’est un plaisir, et non pas un supplice.
Mourir, c’est seulement auprès d’eux me ranger,
C’est rejoindre Créuse, et non pas la venger.
Instruments des fureurs d’une mère insensée,
Indignes rejetons de mon amour passée,
Quel malheureux destin vous avait réservés
À porter le trépas à qui vous a sauvés ?
C’est vous, petits ingrats, que, malgré la nature,
Il me faut immoler dessus leur sépulture.
Que la sorcière en vous commence de souffrir ;
Que son premier tourment soit de vous voir mourir.
Toutefois qu’ont-ils fait, qu’obéir à leur mère ?

ACTE V
Scène VI

Médée, Jason.

Médée, en haut sur un balcon.

Lâche, ton désespoir encore en délibère ?
Lève les yeux, perfide, et reconnais ce bras
Qui t’a déjà vengé de ces petits ingrats ;
Ce poignard que tu vois vient de chasser leurs âmes,
Et noyer dans leur sang les restes de nos flammes.
Heureux père et mari, ma fuite et leur tombeau
Laissent la place vide à ton hymen nouveau.
Réjouis-t’en, Jason, va posséder Créuse :
Tu n’auras plus ici personne qui t’accuse ;
Ces gages de nos feux ne feront plus pour moi
De reproches secrets à ton manque de foi.

Jason.

Horreur de la nature, exécrable tigresse !

Médée.

Va, bienheureux amant, cajoler ta maîtresse :
À cet objet si cher tu dois tous tes discours ;
Parler encore à moi, c’est trahir tes amours.
Va lui, va lui conter tes rares aventures,
Et contre mes effets ne combats point d’injures.

Jason.

Quoi ! tu m’oses braver, et ta brutalité
Pense encore échapper à mon bras irrité ?
Tu redoubles ta peine avec cette insolence.

Médée.

Et que peut contre moi ta débile vaillance ?
Mon art faisait ta force, et tes exploits guerriers
Tiennent de mon secours ce qu’ils ont de lauriers.

Jason.

Ah ! c’est trop en souffrir ; il faut qu’un prompt supplice
De tant de cruautés à la fin te punisse.
Sus, sus, brisons la porte, enfonçons la maison ;
Que des bourreaux soudain m’en fassent la raison.
Ta tête répondra de tant de barbaries.
Médée, en l’air dans un char tiré par deux dragons
Que sert de t’emporter à ces vaines furies ?
Epargne, cher époux, des efforts que tu perds ;
Vois les chemins de l’air qui me sont tous ouverts ;
C’est par là que je fuis, et que je t’abandonne
Pour courir à l’exil que ton change m’ordonne.
Suis-moi, Jason, et trouve en ces lieux désolés
Des postillons pareils à mes dragons ailés.
Enfin je n’ai pas mal employé la journée
Que la bonté du roi, de grâce, m’a donnée ;
Mes désirs sont contents. Mon père et mon pays,
Je ne me repens plus de vous avoir trahis ;
Avec cette douceur j’en accepte le blâme.
Adieu, parjure : apprends à connaître ta femme,
Souviens-toi de sa fuite, et songe, une autre fois,
Lequel est plus à craindre ou d’elle ou de deux rois.

ACTE V
Scène VII

Jason.

Ô dieux ! ce char volant, disparu dans la nue,
La dérobe à sa peine, aussi bien qu’à ma vue ;
Et son impunité triomphe arrogamment
Des projets avortés de mon ressentiment.
Créuse, enfants, Médée, amour, haine, vengeance,
Où dois-je, désormais, chercher quelque allégeance ?
Où suivre l’inhumaine, et dessous quels climats
Porter les châtiments de tant d’assassinats ?
Va, furie, exécrable, en quelque coin de terre
Que t’emporte ton char, j’y porterai la guerre.
J’apprendrai ton séjour de tes sanglants effets,
Et te suivrai partout au bruit de tes forfaits.
Mais que me servira cette vaine poursuite,
Si l’air est un chemin toujours libre à ta fuite,
Si toujours tes dragons sont prêts à t’enlever,
Si toujours tes forfaits ont de quoi me braver ?
Malheureux, ne perds point contre une telle audace
De ta juste fureur l’impuissante menace ;
Ne cours point à ta honte, et fuis l’occasion
D’accroître sa victoire et ta confusion
Misérable ! perfide ! ainsi donc ta faiblesse
Epargne la sorcière, et trahit ta princesse !
Est-ce là le pouvoir qu’ont sur toi ses désirs,
Et ton obéissance à ses derniers soupirs ?
Venge-toi, pauvre amant, Créuse le commande ;
Ne lui refuse point un sang qu’elle demande ;
Ecoute les accents de sa mourante voix,
Et vole sans rien craindre à ce que tu lui dois.
À qui sait bien aimer il n’est rien d’impossible.
Eusses-tu pour retraite un roc inaccessible,
Tigresse, tu mourras ; et malgré ton savoir,
Mon amour te verra soumise à son pouvoir ;
Mes yeux se repaîtront des horreurs de ta peine :
Ainsi le veut Créuse, ainsi le veut ma haine.
Mais quoi ! je vous écoute, impuissantes chaleurs !
Allez, n’ajoutez plus de comble à mes malheurs.
Entreprendre une mort que le ciel s’est gardée,
C’est préparer encore un triomphe à Médée.
Tourne avec plus d’effet sur toi-même ton bras,
Et punis-toi, Jason, de ne la punir pas.
Vains transports, où sans fruit mon désespoir s’amuse,
Cessez de m’empêcher de rejoindre Créuse.
Ma reine, ta belle âme, en partant de ces lieux,
M’a laissé la vengeance, et je la laisse aux dieux ;
Eux seuls, dont le pouvoir égale la justice,
Peuvent de la sorcière achever le supplice.
Trouve-le bon, chère ombre, et pardonne à mes feux
Si je vais te revoir plus tôt que tu ne veux.
(Il se tue.)

Fin du cinquième et dernier acte
****************
Médée Corneille

LE CID CORNEILLE TRAGEDIE EN CINQ ACTES – 1636




   le-cid-corneilleLITTERATURE FRANCAISE

TRAGEDIE
EN CINQ ACTES

 

PIERRE CORNEILLE
1606 – 1684

 

 

 

LE CID
1636

*********
PERSONNAGES
DON FERNAND, premier roi de Castille
DONA URRAQUE, infante de Castille
DON DIÈGUE, père de don Rodrigue
DON GOMÈS, comte de Gormas, père de Chimène
DON RODRIGUE, amant de Chimène
DON SANCHE, amoureux de Chimène
DON ARIAS, gentilhomme castillan
DON ALONSE, gentilhomme castillan
CHIMÈNE, fille de don Gomès
LÉONOR, gouvernante de l’Infante
ELVIRE, gouvernante de Chimène
Un PAGE de l’Infante

*****************

La scène est à Séville
*

 

ACTE I

Scène première – Chimène, Elvire

Chimène

Elvire, m’as-tu fait un rapport bien sincère ?
Ne déguises-tu rien de ce qu’a dit mon père ?

 Elvire

Tous mes sens à moi-même en sont encor charmés :
Il estime Rodrigue autant que vous l’aimez,
Et si je ne m’abuse à lire dans son âme,
Il vous commandera de répondre à sa flamme.

Chimène

Dis-moi donc, je te prie, une seconde fois
Ce qui te fait juger qu’il approuve mon choix :
Apprends-moi de nouveau quel espoir j’en dois prendre ;
Un si charmant discours ne se peut trop entendre ;
Tu ne peux trop promettre aux feux de notre amour
La douce liberté de se montrer au jour.
Que t’a-t-il répondu sur la secrète brigue
Que font auprès de toi don Sanche et don Rodrigue ?
N’as-tu point trop fait voir quelle inégalité
Entre ces deux amants me penche d’un côté ?

Elvire

Non ; j’ai peint votre cœur dans une indifférence
Qui n’enfle d’aucun d’eux ni détruit l’espérance,
Et sans les voir d’un œil trop sévère ou trop doux,
Attend l’ordre d’un père à choisir un époux.
Ce respect l’a ravi, sa bouche et son visage
M’en ont donné sur l’heure un digne témoignage,
Et puisqu’il vous en faut encor faire un récit,
Voici d’eux et de vous ce qu’en hâte il m’a dit :
« Elle est dans le devoir ; tous deux sont dignes d’elle,
Tous deux formés d’un sang noble, vaillant, fidèle,
Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs yeux
L’éclatante vertu de leurs braves aïeux.
Don Rodrigue surtout n’a trait en son visage
Qui d’un homme de cœur ne soit la haute image,
Et sort d’une maison si féconde en guerriers,
Qu’ils y prennent naissance au milieu des lauriers.
La valeur de son père, en son temps sans pareille,
Tant qu’a duré sa force, a passé pour merveille ;
Ses rides sur son front ont gravé ses exploits,
Et nous disent encor ce qu’il fut autrefois.
Je me promets du fils ce que j’ai vu du père ;
Et ma fille, en un mot, peut l’aimer et me plaire. »
Il allait au conseil, dont l’heure qui pressait
A tranché ce discours qu’à peine il commençait ;
Mais à ce peu de mots je crois que sa pensée
Entre vos deux amants n’est pas fort balancée.
Le roi doit à son fils élire un gouverneur,
Et c’est lui que regarde un tel degré d’honneur :
Ce choix n’est pas douteux, et sa rare vaillance
Ne peut souffrir qu’on craigne aucune concurrence.
Comme ses hauts exploits le rendent sans égal,
Dans un espoir si juste il sera sans rival ;
Et puisque don Rodrigue a résolu son père
Au sortir du conseil à proposer l’affaire,
Je vous laisse à juger s’il prendra bien son temps,
Et si tous vos désirs seront bientôt contents.




Chimène

Il semble toutefois que mon âme troublée
Refuse cette joie, et s’en trouve accablée :
Un moment donne au sort des visages divers,
Et dans ce grand bonheur je crains un grand revers.

 Elvire

Vous verrez cette crainte heureusement déçue.

Chimène
Allons, quoi qu’il en soit, en attendre l’issue.

ACTE I
Scène II
L’Infante, Léonor, Page

L’Infante

Page, allez avertir Chimène de ma part
Qu’aujourd’hui pour me voir elle attend un peu tard,
Et que mon amitié se plaint de sa paresse. (Le page rentre.)

Léonor

Madame, chaque jour même désir vous presse ;
Et dans son entretien je vous vois chaque jour
Demander en quel point se trouve son amour.

L’Infante

Ce n’est pas sans sujet : je l’ai presque forcée
À recevoir les traits dont son âme est blessée.
Elle aime don Rodrigue, et le tient de ma main,
Et par moi don Rodrigue a vaincu son dédain ;
Ainsi de ces amants ayant formé les chaînes,
Je dois prendre intérêt à voir finir leurs peines.

Léonor

Madame, toutefois parmi leurs bons succès
Vous montrez un chagrin qui va jusqu’à l’excès.
Cet amour, qui tous deux les comble d’allégresse,
Fait-il de ce grand cœur la profonde tristesse,
Et ce grand intérêt que vous prenez pour eux
Vous rend-il malheureuse alors qu’ils sont heureux ?
Mais je vais trop avant, et deviens indiscrète.

 L’Infante

Ma tristesse redouble à la tenir secrète.
Écoute, écoute enfin comme j’ai combattu,
Écoute quels assauts brave encor ma vertu.
L’amour est un tyran qui n’épargne personne :
Ce jeune cavalier, cet amant que je donne,
Je l’aime.

Léonor

Je l’aime. Vous l’aimez !

 L’Infante

Je l’aime. Vous l’aimez ! Mets la main sur mon cœur,
Et vois comme il se trouble au nom de son vainqueur,
Comme il le reconnaît.

 Léonor

Comme il se reconnaît. Pardonnez-moi, Madame,
Si je sors du respect pour blâmer cette flamme.
Une grande princesse à ce point s’oublier
Que d’admettre en son cœur un simple cavalier !
Et que dirait le roi ? que dirait la Castille ?
Vous souvient-il encor de qui vous êtes fille ?

L’Infante

Il m’en souvient si bien que j’épandrai mon sang
Avant que je m’abaisse à démentir mon rang.
Je te répondrais bien que dans les belles âmes
Le seul mérite a droit de produire des flammes ;
Et si ma passion cherchait à s’excuser,
Mille exemples fameux pourraient l’autoriser ;
Mais je n’en veux point suivre où ma gloire s’engage ;
La surprise des sens n’abat point mon courage ;
Et je me dis toujours qu’étant fille de roi,
Tout autre qu’un monarque est indigne de moi.
Quand je vis que mon cœur ne se pouvait défendre,
Moi-même je donnai ce que je n’osais prendre.
Je mis, au lieu de moi, Chimène en ses liens,
Et j’allumai leurs feux pour éteindre les miens.
Ne t’étonne donc plus si mon âme gênée
Avec impatience attend leur hyménée :
Tu vois que mon repos en dépend aujourd’hui.
Si l’amour vit d’espoir, il périt avec lui :
C’est un feu qui s’éteint, faute de nourriture ;
Et malgré la rigueur de ma triste aventure,
Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari,
Mon espérance est morte, et mon esprit guéri.
Je souffre cependant un tourment incroyable :
Jusques à cet hymen Rodrigue m’est aimable ;
Je travaille à le perdre, et le perds à regret ;
Et de là prend son cours mon déplaisir secret.
Je vois avec chagrin que l’amour me contraigne
À pousser des soupirs pour ce que je dédaigne ;
Je sens en deux partis mon esprit divisé :
Si mon courage est haut, mon cœur est embrasé ;
Cet hymen m’est fatal, je le crains et souhaite :
Je n’ose en espérer qu’une joie imparfaite.
Ma gloire et mon amour ont pour moi tant d’appas,
Que je meurs s’il s’achève ou ne s’achève pas.

 Léonor

Madame, après cela je n’ai rien à vous dire,
Sinon que de vos maux avec vous je soupire :
Je vous blâmais tantôt, je vous plains à présent ;
Mais puisque dans un mal si doux et si cuisant
Votre vertu combat et son charme et sa force,
En repousse l’assaut, en rejette l’amorce,
Elle rendra le calme à vos esprits flottants.
Espérez donc tout d’elle, et du secours du temps ;
Espérez tout du ciel ; il a trop de justice
Pour laisser la vertu dans un si long supplice.

L’Infante

Ma plus douce espérance est de perdre l’espoir.

 Le page

Par vos commandements Chimène vous vient voir.

L’Infante
à Léonor

Allez l’entretenir en cette galerie.

Léonor

Voulez-vous demeurer dedans la rêverie ?

L’Infante

Non, je veux seulement, malgré mon déplaisir,
Remettre mon visage un peu plus à loisir.
Je vous suis.
Je vous suis. Juste ciel, d’où j’attends mon remède,
Mets enfin quelque borne au mal qui me possède :
Assure mon repos, assure mon honneur.
Dans le bonheur d’autrui je cherche mon bonheur :
Cet hyménée à trois également importe ;
Rends son effet plus prompt, ou mon âme plus forte.
D’un lien conjugal joindre ces deux amants,
C’est briser tous mes fers et finir mes tourments.
Mais je tarde un peu trop : allons trouver Chimène,
Et par son entretien soulager notre peine.

ACTE I
Scène III
Le Comte, Don Diègue

Le Comte

Enfin vous l’emportez, et la faveur du roi
Vous élève en un rang qui n’était dû qu’à moi :
Il vous fait gouverneur du prince de Castille.

Don Diègue

Cette marque d’honneur qu’il met dans ma famille
Montre à tous qu’il est juste, et fait connaître assez
Qu’il sait récompenser les services passés.

Le Comte

Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes :
Ils peuvent se tromper comme les autres hommes ;
Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans
Qu’ils savent mal payer les services présents.

Don Diègue

Ne parlons plus d’un choix dont votre esprit s’irrite ;
La faveur l’a pu faire autant que le mérite ;
Mais on doit ce respect au pouvoir absolu,
De n’examiner rien quand un roi l’a voulu.
À l’honneur qu’il m’a fait ajoutez en un autre ;
Joignons d’un sacré nœud ma maison à la vôtre :
Vous n’avez qu’une fille, et moi je n’ai qu’un fils ;
Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu’amis :
Faites-nous cette grâce, et l’acceptez pour gendre.

Le Comte

À des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre ;
Et le nouvel éclat de votre dignité
Lui doit enfler le cœur d’une autre vanité.
Exercez-la, Monsieur, et gouvernez le prince :
Montrez-lui comme il faut régir une province,
Faire trembler partout les peuples sous sa loi,
Remplir les bons d’amour, et les méchants d’effroi.
Joignez à ces vertus celles d’un capitaine :
Montrez-lui comme il faut s’endurcir à la peine,
Dans le métier de Mars se rendre sans égal,
Passer les jours entiers et les nuits à cheval,
Reposer tout armé, forcer une muraille,
Et ne devoir qu’à soi le gain d’une bataille.
Instruisez-le d’exemple, et rendez-le parfait,
Expliquant à ses yeux vos leçons par l’effet.

Don Diègue

Pour s’instruire d’exemple, en dépit de l’envie,
Il lira seulement l’histoire de ma vie.
Là, dans un long tissu de belles actions,
Il verra comme il faut dompter des nations,
Attaquer une place, ordonner une armée,
Et sur de grands exploits bâtir sa renommée.

Le Comte

Les exemples vivants sont d’un autre pouvoir ;
Un prince dans un livre apprend mal son devoir.
Et qu’a fait après tout ce grand nombre d’années
Que ne puisse égaler une de mes journées ?
Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd’hui,
Et ce bras du royaume est le plus ferme appui.
Grenade et l’Aragon tremblent quand ce fer brille ;
Mon nom sert de rempart à toute la Castille :
Sans moi, vous passeriez bientôt sous d’autres lois,
Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois.
Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire,
Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire.
Le prince à mes côtés ferait dans les combats
L’essai de son courage à l’ombre de mon bras ;
Il apprendrait à vaincre en me regardant faire ;
Et pour répondre en hâte à son grand caractère,
Il verrait…

Don Diègue

Il verrait… Je le sais, vous servez bien le roi :
Je vous ai vu combattre et commander sous moi.
Quand l’âge dans mes nerfs a fait couler sa glace,
Votre rare valeur a bien rempli ma place ;
Enfin, pour épargner les discours superflus,
Vous êtes aujourd’hui ce qu’autrefois je fus.
Vous voyez toutefois qu’en cette concurrence
Un monarque entre nous met quelque différence.

Le Comte

Ce que je méritais, vous l’avez emporté.

Don Diègue

Qui l’a gagné sur vous l’avait mieux mérité.

Le Comte

Qui peut mieux l’exercer en est bien le plus digne.

Don Diègue

En être refusé n’en est pas un bon signe.

Le Comte

Vous l’avez eu par brigue, étant vieux courtisan.

Don Diègue

L’éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan.

Le Comte

Parlons-en mieux, le roi fait honneur à votre âge.

Don Diègue

Le roi, quand il en fait, le mesure au courage.

Le Comte

Et par là cet honneur n’était dû qu’à mon bras.

Don Diègue

Qui n’a pu l’obtenir ne le méritait pas.

Le Comte

Ne le méritait pas ! Moi ?

Don Diègue

Ne le méritait pas ! Moi ? Vous.

Le Comte

Ne le méritait pas ! Moi ? Vous. Ton impudence,
Téméraire vieillard, aura sa récompense.
(Il lui donne un soufflet.)

Don Diègue

Achève, et prends ma vie après un tel affront,
Le premier dont ma race ait vu rougir le front.

Le Comte

Et que penses-tu faire avec tant de faiblesse ?

Don Diègue

Ô Dieu ! ma force usée en ce besoin me laisse !

Le Comte

Ton épée est à moi ; mais tu serais trop vain,
Si ce honteux trophée avait chargé ma main.
Adieu : fais lire au prince, en dépit de l’envie,
Pour son instruction, l’histoire de ta vie :
D’un insolent discours ce juste châtiment
Ne lui servira pas d’un petit ornement.

Scène IV
Don Diègue

Don Diègue
Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?
Mon bras, qu’avec respect toute l’Espagne admire,
Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,
Tant de fois affermi le trône de son roi,
Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?
Ô cruel souvenir de ma gloire passée !
Œuvre de tant de jours en un jour effacée !
Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur !
Précipice élevé d’où tombe mon honneur !
Faut-il de votre éclat voir triompher le comte,
Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte ?
Comte, sois de mon prince à présent gouverneur :
Ce haut rang n’admet point un homme sans honneur ;
Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne,
Malgré le choix du roi, m’en a su rendre indigne.
Et toi, de mes exploits glorieux instrument,
Mais d’un corps tout de glace inutile ornement,
Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,
M’as servi de parade, et non pas de défense,
Va, quitte désormais le dernier des humains,
Passe, pour me venger, en de meilleures mains.

ACTE I
Scène V
Don Diègue, don Rodrigue

Don Diègue

Rodrigue, as-tu du cœur ?

Don Rodrigue

Rodrigue, as-tu du cœur ? Tout autre que mon père
L’éprouverait sur l’heure.

Don Diègue

L’éprouverait sur l’heure. Agréable colère !
Digne ressentiment à ma douleur bien doux !
Je reconnais mon sang à ce noble courroux ;
Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte.
Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte ;
Viens me venger.

Don Rodrigue

Viens me venger. De quoi ?

Don Diègue

Viens me venger. De quoi ? D’un affront si cruel,
Qu’à l’honneur de tous deux il porte un coup mortel :
D’un soufflet. L’insolent en eût perdu la vie ;
Mais mon âge a trompé ma généreuse envie :
Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir,
Je le remets au tien pour venger et punir.
Va contre un arrogant éprouver ton courage :
Ce n’est que dans le sang qu’on lave un tel outrage ;
Meurs ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter,
Je te donne à combattre un homme à redouter :
Je l’ai vu, tout couvert de sang et de poussière,
Porter partout l’effroi dans une armée entière.
J’ai vu par sa valeur cent escadrons rompus ;
Et pour t’en dire encor quelque chose de plus,
Plus que brave soldat, plus que grand capitaine,
C’est…

Don Rodrigue

C’est… De grâce, achevez.

 
Don Diègue

C’est… De grâce, achevez. Le père de Chimène.

Don Rodrigue

Le…

Don Diègue

Le… Ne réplique point, je connais ton amour ;
Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour.
Plus l’offenseur est cher, et plus grande est l’offense.
Enfin tu sais l’affront, et tu tiens la vengeance :
Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi ;
Montre-toi digne fils d’un père tel que moi.
Accablé des malheurs où le destin me range,
Je vais les déplorer : va, cours, vole, et nous venge.







ACTE I
Scène VI
Don Rodrigue

Percé jusques au fond du cœur
D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d’une juste querelle,
Et malheureux objet d’une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,
Ô Dieu, l’étrange peine !
En cet affront mon père est l’offensé,
Et l’offenseur le père de Chimène !

Que je sens de rudes combats !
Contre mon propre honneur mon amour s’intéresse :
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse :
L’un m’anime le cœur, l’autre retient mon bras.
Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
Ou de vivre en infâme,
Des deux côtés mon mal est infini.
Ô Dieu, l’étrange peine !
Faut-il laisser un affront impuni ?
Faut-il punir le père de Chimène ?

Père, maîtresse, honneur, amour,
Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,
Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.
L’un me rend malheureux, l’autre indigne du jour.
Cher et cruel espoir d’une âme généreuse,
Mais ensemble amoureuse,
Digne ennemi de mon plus grand bonheur,
Fer qui causes ma peine,
M’es-tu donné pour venger mon honneur ?
M’es-tu donné pour perdre ma Chimène ?

Il vaut mieux courir au trépas.
Je dois à ma maîtresse aussi bien qu’à mon père :
J’attire en me vengeant sa haine et sa colère ;
J’attire ses mépris en ne me vengeant pas.
À mon plus doux espoir l’un me rend infidèle,
Et l’autre indigne d’elle.
Mon mal augmente à le vouloir guérir ;
Tout redouble ma peine.
Allons, mon âme ; et puisqu’il faut mourir,
Mourons du moins sans offenser Chimène.

Mourir sans tirer ma raison !
Rechercher un trépas si mortel à ma gloire !
Endurer que l’Espagne impute à ma mémoire
D’avoir mal soutenu l’honneur de ma maison !
Respecter un amour dont mon âme égarée
Voit la perte assurée !
N’écoutons plus ce penser suborneur,
Qui ne sert qu’à ma peine.
Allons, mon bras, sauvons du moins l’honneur,
Puisqu’après tout il faut perdre Chimène.

Oui, mon esprit s’était déçu.
Je dois tout à mon père avant qu’à ma maîtresse :
Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu.
Je m’accuse déjà de trop de négligence :
Courons à la vengeance ;
Et tout honteux d’avoir tant balancé,
Ne soyons plus en peine,
Puisqu’aujourd’hui mon père est l’offensé,
Si l’offenseur est père de Chimène.

******

LE CID CORNEILLE

**********

ACTE II
Scène première
Don Arias, le comte

Le Comte

Je l’avoue entre nous, mon sang un peu trop chaud
S’est trop ému d’un mot, et l’a porté trop haut ;
Mais puisque c’en est fait, le coup est sans remède.




Don Arias

Qu’aux volontés du roi ce grand courage cède :
Il y prend grande part, et son cœur irrité
Agira contre vous de pleine autorité.
Aussi vous n’avez point de valable défense :
Le rang de l’offensé, la grandeur de l’offense,
Demandent des devoirs, et des soumissions
Qui passent le commun des satisfactions.

Le Comte

Le roi peut à son gré disposer de ma vie.

Don Arias

De trop d’emportement votre faute est suivie.
Le roi vous aime encore ; apaisez son courroux.
Il a dit : « Je le veux ; » désobéirez-vous ?

Le Comte

Monsieur, pour conserver tout ce que j’ai d’estime,
Désobéir un peu n’est pas un si grand crime ;

Et quelque grand qu’il soit, mes services présents
Pour le faire abolir sont plus que suffisants.

Don Arias

Quoi qu’on fasse d’illustre et de considérable,
Jamais à son sujet un roi n’est redevable.
Vous vous flattez beaucoup, et vous devez savoir
Que qui sert bien son roi ne fait que son devoir.
Vous vous perdrez, Monsieur, sur cette confiance.

Le Comte

Je ne vous en croirai qu’après l’expérience.

Don Arias

Vous devez redouter la puissance d’un roi.

Le Comte

Un jour seul ne perd pas un homme tel que moi.
Que toute sa grandeur s’arme pour mon supplice,
Tout l’État périra, s’il faut que je périsse.

Don Arias

Quoi ? Vous craignez si peu le pouvoir souverain…

Le Comte

D’un sceptre qui sans moi tomberait de sa main.
Il a trop d’intérêt lui-même en ma personne,
Et ma tête en tombant ferait choir sa couronne.

Don Arias

Souffrez que la raison remette vos esprits.
Prenez un bon conseil.

Le Comte

Prenez un bon conseil. Le conseil en est pris.

Don Arias

Que lui dirai-je enfin ? Je lui dois rendre compte.

Le Comte

Que je ne puis du tout consentir à ma honte.

Don Arias

Mais songez que les rois veulent être absolus.

Le Comte

Le sort en est jeté, Monsieur, n’en parlons plus.

Don Arias

Adieu donc, puisqu’en vain je tâche à vous résoudre ;
Avec tous vos lauriers, craignez encor le foudre.

Le Comte

Je l’attendrai sans peur.

Don Arias

Je l’attendrai sans peur. Mais non pas sans effet.

Le Comte

Nous verrons donc par là don Diègue satisfait.
(Il est seul.)
Qui ne craint point la mort ne craint point les menaces.
J’ai le cœur au-dessus des plus fières disgrâces ;
Et l’on peut me réduire à vivre sans bonheur,
Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur.

ACTE II
Scène II
Le Comte, don Rodrigue

 
Don Rodrigue

À moi, comte, deux mots.

Le Comte

À moi, comte, deux mots. Parle.

Don Rodrigue

À moi, comte, deux mots. Parle. Ôte-moi d’un doute.
Connais-tu bien don Diègue ?

Le Comte

Connais-tu bien don Diègue ? Oui.

Don Rodrigue

Connais-tu bien don Diègue ? Oui. Parlons bas ; écoute.
Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu,
La vaillance et l’honneur de son temps ? le sais-tu ?

Le Comte

Peut-être.

Don Rodrigue

Peut-être. Cette ardeur que dans les yeux je porte,
Sais-tu que c’est son sang ? le sais-tu ?

Le Comte

Sais-tu que c’est son sang ? le sais-tu ? Que m’importe ?

Don Rodrigue

À quatre pas d’ici je te le fais savoir.

Le Comte

Jeune présomptueux !

Don Rodrigue

Jeune présomptueux ! Parle sans t’émouvoir.
Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées
La valeur n’attend point le nombre des années.

Le Comte

Te mesurer à moi ! qui t’a rendu si vain,
Toi qu’on n’a jamais vu les armes à la main ?

Don Rodrigue

Mes pareils à deux fois ne se font point connaître,
Et pour leurs coups d’essai veulent des coups de maître.

Le Comte

Sais-tu bien qui je suis ?

Don Rodrigue

Sais-tu bien qui je suis ? Oui ; tout autre que moi
Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d’effroi.
Les palmes dont je vois ta tête si couverte
Semblent porter écrit le destin de ma perte.
J’attaque en téméraire un bras toujours vainqueur ;
Mais j’aurai trop de force, ayant assez de cœur.
À qui venge son père il n’est rien d’impossible.
Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.

Le Comte

Ce grand cœur qui paraît aux discours que tu tiens,
Par tes yeux, chaque jour, se découvrait aux miens ;
Et croyant voir en toi l’honneur de la Castille,
Mon âme avec plaisir te destinait ma fille.
Je sais ta passion, et suis ravi de voir
Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir ;
Qu’ils n’ont point affaibli cette ardeur magnanime ;
Que ta haute vertu répond à mon estime ;
Et que, voulant pour gendre un cavalier parfait,
Je ne me trompais point au choix que j’avais fait ;
Mais je sens que pour toi ma pitié s’intéresse ;
J’admire ton courage, et je plains ta jeunesse.
Ne cherche point à faire un coup d’essai fatal ;
Dispense ma valeur d’un combat inégal ;
Trop peu d’honneur pour moi suivrait cette victoire :
À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
On te croirait toujours abattu sans effort ;
Et j’aurais seulement le regret de ta mort.

Don Rodrigue

D’une indigne pitié ton audace est suivie :
Qui m’ose ôter l’honneur craint de m’ôter la vie !

Le Comte

Retire-toi d’ici.

Don Rodrigue

Retire-toi d’ici. Marchons sans discourir.

Le Comte

Es-tu si las de vivre ?

Don Rodrigue

Es-tu si las de vivre ? As-tu peur de mourir ?




Le Comte

Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénère
Qui survit un moment à l’honneur de son père.

le-cid-corneille-chimene-puente-de-san-pablo-burgos-pont-de-saint-paul-artgitato-4ACTE II
Scène III
L’Infante, Chimène, Léonor

L’Infante

Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur :
Fais agir ta constance en ce coup de malheur.
Tu reverras le calme après ce faible orage ;
Ton bonheur n’est couvert que d’un peu de nuage,
Et tu n’as rien perdu pour le voir différer.

Chimène

Mon cœur outré d’ennuis n’ose rien espérer.
Un orage si prompt qui trouble une bonace
D’un naufrage certain nous porte la menace :
Je n’en saurais douter, je péris dans le port.
J’aimais, j’étais aimée, et nos pères d’accord ;
Et je vous en contais la charmante nouvelle,
Au malheureux moment qui naissait leur querelle,
Dont le récit fatal, sitôt qu’on vous l’a fait,
D’une si douce attente a ruiné l’effet.
Maudite ambition, détestable manie,
Dont les plus généreux souffrent la tyrannie !
Honneur impitoyable à mes plus chers désirs,
Que tu me vas coûter de pleurs et de soupirs !

L’Infante

Tu n’as dans leur querelle aucun sujet de craindre :
Un moment l’a fait naître, un moment va l’éteindre.
Elle a fait trop de bruit pour ne pas s’accorder,
Puisque déjà le roi les veut accommoder ;
Et tu sais que mon âme, à tes ennuis sensible,
Pour en tarir la source y fera l’impossible.

Chimène

Les accommodements ne font rien en ce point.
De si mortels affronts ne se réparent point.
En vain on fait agir la force ou la prudence :
Si l’on guérit le mal, ce n’est qu’en apparence.
La haine que les cœurs conservent au-dedans
Nourrit des feux cachés, mais d’autant plus ardents.

L’Infante

Le saint nœud qui joindra don Rodrigue et Chimène
Des pères ennemis dissipera la haine ;
Et nous verrons bientôt votre amour le plus fort
Par un heureux hymen étouffer ce discord.

Chimène

Je le souhaite ainsi plus que je ne l’espère :
Don Diègue est trop altier, et je connais mon père.
Je sens couler des pleurs que je veux retenir ;
Le passé me tourmente, et je crains l’avenir.

L’Infante

Que crains-tu ? d’un vieillard l’impuissante faiblesse ?

Chimène

Rodrigue a du courage.

L’Infante

Rodrigue a du courage. Il a trop de jeunesse.

Chimène

Les hommes valeureux le sont du premier coup.

L’Infante

Tu ne dois pas pourtant le redouter beaucoup :
Il est trop amoureux pour te vouloir déplaire,
Et deux mots de ta bouche arrêtent sa colère.

Chimène

S’il ne m’obéit point, quel comble à mon ennui !
Et s’il peut m’obéir, que dira-t-on de lui ?
Étant né ce qu’il est, souffrir un tel outrage !
Soit qu’il cède ou résiste au feu qui me l’engage,
Mon esprit ne peut qu’être ou honteux ou confus
De son trop de respect, ou d’un juste refus.

L’Infante

Chimène a l’âme haute, et quoique intéressée,
Elle ne peut souffrir une basse pensée ;
Mais si jusques au jour de l’accommodement
Je fais mon prisonnier de ce parfait amant,
Et que j’empêche ainsi l’effet de son courage,
Ton esprit amoureux n’aura-t-il point d’ombrage ?

Chimène

Ah ! Madame, en ce cas je n’ai plus de souci.

ACTE II
Scène IV
L’Infante, Chimène, Léonor, le Page

L’Infante

Page, cherchez Rodrigue, et l’amenez ici.

Le Page

Le Comte de Gormas et lui…

Chimène

Le Comte de Gormas et lui… Bon Dieu ! je tremble.

L’Infante

Parlez.

Le Page

Parlez. De ce palais ils sont sortis ensemble.

Chimène

Seuls ?

Le Page

Seuls ? Seuls, et qui semblaient tout bas se quereller.

Chimène

Sans doute ils sont aux mains, il n’en faut plus parler.
Madame, pardonnez à cette promptitude.

ACTE II
Scène V
L’Infante, Léonor

L’Infante

Hélas ! que dans l’esprit je sens d’inquiétude !
Je pleure ses malheurs, son amant me ravit ;
Mon repos m’abandonne, et ma flamme revit.
Ce qui va séparer Rodrigue de Chimène
Fait renaître à la fois mon espoir et ma peine ;
Et leur division, que je vois à regret,
Dans mon esprit charmé jette un plaisir secret.

Léonor

Cette haute vertu qui règne dans votre âme
Se rend-elle sitôt à cette lâche flamme ?

L’Infante

Ne la nomme point lâche, à présent que chez moi
Pompeuse et triomphante elle me fait la loi :
Porte-lui du respect, puisqu’elle m’est si chère.
Ma vertu la combat, mais malgré moi j’espère ;
Et d’un si fol espoir mon cœur mal défendu
Vole après un amant que Chimène a perdu.

Léonor

Vous laissez choir ainsi ce glorieux courage,
Et la raison chez vous perd ainsi son usage ?

L’Infante

Ah ! qu’avec peu d’effet on entend la raison,
Quand le cœur est atteint d’un si charmant poison !
Et lorsque le malade aime sa maladie,
Qu’il a peine à souffrir que l’on y remédie !

Léonor

Votre espoir vous séduit, votre mal vous est doux ;
Mais enfin ce Rodrigue est indigne de vous.

L’Infante

Je ne le sais que trop ; mais si ma vertu cède,
Apprends comme l’amour flatte un cœur qu’il possède.
Si Rodrigue une fois sort vainqueur du combat,
Si dessous sa valeur ce grand guerrier s’abat,
Je puis en faire cas, je puis l’aimer sans honte.
Que ne fera-t-il point, s’il peut vaincre le comte ?
J’ose m’imaginer qu’à ses moindres exploits
Les royaumes entiers tomberont sous ses lois ;
Et mon amour flatteur déjà me persuade
Que je le vois assis au trône de Grenade,
Les Maures subjugués trembler en l’adorant,
L’Aragon recevoir ce nouveau conquérant,
Le Portugal se rendre, et ses nobles journées
Porter delà les mers ses hautes destinées,
Du sang des Africains arroser ses lauriers :
Enfin tout ce qu’on dit des plus fameux guerriers,
Je l’attends de Rodrigue après cette victoire,
Et fais de son amour un sujet de ma gloire.

Léonor

Mais, Madame, voyez où vous portez son bras,
Ensuite d’un combat qui peut-être n’est pas.

L’Infante

Rodrigue est offensé ; le comte a fait l’outrage ;
Ils sont sortis ensemble : en faut-il davantage ?

Léonor

Eh bien ! ils se battront, puisque vous le voulez ;
Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez ?

L’Infante

Que veux-tu ? je suis folle, et mon esprit s’égare :
Tu vois par là quels maux cet amour me prépare.
Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis,
Et ne me quitte point dans le trouble où je suis.

ACTE II
Scène VI
Don Fernand, don Arias, don Sanche

Don Fernand

Le comte est donc si vain et si peu raisonnable !
Ose-t-il croire encor son crime pardonnable ?

Don Arias

Je l’ai de votre part longtemps entretenu ;
J’ai fait mon pouvoir, Sire, et n’ai rien obtenu.

Don Fernand

Justes cieux ! ainsi donc un sujet téméraire
A si peu de respect et de soin de me plaire !
Il offense don Diègue, et méprise son roi !
Au milieu de ma cour il me donne la loi !
Qu’il soit brave guerrier, qu’il soit grand capitaine,
Je saurai bien rabattre une humeur si hautaine.
Fût-il la valeur même, et le dieu des combats,
Il verra ce que c’est que de n’obéir pas.
Quoi qu’ait pu mériter une telle insolence,
Je l’ai voulu d’abord traiter sans violence ;
Mais puisqu’il en abuse, allez dès aujourd’hui,
Soit qu’il résiste ou non, vous assurer de lui.

Don Sanche

Peut-être un peu de temps le rendrait moins rebelle :
On l’a pris tout bouillant encor de sa querelle ;
Sire, dans la chaleur d’un premier mouvement,
Un cœur si généreux se rend malaisément.
Il voit bien qu’il a tort, mais une âme si haute
N’est pas sitôt réduite à confesser sa faute.

Don Fernand

Don Sanche, taisez-vous, et soyez averti
Qu’on se rend criminel à prendre son parti.

Don Sanche

J’obéis, et me tais ; mais, de grâce encor, Sire,
Deux mots en sa défense.

Don Fernand

Deux mots en sa défense. Et que pouvez-vous dire ?

Don Sanche

Qu’une âme accoutumée aux grandes actions
Ne se peut abaisser à des soumissions :
Elle n’en conçoit point qui s’expliquent sans honte ;
Et c’est à ce mot seul qu’a résisté le comte.
Il trouve en son devoir un peu trop de rigueur,
Et vous obéirait, s’il avait moins de cœur.
Commandez que son bras, nourri dans les alarmes,
Répare cette injure à la pointe des armes ;
Il satisfera, Sire ; et vienne qui voudra,
Attendant qu’il l’ait su, voici qui répondra.

Don Fernand

Vous perdez le respect ; mais je pardonne à l’âge,
Et j’excuse l’ardeur en un jeune courage.
Un roi dont la prudence a de meilleurs objets
Est meilleur ménager du sang de ses sujets :
Je veille pour les miens, mes soucis les conservent,
Comme le chef a soin des membres qui le servent.
Ainsi votre raison n’est pas raison pour moi :
Vous parlez en soldat ; je dois agir en roi ;
Et quoi qu’on veuille dire, et quoi qu’il ose croire,
Le comte à m’obéir ne peut perdre sa gloire.
D’ailleurs l’affront me touche : il a perdu d’honneur
Celui que de mon fils j’ai fait le gouverneur ;
S’attaquer à mon choix, c’est se prendre à moi-même,
Et faire un attentat sur le pouvoir suprême.
N’en parlons plus. Au reste, on a vu dix vaisseaux
De nos vieux ennemis arborer des drapeaux ;
Vers la bouche du fleuve ils ont osé paraître.

Don Arias

Les Mores ont appris par force à vous connaître,
Et tant de fois vaincus, ils ont perdu le cœur
De se plus hasarder contre un si grand vainqueur.

Don Fernand

Ils ne verront jamais, sans quelque jalousie
Mon sceptre, en dépit d’eux, régir l’Andalousie ;
Et ce pays si beau, qu’ils ont trop possédé,
Avec un œil d’envie est toujours regardé.
C’est l’unique raison qui m’a fait dans Séville
Placer depuis dix ans le trône de Castille,
Pour les voir de plus près, et d’un ordre plus prompt
Renverser aussitôt ce qu’ils entreprendront.

Don Arias

Ils savent aux dépens de leurs plus dignes têtes
Combien votre présence assure vos conquêtes :
Vous n’avez rien à craindre.

Don Fernand

Vous n’avez rien à craindre. Et rien à négliger :
Le trop de confiance attire le danger ;
Et vous n’ignorez pas qu’avec fort peu de peine
Un flux de pleine mer jusqu’ici les amène.
Toutefois j’aurais tort de jeter dans les cœurs,
L’avis étant mal sûr, de paniques terreurs.
L’effroi que produirait cette alarme inutile,
Dans la nuit qui survient troublerait trop la ville :
Faites doubler la garde aux murs et sur le port.
C’est assez pour ce soir.

ACTE II
Scène VII
Don Fernand, don Sanche, don Alonse

Don Alonse

C’est assez pour ce soir. Sire, le comte est mort :
Don Diègue, par son fils, a vengé son offense.

Don Fernand

Dès que j’ai vu l’affront, j’ai prévu la vengeance ;
Et j’ai voulu dès lors prévenir ce malheur.

Don Alonse

Chimène à vos genoux apporte sa douleur ;
Elle vient toute en pleurs vous demander justice.

Don Fernand

Bien qu’à ses déplaisirs mon âme compatisse,
Ce que le comte a fait semble avoir mérité
Ce digne châtiment de sa témérité.
Quelque juste pourtant que puisse être sa peine,
Je ne puis sans regret perdre un tel capitaine.
Après un long service à mon État rendu,
Après son sang pour moi mille fois répandu,
À quelques sentiments que son orgueil m’oblige,
Sa perte m’affaiblit, et son trépas m’afflige.

ACTE II
Scène VIII
Don Fernand, don Diègue, Chimène, Don Sanche, Don Arias, Don Alonse

Chimène

Sire, Sire, justice !

Don Diègue

Sire, sire, justice ! Ah ! Sire, écoutez-nous.

Chimène

Je me jette à vos pieds.

Don Diègue

Je me jette à vos pieds. J’embrasse vos genoux.

Chimène

Je demande justice.

Don Diègue

Je demande justice. Entendez ma défense.

Chimène

D’un jeune audacieux punissez l’insolence :
Il a de votre sceptre abattu le soutien,
Il a tué mon père.

Don Diègue

Il a tué mon père. Il a vengé le sien.

Chimène

Au sang de ses sujets un roi doit la justice.

Don Diègue

Pour la juste vengeance il n’est point de supplice.

Don Fernand

Levez-vous l’un et l’autre, et parlez à loisir.
Chimène, je prends part à votre déplaisir ;
D’une égale douleur je sens mon âme atteinte.
Vous parlerez après ; ne troublez pas sa plainte.

Chimène

Sire, mon père est mort ; mes yeux ont vu son sang
Couler à gros bouillons de son généreux flanc ;
Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles,
Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles,
Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux
De se voir répandu pour d’autres que pour vous,
Qu’au milieu des hasards n’osait verser la guerre,
Rodrigue en votre cour vient d’en couvrir la terre.
J’ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur :
Je l’ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,
Sire, la voix me manque à ce récit funeste ;
Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.

Don Fernand

Prends courage, ma fille, et sache qu’aujourd’hui
Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.

Chimène

Sire, de trop d’honneur ma misère est suivie.
Je vous l’ai déjà dit, je l’ai trouvé sans vie ;
Son flanc était ouvert ; et pour mieux m’émouvoir,
Son sang sur la poussière écrivait mon devoir ;
Ou plutôt sa valeur en cet état réduite
Me parlait par sa plaie, et hâtait ma poursuite ;
Et pour se faire entendre au plus juste des rois,
Par cette triste bouche elle empruntait ma voix.
Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance
Règne devant vos yeux une telle licence ;
Que les plus valeureux, avec impunité,
Soient exposés aux coups de la témérité ;
Qu’un jeune audacieux triomphe de leur gloire,
Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire.
Un si vaillant guerrier qu’on vient de vous ravir
Éteint, s’il n’est vengé, l’ardeur de vous servir.
Enfin mon père est mort, j’en demande vengeance,
Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance.
Vous perdez en la mort d’un homme de son rang :
Vengez-la par une autre, et le sang par le sang.
Immolez, non à moi, mais à votre couronne,
Mais à votre grandeur, mais à votre personne ;
Immolez, dis-je, Sire, au bien de tout l’État
Tout ce qu’enorgueillit un si haut attentat.

Don Fernand

Don Diègue, répondez.

Don Diègue

Don Diègue, répondez. Qu’on est digne d’envie
Lorsqu’en perdant la force on perd aussi la vie,
Et qu’un long âge apprête aux hommes généreux,
Au bout de leur carrière, un destin malheureux !
Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire,
Moi, que jadis partout a suivi la victoire,
Je me vois aujourd’hui, pour avoir trop vécu,
Recevoir un affront et demeurer vaincu.
Ce que n’a pu jamais combat, siège, embuscade,
Ce que n’a pu jamais Aragon ni Grenade,
Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux,
Le comte en votre cour l’a fait presque à vos yeux,
Jaloux de votre choix, et fier de l’avantage
Que lui donnait sur moi l’impuissance de l’âge.
Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois,
Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois,
Ce bras, jadis l’effroi d’une armée ennemie,
Descendaient au tombeau tout chargés d’infamie,
Si je n’eusse produit un fils digne de moi,
Digne de son pays et digne de son roi.
Il m’a prêté sa main, il a tué le comte ;
Il m’a rendu l’honneur, il a lavé ma honte.
Si montrer du courage et du ressentiment,
Si venger un soufflet mérite un châtiment,
Sur moi seul doit tomber l’éclat de la tempête :
Quand le bras a failli, l’on en punit la tête.
Qu’on nomme crime, ou non, ce qui fait nos débats,
Sire, j’en suis la tête, il n’en est que le bras.
Si Chimène se plaint qu’il a tué son père,
Il ne l’eût jamais fait si je l’eusse pu faire.
Immolez donc ce chef que les ans vont ravir,
Et conservez pour vous le bras qui peut servir.
Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène :
Je n’y résiste point, je consens à ma peine ;
Et, loin de murmurer d’un rigoureux décret,
Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret.

Don Fernand

L’affaire est d’importance, et, bien considérée,
Mérite en plein conseil d’être délibérée.
Don Sanche, remettez Chimène en sa maison.
Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison.
Qu’on me cherche son fils. Je vous ferai justice.

Chimène

Il est juste, grand roi, qu’un meurtrier périsse.

Don Fernand

Prends du repos, ma fille, et calme tes douleurs.

Chimène

M’ordonner du repos, c’est croître mes malheurs.

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LE CID CORNEILLE

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ACTE III

Scène première
Don Rodrigue, Elvire

Elvire

Rodrigue, qu’as-tu fait ? où viens-tu, misérable ?

Don Rodrigue

Suivre le triste cours de mon sort déplorable.

Elvire

Où prends-tu cette audace et ce nouvel orgueil,
De paraître en des lieux que tu remplis de deuil ?
Quoi ? viens-tu jusqu’ici braver l’ombre du comte ?
Ne l’as-tu pas tué ?

Don Rodrigue

Ne l’as-tu pas tué ? Sa vie était ma honte :
Mon honneur de ma main a voulu cet effort.

Elvire

Mais chercher ton asile en la maison du mort !
Jamais un meurtrier en fit-il son refuge ?

Don Rodrigue

Et je n’y viens aussi que m’offrir à mon juge.
Ne me regarde plus d’un visage étonné ;
Je cherche le trépas après l’avoir donné.
Mon juge est mon amour, mon juge est ma Chimène :
Je mérite la mort de mériter sa haine,
Et j’en viens recevoir, comme un bien souverain,
Et l’arrêt de sa bouche, et le coup de sa main.

Elvire

Fuis plutôt de ses yeux, fuis de sa violence ;
À ses premiers transports dérobe ta présence :
Va, ne t’expose point aux premiers mouvements
Que poussera l’ardeur de ses ressentiments.

Don Rodrigue

Non, non, ce cher objet à qui j’ai pu déplaire
Ne peut pour mon supplice avoir trop de colère ;
Et j’évite cent morts qui me vont accabler,
Si pour mourir plus tôt je puis la redoubler.

Elvire

Chimène est au palais, de pleurs toute baignée,
Et n’en reviendra point que bien accompagnée.
Rodrigue, fuis, de grâce ; ôte-moi de souci.
Que ne dira-t-on point si l’on te voit ici ?
Veux-tu qu’un médisant, pour comble à sa misère,
L’accuse d’y souffrir l’assassin de son père ?
Elle va revenir ; elle vient, je la voi :
Du moins, pour son honneur, Rodrigue, cache-toi.

ACTE III
Scène II
Don Sanche, Chimène, Elvire

Don Sanche

Oui, madame, il vous faut de sanglantes victimes :
Votre colère est juste, et vos pleurs légitimes ;
Et je n’entreprends pas, à force de parler,
Ni de vous adoucir, ni de vous consoler.
Mais si de vous servir je puis être capable,
Employez mon épée à punir le coupable ;
Employez mon amour à venger cette mort :
Sous vos commandements mon bras sera trop fort.








Chimène

Malheureuse !

Don Sanche

Malheureuse ! De grâce, acceptez mon service.

Chimène

J’offenserais le roi, qui m’a promis justice.

Don Sanche

Vous savez qu’elle marche avec tant de langueur,
Qu’assez souvent le crime échappe à sa longueur ;
Son cours lent et douteux fait trop perdre de larmes.
Souffrez qu’un cavalier vous venge par les armes :
La voie en est plus sûre, et plus prompte à punir.

Chimène

C’est le dernier remède ; et s’il y faut venir,
Et que de mes malheurs cette pitié vous dure,
Vous serez libre alors de venger mon injure.

Don Sanche

C’est l’unique bonheur où mon âme prétend ;
Et pouvant l’espérer, je m’en vais trop content.

ACTE III
Scène III
Chimène, Elvire

Chimène

Enfin je me vois libre, et je puis sans contrainte
De mes vives douleurs te faire voir l’atteinte ;
Je puis donner passage à mes tristes soupirs ;
Je puis t’ouvrir mon âme et tous mes déplaisirs.
Mon père est mort, Elvire ; et la première épée
Dont s’est armé Rodrigue a sa trame coupée.
Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau !
La moitié de ma vie a mis l’autre au tombeau,
Et m’oblige à venger, après ce coup funeste,
Celle que je n’ai plus sur celle qui me reste.

Elvire

Reposez-vous, Madame.

Chimène

Reposez-vous, madame. Ah ! que mal à propos
Dans un malheur si grand tu parles de repos !
Par où sera jamais ma douleur apaisée,
Si je ne puis haïr la main qui l’a causée ?
Et que dois-je espérer qu’un tourment éternel,
Si je poursuis un crime, aimant le criminel.

Elvire

Il vous prive d’un père, et vous l’aimez encore !

Chimène

C’est peu de dire aimer, Elvire : je l’adore ;
Ma passion s’oppose à mon ressentiment ;
Dedans mon ennemi je trouve mon amant ;
Et je sens qu’en dépit de toute ma colère
Rodrigue dans mon cœur combat encor mon père :
Il l’attaque, il le presse, il cède, il se défend,
Tantôt fort, tantôt faible, et tantôt triomphant ;
Mais en ce dur combat de colère et de flamme,
Il déchire mon cœur sans partager mon âme ;
Et quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir,
Je ne consulte point pour suivre mon devoir :
Je cours sans balancer où mon honneur m’oblige.
Rodrigue m’est bien cher, son intérêt m’afflige ;
Mon cœur prend son parti ; mais, malgré son effort,
Je sais ce que je suis, et que mon père est mort.

Elvire

Pensez-vous le poursuivre ?

Chimène

Pensez-vous le poursuivre ? Ah ! cruelle pensée !
Et cruelle poursuite où je me vois forcée !
Je demande sa tête, et crains de l’obtenir :
Ma mort suivra la sienne, et je le veux punir !

Elvire

Quittez, quittez, Madame, un dessein si tragique ;
Ne vous imposez point de loi si tyrannique.

Chimène

Quoi ! mon père étant mort, et presque entre mes bras,
Son sang criera vengeance, et je ne l’orrai pas !
Mon cœur, honteusement surpris par d’autres charmes,
Croira ne lui devoir que d’impuissantes larmes !
Et je pourrai souffrir qu’un amour suborneur
Sous un lâche silence étouffe mon honneur !

Elvire

Madame, croyez-moi, vous serez excusable
D’avoir moins de chaleur contre un objet aimable,
Contre un amant si cher : vous avez assez fait,
Vous avez vu le roi ; n’en pressez point l’effet,
Ne vous obstinez point en cette humeur étrange.

Chimène

Il y va de ma gloire, il faut que je me venge ;
Et de quoi que nous flatte un désir amoureux,
Toute excuse est honteuse aux esprits généreux.

Elvire

Mais vous aimez Rodrigue, il ne vous peut déplaire.

Chimène

Je l’avoue.

Elvire

Je l’avoue. Après tout, que pensez-vous donc faire ?

Chimène

Pour conserver ma gloire et finir mon ennui,
Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui.

ACTE III
Scène IV
Don Rodrigue, Chimène, Elvire

Don Rodrigue

Eh bien ! sans vous donner la peine de poursuivre,
Assurez-vous l’honneur de m’empêcher de vivre.

Chimène

Elvire, où sommes-nous, et qu’est-ce que je voi ?
Rodrigue en ma maison ! Rodrigue devant moi !

Don Rodrigue

N’épargnez point mon sang : goûtez sans résistance
La douceur de ma perte et de votre vengeance.

Chimène

Hélas !

Don Rodrigue

Hélas ! Écoute-moi.

Chimène

Hélas ! Écoute-moi. Je me meurs.

Don Rodrigue

Hélas ! Écoute-moi. Je me meurs. Un moment.

Chimène

Va, laisse-moi mourir.

Don Rodrigue

Va, laisse-moi mourir. Quatre mots seulement :
Après ne me réponds qu’avecque cette épée.

Chimène

Quoi ! du sang de mon père encor toute trempée !

Don Rodrigue

Ma Chimène…

Chimène

Ma Chimène… Ôte-moi cet objet odieux,
Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux.

Don Rodrigue

Regarde-le plutôt pour exciter ta haine,
Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine.

Chimène

Il est teint de mon sang.

Don Rodrigue
Il est teint de mon sang. Plonge-le dans le mien,
Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien.

Chimène

Ah ! quelle cruauté, qui tout en un jour tue
Le père par le fer, la fille par la vue !
Ôte-moi cet objet, je ne puis le souffrir :
Tu veux que je t’écoute, et tu me fais mourir !

Don Rodrigue

Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l’envie
De finir par tes mains ma déplorable vie ;
Car enfin n’attends pas de mon affection
Un lâche repentir d’une bonne action.
L’irréparable effet d’une chaleur trop prompte
Déshonorait mon père, et me couvrait de honte.
Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur ;
J’avais part à l’affront, j’en ai cherché l’auteur :
Je l’ai vu, j’ai vengé mon honneur et mon père ;
Je le ferais encor, si j’avais à le faire.
Ce n’est pas qu’en effet contre mon père et moi
Ma flamme assez longtemps n’ait combattu pour toi ;
Juge de son pouvoir : dans une telle offense
J’ai pu délibérer si j’en prendrais vengeance.
Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront,
J’ai pensé qu’à son tour mon bras était trop prompt ;
Je me suis accusé de trop de violence ;
Et ta beauté sans doute emportait la balance,
À moins que d’opposer à tes plus forts appas
Qu’un homme sans honneur ne te méritait pas ;
Que malgré cette part que j’avais en ton âme,
Qui m’aima généreux me haïrait infâme ;
Qu’écouter ton amour, obéir à sa voix,
C’était m’en rendre indigne et diffamer ton choix.
Je te le dis encore ; et quoique j’en soupire,
Jusqu’au dernier soupir je veux bien le redire :
Je t’ai fait une offense, et j’ai dû m’y porter
Pour effacer ma honte, et pour te mériter ;
Mais quitte envers l’honneur, et quitte envers mon père,
C’est maintenant à toi que je viens satisfaire :
C’est pour t’offrir mon sang qu’en ce lieu tu me vois.
J’ai fait ce que j’ai dû, je fais ce que je dois.
Je sais qu’un père mort t’arme contre mon crime ;
Je ne t’ai pas voulu dérober ta victime :
Immole avec courage au sang qu’il a perdu
Celui qui met sa gloire à l’avoir répandu.

Chimène

Ah ! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie,
Je ne te puis blâmer d’avoir fui l’infamie ;
Et de quelque façon qu’éclatent mes douleurs,
Je ne t’accuse point, je pleure mes malheurs.
Je sais ce que l’honneur, après un tel outrage,
Demandait à l’ardeur d’un généreux courage :
Tu n’as fait le devoir que d’un homme de bien ;
Mais aussi, le faisant, tu m’as appris le mien.
Ta funeste valeur m’instruit par ta victoire ;
Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire :
Même soin me regarde, et j’ai, pour m’affliger,
Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.
Hélas ! ton intérêt ici me désespère :
Si quelque autre malheur m’avait ravi mon père,
Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voir
L’unique allégement qu’elle eût pu recevoir ;
Et contre ma douleur j’aurais senti des charmes,
Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.
Mais il me faut te perdre après l’avoir perdu ;
Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû ;
Et cet affreux devoir, dont l’ordre m’assassine,
Me force à travailler moi-même à ta ruine.
Car enfin n’attends pas de mon affection
De lâches sentiments pour ta punition.
De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne,
Ma générosité doit répondre à la tienne :
Tu t’es, en m’offensant, montré digne de moi ;
Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.

Don Rodrigue

Ne diffère donc plus ce que l’honneur t’ordonne :
Il demande ma tête, et je te l’abandonne ;
Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt :
Le coup m’en sera doux, aussi bien que l’arrêt.
Attendre après mon crime une lente justice,
C’est reculer ta gloire autant que mon supplice.
Je mourrai trop heureux, mourant d’un coup si beau.

Chimène

Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau.
Si tu m’offres ta tête, est-ce à moi de la prendre ?
Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre ;
C’est d’un autre que toi qu’il me faut l’obtenir,
Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.

Don Rodrigue

De quoi qu’en ma faveur notre amour t’entretienne,
Ta générosité doit répondre à la mienne ;
Et pour venger un père emprunter d’autres bras,
Ma Chimène, crois-moi, c’est n’y répondre pas :
Ma main seule du mien a su venger l’offense,
Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.

Chimène

Cruel ! à quel propos sur ce point t’obstiner ?
Tu t’es vengé sans aide, et tu m’en veux donner !
Je suivrai ton exemple, et j’ai trop de courage
Pour souffrir qu’avec toi ma gloire se partage.
Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir
Aux traits de ton amour ni de ton désespoir.

Don Rodrigue

Rigoureux point d’honneur ! hélas ! quoi que je fasse,
Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce ?
Au nom d’un père mort, ou de notre amitié,
Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié.
Ton malheureux amant aura bien moins de peine
À mourir par ta main qu’à vivre avec ta haine.

Chimène

Va, je ne te hais point.

Don Rodrigue

Va, je ne te hais point. Tu le dois.

Chimène

Va, je ne te hais point. Tu le dois. Je ne puis.

 
Don Rodrigue

Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits ?
Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure,
Que ne publieront point l’envie et l’imposture !
Force-les au silence, et, sans plus discourir,
Sauve ta renommée en me faisant mourir.

Chimène

Elle éclate bien mieux en te laissant la vie ;
Et je veux que la voix de la plus noire envie
Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis,
Sachant que je t’adore et que je te poursuis.
Va-t’en, ne montre plus à ma douleur extrême
Ce qu’il faut que je perde, encore que je l’aime.
Dans l’ombre de la nuit cache bien ton départ :
Si l’on te voit sortir, mon honneur court hasard.
La seule occasion qu’aura la médisance,
C’est de savoir qu’ici j’ai souffert ta présence :
Ne lui donne point lieu d’attaquer ma vertu.

Don Rodrigue

Que je meure !

Chimène

Que je meure ! Va-t’en.

Don Rodrigue

Que je meure ! Va-t’en. À quoi te résous-tu ?

Chimène

Malgré des feux si beaux, qui troublent ma colère,
Je ferai mon possible à bien venger mon père ;
Mais malgré la rigueur d’un si cruel devoir,
Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.

Don Rodrigue

Ô miracle d’amour !

Chimène

Ô miracle d’amour ! Ô comble de misères !

Don Rodrigue

Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères !

Chimène

Rodrigue, qui l’eût cru ?

Don Rodrigue

Rodrigue, qui l’eût cru ? Chimène, qui l’eût dit ?

Chimène

Que notre heur fût si proche et sitôt se perdît ?

Don Rodrigue

Et que si près du port, contre toute apparence,
Un orage si prompt brisât notre espérance ?

Chimène

Ah ! mortelles douleurs !

Don Rodrigue

Ah ! mortelles douleurs ! Ah ! regrets superflus !

Chimène

Va-t’en, encore un coup, je ne t’écoute plus.

Don Rodrigue

Adieu : je vais traîner une mourante vie,
Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.

Chimène

Si j’en obtiens l’effet, je t’engage ma foi
De ne respirer pas un moment après toi.
Adieu : sors, et surtout garde bien qu’on te voie.

Elvire

Madame, quelques maux que le ciel nous envoie…

Chimène

Ne m’importune plus, laisse-moi soupirer,
Je cherche le silence et la nuit pour pleurer.

ACTE III
Scène V
Don Diègue

Jamais nous ne goûtons de parfaite allégresse !
Nos plus heureux succès sont mêlés de tristesse ;
Toujours quelques soucis en ces événements
Troublent la pureté de nos contentements.
Au milieu du bonheur mon âme en sent l’atteinte :
Je nage dans la joie, et je tremble de crainte.
J’ai vu mort l’ennemi qui m’avait outragé ;
Et je ne saurais voir la main qui m’a vengé.
En vain je m’y travaille, et d’un soin inutile,
Tout cassé que je suis, je cours toute la ville :
Ce peu que mes vieux ans m’ont laissé de vigueur
Se consume sans fruit à chercher ce vainqueur.
À toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre,
Je pense l’embrasser, et n’embrasse qu’une ombre ;
Et mon amour, déçu par cet objet trompeur,
Se forme des soupçons qui redoublent ma peur.
Je ne découvre point de marques de sa fuite ;
Je crains du comte mort les amis et la suite ;
Leur nombre m’épouvante, et confond ma raison.
Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison.
Justes cieux ! me trompé-je encore à l’apparence,
Ou si je vois enfin mon unique espérance ?
C’est lui, n’en doutons plus ; mes vœux sont exaucés,
Ma crainte est dissipée, et mes ennuis cessés.

ACTE III
Scène VI
Don Diègue, don Rodrigue

Don Diègue

Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie !

Don Rodrigue

Hélas !

Don Diègue

Hélas ! Ne mêle point de soupirs à ma joie ;
Laisse-moi prendre haleine afin de te louer.
Ma valeur n’a point lieu de te désavouer ;
Tu l’as bien imitée, et ton illustre audace
Fait bien revivre en toi les héros de ma race :
C’est d’eux que tu descends, c’est de moi que tu viens :
Ton premier coup d’épée égale tous les miens ;
Et d’une belle ardeur ta jeunesse animée
Par cette grande épreuve atteint ma renommée.
Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur,
Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l’honneur,
Viens baiser cette joue, et reconnais la place
Où fut empreint l’affront que ton courage efface.

Don Rodrigue

L’honneur vous en est dû : je ne pouvais pas moins,
Étant sorti de vous et nourri par vos soins.
Je m’en tiens trop heureux, et mon âme est ravie
Que mon coup d’essai plaise à qui je dois la vie ;
Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux
Si je m’ose à mon tour satisfaire après vous.
Souffrez qu’en liberté mon désespoir éclate ;
Assez et trop longtemps votre discours le flatte.
Je ne me repens point de vous avoir servi ;
Mais rendez-moi le bien que ce coup m’a ravi.
Mon bras pour vous venger, armé contre ma flamme,
Par ce coup glorieux m’a privé de mon âme ;
Ne me dites plus rien ; pour vous j’ai tout perdu :
Ce que je vous devais, je vous l’ai bien rendu.

Don Diègue

Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire :
Je t’ai donné la vie, et tu me rends ma gloire ;
Et d’autant que l’honneur m’est plus cher que le jour,
D’autant plus maintenant je te dois de retour.
Mais d’un cœur magnanime éloigne ces faiblesses ;
Nous n’avons qu’un honneur, il est tant de maîtresses !
L’amour n’est qu’un plaisir, l’honneur est un devoir.

Don Rodrigue

Ah ! que me dites-vous ?

Don Diègue

Ah ! que me dites-vous ? Ce que tu dois savoir.

Don Rodrigue

Mon honneur offensé sur moi-même se venge ;
Et vous m’osez pousser à la honte du change !
L’infamie est pareille, et suit également
Le guerrier sans courage et le perfide amant.
À ma fidélité ne faites point d’injure ;
Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure :
Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus ;
Ma foi m’engage encor si je n’espère plus ;
Et, ne pouvant quitter ni posséder Chimène,
Le trépas que je cherche est ma plus douce peine.

Don Diègue

Il n’est pas temps encor de chercher le trépas :
Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras.
La flotte qu’on craignait, dans ce grand fleuve entrée,
Croit surprendre la ville et piller la contrée.
Les Maures vont descendre, et le flux et la nuit
Dans une heure à nos murs les amène sans bruit.
La cour est en désordre, et le peuple en alarmes :
On n’entend que des cris, on ne voit que des larmes.
Dans ce malheur public mon bonheur a permis
Que j’aie trouvé chez moi cinq cents de mes amis,
Qui sachant mon affront, poussés d’un même zèle,
Se venaient tous offrir à venger ma querelle.
Tu les a prévenus ; mais leurs vaillantes mains
Se tremperont bien mieux au sang des Africains.
Va marcher à leur tête où l’honneur te demande :
C’est toi que veut pour chef leur généreuse bande.
De ces vieux ennemis va soutenir l’abord :
Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort ;
Prends-en l’occasion, puisqu’elle t’est offerte ;
Fais devoir à ton roi son salut à ta perte ;
Mais reviens-en plutôt les palmes sur le front.
Ne borne pas ta gloire à venger un affront ;
Porte-la plus avant : force par ta vaillance
Ce monarque au pardon, et Chimène au silence ;
Si tu l’aimes, apprends que revenir vainqueur
C’est l’unique moyen de regagner son cœur.
Mais le temps est trop cher pour le perdre en paroles :
Je t’arrête en discours, et je veux que tu voles.
Viens, suis-moi, va combattre, et montrer à ton roi
Que ce qu’il perd au comte il le recouvre en toi.

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LE CID CORNEILLE

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le-cid-corneille-artgitatoACTE IV
Scène première
Chimène, Elvire

Chimène

N’est-ce point un faux bruit ? le sais-tu bien, Elvire ?

Elvire

Vous ne croiriez jamais comme chacun l’admire,
Et porte jusqu’au ciel, d’une commune voix,
De ce jeune héros les glorieux exploits.
Les Mores devant lui n’ont paru qu’à leur honte ;
Leur abord fut bien prompt, leur fuite encor plus prompte.
Trois heures de combat laissent à nos guerriers
Une victoire entière et deux rois prisonniers.
La valeur de leur chef ne trouvait point d’obstacles.

Chimène

Et la main de Rodrigue a fait tous ces miracles ?

Elvire

De ses nobles efforts ces deux rois sont le prix :
Sa main les a vaincus, et sa main les a pris.

Chimène

De qui peux-tu savoir ces nouvelles étranges ?

Elvire

Du peuple qui partout fait sonner ses louanges,
Le nomme de sa joie et l’objet et l’auteur,
Son ange tutélaire, et son libérateur.

Chimène

Et le roi, de quel œil voit-il tant de vaillance ?

Elvire

Rodrigue n’ose encor paraître en sa présence ;
Mais don Diègue ravi lui présente enchaînés,
Au nom de ce vainqueur, ces captifs couronnés,
Et demande pour grâce à ce généreux prince
Qu’il daigne voir la main qui sauve la province.

Chimène

Mais n’est-il point blessé ?

Elvire

Mais n’est-il point blessé ? Je n’en ai rien appris.
Vous changez de couleur ! reprenez vos esprits.

Chimène

Reprenons donc aussi ma colère affaiblie :
Pour avoir soin de lui faut-il que je m’oublie ?
On le vante, on le loue, et mon cœur y consent !
Mon honneur est muet, mon devoir impuissant !
Silence, mon amour, laisse agir ma colère :
S’il a vaincu deux rois, il a tué mon père ;
Ces tristes vêtements, où je lis mon malheur,
Sont les premiers effets qu’ait produit sa valeur,
Et quoi qu’on die ailleurs d’un cœur si magnanime,
Ici tous les objets me parlent de son crime.
Vous qui rendez la force à mes ressentiments,
Voiles, crêpes, habits, lugubres ornements,
Pompe que me prescrit sa première victoire,
Contre ma passion soutenez bien ma gloire ;
Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir,
Parlez à mon esprit de mon triste devoir,
Attaquez sans rien craindre une main triomphante.

Elvire

Modérez ces transports, voici venir l’infante.

ACTE IV
Scène II
L’Infante, Chimène, Léonor, Elvire

L’Infante

Je ne viens pas ici consoler tes douleurs ;
Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs.

Chimène

Prenez bien plutôt part à la commune joie,
Et goûtez le bonheur que le ciel vous envoie,
Madame : autre que moi n’a droit de soupirer.
Le péril dont Rodrigue a su nous retirer,
Et le salut public que vous rendent ses armes,
À moi seule aujourd’hui souffrent encor les larmes :
Il a sauvé la ville, il a servi son roi ;
Et son bras valeureux n’est funeste qu’à moi.

L’Infante

Ma Chimène, il est vrai qu’il a fait des merveilles.

Chimène

Déjà ce bruit fâcheux a frappé mes oreilles ;
Et je l’entends partout publier hautement
Aussi brave guerrier que malheureux amant.

L’Infante

Qu’a de fâcheux pour toi ce discours populaire ?
Ce jeune Mars qu’il loue a su jadis te plaire :

Il possédait ton âme, il vivait sous tes lois ;
Et vanter sa valeur, c’est honorer ton choix.

Chimène

Chacun peut la vanter avec quelque justice ;
Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice.
On aigrit ma douleur en l’élevant si haut :
Je vois ce que je perds quand je vois ce qu’il vaut.
Ah ! cruels déplaisirs à l’esprit d’une amante !
Plus j’apprends son mérite, et plus mon feu s’augmente :
Cependant mon devoir est toujours le plus fort,
Et malgré mon amour, va poursuivre sa mort.

L’Infante

Hier ce devoir te mit en une haute estime ;
L’effort que tu te fis parut si magnanime,
Si digne d’un grand cœur, que chacun à la cour
Admirait ton courage et plaignait ton amour.
Mais croirais-tu l’avis d’une amitié fidèle ?

Chimène

Ne vous obéir pas me rendrait criminelle.

L’Infante

Ce qui fut juste alors ne l’est plus aujourd’hui.
Rodrigue maintenant est notre unique appui,
L’espérance et l’amour d’un peuple qui l’adore,
Le soutien de Castille, et la terreur du More.
Le roi même est d’accord de cette vérité,
Que ton père en lui seul se voit ressuscité ;
Et si tu veux enfin qu’en deux mots je m’explique,
Tu poursuis en sa mort la ruine publique.
Quoi ! pour venger un père est-il jamais permis
De livrer sa patrie aux mains des ennemis ?
Contre nous ta poursuite est-elle légitime,
Et pour être punis avons-nous part au crime ?
Ce n’est pas qu’après tout tu doives épouser
Celui qu’un père mort t’obligeait d’accuser :
Je te voudrais moi-même en arracher l’envie ;
Ôte-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie.

Chimène

Ah ! ce n’est pas à moi d’avoir tant de bonté ;
Le devoir qui m’aigrit n’a rien de limité.
Quoique pour ce vainqueur mon amour s’intéresse,
Quoiqu’un peuple l’adore et qu’un roi le caresse,
Qu’il soit environné des plus vaillants guerriers,
J’irai sous mes cyprès accabler ses lauriers.

L’Infante

C’est générosité quand pour venger un père
Notre devoir attaque une tête si chère ;
Mais c’en est une encor d’un plus illustre rang,
Quand on donne au public les intérêts du sang.
Non, crois-moi, c’est assez que d’éteindre ta flamme ;
Il sera trop puni s’il n’est plus dans ton âme.
Que le bien du pays t’impose cette loi :
Aussi bien, que crois-tu que t’accorde le roi ?

Chimène

Il peut me refuser, mais je ne puis me taire.

L’Infante

Pense bien, ma Chimène, à ce que tu veux faire.
Adieu : tu pourras seule y penser à loisir.

Chimène

Après mon père mort, je n’ai point à choisir.

ACTE IV
Scène III
Don Fernand, don Diègue, don Arias, don Rodrigue, don Sanche

Don Fernand

Généreux héritier d’une illustre famille,
Qui fut toujours la gloire et l’appui de Castille,
Race de tant d’aïeux en valeur signalés,
Que l’essai de la tienne a sitôt égalés,
Pour te récompenser ma force est trop petite ;
Et j’ai moins de pouvoir que tu n’as de mérite.
Le pays délivré d’un si rude ennemi,
Mon sceptre dans ma main par la tienne affermi,
Et les Mores défaits, avant qu’en ces alarmes
J’eusse pu donner ordre à repousser leurs armes,
Ne sont point des exploits qui laissent à ton roi
Le moyen ni l’espoir de s’acquitter vers toi.
Mais deux rois tes captifs feront ta récompense.
Ils t’ont nommé tous deux leur Cid en ma présence :
Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur,
Je ne t’envierai pas ce beau titre d’honneur.
Sois désormais le Cid : qu’à ce grand nom tout cède ;
Qu’il comble d’épouvante et Grenade et Tolède,
Et qu’il marque à tous ceux qui vivent sous mes lois
Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois.

Don Rodrigue

Que Votre Majesté, Sire, épargne ma honte.
D’un si faible service elle fait trop de compte,
Et me force à rougir devant un si grand roi
De mériter si peu l’honneur que j’en reçoi.
Je sais trop que je dois au bien de votre empire,
Et le sang qui m’anime, et l’air que je respire ;
Et quand je les perdrai pour un si digne objet,
Je ferai seulement le devoir d’un sujet.

Don Fernand

Tous ceux que ce devoir à mon service engage
Ne s’en acquittent pas avec même courage ;
Et lorsque la valeur ne va point dans l’excès,
Elle ne produit point de si rares succès.
Souffre donc qu’on te loue, et de cette victoire
Apprends-moi plus au long la véritable histoire.

Don Rodrigue

Sire, vous avez su qu’en ce danger pressant,
Qui jeta dans la ville un effroi si puissant,
Une troupe d’amis chez mon père assemblée
Sollicita mon âme encor toute troublée…
Mais, Sire, pardonnez à ma témérité,
Si j’osai l’employer sans votre autorité :
Le péril approchait ; leur brigade était prête ;
Me montrant à la cour, je hasardais ma tête ;
Et s’il fallait la perdre, il m’était bien plus doux
De sortir de la vie en combattant pour vous.

Don Fernand

J’excuse ta chaleur à venger ton offense ;
Et l’État défendu me parle en ta défense :
Crois que dorénavant Chimène a beau parler,
Je ne l’écoute plus que pour la consoler.
Mais poursuis.

Don Rodrigue

Mais poursuis. Sous moi donc cette troupe s’avance,
Et porte sur le front une mâle assurance.
Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort
Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port,
Tant, à nous voir marcher avec un tel visage,
Les plus épouvantés reprenaient de courage !
J’en cache les deux tiers, aussitôt qu’arrivés,
Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés ;
Le reste, dont le nombre augmentait à toute heure,
Brûlant d’impatience autour de moi demeure,
Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit,
Passe une bonne part d’une si belle nuit.
Par mon commandement la garde en fait de même,
Et se tenant cachée, aide à mon stratagème ;
Et je feins hardiment d’avoir reçu de vous
L’ordre qu’on me voit suivre et que je donne à tous.
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles ;
L’onde s’enfle dessous, et d’un commun effort
Les Mores et la mer montent jusques au port.
On les laisse passer ; tout leur paraît tranquille ;
Point de soldats au port, point aux murs de la ville.
Notre profond silence abusant leurs esprits,
Ils n’osent plus douter de nous avoir surpris ;
Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,
Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
Nous nous levons alors, et tous en même temps
Poussons jusques au ciel mille cris éclatants.
Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent ;
Ils paraissent armés, les Mores se confondent,
L’épouvante les prend à demi descendus ;
Avant que de combattre, ils s’estiment perdus.
Ils couraient au pillage, et rencontrent la guerre ;
Nous les pressons sur l’eau, nous les pressons sur terre,
Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,
Avant qu’aucun résiste, ou reprenne son rang.
Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient ;
Leur courage renaît, et leurs terreurs s’oublient :
La honte de mourir sans avoir combattu
Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu.
Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges,
De notre sang au leur font d’horribles mélanges ;
Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port,
Sont des champs de carnage où triomphe la mort.
Ô combien d’actions, combien d’exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres,
Où chacun, seul témoin des grands coups qu’il donnait,
Ne pouvait discerner où le sort inclinait !
J’allais de tous côtés encourager les nôtres,
Faire avancer les uns, et soutenir les autres,
Ranger ceux qui venaient, les pousser à leur tour,
Et ne l’ai pu savoir jusques au point du jour.
Mais enfin sa clarté montre notre avantage :
Le More voit sa perte, et perd soudain courage ;
Et voyant un renfort qui nous vient secourir,
L’ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.
Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles,
Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables,
Font retraite en tumulte, et sans considérer
Si leurs rois avec eux peuvent se retirer.
Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte :
Le flux les apporta ; le reflux les remporte,
Cependant que leurs rois, engagés parmi nous,
Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups,
Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.
À se rendre moi-même en vain je les convie :
Le cimeterre au poing ils ne m’écoutent pas ;
Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,
Et que seuls désormais en vain ils se défendent,
Ils demandent le chef : je me nomme, ils se rendent.
Je vous les envoyai tous deux en même temps ;
Et le combat cessa faute de combattants.
C’est de cette façon que, pour votre service…

ACTE IV
Scène IV
Don Fernand, don Diègue, don Rodrigue, don Arias, don Alonse, don Sanche

Don Alonse

Sire, Chimène vient vous demander justice.

Don Fernand

La fâcheuse nouvelle, et l’importun devoir !
Va, je ne la veux pas obliger à te voir.
Pour tous remercîments il faut que je te chasse ;

Mais avant que sortir, viens, que ton roi t’embrasse.

(Don Rodrigue rentre.)
Don Diègue

Chimène le poursuit, et voudrait le sauver.

Don Fernand

On m’a dit qu’elle l’aime, et je vais l’éprouver.
Montrez un œil plus triste.

ACTE IV
Scène V
Don Fernand, don Diègue, don Arias, don Sanche, don Alonse, Chimène, Elvire

Don Fernand

Montrez un œil plus triste. Enfin soyez contente,
Chimène, le succès répond à votre attente :
Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus,
Il est mort à nos yeux des coups qu’il a reçus ;

Rendez grâce au ciel qui vous en a vengée.

(À Don Diègue.)

Voyez comme déjà sa couleur est changée.

Don Diègue

Mais voyez qu’elle pâme, et d’un amour parfait,
Dans cette pâmoison, Sire, admirez l’effet.
Sa douleur a trahi les secrets de son âme,
Et ne vous permet plus de douter de sa flamme.

Chimène

Quoi ! Rodrigue est donc mort ?

Don Fernand

Quoi ! Rodrigue est donc mort ? Non, non, il voit le jour,
Et te conserve encore un immuable amour :
Calme cette douleur qui pour lui s’intéresse.

Chimène

Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse :
Un excès de plaisir nous rend tout languissants,
Et quand il surprend l’âme, il accable les sens.

Don Fernand

Tu veux qu’en ta faveur nous croyions l’impossible ?
Chimène, ta douleur a paru trop visible.

Chimène

Eh bien ! Sire, ajoutez ce comble à mon malheur,
Nommez ma pâmoison l’effet de ma douleur :
Un juste déplaisir à ce point m’a réduite.
Son trépas dérobait sa tête à ma poursuite ;
S’il meurt des coups reçus pour le bien du pays,
Ma vengeance est perdue et mes desseins trahis :
Une si belle fin m’est trop injurieuse.
Je demande sa mort, mais non pas glorieuse,
Non pas dans un éclat qui l’élève si haut,
Non pas au lit d’honneur, mais sur un échafaud ;
Qu’il meure pour mon père, et non pour la patrie ;
Que son nom soit taché, sa mémoire flétrie.
Mourir pour le pays n’est pas un triste sort ;
C’est s’immortaliser par une belle mort.
J’aime donc sa victoire, et je le puis sans crime ;
Elle assure l’État, et me rend ma victime,
Mais noble, mais fameuse entre tous les guerriers,
Le chef, au lieu de fleurs, couronné de lauriers ;
Et pour dire en un mot ce que j’en considère,
Digne d’être immolée aux mânes de mon père…
Hélas ! à quel espoir me laissé-je emporter !
Rodrigue de ma part n’a rien à redouter :
Que pourraient contre lui des larmes qu’on méprise ?
Pour lui tout votre empire est un lieu de franchise ;
Là, sous votre pouvoir, tout lui devient permis ;
Il triomphe de moi comme des ennemis.
Dans leur sang répandu la justice étouffée
Aux crimes du vainqueur sert d’un nouveau trophée :
Nous en croissons la pompe, et le mépris des lois
Nous fait suivre son char au milieu de deux rois.

Don Fernand

Ma fille, ces transports ont trop de violence.
Quand on rend la justice on met tout en balance :
On a tué ton père, il était l’agresseur ;
Et la même équité m’ordonne la douceur.
Avant que d’accuser ce que j’en fais paraître,
Consulte bien ton cœur : Rodrigue en est le maître,
Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi,
Dont la faveur conserve un tel amant pour toi.

Chimène

Pour moi ! mon ennemi ! l’objet de ma colère !
L’auteur de mes malheurs ! l’assassin de mon père !
De ma juste poursuite on fait si peu de cas
Qu’on me croit obliger en ne m’écoutant pas !

Puisque vous refusez la justice à mes larmes,
Sire, permettez-moi de recourir aux armes ;
C’est par là seulement qu’il a su m’outrager,
Et c’est aussi par là que je me dois venger.
À tous vos cavaliers je demande sa tête :
Oui, qu’un d’eux me l’apporte, et je suis sa conquête ;
Qu’ils le combattent, Sire ; et le combat fini,
J’épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni.
Sous votre autorité souffrez qu’on le publie.

Don Fernand

Cette vieille coutume en ces lieux établie,
Sous couleur de punir un injuste attentat,
Des meilleurs combattants affaiblit un État ;
Souvent de cet abus le succès déplorable
Opprime l’innocent et soutient le coupable.

J’en dispense Rodrigue ; il m’est trop précieux
Pour l’exposer aux coups d’un sort capricieux ;
Et quoi qu’ait pu commettre un cœur si magnanime,
Les Mores en fuyant ont emporté son crime.

Don Diègue

Quoi ! Sire, pour lui seul vous renversez des lois
Qu’a vu toute la cour observer tant de fois !
Que croira votre peuple, et que dira l’envie,
Si sous votre défense il ménage sa vie,
Et s’en fait un prétexte à ne paraître pas
Où tous les gens d’honneur cherchent un beau trépas ?
De pareilles faveurs terniraient trop sa gloire :
Qu’il goûte sans rougir les fruits de sa victoire.
Le comte eut de l’audace ; il l’en a su punir :
Il l’a fait en brave homme, et le doit maintenir.

Don Fernand

Puisque vous le voulez, j’accorde qu’il le fasse ;
Mais d’un guerrier vaincu mille prendraient la place,
Et le prix que Chimène au vainqueur a promis
De tous mes cavaliers ferait ses ennemis.
L’opposer seul à tous serait trop d’injustice :
Il suffit qu’une fois il entre dans la lice.

Choisis qui tu voudras, Chimène, et choisis bien ;
Mais après ce combat ne demande plus rien.

Don Diègue

N’excusez point par là ceux que son bras étonne :
Laissez un champ ouvert, où n’entrera personne.
Après ce que Rodrigue a fait voir aujourd’hui,
Quel courage assez vain s’oserait prendre à lui ?
Qui se hasarderait contre un tel adversaire ?
Qui serait ce vaillant, ou bien ce téméraire ?

Don Sanche

Faites ouvrir le champ : vous voyez l’assaillant ;
Je suis ce téméraire , ou plutôt ce vaillant.

Accordez cette grâce à l’ardeur qui me presse.
Madame : vous savez quelle est votre promesse.

Don Fernand

Chimène, remets-tu ta querelle en sa main ?

Chimène

Sire, je l’ai promis.

Don Fernand

Sire, je l’ai promis. Soyez prêt à demain.

Don Diègue

Non, Sire, il ne faut pas différer davantage :
On est toujours trop prêt quand on a du courage.

Don Fernand

Sortir d’une bataille, et combattre à l’instant !

Don Diègue

Rodrigue a pris haleine en vous la racontant.

Don Fernand

Du moins une heure ou deux je veux qu’il se délasse.
Mais de peur qu’en exemple un tel combat ne passe,
Pour témoigner à tous qu’à regret je permets
Un sanglant procédé qui ne me plut jamais,
De moi ni de ma cour il n’aura la présence.
(Il parle à Don Arias.)
Vous seul des combattants jugerez la vaillance :
Ayez soin que tous deux fassent en gens de cœur,
Et le combat fini, m’amenez le vainqueur.
Quel qu’il soit, même prix est acquis à sa peine :
Je le veux de ma main présenter à Chimène,
Et que pour récompense il reçoive sa foi.

Chimène

Quoi ! Sire, m’imposer une si dure loi !

Don Fernand

Tu t’en plains ; mais ton feu, loin d’avouer ta plainte,
Si Rodrigue est vainqueur, l’accepte sans contrainte.
Cesse de murmurer contre un arrêt si doux ;
Qui que ce soit des deux, j’en ferai ton époux.

*************

LE CID CORNEILLE

***********

ACTE V

Scène première
Don Rodrigue, Chimène

Chimène

Quoi ! Rodrigue, en plein jour ! d’où te vient cette audace ?
Va, tu me perds d’honneur ; retire-toi, de grâce.

Don Rodrigue

Je vais mourir, Madame, et vous viens en ce lieu,
Avant le coup mortel, dire un dernier adieu :
Cet immuable amour qui sous vos lois m’engage
N’ose accepter ma mort sans vous en faire hommage.

Chimène

Tu vas mourir !

Don Rodrigue

Tu vas mourir ! Je cours à ces heureux moments
Qui vont livrer ma vie à vos ressentiments.

Chimène

Tu vas mourir ! Don Sanche est-il si redoutable
Qu’il donne l’épouvante à ce cœur indomptable ?
Qui t’a rendu si faible, ou qui le rend si fort ?
Rodrigue va combattre, et se croit déjà mort !
Celui qui n’a pas craint les Mores, ni mon père,
Va combattre don Sanche, et déjà désespère !
Ainsi donc au besoin ton courage s’abat !

Don Rodrigue

Je cours à mon supplice, et non pas au combat ;
Et ma fidèle ardeur sait bien m’ôter l’envie,
Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie.
J’ai toujours même cœur ; mais je n’ai point de bras
Quand il faut conserver ce qui ne vous plaît pas ;
Et déjà cette nuit m’aurait été mortelle,
Si j’eusse combattu pour ma seule querelle ;
Mais défendant mon roi, son peuple et mon pays,
À me défendre mal je les aurais trahis.
Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie,
Qu’il en veuille sortir par une perfidie.
Maintenant qu’il s’agit de mon seul intérêt,
Vous demandez ma mort, j’en accepte l’arrêt,
Votre ressentiment choisit la main d’un autre
(Je ne méritais pas de mourir de la vôtre) :
On ne me verra point en repousser les coups ;
Je dois plus de respect à qui combat pour vous ;
Et ravi de penser que c’est de vous qu’ils viennent,
Puisque c’est votre honneur que ses armes soutiennent,
Je vais lui présenter mon estomac ouvert,
Adorant en sa main la vôtre qui me perd.

Chimène

Si d’un triste devoir la juste violence,
Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance,
Prescrit à ton amour une si forte loi,
Qu’il te rend sans défense à qui combat pour moi,
En cet aveuglement ne perds pas la mémoire
Qu’ainsi que de ta vie il y va de ta gloire,
Et que dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu,
Quand on le saura mort, on le croira vaincu.
Ton honneur t’est plus cher que je ne te suis chère,
Puisqu’il trempe tes mains dans le sang de mon père,
Et te fait renoncer, malgré ta passion,
À l’espoir le plus doux de ma possession :
Je t’en vois cependant faire si peu de compte,
Que sans rendre combat tu veux qu’on te surmonte.
Quelle inégalité ravale ta vertu ?
Pourquoi ne l’as-tu plus, ou pourquoi l’avais-tu ?
Quoi ? n’es-tu généreux que pour me faire outrage ?
S’il ne faut m’offenser, n’as-tu point de courage ?
Et traites-tu mon père avec tant de rigueur,
Qu’après l’avoir vaincu tu souffres un vainqueur ?
Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre,
Et défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre.

Don Rodrigue

Après la mort du comte, et les Mores défaits,
Faudrait-il à ma gloire encor d’autres effets ?
Elle peut dédaigner le soin de me défendre :
On sait que mon courage ose tout entreprendre,
Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux,
Auprès de mon honneur, rien ne m’est précieux.
Non, non, en ce combat, quoi que vous veuilliez croire,
Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire,
Sans qu’on l’ose accuser d’avoir manqué de cœur,
Sans passer pour vaincu, sans souffrir un vainqueur.
On dira seulement : « Il adorait Chimène ;
Il n’a pas voulu vivre et mériter sa haine ;
Il a cédé lui-même à la rigueur du sort
Qui forçait sa maîtresse à poursuivre sa mort :
Elle voulait sa tête ; et son cœur magnanime,
S’il l’en eût refusée, eût pensé faire un crime.
Pour venger son honneur il perdit son amour,
Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour,
Préférant, quelque espoir qu’eût son âme asservie,
Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie. »
Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat,
Loin d’obscurcir ma gloire, en rehausser l’éclat ;
Et cet honneur suivra mon trépas volontaire
Que tout autre que moi n’eût pu vous satisfaire.

Chimène

Puisque, pour t’empêcher de courir au trépas,
Ta vie et ton honneur sont de faibles appas,
Si jamais je t’aimai, cher Rodrigue, en revanche,
Défends-toi maintenant pour m’ôter à don Sanche ;
Combats pour m’affranchir d’une condition
Qui me donne à l’objet de mon aversion.
Te dirai-je encor plus ? va, songe à ta défense,
Pour forcer mon devoir, pour m’imposer silence ;
Et si tu sens pour moi ton cœur encore épris,
Sors vainqueur d’un combat dont Chimène est le prix.
Adieu : ce mot lâché me fait rougir de honte.

Don Rodrigue

Est-il quelque ennemi qu’à présent je ne dompte ?
Paraissez, Navarrais, Mores et Castillans,
Et tout ce que l’Espagne a nourri de vaillants ;
Unissez-vous ensemble, et faites une armée,
Pour combattre une main de la sorte animée :
Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux ;
Pour en venir à bout, c’est trop peu que de vous.

ACTE V
Scène II
L’Infante

T’écouterai-je encor, respect de ma naissance,
xxxxxxxQui fais un crime de mes feux ?

T’écouterai-je, amour, dont la douce puissance
Contre ce fier tyran fait révolter mes vœux ?
Pauvre princesse, auquel des deux
Dois-tu prêter obéissance ?
Rodrigue, ta valeur te rend digne de moi ;
Mais pour être vaillant, tu n’es pas fils de roi.

Impitoyable sort, dont la rigueur sépare
Ma gloire d’avec mes désirs !
Est-il dit que le choix d’une vertu si rare
Coûte à ma passion de si grands déplaisirs ?
Ô cieux ! à combien de soupirs
Faut-il que mon cœur se prépare,
Si jamais il n’obtient sur un si long tourment
Ni d’éteindre l’amour, ni d’accepter l’amant ?

Mais c’est trop de scrupule, et ma raison s’étonne
Du mépris d’un si digne choix :
Bien qu’aux monarques seuls ma naissance me donne,
Rodrigue, avec honneur je vivrai sous tes lois.
Après avoir vaincu deux rois,
Pourrais-tu manquer de couronne ?
Et ce grand nom de Cid que tu viens de gagner
Ne fait-il pas trop voir sur qui tu dois régner ?
Il est digne de moi, mais il est à Chimène ;
Le don que j’en ai fait me nuit.
Entre eux la mort d’un père a si peu mis de haine,
Que le devoir du sang à regret le poursuit :
Ainsi n’espérons aucun fruit
De son crime, ni de ma peine,
Puisque pour me punir le destin a permis
Que l’amour dure même entre deux ennemis.

ACTE V
Scène III
L’Infante, Léonor

L’Infante

Où viens-tu, Léonor ?

Léonor

Où viens-tu, Léonor ? Vous applaudir, Madame,
Sur le repos qu’enfin a retrouvé votre âme.

L’Infante

D’où viendrait ce repos dans un comble d’ennui ?

Léonor

Si l’amour vit d’espoir, et s’il meurt avec lui,
Rodrigue ne peut plus charmer votre courage.
Vous savez le combat où Chimène l’engage :
Puisqu’il faut qu’il y meure, ou qu’il soit son mari,
Votre espérance est morte, et votre esprit guéri.

L’Infante

Ah ! qu’il s’en faut encor !

Léonor

Ah ! qu’il s’en faut encor ! Que pouvez-vous prétendre?

L’Infante

Mais plutôt quel espoir me pourrais-tu défendre ?
Si Rodrigue combat sous ces conditions,
Pour en rompre l’effet, j’ai trop d’inventions.
L’amour, ce doux auteur de mes cruels supplices,
Aux esprits des amants apprend trop d’artifices.

Léonor

Pourrez-vous quelque chose, après qu’un père mort
N’a pu dans leurs esprits allumer de discord ?
Car Chimène aisément montre par sa conduite
Que la haine aujourd’hui ne fait pas sa poursuite.
Elle obtient un combat, et pour son combattant
C’est le premier offert qu’elle accepte à l’instant :
Elle n’a point recours à ces mains généreuses
Que tant d’exploits fameux rendent si glorieuses ;
Don Sanche lui suffit, et mérite son choix,
Parce qu’il va s’armer pour la première fois.
Elle aime en ce duel son peu d’expérience ;
Comme il est sans renom, elle est sans défiance ;
Et sa facilité vous doit bien faire voir
Qu’elle cherche un combat qui force son devoir,
Qui livre à son Rodrigue une victoire aisée,
Et l’autorise enfin à paraître apaisée.

L’Infante

Je le remarque assez, et toutefois mon cœur
À l’envi de Chimène adore ce vainqueur.
À quoi me résoudrai-je, amante infortunée ?

Léonor

À vous mieux souvenir de qui vous êtes née :
Le ciel vous doit un roi, vous aimez un sujet !

L’Infante

Mon inclination a bien changé d’objet.
Je n’aime plus Rodrigue, un simple gentilhomme ;
Non, ce n’est plus ainsi que mon amour le nomme :
Si j’aime, c’est l’auteur de tant de beaux exploits,
C’est le valeureux Cid, le maître de deux rois.
Je me vaincrai pourtant, non de peur d’aucun blâme,
Mais pour ne troubler pas une si belle flamme ;
Et quand pour m’obliger on l’aurait couronné,
Je ne veux point reprendre un bien que j’ai donné.

Puisqu’en un tel combat sa victoire est certaine,
Allons encore un coup le donner à Chimène.
Et toi, qui vois les traits dont mon cœur est percé,
Viens me voir achever comme j’ai commencé.

ACTE V
Scène IV
Chimène, Elvire

Chimène

Elvire, que je souffre, et que je suis à plaindre !
Je ne sais qu’espérer, et je vois tout à craindre ;
Aucun vœu ne m’échappe où j’ose consentir ;
Je ne souhaite rien sans un prompt repentir.
À deux rivaux pour moi je fais prendre les armes :
Le plus heureux succès me coûtera des larmes ;
Et quoi qu’en ma faveur en ordonne le sort,
Mon père est sans vengeance, ou mon amant est mort.

Elvire

D’un et d’autre côté, je vous vois soulagée :
Ou vous avez Rodrigue, ou vous êtes vengée ;
Et quoi que le destin puisse ordonner de vous,
Il soutient votre gloire, et vous donne un époux.

Chimène

Quoi ! l’objet de ma haine ou de tant de colère !
L’assassin de Rodrigue, ou celui de mon père !
De tous les deux côtés on me donne un mari
Encor tout teint du sang que j’ai le plus chéri ;
De tous les deux côtés mon âme se rebelle :
Je crains plus que la mort la fin de ma querelle.
Allez, vengeance, amour, qui troublez mes esprits,
Vous n’avez point pour moi de douceurs à ce prix ;
Et toi, puissant moteur du destin qui m’outrage,
Termine ce combat sans aucun avantage,
Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur.

Elvire

Ce serait vous traiter avec trop de rigueur.
Ce combat pour votre âme est un nouveau supplice,
S’il vous laisse obligée à demander justice,
À témoigner toujours ce haut ressentiment,
Et poursuivre toujours la mort de votre amant.
Madame, il vaut bien mieux que sa rare vaillance,
Lui couronnant le front, vous impose silence ;
Que la loi du combat étouffe vos soupirs,
Et que le roi vous force à suivre vos désirs.

Chimène

Quand il sera vainqueur, crois-tu que je me rende ?
Mon devoir est trop fort, et ma perte trop grande ;
Et ce n’est pas assez pour leur faire la loi,
Que celle du combat et le vouloir du roi.
Il peut vaincre don Sanche avec fort peu de peine,
Mais non pas avec lui la gloire de Chimène ;
Et quoi qu’à sa victoire un monarque ait promis,
Mon honneur lui fera mille autres ennemis.

Elvire

Gardez, pour vous punir de cet orgueil étrange,
Que le ciel à la fin ne souffre qu’on vous venge.
Quoi ! vous voulez encor refuser le bonheur
De pouvoir maintenant vous taire avec honneur ?
Que prétend ce devoir, et qu’est-ce qu’il espère ?
La mort de votre amant vous rendra-t-elle un père ?
Est-ce trop peu pour vous que d’un coup de malheur ?
Faut-il perte sur perte, et douleur sur douleur ?
Allez, dans le caprice où votre humeur s’obstine,
Vous ne méritez pas l’amant qu’on vous destine ;
Et nous verrons du ciel l’équitable courroux
Vous laisser, par sa mort, don Sanche pour époux.

Chimène

Elvire, c’est assez des peines que j’endure,
Ne les redouble point de ce funeste augure.
Je veux, si je le puis, les éviter tous deux ;
Sinon, en ce combat Rodrigue a tous mes vœux :
Non qu’une folle ardeur de son côté me penche ;
Mais, s’il était vaincu, je serais à don Sanche :
Cette appréhension fait naître mon souhait.
Que vois-je, malheureuse ? Elvire, c’en est fait.

ACTE V
Scène V
Don Sanche, Chimène, Elvire

Don Sanche

Obligé d’apporter à vos pieds cette épée…

Chimène

Quoi ? du sang de Rodrigue encor toute trempée ?
Perfide, oses-tu bien te montrer à mes yeux,
Après m’avoir ôté ce que j’aimais le mieux ?
Éclate, mon amour, tu n’as plus rien à craindre :
Mon père est satisfait, cesse de te contraindre.
Un même coup a mis ma gloire en sûreté,
Mon âme au désespoir, ma flamme en liberté.

Don Sanche
D’un esprit plus rassis…
Chimène
D’un esprit plus rassis… Tu me parles encore,
Exécrable assassin d’un héros que j’adore ?

Va, tu l’as pris en traître ; un guerrier si vaillant
N’eût jamais succombé sous un tel assaillant.
N’espère rien de moi, tu ne m’as point servie :
En croyant me venger, tu m’as ôté la vie.

Don Sanche

Étrange impression, qui, loin de m’écouter…

Chimène

Veux-tu que de sa mort je t’écoute vanter,
Que j’entende à loisir avec quelle insolence
Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance ?

ACTE V
Scène VI
Don Fernand, don Diègue, don Arias, don Sanche, don Alonse, Chimène, Elvire
Chimène
Sire, il n’est plus besoin de vous dissimuler
Ce que tous mes efforts ne vous ont pu celer.
J’aimais, vous l’avez su ; mais, pour venger mon père,
J’ai bien voulu proscrire une tête si chère :
Votre Majesté, Sire, elle-même a pu voir
Comme j’ai fait céder mon amour au devoir.
Enfin Rodrigue est mort, et sa mort m’a changée
D’implacable ennemie en amante affligée.
J’ai dû cette vengeance à qui m’a mise au jour,
Et je dois maintenant ces pleurs à mon amour.
Don Sanche m’a perdue en prenant ma défense,
Et du bras qui me perd je suis la récompense !
Sire, si la pitié peut émouvoir un roi,
De grâce, révoquez une si dure loi ;
Pour prix d’une victoire où je perds ce que j’aime,
Je lui laisse mon bien ; qu’il me laisse à moi-même ;
Qu’en un cloître sacré je pleure incessamment,
Jusqu’au dernier soupir, mon père et mon amant.
Don Diègue

Enfin elle aime, Sire, et ne croit plus un crime
D’avouer par sa bouche un amour légitime.

Don Fernand

Chimène, sors d’erreur, ton amant n’est pas mort,
Et don Sanche vaincu t’a fait un faux rapport.

Don Sanche

Sire, un peu trop d’ardeur, malgré moi l’a déçue :
Je venais du combat lui raconter l’issue.
Ce généreux guerrier, dont son cœur est charmé :
« Ne crains rien, m’a-t-il dit, quand il m’a désarmé ;
Je laisserais plutôt la victoire incertaine,
Que de répandre un sang hasardé pour Chimène ;
Mais puisque mon devoir m’appelle auprès du roi,
Va de notre combat l’entretenir pour moi,
De la part du vainqueur lui porter ton épée. »
Sire, j’y suis venu : cet objet l’a trompée ;
Elle m’a cru vainqueur, me voyant de retour,
Et soudain sa colère a trahi son amour
Avec tant de transport et tant d’impatience,
Que je n’ai pu gagner un moment d’audience.
Pour moi, bien que vaincu, je me répute heureux ;
Et malgré l’intérêt de mon cœur amoureux,
Perdant infiniment, j’aime encor ma défaite,
Qui fait le beau succès d’une amour si parfaite.

Don Fernand

Ma fille, il ne faut point rougir d’un si beau feu,
Ni chercher les moyens d’en faire un désaveu.
Une louable honte en vain t’en sollicite :
Ta gloire est dégagée, et ton devoir est quitte ;
Ton père est satisfait, et c’était le venger
Que mettre tant de fois ton Rodrigue en danger.
Tu vois comme le ciel autrement en dispose.
Ayant tant fait pour lui, fais pour toi quelque chose,
Et ne sois point rebelle à mon commandement,
Qui te donne un époux aimé si chèrement.

ACTE V
Scène VII
Don Fernand, don Diègue, don Arias, don Rodrigue, don Alonse, don Sanche, l’Infante, Chimène, Léonor, Elvire

L’Infante

Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse
Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse.

Don Rodrigue

Ne vous offensez point, Sire, si devant vous
Un respect amoureux me jette à ses genoux.
Je ne viens point ici demander ma conquête :
Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête,
Madame ; mon amour n’emploiera point pour moi
Ni la loi du combat, ni le vouloir du roi.
Si tout ce qui s’est fait est trop peu pour un père,
Dites par quels moyens il vous faut satisfaire.
Faut-il combattre encor mille et mille rivaux,
Aux deux bouts de la terre étendre mes travaux,
Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une armée,
Des héros fabuleux passer la renommée ?
Si mon crime par là se peut enfin laver,
J’ose tout entreprendre, et puis tout achever ;
Mais si ce fier honneur, toujours inexorable,
Ne se peut apaiser sans la mort du coupable,
N’armez plus contre moi le pouvoir des humains :
Ma tête est à vos pieds, vengez-vous par vos mains ;
Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible ;
Prenez une vengeance à tout autre impossible.
Mais du moins que ma mort suffise à me punir :
Ne me bannissez point de votre souvenir ;
Et puisque mon trépas conserve votre gloire,
Pour vous en revancher conservez ma mémoire,
Et dites quelquefois, en déplorant mon sort :
« S’il ne m’avait aimée, il ne serait pas mort. »

Chimène

Relève-toi, Rodrigue. Il faut l’avouer, Sire,
Je vous en ai trop dit pour m’en pouvoir dédire.
Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr ;
Et quand un roi commande, on lui doit obéir.
Mais à quoi que déjà vous m’ayez condamnée,
Pourrez-vous à vos yeux souffrir cet hyménée ?
Et quand de mon devoir vous voulez cet effort,
Toute votre justice en est-elle d’accord ?
Si Rodrigue à l’État devient si nécessaire,
De ce qu’il fait pour vous dois-je être le salaire,
Et me livrer moi-même au reproche éternel
D’avoir trempé mes mains dans le sang paternel ?

Don Fernand

Le temps assez souvent a rendu légitime
Ce qui semblait d’abord ne se pouvoir sans crime :
Rodrigue t’a gagnée, et tu dois être à lui.
Mais quoique sa valeur t’ait conquise aujourd’hui,
Il faudrait que je fusse ennemi de ta gloire,
Pour lui donner sitôt le prix de sa victoire.
Cet hymen différé ne rompt point une loi
Qui, sans marquer de temps, lui destine ta foi.
Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes.

Rodrigue, cependant il faut prendre les armes.
Après avoir vaincu les Mores sur nos bords,
Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts,
Va jusqu’en leur pays leur reporter la guerre,
Commander mon armée, et ravager leur terre :
À ce nom seul de Cid ils trembleront d’effroi ;
Ils t’ont nommé seigneur, et te voudront pour roi.
Mais parmi tes hauts faits sois-lui toujours fidèle :
Reviens-en, s’il se peut, encor plus digne d’elle ;
Et par tes grands exploits fais-toi si bien priser,
Qu’il lui soit glorieux alors de t’épouser.

Don Rodrigue

Pour posséder Chimène, et pour votre service,
Que peut-on m’ordonner que mon bras n’accomplisse ?
Quoi qu’absent de ses yeux il me faille endurer,
Sire, ce m’est trop d’heur de pouvoir espérer.

Don Fernand

Espère en ton courage, espère en ma promesse ;
Et possédant déjà le cœur de ta maîtresse,
Pour vaincre un point d’honneur qui combat contre toi,
Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi.

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LE CID CORNEILLE

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PHOTOS ARTGITATO

PUENTE DE SAN PABLO
BURGOS
PONT DE SAINT PAUL
L’EPOPEE DU CID 
la Epopeya del Cid Campeador

puente-de-san-pablo-burgos-pont-de-saint-paul-artgitato-12

Vladislav Ozerov FINGAL – Traduction française – Tragédie Russe de 1805

Théâtre Russe
TRAGEDIE
трагедия

Vladislav Ozerov
Vladislav Aleksandrovich Ozerov
Владисла́в Алекса́ндрович О́зеров
1769 – 1816

Vladislav Aleksandrovic Ozerov Fingal Tragédie Russe Artgitato Traduction Française 1805

FINGAL
Фингал
1805

TRAGEDIE RUSSE EN TROIS ACTES
avec chœurs et ballets pantomimes
ТРАГЕДИЯ В ТРЕХ ДЕЙСТВИЯХ, С ХОРАМИ И ПАНТОМИМНЫМИ БАЛЕТАМИ
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LES PERSONNAGES

 Старн, царь Локпинский.
Starn, roi de Loclin
  Моина, дочь его.
Moina, la fille du roi Starn
Фингал, царь Морвенский.
Fingal, roi de Morven
  Уллин, бард Фингалов.
Ullin, barde du royaume de Morven
     Колла, наперсник Старнов.
Colla, le confident de Moina
   Морна, наперсница Моины.
Morna, la confidente de Moina
     Верховный жрец Оденов.
Le Grand-Père d’Odin
     Дева локлинская.
Une jeune fille de Loclin
Карилл, из воинов Стартовых.
Carill, soldat de Starne
Жрецы.
Clercs
Барды, или скальды. Старновы.
Prêtres, Bardes de Starn
Барды Фингаловы.
Bardes de Fingal
Воины локлинские.
Guerriers de Loclin
Воины морвенские
Guerriers de Morven
Народ локлинский
Peuple de Loclin
Девы локлинские
Jeunes filles de Loclin

 

 Действие происходит в земле Локлинской.
L’action se déroule dans le pays de Loclin

ДЕЙСТВИЕ ПЕРВОЕ
ACTE I

Театр представляет палату, открытую сводами в сад; вдали видны на возвышениях храм Оденов и холм могильный.
Le théâtre présente une des salles du palais ouvertes sur le jardin; visible au loin sur une élévation le temple d’Odin et la colline funéraire. 

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ЯВЛЕНИЕ ПЕРВОЕ
Scène 1

Моина сидящая, Морна, Уллин, барды, девы локлинские.
MOINA (Assise), MORNA, ULLIN, LES BARDES et LES VIERGES de LOCLIN

Хор бардов и локлинских дев
Le Chœur des Bardes et les vierges de Loclin

Какое сильно дарованье
Combien de force
  Во власти, красота, твоей?
   De puissance et de charmes  dans ta beauté ?
Сердец, умов очарованье,
Elle parle au cœur et aux esprits,
Веселье пламенных очей
Elle illumine les regards

И нежных душ, любовь-отрада
Et les âmes, l’amour et la joie

От твоего родится взгляда.
sont enfantés dans son regard.

Одна из дев локлинских
Une des servantes de Loclin

Цвети, о красота Моины,
Beauté éclatante de Moina,
Как в утро раннее весной
Comme un premier matin printanier
Цветут прелестные долины
qui se sème sur de charmantes vallées
 Благоуханной красотой.
ses beautés parfumées.

Хор бардов и дев
Le chœur des bardes et des vierges

Фингала сердце ты пленила
Le cœur de Fingal nous a séduit
  И тишину нам возвратила.
Et dans ce silence, nous sommes bouleversés.

Моина
MOINA

О дев и бардов сонм! не славьте красоту,
Jeunes filles et bardes! Ne rendez pas grâce à la beauté,
 Сию обманчиву, прелестную мечту.
Elle est trompeuse, c’est un doux rêve
Она, как слабый цвет, который украшает
Elle est comme la fleure fragile qui illumine
  Вид утренний пустынь и к полдню увядает.
 le désert au petit matin et qui à midi s’est flétrie.
   Гордиться можно ли Моине красотой?
Moina peut-elle être fière de se savoir en beauté ?

Единым только дух гордиться может мой,
Elle ne peut qu’être fière que d’une chose,
 Единым… О Уллин! Фингалов бард любимый,
Une… Ô Ullin! Barde préféré de Fingal,
 Ты, коего прислал сей вождь непобедимый
Pour ce chef invaincu

Во званьи мудрого и мирного посла,
Avec ce titre d’ambassadeur, sage et pacifique,
  Воспой геройские Фингаловы дела.
Chante les  actes héroïques de notre Fingal.
  Со дня, как мой отец, Локлинских стран владетель,
Depuis le jour où mon père, le souverain de Loclin,
  Морвенского царя уважил добродетель,
respectant la vertu du roi de Morven,
  Вручить меня ему священный дал обет,
lui donne ma main dans un vœu sacré,
  Желаю я, Уллин, чтобы мне целый свет
Je voudrais, Ullin,  que toutes les lumières
Вещал, гласил, твердил о имени Фингала
Diffusent, évoquent et répètent le nom de Fingal
 И слава бы его Моину восхищала.
 Et c’est une Moina en admiration qui te remerciera.
  Прими ты арфу, бард, воспламени свой дух
Prenez votre harpe, barde, enflammez votre esprit
И дщери Старновой увеселяй ты слух.
Afin que la fille de Starn acclame ce qu’elle entend.

Уллин
ULLIN
(chantant)

Умолкни всё в стране подлунной,
Que tout s’arrête sur notre terre,
Чтоб гласы арфы златострунной
Que la harpe, que la voix
 По холмам дальним пронеслись,
 inondent les lointaines collines,
 В пустынях гулом раздались.
Rugissent dans l’étendu des déserts.
 Пою Фингала дивны бои,
Chantez les combats merveilleux de Fingal
  Его забавы юных дней.
Les belles heures de son enfance.
 А вы, почившие герои,
Et vous, héros morts au combat,
 Покрытые сырой землей,
Couvert de notre terre humide,
  Восстаньте от могил безмолвных,
Sortez des tombes silencieuses,
 На высотах явитесь холмных.
Et sur notre colline, apparaissez.

Хор бардов
Le Chœur des Bardes

Ударили в медяный щит,
Le battement des boucliers

Ко брани глас обыкновенный;
Clame la voix de la guerre ;

Во броню ратник облеченный
Pendant que nos guerriers se vêtissent de leurs armures
  Воинским гневом уж кипит.
Les airs bouillonnent d’une colère extrême.
 Дубы столетни загорелись,
Les chênes centenaires sont allumés,
  И тучи заревом оделись.
Et les nuages s’habillent de ces lueurs.

Уллин
Ullin

Встает Морвена вождь Фингал;
Fingal le chef des  Morven se lève ;

Оружье грозное приял:
Dans ses mains des armes redoutables :

Стрела в колчане роковая,
Les  flèches plantées dans son carquois,
На груди рдяна сталь видна,
L’acier contre sa poitrine étincelle,
 Копье, как сосна вековая,
Sa lance se dresse comme un sapin des montagnes,
 И щит, как полная луна,
Et le bouclier brille comme une pleine lune,
 Воссевшая над океаном
Assise au dessus de l’océan
 И вся подернута туманом.
Et tout voilées de brume.

Хор бардов
Chœur des Bardes

Мелькают, сеются, падут
Sur les rives sombres et vaines
Враги пред ним, как неки тени;
Les ennemis face à lui errent tels des ombres ;
 Иль быстроногие елени
Leurs pas s’accélèrent
 На зыби мшистые бегут.
  Sur la mousse gonflée par leurs courses débridées.
 И стала вкруг него равнина,
Et autour de lui s’efface alors
 Как смерти мрачная долина.
les ténèbres de cette vallée de la mort.

Уллин
Ullin

Падут, и не избег судьбин
Ils tombaient sans pouvoir lui échapper
  
  И ты, Тоскар, о Старнов сын!
Et toi aussi, Toscar, fils de notre vieille ville!
 Локлинских чад о грудь надежна!
Alors que tu finissais le chemin de l’enfance !
 Сон смерти скрыл твой юный взор.
La mort de son fils a bouleversé le pays.
 Ты пал в полях, как глыба снежна,
Tu es tombé dans les champs telle une avalanche,
 С крутых отторгнутая гор.
Dévalant les montagnes escarpées.
 Паденья шум в лесах раздался,
La chute fracassante a été entendue dans les bois,
 Высокий холм поколебался.
La haute colline en  frémit encore.

Моина
Moina

(встает и прерывает песнь Уллина)
(Elle se lève et interrompt la chanson d’Ullin)

Какую смерть, о бард, напоминаешь мне?
Quelle est la mortÔ Barde, me rappelles-tu là ?
 Тоскар, несчастный брат, погибший на войне
Toscar, mon malheureux frère, a été tué dans cette guerre
 Фингаловым мечем, мне стоил слез довольно.
par l’épée de Fingal et m’a coûtée assez de larmes.

Уллин
Ullin

Фингалом нанесен удар тебе невольно.
Fingal vous a frappée involontairement.

Морна
Morna

Он прелестей твоих еще тогда не знал.
Il méconnaissait alors vos charmes.

Моина
Moina

Конечно, предо мной не винен в том Фингал.
Bien sûr, faute n’incombe pas à Fingal.
 Случайность браней то, судьбы случайность гневной.
Le hasard des guerres est ainsi, qui rend plus cruel encore cet  accident.

Ах! естьли б мой отец о смерти сей плачевной
Ah! si cette déplorable mort pour mon père
Забыть, утешиться от времени возмог,
avait pu avec le temps s’adoucir quelque peu.
Была бы я тогда, была бы без тревог.
Je serai alors sans  inquiétude.
 Но нет; ничто отца не развлекает муки:
Mais non ! Rien ne divertit mon père de sa profonde tristesse :
 Ни бардов пение, ни арф согласны звуки,
Ni le chant des bardes, ni la douceur des harpes,
Ни шум, восторг пиршеств и чаши круговой;
Ni le bruit, ni l’excitation et le choc des coupes lors de nos derniers festins;
  И мрачный дух его, питаяся тоской,
Et le mauvais esprit, nourrit son angoisse,
Ни в чем утех не зрит, ловитву забывает
Rejeté le confort, oubliée la chasse
 И гулов ловчих глас в лесах не возбуждает.
Et sa voix dans les bois ne suscite plus l’écho.

Ему в молчании засели, как во мгле,
Il reste assis en silence, comme dans de noirs ténèbres,
Уныние в душе и дума на челе…
Tristesse et malheur marquent ainsi son front
 Но он идет: в сей день спокоит ли Монну?
Mais il vient ! Aujourd’hui, calmera-t-il Moina ?

ЯВЛЕНИЕ ВТОРОЕ
SCENE 2

Старн, Колла и прежние.
Les mêmes avec Starne, Colla

Старн
Starne

(Моине)
(à Moine)

О дочь! Фингал преплыл чрез синих волн пучину.
Ладей его ничем удержан не был бег,
И с утренней зарей на наш вступил он брег.
(К Уллину)
Уллин! Фингаловых певец сражений дивных,
Ты, присланный ко мне для предложений мирных,
Ты, зревший здесь луной свершенны три пути,
К Фингалу можешь ты во сретенье идти.
(Дает знак бардам, чтоб удалились.)
А ты, о дочь! во храм будь шествовать готова:
Сверши обязанность Фингалу данна слова.
Он требовал, чтоб я вручил тебя ему
В тот день, как взору он предстанет моему;
К нетерпеливости моей настал день ныне.

Моина

В сей самый день? восторг! благодарю судьбине.

Старн

Так ты Фингаловой ответствуешь любви?

Моина

Ах! неизвестный огнь пролит в моей крови
Со дня, мне памятна, как вождь племен Морвена,
Нам ужасом грозив иль смерти, или плена,
Все холмы, все леса наполнивши войной,
Рассыпав рать твою, сей овладев страной,
Предстал перед меня в моем уединеньи.
Мгновенно сердца мне прервалися биеньи;
Как вепря дикого, его страшилась зреть;
Отчаянна, бледна, желала умереть…
Но очи юношу прекрасного узрели;
Хотела укорять… уста мои немели.
Под шлемом вид любви блистал в его чертах,
Прешел к моей душе и мой рассеял страх.
С тех самых дней мои Фингалом мысли полны.
Спокойствие мое он уносил чрез волны,
Когда, окончив брань, пленение твое,
Отплыл от сей страны в отечество свое.
За ним желания неслись нетерпеливы…
Настали наконец Моине дни счастливы!
Фингал, пред алтарем соединясь со мной,
Почтит в тебе отца как сын нежнейший твой…
Но ты смущаешься, бледнеешь и трепещешь;
На дочь, вокруг себя ты взоры гнева мещешь,
И вздохи горести твою стесняют грудь…

Старн
(по некотором молчании и скрывая свою ярость)

Ах, нет… без гнева я; спокойна духом будь!
Как ты, я веселюсь Фингаловым приходом,
И вскоре мой восторг явится пред народом;
День оный может быть счастливейший мне день.
Иди, чело свое покровами одень.

Моина

Твоею радостью могу я быть спокойна.

ЯВЛЕНИЕ ТРЕТЬЕ

Старн и Колла

Старн

О малодушная, дочь Старна недостойна!
Злодея моего ты возлюбить могла,
У коего в плену глава моя была
И чье оружье кровь Тоскара проливало.
К несчастью моему сего недоставало!
О Колла, ты, кем Старн был прежде в славе зрим.
Сей счастливый отец, сей вождь непобедим,
Ты зришь: ко гробу он склоняет жизнь позорну.

Колла

В Моине вижу дочь, родителю покорну:
Готова быв предстать ко брачну алтарю,
Не сердце ль несть должна Морвенскому царю?

Старн

Но сердце, Колла, в ней моею бьется кровью:
Так может ли оно к нему гореть любовью?
Нет! злобу, и вражду, и ненависть, и месть –
Вот все, что дочь должна во брак Фингалу несть.
Когда б она меня достойной быть хотела.
Проникнуть замысл мой она давно б умела;
Умела бы узнать, что мой жестокий гнев
Не радости врагу – готовит смерти зев;
Готовит горести и все мученья, казни
И все терзания свирепой неприязни.
О ты, на облаках носящаяся тень!
Тень сына моего! тот светит, может, день,
В который ты, узрев над мрачною могилой
Пролиту кровь врага, престанешь быть унылой;
Тоскливая доднесь, отдохнешь в те часы,
Как нива сохлая от майския росы;
И, с торжеством вступив в могилу, твой родитель
К тебе прейдет, как пар, во горнюю обитель.

Колла

И вот обычная твоя со мною речь!
Не ищешь, государь, ты горести развлечь.
Два раза по лесам лист хрупкий устилался,
И дерн уж две весны на холмах обновлялся
Со дня, когда погиб твой храбрый сын Тоскар,
И ты забыть печаль…

Старн

Печаль забыть? Сей дар,
Один оставленный сердцам в несчастной доле!
Без грусти я бы жить не мог на свете боле.
О Колла! без нее с того плачевна дня,
Как сын в бою погиб, вкруг Старна, вкруг меня
Безмолвным, мертвым все казалось бы в природе.
С ней прелесть нахожу я в бурях, в непогоде;
Со мною говорят и ветров страшный рев,
И моря грозный шум, и томный скрып дерев.
Во всем мне слышатся сыновние стенанья.
Я чувствую тогда тех камней содроганья,
Под коими лежит Тоскара хладный прах;
И он мне зрится сам со бледностью в чертах,
На персях тяжкую указывая рану,
Гласящим казнь врагу, отмщение тирану,
Которого рукой нам бедствия неслись.

За театром слышен шум.

Но плески в воздухе народа раздались;
Конечно, к сим местам царь шествует Морвена.
Иди во храм к жрецу великого Одена,
Перед кумиром чьим брак должно посвящать;
Скажи, чтоб шел в чертог со мною совещать!

ЯВЛЕНИЕ ЧЕТВЕРТОЕ

Старн, Фингал, Уллин, воины Фингала, барды Старновы
и Фингаловы, народ локлинский.

Фингал

О мужественный Старн! ты зришь опять Фингала,
Которого пред сим лишь слава занимала,
Которого на брань кипела в сердце кровь,
Которого сюда ведет теперь любовь.
Любовь, души моей единственное чувство.
Красноречивым быть – мне чуждое искусство.
Во стане возращен, воспитан на щитах,
Мое искусство все – бесстрашным быть в боях.
Итак, не жди, о Старн, чтоб изъяснил я ныне
Признательность к тебе, любовь мою к Монне:
Кто сильно чувствует, тот не теряет слов.
Но испытуй меня, скажи своих врагов,
Скажи, в который край иль отдаленну землю
Идти сражаться мне, оружие приемлю –
И страх врагам: сей меч главы их должен стерть.

Старн
(в исступлении)

Так, страх моим врагам, им страх и люта смерть.
(Пришед в себя)
Но в сей ли день, Фингал, утех и восхищенья
Мне называть врагов, достойных отомщенья,
Виновников моих пролитых втайне слез.
Я, видя здесь тебя, щедротой чту небес;
Рукою их ко мне ты прислан в утешенье,
И пусть трепещет свет, зря наше примиренье.
(К предстоящим бардам)
Зовите дочь мою… Вручив тебе ее,
Тем обещание исполню я мое.
Но, государь, страны законами различны,
К обрядам отческим от давних лет привычны.
В Морвене божество Фингаловых отцов
Оставлено доднесь без храмов, без жрецов;
Друидов истребив, их властью недовольны,
Низвергли храмы вы на их главы крамольны.
Но здесь покоится во храмах божество,
И клятвы мы пред ним свершаем торжество.
Итак, я буду ждать от храброго Фингала,
Чтоб в храме дочь мою его рука прияла.

Фингал

Не рассуждаю я, приличен ли кумир,
И храм, и жертвенник тому, кто создал мир;
Кому как вечный храм вселенная чудесна;
Кому восстать тесна и высота небесна.
Чтоб мыслью вознестись к сему миров творцу,
Не прибегаем мы к друиду иль жрецу;
Без них несем ему с зарей, на холме красном,
Сердца толь чистые, как день при небе ясном.
Но храма твоего хочу я святость чтить,
Коль должно в оный мне с Мойною вступить.
Так! к дочери твоей в любви неизъясненной
Готов в свидетели призвать богов вселенной.
Хотя сбери во храм кумиров всей земли.
Их всех жрецов и мне поклясться повели
Пред всеми ими там, пред небом и землею,
В любви ручаюся я жизнию моею;
Моине жизнью сей пожертвовать готов.
Но вот она… Каких желаешь клятв и слов?
Ах! взгляд ее, луны полночныя светлее.
Для сердца в верности всех клятв моих сильнее.

ЯВЛЕНИЕ ПЯТОЕ

Прежние, Моина, Морна и девы локлинские.

Старн

Утеха Старнова, о дочь моя, приди;
С Фингалом наш союз согласьем утверди.
Чтобы в твоей красе нашел родитель средства
Изгладить навсегда с души прошедши бедства.

Моина

Ты сердца моего читал во глубине:
Сколь должен сей союз желателен быть мне,
Ты знаешь, государь! твоей причастна славы,
В союзе вижу сем оплот твоей державы;
Но что еще лестней для сердца моего –
Надежду вижу в нем покоя твоего.
Коль на земли дано нам счастья совершенство,
Какое днесь с моим сравняется блаженство!

Фингал

Моина, ах! поверь, что счастья твоего
Священнее иметь не буду ничего;
Запечатлеть обет готов моею кровью.

Старн

Я восхищаюся взаимной сей любовью.
Чтоб ускорить давно желанный мною час,
На время в сих местах оставить должен вас.
Во храме принеся моление обычно,
Устрою празднество тебе, Фингал, прилично.

ЯВЛЕНИЕ ШЕСТОЕ

Фингал, Моина, Уллин, Морна, барды, девы и все бывшие
в предыдущем явлении.

Фингал

О небо! доверши блаженство дней моих.
Моина, повтори приятность слов твоих;
Скажи, что, моему ты не противясь счастью,
Не оскорбляешься моею нежной страстью,
Что ты довольна ей, что мил тебе Фингал.
Когда бы знала ты, как много я страдал
Со дня, как в первый раз твои красы увидел!..
Дотоле, мыслью дик, любовь я ненавидел,
Считал ее мечтой и слабостью умов;
Как стужа наших зим, был дух во мне суров.
Твой, взор переменил нрав дикий и суровый;
Он дал мне нову жизнь, дал сердцу чувства новы
И огнь, палящий огнь, пролив в моей крови,
Мне дал почувствовать страдания любви,
Уныние, тоску, отчаянье разлуки
И страх немилым быть, и ревности все муки.
Не утолялся огнь в прохладности ночей,
И сон не мог тебя скрыть от моих очей.
Сей голос, коим ты со мною говорила,
Твой тихий, светлый взгляд, твоя улыбка мила,
Твое дыхание и легкий шум шагов,
Как вешний ветерок, журчащий меж листов,
И все, что ты, пленя мое воображенье,
В разлуке множило любовное мученье,
Как ныне все, что ты, Фингала веселит.
Пусть счастие мое Моина подтвердит.

Моина

В пустынной тишине, в лесах, среди свободы,
Мы возрастаем здесь как дочери природы,
И столько ж искренны, сколь искренна она.
Итак, о государь, открыть тебе должна,
Что с первого тебя я возлюбила взгляда.
К герою страсть души высокия отрада!
Гордятся чувством сим и радуясь ему,
Призналась в том отцу, народу и всему,
Что в отческой стране чувствительность имеет,
И праху матери, который в гробе тлеет, –
Природе, словом, всей известна страсть моя,
О коей небесам сказать готова я.
Поверь, Моина здесь не менее Фингала
Терзалась мыслию, разлукою страдала.
Как часто с берегов или с высоких гор
Я в море синее мой простирала взор!
Там каждый вал вдали мне пеною своею
Казался парусом, надеждою моею,
Но, тяжко опустясь к глубокому песку,
По сердцу разливал мне мрачную тоску.
Как часто в темпу ночь, печальна и уныла,
Обманывать себя я к морю приходила;
Внимая шуму волн, биющихся о брег,
Мечтала слышать в нем твой быстрый в море бег.
Ты прибыл наконец, Фингал, перед Мойной, –
Забывши грусть, любви я предаюсь единой.

Фингал

Не столько звуки арф в вечерний тихий час
Приятны при заре, сколь твой приятен глас;
Сколь кажду речь твою я нахожу прелестну,
Несущу радость мне, доныне неизвестну,
Но я, блаженствуя в моей теперь судьбе,
Не знаю, чем и как воздать могу тебе,
Которой должен я толикою отрадой.

Моина

Любви лишь может быть одна любовь наградой.
Люби меня, Фингал, и, чувство то храня,
В родителе моем спокой, утешь меня.
Ты зрел, как очи в нем под брови углубленны,
Как все черты лица печалью измененны
И как чело его наморщила тоска,
Которую развлечь моя слаба рука:
Он не участвует в веселии безвинном
И стонет, как волна при береге пустынном.
Старанием, Фингал, соединись со мной,
Чтоб прежний возвратить душе его покой
И сына нежного чтоб заменить потерю.
По сим стараниям любовь твою измерю
И, сердце разделив меж Старна и тебя.
Почту тогда, почту счастливою себя.

Фингал

Не ошибался я: судьба моя надежна!
Супруга та верна, которая дочь нежна,
Священным долгом чтит родителей покой.
Моина! мне отцом родитель будет твой;
Любовь моя внушит мне нежные старанья,
Чтоб в Старне облегчить душевные страданья,
Чтобы тоску, его снедающу, развлечь,
Чтоб радости слезу из глаз его извлечь,
Чтоб видеть наконец нам дух его спокойным
И мне соделаться твоей любви достойным.

ЯВЛЕНИЕ СЕДЬМОЕ

Прежние, бард Старнов

Бард

Морвенския страны непобедимый царь!
Ко браку твоему готов уже алтарь.
На жертвеннике огнь усердия пылает,
И мудрый Старн тебя с Мойной ожидает.

Фингал

Пойдем, любезная! во храме счастье ждет
Чету, которую любовь туда ведет.

Хор бардов

Иди во храм, чета прелестна,
Венчай свою взаимну страсть.
Душам чувствительным известна
Та сладостна, счастлива часть,
Когда любовь в сердцах пылает
И брак веселый страсть венчает.

Конец первого действия

ДЕЙСТВИЕ ВТОРОЕ

Театр представляет внутренность храма Оденова, отверстого сверху; кумир
божества поставлен посреди, пред ним жертвенник курящийся. Чрез свод диких
камней видны холм могильный и палата первого действия.

ЯВЛЕНИЕ ПЕРВОЕ

Старн
(один перед кумиром)

О древне божество обширных стран полнощных,
Надежда страждущих и сила, крепость мощных,
Оден! которого невидимой рукой
Природа держится и круг вращает свой!
Ты волею своей быстрее ветров горных;
Чья месть мрачнее бурь, висящих в тучах черных,
На коих возлегла Тоскара грустна тень,
Яви свой ярый гнев в торжественный сей день!
Помощником мне будь к погибели Фингала,
Которого рука кумир твой потрясала,
Которого мечом мой сын погиб в бою,
Чей хитрый взгляд прельстил дочь слабую мою
И чрез кого я стал без чад моих, без чести,
С одною грустию, с одним желаньем мести,
На старости моей в печальном сиротстве.
Мой враг перед тебя явится в торжестве;
Нашли на дух боязнь, на мысль недоуменье,
Предзнаменующи могущего паденье.
Чтоб он, как лютый зверь, страшилище лесов,
Гонимый ловчими, преследован от псов,
В расставленную сеть стремился торопливой,
И веселился б Старн добычею счастливой!
Внесу тогда, Оден, во капище твое
Его булатный меч, огромное копье,
И щит, и шлем, крылом орлиным осененный,
И весь доспех его, чтобы вещал вселенной
Из рода в поздний род, от века в дальний век,
Сколь слаб перед тобой сильнейший человек!
Мечтав не знать себе в величестве примера.
Он пал, и три шага – его жилищу мера.

ЯВЛЕНИЕ ВТОРОЕ

Старн и Колла

Старн

Благоприятну ли несешь мне, Колла, весть?
Готовы ль воины мою исполнить месть?
Могу ль надеяться на их неустрашимость?

Колла

Колеблет, государь, их мысли нерешимость.
Еще им памятен неизъяснимый страх,
Который рассевал Фингалов меч в боях,
И целые ряды как были низложенны:
Иные ранены, другие быв плененны,
И все в Фингале зрят как браней божество,
Которому что бой, то ново торжество.
Осьмнадцать ратников тебе, о Старн! послушны;
Страшатся прочие…

Старн

Страшатся? малодушны!
Что сей Фингал доднесь никем не побежден,
Бессмертным разве он от матери рожден?
Иль грудь его тверда, как камень древних башен?
Нет, нет, не должен быть, не может быть тот страшен,
Которого в бою прервет блестящий век
Кинжалом иль мечом отважный человек,
Который так, как мы, и временен и тщетен,
Который так же слаб, который так же смертен.
Фингаловы отцы, подобные мечте,
Прешли и скрылися в могильной темноте.
Проходят роды все, и восстают другие,
Как с ветром по морю идут валы седые
Иль как осенний лист от древа отнесен
И листом по весне зеленым заменен.
Подобно и мой род со мною пресечется.

Колла

Почто же мыслишь ты, что род с тобой прервется –
Род славный, сей страной владевший столько лет?
Он утвердится вновь и снова процветет!
Имеешь дочь еще…

Старн

Нет, Колла, не имею:
Моину дочерью не признаю моею,
Коль в сердце ко врагу питает нежну страсть.
Фингал мне горести устроил полну часть.
И, окружив меня убийством и прельщеньем,
Мой дом соделал мне глухим уединеньем.
Не остановится в последний жизни час
На детях мысль моя и умиленный глаз,
И вознесенный холм над Старновой могилой
Пребудет так, как я, безмолвный и унылый.
Никто на гроб его цветов не принесет,
И путник знаков слез на камнях не найдет.
Гроб хладно молчалив умерших без семейства.
Но я отмщу врагу за все его злодейства.
Фннгаловой крови Тоскаров жаждет прах,
Он на могилу ждет, и там ждет плач, ждет страх.
И ждет конец его мучителен, ужасен.
Оденов жрец со мной во мщении согласен.

Колла

Ужели, государь, во ярости твоей
Ты от обычаев страны отступишь сей?
Гостеприимства здесь законы суть священны.
Хотя к нам враг приди, чрез три дни угощенный,
Как в доме собственном спокоен должен быть.
Обычай древний сей кто может преступить,
В толиком же у нас позоре и презреньи,
Как воин боязлив, бегущий во сраженьи.
Гостеприимство ли, знак нравов простоты,
Во гневе, государь, нарушить хочешь ты?
Ужель не посвятишь трех дней на угощенье?
Потом уж можешь ты свое исполнить мщенье.

Старн

Что, Колла, говоришь? чтобы три дни я ждал;
Чтоб зрением врага еще три дни страдал;
Чтоб, съединившись с ним, несчастная Моина
Его бы привела в мой дом наместо сына?
Ах, нет! моя вражда столь сильна, что едва
Не изменяют мне мои к нему слова.
Не отвечаю я, чтоб мог скрываться доле.
Чрез три дни смерть его в моей не будет воле.
Пущай винят меня народ и целый свет!
Как мертв, без сына быв, мне нужды в оном нет.
Надежда отомстить и муки зреть Фингала
Одна жизнь Старнову доныне подкрепляла.
Надеждой сей дышал, для мести только жил –
И хочешь, чтоб я смерть Фингала отложил!
Чтоб случай потерял для сохраненья славы!
Померкни блеск венца и честь моей державы,
Погибни вся страна, пущай погибну сам,
Лишь бы мой враг погиб, пал мертв к моим ногам,
Лишь на челе б его я зрел погаслу смелость,
Глубоких язв болезнь и смерти цепенелость,
И к радости моей чтобы услышать мог
Из уст трепещущих тот тяжкий, томный вздох,
За коим для него придет молчанье вечно.
Но раздается шум… Фингал идет, конечно.
Еще притворствовать, еще вражду таить,
Лишь взором избирать то место, где разить,
Чтоб каждый наш удар не проносился мимо…
Для ярости моей притворство нестерпимо!

ЯВЛЕНИЕ ТРЕТЬЕ

Старн, Фингал, Моина, Морна, Колла, первосвященник, жрецы, барды Фингаловы и
Старновы, воины обоих царей, народ локлинский

Фингал

Доволен ли ты, Старн, покорностью моей?
Во храме предстою по воле я твоей;
Во храме, коего отцы мои чуждались,
(указывая на кумиры)
И сим богам твоим по смерть не поклонялись.
Но я и сих богов хочу теперь призвать;
Познай чрез то, тебе как мыслю угождать
И сколь желаю я, чтобы отец Моины,
Раздора прежнего забыв меж нас причины,
В преданности моей уверен ныне был;
Чтоб к сердцу своему Фингалу путь открыл;
Был мною навсегда утешен, успокоен,
И сына именем я был им удостоен.

Старн
(с притворною радостию)

О ты, Комгалов сын! на старости моей
Ко утешению моих последних дней,
Когда осталась мне единая Моина,
То как тебя в сей день мне не признать за сына?
Не помышляю я о детях никогда,
Чтоб о тебе, Фингал, не помышлял всегда.
Ты думы моея давно уже предметом;
Давно желает Старн явить пред целым светом
Те чувствия, к тебе которые хранит,
И прежний наш раздор как мною позабыт.
(К жрецам)
Служители богов, воспойте песнь священну
Предвечному творцу, великому Одену.
Пусть именем его верховный храма жрец
Благословит союз сих искренних сердец.
Ничто пред божеством цари с их властью мощной,
Как огнь, носящийся над тундрой полунощной;
Их блеск мечтателен, их замыслы, как дым,
Стремящийся из горн и бурей разносим.
Перед Фингалом я обет мой исполняю,
Но подтверждения Одена ожидаю.

Хор жрецов

Властитель неба и земли,
О ты! единый, вечный, сильный,
Источник благ обильный,
Воззванью нашему внемли.
Светилами лазурь украсил ты небесну,
Чтобы свою премудрость доказать,
И в знак щедрот любовь и красоту прелестну
Благоволил на землю ниспослать.
Соедини союзом нежным
Сию любезную чету
И мирных дней их долготу
Исполни счастьем безмятежным.

В продолжение пения юноши и девы локлинские составляют балет, приносят венцы
и  цепи  из  цветов, украшают Моину и Фингала и ведут их к жертвеннику перед
кумир Оденов.

Фингал

Оден! локлинцев бог, коль ныне в первый раз
Ты каледонина во храме слышишь глас,
Не удивись тому: ты божество Моины,
Пред жертвенником ждет она своей судьбины.
Хочу тебя призвать, хочу тебя почтить
И, в пламенной любви клянясь ей верным быть,
Сих клятв хочу иметь свидетелем Одена.
Мне будь свидетелем и ты, племен Морвена,
Отцов Фингаловых могуще божество!
Ты, коего весь мир являет существо,
Но смертные умом кого не постигают,
Кого именовать уста мои не знают;
Ты, исполняющий вселенную собой,
И в храме чуждом сем обет услышишь мой.
Когда Моинины любовью полны взгляды
Не будут находить в глазах моих отрады,
Когда не будут зреть в них страстного огня,
Которым днесь горю, то накажи меня:
Чтобы руки моей исчезла дивна сила,
Котора страх врагам в сраженьях наносила,
И твердость, мужество Фингаловой души,
Как былие долин, во цвете иссуши;
Чтоб, бесполезный царь, против любви бесчестен,
Влачил я мрачну жизнь и умер безызвестен;
Чтоб в песнях бардов я в потомстве не гремел,
В дому моих отцов мой щит бы не висел,
И меч, мой тщетный меч, притупленный и ржавый,
Был в дебри выброшен, как меч царей без славы.
Жрецы, народ, и ты, о мудрый Старн! в сей час
Свидетелями клятв я поставляю вас.

Моина

А я клянуся здесь…

Верховный жрец

Остановись, царевна!
Тень брата твоего, являясь в тучах гневна,
Через меня претит обет произносить;
(указывая на Фингала)
И ты супругою ему не можешь быть.

Фингал

Не может быть?

Моина

О рок!

Старн
(в сторону)

Решительно мгновенье!

Фингал

О ты, коварный жрец! какое дерзновенье
Ты принял на себя? чтобы умерших глас
От горних слышать мест, смущать здесь оным нас.
Оставь все хитрости, жрецов обычны свойства.
И в гробе сущего не нарушай спокойства.

Верховный жрец

Ты лучше сам почти умершего покой.
Пронзив Тоскару грудь свирепою рукой,
Сию ль сестре его ты предлагаешь руку?
Или и в гроб ему пренесть ты хочешь муку?
Нет, прежде ты к его могиле поспеши,
Отдай там праху долг и тризну соверши,
Потщися с тению Тоскара примириться:
Тогда лишь можешь ты с Мойной съединиться.

Фингал

С терпеньем слушал я твою лукаву речь.
Ты мыслишь ею здесь раздор опять возжечь;
Напоминаешь нам об участи Тоскара.
Так, в поле он погиб от моего удара,
Но не изменою: он пал, как вождь, герой;
Меж нами смерти спор решил кровавый бой,
И подвергался я его ударам равным.
Коль жизнь венчает вождь концом толико славным,
Коль за отечество он может умереть,
Того не будет тень о жизни сожалеть;
Не будет в облаках ни гневна, ни смущенна.
Могила храброго отечеству священна;
И старцы на нее должны сынов водить,
Чтоб в юных их сердцах геройство возбудить.
Но чуждо для жрецов высокое толь чувство:
Раздоры рассевать их главное искусство.
(Указывая на Моину)
Ты не успеешь в том… Прими ее обет
И совершай свой долг.

Верховный жрец

Не принимаю, нет.
Когда Тоскаров прах почтить не хочешь ныне,
Супругом быть тебе нельзя тогда Моине.
Одена именем я запрещаю ей
Надежде и любви ответствовать твоей;
И сим же именем я Старна разрешаю
От слова данного. Я зрю, что прогневляю
Твой гордый дух; иду от гнева твоего.

Фингал

Остановите вы, о воины, его!

Старн

Иль ты пришел во храм над святостью ругаться?

Фингал

Иль за крамольного Старн может здесь вступаться?

Старн

Почти, Фингал, почти его священный сан!

Фингал

К сплетенью ль хитростей ему был оный дан?

Старн

Он дан ему на то, чтоб слышать глас небесный,
Чтоб оный возвещать.

Фингал

Какой сей дар чудесный!
И как пред нами он небесный слышал глас,
Которому никто не мог внимать из нас!
Что в вашем храме я, мне должно ль лицемерить?

Старн

Ты верь ему иль нет, но мы привыкли верить.
И дочери моей не отдаю тебе,
Когда противен брак разгневанной судьбе.

Фингал

Что слышу?

Моина

Небеса!

Колла
(тихо Старну)

Себе ты изменяешь.

Фингал

Меня ль…

Старн
(с притворною ласкою)

Почто, Фингал, почто не поспешаешь
Союзу нашему препятство отвратить,
Одена и судьбу с сим браком примирить
И возвратить покой Тоскара тени гневной?
С каким веселием и радостью душевной
На холме смерти я Фингала буду зреть!

Фингал

Ты б должен был меня в душе своей презреть,
Когда б увидел здесь толико малодушным,
Чтобы твоим жрецам я сделался послушным,
Чтобы их глас считал за глас самих богов.
Тоскара гроб почтить я б был, о Старн! готов:
Но как союзник твой, но как супруг Моины,
И долг сей совершить имел бы я причины.
Что волей сделал бы, неволей – никогда!

Старн

Почто ж, о гордый вождь! ты прибыл к нам сюда?

Фингал

Ты прежде дай ответ, почто надеждой льстивой
Ты вызвал по морям мой бег нетерпеливый?
Когда чрез барда я союз сей предложил,
Почто условий мне своих не объявил?
Я вправе от тебя потребовать ответа.

Старн

Царь, равным мне царям я не даю отчета.

Фингал

Царь, изменяешь ли ты слову своему?
Когда не веришь нам, то веришь ли кому?

Старн

Фингал! теряется уже мое терпенье.

Фингал

О Старн! угрозы мне я чту за оскорбленье.

Старн

Ты в областях моих.

Фингал

Я здесь не в первый раз.

Моина

Фингал! остановись и мой услыши глас,
Коль может мне внимать дух, гневом распаленный.
Опять ли видеть мне раздор возобновленный
Меж теми, коих я дороже чту всего;
Опять отечества увижу ль моего
Пожарны зарева и быстры токи крови?
Где уверения, Фингал, твоей любови?
Давно ль еще пред сим ты лестью страстных слов
Моину уверял, что облегчить готов
В родителе ее сердечны огорченьи?
Те страстные слова забыл в своем киченьи!
Забыл, дух вспыльчивый, от ярости смущен,
Что должен мой отец Фингалу быть священ.
Ты жизнию хотел пожертвовать Моине,
И самолюбием не жертвуешь мне ныне.

Фингал

Ужель в волнении сего несчастна дня
И ты, жестокая, и ты против меня?
Ты знаешь, сколь чужда моя душа притворства.
Но не довольно ли уже явил покорства,
Когда в противный храм предстал с тобою я?
Во храм сей пагубный вела любовь моя.

Моина

Сию любовь свою ты докажи мне боле
И, Старновой в сей час ты повинуясь воле,
Иди на братний холм, обряды соверши,
Яви величество твоей, Фингал, души:
Моя рука в сей день наградой снисхожденью.

Фингал

Меня ли привести ты хочешь к униженью?

Моина

Несправедливый друг! в любви к тебе моей
Могу ль не дорожить я честию твоей;
Когда был милым тот, кто быть возмог бесчестен?
Ты храбростью своей в летах младых известен.
И кто подумает, чтобы Фингал в сей день
Был робостью ведом почтить Тоскара тень!
(По некотором молчании)
Жестокий, ты молчишь и взоры потупляешь.
Я слышу твой отказ, хотя не отвечаешь,
И узнаю теперь, и поздно, и стеня,
Что ты обманывал и не любил меня;
Что издевался здесь ты над моею страстью.
Оставь меня, беги, предай меня несчастью,
Меж нами положи обширности морей!
Ты возмутить пришел моих спокойство дней;
Ты погубил меня; я не снесу разлуки,
И вскоре, вскоре смерть мои окончит муки;
Она с спокойствием Моину примирит
И с сердца вид сотрет, меня прельстивший вид.

Фингал

О! как души моей ты слабости узнала.
И как, жестокая, терзаешь ты Фингала!
Могу ли без тебя быть счастлив на земли?
Надгробно празднество готовить повели,
О Старн! Оден, жрецы, их глас, твои угрозы
Бессильны надо мной; ее лишь сильны слезы!
Ее любви одной я предаюся весь.

Моина

Премена счастлива!

Старн
(тихо Колле)

Я торжествую днесь.
(К Моине)
О дочь, принесшая родителю отраду,
Получишь вскоре ты достойную награду,
И чувствиям твоим готовлю я покой.
(К Колле)
Иди на грустный холм и торжество устрой.
(К Фингалу)
А мы, Фингал, союз чтоб ускорить счастливый,
Чтоб наконец возмог мой взор нетерпеливый
Тебя на холме зреть, к могиле поспешим.

Хочет его вести, но при виде воинов Фингаловых останавливается.

За нами ли идти сим воинам твоим?
Иноплеменники обрядов наших чужды,
Их любопытный дух…

Фингал

Мне в них не будет нужды.
К чертогу царскому они пущай идут
И возвращения вождя их тамо ждут!

Воины Фингаловы уходят.

Старн
(в сторону)

Пусть тщетно ждут!..
(К Фингалу)
Фингал, пойдем к могиле сына!

Фингал

Приди со мной, приди, любезная Моина!

Старн

Ах! нет, чувствительный ее не должен взгляд
Зреть смерти празднество, надгробный зреть обряд;
Печальна для нее могила будет брата.
В сем храме пусть она ждет нашего возврата.

Фингал

Итак, опять с тобой я расстаюсь теперь!..
Моина, страсть мою послушностью измерь.

Старн и Фингал уходят, за ними следуют все предстоявшие во храме.

ЯВЛЕНИЕ ЧЕТВЕРТОЕ

Моина и Морна

Морна
(по некотором молчании)

Виновница в сей день нам прочного покоя,
Ты, удержавшая стремление героя,
За коим, может быть, для нашея страны
Возобновились бы злосчастия войны,
Когда все льстит тебе, когда ты торжествуешь,
Когда твой верен брак, на что ты негодуешь?
Почто веселию свой дух не предаешь?
Хранишь молчание, вздыхаешь, слезы льешь?
Иль новых бед каких еще нам ждать?

Моина

Не знаю.
Неволею грущу и слезы проливаю.
Предчувство ль томное мне некия беды
Или в крови моей оставило следы
В сем храме бывшее несчастное волненье?
Иль, может быть, обряд и тризны совершенье,
Напоминающе всему конец и смерть,
По сердцу моему могло печаль простерть!
Увы! не смею я еще ласкаться браком;
Час будущий судьба от нас сокрыла мраком.
Кто знает, счастлив ли он нам определен?
Сей верный, Морна, брак еще не совершен;
Еще я не зовусь супругою Фингала,
Еще союз не тверд. Уже я испытала,
Как верностью надежд нельзя ласкаться нам.
Когда веселая с Фингалом шла во храм,
Могла ль предвидеть я, что наш обряд венчальный
Пременится в обряд надгробный и печальный;
Что вместо храма гроб, жреца наместо тень
К союзу нашему представятся в сей день?
Кто, Морна, ведает мне рок определенный?
Но шум… вступают в храм… Уллин идет смущенный:
Боязнь в его чертах…

ЯВЛЕНИЕ ПЯТОЕ

Прежние и Уллин

Уллин

Царевна! где Фингал?

Моина

Ко гробу братнему с царем он путь приял
И, может быть, теперь уже над мрачным холмом.

Уллин

Но воинов своих сопровожден ли сонмом?

Моина

Один пошел, но что?..

Уллин

О горесть! о беда!
Он гибнет, может быть; бегу к нему туда.

Моина

Постой, Уллин, постой; чем столько ты смущаем,
И гибелью Фингал какою угрожаем?

Уллин

Твой яростный отец, презрев и долг и честь,
И все, что на земли священное ни есть,
Быть может, в сей же час Фингала умерщвляет
И смерть Тоскарову изменой отомщает.

Моина

Не верь, Уллин, не верь; сего не может быть.
Изменою ль цари обиды будут мстить?

Уллин

Едва поверить мог… Но, свобожденный плена,
Карилл, со мной сюда приплывший из Морвена,
Сей храбрый воин ваш, которого Фингал
Любил отважный дух и в плене отличал,
Остановил меня, когда в веселом ходе
Ко храму с торжеством за вами шел в народе.
Он все поведал мне, и, способ чтоб найти
Локлинския страны падущу честь спасти,
Он сам в числе убийц… Еще ли усумнишься?
Но медлю здесь, бегу на холм.

Моина

Куда стремишься,
И что против убийц предпримешь ты один?
Сонм воев у чертог; спаси царя, Уллин!

Уллин поспешно уходит.

Увы! несчастная, и я на холм послала,
И, может быть, на смерть любезного Фингала!
Остановленный брак, смятение жреца,
Веселье мрачное жестокого отца,
Когда Фингал идти согласен был ко гробу,
Все Старнову явить могло мне скрытну злобу,
И ничего, увы! не зрел мой страстный взор.
О Морна! поспешим предупредить позор.
Когда ж не отвращу измену толь поносну,
У самых ног отца окончу жизнь несносну.

Конец второго действия

ДЕЙСТВИЕ ТРЕТЬЕ

Театр  представляет  дикий лес с рассеянными камнями, посреди холм, под коим
погребен  Тоскар. Гробница, по обычаю, означена четырьмя большими камнями по
углам;  на  холме  посажено  дерево,  на  котором  висит  щит,  меч и стрелы
погребенного   царевича;   у   древа   жертвенник  воздвигнут  из  камней; в
отдалении видно море и на берегу оного храм Одена.

ЯВЛЕНИЕ ПЕРВОЕ

Старн, Фингал, Колла, барды Старновы.

Старн
(остановясъ с Фингалом у холма)

Фингал! ты видишь холм, под коим скрыт Тоскар,
Под коим сына прах, твоей руки мне дар.
На холме мрачном сем, на камнях сих надгробных,
Провел течение я дней моих прискорбных;
И утро каждое, и каждый вечер дня
Встречали в роще сей стенящего меня.
Тоскара грустна тень со мною здесь стонала;
Она тебя, Фингал, к могиле призывала
От стран твоих отцов, из-за пучин морей.
Ты отдохни, о тень! от горести твоей
И боле не скорби Фингаловой победой!
Утешит вскорости тебя своей беседой
И радость принесет он сердцу моему.

Фингал
(обращаясь к холму)

О храбрый юноша! мир праху твоему!
В твоих младых летах ты был примером воев
И смертью кончил жизнь, достойную героев.
С почтением на холм взираю я сей час.
Ах! мир, мир храброму еще единый раз!
(К Старну)
Я горести твоей, о мудрый Старн! поверю.
В нем сделал ты, народ, чувствительну потерю,
Которую судьба ничем не заменит.
Отважный сын царев, отечественный щит:
На нем основано народное спокойство.
Я сам, сражаясь, чтил Тоскарово геройство,
Я прослезился сам о юноше твоем,
Когда в бою погиб под роковым мечом;
Когда, как твердый дуб, от бури преломленный,
Он пал и восшумел сонм воев удивленный.
(К бардам)
Воспойте, барды, песнь Тоскару в похвалу.
Глас мудрого певца могил проходит мглу,
Тень храбрых веселит и предает в потомство
Согласной звучностью их доблесть и геройство.

Фингал  садится  на  камень  по  одну сторону театра, Старн садится также но
другую сторону, барды подходят к холму и поют хором без оркестра.

Хор бардов

Надежда бывшая сих стран,
От нас взятый судьбою гневной!
Ты был своим народам дан,
Как в месяц зимний луч полдневный.
Блеснув на час, ты вдруг исчез
И стал предметом наших слез.

ЯВЛЕНИВ ВТОРОЕ

Те же и служитель Старнов, несущий чашу пиршеств.

Колла

Для излияния, по воле, Старн, твоей,
Из сотов пчельных мед несется в чаше сей.

Стары

Внеси на холм, поставь на жертвенник могильный;
Там примирения прольётся ток обильный.
Когда возьмет Фингал там чашу празднества,
Ты, Колла, знак подай к свершенью торжества.

Колла, приняв чашу от принесшего, идет с оною на холм.

Хор бардов

Во мраке туч как грозный гром,
Ты не носись в странах воздушных;
Но преселись во горний дом
Твоих отцов великодушных,
Седящих в радужных кругах
С спокойством светлым на челах.

Фингал

Нет, гласам никогда надгробным я не внемлю,
Чтоб мысль не возвращал в отеческую землю,
Где возвышенный ряд родительских могил
Служил источником моих душевных сил;
Где часто при заре, над молчаливым холмом,
Под облачной грядой, беседовал я с сонмом
Почиющих отцов… Казалось, глас взывал,
Который мужество мне в чувство проливал.
Унылы высоты теперь остались холмны,
И тени в облаках печальны и безмолвны,
С вечерней тишиной, при уклоненьи дня,
По холмам странствуют, искав вотще меня.
Я удалился вас, от оных мест священных,
За волны шумные, в страну иноплеменных,
Куда меня влекла могущая любовь.
Но вы не сетуйте: она и вашу кровь
В весенний возраст дней, как огнь, воспламеняла;
Улыбка красоты и вас равно пленяла.
Вы были счастливы; но я!..
(Впадает в задумчивость)

Старн
(тихо Колле)

Еще ли ждать?
В нем дух уныл: нам знак не в сей ли час подать?

Колла

Доколе, государь, свой меч Фингал имеет,
Противустать никто из воинов не смеет.

Старн
(Колле)

Я способы найду его меча лишить.
(К Фингалу)
Не время ли, Фингал, нам к играм приступить,
Почтить сражением умершего героя?
Отборны воины готовы здесь для боя.
Но, чтобы большее в них мужество возжечь,
Наградой лестною им предложи свой меч.
Потщатся воины быть оного достойны.

Фингал

Над гробом храброго сражения пристойны;
Отрадою и в жизнь их почитал твой сын.
Я победителям не только меч один,
Но и мой звучный рог наградой предлагаю:
Познай, о Старн, как прах Тоскара почитаю.

ЯВЛЕНИЕ ТРЕТЬЕ

Прежние  и  осьмнадцать воинов Старновых во всеоружии выходят из-за холма и,
проходя  мимо  могилы  Тоскаровой, преклоняют оружия. Между ими идет Карилл.
Потом  изображают  они  сражение,  в котором Карилл и другой воин, оставшись
победителями над прочими, сражаются между собою. Карилл обезоруживает своего
противника,  и  оба  являются пред Старна, который подводит их к Фингалу для
получения предложенного награждения.

Старн

Фингал! как судия, как славный сам боец,
Ты награди теперь отважность их сердец.
Сему принадлежит твой рог далекозвучный,
А сей, пред прочими в бою благополучный,
Пусть примет славный меч от рук, Фингал, твоих.

Фингал
(воину, отдавая свой рог)

Прими мой рог… всегда он воинов моих
К сраженьям призывал, их призывал ко славе.
(К Кариллу)
А ты, искуснейший из всех, который вправе
Носить Фингалов меч… Что вижу я? Карилл!
Ты ль мужеством в бою награду заслужил?
В отважности твоей уверен был и прежде.
Вот меч: ответствуй ты всегда моей надежде!
Но ты колеблешься и не берешь его;
Смущенье на челе зрю духа твоего…
Что значит то?

Старн
(поспешно берет Фингалов меч. К Кариллу)

Почто безмолвным остаешься?
Иль недостойным ты награды признаешься?
(Вполголоса)
Прими, беги и скрой страх слабыя души.
(К Фингалу)
Иди, Фингал, на холм и тризну доверши.

Фингал восходит на холм и берет чашу, поставленную на жертвеннике. В сие
самое время ударяют в щит.

Фингал

Я слышу браней глас!

Старн

И смерть тебе, злодею!

Воины
(устремляются к холму)

Умри, Фингал!

Фингал
(бросая чашу)

И я оружья не имею!
(Увидев висящий на дереве меч, срывает оный.)
Тоскаров вижу меч, защитою мне будь!

Старн
(остановившимся воинам)

Чего робеете? врага пронзите грудь!

Фингал

Лишь шаг, и будет Старн моею первой жертвой.

Старн

Не бойтеся угроз: пущай паду я мертвый,
Лишь кровию его спокойте сына прах.

Фингал

Кто смеет приступить?

Воины
(устремляются еще раз)

Умри!

Старн

Разите!

Колла

Страх!
Фингала воинов сюда ведет Моина.

Воины удаляются к стороне Старна.

Старн

О ярость! не могу я отомстить за сына!

Явление последнее

Прежние, Моина, Уллин, воины Фингала.

Фингал
(бросается к Моине)

Моина! ныне жизнь твоей любви мне дар!

Моина

О радость! я могла тот отклонить удар,
Который наднесла невольно на Фингала:
Тебя, на холм послав, на смерть я посылала.
Но естьли счастливо спасен ты ныне мной,
Останется ль отец виновным пред тобой?

Фингал

Достоин твой отец… но не окончу слова.
Взирай! страдает как его душа сурова!
Но не раскаяньем сия душа полна:
Отмщеньем, злобою терзается она.

Старн

Ты наконец познал мои сердечны чувства!

Фингал

Познай и ты тщету коварного искусства.
В расставленну мне сеть ты сам, о Старн, упал,
И, саном возвышен, ты сердцем столько мал,
Что ныне жизнь твоя от рук моих зависит.

Старн

Здесь жизнь… от рук твоих?.. Фингал легко то мыслит.

Фингал

Моими войсками отвсюду окружен,
По слову одному ты можешь быть сражен,
И ты, и ратники, служители лукавства,
И казнь в сей день принять, достойную коварства.
По справедливости измену наказав,
Пред всей твоей страной, пред светом буду прав.
Но безоружного разит один бесчестный:
С моими мыслями поступок несовместный!
Сколь сердцу Старнову всегда приятна месть,
Мне столько же всегда священна будет честь.
Обиды от врагов свирепый отомщает,
Дух кроткий их простит, великий забывает.
Ты мстил, забуду я, вот разность между нас!
Ты пленником моим уже один был раз;
Теперь в моих руках, но будь опять свободен!
Мир искренний со мной когда тебе не сроден,
Позволь ты дочери моей супругой быть,
И с нею поспешу от сей земли отплыть.

Моина

Как можешь речь к отцу толь обращать жестоку?

Фингал

Быть твердым надлежит, как говоришь пороку.

Старн
(по некотором молчании)

Сердечны чувствия и мой свирепый нрав
В сей самый день, Фингал, в несчастный день познав,
Ты хочешь, чтоб я дочь тебе вручил супругой;
Ты можешь требовать? Скажи, какой заслугой?
Что право подает? или мой плен, позор?
Иль, лучше на сей холм ты обратя свой взор,
На холм, воздвигнутый тобой сраженну сыну,
Союза объяви мне право и причину.
Печаль мою, и нрав, и мщение порочь
И докажи отцу, что должен ныне дочь
На самом холме сем, над прахом здесь сыновным,
Тебе в супруги дать согласием виновным.
Нет, нет, Фингал! меж нас несбыточен союз.
Отмщение!.. других мне нет с тобою уз.
Мне брак предлогом был, но смерть твоя желаньем;
Дарить тебя хотел не дочерью, страданьем.
Не храм, готовил гроб; не брачных свет огней,
Но блеск, но грозный блеск убийственных мечей.
Хотел, чтобы погиб ты смертию бесчестной,
И не моей рукой, рукою неизвестной;
Дабы к страданию по смерти ты возлег
На тучи хладные, носящи град и снег;
Хотел тебе принесть в те смертные минуты
Все долговременны мои мученья люты.
Оден, судьба и дочь – мне изменило все:
Не изменит теперь отчаянье мое.

Вынимает из пояса кинжал и стремится на Фингала. Моина, приметившая движение
его руки, бросается спасти Фингала.

Моина

Что делаешь, отец?

Старн

Еще ль остановляешь?
(Поражает ее кинжалом)
Несчастная, умри, коль долгу изменяешь!
И пусть со мною здесь погибнет весь мой род!
(Закалается)

Фингал
(хочет устремиться на Старна, и воины Фингала за
ним также устремляются)

Злодей!

Моина

Постой, Фингал! остановись, народ!
Мой горестный отец сам ныне гнева жертва.
(К Фингалу)
О радость! за тебя я упадаю мертва.

Фингал

Увы! она прешла!.. Неистовый отец!

Старн

Ты страждешь горестью! Итак, я наконец
Доволен… отомщен… и счастлив умираю…

Колла относит его на камень.

Фингал

Моины нет! увы! я с нею все теряю.
О злополучие! о горестный удар!
И я живу еще?.. И жизнь, Моины дар,
Сей дар несчастный мне виной ее кончины!
И я живу еще? жить должен без Моины!
И всякий день в мечтах ее я буду звать;
И будет всякий день мне сердце отвечать,
Что я лишен ее, остался на мученье.
Мне ждать ли, чтоб судьба прервала дней теченье,
Когда к страданию даны мне грустны дни?
Прерву…
(Вырывает из рук Уллина меч и хочет заколоться)

Уллин
(остановляет руку Фингала)

Фингал! тебе ль принадлежат они?
Ты царь, с народами священным узлом связан:
Для подданных твоих ты жизнь хранить обязан.
Рассудка, должности днесь гласу ты внемли.

Фингал

Увы! жестокий долг! мой друг, из сей земли
Ты извлеки меня, из сей земли плачевной;
Но, в облегчение моей тоски душевной
(указывая на тело Моины)
Возьми ты сей предмет, чтобы я каждый день
Из гроба воззывал Моины легку тень.

В отчаянии упадает к Улинну, воины подходят к телу Моины;
занавес опускается.

Конец трагедии
FIN DE LA TRAGEDIE