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EUGENE DABIT : ÂMES DE VAINCUS DEBOUT ! (AU PONT-TOURNANT )

Eugène DABIT
AU PONT-TOURNANT
(1932)

 Âmes de vaincus

DEBOUT !

 Dans le premier acte règnent les habitudes. Les habitudes du samedi. Celles du dimanche et celles des autres jours. Tout semble si bien huilé. « Ça fait un bail que j’y vis ».  « C’est samedi, voyons ! Les clients ne tarderont pas à venir faire leur manille. » Comme tous les samedis ! Tout pourrait ainsi continuer. Jusqu’à la mort pour les uns, jusqu’à la retraite pour les autres. « Qu’est-ce qu’il nous resterait si on n’avait plus d’endroits où bavarder, jouer la manille, rêver en sirotant un petit verre ?»

VERS LE PRECIPICE, TOUT EN DOUCEUR

Pendant que le bar s’endort dans le courant lisse, les murs se fendillent. « Les camions l’ébranlent déjà assez ! Au premier dans la façade, j’ai une fente longue comme le bras. » Mais dans les rituels, personne ne se rend compte de rien. Et pourtant certains êtres, François, le fils des patrons, et Pierre, jeune électricien, se lézardent déjà par rapport à cette petite communauté du Pont-Tournant. Ils vont vers le précipice, mais en douceur, tranquillement. Comme si tout était normal.

ILS SONT CRAMPONS LE SAMEDI !

Et les êtres sont pris dans ce cercle de ce siphon. Ce n’est pas pour rien que cet hôtel se nomme le Pont-Tournant. Ils ne sont ni sur une rive, ni sur une autre. Et ils se cramponnent au pont, comme ils se cramponnent au comptoir ou à la manille. Comme ils se cramponnent au samedi où la soirée peut se prolonger plus longtemps pour cause de lendemain non travaillé. Ils résistent. « Ils sont crampons le samedi. (Un coup d’œil à la pendule.) Eux s’en foutent si j’écope une contravention… »

FAUDRA SE DEBROUILLER !

Dans ces régularités habitent les débrouilles, les démerdes et les systèmes D. « Il a su se débrouiller au début, un Parisien de la rue Saint-Maur ? ». Ce système qui guidera presque tous les personnages jusqu’au troisième acte. « Tiens, François, la même histoire qu’au régiment et que pendant la guerre : le système D » (Acte III) « Quel grabuge alors, les copains ! Faudra se débrouiller. » (Acte III)

JE NE VAIS NULLE PART

Mais ce tout premier  acte est celui des impasses. Des impasses circulaires, où l’on ne sort jamais. Un peu comme le sketch de Raymond Devos sur l’automobiliste pris dans l’absurdité d’un rond-point et ne pouvant sortir. Des chemins qui ne mènent nulle part. Ils vont en boucle. Et l’animal se mord la queue. « Je ne vais nulle part » dit le père Chassin, le vieil imprimeur. Et personne ne va ailleurs que dans la routine. Au pire, le système débrouille entraîne-t-il dans la vadrouille. Marie ne dit pas mieux : « Vous avez vadrouillé ce mois-ci. D’un temps pareil vous n’êtes pas plus tranquille au Pont-Tournant. »

LE DEVOIR : C’EST DE RESTER Où L’ON EST

C’est tout cela que refuse François. Il veut sortir de ces sables mouvants qui l’entraînent toujours plus bas. Même si Lucienne, amoureuse, lui répète à l’envi de rester parmi eux. Pourquoi partir, puisque la paix se trouve ici. « Le devoir, c’est de rester où l’on est…, de ne jamais trahir personne…, de ne pas m’abandonner. »

IL Y EN A TANT QUI COULENT LENTEMENT VERS LE FOND

Mais François n’en démord pas. Il n’y a pas que le canal tout proche qui happe les gens et les engloutit, il y a cette foutue habitude qui colle à la peau. L’explication se fera dans sa longue tirade de la scène VII : « On me connaît trop dans le quartier, on m’y a vu jeune homme. Moi-même, si je n’y prenais garde, je serais vite emporté, mangé par les habitudes, la vie agréable. J’ouvre l’œil. Il y en a tant qui s’endorment sans savoir, qui coulent lentement vers le fond, comme une barque pourrie par les vers. J’ai peut-être plus peur de cette déchéance que de la mort, et, quelquefois les parents, une femme, manger à sa faim, être heureux, poussent vers elle. Si ce n’est pas la déchéance, c’est une sorte de diminution… »  

Le départ est inéluctable. Ce sera le second acte. Et l’ensemble qui paraissait harmonieux explosera jusqu’à la bataille générale. Personne, à part Pierre et Lucienne, ne l’a vu venir. Comme si un élément en moins et tout ce bel édifice s’en trouvait fragilisé. Entre le départ de François, la tentative de suicide de Lucienne, le vol des deux mille francs du père Maleplane, tout part en éclat.

SI ON S’ARRÊTE, ALORS ON SENT LA FATIGUE

Ce sera l’occasion d’un grand nettoyage. Faire partir tous ces clients importuns. Mais ce sera l’occasion de se réveiller de cet interminable sommeil. Les êtres se révèlent et se réveillent. Marie, la mère, change radicalement. Elle pousse tous les autres. « On ne va pas se laisser abattre…lutter. » Et lutter malgré tout ce temps qui a coulé sous le Pont-Tournant. Malgré la fatigue. « A notre âge, tant que ça marche, ça va ; si, pour une raison ou une autre, subitement on s’arrête, alors on sent la fatigue… Au fond, toi, ça t’amuse d’être au comptoir, de voir du monde, de discuter ; moi, je suis lasse de vos discours, de vos cris, de vos allées et venues. » Il n’est que trop temps de quitter les lieux, de vendre, de changer, à l’image de François. Même si c’est, peut-être pour se retrouver seul. Qu’importe ! «On ne vivra pas tellement vieux, je le souhaite. Rester, parce que nous voyons du monde ? Je n’ai pas peur de vivre seule, Adrien. »

Et vient le dernier acte. Le troisième. Celui de l’enfant prodigue. Le fils perdu enfin est de retour. Après une longue absence…d’une semaine. Mais cette semaine, si courte dans le temps a révélé les véritables failles et les attentes de tous. François revient avec les idées claires. Pierre repart avec de véritables motivations. Les parents vendent l’affaire pour refaire leurs vies. L’argent n’a pas une importance considérable. « On ne s’en va pas avec une fortune. A notre page, il ne nous faut pas grand’chose pour vivre. Et nous serons seuls, nous pourrons même faire des économies, mais pas comme le père Maleplane. »

NOUS AVONS EU ETERNELLEMENT DES ÂMES DE VAINCUS

Il n’y a plus de système D. Chacun a sa route. Même s’il ne s’agit pas d’une autoroute. Même si c’est un petit chemin vicinal, une petite route de campagne. Tant que ce chemin permet d’avancer. Même si le pas n’est pas un pas de géant. Qu’importe !  « Pour les débrouillards, la partie sera perdue d’avance. S’unir. Combattre. Ce n’est pas nous qui avons souhaité la bataille, tous les témoignages sont là pour dire que nous avons eu éternellement des âmes de vaincus. Mais, mort pour mort, mieux vaut que nous tombions pour notre cause que pour celle de nos maîtres. »

ET MAINTENANT, VOUS AVEZ DES HOMMES

Il suffisait de s’unir. Mais pas s’unir pour vivre de broutilles et d’embrouilles. Les êtres se lèvent. Ils sont désormais debout. La tête haute. Ils pourront désormais voir plus loin. « Au lieu d’avoir devant vous des gaillards qui ne songent qu’à boire, crénom, vous avez des hommes ! »

Il faut changer de lieu, changer de vie. Même les verres. C’est mieux pour changer le présent et préparer l’avenir : «  Donne des verres propres, qu’on boive à notre avenir à tous ! »

Santé !

Jacky Lavauzelle