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Œuvre de RAINER MARIA RILKE – Werk des Dichters Rainer Maria Rilke

signature 2Rainer Maria Rilke

LITTERATURE ALLEMANDE
Deutsch Literatur

Gedichte – Poèmes
Texte

 

RAINER MARIA RILKE
1875-1926

 Rainer Maria Rilke Portrait de Paula Modersohn-Becker 1906
Portrait de Rainer Maria Rilke
1906
Par Paula Modersohn-Becker

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Œuvre
de Rainer Maria Rilke
Werk des Dichters
Rainer Maria Rilke

Gedicht von Rainer Maria Rilke

 

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Das Buch vom mönchischen Leben 
Le livre de la vie monastique
 1899

Da neigt sich die Stunde und rührt mich an
Comme se pose l’heure et me touche
mit klarem, metallenem Schlag:
par son clair impact métallique :

Le Livre de la vie monastique Das Buch vom mönchischen Leben Artgitato Rainer Maria Rilke Jean II Restout Moine en Prière





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LES FENÊTRES

Il suffit que, sur un balcon
ou dans l’encadrement d’une fenêtre
celle que nous perdons
en l’ayant vue apparaître.

Les Fenêtres Rainer Maria Rilke Artgitato Van Gogh La Charcuterie 1888

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LES QUATRAINS VALAISANS
36 poèmes
36 Gedichte
1926

Les Quatrains Valaisans Rainer Maria Rilke Blumenfamilie 1922 Paul Klee

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LES ROSES
RECUEIL DE 24 POEMES

LES ROSES RAINER MARIA RILKE artgitato Vase avec des tulipes, roses et d'autres fleurs avec des insectes 1669 de Maria van Oosterwijk

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Sonette aus dem Portugiesischen (Rilke)
Sonnets from the Portuguese  (Elizabeth Barrett Browning)
Sonnets Portugais (trad. Jacky Lavauzelle)

Elizabeth-Barrett-Browning Sonnets from the Portuguese Elizabeth Barrett Browning Sonette aus dem Portugiesischen RILKE

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Les SONNETS de Louise Labé
Die Sonette von Louise Labé 
Louise Labé Les Sonnets Giovanni Bellini Jeune Femme à sa toilette 1515 Musée d'histoire de l'Art de Vienne

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TENDRES IMPÔTS A LA FRANCE
RECUEIL DE 15 POEMES

Tendres impôts à la France Rainer Maria Rilke Artgitato Le Cirque ambulant 1940 Musée d'Art de São Paulo

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VERGERS
RECUEIL DE POEMES
1924 – 1925

Vergers Rainer Maria Rilke 1924 1925 Artgitato Paul Klee Mythe de Fleur 1918

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signature 2

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RAINER MARIA RILKE
LE REDEMPTEUR DES PAUVRES MOTS

Disons maintenant quelques mots des moyens employés par Verhaeren pour atteindre la vision, pour traduire la passion dans les phénomènes intérieurs et pour éveiller l’enthousiasme. Examinons d’abord s’il est vrai de dire que Verhaeren soit un artiste au point de vue de la langue. Ses moyens verbaux ne sont nullement restreints. Si, dans ses termes ou dans ses rimes, on peut constater des retours fréquents qui confinent parfois à la monotonie, on remarque chez lui dans l’emploi du mot une étrangeté, une nouveauté, un inattendu qui sont presque sans exemple dans la lyrique poésie française. Une langue ne s’enrichit pas uniquement de néologismes. Un mot peut acquérir une vie nouvelle en prenant une place et un sens qu’il n’avait pas, par une transvaluation de sa signification, comme fit Rainer Maria Rilke dans la poésie allemande. « Être le rédempteur par la vie poétique des pauvres mots qui se meurent d’indigence dans la vie journalière », voilà peut-être qui est supérieur à la création de nouveaux vocables.

Stefan Zweig
Émile Verhaeren : sa vie, son œuvre
Traduction par Paul Morisse et Henri Chervet.
 Mercure de France, 1910
pp. –360

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LES CAHIERS DE MALTE LAURIDS BRIGGE

 

 A vouloir commenter ce livre, on risque de prouver surtout que pour l’avoir trop compris on l’a mal deviné, tant on sent qu’il se veut irréductible à l’entendement. Ce serait là sans doute un truisme s’il s’agissait d’une pure œuvre d’art. Mais précisément chez cet authentique poète qu’est Rilke, le plus original peut-être et l’un des plus richement doués parmi les Allemands de sa génération, la pente de l’esprit, l’inclinaison morale est si forte qu’elle détermine la vision, de telle sorte qu’on lui ferait tort d’une part essentielle en ne se préoccupant point de la signification de ses écrits.

Les deux petits volumes de prose dont il est question révèlent pleinement une richesse secrète, un sens d’intimité que les œuvres précédentes ne décelaient encore que par affleurements. Dans ce recueil de souvenirs et d’impressions, qui tient autant d’un traité de la vie intérieure que d’une étude de psychologie, nous sommes d’abord frappés par la prédominance d’une sensualité attentive et déliée, d’où se dégage par une sorte d’intuition immédiate, une image étendue de la vie. Rilke ose les déductions les plus lointaines et les plus compliquées sans prendre le détour de la combinaison intellectuelle ; il ne quitte pas sa sensation et, si son cœur est tourmenté d’une soif d’absolu toute pascalienne, il ne souhaite pas  » trouver Dieu ailleurs que partout.  »  Il l’y cherche avec une ferveur exaltée, avec un soin méticuleux, avec une inquiétude qui n’est pas sans péril. Il est comme un chien sur la piste du divin.

Il nous introduit dans une atmosphère moite et enfiévrée où un monde à venir semble en éclosion continuelle. La vie s’y tient inachevée et trop serrée comme à l’intérieur d’un bourgeon.

Un jeune homme de ces temps-ci, le dernier descendant d’une vieille famille aristocratique du Danemark, fait à Paris, dans la misère et l’isolement, l’expérience d’un déracinement bien autre- ment grave que s’il se détachait, simplement, de sa terre et de ses morts. Déracinant son cœur, il passe d’une époque à une autre, il entreprend de se quitter lui-même pour parcourir dans la solitude l’espace très long qui sépare de la sympathie l’amour. Il ne continue pas sa lignée. Les temps nouveaux sont entrés en lui, il a élargi son cadre, il a laissé là sa maison et ce qu’il possédait.


C’est là ce qui donne au lyrisme de Rilke son accent unique, sa force, son importance. Peut-être faut-il rapporter ce trait si particulier à ses influences ou à ses origines slaves. Il fait fréquemment penser à Dostoïevski dont il est loin pourtant par la nature de son talent comme par sa volonté d’artiste. Il a, à un haut degré, la faculté de contact avec la matérialité des choses qui manque au grand romancier russe. C’est au point qu’il donne l’impression de posséder quelque sens supplémentaire lui permettant des relations plus variées et plus intimes avec le monde des phénomènes. Son style très imagé prend presque toutes ses expressions dans des termes de mouvement. Les choses chez lui ne sont pas, elles deviennent et l’on pourrait dire qu’il a l’adjectif dynamique. Il obtient par là une adhérence si intime entre la pensée et la forme que celle-ci suggère l’idée d’une peau bien plus que d’un vêtement. Son invention verbale est sans bornes, mais il lui arrive parfois d’outrepasser les limites du possible, et son goût qui est fin, à certaines fâcheuses défaillances… Il est juste cependant de dire que quand il se contorsionne en d’invraisemblables acrobaties, ce n’est jamais que par nécessité, et comme pour atteindre un objet hors de sa portée.

Ce lyrique qu’on dirait tout absorbé par ses grands événements à ses moments perdus se révèle observateur remarquable, psychologue subtil et narquois. Il a la vision impeccablement concrète, le trait original, sûr et concentré, un don amusant de la charge et peut-être l’étoffe d’un romancier.

Les notes de M. L. Brigge ne sont pas un livre beau, bien fait, réussi. Elles ont quelque chose de trop vert, de trop foisonnant, de trop jeune, un tremblement trop peu dominé ; elles ne sont que délicieuses et importantes, et lourdes du mystère des œuvres vivantes.

La Nouvelle Revue Française
NRF, 1911
Tome VI




LA POESIE D’Hugo von Hofmannsthal – Die Poesie von Hugo von Hofmannsthal

La Poésie de Hugo von Hofmannsthal
Die Poesie von Hugo von Hofmannsthal



Littérature Allemande
Deutsch Literatur

Hugo von Hofmannsthal
Vienne 1874-1929 Rodaun
Gedichte Hugo von Hofmannsthal Poésie Poème Poesie Artgitato Les Poèmes de Hofmannsthal Artgitato




Français -Allemand

Les Poèmes de Hugo von Hofmannsthal

Die Poesie von Hugo von Hofmannsthal

Französisch – Deutsch

Traduction Jacky Lavauzelle

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Ballade des äußeren Lebens
Ballade de la vie extérieure

Und Kinder wachsen auf mit tiefen Augen,
Et les enfants grandissent avec des regards profonds,
  die von nichts wissen, wachsen auf und sterben,
qui ne connaissent rien, ils grandissent et meurent,

Ballade des äußeren Lebens Ballade de la Vie Extérieure Hugo von Hofmannsthal Artgitato Vanité de Philippe de Champaigne 1602 1674

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Die Beiden
Les Deux

Sie trug den Becher in der Hand
Elle portait la coupe dans la main
– Ihr Kinn und Mund glich seinem Rand –,
– Le menton et la bouche semblables à son bord –

Die Beiden Hugo von Hofmannsthal Les Deux Artgitato Poésie Alfred De Dreux Portrait du Comte Alfred de Montgomery

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Erlebnis
Expérience

Mit silbergrauem Dufte war das Tal
La vallée se colorait d’un gris-argent
Der Dämmerung erfüllt, wie wenn der Mond
Crépusculaire, comme si la lune

Erlebnis hugo von hofmannsthal Expérience ArtgitatoTempête de neige en mer 1842 Londres Tate Britain

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Hugo von Hofmannsthal

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HOFMANNSTHAL
PAR STEFAN ZWEIG ET PAR ARTHUR SCHNITZLER

Hofmannsthal erschien in seinen kurzen Knabenhosen, etwas nervös und befangen, und begann zu lesen.
Hofmannsthal est apparu dans son pantalon court de garçon, un peu nerveux et coincé, et il commença à lire.
„Nach einigen Minuten“, erzählte mir Schnitzler, „horchten wir plötzlich scharf auf und tauschten verwunderte, beinahe erschrockene Blicke.
« Après quelques minutes, » Schnitzler me dit, « nous écoutions attentivement et échangions des regards étonnés, presque effrayés.
Verse solcher Vollendung, solcher fehlloser Plastik, solcher musikalischer Durchfühltheit, hatten wir von keinem Lebenden je gehört, ja seit Goethe kaum für möglich gehalten.
Des vers tellement parfaits, d’une si libre plasticité, remplis d’émotions intenses, nous n’en avions pas entendu parmi les poètes vivants, et nous imaginions cela presqu’impossible depuis Goethe. […]
“ Als Hofmannstahl endete, blieben alle stumm.
« Quand Hofmannsthal eut fini, tous restèrent silencieux.
„Ich hatte“, sagte mir Schnitzler, „das Gefühl, zum erstenmal im Leben einem geborenen Genie begegnet zu sein, und ich habe es in meinem ganzen Leben nie mehr so überwältigend empfunden.“
«J’ai eu», me dit Schnitzler, «le sentiment pour la première fois dans ma vie d’avoir rencontré un Génie né, et je ne l’ai, dans ma vie, jamais autant intensément ressenti « .

Stefan Zweig -1970
Die Welt von gestern
Erinnerungen eines Europäers
Frankfurt/M. : Fischer
Zweig 1970 : 46

Letter from an Unknown Woman Max OPHÜLS : JUSTE AU BORD DE LA MEMOIRE (Lettre d’une inconnue 1948 )

MAX OPHÜLS
LETTRE D’UNE INCONNUE
Letter from an Unknown Woman
(1948)

  max ophuls Lettre d'une inconnue 1948

 

JUSTE AU BORD

DE LA MEMOIRE

 Comme pour ce vin de Valpolicella, dans la chaleur de la Vénétie,  ce « premier vignoble en descendant des Alpes », « les italiens le disent si bon avec les  vignes, les racines dans la vallée qui regardent la montagne», Max Ophüls  vendangera la vie d’un être sensible, à fleur de peau. Un être  amoureux éperdument, aveuglément de la montagne Brand. Une vendange dans une fixité ou une accélération vertigineuse du temps au bord du précipice. Dans le monde entier sans pour autant partir de Vienne. Le film s’enfoncera dans les ombres du passé, dans la nuit de Vienne. Une Vienne désertée où erre une âme qui a perdu sa montagne.  La lumière éclatante des premières images de l’enfance laissera, peu à peu, la nuit envahir l’écran et les cœurs.  

Carol Yorke et Joan FontaineStephan Brand (Louis Jourdan) en décachetant la lettre de  Lisa Berndle (Joan Fontaine) se lave le visage. Il ne sait pas encore ce qu’il a fait. Il va découvrir l’étendue du désastre causé par sa frivolité et sa vie débridée. Il fuit. Il fuit devant ses responsabilités comme il fuit le duel qui l’attend à l’aube : «L’honneur est un luxe réservé aux gentlemen…Je sortirai par derrière » Il n’a pas fui que son adversaire, il a  fui la femme qui l’a aimé toute sa vie, qu’il a marqué à jamais une inconnue, il a fui sa vie. Il va bientôt apprendre qu’il vient de tout perdre.  « Quand vous lirez cette lettre, je serai peut-être morte. J’ai tant de choses à vous dire et peut-être si peu de temps…Je dois trouver la force d’écrire. Quand j’écrirai, il apparaîtra peut-être  que ce qui nous est arrivé avait une raison dépassant notre entendement. Si vous recevez cette lettre, vous saurez comment j’ai été à vous, quand vous ne saviez ni qui j’étais, ni même que j’existais. Je crois que nous avons deux naissances, le jour de notre naissance et quand commence notre conscience. Rien n’existe réellement dans mémoire avant ce jour de printemps où je vis une voiture de déménagement devant chez nous. »

Leo B Pessin et Joan Fontaine

Mais Lisa pense encore qu’il n’existe que deux naissances ; elle ignore encore  la troisième naissance, l’ultime naissance.

La première, celle de l’enfance, est un jardin clôturé d’une haute muraille. Des sons, des couleurs, des formes, des odeurs le parcourent. A force de longer cette cloison, nous y découvrons, un jour, une faille, la faille. C’est une ouverture qui bientôt se refermera derrière nous, définitivement. Nous la prenons inconsciemment, comme poussés. Lisa découvre la faille de son jardin d’enfance dans le déménagement de Stephan.  Le jardin est oublié quand, parfois, le chant d’un oiseau ou l’odeur d’une fleur échappée de la muraille nous feront revivre, éternelle madeleine, quelque chose de notre de nos origines.

 A qui peuvent bien appartenir de si jolis objets et de si somptueux mobiliers ? Qui peut jouer du piano aussi divinement ? L’enfance n’existe plus, d’ailleurs Max Ophüls ne la filme pas. Ce qui nous structure fondamentalement dans nos premières années est subitement balayé par quelques notes de piano et de douces dorures sur un meuble. Le temps ne compte plus, c’est l’instant qui est important. Nous sommes vers 1900. Le temps indiqué lui-même est incertain. Qu’importe. Ce n’est pas important. Par contre, le temps de la répétition de musique est attendu. Ce miracle qui illumine l’âme. C’est Le moment de la journée. Celui qui donne son sens à l’attente, à la journée, à la vie. En se balançant dans le jardin, elle tourne la tête rayonnante afin de voir la fenêtre d’où vient la douce mélodie. Il est dans sa musique, dans sa carrière, dans son prochain récital. Elle n’est plus, déjà, qu’à lui. Chaque legato lui coupe le souffle et chaque note appuie sur une zone précédemment vierge de son âme.

Lettre d'une inconnue Max Ophuls 1948 (1)Quand il termine brutalement son morceau, mécontent de lui, elle sursaute de sa balançoire comme si le coup entrait dans la chair. Elle rembarre son amie Marie (Carol Yorke) énervée de ce bruit musical. Cette amie, toujours dans le jardin avec ses jeux d’enfant, parle encore des garçons qui la taquinent à l’école. Peu importe l’âge que cet homme peut bien avoir, pour le moment, « il doit être vieux, je suppose ». Car de cette écoute, qui cristallise déjà l’ensemble des attentes et des désirs,  jaillira un feu d’artifice en découvrant l’inconnu, jeune et beau. Le mur de l’enfance s’est définitivement refermé.

Lettre d'une inconnue Max Ophuls 1948 (5)

Dans l’attente de la première vision, des bruits d’oiseaux envahissent la petite cour. Ces bruits, c’est son âme joyeuse, tellement excitée et survoltée,  qui envahit l’espace environnant ; un espace qui devient mélodieux et rallonge un peu plus le plaisir du piano. Le bonheur ne doit pas s’arrêter là. Un sourire, un merci et un bonjour et la pauvre Lisa est lardée de plaisir. Elle voudrait garder à jamais cette position et tenir pour toujours la poignée de porte entre ses doigts tremblants.

Cette deuxième naissance sera la plus belle et la plus douloureuse. C’est celle de l’attente et de l’espoir. Celle aussi où les déconvenues et les chagrins la marqueront à jamais. Sans jamais perdre patiente, Lisa attendra sous la pluie, dans la neige, son bien aimé. Elle a trouvé son dieu.

Voir son amant deviendra son unique obsession. Préparer ses tenues, repasser, apprendre à danser, apprendre les bonnes manières, connaître la musique et l’histoire des musiciens,  toutes les actions n’auront que ce seul et unique but. Être prête pour le grand jour de la prochaine rencontre. Lisa n’est même pas jalouse des conquêtes de Stephan. 

Elle est déjà au-delà. Presque dans un rêve. Et quand sa mère lui demande continuellement « Où es-tu, Lisa ? » Elle n’est déjà plus dans la pièce depuis ce tout premier jour de la rencontre. « En réalité, je vivais pour ces soirs où vous étiez seul et où je me disais que vous jouiez seulement  pour moi. » La rencontre est des plus intimes, sans la présence des corps. La musique relie les doigts à l’âme et pour Lisa, ce sont  « les heures plus heureuses de (sa) vie ».

Tout se résume à une question : comment faire pour le voir ? Le jeudi, c’est le jour du grand ménage, le jour des tapis. La poussière doit sortir des moindres mailles de la plus petite carpette. Tout le monde s’y met, sauf Stephan, absent pour la journée. Trouver le moyen de rentrer, de pénétrer dans ce paradis de la musique et de l’amour. Le tapis devient la clé d’entrée. Ce tapis enroulé devient magnifique et sublime quand son amie n’y voit qu’un simple tapis lourd et poussiéreux.

A son premier grand départ, celui pour Linz, avec le remariage de sa mère (Mady Christians) avec Monsieur Kastner  (Howard Freeman), ressemble à un véritable coup de tonnerre. Elle se sauve de la gare et revient en courant dans son immeuble, comme asphyxiée, à la dérive. Elle a perdu son oxygène, sa raison de vivre. Elle reste devant sa porte, couchée comme un chien qui attend son maître. Stephan arrive avec une nouvelle conquête. Vaincue, elle partira.
« Il ne me restait rien. J’allai à Linz ».

 

Lettre d'une inconnue

Quand un prétendant de Linz, jeune militaire promis à une grande carrière militaire, lui demande sa main, elle refuse. Elle n’est pas libre. « J’ai seulement dit la vérité. J’ai dit que je n’étais pas libre. »  Lisa a déjà officialisé sa liaison platonique viennoise. Ses rêves sont devenus si forts qu’ils en deviennent réels. « Mes pauvres parents, pour eux c’était la fin, pour moi, c’était un nouveau commencement. » Le retour à Vienne, le retour vers Stephan, « c’était notre ville », la ville hors du temps, la ville de ses rêves et de ses phantasmes. Le retour s’annonce donc lumineux et glorieux, nécessairement.

Mannequin chez Madame Spitzer (Sonja Bryden), elle donnera corps à sa féminité, toujours dans « l’apprentissage » afin de devenir la femme parfaite qui séduira Stephan.  Elle attire les hommes, mais elle se réserve pour le grand jour, elle se réserve pour l’homme de sa vie. Et le grand soir arrive. Seule dans l’attente, dans le froid et la neige. « Je vous ai déjà vue avant. Il y a quelques soirs. » Sa mémoire ne va pas plus loin, mais elle s’en moque. C’est déjà ça. Elle est tellement heureuse de passer ces minutes avec sa divinité.  Il veut se présenter, elle l’arrête. Elle le connaît tellement, si profondément. Depuis le temps. Il se dit que, tôt ou tard, il faudra bien savoir où aller, se donner un but ; mais elle, elle s’en moque. Peu importe le lieu, elle baigne dans l’ivresse de sa présence. Qu’ils soient là ou ailleurs, tant qu’ils sont liés. 

Être à ses côtés, être l’objet de toutes ses attentions. Lisa est au Paradis et elle réalise ses rêves les plus fous. « Je n’arrive jamais où je veux aller » lui lâche-t-il, bateau perdu dans la multitude de ses désirs et de ses amours. Elle, elle sait qu’elle est arrivée au port. Elle compte bien s’y arrimer longtemps. Le plus longtemps possible. Tout est si simple pour elle.  Stephan doit décommander sa soirée, élaborer les mensonges pour une certaine Lili, la femme de sa soirée, reporter un rendez-vous. Il reporte au lendemain, élabore des scénarios quand elle, toujours près de la porte, attend le cœur battant. Le temps déjà, pour elle, s’est arrêté.

Quand il lui demande si elle est libre le lundi, elle lui répond qu’elle n’a aucun rendez-vous prévu. Lui non plus.  Il se confie et devient enfin lui-même. Tout a commencé très vite, « trop vite, peut-être » avouera-t-il.  Il ne s’aime pas vraiment, non plus : « il est plus facile à plaire aux autres qu’à soi-même ». Elle a trouvé sa faille. Il n’a toujours pas trouvé ce qu’il cherchait. Elle a touché le point sensible. « Depuis quand êtes-vous dans mon piano ? Ne dites rien. Vous devez être une sorcière, qui peut se faire toute petite. »

La fleur qu’il lui donne sera, comme Vienne est devenue sa ville, sa fleur. Tout ce qu’il touche ou qu’il donne devient, de facto, sacré. Dans la fête foraine, désertée et froide, elle lui avoue préférer l’hiver, parce qu’  « au printemps il n’y a rien à imaginer ». C’est le manque qui donne de la présence, comme cet amour qui s’est forgé dans l’attente.

Le voyage immobile dans la fête foraine s’arrête bien entendu à Venise, la Sérénissime, capitale des Amoureux, puis en Suisse voir le « Matterhorn », le Cervin. Pour elle, « il n’y a jamais eu de voyages… », pas plus à Vera Cruz qu’à Rio, « pas plus qu’au soleil de minuit». Les villes, elle les connait par les prospectus illustrés de son père, qu’il rapportait de son agence de voyage, et par les programmes musicaux des villes où Stephan jouait.

Les voyages par les publicités, la gare en carton, les figures de cire, voilà ce qui compose l’univers de Lisa. Mais elle est comblée, peu importe si tout cela est factice puisque son amour est réel, authentique. Au contraire, il n’apparaît que plus solide, plus dur dans ce monde improbable. Quand, le soir, son père, mettait son habit de voyage, ils partaient tous, en rêve.  Elle s’étonne encore de tout. Lisa, petite fille de Vienne, n’a toujours pas grandi.

Elle ouvre les yeux devant ce bonheur qu’elle attendait depuis si longtemps. Gravir une montagne comme le Matterhorn ? Pour quoi faire ? « Pourquoi aimez-vous l’alpinisme ? » Pourquoi chercher si haut ce qu’il y a à côté de nous et qui nous tend les mains ? « Sans doute parce qu’il y a toujours une montagne plus haute que les autres ». Comme il y a toujours une dame plus belle que les autres et toujours un cœur solitaire à prendre et à consoler. Tous les pays sont visités ; alors, la machine repart. « Revoyons les décors de notre jeunesse ». Le temps et l’espace se réduisent à un lieu, le wagon, à cet unique point. Le monde tourne autour d’eux. Et le temps ne semble plus avancer. Il s’est arrêté. Lisa, blottie dans le creux de son wagonnet est la plus heureuse du monde. Le temps s’est tellement dilaté qu’ils n’en ont même plus conscience. La danse qui suivra épuisera tous les musiciens. « Comment pourrions-nous danser ainsi, sans avoir jamais dansé avant ». Ils tournent dans la félicité. Ils sont dans leur monde et, donc, en dehors du monde.

Pour que cet état dure encore, qu’il ne s’agisse pas que d’un rêve, il lui fera promettre de ne pas disparaître. Elle se colle contre le piano et le regarde tendrement. Elle se couche aux pieds du piano, comme elle se couchait devant sa porte. Elle regarde ses doigts parcourir à toute vitesse le clavier. Elle est heureuse.

Elle aura sa revanche. La femme qui monte les escaliers avec Stephan, c’est elle, enfin elle. Oubliées les autres.  Il n’y a plus qu’elle. Elle est Sa femme qui va bientôt s’abandonner dans ses bras.  Le mouvement de la caméra fait la même rotation au-dessus de l’escalier, comme avant quand elle l’attendait, cachée dans le couloir, pour  observer les différentes dames.

Le départ de Stephan pour un spectacle à la Scala de Milan est annoncé et l’absence ne durera  que  deux semaines. Ce ne sera pas long. Pour elle, c’est d’une éternité qu’il s’agit. Un espace infini.  « Je serai là à votre retour » lui lâche-t-elle sur le quai. C’est entendu, où pourrait-elle aller et que pourrait-elle faire sans lui. Sinon attendre son retour et compter les secondes qui les séparent. Elle ne parle plus que dans le souffle, le nom répété de Stephan s’étouffe dans sa gorge et comme si l’air venait à manquer.

Deux semaines ! Stephan lui crie sur le quai, deux semaines ! Elle le sait déjà : « ce train vous faisait sortir de ma vie ! »  Viendront la nouvelle solitude et l’espoir. Viendra l’accouchement d’un petit garçon. « Je voulais être une femme qui ne vous ait rien demandé ». Elle ne veut que donner. Donner son temps, son corps et son cœur, sa vie.

Pour faire vivre son fils, elle se marie avec  Johann Stauffer (Marcel Journet). Mais neuf années s’écoulent entre la naissance et le mariage. Pas une image, quelques photos de l’enfant que Stephan regarde à la loupe, à la fin du film. Le temps sans Stephan ne compte plus, ne vaut rien. Pas un seul plan, pas un seul raccourci. Comme si le temps repartait le jour du bal, où les deux amants se rencontrent à nouveau.  « Je le sais maintenant, rien n’arrive par hasard. Chaque instant est mesuré et chaque pas est compté »

« Je vous ai vue quelque part, je le sais. Je vous ai observée dans votre loge.» Il ne l’a pas oubliée totalement. Mais dans la somme de ses conquêtes, qui est-elle ? Dans quel concert ? A Vienne ? Il y a si longtemps. Il sait qu’elle peut l’aider. Il cherche, il fait défiler les visages, ceux qui sont « juste au bord de la mémoire. » Elle ne le laisse pas indifférent. Il sait qu’elle est différente des autres, « Qui êtes-vous ? » Il sait qu’elle est importante pour lui, mais en guise d’aide, il la remet en danger dans son couple. «Vous avez une volonté, LisaVous pouvez faire ce qui est juste ou détruire votre vie» lui prévient son mari. Mais Lisa n’a pas de volonté quand il s’agit de Stephan, elle est à lui comme la balle est au fusil. « Je n’ai de volonté que la sienne ! » lui répondra-t-elle.

Quand son fils doit partir, il prend la même gare que Stephan et doit, lui aussi, partir pour deux semaines. Comme elle a perdu Stephan, elle perdra son fils. Celui-ci mourra d’une épidémie de typhus, pour avoir pris, par erreur, un wagon en quarantaine à cause de cette infection. La boucle du temps se referme. « Deux semaines, deux semaines », lui crie son fils. Comme Stephan dix ans plus tôt.  En se retournant, les grilles de la gare semblent l’emprisonner dans son destin, ou l’empaler dans sa peine.

Elle revient dans le même café et rachète les mêmes fleurs blanches. Comme un rituel. Le temps dans sa boucle s’arrêtera-t-il à nouveau. En reprenant les fils, ses pas la conduiront à lui. Il suffit d’y croire et de fermer les yeux. De rentrer dans le flux et se laisser bercer par les vagues. Le corps reviendra sur la plage et le bateau retrouvera son port. Quand elle rentre dans l’appartement de Stephan, la porte grince. Toujours le même grincement, le même que le premier jour ; ce jour où elle est entrée, seule, pour découvrir l’appartement. Rien de plus rassurant. Et l’émotion la saisie quand elle retrouve, d’un coup, toutes les odeurs et les bruits d’avant, quand elle peut toucher à nouveau le piano.

« Vous êtes ici, et le temps pour moi vient de s’arrêter » et c’est Stephan qui parle. La boucle du temps vient de les reprendre ; ils sont synchros. Ils sortent du temps, tous les deux. Une statue grecque que Lisa regarde fait dire à Stephan que « les Grecs vénéraient un dieu inconnu en espérant sa venue. Le mien est une déesse. ..Pendant des années, je ne me réveillais pas sans me dire : ‘peut-être aujourd’hui, ma vie commencera vraimentParfois cela semblait si proche. Je suis plus âgé et je comprends mieux »  Mais il ne comprend pas que la solution est à ses côtés. Il est encore à la limite. Il est à deux doigts de résoudre le problème qui le mine. Et Lisa attend, son souffle pousse comme pour lui donner la solution. Mais rien ne vient. Désespérément.  Et c’est toujours elle qui, mal à l’aise, change de sujet, détourne la conversation. La révélation est reportée. Sans cesse. Lui, voit la beauté de la femme qui lui fait face, sa robe magnifique.

Les mots vont sortir. Elle n’en peut plus. Il faut qu’ils sortent. « Je suis venue ici pour vous dire…de nous ! » « Nous ne pouvons pas être sérieux si tôt.» Les mots ne sortiront pas, ni ce soir, ni jamais. Ils n’ont jamais été si près. La limite de la limite.  Et la question du voyage reprend : « Vous voyagez beaucoup ? » La musique mélodieuse devient inquiétante. Le temps vient de se réenclencher. La boucle est repartie comme dans un manège infernal. Elle sait que tout est perdu. Définitivement. Quand il assure qu’il « a pensé à elle toute la journée », elle n’en peut plus, elle qui pense à lui depuis tant d’années, nuit et jour.  Ses yeux se referment. Elle a mal, mais lui continue sans se rendre compte du désastre. « Vous vous sentez seule ? » Toutes les questions sont autant de poignards qui plongent dans son cœur et son ventre. Il l’assassine à petit feu.

« J’étais venue vous parler de vous. Vous offrir toute ma vie. Vous ne me reconnaissiez même pas » écrira-t-elle.  Les fleurs posées sur la table, resteront là. Mortes. « Je ne sais plus où je suis allée. Le temps est passé devant moi. Ni en heures, ni en jours, mais dans la distance entre nous» Le temps s’est accéléré qui emporte son amour, son fils et sa vie. Son fils meurt sans savoir qu’elle était là. Mais seul son corps était là. Elle n’était déjà plus de son monde. Elle avait lâchée prise. La partie était finie. … « Si vous aviez reconnu ce qui vous avez toujours appartenu ? Trouvé ce qui n’était jamais perdu. Si seulement… »

Stephan a compris. Enfin. Le valet de Stephan, John (Art Smith), muet, regarde, fidèle, ce maître aveugle à l’amour qui s’offre à lui. John pourrait dire tant de choses.  Il est la bonne conscience muette de son maître. C’est lui qui écrira le nom de Lisa à son maître. La limite vient d’être dépassée. Mais l’histoire ne se terminera que dans l’au-delà.

La troisième naissance viendra par la mort de Lisa. Elle prendra vie dans l’esprit de Stephan. En se retournant, au petit matin du duel qui l’emporte vers une mort certaine, il voit la jeune Lisa, comme au premier jour. Souriante et timide, lui tenant la porte, se cachant presque derrière. Il sourit. Il sait que maintenant il va la retrouver, que maintenant il la comprend. Il sait que Lisa est l’amour de sa vie. « Nous ne possédons éternellement que ce que nous avons perdu » (Ibsen) Stephan part vers sa mort, mais désormais il sait qu’il ne lui manque rien.

 

Jacky Lavauzelle

Lettre d’une Inconnue Max Ophuls
Letter from an unknown woman Ophuls