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LE TAUREAU D’AIRAIN – (I & II) – Pièce en 10 tableaux

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LE TAUREAU D’AIRAIN



Théâtre de Jacky Lavauzelle

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Phalaris condamnant le sculpteur Perillus
Par Baldassarre Peruzzi.
Phalaris – Tyran d’Agrigente en Sicile

Le supplice du taureau d’airain ou taureau de Phalaris

 

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LE TAUREAU D’AIRAIN

Premier tableau &
Second tableau
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Pièce de Théâtre

Premier Tableau

Le chœur s’avance sur une scène nue.

Le Chœur
(Racle sa gorge et toussote.)
Bonsoir, voici l’histoire du Taureau d’Airain qui se situe dans une période ô combien troublée de notre courte et misérable histoire. Nous sommes en Moirie, pays sombre et lugubre où règnent trois princesses – je les appellerai plutôt sorcières, mais ce n’est que mon avis, après tout…
(Il regarde à droite et à gauche, lève la tête et cherche au-dessus de lui.)
Désolé ! La dernière fois, on m’a bien rappelé que mon contrat stipulait que je ne devais lire que ce qui était écrit et rien d’autre…Sinon Vlan !… Vous comprenez ?
(Il montre la sortie.)

Bon alors ! Revenons-en à notre texte. Nos trois sorc…euh, les trois princesses, bien sûr, sont nommées Clotho, Lachésis et Atropos. Cette dernière n’est pas la plus gentille, bien au contraire. Nous aurons le temps de revenir sur elles dans notre histoire.
Avant toute autre chose, et pour cela préfère le contexte…un peu de géopolitique afin de mieux comprendre notre histoire et parce que c’est toujours bien de savoir où l’on met les pieds…Quand il s’agit du bon ! … (il sourit) … Bon, alors, la géopolitique…
(Il se racle à nouveau sa gorge et remet sa chemise.)
La Moirie se trouve donc entourée de trois pays, (il fait des gestes dans l’espace en même temps qu’il parle afin de rester très pédagogique) beaucoup plus grands et guerriers : nous avons la Xadronerie, au centre des deux autres, pays peuplé de Xilippains adorateurs du dieu Jupiter. A droite de la Xadronerie, nous avons le Xerkeland, territoire sombre et inquiétant, peuplé de walkyries chevauchantes et de guerriers armés de massue. Ce territoire reste mal connu et peu en sont revenus.
(Il se réchauffe avec ses mains.)
Voilà rapidement pour les pays…En se comparant, notre Moirie ne semble pas tout à fait aussi sombre et désespérée.
Nos trois…princesses ont un passe-temps qui leur prend tout leur temps…elles filent, elles filent et  filent encore.
Donc…pas possible de gouverner dans ces conditions…
Donc, étant des personnalités très occupées, elles ont préférées donner le pouvoir à Phalaris le Doux. Personnage encore bien obscur… personne ne sait d’où lui vient ce nom de Doux…Il est appelé plus familièrement Phalaris le Priape, mais là, par contre, tout le monde sait d’où lui vient ce surnom
(il sourit).
Nous nous retrouvons donc dans le tableau suivant, à la cour de Phalaris, préoccupé comme tout bon dirigeant de notre terre, par les dettes et les déficits abyssaux.
Merci pour ce préambule un peu long…mais ô combien nécessaire pour l’incompréhension de notre histoire inoubliable, fantastico-horrifico…
(Il tousse)
Bon, je vous laisse !
(Il se retourne)
Et bon courage !
(il sourit)


le chœur se retourne et quitte la scène.

[Fin du premier tableau]

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Second Tableau


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Nous sommes dans le bureau principal de Phalaris.
PHALARIS
Toi, mon grand architecte, toi, Francis Gaihris, quand penses-tu avoir terminé mon temple que je dédie à Kemoch ?

GAIHRIS
Phalaris, je venais juste de terminer celui de Zeus Polieus, que tu m’as demandé de tout détruire pour celui de Kemoch… On aurait pu conserver les murs… Si tu changes tous les quatre matins, ça va être compliqué à suivre.

PHALARIS
Ce sera notre dieu désormais. J’ai eu une illumination dans mes rêves. Kemoch m’est apparu…Et il m’a parlé…

Gaihris lève les yeux au ciel quand Phalaris se tourne.

PHALARIS
… Une illumination, te dis-je. Une lumière blanche et des musiques sérielles et électroacoustiques … La synthèse impossible entre Stockhausen, Berio, Boulez et Dalbavie… J’étais un ange dans les mains de Dieu.
(Gaihris veut s’asseoir mais Phalaris lui fait un regard de reproche. Gaihris reprend sa pose.)
Et puis Kemoch, il correspond plus à notre mode de vie. Les sacrifices humains … c’est ça avec notre alimentation…une alimentation plus protéinée, disons plus carnée…Et en plus cela correspond aux désirs les plus secrets de nos princesses Clotho, Lachésis et Atropos.

GAIHRIS

Tu sais, moi, je suis végétarien…avant de devenir végane…tel est mon projet…

PHALARIS
En tout cas, tu n’as pas oublié d’être con…En tout cas fini dans trois mois…sinon, tu feras parti d’un de mes prochains repas, préparé par mon grand chef Drakass…

GAIHRIS
Lui ? Drakass ? Tu l’as mangé le mois dernier…

PHALARIS
Merde, c’est vrai… Il m’a rendu malade, ce con…avec un parfumé de caniche rémoulade ….qu’il ne rate jamais…

GAIHRIS
…Qu’il ne ratait jamais…Mais si tu me tues…qui fera tes grandes œuvres, qui réalisera tes somptueux desseins  et tes ambitieux édifices…

PHALARIS
L’un de tes élèves, Gaihris, l’un de tes élèves…Tu ne manques pas de bons élèves, tu le sais…

GAIHRIS
Ceux qui ne sont pas partis en Xerkeland…

PHALARIS
Il m’emmerde ces bourricots du Xerkeland…Ils ne savent que produire et produire encore…Ah ! ça pour faire miroiter des bonnes situations et des milliers d’écu…Ils sont bons…

GAIHRIS
…Et ils ne se mangent pas entre eux, eux !

PHALARIS
Nous mangeons nos ennemis !

GAIHRIS
Et les opposants !

PHALARIS
Oui, c’est ça, nos ennemis !

GAIHRIS
Et ceux qui ne sont pas d’accord ?

PHALARIS
Ennemis aussi !

GAIHRIS
Et Drakass, un de tes meilleurs sujets…Un ami …

PHALARIS
Il a manqué me faire crever, ce con !

GAIHRIS
Tu as peut-être chopé quelque chose quelque part ?

PHALARIS
Impossible, tout allait bien avant !

GAIHRIS
Il n’a même pas eu le droit à l’erreur…errare humanum est …

PHALARIS
J’attendais de lui la perfection, comme de toi d’ailleurs et tu ferais mieux de te mettre au travail si tu veux être dans les temps…si tu vois ce que je veux dire ! Que Clotho, Lachésis et Atropos soient totalement satisfaites de ta réalisation.

GAIHRIS
J’y vais Phalaris !

PHALARIS
…Grand…

GAIHRIS
Grand Prince par la grâce de Kemoch ! Ça va ?

PHALARIS
Ça manque encore de conviction, mais pour la première semaine, ça ira ! Et n’oublie pas de bien me chiader la salle des sacrifices ! Il faut que ça en jette ! je compte inviter nos grands voisins…Alors, pas de blagues !

GAIHRIS
Oui…Grand Prince !

PHALARIS
Et ne mets pas des oreilles débiles à Kemoch ! J’ai vu ça dans un film sur le Livre de Ruth quittant le royaume de Moab, c’était d’un ridicule ! Un peu de sérieux, quand même…et du respect…surtout du respect !
(Gaihris sort.)

PHALARUS
seul.
Ils nous font chier tous ces cons ! Je te leur amène la prospérité, la richesse, une alimentation à volonté, des écus xacroniens plein les poches, de la prospérité et ça critique mon absolutisme ! Non mais ! Jamais contents…Ils ne sont jamais contents… Avant que j’arrive la Moirie se mourait…Elle crevait et la Croutinerie était à deux doigts de l’absorber, de la digérer et de l’anéantir…J’arrive, je mets tous ça au carré. Je montre les muscles…Et tranquillement je reprends les rênes…Si encore ils souffraient…Mais non, ils sont ravis de leur qualité de vie…Mais ils veulent plus de liberté…Ils écoutent ce con de Télémachus, que je n’arrive pas à trouver…Ils le badent…Comme des débiles…Télémachus par ci…Télémachus par là…Il est beau, d’accord…Mais s’il était au pouvoir, il ne serait pas capable de tenir tous ces râleurs de première…Bon, c’est pas tout…Il faut que je trouve un moyen de perfectionner mon cannibalisme… C’est vrai, entre nous, ça va…Mais quand on a du monde…Bonjour les dégâts…C’est pas comme ça que l’on fera avancer nos traditions et notre belle façon de vivre…En plus, ils chialaient tous…La classe moyenne se meurt…Elle crève des impôts et des taxes en tous genres…Et moi, vlan ! Tour de passe-passe, ils sont tous dans la classe moyenne ! Et tu crois que ça les calmerait ! Que nenni ! Nawak ! Ah, ça vaut le coup de se donner de la peine !
(Il réfléchit et appelle son chambellan.)
Duc de Bouillon ! Duc de Bouillon !
(Personne ne répond. Il se met à crier.)
Chambellan ! Chambellan !
(Le Duc de Bouillon arrive en courant.)

LE CHAMBELLAN
Oui, majesté.

PHALARIS
Ah ben quand même ! On est bien servi ici ! As-tu vu Perillos ?

LE CHAMBELLAN
Perillos d’Athènes ?

PHALARIS
Tu connais d’autres Perillos ?

LE CHAMBELLAN
Hittay, majesté…Hittay…Perillos Hittay, votre coiffeur, majesté !

PHALARIS
Je n’ai rien à faire d’un coiffeur qui est venu hier ! Depuis quand me fais-je coiffer tous les jours ? Chambellan, Voyons !

LE CHAMBELLAN
J’ai vu il y a quelques minutes notre grand inventeur…

PHALARIS
Oui, c’est bon, c’est bon et bien qu’attends-tu ?…Va ! Pars le chercher ! Fissa !

LE CHAMBELLAN
(Qui part en courant.)
J’y vais, Majesté…J’y vais…

PHALARIS
(Seul.)
Il est gentil…Mais il a pas inventé la cuillère à saucer le crâne…
Le chambellan arrive, accompagné de Perillos.

LE CHAMBELLAN
Majesté…

PHALARIS
…Oui, c’est bon, c’est bon…Ah ! mon bon Perillos, comment vas-tu ?
(Le chambellan se retire.)

PERILLOS
Bien majesté ! Bien ! Je cherche, majesté…je cherche…

PHALARIS
Et qu’as-tu trouvé ?

PERILLOS
Rien, je fais des essais sur la cytidine désaminase…

PHALARIS
On s’en fout de ta citadine déminée…Et autres choses ?

PERILLOS
Le pancréas…Le pancréas…m’habite, Majesté !

PHALARIS
Tu as donc perdu un proche, c’est ça ?

PERILLOS
Mon meilleur ami, Majesté !

PHALARIS
Et ensuite ?

PERILLOS
La cour l’a mangé, Majesté !

PHALARIS
Ah ! …Oui, Perillos, plus de cimetière, plus de crématorium…On ne perd rien de la bonne nourriture…

PERILLOS
Oui, mais c’est dur, Majesté ! C’est dur !

PHALARIS
Console-toi et pense qu’il n’est pas mort pour rien… Et il est parti dans la gaité, dans la joie et la bonne humeur et il a redonné du moral à nos gars… C’est pas excellent, ça ? …Ça redonne le moral !

PERILLOS
(Fataliste.)
Si vous le dites, Majesté…Si vous le dites…

PHALARIS
(Le regarde, critique.)
Ca manque de conviction, mon bon Perillos…Ca manque de conviction…Mais bon, je te pardonne…Le chagrin, tout ça…Mais ça va passer…

PERILLOS
Je ne crois pas Majesté…Je ne crois pas…

PHALARIS
(Doucereux)
Et ta femme ?

PERILLOS
Ma femme ? Elle, ça va !

PHALARIS
(Enervé)
Je m’en fous de ta femme, Perillos, Je m’en fous ! Perillos, tu es gentil, mais je ne t’ai pas fait venir pour parler des enfants, de la famille et des amis…

PERILLOS
…Je m’en doute….

PHALARIS
(Fatigué.)
…Et ne me coupe pas sans arrêt… C’est pénible…J’ai déjà du mal à me concentrer…
Il se calme. Respire à fond, relève la tête et esquisse un sourire.
Bon ! Alors, mon bon Perillos…J’ai besoin de tes talents…Je voudrais que tu me trouves une nouvelle idée pour pouvoir accueillir mes hôtes tout en cuisant mes emmerd…mes ennemis !

PERILLOS
(Pas étonné.)
Une sorte de barbecue ?

PHALARIS
Une sorte de barbecue…C’est ça…C’est ça…Mais avec de l’innovation… Mes convives doivent être surpris…Et il faut que ça reste convivial…Festif, quoi ! Tu vois ?

PERILLOS
Moui…Je vois…Je vois…Et c’est tout ?…Enfin, je veux dire, ce sont les seules consignes ?

PHALARIS
Les seules ! Après place à la création, à l’innovation ! Que diable ! Libère-toi de tes entraves intellectuelles, anime mon âme, surprends-moi !

PERILLOS
Animer…Animer…Bon ! Et pour les délais ?

PHALARIS
Un mois ! Nous testerons…nous testerons… Pour que l’inauguration du temple à Kemoch  soit une réussite. Bon, laisse-moi, maintenant mon bon Perillos et surprends-moi ! Nos divines Clotho, Lachésis et Atropos seront avec nous…Elles se déplacent si peu…Elles ne sortent que pour venir me voir…De moins en moins souvent d’ailleurs…(il réfléchit) J’espère que c’est un bon signe…Bon, n’y pensons plus ! Va ! Et n’oublie rien de mes conseils !

PERILLOS
d’un ton neutre.
Vos désirs sont des ordres, Majesté, Ô Grand Prince par la grâce de Kemoch !

PHALARIS
Qui apprécie.
C’est bien, Perillos, c’est bien !

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[Fin du second tableau]

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EPREUVES NOCTURNES Pièce de Jacky Lavauzelle – PREMIER TABLEAU

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Théâtre de Jacky Lavauzelle

EPREUVES NOCTURNES

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PREMIER TABLEAU

Le Chœur
Il s’avance au milieu de la scène.
La scène est nue. Il n’y a rien. Que Coleridge à droite et Kubla à gauche (il les montre du doigt). Ils n’ont pas d’âge déterminé. Coleridge porte un manteau long, ce qui n’a aucune importance dans la pièce…
Il se retire de la scène.

Coleridge
As-tu fermé la porte ? J’ai entendu des horreurs dans la rue. Comme si elles frappaient à la porte ou … peut-être était-ce dans ma tête…

Kubla
J’ai fermé la porte. Ne t’inquiète pas.
Les ombres sont dehors. Elles s’agitent légèrement avec le vent. Comme tous les soirs. Elles aiment se frotter à la porte. Glisser contre les rainures des bois, sur les arrondis des gonds. Je n’ouvrirai plus la porte cette nuit. Tu peux sommeiller en paix. Fais-moi confiance !

Coleridge
Avant ces bruits ne me faisaient pas peur. J’aimais me perdre dans la nuit et laisser ma peau sur le haut des coteaux au contact des fluides et des énergies. A deux pas du précipice. Je mettais un pied dans le vide. Et je penchais la tête de ce côté. Je frissonnais, pas de froid, d’excitation. Aujourd’hui, ce n’est plus pareil quelque chose s’est cassée. Sais-tu d’où cela vient ?

Kubla
Des pas ! Des pas qui longent la jetée. Ils se répètent à l’infini. Ils t’ont poursuivi une nuit de printemps alors qu’un orage grondait. C’était terrible.

Coleridge
C’est moi qui était effrayant




Kubla
Tu étais effrayé. C’est tout !




Coleridge
Et crois-tu que je ressortirais un jour. J’aimerais tant retrouver ces sensations. Je n’ai jamais eu autant d’émotion. Il m’arrivait parfois de pleurer. Je pleurais tant que je ne comprenais même plus comment mon corps pouvait en produire autant.

Kubla
Laisse-toi un peu de temps !




Coleridge
Je n’ai pas assez de temps. Comme toi ! Peut-être quelques heures ! Peut-être quelques souffles. Qui sait ? Moi, je ressens-ça, vraiment. Je sais que j’ai l’air d’un abruti quand je dis ça, un profond crétin.

Kubla
Non. Juste pour quelqu’un de sensible. Et la sensibilité c’est quelque chose qui manque au monde. Tu as vraiment en toi cette énergie. Tu es capable de remuer des montagnes, des continents. Mais là, tu doutes. Il te faut revenir, te reconquérir, te redonner confiance. Calme-toi ce soir. La mort ne viendra pas. Je commence à bien la connaître. J’en ai tant vu… pris et fauché comme des vulgaires bouses, sans préavis. Tu entends d’abord un cri. Puis un silence. Un long silence qui te prends déjà ta raison et tes sentiments. Un souffle, c’est ça, un souffle que tu sens dans ton dos et qui te fais te dresser le moindre poil sur tes bras, sur tes jambes. Un nouveau silence, presque symphonique. Comme dirais-je…un silence habité, c’est ça, habité. Le cri de tout à l’heure te reviens en écho. C’est presque beau, mais aussi effrayant et tu vois les yeux de l’autre qui sont saisis, envoutés et tu sais alors que pour l’autre, il est déjà bien trop tard. Les yeux se ferment et se rouvrent. Ils sont bleus. Et enfin, ils se referment doucement et profondément comme s’il fallait les coudre. Un dernier goût du cri qui s’éloigne. Un cri lourd. Dans quelques instants, ce sera fini.

Coleridge
Kubla ?




Kubla
Oui

Coleridge
Jai froid…

Kubla et Coleridge se retirent
Le chœur revient

Le Chœur
Moi, je n’entends rien ! Et vous, entendez-vous ? Fermons les yeux quelques instants…
Rien !

Noir sur la scène

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