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SONNET DE POUCHKINE (1830) L’austère Dante ne méprisait pas le sonnet – Суровый Дант не презирал сонета

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Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE 1830
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


SONNET 1830
L’austère Dante ne méprisait pas le sonnet

  Сонет 1830
Суровый Дант не презирал сонета
 

 

Суровый Дант не презирал сонета;
L’austère Dante ne méprisait pas le sonnet ;
 
В нем жар любви Петрарка изливал;
Pétrarque y versait ses éclairs d’amour ;
Игру его любил творец Макбета;
Le créateur de Macbeth en aimait le tour ;
Им скорбну мысль Камоэнс облекал.
Quand le mélancolique Camões s’y répendait.

И в наши дни пленяет он поэта:
Et aujourd’hui, il envoûte le poète :
Вордсворт его орудием избрал,
Wordsworth comme instrument l’avait choisi,
Когда вдали от суетного света
Quand à l’écart de l’agitation du monde
Природы он рисует идеал.
Il peignait la nature idéale.




Под сенью гор Тавриды отдаленной
Sous l’ombre des montagnes de Tauride
Певец Литвы в размер его стесненный
Adam Mickiewicz les chante dans ses Sonnets de Crimée
Свои мечты мгновенно заключал.
Leur livrant ses rêves pour qu’ils se réalisent.




У нас еще его не знали девы,
Nous ne le connaissions pas encore
Как для него уж Дельвиг забывал
Qu’Anton Delvig oubliait pour lui
Гекзаметра священные напевы.
Les chants sacrés de l’héxamètre.

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POUCHKINE
1830  

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LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

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MIKHAÏL LERMONTOV UN GRAND NEVROPATHE (docteur Augustin Cabanès)




LA POESIE DE LERMONTOV

MIKHAÏL LERMONTOV

par le Docteur Augustin Cabanès
Grands névropathes
Tome 3
pp. 303-326
Editions Albin Michel
1933 Paris




 

MIKHAÏL LERMONTOV

Physionomie attachante entre toutes, que celle de Lermontov : un des représentants les plus brillants du romantisme russe, issu du romantisme européen.

Si son œuvre contribue, dans une certaine mesure, à éclairer sa psychologie, nous avons le regret de constater qu’elle est restée incomplète, ce qui nous prive d’un élément important d’appréciation sur le développement de son caractère, sur la formation de son génie.

La destruction d’une partie de sa correspondance, les rares documents permettant d’établir son curriculum vitæ, nous limiteront à une étude écourtée qui péchera par d’inévitables lacunes.

Heureusement avons-nous rencontré, pour suppléer à notre information en défaut, un guide aussi sûr que renseigné, dans l’auteur d’un travail de haute valeur consacré au personnage et qui est un de nos brillants agrégés de l’Université. Nous nous plaisons à reconnaître, en outre, le concours que nous a prêté, avec une bonne grâce dont nous conservons le sympathique souvenir, un des distingués bibliothécaires de l’Université de Paris, qui a bien voulu nous confier en son temps les bonnes feuilles de l’ouvrage qu’il se proposait de publier sur le poète dont nous allons esquisser à grands traits la psycho-pathologie.

Michel Iouriévitch Lermontov naquit dans la ville même qui avait donné, quinze ans auparavant, le jour au célèbre Pouchkine, dont il devait être le disciple et l’admirateur. Son ascendance ne nous révèle rien de particulièrement intéressant. Son père, Iouri Pétrovitch, d’un naturel emporté, sans être ce qu’on appelle un méchant homme, avait été mis à la retraite comme lieutenant au corps des cadets, « pour raison de santé ». Renseignement assez vague, dont force est de nous contenter.

Quant à sa mère, de bonne heure orpheline de père (celui-ci s’était empoisonné), elle était, nous dit-on, « d’une santé assez débile, et surtout d’un tempérament nerveux à l’excès, qu’elle semble avoir transmis à son fils ». Elle aurait succombé à la phtisie dans un âge peu avancé.

LERMONTOV, Mikhaïl (1814-1841).jpg
LERMONTOV

L’enfant qui était né d’elle n’eut pour veiller sur sa fragile existence qu’une grand’mère, d’ailleurs très attentive à ses moindres indispositions, ne le quittant ni de jour ni de nuit, l’entourant de soins continuels.

Quand il eut un an, on transporta le frêle rejeton, accompagné de sa nourrice, dans un village du gouvernement de Simbirsk.

Sur ces premières années, nous possédons un document bien précieux, un fragment autobiographique, écrit de la main même de Lermontov, qui s’est dépeint sous le nom de Sacha Arbénine, à ne point se méprendre sur sa véritable identité. Le poète raconte que la maison seigneuriale qui le recueillit ressemblait à toutes les maisons de même ordre. « Elle était en bois, peinte en jaune… ; dans la cour s’élevaient de longs bâtiments à un seul étage, des hangars, des écuries… »

Le jeune barine avait à son service plusieurs femmes de chambre placées sous la haute direction de la nourrice qui prenait très au sérieux son rôle.

« Sacha se plaisait beaucoup en leur compagnie. Elles le caressaient et l’embrassaient à l’envi, lui racontaient les légendes des brigands de la Volga. Son imagination s’emplissait des merveilles de leur bravoure farouche, de sombres tableaux et de sentiments extraordinaires. Il prit les jouets en dégoût et commença à rêver. À l’âge de six ans, il avait plaisir à regarder le soleil couchant, l’horizon parsemé de nuages rouges… Il avait soif d’affection, de baisers, de caresses, mais les mains de sa vieille nourrice étaient si rudes !… Sacha était un enfant horriblement gâté et fantasque. » Servantes, nianias, intendants, étaient entièrement à son service : ils avaient l’ordre de se plier à tous ses caprices. On ne réfrénait si ses colères, ni ses instincts de méchanceté native, même s’ils s’exerçaient sur les plantes du parc, qu’il se plaisait à détruire, et sur les malheureuses poules de la basse-cour auxquelles il lui était possible impunément de casser les pattes.

Il confessa plus tard que ses penchants mauvais se seraient certainement développés, si une maladie ne fût venue à propos interrompre le cours de ses fantaisies cruelles. Il eut la rougeole avec des complications qui donnèrent de l’inquiétude à son entourage. « On le sauva, mais cette maladie le laissa dans un état de faiblesse extrême. »

Il n’est pas sans intérêt de noter que cet incident morbide eut une influence assez inattendue sur le caractère et l’esprit de Sacha : « Il prit l’habitude de la réflexion : privé des distractions et des divertissements de son âge, il commença à les chercher en lui-même… Pendant ses insomnies douloureuses, étouffant sur son oreiller brûlant, il s’était accoutumé à surmonter les douleurs du corps en se laissant emporter par les rêveries de son imagination. Il s’imaginait être un brigand de la Volga qui fend les flots bleus et glacés, qui marche à l’ombre des forêts profondes, parmi les clameurs du champ de bataille, au bruit des chansons guerrières, au milieu des sifflements de la tempête… »

PIATIGORSK, Caucase (Les bains de).jpg
VUE DU CAUCASE : LES BAINS DE PIATIGORSK
d’après le Magasin pittoresque

La précocité de ses facultés intellectuelles a-t-elle pu avoir une influence fâcheuse sur le développement physique du jeune Lermontov ? Toujours est-il qu’on dut, à plusieurs reprises, le conduire aux eaux du Caucase, dans une propriété qu’y possédaient ses parents, pour y rétablir sa santé ébranlée. C’est au cours d’un de ces voyages qu’il ressentit les premiers troubles de l’amour et à un âge où il n’est pas courant de le voir apparaître. Ses parents étaient en relations avec une dame, qui avait une fillette âgée de neuf ans ; le futur poète, qui n’avait qu’une année de plus, s’éprit violemment de la petite fille au point d’en garder le souvenir durable pendant bien des années :



« Était-elle jolie ou non ? Je ne m’en souviens pas, déclarera-t-il un jour dans une échappée de confidences ; mais son image vit encore dans mon souvenir ; j’ai plaisir à me la rappeler, je ne sais pourquoi… On se moquait de moi, on me taquinait, car mon visage trahissait mon émotion. Je pleurais tout bas sans raison, je désirais la voir ; mais quand elle venait chez nous, je refusais ou j’avais honte d’entrer dans la chambre où elle était ; je craignais peut-être que les battements de mon cœur ou le tremblement de ma voix ne révélassent aux autres un secret impénétrable pour moi-même. Je ne sais qui elle était, d’où elle venait… Elle était blonde, elle avait des yeux bleus… Non, je n’ai rien vu de semblable, ou du moins j’éprouve cette impression, car je n’ai jamais aimé comme en ce temps-là. »

L’écho de ces mêmes sentiments se retrouve dans la pièce de Lermontov : Premier Amour ; « encore enfant, les souffrances d’un ardent amour troublèrent mon âme inquiète… ». Et quelques mois avant sa mort, il consignait cette impression, toujours vivace.

« Je me vois encore enfant : autour de moi, tout m’est familier, la haute maison seigneuriale, le jardin avec sa serre en ruines.

«  J’entre dans une sombre allée ; au travers des branches, filtrent les rayons du soleil couchant, et les feuilles jaunies bruissent sous mes pas craintifs.

« Et une étrange tristesse me serre le cœur : je pense à elle, je pleure et j’aime ; j’aime le fantôme créé par ma rêverie… »

Étant étudiant, il eut, non plus cette fois une passionnette, mais une véritable passion pour « une jeune fille douce, intelligente, et vraiment belle comme le jour… Elle était d’une nature ardente, enthousiaste, poétique… Elle avait entre quinze et seize ans ». Son partenaire avait à peu près le même âge.

Viennent ensuite les années d’Université. Lermontov apparaît à ses camarades comme un adolescent sombre et peu communicatif. L’un d’eux nous en a laissé ce portrait :

« Il était de taille moyenne, d’aspect quelque peu disgracieux, de teint basané ; ses cheveux de nuance sombre étaient aplatis sur la tête et sur les tempes. Ses grands yeux pénétrants, d’un brun sombre, regardaient dédaigneusement ce qui l’entourait. »

Gontcharov, qui le connut à la même époque, confirme la vérité de ce portrait ; il ajoute que Lermontov lui avait paru apathique, se livrant peu, n’ouvrant que rarement la bouche. Ne se sentant pour lui aucune attraction, il avait évité de lier connaissance avec lui.

Le pessimisme a déjà envahi cette jeune âme, désenchantée avant le temps ; ses premiers vers témoignent de son découragement, de ses déceptions.

« Oh ! si mes jours s’écoulaient au sein délicieux du repos et de l’oubli, affranchis des vanités de la terre, éloignés de l’agitation du monde ; si, pacifiant mon imagination, les divertissements de la jeunesse pouvaient me charmer, alors la gaieté habiterait à jamais dans mon âme ; alors, certes, je ne rechercherais ni le plaisir, ni la gloire, ni la louange. Mais pour moi le monde est vide, ennuyeux. Ton amour ne séduit pas mon âme : je souhaite des trahisons, des sensations nouvelles ; du moins leur aiguillon réveillerait mon sang engourdi par la tristesse, par la souffrance, par les passions qui m’ont tourmenté avant l’âge ! »

Dans une autre pièce, il s’attriste sur la courte durée de cette vie :

« Nous, enfants du Nord, comme les plantes de ce pays, nous fleurissons pour peu de temps, nous nous flétrissons vite : comme le soleil d’hiver sur l’horizon gris, ainsi notre vie est sombre, aussi bref est son cours monotone. »

Quand donc viendra la mort pour mettre fin à tant d’angoisses !

« La mort ne connaît plus ni l’amour ni la douleur. Six planches l’enferment… Ni les appels de la gloire, ni ta voix ne troubleront mon repos. »

Le poète s’est accoutumé de bonne heure à l’isolement ; il n’a jugé personne digne d’être honoré de son amitié. Pas d’espérance pour le consoler, « l’espoir s’est envolé à jamais ». Personne ne le chérit sur cette terre. Il est à charge à lui-même comme aux autres. Il brûlait pourtant d’agir, mais tout excite son dédain. Il s’analyse, d’ailleurs, à merveille :

« Une tristesse prématurée m’a marqué de son empreinte ; seul le Créateur connaît l’amertume de mes souffrances. Le monde indifférent doit les ignorer. » Il voit, dans un avenir qui se rapproche, « la tombe ensanglantée » qui lui est réservée, « une tombe que ne sanctifieront ni les prières, ni la croix, sur une rive sauvage où mugissent les flots, sous un ciel assombri par la brume ».



Était-ce là une attitude ? On peut d’autant mieux se le demander que l’on vivait alors en plein romantisme, et que le byronisme était une mode bien portée. Un de ceux qui l’ont connu, qui ont été élevés avec lui à une certaine période de sa vie, n’hésite pas à déclarer que c’étaient là sentiments de pure façade. « Ces sentiments, nous dit-il, étaient bien loin de lui. Son caractère était plutôt gai. Il aimait la société, particulièrement celle des femmes, au milieu de laquelle il avait grandi ; il leur plaisait par la vivacité de ses traits d’esprit et par son penchant à l’épigramme. Il fréquentait le théâtre, les bals, les mascarades : dans sa vie, il n’avait connu ni les privations, ni les mécomptes. » Cependant, comme on l’a justement fait observer, « ces accents de tristesse, cette veine mélancolique qui circule à travers ses poésies de jeunesse, nous les retrouverons dans toute l’œuvre de Lermontov : pourquoi serions-nous étonnés de constater, à l’aube de la vie du poète, les sentiments dont se nourrit sa maturité ».

Pour qui a étudié le personnage, tant dans sa vie que dans son œuvre, la tristesse de Lermontov n’était pas qu’une pose, elle avait ses racines dans le milieu où il avait vécu ses premières années, et dans son tempérament même. Son cas n’est nullement à rapprocher de celui du héros du roman en vers de Pouchkine. Eugène Oniéguine est le type littéraire d’un ennuyé des plaisirs, une sorte de don Juan et de Child Harold. Comme ce dernier, Oniéguine paraît dans le monde triste et ennuyé ; les murmures de la foule, le jeu, les tendres regards, les soupirs indiscrets ne l’émeuvent plus ; il reste indifférent à tout… En proie au désœuvrement, l’âme vide et languissante… il lit, il lit sans cesse… Les bois, la colline et les champs ne l’amusaient déjà plus, et il vit clairement que la vie était aussi ennuyeuse au village qu’à la ville, bien qu’il n’y eût ni rues, ni palais, ni cartes, ni bals, ni poésie. L’ennui le guettait et courait après lui comme une ombre ou comme une femme fidèle… Mais Oniéguine rencontre Tatiana et, dès lors, « un amour pur » l’enflamme et dissipe son ennui.

Tout autre nous apparaît Lermontov ; ce n’est pas, à dire vrai, de l’ennui, mais du désenchantement qu’il présente. On se souvient à son propos de ces paroles de Gœthe : « … Il arrive que le défaut d’activité, joint à un vif désir d’action, nous précipite vers le besoin de la mort, nous donne soif du néant. »

Dès l’enfance, Lermontov a manifesté une tendance marquée à la rêverie. « Cette rêverie prolongée n’a-t-elle pas développé et poussé de bonne heure à l’excès cet esprit d’analyse, qui est un des traits caractéristiques du jeune poète ? Cet esprit d’analyse ne pouvait-il pas amener à sa suite un précoce désenchantement ? Si l’on y ajoute le sentiment d’une supériorité réelle, un orgueil qui l’isolait, qui lui rendait plus douloureuse une certaine solitude morale, le rude contre-coup du drame domestique qui le réduisait à faire un choix entre deux êtres (son père et sa grand’mère), qui lui inspiraient une égale affection, on aura une explication vraisemblable de cette mélancolie prématurée. »

Le physiologiste ne saurait, en outre, négliger un autre point de vue. La jeunesse du poète avait été, nous le rappelons, maladive ; sa santé avait toujours été délicate ; certainement, cet état n’a pas dû être sans influence sur la formation et le développement de cette conception désenchantée du monde et de la vie.

On eût pu espérer qu’au régiment, mêlé à l’existence de ses camarades, il aurait chassé tous ces noirs papillons : il n’en fut rien, apparemment.

« Ici, je m’ennuie comme auparavant, écrit-il à un ami ; que faire ? La vie tranquille me rend plus malheureux. Je dis une vie tranquille, car l’instruction et les manœuvres engendrent seulement la fatigue. »

On a beau l’accabler de flatteries, les plus jolies femmes lui demander des vers et s’en vanter comme d’un triomphe, il s’ennuie, néanmoins, et rien ne parvient à remplir le vide de son âme ! Il se désole d’avoir épuisé prématurément la source des meilleures joies, et surtout de mourir sans laisser de traces, sans léguer aux siècles une pensée féconde, ni un travail couronné par le génie.

Il est une poésie de Lermontov qui porte, du reste, un titre significatif : Je m’ennuie et je suis triste, qu’on nous permettra de reproduire, parce qu’elle est trop représentative d’un état d’âme pour être négligée ; nous citons d’après la traduction de l’interprète le plus autorisé de la vie et des œuvres du poète :

« Je m’ennuie, je suis triste, je n’ai personne à qui tendre la main aux heures de détresse morale… Désirer ? À quoi bon les vains désirs ? sans cesse renouvelés ?… Les années s’écoulent, les meilleures années. Aimer ? mais qui aimer ?… Pour un temps, cela n’en vaut pas la peine et un amour éternel est impossible… Joies, douleurs, tout cela est si insignifiant… Qu’est-ce que les passions ? Est-ce que, tôt ou tard, leur douceur qui fait souffrir ne s’évanouira pas devant les objections de la raison ? La vie, si tu l’examines froidement, est une chose si vide et si sotte !… »

Quand on sait, d’autre part, que Lermontov a surtout exprimé dans ses vers ses sentiments personnels, que ses chagrins réels ou imaginaires en furent d’abord, à peu près l’unique matière, l’indication est particulièrement suggestive.

Qu’on ait découvert une affinité, une sorte de parenté intellectuelle entre Byron et le poète russe, que celui-ci ait songé un moment à rivaliser avec son émule anglais ; qu’il y ait des analogies évidentes entre telles circonstances de sa vie et celles de son modèle ; qu’il ait aidé, au besoin, à les faire naître ; ce n’est point contestable. Nous en avons l’aveu échappé de sa plume même.

KOUBATCHI, Caucase.jpg
VUE DE KOUBATCHI DANS LE CAUCASE
(Extrait du Magasin pittoresque)

« Quand je commençai à griffonner des vers, en 1828, en quelque sorte instinctivement, a-t-il consigné quelque part, je pris l’habitude de les transcrire et de les mettre de côté. Je les ai encore. Je viens de lire, dans une biographie de Byron, qu’il agissait de même. J’ai été stupéfait de cette ressemblance. »

Il note cette autre ressemblance : en Écosse, une vieille femme a prédit à la mère de Byron qu’il serait un grand homme, et qu’il serait marié deux fois. Au Caucase, une vieille femme a fait la même prédiction à la grand’mère de Lermontov. « Fasse le ciel, ajoute celui-ci, que la prédiction qui me concerne s’accomplisse, dussé-je être aussi malheureux que Byron ! »

TCHERKESSE DANS LA STEPPE (Caucase).jpg

Il se refuse pourtant à n’être qu’un disciple : et parlant de celui à qui il se compare : « Je suis autre, déclare-t-il fièrement ; j’ai une âme russe. » Ce qui ne l’empêchait point, à peu de temps de là, de se contredire, en appelant l’Écosse sa patrie véritable et en se montrant brûlé du désir… poétique de voler vers le pays où est la tombe d’Ossian, « pour y faire vibrer les cordes de la harpe écossaise ».

Lermontov a toujours conçu de lui-même l’idée la plus haute ; son orgueil s’étale parfois avec une naïveté puérile qui déconcerte ; comme par exemple lorsque s’imaginant qu’il descend des grands d’Espagne, les ducs de Lerma, il signe de ce nom ses épîtres ; ou qu’oubliant ses prétentions primitives, il célèbre ses nobles ancêtres écossais. « De l’orgueil, il y en a dans son dédain pour le monde qui l’entoure, dans ses invectives contre la société. Et toute sa vie, il est hanté par la figure du démon, le prototype de l’orgueil.

N’est-ce pas encore de l’orgueil, mais d’une qualité inférieure, que de prétendre à des bonnes fortunes féminines, tout disgracié de la nature, tout difforme qu’il soit ? Cette infériorité physique, qu’il ressentait douloureusement, le rendait maussade, hargneux, vindicatif. Car, au dire de ceux qui l’ont approché, il était très laid, et cette laideur, qui plus tard céda au pouvoir de sa physionomie, et disparut presque quand le génie eut transformé ses traits vulgaires, cette laideur était frappante dans sa grande jeunesse.

Un autre nous le montre « de petite taille, large d’épaules et d’aspect assez disgracieux. Il semblait de forte complexion… Ses gestes étaient brusques, bien qu’il montrât parfois de la paresse et cette indifférence inconsciente qui est maintenant à la mode ». « Il attirait l’attention, quoiqu’on en eût, par son visage irrégulier, de couleur foncée, ses yeux « qui brillaient d’un éclat redoutable. »

Il semble n’avoir fait la cour aux femmes que « pour le plaisir méchant qu’il éprouvait à les abandonner après les avoir séduites ». Tourguéniev, qui le vit dans un salon, sous l’uniforme du régiment des hussards de la garde, nous en a laissé un portrait rien moins que flatteur :

« Il n’avait ôté ni son sabre, ni ses gants ; voûté, l’air renfrogné, il fixait son regard maussade sur la comtesse (Mousine Pouchkine, ravissante créature, enlevée par une mort prématurée).

« Dans son extérieur, écrit l’auteur des Souvenirs littéraires, il y avait quelque chose de sinistre et de tragique ; une force ténébreuse et méchante, un air de mélancolique dédain, la passion émanaient de sa face basanée, de ses grands yeux sombres et fixes. Leur regard lourd contrastait étrangement avec la moue presque enfantine de ses lèvres très pâles. Tout son aspect physique, sa petite taille, ses jambes arquées, cette grosse tête sur des épaules larges et voûtées (il était presque bossu) produisaient une impression désagréable ; mais on sentait tout de suite qu’il y avait là une force. On sait que jusqu’à un certain point il s’est représenté sous les traits de Pétchorine. Ce détail : « Ses yeux ne riaient pas quand il riait », s’appliquait réellement à lui… »

MOUSSINE-POUCHKINE (Comtesse).jpg
MOUSINE POUCHKINE
d’après la Revue encyclopédique (1899)

Deux ans après, un autre témoignage, émané d’une personne qui avait pu l’observer de près, nous le montre fêté dans le monde, choyé dans le cercle de ses intimes, d’humeur joviale, tous les jours inventant une niche, amusant la société par sa verve intarissable. Mais il ne pouvait se défendre de cette humeur sarcastique (réaction de défense de sa disgrâce physique), qui lui avait valu tant d’ennemis, et qui devait être la cause de sa fin prématurée. Une des victimes de son ironie persistante finit par prendre mal la plaisanterie : une querelle éclata, un duel s’ensuivit : Lermontov tombait frappé mortellement de la première balle qu’il recevait.

Cette fin tragique, il en avait eu de bonne heure le pressentiment ; ce fut toujours chez lui comme une idée fixe passée à l’état d’obsession : il savait, il déclarait en toute occasion qu’il mourrait jeune et d’une mort violente.

Ces avertissements de la nature, qui saurait assurer qu’ils ne sont que l’effet du hasard ou d’un concours fortuit de coïncidences ? Autosuggestion ou prédestination, il est des êtres qui portent la mort en eux d’une façon consciente. Qu’on y voie la conséquence d’un état pathologique, d’une névrose — imparfaitement caractérisée, certes — cette inappétence à vivre, les symptômes de ce mal, avant tout subjectif, n’en sont pas moins d’une indiscutable réalité. Leur influence est indéniable sur la vie autant que sur l’œuvre de qui en fut obsédé à un pareil degré.

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MIKHAÏL LERMONTOV

LA DEMANDE EN MARIAGE Pièce de Tchekhov Предложение 1888-1889 Scène 2

Предложение
LA DEMANDE EN MARIAGE TCHEKHOV

русская литература
Littérature Russe
TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

 

Anton Pavlovitch Tchekhov
Антон Павлович Чехов
1860-1904

России театр
Théâtre Russe

——–


La Demande en mariage
Farce en un acte
1888-1889
Scène 2

 

Предложение
Шутка в одном действии
II

SCENE II

**

Предложение

Ломов
Lomov
(один)
(seul)

Холодно… Я весь дрожу, как перед экзаменом.
Il fait froid … Je suis tout tremblant, comme avant un examen. Главное — нужно решиться.
La principale chose : être décidé !
Если же долго думать, колебаться, много разговаривать да ждать идеала или настоящей любви, то этак никогда не женишься…
Plus on réfléchit et plus on hésite, plus on parle et plus on attend l’idéal de l’amour vrai, et jamais ainsi on ne se marie…
Брр!.. Холодно!
Brr! .. Comme j’ai froid !
Наталья Степановна отличная хозяйка, недурна, образованна…
Natalya Stépanovna est une excellente femme d’intérieur, pas mal faite et instruite …
чего ж мне еще нужно?
De quoi aurais-je envie de plus ?
Однако у меня уж начинается от волнения шум в ушах.
Cependant, je suis si excité que j’en ai des bourdonnements dans les oreilles.
(Пьет воду.)
(Il boit de l’eau.)
А не жениться мне нельзя…
Et je ne peux pas m’imaginer sans être bientôt marié…
Во-первых, мне уже 35 лет — возраст, так сказать, критический.
D’abord, parce que  je suis âgé de 35 ans – un âge, pour ainsi dire, critique.
Во-вторых, мне нужна правильная, регулярная жизнь…
Enfin, j’en ai besoin pour vivre une vie régulière…
У меня порок сердца, постоянные сердцебиения, я вспыльчив и всегда ужасно волнуюсь…
J’ai une maladie cardiaque avec un rythme cardiaque irrégulier ; je suis excité et toujours terriblement inquiet …
Сейчас вот у меня губы дрожат и на правом веке живчик прыгает…
Maintenant, mes lèvres tremblent et la paupière droite qui ne se maîtrise pas…
Но самое ужасное у меня — это сон.
Mais la pire chose : ce sont mes rêves.
Едва только лягу в постель и только что начну засыпать, как вдруг в левом боку что-то — дерг!
Dès que je suis allongé dans son lit et que je commence à m’endormir, tout à coup, du côté gauche, quelque chose – Un coup !
и бьет прямо в плечо и в голову…
et je suis frappé à l’épaule et dans la tête …
Вскакиваю как сумасшедший, похожу немного и опять ложусь, но только что начну засыпать, как у меня в боку опять — дерг!
Je sors du lit tel un fou, je fais les cent pas puis je me recouche et je me rendors – Un coup ! Encore !
И этак раз двадцать…
Et cela peut se produire vingt fois dans la nuit …

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МЕДНЫЙ ВСАДНИК LE CAVALIER DE BRONZE POUCHKINE 1ère Partie Часть первая

МЕДНЫЙ ВСАДНИК
Poèsie de Pouchkine

Poème de Pouchkine
1833


Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe
ALEXANDRE POUCHKINE
Poésie de Pouchkine

pushkin poems
стихотворение  – Poésie
  Пушкин 

 

 

POUCHKINE  Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


МЕДНЫЙ ВСАДНИК
Часть первая
1833

 LE CAVALIER DE BRONZE
Première Partie
1833

 

  1833
Le Cavalier de Bronze
Пушкин 

Vas.Surikov. Bronze Horseman on the Senate Square. Rusian Museum

Le Cavalier de bronze
Vassily Ivanovitch Sourikov
Василий Иванович Суриков

*

 МЕДНЫЙ ВСАДНИК
Часть первая
Première Partie

Над омрачённым Петроградом
La grisaille régnait au-dessus de Saint Petersburg
Дышал ноябрь осенним хладом.
Dans le froid de ce mois de novembre.
Плеская шумною волной
Les vagues venaient fortement heurter la rive
В края своей ограды стройной,
Sur le bord de la clôture,
Нева металась, как больной
La Neva sortait comme sort un malade
В своей постеле беспокойной.
De son lit agité.
Уж было поздно и темно;
Qu’il était tard et qu’il faisait sombre ;
Сердито бился дождь в окно,
La pluie furieuse frappait contre la fenêtre,
И ветер дул, печально воя.
Et le vent soufflait, hurlant, presque triste.
В то время из гостей домой
A ce moment dans la maison
 Пришёл Евгений молодой…
Est entré le jeune Eugène …
Мы будем нашего героя
Pour connaître notre héros
Звать этим именем. Оно
Nul besoin de connaître son nom de famille. Il
Звучит приятно; с ним давно
Sonne bien ce prénom ;
Моё перо к тому же дружно.
Ma plume s’en accomode.
Прозванья нам его не нужно,
Il n’a pas besoin de sobriquet,
Хотя в минувши времена
Bien que, dans le passé,
  Оно, быть может, и блистало
Il ait rayonné, consigné
И под пером Карамзина
Par le stylo de Karamzine
В родных преданьях прозвучало;
Et porté par la dévotion de sa famille ;
Но ныне светом и молвой
Mais maintenant, la lumière et la rumeur
Оно забыто. Наш герой
L’ont oublié. Notre héros
Живёт в Коломне; где-то служит,
Vit à Kolomna ; Il travaille quelque part,
Дичится знатных и не тужит
Dans un bureau, ne s’inquiètant
Ни о почиющей родне,
Ni de son arbre généalogique,
Ни о забытой старине.
Ni de l’histoire antique oubliée.

*

Claude Monet
L’inondation à Giverny
1894

*

Итак, домой пришед, Евгений
Ainsi, après être rentré dans sa maison, Eugène
Стряхнул шинель, разделся, лёг.
Posa son manteau, se déshabilla, se coucha.
Но долго он заснуть не мог
Mais pendant longtemps, il ne put dormir
В волненье разных размышлений.
Par sa pensée en ébullition.
О чём же думал он? о том,
A quoi pensait-t-il donc à ce moment ?
Что был он беден, что трудом
Que, pauvre, il se doit de travailler
Он должен был себе доставить
Pour pouvoir obtenir
 И независимость и честь;
Son indépendance et son honneur ;
Что мог бы Бог ему прибавить
Dieu seul pourrait lui apporter
Ума и денег. Что ведь есть
De l’esprit et de l’argent. Que
Такие праздные счастливцы,
Des repos chanceux,
Ума недальнего, ленивцы,
S’offrent parfois aux paresseux,
Которым жизнь куда легка!
Qui vivent pourtant si facilement !
Что служит он всего два года;
Lui ne travaillait que depuis deux ans ;
Он также думал, что погода
Il pensait aussi que le temps
Не унималась; что река
L’apaiserait ; la rivière
Всё прибывала; что едва ли
Ne cessait de croître ; bientôt
С Невы мостов уже не сняли
Les ponts sur la Néva seraient coupés
И что с Парашей будет он
Et, pour voir Paracha,
Дни на два, на три разлучён.
Deux ou trois jours seraient nécessaires.
Евгений тут вздохнул сердечно
Eugène soupira profondément
  И размечтался, как поэт:
Et rêva, comme un poète :

*

«Жениться? Мне? зачем же нет?
« Se marier?  Moi? pourquoi pas?
« Оно и тяжело, конечно;
« Et ce serait difficile, bien sûr;
Но что ж, я молод и здоров,
 « Mais, je suis jeune et en bonne santé,
день и ночь готов;
 « Je travaille de jour et de nuit ;
Трудиться Уж кое-как себе устрою
« Déjà nous habiterons ensemble
Приют смиренный и простой
  « Dans un abri humble et simple
 И в нём Парашу успокою.
«  Pour vivre avec Parasha.
Пройдёт, быть может, год-другой —
« Il faudra peut-être un an ou deux –
Местечко получу, Параше
 » Pour changer de poste, Parasha
 Препоручу семейство наше
 S’occupera de la famille
 И воспитание ребят…
  « Et de l’éducation des enfants …
И станем жить, и так до гроба
« Et nous nous laisserons vivre, et ainsi jusqu’à la tombe
Рука с рукой дойдём мы оба,
  « Main dans la main, nous vivrons,
И внуки нас похороня́т…»
Et nos petits-enfants nous enterrerons …

*

Так он мечтал. И грустно было
Il rêvait donc. Et lui, si triste
Ему в ту ночь, и он желал,
Ce soir-là ; il aurait voulu
Чтоб ветер выл не так уныло
Que le vent hurlant se calme
  И чтобы дождь в окно стучал
Et que la pluie qui battait la fenêtre
Не так сердито…
Fasse tomber sa colère …
Cонны очи
Les yeux lourds
Он наконец закрыл. И вот
Finalement se fermèrent. et
Редеет мгла ненастной ночи
A travers la nuit pluvieuse
И бледный день уж настаёт…
Le pâle jour s’entrevoyait aussi …
Ужасный день!
Terrible jour !
Нева всю ночь
La Néva, toute la nuit
Рвалася к морю против бури,
Avait lutté contre la mer, contre la tempête,
Не одолев их буйной дури…
Sans gagner cette sauvage lutte …
И спорить стало ей невмочь…
Et, épuisée, s’abandonnant…
Поутру над её брегами
Le matin sur les quais
Теснился кучами народ,
S’entassaient étroitement les badauds,
Любуясь брызгами, горами
Admirant les écumes, les crêtes des vagues
И пеной разъярённых вод.
Et la mousse des eaux furieuses.
Но силой ветров от залива
Mais la force des vents de la baie
Переграждённая Нева
Dominait la Néva
Обратно шла, гневна, бурлива,
Qui recule, par sa colère, sa turbulence,
И затопляла острова,
Et les eaux inondaient les îles,
Погода пуще свирепела,
Et les vents s’engouffraient dans la forêt,
Нева вздувалась и ревела,
La Neva se gonflait et rugissait,
Котлом клокоча и клубясь,
Devant la lutte plus intense,
И вдруг, как зверь остервенясь,
Et tout à coup, comme une bête en rage,
На город кинулась. Пред нею
Dans la ville se précipita. Devant elle
Всё побежало, всё вокруг
Tous s’enfuyaient, tout autour
Вдруг опустело — во́ды вдруг
Soudain était désert- Soudain l’eau
Втекли в подземные подвалы,
S’infiltra dans des caves souterraines,
К решёткам хлынули каналы,
Pour se déverser dans les canaux
И всплыл Петрополь как тритон,
Et Pétropolis a émergé comme un triton,
По пояс в воду погружён.
Au-dessus des eaux.

*

Осада! приступ! злые волны,
Un siège! une attaque! les vagues en colère
Как воры, лезут в окна. Чёлны
Comme des voleurs grimpaient aux fenêtres.
С разбега стёкла бьют кормой.
La poupe des bateaux s’invitaient.
Лотки под мокрой пеленой,
Des plateaux pour linceul humide,
Обломки хижин, брёвны, кровли,
Les huttes en débris, des toitures,
Товар запасливой торговли,
Les marchandises commerciales,
Пожитки бледной нищеты,
Les pauvres possessions des miséreux,
Грозой снесённые мосты,
Des ponts démolis par la tempête,
Гроба́ с размытого кладби́ща
Des cercueils sortis de leur cimetière
  Плывут по улицам!
Nageaient dans les rues !
Народ
Peuple,
Зрит Божий гнев и казни ждёт.
Voit la colère de Dieu et la punition qui t’attend.
всё гибнет: кров и пища!
Tout meurt : le logement et la nourriture !
 Увы! Где будет взять?
Hélas ! Où allez ?
В тот грозный год
Dans cette année terrible
Покойный царь ещё Россией
Le dernier tsar de la Russie régnait
Со славой правил. На балкон,
Avec des règles de gloire. Sur le balcon,
Печален, смутен, вышел он
Triste, gêné, il est sorti
И молвил: «С Божией стихией
Et il a dit : « Contre la volonté de Dieu
Царям не совладеть». Он сел
 Pas un roi ne gouverne.  » Il était assis
  И в думе скорбными очами
Avec, dans les yeux, une pensée douloureuse
На злое бедствие глядел.
Sur le spectacle de ce fléau.
Стояли стогны озера́ми,
Les lacs s’enfonçaient
И в них широкими река́ми
De larges fleuves
Вливались улицы. Дворец
Partaient des rues. Le palais
Казался островом печальным.
Ressemblait à une triste île.
Царь молвил — из конца в конец,
Un mot du tsar- d’un bout à l’autre de la ville,
По ближним улицам и дальным
Dans les hautes et dans les basses rues
  В опасный путь средь бурных вод
Au milieu des eaux tumultueuses
Его пустились генералы
Ses généraux rechercheraient alors
Спасать и страхом обуялый
Et secourraient et sauveraient
И дома тонущий народ.
De la noyades des milliers de personnes.

*

Тогда, на площади Петровой,
Ensuite, sur la place Saint Pierre
Где дом в углу вознёсся новый,
Où se trouvait une maison bourgeoise,
Где над возвышенным крыльцом
Où sur un porche surélevé
С подъятой лапой, как живые,
Dressés sur leurs pattes, si vivants,
Стоят два льва сторожевые,
Deux lions montaient la garde,
На звере мраморном верхом,
De marbre, la crinière frémissante,
Без шляпы, руки сжав крестом,
Sur l’un d’eux, les mains serrés en croix,
Сидел недвижный, страшно бледный
Il y resta immobile, pâle, il avait si peur
Евгений. Он страшился, бедный,
Eugène. Il avait peur, le pauvre,
Не за себя. Он не слыхал,
Non pour lui-même. Il ne voyait pas,
Как подымался жадный вал,
Ces eaux qui montaient
Ему подошвы подмывая,
Lui lavant ses semelles,
Как дождь ему в лицо хлестал,
Et comme la pluie fouettait son visage,
Как ветер, буйно завывая,
Comme le vent hurlait sauvagement,
С него и шляпу вдруг сорвал.
Et son chapeau fut soudainement arraché.
Его отчаянные взоры
Ses yeux désespérés
На край один наведены
Vers le bord au loin,
Недвижно были. Словно горы,
Restaient immobiles. Comme une montagne,
Из возмущённой глубины
L’eau en furie
Вставали волны там и злились,
Dessinaient des vagues colériques,
Там буря выла, там носились
La tempête hurlait, il flottait
Обломки… Боже, Боже! там —
Des fragments de … Oh, mon Dieu! là !
Увы! близёхонько к волнам,
Hélas! Dans les mains des vagues,
Почти у самого залива —
Presque sur la baie-
Забор некрашеный, да ива
Une clôture non peinte, un saule
 И ветхий домик: там оне,
Et la vieille maison : là vit
Вдова и дочь, его Параша,
La veuve et sa fille, sa Paracha,
Его мечта… Или во сне
Est-ce un rêve … ou dans un rêve
Он это видит? иль вся наша
Les voit-il ? toute notre
 И жизнь ничто, как сон пустой,
Vie est comme un rêve vide,
Насмешка неба над землёй?
Le ciel se moque-t-il au-dessus de la terre ?

*

И он, как будто околдован,
Et Eugène est comme ensorcelé,
Как будто к мрамору прикован,
Au marbre enchaîné,
Сойти не может! Вкруг него
Il ne peut plus descendre ! Autour de lui
Вода и больше ничего!
De l’eau et rien d’autre !
И, обращён к нему спиною,
Et, lui tournant le dos
В неколебимой вышине,
Inébranlable devant lui,
Над возмущённою Невою
Devant cette Néva indignée,
 Стоит с простёртою рукою
Impérieuse, une main tendue
Кумир на бронзовом коне.
Celle de l’idole sur son cheval de bronze.

**

 

*****

 Poésie de Pouchkine
LE CAVALIER DE BRONZE
Часть первая
1833
Пушкин
МЕДНЫЙ ВСАДНИК 

LE CAVALIER DE BRONZE POUCHKINE prologue МЕДНЫЙ ВСАДНИК

 

МЕДНЫЙ ВСАДНИК
Poèsie de Pouchkine

Poème de Pouchkine
1833


Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe
ALEXANDRE POUCHKINE
Poésie de Pouchkine

pushkin poems
стихотворение  – Poésie
  Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


МЕДНЫЙ ВСАДНИК
ВСТУПЛЕНИЕ
1833

 LE CAVALIER DE BRONZE
Prologue
1833

 

  1833
Le Cavalier de Bronze
Пушкин 

Vas.Surikov. Bronze Horseman on the Senate Square. Rusian Museum

Le Cavalier de bronze
Vassily Ivanovitch Sourikov
Василий Иванович Суриков

*

ПРЕДИСЛОВИЕ
AVANT-PROPOS

Происшествие, описанное в сей повести, основано на истине.
L’incident décrit dans cette histoire est basé sur des faits réels. Подробности наводнения заимствованы из тогдашних журналов.
Les détails de l’inondation sont empruntés à des magazines contemporains.
Любопытные могут справиться с известием, составленным В. Н. Берхом.
Les curieux peuvent se référés aux nouvelles compilées par  V.N. Berhe.

ВСТУПЛЕНИЕ
PROLOGUE

На берегу пустынных волн
Sur la rive des vagues désolées,
Стоял он, дум великих полн,

Il était là, dans de si grandes pensées,
И вдаль глядел. Пред ним широко

Regardant au loin. Devant lui
Река неслася; бедный чёлн

La rivière coulait ; un pauvre canot
По ней стремился одиноко.

naviguait solitaire.
По мшистым, топким берегам

Sur la mousse des rives marécageuses
Чернели избы здесь и там,

Quelques huttes ici et là,
Приют убогого чухонца;

De misérables finnois ;
И лес, неведомый лучам

Et de la forêt, les rayons inconnus
В тумане спрятанного солнца,

Du soleil se cachaient derrière le brouillard,
Кругом шумел.
Tout frémissait tout autour.

*

И думал он:
Et il pensait :
Отсель грозить мы будем шведу,

De là, nous ferons face à la Suède,
Здесь будет город заложен
Il y aura une ville désormais
На зло надменному соседу.
Qui s’opposera à cet orgueilleux voisin.
Природой здесь нам суждено
Notre destin maintenant
В Европу прорубить окно,
Est d’ouvrir une fenêtre vers l’Europe,
Ногою твердой стать при море.
Un pied ferme face à la mer.
Сюда по новым им волнам
Des routes nouvelles s’ouvriront,
Все флаги в гости будут к нам,
Tous les drapeaux viendront à nous,
И запируем на просторе.
Dans une unité fraternelle.

*

Прошло сто лет, и юный град,
Cent ans plus tard, une ville,
Полнощных стран краса и диво,
Un bel émerveillement, au nord
Из тьмы лесов, из топи блат
Des forêts obscures, des profondeurs des marais
Вознесся пышно, горделиво;
Fièrement s’est érigée ;
Где прежде финский рыболов,

Jadis, un pêcheur finlandais
Печальный пасынок природы,
Triste enfant de la nature,
Один у низких берегов
Sur un rivage instable
Бросал в неведомые воды
Jetait dans des eaux incertaines
Свой ветхой невод, ныне там
Son vieux filet, maintenant
По оживленным берегам
Sur les rives animées
Громады стройные теснятся
Se dressent côte à côte
Дворцов и башен; корабли
Palais et tours ; des navires
Толпой со всех концов земли

Parcourant les extrémités de la terre
К богатым пристаням стремятся;
ici déversent leur cargaison ;
В гранит оделася Нева;
Le granit habille la Néva ;
Мосты повисли над водами;
Les ponts sont suspendus au-dessus des eaux;
Темно-зелеными садами

Des jardins d’un vert foncé
Ее покрылись острова,
Couvrent les îles,
И перед младшею столицей
Et face à cette juvénile capitale
Померкла старая Москва,
Blêmit l’ancienne Moscou,
Как перед новою царицей
Comme devant une nouvelle reine
Порфироносная вдова.
Une veuve régente.

*

Люблю тебя, Петра творенье,
Je t’aime, création de Pierre,
Люблю твой строгий, стройный вид,
J’adore ta sévère et svelte allure,
Невы державное теченье,
Le flux souverain de la Néva,
Береговой ее гранит,
Sa côte de granit,
Твоих оград узор чугунный,
Les amoncellements de clôtures de fer,
Твоих задумчивых ночей
Les nuits de réflexion
Прозрачный сумрак, блеск безлунный,
La transparence des ombres, les paillettes de la lune,
Когда я в комнате моей
Quand je suis dans ma chambre
Пишу, читаю без лампады,
J’écris, je lis sans lampes,
И ясны спящие громады
Et j’efface la grande partie de mon sommeil
Пустынных улиц, и светла
A travers les rues désertiques et les lumières
Адмиралтейская игла,
De l’aiguille de l’amirauté,
И, не пуская тьму ночную
Et, l’obscurité de la nuit ne résiste pas
На золотые небеса,
Sur le ciel doré,
Одна заря сменить другую
Une aube en chasse une autre
Спешит, дав ночи полчаса. 
Qui se dépêche,  donnant à la nuit une si petite heure.
Люблю зимы твоей жестокой
J’adore ton hiver brutal
Недвижный воздух и мороз,
Toujours cet air et ce froid,
Бег санок вдоль Невы широкой,
Voir les traîneaux glisser sur la large Néva,
Девичьи лица ярче роз,
Les visages des filles gais et roses,
И блеск, и шум, и говор балов,
Et l’éclat et le bruit et l’écho des bals,
А в час пирушки холостой
Et à l’heure d’ardentes réjouissances
Шипенье пенистых бокалов
le tintement clair des verres
И пунша пламень голубой.
Et la flamme bleue du punch.
Люблю воинственную живость
J’aime la vivacité des défilés
Потешных Марсовых полей,
Sur l’amusant Champ de Mars,
Пехотных ратей и коней
L’infanterie et les chevaux
Однообразную красивость,
Dans une monotone beauté,
В их стройно зыблемом строю
La gracilité des équipages
Лоскутья сих знамен победных,

Les bannières victorieuses,
Сиянье шапок этих медных,
La beauté du cuivre,
На сквозь простреленных в бою.
Criblé encore par le dernier combat.
Люблю, военная столица,
J’aime la capitale militaire,
Твоей твердыни дым и гром,
Sa forte fumée et le tonnerre,
Когда полнощная царица
Lorsque la souveraine de sa demeure
Дарует сына в царской дом,
Accorde un fils à la maison royale,
Или победу над врагом
Ou pour annoncer la victoire sur l’ennemi
Россия снова торжествует,
Quand la Russie triomphe à nouveau,
Или, взломав свой синий лед,
Ou, le claquement de sa glace bleue,
Нева к морям его несет
Quand la Néva retrouve la mer
И, чуя вешни дни, ликует.
Dans les premiers jours réjouissants du printemps.

*

Красуйся, град Петров, и стой
Sois belle, Ville de Peter, et sois fière
Неколебимо как Россия,
Résolument comme la Russie,
Да умирится же с тобой
Face à l’avenir
И побежденная стихия;
Et aux éléments vaincus ;
Вражду и плен старинный свой
Que les haines puissent disparaître
Пусть волны финские забудут
Dans les vagues finlandaises
И тщетной злобою не будут
Et que la méchanceté vaine
Тревожить вечный сон Петра!
Ne vienne déranger le rêve éternel de Pierre !

*

Была ужасная пора,
Il arriva alors un évènement terrible,
Об ней свежо воспоминанье…
Frais encore dans vos mémoires …
Об ней, друзья мои, для вас
Sur ce, mes amis, pour vous
Начну свое повествованье.
Je vais vous le conter.
Печален будет мой рассказ.
Mais qu’elle est triste mon histoire.

 

*****

 Poésie de Pouchkine
LE CAVALIER DE BRONZE
Prologue
1833
Пушкин 

В альбом Пушкин Poème de Pouchkine L’ALBUM 1817

 В альбом Пушкин – L’ALBUM 1817 
Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE 1817
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 В альбом Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
 

В альбом
L’ALBUM
 1817

 

 РОЗА Пушкин 

**********

В альбом POUCHKINE L’ALBUM

Пройдет любовь, умрут желанья;
Passe l’amour, meurt le désir ;
Разлучит нас холодный свет;
La lumière froide nous sépare ;
Кто вспомнит тайные свиданья,
Qui se souvient d’un rendez-vous secret,
Мечты, восторги прежних лет?..
Des rêves, de la joie des années passées ? …
Позволь в листах воспоминанья
Qu’une seule feuille
Оставить им минутный след.
Conserve un peu de ce souvenir.

********

LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

*****

 В альбом Пушкин 

ИСТИННА Пушкин LA VERITE Poème de Pouchkine de 1816

 ИСТИННА Пушкин – LA VERITE 1816 
Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE 1819
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 ИСТИННА Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

la-verite-pouchkine-artgitato-la-verite-jules-joseph_lefebvreLa Vérité
Jules Joseph Lefebvre
1870
Musée d’Orsay Paris

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
ИСТИННА Пушкин 


LA VERITE
 1816

 

 РОЗА Пушкин 

**********

ИСТИННА POUCHKINE LA VERITE

Издавна мудрые искали
Les sages depuis longtemps recherchent
Забытых Истинны следов
Les pistes de la vérité oubliée
И долго, долго толковали
Depuis longtemps, longtemps, ils interprètent
Давнишни толки стариков.
Les rumeurs, depuis les premiers hommes.
Твердили: «Истинна нагая
Ils disaient :  « Vraiment nue
В колодез убралась тайком»,
Elle s’est cachée dans un puits »,
 И, дружно воду выпивая,
Il n’y avait plus qu’à boire cette eau,
Кричали: «Здесь её найдём!»
Ils ont crié: « Ici, nous la trouverons ! »

*

Но кто-то, смертных благодетель
Mais quelqu’un, un bienfaiteur du monde
(И чуть ли не старик Силен),
(Sans doute le vieux Silène)
Их важной глупости свидетель,
Témoin de leur bassesse,
Водой и криком утомлен,
Fatigué de ces eaux et de ces pleurs,
Оставил невидимку нашу,
Quitta la belle invisible,
Подумал первый о вине
Pensa d’abord au vin
И, осушив до капли чашу,
Et, buvant la coupe jusqu’à plus soif,
Увидел Истинну на дне.
Vit au fond la vérité.

 

********

LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

*****

 ИСТИННА Пушкин 

SOIREES FESTIVES POUCHKINE 1919 Веселый пир

 Веселый пир Пушкин – SOIREES FESTIVES 1819 
Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE 1819
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Веселый пир SOIREES FESTIVES

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Эхо

SOIREES FESTIVES
1819

soirees-festives-pouchkine-artgitato-jacob-jordaens-le-roi-boit-vers-1640-bruxelles-musees-royaux-des-beaux-arts-de-belgique

Jacob Jordaens
Яков Йорданс
Le Roi boit
vers 1640
КОРОЛЬ НАПИТКОВ
musées royaux des beaux-arts de Belgique  Bruxelles

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Веселый пир

Я люблю вечерний пир,
J’adore la fête le soir,
 Где веселье председатель,
Lorsque préside les lieux
А свобода, мой кумир,
La liberté, mon idole,
За столом законодатель,
À la table, le législateur,
Где до утра слово пей!
Où boire est le seul mot prescrit !
Заглушает крики песен,
Dans l’étouffement les chansons,
Где просторен круг гостей,
Immense devient le cercle d’amis,
А кружок бутылок тесен.
Quand se réduit le cercle des verres.

 

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LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

*****

Веселый пир Пушкин

Эхо Пушкин L’ECHO Poème de Pouchkine 1831

Эхо Пушкин – L’ECHO 1831 
Alexandre Pouchkine 1820
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE 1820
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Эхо Пушкин

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Эхо

L’ECHO
1831

 

lecho-pouchkine-artgitato-arkhip-kouindji-clair-de-lune-dans-une-foret-en-hiverArkhip Kouïndji
Архип Иванович Куинджи
Clair de lune dans une forêt, en hiver
Пятна лунного света в лесу. Зима
(1898—1908)

*****

Ревёт ли зверь в лесу глухом,
Que ce soit à travers le rugissement de la forêt,
Трубит ли рог, гремит ли гром,
Du son du cor ou du tonnerre,
Поёт ли дева за холмом —
Que ce soit le chant de la fille sur la colline –
На всякий звук
Un seul son
Свой отклик в воздухе пустом
Et ta réponse à travers l’air
Родишь ты вдруг.
Soudainement prend naissance.

*

Ты внемлешь грохоту громов,
Tu entends le grondement du tonnerre,
И гласу бури и валов,
La voix de la tempête et des arbres,
И крику сельских пастухов —
Et le cri des bergers dans la vallée –
И шлёшь ответ;
Et tu réponds,
Тебе ж нет отзыва… Таков
Jusqu’au dernier rappel…
 И ты, поэт!
Et toi, poète !

**********

СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Эхо Пушкин
 

L’ECHO
 
1831

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LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

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Эхо Пушкин

POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS (II)

 POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS
Алекса́ндр Серге́евич
Alexandre Pouchkine 
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE 
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА

POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS
II – SECONDE PARTIE
Charles de Saint-Julien

Œuvres choisies de Pouchkine, traduites par M. H. Dupont
 

 

II.

Les écrits en prose de Pouchkine n’ont pas eu moins d’influence que ses œuvres poétiques sur les destinées littéraires de sa patrie. Ces écrits méritent un examen à part. Comme prosateur aussi bien que comme poète, Pouchkine a fait révolution, il a fait école. Sous sa puissante influence, la langue russe s’est pour ainsi dire renouvelée.

De toutes les nations slaves, la nation russe est, nous l’avons dit, celle qui est restée la plus fidèle à la langue originaire ; elle la parle sans altération sensible sur la plus vaste étendue de pays où se soit jamais parlée la même langue. Quelques-uns, il est vrai, divisent cette langue en trois dialectes, ainsi classés : celui de la grande Russie, celui de la Russie-Blanche, et celui de la petite Russie, ne remarquant pas que le dialecte de la Russie-Blanche se confond avec le premier, dont il ne diffère réellement que par la prononciation de quelques lettres. Le dernier seulement, qui semble avoir une forme identique à celle de l’illyrien et du croate, s’en sépare assez pour avoir sa littérature distincte. Nous n’avons rien à dire de celui-là. Quant aux deux autres, on l’a vu, ils représentent l’idiome russe, fils aîné du vieux slavon, cette souche mystérieuse dont les racines vont se perdre dans la nuit des âges. C’est au Xe siècle que Jean, exarque de Bulgarie, appliqua la méthode grecque de saint Jean Damascène à l’organisation grammaticale de cette langue. Quelques Russes revendiquent pour leur idiome une origine plus reculée encore. Selon eux, les deux moines Cyrille et Méthodius auraient inventé l’alphabet slavon au VIIe siècle ; ce qui concorderait assez avec l’opinion du grand slaviste Safarjik, qui placé dans l’époque comprise entre le Ve et le Xe siècles les origines des principaux dialectes slaves. Le testament de Wladimir-Monomaque, aussi précieux comme document littéraire que comme pièce historique, peut être considéré comme le plus ancien monument écrit de la langue russe. Puis arrive Nestor à la fin du XIIe siècle, le premier chroniqueur de la Russie : c’était un moine. Viennent ensuite les chants populaires et les fragments d’une sorte de poème épique portant ce simple titre : Récit des exploits de l’armée de Jégor II, fils d’Oleg. Telles sont les sources d’où le russe moderne s’est dégagé peu à peu.

La nouvelle langue était à peine formée que le pays fut envahi ; la domination étrangère s’y établit. Ici un fait curieux se présente. L’idiome mongol séjourne pendant plus de deux siècles en Russie sans altérer la langue nationale ; seulement il y introduit çà et là une certaine quantité d’éléments nouveaux que le russe s’assimile en leur imposant ses formes et sa prononciation. Déjà en effet la langue russe existait ; elle était complète : elle existait avec la grâce et la souplesse de sa phraséologie tour à tour simple et pompeuse, naïve et magnifique ; elle existait avec cette splendide famille de verbes pittoresques exprimant dans un seul terme les modifications les plus variées et les plus fugitives de l’existence et de l’action, avec cette facilité de donner à tous les substantifs l’état de verbe, et d’en varier à l’infini les expressions par la puissance des diminutifs et des augmentatifs. Or, cette langue resta partout la même, dans les campagnes comme dans les villes, sous le toit de l’isba comme sous les lambris du château, et encore aujourd’hui les princes de Russie ne parlent pas d’autre langue que celle de leurs vassaux. Il y a plus, c’est que l’homme des campagnes a conservé à son langage la forme imagée et poétique qu’il a reçue de la tradition, tandis que le seigneur, qui veut plier le sien aux mœurs nouvelles, ne parvient le plus souvent qu’à le vulgariser en le dépouillant de ses richesses originaires.

Nous venons d’indiquer un fait important. Si la langue russe a gardé l’unité de son caractère primitif, si elle ne se divise pas en deux branches, l’une vulgaire et commune pour le peuple, l’autre délicate et recherchée pour le monde, ce fait nous en expliquera un autre, c’est-à-dire pourquoi, lorsque la civilisation européenne fut venue donner des idées comme des modes nouvelles à la Russie, le riche idiome qui lui avait suffi jusque-là ne lui suffit plus. L’esprit de conversation, que le tsar décréta par un oukase en prescrivant les assemblées publiques, où, pour la première fois, les femmes se trouvèrent réunies avec les hommes, avait nécessairement besoin d’une langue exercée à un échange rapide d’idées, à des reparties vives et soudaines. Or, la langue russe se serait embarrassée dans ses métaphores, et les plis de ses larges vêtements eussent retardé sa marche : on choisit la française. L’idiome national fut donc abandonné au peuple, aux classes inférieures et aux littérateurs, qu’on lisait peu. Toutefois, sous la plume de ces derniers, il commença à perdre de ses qualités propres ; les tournures, les locutions empruntées à notre langue y pénétraient de tous côtés, et l’usage prit à cet égard tant d’empire, que des hommes d’un talent supérieur tels que Karamsine se laissèrent plus d’une fois entraîner par le torrent. L’homme du peuple parla donc un russe plus pur, plus correct, plus pittoresque, plus national que les hommes de lettres eux-mêmes. On comprend pourquoi, lorsque l’esprit de rénovation littéraire eut pris naissance, la nouvelle école fut injuste envers la France, évidemment fort innocente des emprunts maladroits qui lui étaient faits. On remonta à l’ancien russe, et l’on se trouva en présence d’une langue majestueuse, souple, poétique, gracieuse, mais d’une grâce naïve et un peu antique. Cette langue était plus jeune que les idées de la nation, plus jeune que la civilisation, qui, comme on sait, avait marché vite. Il fallut donc la plier aux exigences nouvelles tout en lui conservant son esprit originaire, l’assouplir, la façonner aux besoins nouveaux sans toucher à son caractère ancien, lui ouvrir les portes des salons, la familiariser avec les tours, les allures animées de la conversation, sans la dépouiller de ses richesses primitives. C’était une œuvre difficile ; M. Gretch, grammairien et philologue distingué, M. Boulgarine, romancier et journaliste ingénieux, la commencèrent. Malheureusement la science de l’étymologiste et l’esprit du romancier furent impuissants. Le premier donna à son pays une grammaire, véritable monument d’intelligence philosophique ; mais jamais une grammaire n’a fait une langue : quant au second, ses efforts furent plus malheureux, en ce sens qu’il dépouilla le russe de ses grandes qualités natives sans lui rien donner en échange, sinon une familiarité souvent triviale. Et pourtant M. Boulgarine est un homme d’intelligence et de savoir ; mais il fut entraîné par une verve satirique qui l’aveugla, et une vogue qu’il eut le tort de prendre pour de la popularité.

La langue russe attendait donc encore l’écrivain qui devait la transformer. Cet écrivain arriva, c’était Pouchkine, et bientôt on la vit, sous sa plume féconde, parcourir avec une merveilleuse facilité toute la gamme des idées nouvelles, s’élevant à la fois aux plus hautes régions de la poésie et descendant aux plus infimes degrés de la familiarité ; ici retraçant la passion folle et brûlante du désert, là aiguisant l’épigramme au trait mordant ; ici passant à l’éloquence, là s’amusant au persiflage. Elle se soumit aux graves exigences de l’histoire, se plia au facile récit du roman, se para de toutes les couleurs, adopta toutes les formes, prit tous les tons, emprunta tous les costumes, et cependant ne cessa pas d’être fidèle à son origine, à son caractère. Pouchkine, comme prosateur, n’obéit à aucun système : la langue était là, il la prit et s’en servit ; son génie fit le reste.

L’empereur Nicolas, qui voulait s’attacher Pouchkine et donner à sa pensée une direction utile et sérieuse, le chargea d’écrire l’histoire de Pierre Ier. Pouchkine accepta cette grave mission ; mais avait-il bien compris tous les devoirs qu’elle lui imposait ? en avait-il au moins la conscience ? Sa plume de poète, toujours si libre quand elle obéissait aux inspirations de la Muse, conserverait-elle cette même indépendance quand il s’agirait d’interpréter l’histoire ? Et lui, dont l’opinion intime s’élevait contre la nouvelle civilisation donnée à son pays, pourrait-il, sans mentir à ses sentiments, écrire la vie du prince qui avait ainsi fait violence au génie slave ? ou, s’il l’écrivait, que devenait le libre exercice de sa pensée, à moins toutefois que les faveurs impériales ne l’eussent déjà asservie ? Le secret de Pouchkine est mort avec lui. Nul ne peut savoir quel eût été le livre qui serait sorti de sa plume : à coup sûr, et nous aimons à le croire pour l’honneur de sa mémoire, ce livre n’eût pas été l’œuvre d’un courtisan. Ce qui est certain aussi, c’est que l’écrivain commença par se livrer aux recherches historiques les plus minutieuses avec le courage et la patience d’un bénédictin. Ces recherches le mirent en présence de papiers relatifs à la révolte de Pougatcheff, ce hardi Cosaque qu’on vit au milieu du règne de Catherine II se donner fièrement pour Pierre III, échappé aux cachots de Schlusselbourg, et soumettre la Russie orientale, qu’il parcourut à la tête d’une armée résolue. Ce sombre épisode de l’histoire moscovite, cette sauvage et cruelle lutte d’un chef de révoltés, qui parvint à jeter un instant l’inquiétude jusque dans le cœur de la grande impératrice, frappa l’imagination de Pouchkine, qui, suspendant tout autre travail, résolut d’écrire l’histoire de Pougatcheff. Avant tout, il voulut connaître les lieux où se passèrent les terribles événements qu’il allait retracer.

 

Pougatcheff était de la race de ces Cosaques qui, au XVe siècle, abandonnèrent les rives du Don pour aller planter leurs tentes sur celles du Jaïk, au pied des monts Ourals, où ils trouvèrent quelques familles tartares paisiblement établies. Après bien des hostilités, les Cosaques et les Tartares s’unirent d’amitié et ne formèrent bientôt qu’un seul peuple ; mais, obligés d’implorer la protection du tsar Michel Fédorovitch pour repousser l’agression d’une peuplade voisine, ils durent reconnaître sa souveraineté. Ce fut un joug qui ne tarda pas à leur devenir odieux, et ils se révoltèrent souvent. Or, l’histoire de Pougatcheff est celle de leur dernière révolte, et de la plus terrible. Pouchkine raconta cette grande jacquerie moscovite avec la vigueur que demandait une pareille tâche. Il s’appliqua surtout à faire ressortir les moindres lignes de son tableau avec ce talent de mise en scène qui s’unissait étroitement, dans son esprit, à l’intelligence du passé : il pensait que, privée des éléments qui la dramatisent, l’histoire ne saurait réveiller les sympathies de la multitude. Le même sujet qui avait porté bonheur à l’historien inspira aussi le poète. Pouchkine trouva dans la vie de son terrible héros un épisode qui lui fournit la matière d’un roman plein d’intérêt, connu sous ce titre : la Fille du Capitaine.

Ce qu’il y a de particulièrement remarquable dans toutes les compositions de Pouchkine, c’est le soin avec lequel s’y trouvent reproduits les mœurs et le génie intime de la vie russe. Le poète avait esquissé, dans Eugène Onéguine, la figure de la nania (bonne), cette femme qui, après avoir élevé une jeune fille, lui reste attachée à titre de première domestique, devient son amie, sa confidente fidèle, rôle que remplissait exactement la nourrice de l’antiquité. Il en est de même du diadka (menin), qui, après l’émancipation de son élève, devient, lui aussi, son compagnon et son serviteur zélé, rivant pour ainsi dire sa vie à la sienne, vieillissant et mourant auprès de lui. C’est un type semblable qui apparaît dès l’introduction de la Fille du Capitaine. Un diadka accompagne un jeune homme que son père, major en retraite, envoie à Orembourg, chargé d’une lettre pour le commandant de cette ville, son vieux camarade, lequel a promis de placer son fils. Les voyageurs sont surpris dans une forêt par un de ces ouragans appelés chasse-neige, si terribles et si dangereux dans ces froides et vastes plaines. La route a soudainement disparu sous des flots de neige. Le jeune homme et son compagnon se consultent, pleins de terreur, lorsqu’ils voient venir à eux une espèce de mendiant à l’aspect sinistre, qui leur offre de les conduire à une cabane voisine, où ils pourront attendre la fin de l’orage. Malgré les craintes du vieux diadka et même celles du cocher, le fils du major se confie à cet étrange guide, qui les conduit effectivement à une isba de bûcheron. Là, le jeune homme, pour reconnaître ce bon office, fait présent à l’inconnu d’une pelisse pour couvrir ses pauvres haillons, bienfait que celui-ci promet de n’oublier jamais. Cependant le grain s’est dissipé ; les deux voyageurs poursuivent leur route et arrivent à Orembourg. Le gouverneur de cette ville, après avoir lu la lettre de son vieil ami, les envoie à Bélagorsk, petite forteresse à quelques lieues de là, où le fils du major trouvera une lieutenance. Bélagorsk est sous le commandement d’un capitaine qui a une fille charmante, dont le nouveau-venu ne tarde pas à tomber éperdument amoureux. Sa passion est partagée, et déjà les plus doux rêves de bonheur viennent bercer son esprit, quand un Baskir se présente à la forteresse. Cet homme, auquel on a coupé la langue pour s’assurer de sa discrétion, est porteur d’une lettre de Pougatcheff, qui enjoint au capitaine de se préparer à le recevoir. Le capitaine se prépare à la défense. La place est enlevée, et les révoltés commencent par attacher le commandant au gibet : le même supplice attend toute la garnison. Quand le tour du lieutenant est arrivé, le chef qui préside à l’exécution le fait amener devant lui. « Rassure-toi, lui dit-il, tu ne mourras point. En te laissant la vie, je m’acquitte d’une promesse. Va. » Le fils du major lève les yeux sur cet étrange personnage, et reconnaît le mendiant de la forêt. C’était Pougatcheff lui-même. Le roman de Pouchkine ne se termine point par cette péripétie empruntée à l’histoire. Les circonstances se multiplient où le jeune officier est épargné par Pougatcheff, au point qu’on ne tarde pas à l’accuser d’être un de ses partisans. Le malheureux est plongé dans un cachot, d’où il ne sortirait que pour subir le supplice destiné aux criminels d’état, si la courageuse fille du capitaine n’allait se jeter aux pieds de l’impératrice, à qui elle fait connaître toute la vérité.

Cet ouvrage complète l’étude de Pouchkine sur Pougatcheff. Le romancier y a retracé, avec tout le fini des tableaux de genre, une foule de détails caractéristiques auxquels la marche rapide de l’histoire ne pouvait s’arrêter. Le simple récit de Pouchkine suffirait pour répondre à ceux qui rêveraient follement une guerre sociale en Russie. Qui sait le nombre des Pougatcheff qui surgiraient alors de tous côtés, et les fleuves de sang qui se creuseraient sous leurs pas ? Au milieu de ces tableaux aux couleurs sombres et terribles, la vue se repose avec bonheur sur la figure de cette jeune fille qui garde à l’officier un amour si dévoué. C’est comme une limpide échappée d’azur à travers les nuages d’un horizon menaçant. La Fille du capitaine plaça du premier coup Pouchkine à la tête des romanciers de son pays, comme depuis longtemps il avait été placé à la tête de ses poètes.

L’Histoire de Pougatcheff, la Fille du Capitaine, une relation attachante et animée du voyage qu’il fit en Asie à la suite des armées russes, tels sont les titres principaux de Pouchkine comme prosateur. Le romancier ne serait toutefois qu’imparfaitement connu, si nous ne mentionnions, à côté de la Fille du Capitaine, une charmante nouvelle, la Dame de pique, et les ravissantes bluettes intitulées : Contes de Belkine. Belkine est le pseudonyme dont Pouchkine signa ces légères compositions. Ici, le poète nous fait vivre de la vie des camps. Ce sont de folles nuits passées autour d’un tapis vert, puis le souper égayé par le champagne pétillant, des récits superstitieux qui captivent l’attention et font battre le cœur. Là, c’est la vie de la campagne avec ses habitudes provinciales, un déguisement de jeune fille curieuse, deux haines de province apaisées par un mariage ; plus loin, c’est un enlèvement entouré de circonstances qui ne peuvent exister qu’en Russie, ou bien c’est le récit effrayant, l’histoire fantastique du fabricant de cercueils. Partout, dans les Contes de Belkine, se révèle un vif sentiment du génie national et des mœurs populaires de la Russie.

Je viens d’indiquer la double valeur des écrits de Pouchkine : l’auteur de Poltava a renouvelé, comme prosateur, la langue russe, en même temps qu’il ouvrait à ses contemporains, comme poète, des sources nouvelles d’inspiration. On sait aussi quel accueil la Russie a fait à cet interprète de la pensée nationale. Quant à l’Europe, il faut le dire, elle est restée trop indifférente au rôle que Pouchkine a joué dans son pays. La France surtout n’a eu longtemps qu’une idée vague de ce grand mouvement littéraire commencé et dirigé par un seul homme. Ici même cependant, une étude biographique sur Pouchkine avait déjà indiqué l’importance de ses travaux. Pendant longtemps, on a pu s’étonner qu’une plume française ne cherchât point à le traduire. Aujourd’hui cette tâche a été abordée ; mais peut-on la regarder comme remplie ? L’auteur de la traduction française de Pouchkine qui vient d’être publiée n’a point paru se douter des difficultés que présentait un pareil travail. Il y avait là des écueils et des obstacles qui imposaient au traducteur un redoublement d’efforts. L’art de traduire, surtout lorsqu’il s’applique à la poésie, suppose une sorte d’initiation qui ne s’achète qu’au prix de veilles laborieuses. Les vulgaires esprits seuls peuvent s’imaginer qu’il suffit, pour traduire un poète, de rendre ses vers dans un autre idiome, sans s’inquiéter d’ailleurs de la physionomie, du mouvement, des nuances infinies de la pensée, des mille finesses du style. Or, ce ne sont point-là des choses qui aient leur vocabulaire écrit et ce sont pourtant des choses qu’il faut traduire, ou du moins indiquer : elles demandent une intelligence vive et délicate pour les saisir, une plume habile et souple pour les rendre. Pour transporter d’ailleurs dans son propre idiome les richesses d’une langue étrangère, il y a une première condition à remplir ; est-il besoin de la rappeler ? C’est la connaissance parfaite de la langue dont on veut révéler à son pays les richesses littéraires. Qu’on y songe, l’idiome russe est le plus difficile des idiomes européens, il est difficile même pour les Russes qui n’en ont pas fait l’objet d’une étude sérieuse. C’est une langue dont le sens positif varie à l’infini et dont le sens poétique varie encore davantage : langue souple et rude, abondante et imagée, dont l’origine, les accidents, l’esprit, l’allure, les procédés, n’offrent aucune analogie avec nos langues d’Occident. Le traducteur français des œuvres de Pouchkine a échoué pour n’avoir point compris les exigences de sa tâche. Il importe qu’on ne l’oublie pas, une traduction de ce poète exige une connaissance intime et approfondie, non-seulement de la grammaire et du vocabulaire russes, mais des finesses et des bizarreries de la langue ; elle exige aussi un long commerce avec ce génie si original, si en dehors de toute tradition européenne. Tant que cette double condition n’aura pas été remplie, notre pays, nous le disons à regret, ne connaîtra qu’imparfaitement la valeur et l’originalité du poète russe.

Si quelque chose eût pu consoler Pouchkine de l’indifférence du public européen à son égard, c’eût été l’admiration reconnaissante que lui manifestait la Russie. On se plaisait à reconnaître que ce jeune et puissant esprit avait donné à la littérature nationale une féconde et sûre direction : il avait renouvelé, assoupli la langue russe. Il ne fut pas accordé malheureusement à Pouchkine de jouir longtemps de cette satisfaction profonde que donne le sentiment d’une grande tâche accomplie. On sait quelle fut sa mort. Si nous revenons sur ce douloureux événement, c’est parce qu’aucun autre ne met mieux en relief la nature emportée, presque sauvage, du poète.

La beauté merveilleuse de Mme Pouchkine, relevée par le prestige de la célébrité de son mari, lui avait valu dans le monde un accueil flatteur, qui, chez elle, avait éveillé une joie enfantine, et, chez Pouchkine, une sombre jalousie. Quelques propos ne tardèrent pas à circuler, et le monde blâma Mme Pouchkine de ce qu’elle ne savait pas ménager la susceptibilité ombrageuse de son mari. Parmi les jeunes gens qui fréquentaient la maison de Mme Pouchkine, on citait le baron Danthés, officier aux gardes, fils adoptif du baron H …, ministre de Hollande. M. Danthés, comme beaucoup d’autres, entourait d’hommages la jeune femme du poète. On sait que Pouchkine était laid. L’envie et la calomnie, exploitant cette circonstance, en firent le texte d’une lettre anonyme pleine d’insultantes allusions. Pouchkine bondit en rugissant. Une nouvelle lettre arriva, toujours accusatrice ; cette fois, il eut assez de force pour la mépriser ; il parvint même à dominer, dans le monde, cette jalousie qu’il avait trop laissé paraître. Ses ennemis n’en furent que plus ardents, et, dans une troisième lettre, ils lui lancèrent à la face le nom du baron Danthés, le même qui fréquentait sa maison, et dont les empressements auprès de sa femme pouvaient effectivement alarmer un esprit jaloux. Pouchkine alla aussitôt trouver M. Danthés et lui présenta cette lettre ouverte. Ce dernier, comprenant l’inutilité d’une explication, déclara au poète que la sœur de sa femme était seule l’objet de ses visites, et que, pour preuve de sa bonne foi, il la lui demandait en mariage, à lui, qui en était presque le tuteur. Les soupçons de Pouchkine ne tinrent pas devant les aveux du baron Danthés, et, à quelque temps de là, celui-ci épousait Mlle Gantchareff, sœur aînée de Mme Pouchkine. Cependant tout ne fut pas fini. Le jeune officier, après son mariage, crut pouvoir reprendre avec Mme Pouchkine, devenue sa parente, le commerce d’innocente intimité que ce titre justifiait aux yeux du monde. C’était une imprudence. Les auteurs des lettres anonymes surent en profiter. Le mari ne tarda pas à recevoir un nouveau message : c’en était trop. Pouchkine jura que le sang coulerait. Le jour même, M. Danthés reçut une provocation conçue en termes tels qu’il ne s’offrait aucun moyen de l’éviter. La rencontre fut donc arrêtée, et l’arme choisie fut le pistolet. C’était dans le mois de janvier. La neige, durcie par la température, scintillait au loin dans la campagne sous les rayons sans chaleur d’un soleil rougeâtre et sinistre. Deux traîneaux, suivis d’une voiture, sortirent en même temps de la ville et s’arrêtèrent derrière le Village-Nouveau (Novoï Drevnïa), qui en est éloigné de trois ou quatre kilomètres. Les deux adversaires s’enfoncèrent dans un petit bois de bouleaux. Leurs seconds, tous deux hommes de cœur, choisirent un terrain uni, au milieu d’une éclaircie formée en cet endroit par les arbres. Là ils essayèrent une dernière fois de rapprocher deux hommes dont un seul restait inaccessible à toute parole de conciliation. Obligés de faire leur devoir et voulant néanmoins laisser à leurs malheureux amis le plus de chances possibles de salut, ils arrêtèrent qu’une distance de quarante pas serait mesurée, que chacun des deux adversaires pourrait en faire dix en avant, restant d’ailleurs libres l’un et l’autre de tirer à volonté. Pouchkine les regardait faire d’un œil impatient et sombre. Ces tristes préparatifs accomplis, les deux rivaux furent placés en face l’un de l’autre. Les dix pas qui leur étaient accordés avaient été également mesurés, et deux mouchoirs indiquaient l’espace qu’il leur était défendu de franchir. Le signal fut donné, et Pouchkine ne bougea point. M. Danthés fit quelques pas, leva lentement son arme, et, au même instant, une détonation se fit entendre. Pouchkine tomba ; son ennemi courut à lui. — Arrête ! s’écria le blessé en cherchant à se relever. Et s’appuyant d’une main sur la neige : Arrête ! s’écria-t-il de nouveau en lui jetant une insultante épithète ; je puis tirer encore et j’en ai le droit. M. Danthés regagna sa place ; les témoins, qui s’étaient avancés, s’éloignèrent. Le poète, le corps péniblement supporté par son bras gauche, ramassa son pistolet, que, dans sa chute, il avait laissé échapper ; puis, tendant le bras, il visa longtemps. Tout à coup, remarquant que son arme était souillée de neige, il en demanda une autre. On s’empressa de le satisfaire. Le malheureux souffrait horriblement, mais sa volonté dominait la douleur. Il prit l’arme nouvelle, la considéra un instant, et fit feu. M. Danthés chancela et tomba à son tour. Le poète poussa un rugissement de joie. — Il est mort ! s’écria-t-il en tressaillant, il est mort ! Mon Dieu ! soyez loué ! — Cette joie dura peu. M. Danthés se releva ; il avait été frappé à l’épaule ; la blessure n’avait rien de dangereux. Pouchkine perdit connaissance. On le transporta dans la voiture, et l’on reprit tristement le chemin de la ville.

L’agonie du poète fut longue et douloureuse. La nouvelle de la catastrophe se répandit avec une rapidité inouïe ; la porte du moribond fut aussitôt assiégée. Pauvres et riches, grands et petits, firent éclater pour lui les transports de la plus vive sympathie, et, lorsqu’il eut rendu le dernier soupir, la douleur publique ne connut plus de bornes. Comme un roi, Pouchkine eut le peuple à ses funérailles.

Pouchkine et le mouvement littéraire en Russie depuis 40 ans
Charles de Saint-Julien
Revue des Deux Mondes
Œuvres choisies de Pouchkine, traduites par M. H. Dupont
T.20 1847