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CHANT DE MORT – POUCHKINE POEMES- LES CHANSONS DES SLAVES DE L’OUEST – ПЕСНИ ЗАПАДНЫХ СЛАВЯН

POUCHKINE POEMES
1935

Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE 1835
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


1835
LES CHANSONS DES SLAVES DE L’OUEST
****
CHANT DE MORT
****

  ПЕСНИ ЗАПАДНЫХ СЛАВЯН
****
Похоронная песня Иакинфа Маглановича
*****

***

Похоронная песня Иакинфа Маглановича
Chant de mort d’Hyacinthe Maglanovitch

**

Hyacinthe Maglanovitch
Joueur de Guzla – Instrument de musique d’Illyrie

La Guzla était utilisée pendant les funérailles
(Cf. texte de Mérimée)
Narrateur
présumé de La Guzla

Canular littéraire de Prosper Mérimée – 1827

*********

С Богом, в дальнюю дорогу!
Que Dieu t’accompagne dans ce voyage !
А Путь найдешь ты, слава Богу.
Et que tu trouves ta voie, par la grâce de Dieu.
Светит месяц; ночь ясна;
Va, la lune est claire et brillante,
Чарка выпита до дна.
Et tu as bu ta coupe jusqu’à la lie.

*

Пуля легче лихорадки;
La balle est plus franche que la fièvre ;
Волен умер ты, как жил.
Tu es libre dans la mort comme tu l’étais dans ta vie
Враг твой мчался без оглядки;
Ton ennemi s’est enfui lamentablement,
Но твой сын его убил.
Ton fils l’a abattu équitablement.

*

Вспоминай нас за могилой,
Rappelle-toi de nous dans ta tombe,
Коль сойдетесь как-нибудь;
Si tu rencontres dans l’au-delà
От меня отцу, брат милый,
Mon père ou mon frère
Поклониться не забудь!
N’oublie pas de les saluer pour moi !

*

 

 

*

Ты скажи ему, что рана
Dis-leur que ma plaie
У меня уж зажила;
Désormais s’est apaisée ;
Я здоров, — и сына Яна
Je suis en bonne santé – Et mon fils Jean
Мне хозяйка родила.
M’a été donné par ma femme.

*

Деду в честь он назвав Яном;
Il porte le même prénom que son grand-père ;
Умный мальчик у меня;
Qu’il est éveillé dans notre maison !
Уж владеет атаганом
Il possède déjà son yatagan
И стреляет из ружья.
Et sait tirer avec une arme.

*

Дочь моя живет в Лизгоре;
Ma fille,elle, vit à Lizgor
С мужем ей не скучно там.
Avec son mari et ne s’ennuie pas.
Тварк ушел давно уж в море;
Tvark a disparu en pleine mer ;
Жив иль нет, — узнаешь сам.
Vivant ou mort ? Je te le dirai.

 

*

 

*

С Богом, в дальнюю дорогу!
Que Dieu t’accompagne dans ce voyage !
А Путь найдешь ты, слава Богу.
Et que tu trouves ta voie, par la grâce de Dieu.
Светит месяц; ночь ясна;
Va, la lune est claire et brillante,
Чарка выпита до дна.
Et tu as bu ta coupe jusqu’à la lie.

 Библиотеке для чтения
1835 г. – кн. 15
Publié dans la Bibliothèque pour la lecture 
1835 – volume 15

**********

Вурдалак
LE MORT-VIVANT

ALEXANDRE POUCHKINE
1835  

********

LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

*****

*****************

POUCHKINE POEMES
А.С. Пушкин

LES TROIS SOURCES d’ALEXANDRE POUCHKINE POEME 1827 -В степи мирской

*

ALEXANDRE POUCHKINE POEME

*
1827
 

Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE  1827
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


В степи мирской 
1827

****


LES TROIS SOURCES
****

 

В степи мирской, печальной и безбрежной,
Dans les steppes de ce monde banal, triste et sans bornes,
Таинственно пробились три ключа:
Mystérieusement trois sources ont apparu :
Ключ юности, ключ быстрый и мятежный,
La source de la jeunesse offre des eaux rapides et rebelles,
Кипит, бежит, сверкая и журча.
Dans un courant pétillant et vigoureux.
Кастальский ключ волною вдохновенья
La source de la maturité offre des vagues d’inspiration
В степи мирской изгнанников поит.
Sacrées au cœur des steppes de ce monde.
Последний ключ — холодный ключ забвенья,
La dernière source offre une nappe froide de l’oubli,
Он слаще всех жар сердца утолит.
Qui étanche à jamais doucement les fusions du cœur.

18 июня 1827 г., Петербург
18 mai 1827 – Saint-Pétersbourg

*

 

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POUCHKINE
 1827  

********

LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

*****

ALEXANDRE POUCHKINE POEME

A MES AMIS
1827
Пушкин

A MES AMIS -POUCHKINE POEME de 1828 – Друзьям

*

ALEXANDRE POUCHKINE POEME

*
1828
 

Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE  1828
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


Друзьям 
1828

****


A MES AMIS
****

 

 Le tsar de Russie Nicolas Ier à Peterhof
Николай Павлович Романов
********
Нет, я не льстец, когда царю
Non, je ne suis pas du tsar un adulateur
Хвалу свободную слагаю:
Quand je le loue librement,
Я смело чувства выражаю,
Libre d’exprimer mes sentiments,
Языком сердца говорю.
Je parle avec la langue du cœur.

*

Его я просто полюбил:
J’ai tout simplement aimé
Он бодро, честно правит нами;
Qu’il gouverne avec fidélité et énergie,
Россию вдруг он оживил
Galvanisant soudain la Russie
Войной, надеждами, трудами.
Par la guerre, l’espoir et l’activité.

*

О нет, хоть юность в нем кипит,
Ô non, même si la jeunesse est là, son esprit
Но не жесток в нем дух державный:
De cruauté, n’est pas épris ;
Тому, кого карает явно,
D’ailleurs il réprime publiquement
Он втайне милости творит.
Mais gracie secrètement.

*

Текла в изгнаньe жизнь моя,
Dans mon exil, ma vie s’écoulait,
Влачил я с милыми разлуку,
De vous, j’étais alors séparé,
Но он мне царственную руку
Mais, j’ai reçu la main souveraine
Простер — и с вами снова я.
Que je me retrouve avec ceux que j’aime.

*

Во мне почтил он вдохновенье,
Mon inspiration est aussi respectée
Освободил он мысль мою,
Et libérées se retrouvent mes pensées
И я ль, в сердечном умиленье,
Et que mon émotion, on voudrait
Ему хвалы не воспою?
Qu’à cette heure, je ne puisse la louer ?

*

 

Я льстец! Нет, братья, льстец лукав:
Moi courtisan ! Non, mes frères, un courtisan
Он горе на царя накличет,
Ebranle la montagne en fourbe avec passion,
Он из его державных прав
Abuse et intrigue auprès des puissants
Одну лишь милость ограничит.
Sans limite ni compassion.

*

Он скажет: презирай народ,
Il pense que le peuple doit être méprisé,
Глуши природы голос нежный,
La nature sauvage s’exprime par sa pensée.
Он скажет: просвещенья плод —
Il pense que de l’éducation
Разврат и некий дух мятежный!
Viennent la débauche et la rébellion.

*

Беда стране, где раб и льстец
Pour un pays quand l’esclave ou l’adulateur
Одни приближены к престолу,
Seuls sont proches du trône, là est le malheur.
А небом избранный певец
Mais qu’au contraire l’élu des cieux
Молчит, потупя очи долу.
Garde les yeux baissés silencieux .

*

 

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POUCHKINE
 1828  

********

LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

*****

ALEXANDRE POUCHKINE POEME

A MES AMIS
Друзьям
1828
Пушкин 

DÉMONS- Poème de Pouchkine (1830) Бесы

*

ALEXANDRE POUCHKINE POEME

*
1830
 

Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE  1830
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


Бесы 
1830

****


DÉMONS
****

 

Мчатся тучи, вьются тучи;
Les nuages se précipitent, les nuages planent ;
Невидимкою луна
Sous l’invisible lune
Освещает снег летучий;
La neige couvre son vol ;
Мутно небо, ночь мутна.
Se noircit le ciel, se noircit la nuit.
Еду, еду в чистом поле;
Mon traîneau avance dans le vent ;
Колокольчик дин-дин-дин…
Les grelots entonnent des din-din-din …
Страшно, страшно поневоле
Qui terribles, terribles retentissent
Средь неведомых равнин!
Au milieu des plaines inconnues !

*

« Эй, пошел, ямщик!.. » – « Нет мочи:
« Hé, va, cocher..! » – « Impossible :
Коням, барин, тяжело;
Les chevaux, monsieur, sont épuisés ;
Вьюга мне слипает очи;
Le blizzard m’aveugle ;
Все дороги занесло;
Toutes les routes ont disparu ;
Хоть убей, следа не видно;
Nous avons perdu la piste ;
Сбились мы. Что делать нам!
Nous sommes perdu ! Que pouvons-nous faire !
В поле бес нас водит, видно,
Le démon nous conduit, il est clair
Да кружит по сторонам.
Que nous tournons en rond.

*

Посмотри: вон, вон играет,
Regarde : il est là-bas qui joue,
Дует, плюет на меня;
Qui maintenant me crache dessus ;
Вон – теперь в овраг толкает
Regarde – il nous attire près du ravin
Одичалого коня;
Pour y plonger nos chevaux ;
Там верстою небывалой
Regarde, le vois-tu
  Он торчал передо мной;
Droit devant moi ;
Там сверкнул он искрой малой
Il illumine comme une étincelle
И пропал во тьме пустой ».
Qui disparaît dans l’obscurité du vide « .

*

Мчатся тучи, вьются тучи;
Les nuages se précipitent, les nuages planent ;
Невидимкою луна
Sous l’invisible lune
Освещает снег летучий;
La neige couvre son vol ;
Мутно небо, ночь мутна.
Se noircit le ciel, se noircit la nuit.
Сил нам нет кружиться доле;
Mon traîneau s’arrête net ;
Колокольчик вдруг умолк;
Les grelots sont devenus muets ;
Кони стали… « Что там в поле? » –
Tout se pose… « Qu’est-ce donc ? » –
«  « Кто их знает? пень иль волк? »
« Qui sait ? Un tronc d’arbre ou une bête ? »

*

Вьюга злится, вьюга плачет;
Déferle le blizzard , déferle la tempête ;
Кони чуткие храпят;
Ronflement de nos montures ;
Вот уж он далече скачет;
Le démon galope au loin ;
Лишь глаза во мгле горят;
Seuls ses yeux dans l’obscurité apparaissent ;
Кони снова понеслися;
Les chevaux reprennent leur course ;
Колокольчик дин-дин-дин…
Les grelots entonnent à nouveau les din-din-din …
Вижу: духи собралися
Vois donc : les esprits là-bas se sont réunis
Средь белеющих равнин.
Au milieu des plaines blanchies.

*

 

Бесконечны, безобразны,
De nombreux démons, laids et terrifiants,
В мутной месяца игре
Flottant, éructant…
Закружились бесы разны,
Une ronde de démons tourbillonnants,
Будто листья в ноябре…
Comme les feuilles de novembre …
Сколько их! куда их гонят?
Comme ils sont nombreux ! D’où viennent-ils ?
Что так жалобно поют?
Pourquoi leurs chants sont-ils si plaintifs ?
Домового ли хоронят,
Enterrent-ils un farfadet ?
 Ведьму ль замуж выдают?
Est-ce le mariage d’une sorcière ?

*

Мчатся тучи, вьются тучи;
Les nuages se précipitent, les nuages planent ;
Невидимкою луна
Sous l’invisible lune
Освещает снег летучий;
La neige couvre son vol ;
Мутно небо, ночь мутна.
Se noircit le ciel, se noircit la nuit.
Мчатся бесы рой за роем
Une foule de démons s’est rassemblée
В беспредельной вышине,
Dans les hauteurs infinies,
Визгом жалобным и воем
Cette plainte qui hurle à travers la plaine
Надрывая сердце мне…
Déchire mon coeur …

 

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POUCHKINE
 1830  

********

LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

*****

ALEXANDRE POUCHKINE POEME

DÉMONS
1830
Пушкин 

LA LETTRE BRÛLEE D’ALEXANDRE POUCHKINE (1825) СОЖЖЕННОЕ ПИСЬМО

*

ALEXANDRE POUCHKINE POEME

*
1825
 

Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE  1825
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


СОЖЖЕННОЕ ПИСЬМО 
1825

****


LA LETTRE BRÛLEE
****

 

Прощай, письмо любви! прощай: она велела.
Adieu, lettre d’amour ! adieu : elle le veut ainsi.
Как долго медлил я! как долго не хотела
J’ai tant attendu ! tout ce temps, ma main
Рука предать огню все радости мои!..
Refusait de mettre au feu toute ma joie !…
Но полно, час настал. Гори, письмо любви.
Mais assez ! L’heure est arrivée. Brûle désormais, lettre d’amour.
Готов я; ничему душа моя не внемлет.
Je suis prêt ; mon âme restera sourde.
Уж пламя жадное листы твои приемлет…
Déjà les flammes avides lèchent le papier…
Минуту!.. вспыхнули! пылают — легкий дым
Minute !…elles exultent ! Illuminent – une fumée
Виясь, теряется с молением моим.
S’exhausse, emporte mes suppliques.
Уж перстня верного утратя впечатленье,
L’impression de son fidèle sceau s’évanouit,
Растопленный сургуч кипит… О провиденье!
La cire du secret s’étale et fond… Ô providence !
Свершилось! Темные свернулися листы;
C’est fini ! La page s’assombrit et gondole ;
На легком пепле их заветные черты
Sur la lumineuse cendre, les tendres mots
Белеют… Грудь моя стеснилась. Пепел милый,
Résistent…Ma poitrine suffoque. Cendre chérie,
Отрада бедная в судьбе моей унылой,
Pauvre joie dans ma sombre destinée,
Останься век со мной на горестной груди…
Reste pour toujours avec moi sur ma triste poitrine…

 

 **********

POUCHKINE
СОЖЖЕННОЕ ПИСЬМО
 1825  

********

LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

*****

ALEXANDRE POUCHKINE POEME

 LA LETTRE BRÛLEE
1825
Пушкин 

PRESAGES Poème d’Alexandre POUCHKINE (1829) Приметы

*

ALEXANDRE POUCHKINE POEME

*
1829
 

Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE  1829
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


Приметы
1829

****


PRESAGES
****

 

Я ехал к вам: живые сны
Je suis allé à vous : des rêves vifs
 
За мной вились толпой игривой,
Espiègles, m’envahissaient,
И месяц с правой стороны
Et la lune sur ma droite
Сопровождал мой бег ретивый.
Accompagnait ma course débridée.

*

Я ехал прочь: иные сны…
Je suis allé loin : d’autres rêves …
Душе влюбленной грустно было,
Mon âme amoureuse s’affligeait,
И месяц с левой стороны
Et la lune sur la gauche
Сопровождал меня уныло.
Tristement m’accompagnait.

*

Мечтанью вечному в тиши
Silencieusement, dans des rêves éternels
  Так предаемся мы, поэты;
S’abandonnent les poètes ;
Так суеверные приметы
Aux superstitieux présages
 Согласны с чувствами души.
Ils accordent les sentiments de l’âme.

 

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POUCHKINE
 1829  

********

LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

*****

ALEXANDRE POUCHKINE POEME

 PRESAGES
1829
Пушкин 

ALEXANDRE POUCHKINE (1830) AU POETE – Поэту

*

Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE 1830
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


1830
AU POETE

  1830
Поэту
*****

***

 

Поэт! не дорожи любовию народной.
Poète ! Détache-toi de l’amour d’autrui
Восторженных похвал пройдет минутный шум;
Les louanges ne sont qu’un bruit que la minute efface
Услышишь суд глупца и смех толпы холодной,
Tu entendras la moquerie et tu sentiras la foule glaciale
Но ты останься тверд, спокоен и угрюм.
Mais tu resteras fort, calme et pensif.

*

Ты царь: живи один. Дорогою свободной
Tu es roi. Ta voie est libre,
Иди, куда влечет тебя свободный ум,
Va où le désir libère ton esprit,
Усовершенствуя плоды любимых дум,
Goûte aux fruits qui poussent sur le malheur,
Не требуя наград за подвиг благородный.
Sans exiger jamais nulle récompense.

 

*

Они в самом тебе. Ты сам свой высший суд;
Tu es toi-même ta seule cour suprême ;
Всех строже оценить умеешь ты свой труд.
Evalue justement le fruit de ton travail.
Ты им доволен ли, взыскательный художник?
As-tu la satisfaction exigeante de l’artiste ?

*

Доволен? Так пускай толпа его бранит
Satisfait ? Laisse la cohue te balloter
И плюет на алтарь, где твой огонь горит,
Laisse cracher sur l’autel où le feu brûle,
И в детской резвости колеблет твой треножник.
Et, dans leur espiègleries d’enfant, laisse-les secouer ton trépied.

 июля 1830
Juillet 1830

*****************

 

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Поэту
AU POETE
ALEXANDRE POUCHKINE
1830  

********

LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

*****

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ALEXANDRE POUCHKINE (1824) A LA MER – К морю

*

Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE 1824
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


A LA MER

  1824
К морю
**

***

Ivan Aïvazovski
Иван Константинович Айвазовский
Arc en ciel
Радуга
Galerie d’État Tretiakov – Moscou
Государственная Третьяковская Галерея

*****

 

 

Прощай, свободная стихия!
Adieu, élément libre !
В последний раз передо мной
Pour la dernière fois devant moi
Ты катишь волны голубые
S’allongent tes vagues bleues
 И блещешь гордою красой.
Dans cette beauté immense et fière.

*

Как друга ропот заунывный,
Comme un long murmure plaintif,
Как зов его в прощальный час,
Comme un appel à l’heure des adieux,
Твой грустный шум, твой шум призывный
Un long et triste souffle
Услышал я в последний раз.
Que pour la dernière fois j’entends.

*

Моей души предел желанный!
Mon âme à tes côtés se retrouvait !
Как часто по брегам твоим
Combien de fois fuyant le monde
 Бродил я тихий и туманный,
Je me promenais sur ton rivage calme et brumeux,
Заветным умыслом томим!
Tourmenté par une quelconque peine !

*

Как я любил твои отзывы,
Comme j’aimais ton phrasé,
Глухие звуки, бездны глас
Tes sons étouffés, cette voix de l’abîme
 И тишину в вечерний час,
Ce silence à l’heure du soir,
И своенравные порывы!
Ces impulsions capricieuses !

 

*

Смиренный парус рыбарей,
Tu t’ouvres devant l‘humble voile de pêcheurs,
Твоею прихотью хранимый,
Qui glisse sur ton dos,
Скользит отважно средь зыбей:
Et vaillamment effleure tes flots :
Но ты взыграл, неодолимый,
Mais tu bondis, tu éructes, irrésistible,
И стая тонет кораблей.
Devant une majestueuse flotte présomptueuse.

*

Не удалось навек оставить
Quand ne pouvant quitter le pont
Мне скучный, неподвижный брег,
Immobile dans la fougue de tes tempêtes,
Тебя восторгами поздравить
Je me félicitais de toujours pouvoir
  И по хребтам твоим направить
Clamer sur la bordure de tes crêtes
Мой поэтической побег!
Mon évasion poétique !

*

Ты ждал, ты звал… я был окован;
Tu m’attendais, tu m’appelais… J’étais prisonnier ;
Вотще рвалась душа моя:
En vain, je déchirai mon âme :
Могучей страстью очарован,
Fasciné par cette puissante passion,
У берегов остался я…
Le long des côtes, je …

 

*

О чём жалеть? Куда бы ныне
Que regretter ? Où maintenant
 
Я путь беспечный устремил?
Partir insouciant ?
Один предмет в твоей пустыне
Un objet, un seul, dans ton immensité désertique
Мою бы душу поразил.
Aurait impressionné mon âme.

*

Одна скала, гробница славы…
Un rocher, tombeau de la renommée …
Там погружались в хладный сон
Au cœur d’un rêve avide
Воспоминанья величавы:
De souvenirs majestueux :
Там угасал Наполеон.
Là, Napoléon s’est endormi.

*

Там он почил среди мучений.
Là, il repose au milieu des tourments.
И вслед за ним, как бури шум,
Et après lui, comme le bruit de la tempête,
Другой от нас умчался гений,
Un autre génie éclate,
Другой властитель наших дум.
Une autre maître de nos pensées.

*

Исчез, оплаканный свободой,
Disparu, pleuré par la liberté
Оставя миру свой венец.
Laissant sur le monde sa couronne.
Шуми, взволнуйся непогодой:
Hurle, frappe et renverse :
Он был, о море, твой певец.
Je serai, o mer, ton chanteur.

*

Твой образ был на нём означен,
Créé à ton image,
Он духом создан был твоим:
Créé par ton esprit
Как ты, могущ, глубок и мрачен,
Puissant, profond et sombre,
Как ты, ничем неукротим.
Comme toi, invincible.

*

Мир опустел… Теперь куда же
Monde vide … où sont-ils
Меня б ты вынес, океан?
Ceux que tu as emportés, Océan ?
Судьба людей повсюду та же:
Destin inchangé du monde :
Где капля блага, там на страже
Sur tous ces corps et sur toutes ces âmes
Уж просвещенье иль тиран.
S’illumine aussi le tyran.

*

Прощай же, море! Не забуду
Adieu, Mer ! Je n’oublierai pas
Твоей торжественной красы
Ta solennelle beauté
 И долго, долго слышать буду
Et pendant longtemps, très longtemps, j’entendrais
Твой гул в вечерние часы.
Tes voix dans les heures du soir.

*

В леса, в пустыни молчаливы
Dans les bois, dans ce désert silencieux
Перенесу, тобою полн,
Je porterai, plein de toi,
Твои скалы, твои заливы,
Tes rochers, tes criques,
И блеск, и тень, и говор волн.
Tes scintillements et tes ombres, et le ressac de tes vagues.

 

 

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ALEXANDRE POUCHKINE
1824  

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LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

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SONNET DE POUCHKINE (1830) L’austère Dante ne méprisait pas le sonnet – Суровый Дант не презирал сонета

*

Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE 1830
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


SONNET 1830
L’austère Dante ne méprisait pas le sonnet

  Сонет 1830
Суровый Дант не презирал сонета
 

 

Суровый Дант не презирал сонета;
L’austère Dante ne méprisait pas le sonnet ;
 
В нем жар любви Петрарка изливал;
Pétrarque y versait ses éclairs d’amour ;
Игру его любил творец Макбета;
Le créateur de Macbeth en aimait le tour ;
Им скорбну мысль Камоэнс облекал.
Quand le mélancolique Camões s’y répendait.

И в наши дни пленяет он поэта:
Et aujourd’hui, il envoûte le poète :
Вордсворт его орудием избрал,
Wordsworth comme instrument l’avait choisi,
Когда вдали от суетного света
Quand à l’écart de l’agitation du monde
Природы он рисует идеал.
Il peignait la nature idéale.




Под сенью гор Тавриды отдаленной
Sous l’ombre des montagnes de Tauride
Певец Литвы в размер его стесненный
Adam Mickiewicz les chante dans ses Sonnets de Crimée
Свои мечты мгновенно заключал.
Leur livrant ses rêves pour qu’ils se réalisent.




У нас еще его не знали девы,
Nous ne le connaissions pas encore
Как для него уж Дельвиг забывал
Qu’Anton Delvig oubliait pour lui
Гекзаметра священные напевы.
Les chants sacrés de l’héxamètre.

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POUCHKINE
1830  

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LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

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MIKHAÏL LERMONTOV UN GRAND NEVROPATHE (docteur Augustin Cabanès)




LA POESIE DE LERMONTOV

MIKHAÏL LERMONTOV

par le Docteur Augustin Cabanès
Grands névropathes
Tome 3
pp. 303-326
Editions Albin Michel
1933 Paris




 

MIKHAÏL LERMONTOV

Physionomie attachante entre toutes, que celle de Lermontov : un des représentants les plus brillants du romantisme russe, issu du romantisme européen.

Si son œuvre contribue, dans une certaine mesure, à éclairer sa psychologie, nous avons le regret de constater qu’elle est restée incomplète, ce qui nous prive d’un élément important d’appréciation sur le développement de son caractère, sur la formation de son génie.

La destruction d’une partie de sa correspondance, les rares documents permettant d’établir son curriculum vitæ, nous limiteront à une étude écourtée qui péchera par d’inévitables lacunes.

Heureusement avons-nous rencontré, pour suppléer à notre information en défaut, un guide aussi sûr que renseigné, dans l’auteur d’un travail de haute valeur consacré au personnage et qui est un de nos brillants agrégés de l’Université. Nous nous plaisons à reconnaître, en outre, le concours que nous a prêté, avec une bonne grâce dont nous conservons le sympathique souvenir, un des distingués bibliothécaires de l’Université de Paris, qui a bien voulu nous confier en son temps les bonnes feuilles de l’ouvrage qu’il se proposait de publier sur le poète dont nous allons esquisser à grands traits la psycho-pathologie.

Michel Iouriévitch Lermontov naquit dans la ville même qui avait donné, quinze ans auparavant, le jour au célèbre Pouchkine, dont il devait être le disciple et l’admirateur. Son ascendance ne nous révèle rien de particulièrement intéressant. Son père, Iouri Pétrovitch, d’un naturel emporté, sans être ce qu’on appelle un méchant homme, avait été mis à la retraite comme lieutenant au corps des cadets, « pour raison de santé ». Renseignement assez vague, dont force est de nous contenter.

Quant à sa mère, de bonne heure orpheline de père (celui-ci s’était empoisonné), elle était, nous dit-on, « d’une santé assez débile, et surtout d’un tempérament nerveux à l’excès, qu’elle semble avoir transmis à son fils ». Elle aurait succombé à la phtisie dans un âge peu avancé.

LERMONTOV, Mikhaïl (1814-1841).jpg
LERMONTOV

L’enfant qui était né d’elle n’eut pour veiller sur sa fragile existence qu’une grand’mère, d’ailleurs très attentive à ses moindres indispositions, ne le quittant ni de jour ni de nuit, l’entourant de soins continuels.

Quand il eut un an, on transporta le frêle rejeton, accompagné de sa nourrice, dans un village du gouvernement de Simbirsk.

Sur ces premières années, nous possédons un document bien précieux, un fragment autobiographique, écrit de la main même de Lermontov, qui s’est dépeint sous le nom de Sacha Arbénine, à ne point se méprendre sur sa véritable identité. Le poète raconte que la maison seigneuriale qui le recueillit ressemblait à toutes les maisons de même ordre. « Elle était en bois, peinte en jaune… ; dans la cour s’élevaient de longs bâtiments à un seul étage, des hangars, des écuries… »

Le jeune barine avait à son service plusieurs femmes de chambre placées sous la haute direction de la nourrice qui prenait très au sérieux son rôle.

« Sacha se plaisait beaucoup en leur compagnie. Elles le caressaient et l’embrassaient à l’envi, lui racontaient les légendes des brigands de la Volga. Son imagination s’emplissait des merveilles de leur bravoure farouche, de sombres tableaux et de sentiments extraordinaires. Il prit les jouets en dégoût et commença à rêver. À l’âge de six ans, il avait plaisir à regarder le soleil couchant, l’horizon parsemé de nuages rouges… Il avait soif d’affection, de baisers, de caresses, mais les mains de sa vieille nourrice étaient si rudes !… Sacha était un enfant horriblement gâté et fantasque. » Servantes, nianias, intendants, étaient entièrement à son service : ils avaient l’ordre de se plier à tous ses caprices. On ne réfrénait si ses colères, ni ses instincts de méchanceté native, même s’ils s’exerçaient sur les plantes du parc, qu’il se plaisait à détruire, et sur les malheureuses poules de la basse-cour auxquelles il lui était possible impunément de casser les pattes.

Il confessa plus tard que ses penchants mauvais se seraient certainement développés, si une maladie ne fût venue à propos interrompre le cours de ses fantaisies cruelles. Il eut la rougeole avec des complications qui donnèrent de l’inquiétude à son entourage. « On le sauva, mais cette maladie le laissa dans un état de faiblesse extrême. »

Il n’est pas sans intérêt de noter que cet incident morbide eut une influence assez inattendue sur le caractère et l’esprit de Sacha : « Il prit l’habitude de la réflexion : privé des distractions et des divertissements de son âge, il commença à les chercher en lui-même… Pendant ses insomnies douloureuses, étouffant sur son oreiller brûlant, il s’était accoutumé à surmonter les douleurs du corps en se laissant emporter par les rêveries de son imagination. Il s’imaginait être un brigand de la Volga qui fend les flots bleus et glacés, qui marche à l’ombre des forêts profondes, parmi les clameurs du champ de bataille, au bruit des chansons guerrières, au milieu des sifflements de la tempête… »

PIATIGORSK, Caucase (Les bains de).jpg
VUE DU CAUCASE : LES BAINS DE PIATIGORSK
d’après le Magasin pittoresque

La précocité de ses facultés intellectuelles a-t-elle pu avoir une influence fâcheuse sur le développement physique du jeune Lermontov ? Toujours est-il qu’on dut, à plusieurs reprises, le conduire aux eaux du Caucase, dans une propriété qu’y possédaient ses parents, pour y rétablir sa santé ébranlée. C’est au cours d’un de ces voyages qu’il ressentit les premiers troubles de l’amour et à un âge où il n’est pas courant de le voir apparaître. Ses parents étaient en relations avec une dame, qui avait une fillette âgée de neuf ans ; le futur poète, qui n’avait qu’une année de plus, s’éprit violemment de la petite fille au point d’en garder le souvenir durable pendant bien des années :



« Était-elle jolie ou non ? Je ne m’en souviens pas, déclarera-t-il un jour dans une échappée de confidences ; mais son image vit encore dans mon souvenir ; j’ai plaisir à me la rappeler, je ne sais pourquoi… On se moquait de moi, on me taquinait, car mon visage trahissait mon émotion. Je pleurais tout bas sans raison, je désirais la voir ; mais quand elle venait chez nous, je refusais ou j’avais honte d’entrer dans la chambre où elle était ; je craignais peut-être que les battements de mon cœur ou le tremblement de ma voix ne révélassent aux autres un secret impénétrable pour moi-même. Je ne sais qui elle était, d’où elle venait… Elle était blonde, elle avait des yeux bleus… Non, je n’ai rien vu de semblable, ou du moins j’éprouve cette impression, car je n’ai jamais aimé comme en ce temps-là. »

L’écho de ces mêmes sentiments se retrouve dans la pièce de Lermontov : Premier Amour ; « encore enfant, les souffrances d’un ardent amour troublèrent mon âme inquiète… ». Et quelques mois avant sa mort, il consignait cette impression, toujours vivace.

« Je me vois encore enfant : autour de moi, tout m’est familier, la haute maison seigneuriale, le jardin avec sa serre en ruines.

«  J’entre dans une sombre allée ; au travers des branches, filtrent les rayons du soleil couchant, et les feuilles jaunies bruissent sous mes pas craintifs.

« Et une étrange tristesse me serre le cœur : je pense à elle, je pleure et j’aime ; j’aime le fantôme créé par ma rêverie… »

Étant étudiant, il eut, non plus cette fois une passionnette, mais une véritable passion pour « une jeune fille douce, intelligente, et vraiment belle comme le jour… Elle était d’une nature ardente, enthousiaste, poétique… Elle avait entre quinze et seize ans ». Son partenaire avait à peu près le même âge.

Viennent ensuite les années d’Université. Lermontov apparaît à ses camarades comme un adolescent sombre et peu communicatif. L’un d’eux nous en a laissé ce portrait :

« Il était de taille moyenne, d’aspect quelque peu disgracieux, de teint basané ; ses cheveux de nuance sombre étaient aplatis sur la tête et sur les tempes. Ses grands yeux pénétrants, d’un brun sombre, regardaient dédaigneusement ce qui l’entourait. »

Gontcharov, qui le connut à la même époque, confirme la vérité de ce portrait ; il ajoute que Lermontov lui avait paru apathique, se livrant peu, n’ouvrant que rarement la bouche. Ne se sentant pour lui aucune attraction, il avait évité de lier connaissance avec lui.

Le pessimisme a déjà envahi cette jeune âme, désenchantée avant le temps ; ses premiers vers témoignent de son découragement, de ses déceptions.

« Oh ! si mes jours s’écoulaient au sein délicieux du repos et de l’oubli, affranchis des vanités de la terre, éloignés de l’agitation du monde ; si, pacifiant mon imagination, les divertissements de la jeunesse pouvaient me charmer, alors la gaieté habiterait à jamais dans mon âme ; alors, certes, je ne rechercherais ni le plaisir, ni la gloire, ni la louange. Mais pour moi le monde est vide, ennuyeux. Ton amour ne séduit pas mon âme : je souhaite des trahisons, des sensations nouvelles ; du moins leur aiguillon réveillerait mon sang engourdi par la tristesse, par la souffrance, par les passions qui m’ont tourmenté avant l’âge ! »

Dans une autre pièce, il s’attriste sur la courte durée de cette vie :

« Nous, enfants du Nord, comme les plantes de ce pays, nous fleurissons pour peu de temps, nous nous flétrissons vite : comme le soleil d’hiver sur l’horizon gris, ainsi notre vie est sombre, aussi bref est son cours monotone. »

Quand donc viendra la mort pour mettre fin à tant d’angoisses !

« La mort ne connaît plus ni l’amour ni la douleur. Six planches l’enferment… Ni les appels de la gloire, ni ta voix ne troubleront mon repos. »

Le poète s’est accoutumé de bonne heure à l’isolement ; il n’a jugé personne digne d’être honoré de son amitié. Pas d’espérance pour le consoler, « l’espoir s’est envolé à jamais ». Personne ne le chérit sur cette terre. Il est à charge à lui-même comme aux autres. Il brûlait pourtant d’agir, mais tout excite son dédain. Il s’analyse, d’ailleurs, à merveille :

« Une tristesse prématurée m’a marqué de son empreinte ; seul le Créateur connaît l’amertume de mes souffrances. Le monde indifférent doit les ignorer. » Il voit, dans un avenir qui se rapproche, « la tombe ensanglantée » qui lui est réservée, « une tombe que ne sanctifieront ni les prières, ni la croix, sur une rive sauvage où mugissent les flots, sous un ciel assombri par la brume ».



Était-ce là une attitude ? On peut d’autant mieux se le demander que l’on vivait alors en plein romantisme, et que le byronisme était une mode bien portée. Un de ceux qui l’ont connu, qui ont été élevés avec lui à une certaine période de sa vie, n’hésite pas à déclarer que c’étaient là sentiments de pure façade. « Ces sentiments, nous dit-il, étaient bien loin de lui. Son caractère était plutôt gai. Il aimait la société, particulièrement celle des femmes, au milieu de laquelle il avait grandi ; il leur plaisait par la vivacité de ses traits d’esprit et par son penchant à l’épigramme. Il fréquentait le théâtre, les bals, les mascarades : dans sa vie, il n’avait connu ni les privations, ni les mécomptes. » Cependant, comme on l’a justement fait observer, « ces accents de tristesse, cette veine mélancolique qui circule à travers ses poésies de jeunesse, nous les retrouverons dans toute l’œuvre de Lermontov : pourquoi serions-nous étonnés de constater, à l’aube de la vie du poète, les sentiments dont se nourrit sa maturité ».

Pour qui a étudié le personnage, tant dans sa vie que dans son œuvre, la tristesse de Lermontov n’était pas qu’une pose, elle avait ses racines dans le milieu où il avait vécu ses premières années, et dans son tempérament même. Son cas n’est nullement à rapprocher de celui du héros du roman en vers de Pouchkine. Eugène Oniéguine est le type littéraire d’un ennuyé des plaisirs, une sorte de don Juan et de Child Harold. Comme ce dernier, Oniéguine paraît dans le monde triste et ennuyé ; les murmures de la foule, le jeu, les tendres regards, les soupirs indiscrets ne l’émeuvent plus ; il reste indifférent à tout… En proie au désœuvrement, l’âme vide et languissante… il lit, il lit sans cesse… Les bois, la colline et les champs ne l’amusaient déjà plus, et il vit clairement que la vie était aussi ennuyeuse au village qu’à la ville, bien qu’il n’y eût ni rues, ni palais, ni cartes, ni bals, ni poésie. L’ennui le guettait et courait après lui comme une ombre ou comme une femme fidèle… Mais Oniéguine rencontre Tatiana et, dès lors, « un amour pur » l’enflamme et dissipe son ennui.

Tout autre nous apparaît Lermontov ; ce n’est pas, à dire vrai, de l’ennui, mais du désenchantement qu’il présente. On se souvient à son propos de ces paroles de Gœthe : « … Il arrive que le défaut d’activité, joint à un vif désir d’action, nous précipite vers le besoin de la mort, nous donne soif du néant. »

Dès l’enfance, Lermontov a manifesté une tendance marquée à la rêverie. « Cette rêverie prolongée n’a-t-elle pas développé et poussé de bonne heure à l’excès cet esprit d’analyse, qui est un des traits caractéristiques du jeune poète ? Cet esprit d’analyse ne pouvait-il pas amener à sa suite un précoce désenchantement ? Si l’on y ajoute le sentiment d’une supériorité réelle, un orgueil qui l’isolait, qui lui rendait plus douloureuse une certaine solitude morale, le rude contre-coup du drame domestique qui le réduisait à faire un choix entre deux êtres (son père et sa grand’mère), qui lui inspiraient une égale affection, on aura une explication vraisemblable de cette mélancolie prématurée. »

Le physiologiste ne saurait, en outre, négliger un autre point de vue. La jeunesse du poète avait été, nous le rappelons, maladive ; sa santé avait toujours été délicate ; certainement, cet état n’a pas dû être sans influence sur la formation et le développement de cette conception désenchantée du monde et de la vie.

On eût pu espérer qu’au régiment, mêlé à l’existence de ses camarades, il aurait chassé tous ces noirs papillons : il n’en fut rien, apparemment.

« Ici, je m’ennuie comme auparavant, écrit-il à un ami ; que faire ? La vie tranquille me rend plus malheureux. Je dis une vie tranquille, car l’instruction et les manœuvres engendrent seulement la fatigue. »

On a beau l’accabler de flatteries, les plus jolies femmes lui demander des vers et s’en vanter comme d’un triomphe, il s’ennuie, néanmoins, et rien ne parvient à remplir le vide de son âme ! Il se désole d’avoir épuisé prématurément la source des meilleures joies, et surtout de mourir sans laisser de traces, sans léguer aux siècles une pensée féconde, ni un travail couronné par le génie.

Il est une poésie de Lermontov qui porte, du reste, un titre significatif : Je m’ennuie et je suis triste, qu’on nous permettra de reproduire, parce qu’elle est trop représentative d’un état d’âme pour être négligée ; nous citons d’après la traduction de l’interprète le plus autorisé de la vie et des œuvres du poète :

« Je m’ennuie, je suis triste, je n’ai personne à qui tendre la main aux heures de détresse morale… Désirer ? À quoi bon les vains désirs ? sans cesse renouvelés ?… Les années s’écoulent, les meilleures années. Aimer ? mais qui aimer ?… Pour un temps, cela n’en vaut pas la peine et un amour éternel est impossible… Joies, douleurs, tout cela est si insignifiant… Qu’est-ce que les passions ? Est-ce que, tôt ou tard, leur douceur qui fait souffrir ne s’évanouira pas devant les objections de la raison ? La vie, si tu l’examines froidement, est une chose si vide et si sotte !… »

Quand on sait, d’autre part, que Lermontov a surtout exprimé dans ses vers ses sentiments personnels, que ses chagrins réels ou imaginaires en furent d’abord, à peu près l’unique matière, l’indication est particulièrement suggestive.

Qu’on ait découvert une affinité, une sorte de parenté intellectuelle entre Byron et le poète russe, que celui-ci ait songé un moment à rivaliser avec son émule anglais ; qu’il y ait des analogies évidentes entre telles circonstances de sa vie et celles de son modèle ; qu’il ait aidé, au besoin, à les faire naître ; ce n’est point contestable. Nous en avons l’aveu échappé de sa plume même.

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VUE DE KOUBATCHI DANS LE CAUCASE
(Extrait du Magasin pittoresque)

« Quand je commençai à griffonner des vers, en 1828, en quelque sorte instinctivement, a-t-il consigné quelque part, je pris l’habitude de les transcrire et de les mettre de côté. Je les ai encore. Je viens de lire, dans une biographie de Byron, qu’il agissait de même. J’ai été stupéfait de cette ressemblance. »

Il note cette autre ressemblance : en Écosse, une vieille femme a prédit à la mère de Byron qu’il serait un grand homme, et qu’il serait marié deux fois. Au Caucase, une vieille femme a fait la même prédiction à la grand’mère de Lermontov. « Fasse le ciel, ajoute celui-ci, que la prédiction qui me concerne s’accomplisse, dussé-je être aussi malheureux que Byron ! »

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Il se refuse pourtant à n’être qu’un disciple : et parlant de celui à qui il se compare : « Je suis autre, déclare-t-il fièrement ; j’ai une âme russe. » Ce qui ne l’empêchait point, à peu de temps de là, de se contredire, en appelant l’Écosse sa patrie véritable et en se montrant brûlé du désir… poétique de voler vers le pays où est la tombe d’Ossian, « pour y faire vibrer les cordes de la harpe écossaise ».

Lermontov a toujours conçu de lui-même l’idée la plus haute ; son orgueil s’étale parfois avec une naïveté puérile qui déconcerte ; comme par exemple lorsque s’imaginant qu’il descend des grands d’Espagne, les ducs de Lerma, il signe de ce nom ses épîtres ; ou qu’oubliant ses prétentions primitives, il célèbre ses nobles ancêtres écossais. « De l’orgueil, il y en a dans son dédain pour le monde qui l’entoure, dans ses invectives contre la société. Et toute sa vie, il est hanté par la figure du démon, le prototype de l’orgueil.

N’est-ce pas encore de l’orgueil, mais d’une qualité inférieure, que de prétendre à des bonnes fortunes féminines, tout disgracié de la nature, tout difforme qu’il soit ? Cette infériorité physique, qu’il ressentait douloureusement, le rendait maussade, hargneux, vindicatif. Car, au dire de ceux qui l’ont approché, il était très laid, et cette laideur, qui plus tard céda au pouvoir de sa physionomie, et disparut presque quand le génie eut transformé ses traits vulgaires, cette laideur était frappante dans sa grande jeunesse.

Un autre nous le montre « de petite taille, large d’épaules et d’aspect assez disgracieux. Il semblait de forte complexion… Ses gestes étaient brusques, bien qu’il montrât parfois de la paresse et cette indifférence inconsciente qui est maintenant à la mode ». « Il attirait l’attention, quoiqu’on en eût, par son visage irrégulier, de couleur foncée, ses yeux « qui brillaient d’un éclat redoutable. »

Il semble n’avoir fait la cour aux femmes que « pour le plaisir méchant qu’il éprouvait à les abandonner après les avoir séduites ». Tourguéniev, qui le vit dans un salon, sous l’uniforme du régiment des hussards de la garde, nous en a laissé un portrait rien moins que flatteur :

« Il n’avait ôté ni son sabre, ni ses gants ; voûté, l’air renfrogné, il fixait son regard maussade sur la comtesse (Mousine Pouchkine, ravissante créature, enlevée par une mort prématurée).

« Dans son extérieur, écrit l’auteur des Souvenirs littéraires, il y avait quelque chose de sinistre et de tragique ; une force ténébreuse et méchante, un air de mélancolique dédain, la passion émanaient de sa face basanée, de ses grands yeux sombres et fixes. Leur regard lourd contrastait étrangement avec la moue presque enfantine de ses lèvres très pâles. Tout son aspect physique, sa petite taille, ses jambes arquées, cette grosse tête sur des épaules larges et voûtées (il était presque bossu) produisaient une impression désagréable ; mais on sentait tout de suite qu’il y avait là une force. On sait que jusqu’à un certain point il s’est représenté sous les traits de Pétchorine. Ce détail : « Ses yeux ne riaient pas quand il riait », s’appliquait réellement à lui… »

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MOUSINE POUCHKINE
d’après la Revue encyclopédique (1899)

Deux ans après, un autre témoignage, émané d’une personne qui avait pu l’observer de près, nous le montre fêté dans le monde, choyé dans le cercle de ses intimes, d’humeur joviale, tous les jours inventant une niche, amusant la société par sa verve intarissable. Mais il ne pouvait se défendre de cette humeur sarcastique (réaction de défense de sa disgrâce physique), qui lui avait valu tant d’ennemis, et qui devait être la cause de sa fin prématurée. Une des victimes de son ironie persistante finit par prendre mal la plaisanterie : une querelle éclata, un duel s’ensuivit : Lermontov tombait frappé mortellement de la première balle qu’il recevait.

Cette fin tragique, il en avait eu de bonne heure le pressentiment ; ce fut toujours chez lui comme une idée fixe passée à l’état d’obsession : il savait, il déclarait en toute occasion qu’il mourrait jeune et d’une mort violente.

Ces avertissements de la nature, qui saurait assurer qu’ils ne sont que l’effet du hasard ou d’un concours fortuit de coïncidences ? Autosuggestion ou prédestination, il est des êtres qui portent la mort en eux d’une façon consciente. Qu’on y voie la conséquence d’un état pathologique, d’une névrose — imparfaitement caractérisée, certes — cette inappétence à vivre, les symptômes de ce mal, avant tout subjectif, n’en sont pas moins d’une indiscutable réalité. Leur influence est indéniable sur la vie autant que sur l’œuvre de qui en fut obsédé à un pareil degré.

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MIKHAÏL LERMONTOV