Quand Orphée eut perdu sa maîtresse à jamais, Il dit : « Je chanterai, pour épuiser ma peine, Un thrène harmonieux sur celle que j’aimais. »
Fuyant l’Hèbre fatal et sa rive inhumaine, Au bois sombre, où parfois sonne un rugissement, Il promenait les chants de la Lyre d’ébène.
Mais il sentait la plainte inégale au tourment. Il cria : « L’Art est vain et ne saurait tout dire. L’air qui vibre n’est rien, et la Muse nous ment. »
Il arracha d’un coup les trois fils de la Lyre, Et, tandis qu’un suprême et déchirant accord Éclate et dans le bois mélancolique expire,
Il se coucha sur l’herbe et souhaita la mort.
*
Était-ce une déesse ? était-ce un dieu ? Mystère. Une forme éthérée, un clair fantôme bleu, On ne sait d’où venu, descendit sur la terre.
Il abattit son vol auprès du demi-dieu Et, déployant sur lui ses ailes blanchissantes, Ouvrit le sein d’Orphée avec son doigt de feu.
Alors, pour remplacer les trois cordes absentes, Il lui tira du cœur trois fibres, — et soudain Au Luth silencieux les fixa frémissantes.
Réveillant le poète, il lui mit à la main La merveilleuse Lyre aux fils rouges et tièdes, Et dit : « Joue à présent, maître, et va ton chemin ! »
A sa voix se leva le prince des Aèdes, Et son Luth animé, plein de souffles ardents, Si douloureusement vibra sous ses doigts raides,
Que les tigres rayés et les lions grondants Le suivaient attendris, et lui faisaient cortège, Doux, avec des lambeaux de chair entre les dents.
Chœur monstrueux conduit par un divin Chorège ! Les grands pins, pour mieux voir l’étrange défilé, En cadence inclinaient leurs fronts chargés de neige.
Les gouttes de son sang sur le Luth étoilé Brillaient. Charmant sa peine au son des notes lentes,. L’Aède, fils du Ciel, se sentit consolé :
Car tout son cœur chantait dans les cordes sanglantes.
Tu voyais sous tes pas un gouffre se creuser Qu’élargissaient sans fin le doute et l’ironie. . . Et, penché sur cette ombre, en ta longue insomnie, Tu sentais un frisson mortel te traverser.
À l’abîme vorace, alors, sans balancer, Tu jetas ton grand cœur brisé, ta chair punie, Tu jetas ta raison, ta gloire et ton génie, Et la douceur de vivre et l’orgueil de penser.
Ayant de tes débris comblé le précipice, Ivre de ton sublime et sanglant sacrifice, Tu plantas une croix sur ce vaste tombeau.
Mais, sous l’entassement des ruines vivantes, L’abîme se rouvrait, et, prise d’épouvantes, La croix du Rédempteur tremblait comme un roseau.
Jardin de l’Occident, douce terre natale, D’un cœur trop peu fervent je t’aimais autrefois, Ô Touraine, où sur l’or des sables fins s’étale La Loire lente, honneur du vieux pays gaulois !
Mais le ciel d’Orient, dont l’immuable gloire Brûle mes yeux et pèse à mon corps accablé, Par un lent repentir ramène ma mémoire Vers ton sourire humain et de larmes voilé.
Car la Nature ici ne m’est plus une mère ; Sa bonté ne rit plus éparse dans le jour ; Elle n’a pas souci de l’homme, et c’est chimère De rêver avec elle un commerce d’amour.
Belle implacablement, l’ombre sèche des palmes Se découpe sur la blancheur de son front pur, Et la fatalité siège dans ses yeux calmes Dont nul pleur n’attendrit l’inconscient azur.
Elle ne comprend pas nos besoins de tendresses ; L’éclat de ses couleurs éblouit sans charmer ; Sa clarté sans pénombre ignore les caresses, Et ses contours sont durs comme un refus d’aimer.
Je ne sens plus, perdu dans sa splendeur hostile, Que mon être chétif sort de son flanc divin. Sa face fulgurante et pourtant immobile Est une porte close et que je heurte en vain…
Mais là-bas, au pays, la terre est maternelle. La Nature a chez nous la grâce et l’ondoiement, Quelque chose qui flotte et qui se renouvelle, Et des vagues contours le mystère charmant.
Elle a le bercement infini des murmures Et les feuillages fins dissous dans l’air léger ; Elle a les gazons frais sous les molles ramures Et les coins attirants où l’on vient pour songer.
Elle a dans ses couleurs, dans ses lignes fuyantes, Des indécisions qui caressent les yeux ; Et j’aime à lui prêter des pitiés conscientes, Et je me ressouviens du jour de nos adieux.
Je sentais bien, là-bas, que je vis de sa vie Et que je suis né d’elle, et qu’elle me comprend. C’est une volupté que cette duperie, J’ai trop souffert, ici, du ciel indifférent.
Et je veux vous revoir, ô ciel changeant et tendre, Coteaux herbeux, petits ruisseaux, coins familiers ! Saules, je vous désire ! et je veux vous entendre, Chuchotements plaintifs des tremblants peupliers…