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Henriette CHARASSON – EN CHEMIN DE FER – Le Déraillement des êtres

HENRIETTE CHARASSON
EN CHEMIN DE FER

LE DERAILLEMENT
DES ÊTRES

En Chemin de fer Henriettre Charasson Artgitato

Pièce en un acte

Henriette Charasson décrit dans son En chemin de fer le hasard des vies et des rencontres dans le cadre rigide du temps inchoatif. Rien n’est plus sûr que la matérialité, la linéarité et la régularité de la voie du chemin de fer et de sa direction claire et précise. Rien n’est plus hasardeux que nos vies. Et le hasard lui-même n’est rien. Il y a les incompréhensions et les solitudes. Toutes nos conduites s’étalent et se répandent dans le temps. Mais nos sens nous trompent et nos mémoires aussi.

ENCORE SEDUISANT

La première représentation d’En Chemin de fer a lieu le 30 septembre 1933 au Théâtre du Grand-Guignol à Paris. Deux hommes occupent un wagon de première classe, Louis Taillandier, 45 ans, qui sera joué par R. de Névry et M. Bouchaud, 50 ans, joué par Pierre Assy. Louis est présenté comme « un monsieur « bien », rasé, grand, minces ; des cheveux qui grisonnent aux tempes, quelques rides nettes. En somme, élégant et encore séduisant. » L’espérance de vie en 1933, pour un homme, était de 54 ans et 59 ans pour une femme. Les âges de notre quadragénaire et de notre quinqua prennent une importance majeure dans la tenue des propos de notre pièce.

Le train fonctionne comme une linéarité temporaire. Il est le temps qui passe. Le présent reste ce qui défile, comme ces arbres qui rayent le paysage. Le présent n’est donc pas saisissable. La première action de Louis : regarder sa montre. Sa première réplique : « –Nous n’en avons plus pour longtemps. » A cela, M. Bouchaud répond, en riant, « -Vous, un peu plus que moi, tout de même. »

UNE NUQUE QUI PIQUE

Bien sûr, Louis descendra avant, mais il est aussi plus vieux et la mort s’approche. Mais, si entre les deux, il n’y a que « douze minutes », Henriette Charasson marque aussi la relativité du temps sur terre. Louis, dit-elle, est encore séduisant, et c’est sur ce point qu’insiste M. Bouchaud : « – Vous plaisez beaucoup aux femmes et que vous n’avez jamais l’air de vous en apercevoir. Parce que, tout ‘quadragénaire’ que vous êtes…vous plaisez en particulier aux jeunes filles. » Louis semble s’en être détaché, «je n’ai pas de plaisir à voir les genoux de mon interlocutrice – et même parfois plus haut – et je n’ai pas envie de poser mes lèvres sur une nuque qui pique. Une jeune fille, pour moi, c’était autre choses que ces copains effrontés et autoritaires. »

Le temps court de la vie correspond au temps rapide du parcours en train avec des arrêts qui se succèdent et des personnages qui se rencontrent. Ce temps court est matérialisé aussi par la durée courte de la pièce, saynète présentée au Grand-Guignol. Marcelle Maurette dans La Rampe soulignait que cette pièce et deux autres, sont « trois petits instantanés « à la manière de Becque…En Chemin de Fer, Une Robe de soie, …Deux minutes d’une vie, mais deux minutes à prolongements, sensibles, profondes. Un ancien amoureux dédaigné qu’on prend pour un autre, adoré jadis, au hasard d’une rencontre en wagon…Deux minutes, je vous dis. Elles font penser… »

AU REVOIR SEDUCTEUR

Henriette Charasson nous montre un personnage qui ne correspond pas avec son image. Il n’est pas l’amoureux que voit M. Bouchaud, mais il souhaiterait avoir été l’amoureux de la dame qui rentre après la sortie de ce dernier, qui part avec un «- Au revoir, séducteur ! ».

Il pense avoir retrouvé un de ses premiers flirts. D’abord distante. Elle ne « tient pas à prolonger l’entretien » Elle a 42 ans. L’âge est là mais un âge assumé. « Les yeux sont cernés, les paupières un peu flétries, comme une soie trop portée. Un visage émouvant par le contraste de ce qu’il garde d’éternellement jeune avec ce que la vie a dû lui apporter de science et de douleur. Quarante-deux ans élégants, distingués, séduisants encore, mais sans beaucoup d’apprêts : la femme « installée » dans la vie et qui ne cherche plus à plaire, qui n’est plus coquette que par ce qu’elle doit à sa situation mondaine. »

ET PUIS LES MAINS

En enlevant son chapeau, il la reconnaît. Pour Louis, elle reste toujours la même que dans sa jeunesse. Comme si le temps n’avait pas d’influence. « Vous n’avez pas changé ! Je vous ai reconnue dès que vous avez défait votre col. Et puis à la silhouette. Vous êtes aussi mince qu’autrefois. » Madeleine est consciente de sa ligne préservée, mais reconnaît aussi que le ravage du temps se voit sur son visage. Louis la rassure : «- C’est pourtant au visage que j’ai su avec certitude que c’était vous. Les yeux et …tout. Et puis les mains. »

LE COEUR EN EMOI

Elle ne se souvient pas de Louis, mais les efforts de Louis, lui font revenir la mémoire. Elle reconnaît M. Taillandier. Mais elle pense au frère de Louis. Un frère qu’elle a aimé.

Le quiproquo est installé. Arrive une phase d’exaltation et d’excitation. Sous le coup de cette foudroyante hypermnésie, les souvenirs s’accumulent avec une étonnante richesse. Les deux êtres se rapprochent. Le cœur est en émoi.

J’APERCEVAIS VOTRE ROBE AVANT TOUTES LES AUTRES

Louis qui pense être celui-là se lâche et avoue son amour de jeunesse : « Je vous ai aimée, Madeleine. Je vous ai aimée de tout mon cœur. Vous étiez tellement différentes des autres, tellement tout ce que je rêvais ! Je n’ai jamais pu me décider à me marier, parce que la seule femme que j’aurais pu aimer tout à fait, c’était vous. Et, vous voyez…c’était un amour bien sincère et bien solide puisque je suis ému devant vous vingt ans comme je l’étais là-bas, quand j’arrivais et que j’apercevais votre robe avant toutes les autres. » Madeleine qui pense qu’il s’agit de son frère avoue aussi, à l’époque, qu’elle était amoureuse, « mais j’avais peur de vous. Je vous aimais tellement voyez-vous ; je vous ai aimé comme vous m’aimiez ! … J’attendais toujours ; et je me disais : « Peut-être va-t-il se mettre à m’aimer ! »

LES VOIES S’ECARTENT DEFINITIVEMENT

Les mains se prennent et un amour semble renaître. Jusqu’au moment où elle l’appelle Pierre. Son frère, le « spirituel ». Lui, Louis, restait ce frère qui à l’époque l’ « l’agaçait ». La rencontre se termine avec deux adieux embarrassés.

Dans l’œuvre, les êtres ne sont jamais sur la même voie. Quand ils se rencontrent, les voies, qui semblaient se rapprocher, s’écartent brusquement. Et les êtres déraillent. Même le mariage de Madeleine n’est pas une rencontre. « Pour faire plaisir à mon père. J’avais vingt-trois ans, vous comprenez, et il était malade. Oh ! Mon mari est bon, dévoué, honnête… »

LA VIE A CÔTE

Les êtres en sortant du train sortent du temps. Le quotidien est là, plus fort. « Madeleine écrase une larme au coin de ses yeux du bout du doigt et reprend sa revue avec un soupir. » La vie est passée à côté.

Jacky Lavauzelle

Première le 30 septembre 1933
Au Théâtre du Grand-Guignol

La Petite Illustration n°652 du 9 décembre 1933
Lors de la première :
R. DE NEVRY dans le rôle de Louis Taillandier, 45 ans
Pierre ASSY dans le rôle de Monsieur Bouchaus, 50 ans
Andrée MERY dans le rôle de Madeleine, 42 ans.

Photo Artgitato avec la photo de G.L. Manuel Frères parue dans la Petite Illustration.