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PAUL HEYSE ou LE BALANCEMENT DES HUMEURS (L’ARRABBIATA, LE GARDE-VIGNES, RESURRECTION)

PAUL HEYSE (1830-1914)

L’ARRABBIATA (1855)
LE GARDE-VIGNES (1855)

RESURRECTION (1855)

Heyse Artgitato

Le balancement des humeurs

Paul Heyse saisit des êtres,

dans la nouvelle, courte et condensée, qui possèdent en eux des cassures certaines.

LE BALANCEMENT DES CULTURES

Il les place dans des univers que parfois tout oppose. Mais ces divergences n’en sont jamais vraiment tout à fait. Une harmonie tend à régner et à cicatriser. Il faut chercher dans le parcours et dans la vie de Heyse, ce goût pour les brusques changements de braquet.

Depuis son enfance, il jongle entre sud et nord de l’Europe. Allemand du nord, originaire de Berlin, il travaille à la Cour de Bavière, voyageant à de multiples reprises en Italie, Naples, Venise, le lac de Garde, traduisant Leopardi et d’autres poètes italiens.

Pour l’Italie, la lumière franche, la vélocité et l’énergie, à l’image de Laurella qui descend des hauteurs de Sorrente, « On pouvait apercevoir, en haut, une jeune fille svelte, qui descendait rapidement les escaliers et faisait signe avec un mouchoir…elle avait seulement une façon distinguée, quoique un peu sauvage, de jeter la tête en arrière, et les noires tresses qu’elle portait enroulées sur son front, lui faisaient comme un diadème» (L’Arrabbiata).

Pour l’Allemagne, ou l’Autriche, la réflexion, la gravité, la lenteur et la profondeur, « Les derniers bruits de la ville où le travail cessait de bonne heure, les derniers sons des cloches s’éteignaient doucement ; bientôt on ne distingua plus que le bruissement rapide des eaux qui descendaient de la montagne…vers onze heures, le silence devint plus profond encore, et la nuit noire, lourde, sans étoiles, sans le moindre souffle d’air, étendit ses vapeurs humides et chaudes sur la terre… » (Le Garde-vignes)

LE BALANCEMENT DES COULEURS


Paul Heyse aime animer ses nouvelles par des bouleversements rapides des sentiments des personnages, à travers une palette de noir, de rouge et de blanc, et de temps en temps de gris. Les couleurs sont franches comme les sentiments. Le fade n’existe pas. Il ne convient pas à la structure même de ses nouvelles.

C’est l’occasion, dans le rouge du sang et le noir des humeurs, de faire saisir le manque. Dans ce manque, les personnages trouveront la possibilité d’agir, même s’il faut passer par la crise d’un épisode tragique.

LE BALANCEMENT DES COEURS

Il ne dépeint donc que des hommes et des femmes à la limite, avec une fracture, une énigme. « Le prêtre s’aperçut qu’il avait mis le doigt sur une blessure profonde. »  (Le garde-vignes). Ils se retrouvent dans une nécessité qui relègue le libre-arbitre un peu plus loin. Ils suivent leur destin, les saltners…, « Le jour et la nuit, sans repos ni trêve, sans que le dimanche même leur apporte une heure de liberté, les saltners, ces épouvantails vivants des oiseaux, parcourent chacun le district qui lui est assigné » (Le Garde-vignes),  …comme les travailleurs de Capri, comme Taddeo qui garde la Citadelle et qui accueille Eugène, l’officier, « La souffrance et une sorte de colère sourde contre le destin donnaient à la physionomie quelque chose de sinistre. » (Résurrection).

Mais cette tragédie ne dure pas si longtemps, et elle est contrebalancée elle-aussi par une fin le plus souvent heureuse. Toujours ce mouvement de balancier que Heyse propulse dans son récit« Mais bientôt sa voix retentit pleine et joyeuse dans la vaste nef, et quand l’orgue se fit entendre, il leva ses regards vers le ciel, invoquant avec ferveur les bénédictions d’en haut sur la tête d’Anna et sur celle des deux jeunes gens qui se tenait à ses côtés. » (Le Garde-vignes).

Pour les dépeindre, il les place donc dans des lieux magnifiques mais inquiétants, la mer qui sépare Sorrente de

ET PARTOUT DES VAPEURS

Capri, les montagnes du Tyrol. Le danger est latent, il plane, s’engouffre, envahit. Les êtres y sont plongés, ne pouvant rejeter le lent cheminement de la tragédie.  « Au sud du Tyrol, à l’endroit où le lac de Garde prolonge jusque dans les montagnes ses rives pittoresques, un vieux château se dresse fièrement sur une pointe du rocher, pareil à un nid de mouettes accroché à un écueil. » (Résurrection). L’Arrabbiata s’ouvre sur la terrible protection du Vésuve, « Une large couche de vapeurs grisâtres s’allongeait sur le Vésuve en descendant de Naples, et mettait dans l’ombre les petites villes de cette partie de la côte. » Dans le Garde-vigne, les vignobles sont généreux, les ceps magnifiques. Tout est pour le mieux, le Saltner veille, les raisins attendent les mains prochaines des vendangeurs… mais la chaleur est là, enveloppante et étouffante, menaçante, « aucun souffle n’agitait l’air sous ces voûtes de feuillage, aussi la chaleur y était-elle énervante, et si, pour respirer plus librement, on s’approchait des petits escaliers de pierre brute, qui conduisent d’une pièce de vigne à l’autre, on sentait une mer de vapeurs embrasés vous peser lourdement sur la tête et la poitrine. »  La vapeur est partout, remplit les hommes et l’espace, elle n’aura plus qu’à laisser le temps la dissiper au large…

DES CHANGEMENTS BRUSQUES EN OPPOSITION

Dans ces espaces, les sentiments sont compressés par la vapeur comme par le récit court de la nouvelle. L’action va vite, les changements sont brusques et soudains. Dans ces poèmes déjà, Paul Heyse évoque ces ruptures.

« Une nouvelle vie commence, un nouvel amour, un nouvel enfant :
J’étais si vieux déjà – me revoici tout jeune…
J’étais muet déjà – et je chante à voix claire…
J’étais déjà cynique – et me voici pieux… »

Ou encore :

« Cime et bas-fonds ont leurs joies et leurs peines,
Repousse l’envie insensée :
A d’autres maux sont liées d’autres joies. »

Et enfin :

Ah, l’amour et le bonheur
Passé comme un rêve!
Attention, attention,
Donc, les choses sont en cours d’exécution:
Fleurs et blessures

LA FAILLE TOUJOURS PROCHE

L’éruption est toujours proche. Le cœur palpite et la tempête s’installe dans le cœur du bel Antonino. « Mais lui la battait que le cœur m’en brisait… Mais quand il la voyait à terre, il changeait tout à coup, la relevait l’embrassait tant qu’il l’étouffait presque. »  (L’Arrabbiata). Les hommes d’église, comme le curé de Capri ou le vicaire de Méran, connaissent ses tranformations mieux que quiconque. « Le vicaire continua sa route…mais l’habitude d’assister aux tempêtes de l’âme. » (Le garde-vignes)
La nature est aussi annonciatrice des évènements à venir. La montagne que l’ont gravie apaise, « Barberine voulait-elle l’attirer sur la montagne pour soulager son cœur ? » (Résurrection), La mer ou les nuages dans le ciel sont le signe d’une prochaine tempête, qui en fait se produira sur le bateau, « Il a dit à l’hôtesse de l’Osterie que le temps l’inquiétait, quoiqu’il fût clair ; qu’il connaissait cette couleur du ciel et de la mer. Ils avaient cette apparence avant la dernière grande tempête pendant laquelle il avait eu tant de peine à ramener à terre cette famille anglaise. …Ils étaient assis dans le bateau comme des ennemis acharnés. Le cœur leur tremblait terriblement fort. La figure, tout à l’heure bienveillante d’Antonio, était très rouge. Il frappait sur l’eau si fort que l’écume le couvrait, ses lèvres tremblaient comme s’il murmurait de mauvaises paroles. » (L’Arrabbiata)

LE CALME APRES LA TEMPÊTE

La tempête des sentiments se calme tout aussi rapidement qu’elle a commencé. Les nuages partent comme par enchantement. Les coups donnés à la mère sont suivis par les regrets du père. « Il faisait des yeux comme mon père quand il demandait pardon à ma mère, et voulait la prendre dans ses bras pour lui dire des bonnes paroles. Je connais ces yeux là. Celui-là aussi sait les faire, qui a le cœur de battre la femme qui ne lui a jamais fait de mal. » (L’Arrabbiata)

« Qui aurait pensé, se disait-il, que Dieu saurait émouvoir si vite cet incroyable cœur ? Je me faisais des reproches de n’avoir pas combattu plus vivement le démon en courant vers elle ; mais les yeux ont la vue courte pour les chemins du ciel. » (L’Arrabbiata)

« La crise à laquelle avait succédé un repos rafraîchissant, exempt de souvenirs, se manifestait encore par le battement plus précipité des artères, et la vue de ce visage plein de calme et d’innocence augmentait le trouble du jeune homme. » (Le garde-vignes)

« Mais, cette nuit-là, un éclat extraordinaire les animait : le visage de la tante Anna semblait rajeuni, ses joues s’étaient colorées, et elle marchait d’un pas si rapide que Rosine avait peine à la suivre. »(Le garde-vignes)

Un regard, un mot peuvent être à l’origine du bouleversement ; des paroles peuvent calmer aussi. « Ces paroles produisirent sur Moïdi une impression profonde. Depuis ce moment, elle parut complètement changée… A vrai dire, Moïdi était assez noire pour deux, et les ombres de son teint pouvaient contrebalancer l’éclat trop vif de celui de son fiancé.» (Le garde-vignes)

« La tendresse impétueuse que sa fille témoignait au pauvre déshérité avec toute la fougue de son caractère, parut augmenter la colère de Moïdi et faire naître dans son âme une jalousie sombre et mauvaise. » (Le garde-vignes)

« Oui, souvent quand elle était saisie d’une émotion soudaine, son rire joyeux se changeait en une contraction nerveuse qui se terminait par une crise violente …André n’avait pas eu à se reprocher d’être cause de ces terribles accès ; on le faisait venir au contraire pour chasser le mauvais esprit. » (Le garde-vignes)

« Une métamorphose complète semblait s’opérer sur lui, son visage avait pris une animation soudaine, la vigueur et l’éclat de la jeunesse brillaient de nouveau sur ses traits. » (Le garde-vignes)

« Après son départ, je me mis à sangloter, puis à chanter si fort que l’on aurait dû m’entendre de Méran. » (Le garde-vignes)

LA CONGRUENCE DES LIEUX ET DES ÊTRES

Les personnages de Heyse sont de véritables caméléons. Ils ressemblent à leur paysage. A ne plus savoir, si le paysage les a forgés, ou s’ils ont trouvé le lieu qui convenait le mieux à leur caractère. Cette congruence entre les lieux et les êtres est constitutive du roman ; elle se retrouve à chaque instant,  « au lieu de descendre dans le jardin, la jeune femme se tenait debout, pareille à une statue, sur les marches de pierre. » (Résurrection)

Le changement peut suivre les méandres d’un chemin, d’une voie. La pensée se fait à la nature des lieux. Les ornières de Résurrection sont autant celles qui parsèment le chemin que celles qu’il devra éviter dans le château.

« Voyant que son compagnon était décidé à n’en pas dire davantage, l’étranger cessa de lui adresser aucune question ; il marchait le long du chemin sillonné d’ornières profondes, réfléchissant aux conséquences probables de la démarche qu’il allait faire…Le château avait un aspect sombre et menaçant ; ses rares fenêtres étaient fermées par d’épais volets, comme si les habitants eussent voulu rompre avec le monde extérieur… » (Résurrection)

« Il ne tarda pas à s’en apercevoir, et continua lentement sa marche, l’esprit préoccupé de la sombre énigme de la nuit. Arrivé au sommet de la chaîne de collines qui enserre la vallée, il s’arrêta et porta ses regards sur le chemin qu’il venait de parcourir. A une centaine de pieds au-dessus de lui, le château dressait ses murailles grisâtres ; du point où Eugène était placé, il pouvait embrasser l’ensemble de l’édifice et plonger son regard dans le petit jardin qui, malgré ses rosiers en fleur, éveillait des pensées lugubres comme la tombe. … Avant de n’avoir pas à se reprocher de négliger entièrement sa mission officielle, il suivit le lit desséché du ruisseau dans la direction du nord, sautant de rocher en rocher, prenant note des divers accidents du terrain, sans parvenir à calmer par le travail les pensées qui agitaient son esprit. Quelques heures plus part, il fit halte dans une maisonnette en ruines dont l’aspect suspect annonçait qu’elle devait servir d’abri aux contrebandiers plutôt qu’à d’honnêtes voyageurs. Une femme en haillons lui offrit du pain de maïs, un morceau de fromage et un verre de mauvaise piquette. Quand il eut terminé ce maigre repas, il s’enfonça dans le taillis, marchant à l’aventure et suivant d’un œil pensif les capricieuses spirales de la fumée de son cigare. » (Résurrection)

La nouvelle Résurrection s’achève avec la mort symbolique de la montre. Celle qui fut trouvée au bord du chemin cassée, Eugène a perdu Giovanna. Celle qui fut jetée dans le lac, l’histoire est finie.

« Il tira brusquement la montre et la jeta dans l’eau profonde. » (Résurrection)

Les lieux nous parlent des êtres, et les choses, du temps qui passe.

Jacky Lavauzelle

Gao Xingjian – L’IMMOBILITE DE LA TUILE DANS L’ATTENTE DE SA CHUTE

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Gao Xingjian
高行健

 L’Immobilité de la
tuile dans l’attente
de la chute

La fragilité dans les nouvelles de GAO XINGJIAN

Le monde est là, multitude de solitudes posée-là dans l’attente. Tout peut se briser dans l’éclair de l’instant pendant que l’homme s’acharne continuellement dans de folles illusions chaque fois renouvelées.  La fragilité est là aussi au cœur du monde et des choses, au cœur de l’homme à chaque pas et pas seulement au bout de son chemin. Elle attend son heure. Patiemment.

C’EST COMME S’IL AVAIT ETE ELEVE POUR RIEN

Cet enfant, pour cette fraction de seconde d’inattention se retrouve orphelin. « Ça empire de génération en génération. Cet enfant, c’est comme s’il avait été élevé pour rien. » (L’Accident). Tout est là, perdu. A quoi bon ? à quoi bon toutes ces énergies, ces espoirs, ces appréhensions, ces rêves ? Quand tout peut partir, en un claquement de doigts. Et même avec beaucoup moins que ça.

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LE SILENCE TOUT AUTOUR

Après, notre esprit analyse et veut comprendre. «Voici ce qui s’est passé. » La frayeur, la peur devant cette immensité du vide. Si proche. « Sur les trottoirs, les passants restaient figés de stupeur et les cyclistes avaient tous mis pied à terre. Le silence s’était abattu alentour. » (L’Accident)

CELA N’AVAIT RIEN D’INEVITABLE !

Il ne fallait rien, mais rien, pour que le pire soit évité. Une seconde. « Peut-être était-il préoccupé par quelque chose qui le taraudait. Il était donc condamné à son triste sort. Pourtant, s’il était sorti de chez lui un peu plus tard ou s’il s’était mis en route un peu plus tôt, ou même si, après avoir récupéré son enfant, il avait pédalé un tout petit peu plus vite ou lentement, ou bien encore si, au jardin d’enfants, la nounou lui avait dit deux mots, ou si en route il avait rencontré une connaissance qui l’aurait interpellé, il n’aurait pas été confronté à cette catastrophe. Cela n’avait rien d’inévitable. »

Cela n’avait rien d’inévitable avec des si. Et avec des si, on mettrait Shanghai dans un bol …

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 UN MOMENT D’INATTENTION …

La fragilité dans cette seconde où le pas part de côté et tout se brise. Le souffle s’arrête. Un instant. Impossible de recommencer. La chute, la canne à pêche, la vie, un destin, des espoirs, tant de temps pour construire ce morceau de vie. Le hasard est à l’origine de la vie, mais ce hasard qui joue avec les probabilités, incessamment, enlève, dépossède dans un souffle, un seul. « Je me souviens que c’est moi, en trébuchant, qui ai cassé sa canne préférée. Nous allions à la pêche et je m’étais proposé pour la porter. Je courais devant lui, canne à l’épaule, quand je suis tombé dans un moment d’inattention. La canne fut projetée contre la fenêtre d’une maison. Mon grand-père a failli en pleurer de chagrin. Il caressait sa canne à pêche cassée de la même manière que ma grand-mère caressait sa vieille natte de bambou déchirée, cette natte de bambou tressée, sur laquelle on dormait chez nous… »  (Une canne à pêche pour mon grand-père).

IMMOBILE DEPUIS DES ANNEES

La tuile, comme la vie, reste là, comme la vie du cycliste, comme l’enfant à la canne à pêche, dans l’attente de sa chute. Et le temps dure parfois longtemps pour cette fulgurance. Le vent violent passe et la pluie. La tempête qui forte, ce matin, soufflait ne l’a pas fait bouger d’un pouce. Et vient à la tombée du soir, ce petit air. Il vient et passe. Personne ne le ressent. Mais il passe et frôle le coin de la tuile. Presqu’une caresse. Cet air qui par-dessous touche et coule et provoque l’éclatement, les l’éparpillement.  « L’encorbellement du toit se dessinait sur le ciel bleu, un nuage blanc passait, donnant l’impression que l’univers penchait. A l’extrémité de l’encorbellement, une tuile était prête à tomber. Elle était peut-être là depuis des années, immobile. » (Le Temple)

Ce monde est là d’un côté, puis de l’autre. Il tient sur ce fil invisible. Et le monde avance. « Il se mit à tanguer, puis se restabilisa rapidement. » (La Crampe) A se demander comment il avance. En appui.  Un moment sur de fragile béquille  « Il vit que la jeune fille debout près des bicyclettes était appuyée sur des béquilles. » (La Crampe) L’équilibre comme cette somme de tous les déséquilibres successifs.     

LA FRAGILITE, UN COMPAGNON DE LA VIE

Photo Jacky Lavauzelle

Cette fragilité détoure notre solitude. Un point, une ligne. Un souffle, un cri.  «  Le point noir, au loin derrière lui, était-ce un petit bateau ou quelque objet flottant qui se serait détaché du bord ? Et de toute façon, qui risquait de prêter attention à cet objet ? Il ne pouvait plus compter que sur lui-même. Il aurait pu crier, mais en entendant le bruit continu et monotone des vagues, un profond sentiment de solitude, comme jamais il n’en avait éprouvé, s’empara de lui. Il se mit à tanguer, puis se restabilisa rapidement. » (La Crampe)

Mais comme disait Lao-Tseu : « « Dureté et rigidité sont compagnons de la mort. Fragilité et souplesse sont compagnons de la vie. »

Textes et Photos Jacky Lavauzelle

 

(Extraits des nouvelles de Gao Xingjian : La Crampe, l’Accident, Une canne à pêche pour mon grand-père, le Temple – traduction Noël et Liliane Dutrait -Editions du Seuil)

 

Emile ZOLA – LE PARADIS DES CHATS : MAUDITE LIBERTE !

Emile ZOLA
Le Paradis des chats

Emile Zola Le Paradis des chats Jean-Baptiste_Siméon_Chardin_La Raie 1728

MAUDITE LIBERTE !

Le Paradis des chats est une allégorie de la liberté. Le Loup et le Chien de la Fontaine, version chat. Version aménagée. Le « Dogue aussi puissant que beau » est le « chat d’Angora » et le « Loup (qui) n’avait que les os et la peau,  Tant les chiens faisaient bonne garde » est ce chat de gouttière qui « me mordit cruellement le cou », mais qui reste son ami. Mais à l’inverse de la fable, ce n’est pas le loup qui «aborde humblement » le chien de garde, mais le chat qui se jette dans cette rue étrange et dangereuse, « mes pattes glissaient sur le pavé gras. Je me souviens avec amertume de ma triple couverture et de mon coussin de plume. »

LA RUE N’EST PAS A NOUS
Il découvre que la rue n’est pas la liberté qu’il attendait. «Mais la rue n’est donc pas à nous ? On ne mange pas, et l’on est mangé ! »

En 1970, Walt Disney sort les Aristochats. L’histoire se déroule en 1910 à Paris. La belle Duchesse, une chatte persane blanche aux grands yeux bleus, et ses trois chatons, qui s’évadent lors du kidnapping du majordome, rencontrent Thomas O’Malley, un séduisant et distingué chat de gouttière. Puis, Duchesse rencontrera les amis d’O’Malley, Scat Cat et son groupe. Toute la famille retrouvera Madame Bonnefamille dans la bonne humeur du groupe de Scat Cat.

JE M’ENNUYAIS A ÊTRE HEUREUX
Walt Disney s’est bien inspiré du Paradis des chats d’Emile Zola. Il s’agit d’un jeune male angora qui s’ennuie dans son domicile parisien bourgeois. « Au milieu des douceurs, je n’avais qu’un désir, qu’un rêve, me glisser par la fenêtre entr’ouverte et me sauver sur les toits. Les caresses me semblaient fades, la mollesse de mon lit me donnait des nausées, j’étais gras à m’en écœurer moi-même. Et je m’ennuyais tout le long de la journée à être heureux. » Une sorte d’O’Malley avant le trottoir. Il est le plus heureux des chats dans la maison.

Comme disait Michel Audiard : « Quand je réveille mon chat, il a l’air reconnaissant de celui à qui l’on donne l’occasion de se rendormir. « 

 UN CHAT SUR UN NUAGE
Le chat rêve du monde, de l’extérieur, de l’aventure. Bref, le chat rêve du toit. « Il faut vous dire qu’en allongeant le cou, j’avais vu de la fenêtre le toit d’en face. Quatre chats, ce jour-là, s’y battaient, le poil hérissé, la queue haute, se roulant sur les ardoises bleues, au grand soleil, avec des jurements de joie. Jamais je n’avais contemplé un spectacle si extraordinaire. »

Et ce que chat veut, il l’obtient. Ce sont des fantômes, des esprits. « Je crois que les chats sont des esprits venus sur terre. Un chat, j’en suis convaincu, pourrait marcher sur un nuage. »  (Jules Verne)

DES SALONS AUX GOUTTIERES NATALES
Et quand le toit s’offre à lui et à ses pattes, c’est un réel bonheur : « Que les toits étaient beaux ! De larges gouttières les bordaient, exhalant des senteurs délicieuses. Je suivis voluptueusement ces gouttières, enfonçaient dans une boue fine, qui avait une tiédeur infinies. Il me semblait que je marchais sur du velours. Et il faisait une bonne chaleur qui fondait ma graisse. »

« J’aime dans le chat ce caractère indépendant et presque ingrat qui le fait ne s’attacher à personne, et cette indifférence avec laquelle il passe des salons à ses gouttières natales.  »  (François-René de Chateaubriand)

JE REGRETTAI MA PRISON
Arrive le malheur raconté au début. Le souvenir de la maison chaude et tranquille. « C’est alors que je compris que le mou frais était excellent. » La dureté de la rue. «Pendant près de dix heures je reçus la pluie, je grelottai de tous mes membres. Maudite rue, maudite liberté, et comme je regrettai ma prison ! »

« La notion de liberté n’est pas une notion, c’est une nostalgie de la mémoire. » (Paul Paré)

 UNE CORRECTION RECUE DANS UNE JOIE PROFONDE
Dans la fable, le loup est affolé de la condition du chien. Il est gras. Mais, dit-il : « attaché? dit le Loup : vous ne courez donc pas. –  Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu’importe ?  – Il importe si bien, que de tous vos repas,  Je ne veux en aucune sorte. » Le chat d’Angora, lui, ne cherche qu’à retrouver sa place dans sa prison dorée. Et ce, malgré les coups, «quand je rentrai, votre tante prit le martinet, et m’administra une correction que je reçu avec une joie profonde. Je goûtai largement la volupté d’avoir chaud et d’être battu. Pendant qu’elle me frappait, je songeais avec délices à la viande qu’elle allait me donner ensuite. »

 « Comme quiconque les a un tant soit peu fréquentés le sait bien, les chats font preuve d’une patience infinie envers les limites de l’esprit humain.  »  Cleveland Amory 

Jacky Lavauzelle