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AUGUSTE QUERCY par GABRIEL LAFORGUE, le dernier des aèdes

 LITTERATURE OCCITANE
CAMROSOS
Carsinolos

AUGUSTE QUERCY,
Le dernier des aèdes
(1853 à Lafrançaise-1899 à Montauban)

Préface de Gabriel LAFORGUE
édition Mount-Alba Paul Massoun
Librari Editour  MCMXI

Auguste Quercy par Gabriel Laforgue Préface Camrosos Carsinolos 1911 Artgitato

Je l’ai beaucoup connu, je l’ai beaucoup aimé. – On ne pouvait le connaître sans l’aimer. – Je voudrais simplement, sobrement, – pieusement auprès de la piété des siens, -essayer de retracer et pour un instant de faire revivre, les traits essentiels et vrais de cette attachante physionomie.

IL SAVAIT SAISIR CE QUI DEMEURE

Il était, plus qu’aucun de nous peut-être, fils de cette terre qui est la nôtre. – Il aimait d’un grand, d’un pur et noble amour, d’un amour digne d’elle. – Tous son passé, efforts, joies, tristesses, grandeur, humiliation d’un jour que le lendemain éclaire et efface, larmes et sourires, tout cela vibrait, se ranimait en lui, et sous la fuite des temps et des jours, dans le grand mirage des êtres et des choses, il savait saisir ce qui demeure.

LE FILS DE CES CADURQUES

Pouvillon était Grec. – Quercy était Latin. – Sous l’ombre du grand chêne ou le parfum d’une fleur, devant la nuit qui vient ou l’aube qui grandit l’horizon, vous  retrouverez dans les meilleurs de ses vers un peu de la grâce et de l’émotion de Virgile. – Et cela était bien à lui, puisé aux sources sûres, aux plus intimes profondeurs de la race. A ses heures d’énergie, quand son masque maigre, beau d’une beauté, d’une fierté de médaille antique, que nous a si fidèlement, si noblement le génie évocateur et créateur de Bourdelle, se dressait au-dessus d’une assemblée de notre peuple qu’il prenait, secouait, grisait bientôt de gaîté et de passion, il y avait en lui mieux que le Latin. Il était bien le fils, au travers des âges, de ces Cadurques qui seuls espéraient, luttaient dans l’agonie de la Gaule expirante et à qui César devait trancher la main pour arracher le tronçon du glaive.

LES MOTS VIEILLIS DE LA LANGUE ‘MAIRALO’

Ceux qui l’ont entendu savent que je dis vrai ; qu’il n’y a ici point d’exagération, qui serait une insulte pour sa mémoire. La voix, le geste, la mobilité, la sincérité de l’action donnaient à l’œuvre une intensité de vie que la phrase figée ne saurait rendre. – Son talent était à la hauteur de l’homme, et ses vers méritent de ne point disparaître à jamais. Poète, il prit pour tâche de cueillir un à un, au travers des combes, des mas, des rives grasses de la Garonne, aux hauteurs pittoresques et sèches de l’Aveyron, dans les veillées des bordes ou les disputes du foirail, les mots vieillis de notre vieille langue « mairalo ». – Il n’était jamais si heureux que quand il avait glané un épi pour augmenter sa moisson ; jour à jour, la gerbe se faisait délicate, savoureuse.

L’INTIMITE DE QUERCY

Jasmin fut, lui aussi, un délicieux et merveilleux conteur. Il sut dire les divines paroles ailées qui dominent les fronts et ravissent le cœur des foules. Il sut plaire aux délicats et émouvant les humbles. Dans le silence qui suivit, avant la renaissance romane de notre époque qui a inspiré, dicté des pages qui auprès des siennes vivront, il parut mériter le nom du dernier des aèdes. – Si en pensant à Quercy on songe à Jasmin, ce n’est pas assurément pour tracer un parallèle qui n’est plus dans le goût de ce temps. – Nous comprenons mieux la vitalité propre à chaque individualité littéraire. Nous en comprenons la nécessité et que chaque note personnelle ajoute à la vérité du récit, du décor, à l’harmonie de l’ensemble. – En quittant Jasmin, on peut lire Quercy. Vous le devez, si vous êtes né de notre sol et de notre race. Jasmin, c’est la grande plaine qui ondule là-bas, plus nourricière, plus amollie, épanouissant ses richesses faciles tout au long des méandres capricieuses, attardés, des oseraies, des ramiers, du grand fleuve. – Quercy, c’est plus d’intimité ; c’est plus chez nous. Lafrançaise, où il naquit, voit devant elle , au pied de sa berge hautaine, l’immensité des moissons et des herbages. Mais en arrière, le sol monte et durcit. La sente vallonnée au travers des garrics côtoie souvent un champ plus restreint et plus âpre. L’effort de l’homme apparaît plus intense pour des résultats moins sûrs. – C’est vers cet effort qu’allait de préférence le regard attendri et l’affection du poète.

LES LUCIOLES ECLAIRAIENT LES MYSTERES DES NUITS

Il se plaisait à suivre au tournant des sillons, sous la motte brune, luisante du soc et de rosée, toute dentelée, perlée, vêtue des fils de la Vierge, la lancée rythmique du grain, le geste auguste qui nourrit l’homme. Quand la sève montait, verdissant le sol, diaprant les près, crevant corolles et bourgeons, sous le renouveau fécondant, il butinait le cœur en fête. Aux temps de lumière et de splendeur, alors que le dieu étincelant dorait terres et cultures, embaumait les foins, miellait les fruits, il écoutait avec ravissement tout ce qui se dit et chante dans un rayon. Grils et cigales contaient les véridiques légendes. – Les lucioles éclairaient les mystères des nuits.

LE MULTIPLE ET LE NECESSAIRE EFFORT

Le cycle clos, quand finissait l’acte annuel du grand drame millénaire, le poète songeait aux acteurs, hommes et bêtes, celui qui tient l’araire, et ceux-là qui la traînent. – Il les aimait également ; même s’il n’est point très sûr que sa sympathie plus vive n’allât pas aux plus modestes, à ceux qui peinent sans se plaindre et qui n’en souffrent pas moins. – L’homme qui ahane à la tâche coutumière, obligée, sous un ciel dévorant ; – Le bœuf dont le flanc s’agite et palpite à déchirer plus avant la glèbe durcie ; – l’âne, peu nourri, mal logé, dédaigné à tort par qui ne sauraient atteindre à sa philosophie ; – le poète entendait et voyait ce que, malheureusement, pour le bien de tous, si peu savent voir et entendre, tout ce qu’il y a de misère, d’utilité éparses dans le multiple et le nécessaire effort.

LE RIRE DE QUERCY

Avec Cladel, il scrutait, démêlait les secrets de l’âme rurale. Petites âmes, très simples, sous des apparences futées. L’intérêt domine et conduit ; – l’économie jusqu’à la privation accroît le  champ, permet la résistance, souvent incite à un brin de jalousie pour le mieux-être d’à côté ; – l’égalité, que César déjà notait comme la passion la plus répandue, la plus chérie et absorbante, l’égalité est comprise non comme un abandon nécessaire de certains avantages à soi, mais comme accès éventuel et possible aux avantages proches ; elle doit – cela est très humain- moins donner que prendre – Le rire de Quercy éclatait, son vers railleur cinglait, mais bientôt, vers la fin, ce rire se mouillait à contempler le labeur immense, varié, incessant, qui courbe et relève. – Comment en vouloir justement à l’étroitesse de vie et de pensée ainsi encloses dans l’effort quotidien, les limites de l’héritage ancestral ? – Cet égoïsme, en somme, n’est-il point producteur, tutélaire ? Et quelle grandeur, quelle beauté dans la lutte toujours inachevée ! – Auprès de Marre, Quercy se passionnait à en rechercher et à en fixer la noblesse d’attitudes, les nuances délicates, les plus fuyants aspects. – Dans la mélancolie d’un soir d’automne, la fuite des feuilles éperdues, sous le Castel démantelé où Adelaïde de Penne éprouvait la langueur des chants du troubadour Jourdan, une chaumine enfumée, branlante, où deux pauvres vieux sommeillent auprès d’un maigre feu, dit l’abandon du « soir de la vie », la stérile et infinie tristesse du courage vaincu, de la force épuisée.

L’ESPRIT QUERCINOL

N’est-ce point là un vrai poète celui qui, ainsi, mot à mot, fait sa langue des vocables dédaignés ou perdus ; varie son rythme ; dégage des mœurs périssables les curieuses légendes ; s’intéresse à tout ce qui a été de la vie et reste de l’Histoire, à tout ce qui a consacré l’empreinte plus ou moins effacée des hommes de notre race, des choses de notre sol, redonnant à cette cendre éteinte chaleur, couleur et comme un frisson d’actualité. –Auguste Quercy avait puisé dans l’intelligente recherche du passé, dans l’observation aiguisée des traditions, des coutumes, la connaissance plus complète de ce qui convient plus spécialement aux aspirations du pays qui est le nôtre. – En reconstituant la langue, il avait mieux aperçu l’esprit quercinol, ce qui reste immuable, vivace, sous les générations tour à tour descendues vers la nuit. – Son art fut vérité. – Il avait compris que s’il y  a sans doute la façon de sentir, de traduire, qui forcément évolue suivant les hommes, suivant les temps, au-dessus de tout art, de toute conception, de toute école, on pourrait élever la formule : seule la vérité est vie. – Et seuls, et dans la mesure de leur fidélité, ont vécu et vivront, les dévots de la Bonne Déesse. – Mais l’idole, l’image, toujours voilée et fugace. Ceux qui un instant ont pu l’étreindre et la saisir méritent par ce bienfait reconnaissance et respect. – C’est à ce culte que Quercy avait voué tout ce qu’il possédait de claire intelligence, de patient et consciencieux labeur ; c’est dans ce culte qu’il nous est cher, que nous vénérons sa mémoire. – Il sut émouvoir, colorer sa vie de ces visions, de ces souvenirs et de ces espérances dont le philosophe antique a dit « qu’il faut comme s’enchanter soi-même ». Et cela aussi, à ceux qui suivront reste en exemple

AU FOYER FAMILIAL ET AU FOYER DE LA CITE

Quand la mort le frôla de son aile froide, quand au matin il s’éteignit, alors qu’au soir il était plein de force et d’avenir, bien que cette fin soit celle, toujours au dire des anciens, « de ceux qui sont aimés des dieux », un chaînon se brisa dans la chaîne de nos affections les plus intimes. – Sa place resta vide au foyer familial et au foyer de la cité. – Il manquait !

DANS L’OMBRE ET LA CLARTE DE MISTRAL

L’œuvre reste ; elle a le charme des choses inachevées. – C’est un reliquaire où doucement repose ce qu’il y eut de meilleur, d’où émanent les pénétrantes effluves de l’idée généreuse, à la fois conservatrice et créatrice : les vivants ne sont sans doute que la survivance des morts. – Tout ce qui a été ; si tout se transforme, rien ne se perd ; le passé est en gestation d’avenir. – La page, à laquelle Quercy a eu l’honneur très grand d’ajouter quelques lignes, la page écrite dans l’ombre et la clarté de Mistral dominateur par ces bons ouvriers du verbe et de la pensée Mary Lafon, Fourès, Estieu, Perbosc, Castèla, dont l’oubli serait injuste, et les autres, ceux de chez nous, ceux d’à côté, de la Provence dorée à la Bretagne brumeuse, est une page d’histoire, de la grande Histoire de la vie, de la langue, des coutumes, des mœurs des peuples variés, mêlés mais non détruits en l’unité nationale….

Léon DAUDET : LA METAPHYSIQUE DES FAILLES ET DES EQUILIBRES

Léon DAUDET

FIEVRES DE CAMARGUE
(1938)

Léon Daudet

 La Métaphysique
des failles
&
des équilibres

Certains cherchent le général, d’autres le différent, certains trouvent l’absolu. L’être et la pensée se rejoignent dans l’immédiateté de la vérité.  Léon Daudet nous prend la main et nous conduit à ce lieu, à ce point unique, où l’homme se condense à en perdre sa couverture, sa carapace et à ne garder que sa nécessité. L’évidence n’est pas intellectuelle, elle est de l’ordre de l’émotion et du sentiment. Mais c’est à partir de ce chemin que nous rentrons dans le chemin de l’être et que nous parvenons au principe de l’être. Les êtres se retrouvent en eux-mêmes par les amis, la nature, la musique. Comme Dante, pénétrant dans sa forêt obscure, nous rentrons avec Daudet dans des vents intérieurs des passions.

Léon Daudet (1)

Et quand le feu de la passion ou celui du tourment sont trop forts, ces êtres en appellent à la vengeance ou à la musique. Pas n’importe laquelle. Celle qui ,comme le paysage, entre dans l’âme. Il n’y en a pas beaucoup. Comme il y a peu de lieux qui ressemblent à cette Camargue. « – J’allais vous le nommer. Il est le grand sédatif par excellence. Presque tout Beethoven, l’apaisement, an die ferne geliebte, les sonates, les symphonies ont, dans le cas de brutalisation sexuelle, une influence apaisante…- Ce que vous dites-là ne me surprend pas, maître. Je considère Beethoven comme un médecin de l’âme et, quand je suis tourmentée, j’ai recours à lui. »

L’IMAGE DE LA PURETE PROVENCALE

La Camargue comme lieu de la révélation des êtres. Des êtres mis dans un état d’évidence et d’ouverture par rapport à la nature. Des êtres plongés dans un état intact. Sans savoir qui de la nature ou de l’homme imite l’autre.  Il est impossible de les séparer et de regarder l’un sans que l’autre ne soit celui que l’on regarde. « Magali était, à ses yeux et à son cœur, l’image de la pureté provençale, aujourd’hui souillée par une brute, une merveilleuse porcelaine brisée, un chef d’œuvre détruit. »

UN CIEL CLAIR QUI SECOUAIT LA BOURRASQUE

Léon Daudet (2)

Nous entrons dans l’organique. L’organique des lieux et des corps. Des instants de paix et d’autres déchaînés. « Le ciel était clair comme du cristal, un cristal fluide et doré, qui secouait la bourrasque. » Le beau temps n’est pas synonyme d’apaisement et de candeur. Le soleil laisse passer ce vent à décorner les taureaux égarés. Rien ne s’ajoute et rien ne se retranche. Le vent uniquement. Mais pas n’importe lequel. Une tramontane qui met en déroute l’être autant que le non-être.  « La période de tramontane n’avait pas cessé. Cette diablesse bouffait tant qu’elle pouvait, secouant les arbres à les briser, ployant les roseaux jusqu’au sol et vidant les routes, chemins et sentiers, les « bravi gens » ne se hasardant plus au dehors que pour les travaux les plus urgents. «  Un vent à se coucher par terre » dit la langue populaire. »

NOS INSTINCTS ET NOS PASSIONS APPARTIENNENT A LA VIE ORGANIQUE

Léon Daudet (3)

Les règles de la physique ne semblent pas avoir de prise sur ce morceau de France. Nous sommes au-delà. Dans un domaine où les êtres et les choses ont leurs propres règles, leurs évolutions et convolutions particulières. C’est pour cela que le paysage ne peut se décrire qu’en métaphysicien. Le Krach boursier qui arrive n’est rien en comparaison avec ce krach des lieux et des hommes. Une anecdote, tout au plus. « Par la radio, par les cours du dollar. C’est le krach, l’épouvantable krach. Que je vous amuse ! Mes amis sont partis aussitôt, par peur que je leur emprunte de l’argent. » A quoi bon l’argent de cette Camargo, américaine perdue sur cette terre loin des contraintes et des attentes ordinaires.

Les secondes se suivent sur un fil comme des équilibristes. Il ne faut rien. Un détail et la bascule d’un temps calme et apaisé à un temps de frimas et de tension. Nous entrons dans une sorte de principe de contradiction ou d’opposition. Sur cette ligne se pose l’équilibre. Ténu et donc si beau. Les êtres peuvent basculer d’un côté ou d’un autre. « A la vie organique appartiennent nos instincts et nos passions. Les ruptures d’équilibre de cette vie déchaînent les troubles et les vices, ainsi que les maladies qui en découlent. »

Léon Daudet (4)

LA CAMARGUE PARFOIS PLUS TRAGIQUE QU’UN FILM

Dans le plat camarguais couve la passion, couve l’orage et le tonnerre, gronde le ciel. Les couteaux sont tirés, les fusils astiqués. Le coup peut partir maintenant ou jamais. Le calme n’est pas là où l’on croit. « Je me suis aperçue, retirée en Camargue, que cette pays, qui a l’air si calme, avec ses flamands, ses canards et ses taureaux est plus animé et parfois tragique qu’un film et qu’on peut y voir des crimes affreux. C’est une pampa, avec des habitants plus intéressants et plus nobles que ceux de la pampa. Votre amitié m’a mise au courant de bien des choses, et je ne cesserai, Margaï, de penser à vous et à votre entourage. »

LES CATARACTES DU CIEL S’OUVRIRENT

Léon Daudet (5)

La Camargue n’est pas sujette aux éléments et aux passions extrêmes. Elle est la passion. Elle s’habille de contrastes. La nature qui s’emballe, les meurtres, les vendettas, les taureaux égarés, les viols, les mariages multiples, les décès romanesques, les repas pantagruéliques, les luttes communautaires. Les passions sont exacerbées. Mais quand la planète ou les armes parlent, on s’installe comme au spectacle. « Tout le monde l’imita, mais, au même moment, les cataractes du ciel s’ouvrirent et une véritable tornade s’abattit sur la Camargue avec un vacarme étourdissant. On monta aux étages supérieurs pour jouir, par les fenêtres bien closes, du spectacle… Ceux qui s’activaient ainsi en plein orage, hommes et femmes, jeunes et bien portants, donnaient l’impression de ces fresques antiques découvertes sur les murs ensevelis de Pompéi. »

UNE CENDRE TIEDE COMME LE PAYS DES MORTS

Léon Daudet (7)

Tout semble éternel et ne pas avoir changé. La main de l’homme ne semble pas avoir modifiée ce  territoire. Et pourtant. Beaucoup s’y sont laissé prendre. Et des plus célèbres. « Car il paraît que Debussy, à la veille de disparaître, songeait à un opéra sur la Provence. Il la voyait comme une cendre tiède, comme le pays des morts. C’est une vision exacte à certaines heures, mais qui, à d’autres, ne l’est plus du tout. »

La raison n’est pas de ce pays. La beauté y est si primaire, si évidente que les sens sont tendus, telles les cordes de l’arc. « – La raison, ma chère amie, est un équilibre, le plus délicat, de notre intelligence et que la brutalité peut détruire instantanément chez la vierge. Je dois rétablir cet équilibre. »

L’être le plus fort et le plus respecté peut avoir son moment de faiblesse. Il n’y a pas mort d’homme. Il suffit d’être un peu patient pour que la passion ravage la couche. « Elle fut prise d’une forte envie de rire devant cet Hercule désarmé, et lui qui avait envie de pleurer, laissant échapper ce simple mot de regret : « Ah par ezemple ! » Impuissant, il était impuissant, quand quelques minutes auparavant… ! »

LES MILLE REFLETS DU MARECAGE

Léon Daudet (8)

Ou l’être le plus puissant peut sombrer en un éclair dans ce sol mouvant. « Dans cette région difficile, où le sol enfonce, où l’enlisement est fréquent… » Lentement, le sol appelle, la terre reprend. Elle sait attendre en sachant que l’heure viendra, lors d’un instant d’inattention, de vengeance, de vendetta, de précipitation. « C’est à ce moment que germa, dans l’esprit ardent du gibbous, la pensée de supprimer l’amant du Margaï, par le moyen du marécage, qui luisait alors de mille reflets. » Et cet enlisement n’est autre qu’une complète disparition comme si l’être n’avait jamais existé, comme si la terre et la mère ne l’avait jamais porté.

LE SUAVE CREPUSCULE AUX SAINTES-MARIES

Et quand l’homme de ce pays si inquiet, se retrouve le soir, une nouvelle teinte apparaît. Même en plein jour, les contrastes sont si puissants, que les ombres englobent malgré la chaleur accablante. Et quand vient le soir, les ombres danses et s’érotisent, habillent les corps encore chaud de la journée. En jouant avec les corps, la nuit s’amuse avec les âmes. Ces âmes qui glissent sur les lignes des ombres. « Alors on entendit la fraîche voix, pimentée d’anglicisme, de la Camargo : « Je suis, moi, pour le crépuscule, comme nous disons le twilight. C’est l’heure indécise où l’on veut et où l’on ne veut pas, où l’on sait et où l’on ne sait pas, où l’on croit qu’on va tout comprendre et où l’on ne comprend pas. Les souvenirs se délient, ceux qui font peine et ceux qui font joie. Nulle part je n’ai vu le crépuscule aussi suave qu’aux Saintes-Maries, si ce n’est en Ecosse, à Inversnaid, où tout est comme des ombres. »

Les souvenirs et les langues se délient. Elles se délieront jusqu’à l’aube. Et encore… N’entendez-vous pas ces chuchotements et ces éclats de rire. Ils préparent les grandes actions et les grands moments de ce lendemain déjà bien entamé. « Que restera-t-il à faire quand il n’y aura plus rien à dire ? » (Mistral)

Et le Logos se prend les pates dans les plantes de l’étang des êtres. Ce logos qui plonge, au fond, dans l’étang du Vaccarès et qui prend les choses et les relient sans cesse aux êtres. Indéfiniment.

Jacky Lavauzelle