Les Mouettes de Jules Lemaître lu par Yvon Jean genre Rhodostethia mouette rosée par Johann Friedrich Naumann
LES MOUETTES
Alphonse Lemerre, éditeur
I
Par les couchants sereins et calmes, les mouettes Vont mêlant sur la mer leur vol entrecroisé : Tels des gris souvenirs pleins de douceurs secrètes Voltigeant dans un cœur souffrant, mais apaisé.
L’une, dans les clartés rouges et violettes D’un coucher de soleil, fend le ciel embrasé ; Une autre comme un trait, plonge aux ondes muettes Ou se suspend au flot lentement balancé.
Nul oiseau vagabond n’a de plus longues ailes, De plus libres destins, ni d’amours plus fidèles Pour le pays des flots noirs, cuivrés, bleus ou verts.
Et j’aime leurs ébats, car les mouettes grises Que berce la marée et qu’enivrent les brises Sont les grands papillons qui butinent les mers.
II
Vers le grand soleil d’or qui, par l’ombre insulté, Ramène sur son front sa pourpre qu’il déploie, Là-bas, vers l’incendie énorme qui flamboie Sous l’écran violet de l’âtre illimité,
Il vole, il vole, épris d’un désir indompté, L’oiseau gris qui du gouffre et des flots fait sa joie ; Dans cette pourpre ardente il s’enfonce, il se noie, Et qui le voit du bord le voit dans la clarté.
Jamais il n’atteindra l’astre divin : qu’importe ? — Ainsi vers l’Idéal un saint amour m’emporte, Heureux si je pouvais, dans mes rapides jours,
Loin des réalités et des laideurs humaines, Sans l’atteindre jamais m’en approchant toujours, Apparaître baigné de ses lueurs lointaines !
III
Couchant bizarre. En haut le ciel couleur de brique ; Plus bas, rayant le mur de l’éternel palais, Luisent sur une nacre aux chatoyants reflets De minces traits de feu, d’un éclat phosphorique.
Avec une rigueur quasi géométrique Se prolongent tout droit ces lumineux filets, Parallèles entre eux, rouges et violets, Réglant le ciel ainsi qu’un papier à musique.
Des mouettes là-bas, esprits des flots amers, Nouant et dénouant des gammes à travers Cette portée immense aux lignes purpurines,
Dans leur vol cadencé la sèment de points noirs Et notent le chant triste et divin des beaux soirs, Lentement déchiffré par les brises marines.
IV
L’eau, répète Le ciel mat. Calme plat, Mer muette.
JULES LEMAÎTRE décrit dans Anthologie des poètes français du XIXème siècle Alphonse Lemerre, éditeur, 1888, **** 1852 à 1866
Jules Lemaître, né à Vennecy (Loiret) le 27 avril 1853, élève de L’École normale supérieure, professeur au Havre, à Alger, à Besançon et à Grenoble, puis rédacteur à la Revue bleue et au Journal des Débats, a publié en 1880, chez Alphonse Lemerre, Les Médaillons, recueil de vers, dont les meilleures pièces se recommandent par un mélange de sensibilité et d’ironie, que l’on retrouve, avec plus de sûreté d’exécution, dans les Petites Orientales (1882). Il a fait paraître à la même librairie un livre en prose, Sérénus, histoire d’un martyr qui n’a pas la foi, curieuse étude de psychologie dans un milieu antique. M. Jules Lemaître est également connu pour des ouvrages de critique littéraire et dramatique qui ont été fort goûtés : Les Contemporains, trois volumes édités par MM. Lecène et Oudin, et Impressions de Théâtre. A.L.