Tu voyais sous tes pas un gouffre se creuser Qu’élargissaient sans fin le doute et l’ironie. . . Et, penché sur cette ombre, en ta longue insomnie, Tu sentais un frisson mortel te traverser.
À l’abîme vorace, alors, sans balancer, Tu jetas ton grand cœur brisé, ta chair punie, Tu jetas ta raison, ta gloire et ton génie, Et la douceur de vivre et l’orgueil de penser.
Ayant de tes débris comblé le précipice, Ivre de ton sublime et sanglant sacrifice, Tu plantas une croix sur ce vaste tombeau.
Mais, sous l’entassement des ruines vivantes, L’abîme se rouvrait, et, prise d’épouvantes, La croix du Rédempteur tremblait comme un roseau.
JULES LEMAÎTRE décrit dans Anthologie des poètes français du XIXème siècle Alphonse Lemerre, éditeur, 1888, **** 1852 à 1866
Jules Lemaître, né à Vennecy (Loiret) le 27 avril 1853, élève de L’École normale supérieure, professeur au Havre, à Alger, à Besançon et à Grenoble, puis rédacteur à la Revue bleue et au Journal des Débats, a publié en 1880, chez Alphonse Lemerre, Les Médaillons, recueil de vers, dont les meilleures pièces se recommandent par un mélange de sensibilité et d’ironie, que l’on retrouve, avec plus de sûreté d’exécution, dans les Petites Orientales (1882). Il a fait paraître à la même librairie un livre en prose, Sérénus, histoire d’un martyr qui n’a pas la foi, curieuse étude de psychologie dans un milieu antique. M. Jules Lemaître est également connu pour des ouvrages de critique littéraire et dramatique qui ont été fort goûtés : Les Contemporains, trois volumes édités par MM. Lecène et Oudin, et Impressions de Théâtre. A.L.