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LU XUN CHIRURGIEN DE L’ÂME

LU XUN 
鲁迅

 Le Chirurgien
de l’âme
 

Lu Xun Chirugien de l'Âme Artgitato

La médecine et la littérature empreintent parfois des chemins inattendus.

LA MEDECINE, IMPUISSANTE A GUERIR LE COEUR

En partie par son impuissance, voire par un certain charlatanisme, la médecine a longtemps décu et a poussé à prendre l’encrier. Passer de la plaies à la plume. Toucher les consciences semble plus efficace que de recoudre, de soigner les infections, de recoudre.  « La médecine peut guérir le corps, elle ne peut guérir le cœur » disait  Saint Paul de Tarse.  Déjà Rabelais, accaparé par l’écriture, délaisse ses patients et sera congédié par l’Hôtel-Dieu, trois ans après la publication de Pantagruel. N’oublions pas que James Joyce arrive à Paris pour poursuivre de rapides  études de médecine. Louis-Ferdinand Céline suivra une formation en médecine.  Nous retrouvons des auteurs comme Anton Tchekhov, Arthur Conan Doyle, médecin de bord de navire,  Georges Duhamel ou encore Friedrich von Schiller, médecin militaire à Stuttgart. Lu Xun appartient à ce groupe prestigieux des médecins des corps qui migrent vers les âmes. Il aurait pu prendre la robe et les habits du soignant, il a choisi de combattre d’autres souffrances  de la vie. Lu Xun plus que tous les autres amène ce combat sur le domaine politique. Vers une révolution profonde des mentalités.

Lu Xun par Tao Yuanqing

Ces premières œuvres  font référence à la médecine. Dans le Journal d’un fou, en 1918. «  Certaines parties n’étaient cependant pas tout à fait incohérentes et j’ai noté des passages qui aideront à la recherche médicale… Quant au titre, j’ai gardé celui choisi par l’auteur lui-même, après sa guérison. »  Les descriptions sont encore marquées par sa formation médicale : « les veines saillaient sur son front » (Kong Yiji, mars 1919). Les titres sont souvent évocateurs de sa formation comme dans Le remède, de 1919.

QUAND LE FEU L’EMPORTE SUR LE METAL

C’est dans sa nouvelle Demain, écrite en juin 1920, que l’on perçoit le mieux les insuffisances de la médecine et sa critique des médecins de son époque. La nouvelle se termine par la mort de l’enfant. La mère se tourne vers les dieux puis vers les médecins. « J’ai consulté les dieux, disait la mère. J’ai fait un vœu, je lui ai donné le remède qu’on m’a indiqué, que ferai-je si son état ne s’améliore pas ? Je devrai le mener chez le docteur Xiaoxian. Mais peut-être ira-t-il mieux demain : les malades sont souvent plus mal la nuit. La fièvre pourrait tomber au lever du jour et il respirera mieux… »  Le médecin ne fera pas plus de miracles que les dieux. Lors de la visite médicale, la mère est plus inquiète que le docteur. C’est elle qui voit juste, consciente de l’imminence du danger. « – Docteur, qu’est-ce qu’il a , Bao’er ? – Des embarras gastriques. – Ce n’est pas grave, n’est-ce pas ?…Est-ce qu’il…  – Faites-lui prendre deux potions pour commencer. – Il respire très difficilement, ses narines tressaillent.  – Chez lui, l’élément feu l’emporte sur le métal. » Elle part chercher ses médicaments qu’elle porte comme un fardeau, « chargée de médicaments et avec l’enfant qui se débattait dans ses bras » Puis le passage chez une tante pour avoir de meilleurs conseils. « J’ai plus confiance en vous que … ». Et la nouvelle se termine dans la nuit et le noir. Le noir de la connaissance. « Seule bougeait la nuit, en route vers demain, seul retentissait le cri des chiens blottis dans les ténèbres. »

JE DECIDAI DE CREER UN MOUVEMENT LITTERAIRE

Lu Xun est le chirurgien de la pensée chinoise de ce début du XXème siècle. Il observe, fait un diagnostic, observe à nouveau, propose un protocole de soins et d’action. Puis opère. L’écriture est ferme. Les positions aussi. Une de ses premières orientations dans sa jeunesse est médicale, à l’école de médecine de Sendai. Cette carrière médicale sera interrompue n’étant pas jugée assez efficace pour soigner les maux de cette société, la cause réelle de ces souffrances injustes et cruelles. Feng Xuefeng rapporte l’anecdote de 1906 dans Lu Xun, sa vie et son œuvre, de cette image de la guerre russo-japonaise et le bouleversement qui en suivit. Il rapporte les propos de Lu-Xun dans ce texte, qui participera, véritable électrochoc, à son changement d’orientation : « ‘cette image m’avait fait ressentir que la médecine n’est pas tellement importante après tout. Aussi vigoureuse et saine que soit la population d’un pays faible et arriéré, elle ne pouvait servir qu’à des exemples de ce genre ou de public à spectacle aussi absurde, et si, parmi elle, il s’en trouvait qui, en quelque nombre que ce soit, mourraient de maladie, ce n’était pas forcément à déplorer. La première chose à faire était de changer les mentalités et comme j’estimais que la littérature était le meilleur moyen pour y parvenir, je décidai de créer un mouvement littéraire ». Lu Xun avait vingt-cinq ans. Et déjà toute cette détermination qui le conduisit toute sa vie.

AUCUN ENNEMI NE PEUT ECHAPPER AU JAVELOT DE LU XUN

Il faut donc soigner les causes des problèmes. Soigner les esprits. Faire reculer l’ignorance et les croyances du peuple. Lu Xun a gardé les outils du médecin, prêt à opérer, notamment le scalpel.  « L’ennemi ne peut échapper au javelot de Lu Xun, au scalpel du chirurgien, avec lequel il dissèque posément le cœur humain » (Feng Xuefeng, Lu Xun : sa vie et son œuvre)

Il regarde les plaies de la société avec un microscope. Aller au plus près. Ne pas se disperser. Quand nous sommes sur le corps de la bête il ne faut plus la quitter des yeux. Comme la médecine, la littérature doit se spécialiser. Un ophtalmologiste n’est pas un oncologue. « Personne ne se spécialise, chacun fait un peu de tout – traduction, nouvelle, critique, même de la poésie. Il va de soi que le résultat est médiocre. La cause, c’est que nous sommes trop peu nombreux. En aurions-nous davantage, les traducteurs pourraient se concentrer sur la traduction, les écrivains sur la création, les critiques sur la critique ; et quand il s’agirait de combattre l’ennemi, nous disposerions de suffisamment de force pour le battre. » (Réflexions sur la Ligue des écrivains de gauche, allocution du 2 mars 1930 à la réunion inaugurale de la Ligue)

UN ECRIVAIN NE DOIT PAS TRANSIGER

Comme un médecin, la main ne doit pas trembler. L’écrivain doit s’engager. Il sait ce qu’il ne veut pas. Il sait aussi ce qu’il veut. Il est alors incorruptible, même avec les communistes ou les trotskystes. Il est critiqué, mais souvent admiré et convoité par chaque idéologie et école du moment. « Je ne prétends pas qu’un homme de lettres doit être fier ou que c’est son droit de l’être, je dis seulement qu’un écrivain ne doit pas transiger. De toute façon, il ne sait pas comment s’y prendre : seules le savent les âmes complaisantes. » (« Les lettrés se méprisent entre eux » (2), 5 mai 1935)

Jacky Lavauzelle

(Extraits de Lu Xun, oeuvres choisies, Editions en langues étrangères)

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LU XUN chirurgien de l’âme