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CARAVAGE : L’INCREDULITE DE ST THOMAS

Le Caravage
Michelangelo Merisi da Caravaggio
L’incrédulité de Saint Thomas
(vers 1603)

 

L'incrédulité Le Caravage

Le doute et la foi
Une impossible rencontre


Simone Weil, dans la Pesanteur et la Grâce, dans le chapitre consacré au malheur, nous disait : « Souffrance : supériorité de l’homme sur Dieu. Il a fallu l’incarnation pour que cette supériorité ne fût pas scandaleuse. ». Le Christ apporte son corps martyrisé devant les hommes. Sans supériorité, il est là, attendant le jugement. Sa plaie ouverte est le centre de tous les regards et de toutes les attentions. Il n’est plus divin, mais un homme parmi les hommes.

 

L'incrédulité de Saint Thomas (la blessure)

En deçà de la foi
David Salle voulait voir dans la peinture des corps un point de vue qui ne soit pas ordinaire. L’œuvre du Caravage participe à cette extraordinaire position de corps, d’une plaie et d’un doigt, du matériel et du spirituel, du doute et de la foi. Il n’y a pas d’obscénité dans cette pénétration, juste un moment où l’homme montre ses limites. L’acte est solennel, les visages en témoignent. Mais de la puissance des ces regards, s’évanouit la force du divin.

Les têtes se retrouvent en se rassemblant, comme dans une possible unité d’esprit. Quatre têtes, côte à côte, comme représentant le monde et ses quatre points cardinaux. En haut, les têtes, le divin, la réflexion, la raison, la foi ; plus bas, le corps, la plaie, le mal, la souffrance, le doute.

Les têtes sont là mais la stupeur ferme la bouche des personnages. Stupeur et attente. Est-ce possible ? Ce doigt qui pénètre, que révélera t-il ?

Loin d’apporter des réponses dans la hauteur de la foi, ce doigt ne montre rien et, en pénétrant, assèche le retour et limite les perspectives. Le doigt montre l’individu, le ‘Je’, qui se perd dans l’universel de ce corps.

La preuve par une insaisissable rencontre
Nous rentrons, par le doigt de Saint Thomas, dans l’insaisissable. Il voit la plaie, mais cela ne suffit pas. Il faut faire entrer un peu de sa chair dans la chair de l’autre, quitte à l’ouvrir à nouveau et à faire souffrir. La vérité serait-elle à ce prix ? Cette tentative semble réussir. Le doigt rentre, le corps du Christ s’ouvre. Plus que dans la proximité nous sommes dans l’être. Mais y sommes-nous vraiment. La chair qui s’ouvre laisse-t-elle passer la vérité ? Quelle vérité ? Que promet réellement cette rencontre ?

La proximité insaisissable

« « A aucun instant, écrit Hofmannsthal (Die Wege und die Begegnungen – Les Chemins et les Rencontres) le sensible n’est autant chargé d’âme, et ce qui est de l’âme aussi sensible que dans la rencontre. » Le corps lui-même s’y ouvre à l’inconnu qu’aucun sens pourtant ne nous donne et l’âme est elle-même inquiétée  d’un obscur désir. La proximité est bien celle de l’insaisissable. Mais il semble que pour Hofmannsthal la rencontre soit vouée à la déception et que cet insaisissable meure avec l’infini qu’il portait en lui, lorsque nous tentons de le saisir La rencontre promet plus que l’étreinte ne peut tenir. » (Jean-Louis Chrétien, l’Effroi du beau).

La rencontre du doigt se pensait comme l’ouverture et le commencement de la foi. Le toucher a accouché d’un banal assentiment ; oui, cela est vrai, la plaie est là, c’est certain, l’homme qui est là a survécu et alors ?
Le corps en s’ouvrant pour recevoir réduit la puissance pour ne retenir que l’anecdotique d’un ressenti dans la fugacité de l’instant.

 Pas de sentimentalisme dans l’œuvre du Caravage, pas de moralisme non plus. Le fait est là, enfin !,devant Saint Thomas. Peut-être est-ce le Christ qui retient, peut-être aussi amène t-il le doigt pour le planter là dans la chair. Les yeux des trois hommes sont vissés devant cette fente béante, ne regardant qu’elle et oubliant l’homme dans sa gloire. Il y a comme une scène de marché où l’homme doit toucher la fraicheur du fruit avant de l’acheter en le palpant, le retournant, afin de s’assurer que son acte ne sera nullement regretté et son argent bien dépensé.

Pendant que la plaie apparaît, c’est le Christ qui commence à disparaître. La communication qui aurait dû se créer se perd dans cette chair ouverte, seulement ouverte.

L’éclairage de l’érotisme

Si le toucher limite la rencontre, elle ouvre le champ à un érotisme dans le sens de Francis Marmande : « l’érotisme est un éclairage. Mais il n’est pas seulement ce qui illumine : il est dans la conscience de l’homme ce qui met l’être en question. Sans doute l’éclaire t-il trop crûment. » (Le Journal Littéraire, n°2 p56).

Et cet éclairage Le Caravage l’apporte non pour Saint Thomas, qui après cette certitude retombera maladivement dans le doute, mais au spectateur. Il amène aussi ce que la chair à de triste et de maudite. Mais à ce titre, peut refonder une humanité nouvelle. « En un sens l’œuvre de chair apparut maudite aux premiers hommes. C’est même cette malédiction qui a fondé l’humanité. C’est elle qui l’a séparée de son contraire, l’animalité qu’elle regarde encore, à certains égards, avec une inconsolable nostalgie » (Georges Bataille, l’Erotisme)

La porte qui s’est ouverte par cette plaie n’a apportée qu’une simple réponse à Saint Thomas. Où en sommes-nous alors maintenant ?
« Nous sommes au point où l’amour est tout juste possible. » (Simone Weil, La Pesanteur et la grâce)

 

Jacky Lavauzelle

THE GHOST WRITER (POLANSKI)

Roman Polanski
THE GHOST WRITER
(2010)

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 Le Calvaire
d’un fantôme

 

UN EFFROI COMME REPONSE DEFAILLANTE

Le ferry qui s’ouvre, ouvre large ses mâchoires blanches  comme pour nous happer dans The Ghost Writer de Polanski. Le métal, le gris du ciel, la violence qui arrive, l’enfermement, la surveillance incessante nous plonge dans l’attente et rapidement dans l’effroi. «L’effroi que suscite le beau est une faille en notre présence par où lui-même se rend présent.  Cet effroi n’est pas absence de réponse, il est la réponse défaillante…‘Atteignez d’abord et vous approcherez ensuite’ dit fortement Michaux. » (Jean-Louis Chrétien, L’Effroi du beau, proximité de l’insaisissable). C’est ce que fera McGregor à s’en brûler les ailes.

McGREGOR REMPLACE McGOOHAM

A se poser tant de questions et à vouloir remonter le puzzle laissé par son prédécesseur, McGregor n’en sortira pas indemne. Nouveau prisonnier, McGregor remplace McGoohan. Il n’est pas un numéro, mais il est personne, il n’a pas de nom, il n’est rien. Il va errer sur son île et sur la plage, non pas rattrapé par une boule blanche immense mais par Ruth, la femme de Lang, qui le raménera… Il n’est pas encore un être libre. Il ne le sera jamais. 

C’EST LE BOUQUIN QUI L’A TUE

La mort rode autour de Lang. La torture et le lâchage de terroristes présumés, à la télévision, comme dans le début du film avec le corps rapidement entraperçu de l’ancien nègre sur la plage. Dès que le nègre joué par Ewan McGregor accepte la mission d’écrire pour Lang, celui-ci est agressé dans la rue par un motard.
« C’est le bouquin qui l’a tué » dit un des amis dans les bureaux de la Rinehart Inc., « nous publions les mémoires de Lang, ça suffit à faire de nous une cible. » Rien n’est anodin, même une autobiographie apparemment ennuyeuse.
Adam Lang (Pierce Brosnan), l’ancien Premier Ministre anglais, s’est enfermé dans son bunker de béton, dans son île de Martha’s Vineyard, accrochée à la côte de la Nouvelle-Angleterre, comme l’était aussi sa politique pro-américaine. Il s’enferme dans ce qui semble le bien le plus précieux dans ce coffre-fort : ses mémoires, son passé. 

LA SOLITUDE A SAINTE-HELENE

Son intimité dans l’attente du jaillissement, son intériorité, son âme, cachée au fond d’un tiroir lui-même verrouillé dans une pièce blindée  où seule une vue sur la mer nous montre un peu plus encore notre isolement. Ruth (Olivia Williams), sa femme, lance : « c’est comme être mariée avec Napoléon à Sainte-Hélène. »Comme Napoléon dans son île, il n’est plus dans aucun projet d’avenir. Il est son passé, un passé sanglant et sombre qu’aucune vague ne serait rejeter au loin dans l’océan. Lang est l’opposé de McGregor. Il est le Je et lui est l’Autre. Il est l’autre nègre, l’autre qui fait parler Lang. Pourtant ils se retrouveront. D’abord dans le bunker, ensuite dans la mort. Les manifestants, comme les journalistes autour de sa propriété ou dans les airs avec les hélicoptères, l’entourent malgré ses protections. La télévision est là qui pénètre le bunker soi-disant infranchissable. C’est elle encore qui prend le dessus et influe sur sa prise de décision d’aller à Washington plutôt que de se rendre à Londres. On lui reproche sa compromission, sa lâcheté, sa politique de vassal quand il occupait Downing Street, avec les Etats-Unis, avoir été complice pour avoir laissé torturer des terroristes présumés, d’avoir organisé un kidnapping secret…Il semble se protéger, mais se retrouve coincé comme un rat ballotté par les événements qu’il ne contrôle plus. De manipulateur il devient manipulé. Manipulé par sa femme, par les opposants politiques, par la CIA, par les journalistes.

McGREGOR A L’EPREUVE, UN ÊTRE DE L’EPREUVE

Le nègre-McGregor, est une cible à abattre jouant entre l’Intelligence Service et la CIA. Il rejoindra le destin de son prédécesseur sur les trottoirs de Londres laissant s’envoler la pièce à convictions dans les rues, le manuscrit de Lang.  Il a échoué son épreuve…Mais avait-il le choix ? « L’épreuve n’est pas accidentelle, mais tient à la constitution même de l’homme. Si l’homme doit conquérir sans cesse de nouveau sa propre humanité, c’est-à-dire sa vision de la vérité, si cette humanité est sans cesse de l’intérieur même, exposée à la perte, et ne peut pas ne l’être pas, c’est que l’homme est l’être de l’épreuve… » (Jean-Louis Chrétien, L’Effroi du beau, L’épreuve humaine du Beau chez Platon).

Le nègre est devenu fantôme.

 

Jacky Lavauzelle

 

 

JEAN DUBUFFET : DE L’ART BRUT AU BRUT DE L’ART TOTEMIQUE (L’ARBRE BIPLAN)

JEAN DUBUFFET
L’ARBRE BIPLAN 1968
résine de polyester
 Museu Colecção Berardo
(Lisbonne)
 DE BELEM A BETHLEEM
de La Terre à la Transcendance

 Jean DUBUFFET Museu Berardo Portugal Lisboa (3)Passent les œuvres glanées par le monde au rythme des deux saisons portugaises, l’été et ce qui précède l’été. Passent les toiles dans le ciel chaud lisboète de l’art mondial. Filent les sculptures torsadées. Passent les œuvres entre les visiteurs fatigués portant encore dans leur chair le poids de la chaleur, de cette chaleur qui enveloppe Berardo ; des visiteurs lourds du poids de la fatigue de cette marche harassante qu’il a fallu faire en partant du Bairro Alto, de l’Alfama ou de la Praça do Comércio ; longue traversée initiatique où l’on croise encore comme par magie les pas de Vasco de Gama ; interminable tapis où se tiennent entremêlés ces millions de pavés blancs glissants et aveuglants. 

Jean DUBUFFET Museu Berardo Portugal Lisboa (7)

 

Jean DUBUFFET Museu Berardo Portugal Lisboa (6)Coulent les lignes entre le gothique flamboyant, les courbes mauresques, les façades de béton brut, les azulejos usés et de multiples tags politiques et engagés, plus insistants les uns que les autres. Craquent  les milliards de José Berardo qui reviennent en créations multiples, changeantes et multicolores. Suivent  les incontournables d’une visite, la Tour de Belém, les meilleurs pastéis de la pastéléria de Bélem bondée comme toujours par des flots de touristes armés de tongs et de bermudas, le monastère Mosteiro  dos Jerónimos, le Padrão dos Descobrimentos et encore un pastel pour la route longue où nos pieds s’enflamment. Passent les styles, du manuélin baroque au mauresque éclatant. Passent  les siècles, les époques de Manuel 1er, Afonso de Albuquerque au style post-colonial. Passent les grands mouvements dans les murs du Musée Berardo, Constructivisme, Abstraction, Digitale, Cubisme, Pop Art, Minimaliste, Art Brut, Surréalisme, les Warhol, Braque, Hamilton, Blake, Malevitch, Tinguely, de Kooning, Rodtchenko, Dalí,  Kline ou Ray…

Mais reste l’arbre posé devant l’entrée. Face aux éléments et aux turbulences des époques. Reste là, posé sur son tronc blanc, bigarré comme un platane, tagué lui-aussi, mais tagué  par des lianes noires et épaisses le fixant pour toujours dans la terre de Belém. Dubuffet trône là, dans sa blancheur éclatante. L’arbre, dans le bleu intense du ciel, brille. Et si, comme le souligne Bachelard, « tout ce qui brille voit », alors, nous sommes regardés de toutes parts, transpercés.

Jean DUBUFFET Museu Berardo Portugal Lisboa (8)

 C’est l’arbre biplan. L’arbre-avion, l’arbre qui plane. Un arbre qui devrait plutôt se nommer arbre sesquiplan au vu des deux parties inégales du branchage supérieur ; les deux hélices semblant se ramasser tel un ressort félicitant l’envol. Mais la terre résiste. L’arbre en fait ne semble pas vraiment vouloir décoler. Les lignes se multiplient sans savoir si elles viennent de l’arbre lui-même ou de la terre. Si la terre a engendré l’arbre ou si l’arbre lui-même n’est autre que le créateur de notre lieu.

Pour l’heure, c’est l’arbre qui trône entre le charme des lieux et les beautés du ventre du Musée. Eclats et beautés à ce point rassemblés. Pour Platon, la beauté est ce qui est le plus éclatant, de plus aimable, aimable parce qu’éclatant.

L’arbre Biplan en est l’Eclat.

Mais revenons à nos torsions et nos lignes, car, pour autant, la torsion s’arrête nette prise dans un espace-temps indéfini. Si en 1966, Jean Dubuffet s’engage dans des réalisations en volume, il passe rapidement au monumental. Les deux monuments, l’arbre et le musée, se regardent, se posent et s’opposent, l’un dans un mouvement figé dans l’élan et l’autre posé dans le gris de la masse. Nous voudrions pouvoir monter sur ses ailes improbables et découvrir le Tage lové dans la frondaison imaginaire.

Dans la cour chaude que frappent les vents venus de l’Atlantique ou du Tage, en fonction des heures de la journée, l’arbre se pose, mais sans offrir l’espace d’un repos, la quiétude de l’ombre dans la douceur de la sieste. Le repos et la fraîcheur sont à l’intérieur, notamment dans le hall large et serein.

Jean DUBUFFET Museu Berardo Portugal Lisboa (9)

Quand Dubuffet abandonne l’huile pour le marker, il découvre la force et les possibilités du polyester. Et cette force se place en toute modernité acceptée dans l’ouverture ou la clôture d’une visite qui ne sera jamais la dernière.

L’arbre donne une note finale à un parcours devenu initiatique. Une cerise sur le pastel de nata. L’arbre est l’entrée ou la sortie. L’alpha et l’oméga du Musée. Il est l’arbre au bout du champ sous lequel le paysan se repose et examine son travail accompli. Jean DUBUFFET Museu Berardo Portugal Lisboa (10)Il est la vraisemblance de la nature devenue polyester, une vraisemblance qui ouvre sa ramure sur l’entrée. Il est ce temps différent ; celui de la lenteur ; une lenteur qui se répand dans l’être et chasse la chaleur pour en créer une autre, plus douce et intense ; la chaleur d’une pensée au monde. Celle de l’attente et de l’ouverture. Celle de la lumière des pavés à notre éclairage intérieur.

Ce nouveau rayonnement, cette diffusion douce de chaleur se concentre à partir de L’Arbre biplan et se diffusera tout au long de la visite, comme le sachet au fond de la théière. C’est le parfum de l’arbre qui permettra le visible. Même si la visite se termine par la cour intérieure où l’arbre vous attend. Surtout si la visite se termine par là. Le visible rendu possible par l’invisible. La découverte se fera alors brusquement dans l’instantanéité. Alors et dans ce sens seulement, la visite prendra un autre sens. L’arbre permettra alors le dévoilement d’un mystère. Un mystère différent pour chacun.

Jean DUBUFFET Museu Berardo Portugal Lisboa (11)

Dans l’instant de la rencontre dans le mouvement entre ce blanc et ce noir de la ligne. Conforme au modèle sans modèle. Qui attend le spectateur et lui demande des comptes, dans le silence des quelques tongs qui frappent le pavé là-bas, au fond, au niveau des boutiques où trônent les reproductions indéfinies.

Dans le désordre des lignes du tronc et des branches, ni mélancolie, ni angoisse. De la sérénité d’abord. De la respiration aussi. Quand les yeux suivent les méandres et que le corps tourne autour de l’arbre, la chaleur extérieure aidant, le mouvement peut devenir hypnotique. Quand l’arbre termine la visite, le mouvement peut devenir, s’il n’y prête garde, extatique.Jean DUBUFFET Museu Berardo Portugal Lisboa (12)

L’arbre, devenu Totem, nous entraîne alors dans sa dimension propre. A ce moment seulement, le spectateur se rend compte que c’est l’arbre qui couvre le Musée. Que c’est l’arbre qui envahit la forêt des œuvres. Que c’est l’arbre qui compte et que le Musée n’est plus que ce presque-rien. Que l’Arbre est devenu l’œuvre, complète, totale. Une œuvre de foi.

Jean DUBUFFET Museu Berardo Portugal Lisboa (13)Bélem redevenu Bethléem.

Si la réduction est le « commencement » de la phénoménologie chez Husserl, entendu comme science des phénomènes purs. Nous entrons avec Dubuffet dans l’augmentation, la foi des phénomènes totémiques.

De la terre à la transcendance. Nouvelle célébration.

Comme le soulignait Jean-Louis Chrétien, dans l’Effroi du beau :  » A rester sans célébration, que manquerait-il à la beauté ? …Nul compliment n’est requis à cette plénitude et il n’y a pas de réponse à ce qui ne fait pas question. A la beauté notre chant est superflu. Mais il est de cette beauté le propre superflu et seul l’aveugle qui l’ignore pourrait consoler le muet.« 

Jacky Lavauzelle

MICHEL BOUVET : L’ART DUPLICITAIRE

Michel BOUVET
Affichiste

Michel Bouvet Portrait

L’ART DUPLICITAIRE

ou la Question
du Vide & du Plein

 L’affiche familière est là, face à nous, en pulsion.

Elle est toujours familière, passionnément. Elle doit se montrer. C’est sa raison d’être.

« L’homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l’observent avec des regards familiers. » (Baudelaire, Correspondances).  Elle glisse autour de nous pour mieux se montrer, pour mieux agripper, comme une liane sur son arbre. Elle nous guette, tel un fauve sur son territoire, La ville, La route, Le carrefour. Elle n’attend que le moment pour nous flécher, nous pénétrer. Elle sait capter toujours l’inconscient et l’esprit parfois. Attirer un instant de notre temps. Elle ne prétend pas  fleureter avec le familier, elle est Le familier. Quoi de plus proche qu’une affiche. C’est notre décor. Notre pollution, même.

Elle devient ce familier décalé, un ailleurs qui nous attrape le regard.

Nous rentrons dans le règne des paradoxes. Le proche et le lointain. Le familier et l’étrange. L’affiche est là qui nous saute à la figure. Nous tort et nous essore. Nos yeux y portent souvent une attention particulière. L’affiche qui semble inoffensive veut faire vibrer en nous plus d’une corde. Du vertige à la panique des silhouettes insondables hantent alors nos lieux. Et le familier s’évapore. Définitivement.

Le dessin d’abord. Il est l’essentiel, la forme première des grottes aux murs de nos cités. D’une autre manière, l’image est vocale et olfactive. Elle s’offre comme la sensation pure, passive et offerte. Posée contre un mur ou un panneau. Elle ne survivra ni aux intempéries ni aux autres spectacles. Papillon qui se pose sur les parpaings et le gris des villes. Hegel parlait de la « supériorité » de l’art vis-à-vis de la nature. Par la nature-même de cet art, l’affiche rend l’art naturel, tellement présent.

Pour autant, cet art se doit d’être autre, différent ; l’affiche doit par nature se faire remarquer, sinon elle n’a plus lieu d’être. Faire tendre l’affiche vers ce naturel qui n’en n’est pas un. Faire tendre le cœur de l’affiche vers la question,  c’est la tendre vers l’infini. L’infini des possibles. Rendre visible les possibles du questionnement ; entr’apercevoir un début de réponse. Car l’affiche en un sens répond. A une question par des multiples questions. Et attirer le voyeur vers la salle où l’imperceptible de l’interrogation pourra prendre forme.

L’affiche à la différence du tag est commanditée par un tiers. Elle est l’œuvre d’un compromis entre l’artiste et la salle de spectacle. Entre l’esprit et le périssable. Entre l’éternité et la poubelle. L’affiche finira en bouillie mais avant elle a fait vivre une idée et l’a enracinée du macadam à notre cerveau.

Alors que le mythe dévoile et que le rite voile, l’art balance entre ce que je vois et ce qui se cache. L’affiche dans la rue paraît évidente.

Elle pourrait être dévoilement. Mais son cœur ne se montre jamais.

C’est quand l’œil s’approche de l’intérieur qu’il n’a jamais été aussi loin, qu’il se retrouve si loin, dans le temps et dans l’espace.  Plus l’œil se perd dans l’affiche, plus il s’éloigne et s’approche du spectacle vivant.

L’affiche nous montre ce qu’elle veut bien montrer. Uniquement. Pas plus et beaucoup plus que ça.

Si « la sonorité d’une phrase non prononcée emplit toute la scène » (Paul Claudel), c’est le non-dit de l’affiche qui emplit toute sa représentation. « Alors que la peinture est un art d’expression, l’affiche est un art de communication, mais dont la qualité réside dans sa capacité artistique le simple fait de communiquer. » (Michel Bouvet, Affiches Culturelles de Michel Bouvet) Une communication entre le mur et soi, entre l’Idée et une conscience.

Cassandre, le créateur d’affiche, a souligné que « la communication est un but en soi, l’affiche n’est qu’un moyen de communication entre le commerçant et le public, quelque chose comme le télégraphiste : il n’émet pas de messages, il les transmet ; on ne lui demande pas son avis, on lui demande simplement d’établir une communication claire, nette, puissante, précise. » C’est vrai de nombreux affichistes. Mais il y a les Mucha, les Koloman-Moser, Cassandre lui-même, Alain Weill, Kauffer ou Kirchner. Il y a plus près de chez nous, plus proche de nous, Michel Bouvet. L’homme qui illumine les affiches des théâtres depuis quelques décennies déjà. Un regard qui transparaît au-delà des commandes, des discussions et des choix du donneur d’ordres. Les artistes sont entrés dans l’affiche. Il faudrait donc distinguer les artistes publicitaires des artistes duplicitaires. Les premiers répondant à une commande et remplissant consciencieusement le cahier des charges. Les seconds, plutôt travaillant pour l’art et spectacle, et apportant une touche personnelle, à l’image de Michel Bouvet. La duplicité, entendue dans le sens de dédoublement ;  le double de l’artiste répondant d’un côté à la raison de la commande et à l’irrationnel non de la séduction, mais d’une accroche, et de l’autre à l’histoire personnelle de l’artiste, sa formation, ses goûts.

Michel Bouvet a découvert sa vocation lors d’un voyage de l’autre côté du Mur, à Prague. Il a gardé de cette époque, les couleurs et les motifs. Comme il a su les emprunter à Mai 68, aux mouvements féministes,  écologiques, des droits de l’homme, etc. Michel Bouvet est un affichiste totalement engagé. Il récupère de ces décennies d’art de propagande les outils et les traits pop art d’un Rauschenberg qu’il admire, voire plus près de nous des dessinateurs de Fluide Glacial. Les marteaux, les poings fermés, les yeux bandés, les sexes cloutés, une arme avec un svastika, etc. Michel Bouvet concentre sa création avec les festivals et les théâtres, lieux où sa voix peut-être vue. 

Il prend de ces mouvements l’urgence d’une action et la lucidité du symbole. Il trouve l’évidence qui au préalable se refuse. L’évidence ne nie pas la complexité. Elle la dévie. Ainsi la complexité du regard qui peut nous aveugler est cachée. Les affiches de Bouvet ne scintillent pas, ne brillent pas, elles pourraient paraître ternes. « Pour moi, l’objectif d’une affiche ne doit pas être de séduire. La séduction d’une image apparaît lorsque le créateur commence à édulcorer, voire appauvrir le message d’une affiche au profit d’un aspect formel plus conforme à la bienséance, au goût commun de ses contemporains. Il n’y a pas de traces d’audace, d’irrespect ou de détournement dans une image séduisante parce que la démagogie ou l’intérêt commercial poussent à réduire les champs d’investigation de l’artiste et son esprit critique. L’affiche doit être le terrain de la remise en question des valeurs esthétiques dominantes, du questionnement de l’artiste face à la société et contribuer à la réflexion et à la curiosité des autres. » (Michel Bouvet, Affiches Culturelles de Michel Bouvet) Ces regards de l’affiche sont le plus souvent aveugles. Les yeux sont rares. Ils existent pourtant, francs comme ceux de l’homme enturbanné dans Djebels de Daniel Lemahieu, dans 1794 avec un portrait franc et droit de l’Abbé Grégoire (exposition Musée National des Techniques), Marylin pour la Saison 89/90 du Théâtre de Longjumeau. Mais ce sont des icônes à part entière. Le regard ne rajoute rien et n’enlève rien. Ce sont des mythes. Les expressions sont sans cela absentes. Dans le portrait de Monsieur Vitrac quand l’ombre mange les ¾ du visage. Dans les Yeux d’Encre  (Spectacle d’Arlette Mamiand) l’homme à gauche, en négatif, a des yeux bleutés, aveugles. La femme à droite, les yeux bandés d’un rectangle bleu. Ni l’un, ni l’autre ne voient. Mais l’absence de leurs regards nous fait sentir le nôtre plus fort encore.

Dans Fragment (Mise en espace de Catherine Diverrès), l’affiche est aussi coupée en deux verticalement. A gauche, un regard serein, méditant, de femme, les yeux baissés ; à droite les yeux d’une sculpture de femme identique. La similitude dans la différence nous interpelle. Dans Danae Marguerite (Chorégraphie d’Hervé Jourdet) nous nous retrouvons avec deux personnes en chapeau et anorak. L’une nous tourne le dos quand l’autre semble nous regarder. Mais, en fait, elle se cache. Et le seul fait qu’elle ne souhaite pas être reconnue, nous attire encore plus. Dans Les Saisons de l’Europe, un arbre nous regarde au travers d’un masque. Un regard absent plus expressif encore. Dans La Dupe de Georges Ancey, les lunettes de la femme qui nous fait face sont rayées de sparadrap. Un jeu de dupe qui nous entraîne à savoir ce qu’il y a à penser. A connaître ce qui se cache derrière. A lever le doute en levant le voile. Dans le Don Juan de la Comédie de Genève, les yeux du séducteur sont devenus des bouches pulpeuses et langoureuses. Dans l’attente de ces désirs à voir, nous sommes là dans l’attente.
En fait l’affiche ne brille pas, elle réfléchit.

L’affiche de Michel Bouvet ne cherche pas l’individu mais le groupe. L’affiche n’a pas de voix à entendre, mais une musique ; elle doit donc nous couper le souffle. Un sexe de femme en pointe, un point d’interrogation pris dans le bois de l’instrument (Comment jouer ensemble ? Centre de Pratique Instrumentale des Musiciens Amateurs d’Île de France), une blanche alouette tranquille et blanche sur son feu de bois (L’Alouette d’Anouilh, aux Tréteaux de France) L’affiche de Bouvet met en question, elle cristallise. Moins qu’un résumé de l’œuvre, l’affiche pose la question que l’affichiste, fin lecteur, après deux à trois lectures du texte, se pose. Elle vient souvent d’une incompréhension ou d’une trop grande compréhension, ce qui revient au même.

Le dépouillement, la simplicité – revenir à l’objet, au concept.

Dans simplicité nous trouvons la vérité. Une pensée, attribuée à Lao Tseu, dit que : « Je n’ai que trois choses à enseigner: la simplicité, la patience, la compassion. Ces trois sont vos plus grands trésors. » Pour cela, il faut encore et encore élaguer. Sans pour autant devenir simpliste. Sans pour autant enlever du mystère. Comme l’artisan enlevant par couche fine le bois de la statue afin de lui donner l’expression juste. Une couche de trop et l’œuvre est dévoyée, trahie. Quoi de plus simple qu’un trait, qu’une ligne. Quoi de plus évident qu’un dessin. Plus direct. « Le dessin me paraît le point de départ nécessaire, inévitable. Car le dessin c’est avant tout : le vide et le plein, l’ombre et la lumière qui nous rendent intelligibles les formes. Le dessin est l’expression la plus remarquable de la simplicité, de l’unicité par le dépouillement de ses moyens et le caractère immédiat de sa forme (Matisse, par exemple). » (Michel Bouvet, Affiches Culturelles de Michel Bouvet)

Jacky Lavauzelle