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Jan Štursa EVE – EVA – 1909 – BRNO – Moravská galerie v Brně

TCHEQUIE
Česká republika
捷克共和国
République tchèque
BRNO

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Sculptures Tchèques
Jan Štursa

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Photo Jacky Lavauzelle

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Moravská galerie v Brně
Galerie Morave de Brno

EVE – EVA
Jan Štursa
1880-1925

Jan_Stursa_1915 Jan Štursa 1880-1925 Jihlava 1915

Moravská galerie v Brně

Jan Stursa Eva Eve Brno 1909 Artgitato (1) Jan Stursa Eva Eve Brno 1909 Artgitato (2) Jan Stursa Eva Eve Brno 1909 Artgitato (3)

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FIDELI FIDELIS

ÈVE

Jésus parle.

 Ômère ensevelie hors du premier jardin,
Vous n’avez plus connu ce climat de la grâce,
Et la vasque et la source et la haute terrasse,
Et le premier soleil sur le premier matin.

Et les bondissements de la biche et du daim
Nouant et dénouant leur course fraternelle
Et courant et sautant et s’arrêtant soudain
Pour mieux commémorer leur vigueur éternelle,

Et pour bien mesurer leur force originelle
Et pour poser leurs pas sur ces moelleux tapis,
Et ces deux beaux coureurs sur soi-même tapis
Afin de saluer leur lenteur solennelle.Et les ravissements de la jeune gazelle
Laçant et délaçant sa course vagabonde,
Galopant et trottant et suspendant sa ronde
Afin de saluer sa race intemporelle.

Et les dépassements du bouc et du chevreuil
Mêlant et démêlant leur course audacieuse
Et dressés tout à coup sur quelque immense seuil
Afin de saluer la terre spacieuse.

Et tous ces filateurs et toutes ces fileuses
Mêlant et démêlant l’écheveau de leur course,
Et dans le sable d’or des vagues nébuleuses
Sept clous articulés découpaient la Grande Ourse.

Et tous ces inventeurs et toutes ces brodeuses
Du lacis de leurs pas découpaient des dentelles.
Et ces beaux arpenteurs parmi ces ravaudeuses
Dessinaient des glacis devant des citadelles.

Une création naissante et sans mémoire
Tournante et retournante aux courbes d’un même orbe.
Et la faîne et le gland et le coing et la sorbe
Plus juteux sous les dents que la prune et la poire.Vous n’avez plus connu la terre maternelle
Fomentant sur son sein les faciles épis,
Et la race pendue aux innombrables pis
D’une nature chaste ensemble que charnelle.

Vous n’avez plus connu ni la glèbe facile,
Ni le silence et l’ombre et cette lourde grappe,
Ni l’océan des blés et cette lourde nappe,
Et les jours de bonheur se suivant à la file.

Vous n’avez plus connu ni cette plaine grasse,
Ni l’avoine et le seigle et leurs débordements,
Ni la vigne et la treille et leurs festonnements,
Et les jours de bonheur se suivant à la trace.

Vous n’avez plus connu ce limon qui s’encrasse
À force d’être épais et d’être nourrissant ;
Vous n’avez plus connu le pampre florissant,
Et la race des blés jaillis pour votre race.

Vous n’avez plus connu l’arbre chargé de pommes
Et pliant sous le faix dans la mûre saison ;
Vous n’avez plus connu devant votre maison
Les blés enfants jaillis pour les enfants des hommes.Ce qui depuis ce jour est devenu la fange
N’était encor qu’un lourd et plastique limon ;
Et la Sagesse même et le roi Salomon
N’eût point départagé l’homme d’avecque l’ange.

Ce qui depuis ce jour est devenu la somme
S’obtenait sans total et sans addition ;
Et la Sagesse assise au coteau de Sion
N’eût point dépareillé l’ange d’avecque l’homme.

Vous n’avez plus connu ni cette plaine rase,
Ni le secret ravin aux pentes inclinées,
Ni le mouvant tableau des ombres déclinées.
Ni ces vallons plus pleins que le flanc d’un beau vase.

Vous n’avez plus connu les saisons couronnées
Dansant le même pas devant le même temps ;
Vous n’avez plus connu vers le même printemps
Le long balancement des saisons prosternées.

Vous n’avez plus connu les fleurs nouvelles-nées
Jaillissant des sommets en énormes cascades ;
Vous n’avez plus connu les profondes arcades,
Et du haut des cyprès les ombres décernées.Vous n’avez plus connu les naissantes années
Jaillissant comme un chœur du haut du jeune temps ;
Vous n’avez plus connu vers un jeune printemps
Le chaste enlacement des saisons alternées.

Vous n’avez plus connu les saisons discernées
Par un égal bonheur au creux d’un même temps ;
Vous n’avez plus connu vers un égal printemps
L’égal déroulement des saisons gouvernées.

Vous n’avez plus connu les saisons retournées
Vers un égal bonheur et vers le même temps ;
Vous n’avez plus connu vers le même printemps
Le souple enroulement des saisons détournées.

Vous n’avez plus connu de l’un à l’autre pôle
La terre balancée ainsi qu’une nacelle ;
Et le désistement et le retrait d’épaule
D’une saison périe encor que jouvencelle.

Vous n’avez plus connu de l’un à l’autre pôle
La terre balancée ainsi qu’un beau trois-mâts ;
Et le renoncement, l’effacement d’épaule
De la saison qui meurt au retour des frimas.

Vous n’avez plus connu de l’un à l’autre pôle
La terre balancée ainsi qu’un bâtiment ;
Et le détournement et la blancheur d’épaule
D’une saison qui meurt pour éternellement.

Ce qui depuis ce jour est devenu la boue
Était alors le suc de la féconde terre.
Et nul ne connaissait la peine héréditaire.
Et nul ne connaissait la houlette et la houe.

Ce qui depuis ce jour est devenu la mort
N’était qu’un naturel et tranquille départ.
Le bonheur écrasait l’homme de toute part.
Le jour de s’en aller était comme un beau port.

Charles Péguy
Ève
Cahiers de la Quinzaine
 Quatrième cahier de la Quinzième série, 1914
pp. —-395