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André Maurois – La lente dérive vers la mer

André MAUROIS
AndreMaurois 2
 La lente dérive
vers la mer

C’est le destin, maître de tout qui dirige le mouvement. Sans libération avec lassitude, oubli, parfois résignation attendue et sereine, toujours dans l’abandon de toute volonté :

« The weariest river, répétait-elle souvent, la rivière la plus lasse, j’aime bien ça…C’est moi, Dickie, la rivière la plus lasse… Et je m’en vais tout doucement vers la mer. » (Climats)

« Maintenant nous irons à pied. Je veux vous montrer la petite chapelle ancienne, celle où s’agenouille le torero avant de tuer ou d’être tué. Vous aimé les corridas, maestro ? No ? Je vous les ferai aimer. Mais d’abord il faut aimer la Mort. Nous autres, Espagnols, pensons tout le temps à notre mort. Nous la voulons honorable et belle. Ce qui nous plaît dans les courses de taureaux, c’est une grâce souriante, face aux cornes meurtrières…Nuestra vidas son los rios – Que van dar a la ma, – Que es el morir…Vous comprenez ? « Nos vies sont les ruisseaux – Qui vont se jeter dans la mer, – Qui est la Mort.» (Les Roses de septembre)

Notre monde lui-même n’est pas brillant, la chute est là d’une mort à l’autre : « Qu’espères-tu de ce monde mort ? As-tu si grande hâte de mourir toi-même ? »  (Le Cercle de Famille)

Aussi, même sans le sentiment d’un avenir radieux de l’au-delà, la mort conserve t’elle quelques attraits : «Elle avait beaucoup aimé son père, mais elle pensait que pour lui la mort était une délivrance et aussi qu’il fallait être dure. » (Le Cercle de Famille)

« J’ai peur de la torpeur morale où je te vois tomber. Tes plaisirs ne sont plus les vrais plaisirs, tes joies ne sont plus les vraies joies et je ne puis croire que ta résignation nonchalante soit la vraie sagesse » (Le Cercle de Famille)

La grâce n’apparaît pas, même dans au dernier moment. Lassitude, réduction et disparition. La nuit est là dans un repos silencieux : « Ils dorment tous. C’est bien. La journée a été rude. Cela doit être bon de dormir » (Anouilh, Antigone)

André Maurois ou la lente dérive vers la mer
Jacky Lavauzelle

ANDRE MAUROIS – LA FEMME CAMELEON chez Maurois

André Maurois

André Maurois La femme caméléon Artgitato
La femme
caméléon

« Nous allons entrelacées,
Et le jour n’est pas plus pur
Que les fond de nos pensées » (Paul Verlaine, La Chanson des ingénues)

UN MORCEAU DE CIRE ENTRE MES MAINS

Une femme dans l’œuvre d’André Maurois n’a aucune personnalité, ou plutôt les a toutes ; elle a la personnalité de l’homme aimé, totalement. La femme se retrouve véritable caméléon.  Elle n’est, bien entendu, plus avec Maurois déjà ce qu’elle pouvait être du temps de Molière, par exemple. Les temps ont changé.

En ce temps là, l’homme prenait femme, la plus jeune possible, pour la « faire » à sa main, du moins le croyait-il et le souhaitait-il de tout son coeur : « Je ne puis faire mieux que d’en faire ma femme. Ainsi que je voudrai je tournerai cette âme ; comme un morceau de cire entre mes mains elle est, et je lui puis donner la forme qui me plaît. »(L’Ecole des femmes, Acte III, scène 3).

La femme a changé en ce début de XXè. Des mains de « son » créateur, elle n’est déjà plus passive, bien au contraire. De cire, elle est, mais c’est elle désormais qui prend la forme la plus adéquate. Nous passons de la bougie à l’ensemble des statues du musée Grévin. Elle anticipe les souhaits de l’homme à conquérir. Sa palette est large, elle offrira le meilleur ; cela passe par une connaissance de ses désirs et de ses motivations.

 «- Très intelligente pour une femme…Oui…Enfin rien ne lui est étranger. Naturellement elle dépend, pour ses sujets d’intérêt, de l’homme qu’elle aime. Au temps où elle adorait son mari, elle a été brillante sur les questions économiques et coloniales ; au temps de Raymond Berger, elle s’intéressait aux choses de l’art. » (Climats)

POUR QUE L’HOMME S’Y LAISSE PRENDRE

Rien ne l’arrête, pourvu que l’ilusion soit parfaite, qu’elle se fonde complétement dans la peau de l’autre aimé.

« Je savais si bien, moi femme, que Machiavel lui était aussi indifférent que les rayons ultraviolets ou les émaux limousins, et que d’ailleurs elle eût été capable de s’intéresser aux uns et aux autres et d’en parler assez intelligemment pour faire illusion à un homme si elle avait cru pouvoir lui plaire ainsi. » (Climats)

« -Eh, mon cher ! Que les femmes dépendent pour leurs idées de ceux qu’elles aiment, ce n’est pas nouveau, et ce n’est pas de moi… Ce qui m’étonne toujours, c’est que les hommes s’y laissent prendre et recherchent ce qu’ils appellent « les femmes intelligentes ». C’est une dépravation. » (Ni Ange ni bête)

« Au fond nous avons toujours besoin, nous femmes, de nous rehausser de quelque chose ou de quelqu’un…Il nous faut des pierres brillantes ou des hommes brillants. Pourquoi ? Parce que nous sortons à peine de l’esclavage et que nous ne sommes pas encore très sûres de notre position dans le monde. C’est cela, au fond, notre faiblesse. A chaque instant, nous voulons êtres rassurées et seule cette garde mâle, autour de nous, calme nos craintes. » (Les Roses de septembre)

 Un caméléon ou une mante religieuse absorbant l’être aimé pour en conserver sa substantifique essence et vivre sa force et sa vie : « Je suis heureuse d’être une femme, me dit-elle un soir, parce qu’une femme a beaucoup plus de ‘possibles’ devant elle qu’un homme… Un homme a une carrière, me dit Solange, tandis qu’une femme peut vivre les vies de tous les hommes qu’elle aime. Un officier lui apporte la guerre, un marin l’Océan, un diplomate l’intrigue, un écrivain les plaisirs de la création… Elle peut avoir les émotions de dix existences sans l’ennui quotidien de les vivre. » (Climats)

DEVENIR CETTE FEMME-LA

Elle prend la couleur de lieu, si le lieu est celui de l’être aimé. Elle est alors intuitive et sans morale. Tout est bon pour être aimé et garder l’être aimé, à en devenir féroce et animale : « -Qu’est-ce que vous appelez ‘féminine’ ? – Eh bien, un mélange de qualités et de défauts : de la tendresse, un prodigieux dévouement à l’homme qu’elle aime. » (Climats)

« Une femme amoureuse n’a jamais de personnalité ; elle dit qu’elle en a une, elle essaie de se le faire croire, mais ce n’est pas vrai. Non, elle essaie de comprendre la femme que l’homme qu’elle aime souhaite trouver en elle et devenir cette femme-là… » (Climats)

« Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la forme de mes mains,
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s’engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel. »
(Paul Eluard, L’amoureuse)

La femme caméléon dans l’œuvre d’André Maurois
Jacky Lavauzelle

MAUROIS : LE CHEVALIER & LA PRINCESSE

ANDRE MAUROIS

RAFAEL Sueño del Caballero Maurois Le Chevalier & la princesse Argitato
Le Chevalier
& la Princesse
 

« Elle était en larmes et s’appuyait, se blottissait contre ce torse,
ce cœur, sans lesquels elle ne pouvait vivre »
(Maurice Drouon, Les Rois maudits, La Louve de France

 A l’origine était l’amour parfait, un héros, fort et titanesque, et sa belle, fragile, douce et tendre, voire larmoyante.

Le héros, Cavalier d’or, magnifique, serait le défenseur, armé et bataillant contre tous les ennemis. Comme dans toute l’œuvre de Maurois, la belle serait là, à attendre ou prisonnière, point fixe, dans sa chambre, sa tour ou son château aimantant le cavalier errant et tournoyant, défendant dans des contrées interlopes, lointaines ou non, l’honneur de sa dame.

Ce que ce héros défend avant l’amour, c’est la tranquillité de son foyer : « Ce récit réveilla en Shelley tous ses sentiments de chevalier errant, endormis depuis quelques années dans la paix de la vie conjugale. » (Ariel ou la vie de Shelley)

Pour cela, il déploie muscles et cuirasse, force et vaillance. Il n’y a jamais de réflexions inutiles ; la défense, blottie dans ses gènes, rejaillit violement, tel l’animal attaqué :

« ‘Comme je l’aime’, et je l’entendais avec une force croissante, ce thème de Chevalier protecteur, du dévouement jusqu’à la mort qui avait accompagné pour moi depuis l’enfance l’idée de l’amour véritable » (Climats)

« Mais en écoutant cette attaque contre Odile, cette attaque juste et mesurée, mon réflexe fut celui du Chevalier et je défendis ma femme avec force. » (Climats)

« Toutes les fois qu’à l’Opéra l’on jouait Siegfried, je suppliais Mlle Chauvière d’obtenir qu’on m’y emmenât parce qu’à mes yeux j’étais une Walkyrie captive qui ne pouvait être délivrée que par un héros. » (Climats)

« Quelques jours plus tard, nous allâmes ensemble à l’Opéra voir mon cher Siegfried. Ce fut pour moi un grand plaisir que de l’écouter à côté de celui qui était devenu mon héros. » (Climats)

« Que nus requert ça en la nostre marche?»
(Mais pourquoi vient-il nous poursuivre chez nous ?)
(La Chanson de Roland, XXVIII)

Ce héros romanesque ne vieillit pas, toujours dans le mouvement, une action interminable, en dehors du temps.

« Et puis il y a un Chevalier romanesque, qui garde un cœur de vingt ans et se laisserait aller avec bonheur au vent de passion qui l’emporte » (Les Roses de septembre)

« De tel barnage l’ad Deus enluminet,»
(D’un tel courage Dieu l’a illuminé)
(La Chanson de Roland, XL)

Il est beau, bien entendu, mais surtout il brille de par l’éclat de son âme, comme de son armure : « Les voyant debout sur le seuil de la vie, il pensait à deux chevaliers errants dont les armes brillaient au soleil. » (La vie de Disraeli)

Comme dans un rêve, magnifique et pur, sublimé : « Quelquefois il (Disraeli) se couchait sous un arbre, dans le jardin à l’italienne, et rêvait. Il créait des décors étranges et brillants. Il y rencontrait des êtres parfaitement beaux, un jeune chevalier anglais qu’il sauvait de la mort, une princesse à laquelle il se dévouait. » (La vie de Disraeli)

« Meilz voelt murir que guerpir sun barnet.»
(Il aimerait mieux mourir que d’abandonner ses barons)»
(La Chanson de Roland, XL)

Ou dans une lutte qui ne peut jamais rencontrer le déshonneur ; l’issue est donc dans le mouvement jusqu’à la mort toujours là, faisant face :

« Deux chevaliers masqués combattaient ; leurs lances ne rencontraient plus que le métal ; jamais plus, pour l’un ni pour l’autre, la visière ne devait être soulevée » (La vie de Disraeli)

Le héros prend avec la Grande guerre, une autre dimension, plus vaste et patriotique : le héros de guerre :  «Les méthodes américaines permettaient d’assurer le bonheur des pauvres, par l’abondance et non par la révolution. Pendant quelques mois, jeunesse populaire et jeunesse bourgeoise avaient été unies dans le respect des héros. » (Le Cercle de Famille)

Maintenant, ils assaillent le domaine social, vaste étendue de possibles encore à conquérir, à sublimer : prolétaires, ouvriers, villes ouvrières.

« Cette clique de jeunes gentilshommes en gilet blanc, qui écrivaient des vers, parlaient de chevaliers, de donjons, de seigneurs et prétendaient conquérir les ouvriers par ces parades féodales, amusait beaucoup John Bull. » (La vie de Disraeli)

  Jacky Lavauzelle

Hommage à Théophile Viau

Hommage à Théophile de Viau

enfer Dante Doré

La Balade
aux Enfers

Echantillon et composition libre à partir des poèmes de Théophile de Viau

Chacun à son plaisir doit gouverner son âme et sa peine.
Moi, j’ai vécu longtemps par le feu animal
Je vivais de poison et je distillais mon mal
Un jour, enfin, j’ai su échafauder la feinte
Et de ce triste vallon ouvrir la nuit à des milliers de plaintes
Y laissant à jamais et la poudre et la haine.

Maintenant mon cœur se chauffe au devant de la gloire
Quand, hier, épuisé, il se consumait encore.
Sur mes pas languissaient les pluies de la mort
Sans forces plombé d’une voûte large et noire
Ne respirant brutal que la flamme et le fer,
Je croyais alors que mon ombre étonnerait l’enfer,
Employant au carnage, et le sang, et les charmes.
Je n’étais qu’un pantin sans fortune ni armes.

Hier encore je m’engourdissais dans l’idolâtrie
Depuis longtemps déjà j’oubliais ma patrie
Sans plus se souvenir de ce que j’étais jadis,
Je croyais fermement que ce sort résumait ma vie
Mon esprit enragé y voulait voir la guerre
Pour son contentement, et le Ciel, et la terre,
Plongés dans la froidure des tréfonds du Chaos
Quand des flèches plantées rougissaient tout mon dos
Dans cet entonnoir que je croyais narguer,
Je me voulais régent, je n’étais que laquais.

De ce monde tout entier j’en attendais la ruine.
De cette histoire ici je souhaite vous conter
Sans amitiés dans cette tempête que j’ai su dompter.
Du désordre comment j’ai bifurqué par la voie divine.

J’ai joui toute la nuit et j’ai joué tout le jour,
M’admirant du plus près dans des actes délictueux,
Mais n’étais-je point dans le sombre tombeau sinueux
En croyant aimer sous un épais voile, aveuglé pour toujours.

C’est alors enfin que je descendis voir la vicieuse Créature
Qui en ces lieux régnait sans feux ni habits
Qui fit pis que m’arracher les couleurs de la vie
Se pavanant sous les lustres de frénétiques peintures.

Je traînais mille fois ma prison, la glace dans mes os mutilés
Ce nid m’enchaînait et mon âme toute déchirée
N’avait pas encore goûté ni usé aux joies fécondes
En tournant sans cesse dans la funeste ronde.

Ô mort, si vous le voulez je suis prêt à partir ;
J’étais à ce point démuni de raison pour pouvoir réussir
Assuré que si je mourrai je ne perdrai qu’un cœur éméché, 
Abîmes ! Vous savez mal ce qu’est un cœur asséché
Quand dépouillé, dévidé, il ne reste que la bile.

Les pas qui me portaient toutefois tremblaient malhabiles.

Le monstre devenu noir pressait sans cesse mon mal,
La douleur d’alors d’un seul coup par miracle s’en alla.
A force de pression plus un cri ne sortit par ce poing brutal

 

Une porte alors s’ouvrit, un rayon, l’au-delà.
Je sentis alors un feu enfin me prendre, me soulever
Je jurais, chavirais et tremblait de toute mon âme diminuée,
Par cette flèche d’or que vous m’aviez tirée.
Le Mal s’acharnait, gesticulait fort encore
Jamais dans sa poigne je ne sentis autant la mort

Par le renfort de ses sbires assoiffés en nuées.
Poussé par une délicieuse ardeur je frémissais
Bien loin encore du port où le glas s’éteignait
Ce vent rejetait et ce voile et la nuit mise à bas
Je m’élevais abandonnant un peu plus les sévères frimas.
Et les doigts du Malin desserrant ses filets
Ne purent que se résoudre à ouvrir les collets.

Aux accents apeurés et tremblants de ma voix
J’ai vu alors et les fleuves et les bois
Des couleurs en nombre et des étoiles partout
Mes yeux riaient dansaient croyant m’en rendre fou
Mon corps s’embrasait comme l’avait fait mon âme.
Le lieu sombre cacha sous la lune son venin et sa lame.

Ce nouveau Ciel de son plus doux flambeau
Inspira dans son sein ce qu’il a de plus beau.
Mes sens retrouvèrent leur raison et ma vie la joie,
Enfin si libre sans devoir une fois encore me lever dans l’effroi.
D’une chute si longue aux tourments sans visages
J’ai trouvé depuis la grâce aux traits si doux et sages.

Jacky LAVAUZELLE

LE SYNDROME DE FRANCOIS MAYNARD

François Maynard François Maynard

Le Syndrome de Maynard

Le syndrome de Maynard comme le passage d’une vie mondaine remplie d’honneur et de distinctions à une vie recluse d’ermite.

Après avoir connu les plus hautes sphères de l’Etat et côtoyé les plus puissants de France et d’Italie, François Maynard ne souhaite se nourrir,à la fin de sa vie, que de solitude, de nature et de désert.

Le syndrome de Maynard : des ors et des médailles au sable et aux étoiles, une volonté maladive de se libérer des contraintes et donner « à son désert les restes de sa vie. »

UN NOBLE QUI VAVOIT METTRE LES PIERRERIES EN OEUVRE

Elève de Malherbe, qui disait que de ces élèves celui-ci « faisoit le mieux les vers », avocat, secrétaire de Marguerite de Valois, la Reine Margot,  qui « émoit les vers et qui les savoit faire » (Pélisson), « elle avoit la coutume de dire que Maynard étoit un orfèvre excellent, qui savoit mettre les pierreries en œuvre » (Pélisson), président au Présidial d’Aurillac, Conseiller au Parlement, diplomate, anobli en 1644, académicien.

 

 LA FINESSE DE LA POESIE

Côtoyant, accompagnant tous les puissants de son temps : « Mais s’i avoit eu en France l’honneur et l’estime des gens de la plus haute condition, comme il se voit par les lettres escrites, il n’acquit pas moins celle des plus grands personnages d’Italie, pendant le séjour qu’il fit à Rome, l’an 1634, avec M de Nouailles qui y estoit pour lors ambassadeur. Urbain VIII l’honora mesme  de sa conversation et, dans cette cognoissance que ce savant pontife avoit des lettres sacrées et profanes, il se plaisoit à lui communiquer souvent ses ouvrages et à s’entretenir avecque luy de la finesse de la poésie.» (Colletet)

LAS DE ME PLAINDRE

Une cassure intervient qui le fait renoncer aux biens et à la reconnaissance du monde religieux, intellectuel ou royal. Colletet souligne un peu plus loin : « Mais enfin, lassé de l’embarras de la cour et de la chicane du palais, il se retira chez luy pour vaquer, quelques temps avant sa mort, à l’estude de la philosophie. Les quatre vers qu’il fit mettre sur la porte de son cabinet, apprennent l’estat de sa fortune et de son âme :
Sur François Maynard

Las d’espérer et de ma plaindre
Des muses, des grands et du sort,
C’est ici que j’attends la mort
Sans la désirer ni la craindre »

JE SUIS LAS D’ENCENSER L’AUTEL DE LA FORTUNE

Nous pourrions croire à une lassitude, las d’avoir à contrôler ses faits et gestes, si nous n’avions dans ces poèmes plus que la recherche d’un havre de paix dans un château entouré de verdures et de solitude prompte à la réflexion philosophique.
Il y a une urgence maladive de retrouver une paix intérieure « Je suis las d’encenser l’autel de la fortune, Et brusle de revoir mes rochers et mes bois, Où tout me satisfait, où rien ne m’importune. » (Adieu Paris, adieu pour la dernière fois), ou « Les palais y sont pleins d’orgueil et d’ignorance ; Je suis las d’y souffrir, et honteux d’avoir mis Dans ma tête chenue une vaine espérance. » (Désert où j’ai vécu dans un calme si doux)
Il y a de l’amertume dans ces pertes de temps et dans ce manque cruel de reconnaissance : « Depuis que je cognois que le siecle est gasté
Et que le haut merite est souvent mal-traité, Je ne trouve ma paix que dans la solitude. 
» (Adieu Paris, adieu pour la dernière fois)

MES VERS SONT MESPRISEZ

Il a dû expliquer, s’abaisser, entendre des commentaires sarcastiques, voire méprisants. Il semble se lâcher : « Il est vray. Je le sçay. Mes Vers sont mesprisez. Leur cadence a choqué les Galans et les Belles, Graces à la bonté des Orateurs frisez, Dont le faux sentiment regne dans les Ruelles. Ils s’efforcent en vain de ravaler mon prix ; Et malgré leur malice, aussi foible que noire, Mon Livre sera leu de tous les beaux Esprits ; Et, plus il vieillira, plus il aura de Gloire. Tant qu’on fera des Vers, les miens seront vivans ; Et la Race future, équitable aux Sçavans, Dira que j’ay connu l’Art qui fait bien Escrire. » (Il est vray. Je le sçay. Mes vers vous mesprisez).

 

MA PLUME EST UNE PUTAIN

Comme si François Maynard avant vendu son âme, s’était prostitué devant des Béotiens, à se justifier : « Ma plume est une putain,
Mais ma vie est une sainte»
(Il n’est homme en l’Univers…). Il souhaite sanctifier le reste de sa vie, se laver des hontes et des ténèbres de sa vie mondaine.

  J’AY FLATTE LES PUISSANS
J’AY PLASTRE LEURS MALICES

En se préparant à mourir, il sait que la tâche reste ardue et difficile. Son âme sera-t-elle sauvée ? : Pour entrer sans frayeur dans la terre des morts ? J’ay flatté les puissans, j’ay plastré leurs malices,
J’ay fait de mes pechez mes uniques plaisirs, Je me suis tout entier plongé dans les delices, Et les biens passagers ont esté mes desirs.
Tout espoir de salut me semble illegitime ; Je suis persecuté de l’horreur de mon crime, Et son affreuse image est toujours devant moy. 
»(je suis dans dans le penchant de mon âge de glace)

Jacky Lavauzelle

CARAVAGE : L’INCREDULITE DE ST THOMAS

Le Caravage
Michelangelo Merisi da Caravaggio
L’incrédulité de Saint Thomas
(vers 1603)

 

L'incrédulité Le Caravage

Le doute et la foi
Une impossible rencontre


Simone Weil, dans la Pesanteur et la Grâce, dans le chapitre consacré au malheur, nous disait : « Souffrance : supériorité de l’homme sur Dieu. Il a fallu l’incarnation pour que cette supériorité ne fût pas scandaleuse. ». Le Christ apporte son corps martyrisé devant les hommes. Sans supériorité, il est là, attendant le jugement. Sa plaie ouverte est le centre de tous les regards et de toutes les attentions. Il n’est plus divin, mais un homme parmi les hommes.

 

L'incrédulité de Saint Thomas (la blessure)

En deçà de la foi
David Salle voulait voir dans la peinture des corps un point de vue qui ne soit pas ordinaire. L’œuvre du Caravage participe à cette extraordinaire position de corps, d’une plaie et d’un doigt, du matériel et du spirituel, du doute et de la foi. Il n’y a pas d’obscénité dans cette pénétration, juste un moment où l’homme montre ses limites. L’acte est solennel, les visages en témoignent. Mais de la puissance des ces regards, s’évanouit la force du divin.

Les têtes se retrouvent en se rassemblant, comme dans une possible unité d’esprit. Quatre têtes, côte à côte, comme représentant le monde et ses quatre points cardinaux. En haut, les têtes, le divin, la réflexion, la raison, la foi ; plus bas, le corps, la plaie, le mal, la souffrance, le doute.

Les têtes sont là mais la stupeur ferme la bouche des personnages. Stupeur et attente. Est-ce possible ? Ce doigt qui pénètre, que révélera t-il ?

Loin d’apporter des réponses dans la hauteur de la foi, ce doigt ne montre rien et, en pénétrant, assèche le retour et limite les perspectives. Le doigt montre l’individu, le ‘Je’, qui se perd dans l’universel de ce corps.

La preuve par une insaisissable rencontre
Nous rentrons, par le doigt de Saint Thomas, dans l’insaisissable. Il voit la plaie, mais cela ne suffit pas. Il faut faire entrer un peu de sa chair dans la chair de l’autre, quitte à l’ouvrir à nouveau et à faire souffrir. La vérité serait-elle à ce prix ? Cette tentative semble réussir. Le doigt rentre, le corps du Christ s’ouvre. Plus que dans la proximité nous sommes dans l’être. Mais y sommes-nous vraiment. La chair qui s’ouvre laisse-t-elle passer la vérité ? Quelle vérité ? Que promet réellement cette rencontre ?

La proximité insaisissable

« « A aucun instant, écrit Hofmannsthal (Die Wege und die Begegnungen – Les Chemins et les Rencontres) le sensible n’est autant chargé d’âme, et ce qui est de l’âme aussi sensible que dans la rencontre. » Le corps lui-même s’y ouvre à l’inconnu qu’aucun sens pourtant ne nous donne et l’âme est elle-même inquiétée  d’un obscur désir. La proximité est bien celle de l’insaisissable. Mais il semble que pour Hofmannsthal la rencontre soit vouée à la déception et que cet insaisissable meure avec l’infini qu’il portait en lui, lorsque nous tentons de le saisir La rencontre promet plus que l’étreinte ne peut tenir. » (Jean-Louis Chrétien, l’Effroi du beau).

La rencontre du doigt se pensait comme l’ouverture et le commencement de la foi. Le toucher a accouché d’un banal assentiment ; oui, cela est vrai, la plaie est là, c’est certain, l’homme qui est là a survécu et alors ?
Le corps en s’ouvrant pour recevoir réduit la puissance pour ne retenir que l’anecdotique d’un ressenti dans la fugacité de l’instant.

 Pas de sentimentalisme dans l’œuvre du Caravage, pas de moralisme non plus. Le fait est là, enfin !,devant Saint Thomas. Peut-être est-ce le Christ qui retient, peut-être aussi amène t-il le doigt pour le planter là dans la chair. Les yeux des trois hommes sont vissés devant cette fente béante, ne regardant qu’elle et oubliant l’homme dans sa gloire. Il y a comme une scène de marché où l’homme doit toucher la fraicheur du fruit avant de l’acheter en le palpant, le retournant, afin de s’assurer que son acte ne sera nullement regretté et son argent bien dépensé.

Pendant que la plaie apparaît, c’est le Christ qui commence à disparaître. La communication qui aurait dû se créer se perd dans cette chair ouverte, seulement ouverte.

L’éclairage de l’érotisme

Si le toucher limite la rencontre, elle ouvre le champ à un érotisme dans le sens de Francis Marmande : « l’érotisme est un éclairage. Mais il n’est pas seulement ce qui illumine : il est dans la conscience de l’homme ce qui met l’être en question. Sans doute l’éclaire t-il trop crûment. » (Le Journal Littéraire, n°2 p56).

Et cet éclairage Le Caravage l’apporte non pour Saint Thomas, qui après cette certitude retombera maladivement dans le doute, mais au spectateur. Il amène aussi ce que la chair à de triste et de maudite. Mais à ce titre, peut refonder une humanité nouvelle. « En un sens l’œuvre de chair apparut maudite aux premiers hommes. C’est même cette malédiction qui a fondé l’humanité. C’est elle qui l’a séparée de son contraire, l’animalité qu’elle regarde encore, à certains égards, avec une inconsolable nostalgie » (Georges Bataille, l’Erotisme)

La porte qui s’est ouverte par cette plaie n’a apportée qu’une simple réponse à Saint Thomas. Où en sommes-nous alors maintenant ?
« Nous sommes au point où l’amour est tout juste possible. » (Simone Weil, La Pesanteur et la grâce)

 

Jacky Lavauzelle

La Tempête de Giorgione : LES 5 PARADOXES

La Tempête – La Tempesta
(entre 1500 et 1510)

Les cinq paradoxes
de Giorgione

 

Giorgione Autoportrait en David

Il ne sert à rien ici d’élaborer des scénarii abracadabrantesques, du genre Moïse, Pâris, le repos de Saint Joseph, Aphrodite, la colère de Zeus, etc. et toutes les tentatives d’explication pour comprendre ce tableau.

 DES INVERSIONS DES VALEURS
Il suffit de voir et de lire l’évidence première, incontestable. Notre lecture se base sur d’évidentes contradictions. La tempête serait à la peinture ce qu’un des sonnets de Louise Labé est à la poésie : une totale et complète inversion des valeurs et des sens : « Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie. J’ai chaud extrême en endurant froidure : La vie m’est et trop molle et trop dure. J’ai grands ennuis entremêlés de joie. Tout à coup je rie et je larmoie, Et en plaisir maint grief tourment j’endure… » (Sonnet VII)
 Voyons d’un peu plus près.

 1/Le premier paradoxe : Giorgione appelle une tempête une scène qui représente un orage. La tempête est tumultueuse et large alors que notre orage est claquant, bref et localisé. La tempête assombrit alors que l’orage illumine de ses éclairs les bâtiments blancs qui longent la rivière. Nous attendons du noir et nous avons du blanc irradiant. Quand Tacite dans le Livre II des Annales parle d’une tempête par « un sombre amas nuages d’où s’échappe une effroyable grêle. Au même moment les vagues tumultueuses…ôtent la vue des objets » (XXIII). Le tableau de Giorgione est si clair que tous les détails sont visibles. Tout est transparent, limpide.

 

Giorgione la tempête

2/ Le second paradoxe : la tempête (ou l’orage) apporte de l’inquiétude et  de la peur. Les personnages de la scène sont sereins et tranquilles, comme absents. Pour eux, il ne se passe absolument rien. Nous ne sommes pas pendant l’orage, mais avant ou après. Nous ne sommes donc pas dans le temps présent. Le décalage est là.

 3/ le troisième paradoxe : le pont et les êtres. Le pont reste l’élément central du tableau ; en plein milieu. Le pont relie les deux rives, et plus généralement les êtres en permettant de communiquer, de se voir, de se parler. Dans notre tableau et malgré le pont, les êtres ne communiquent pas. Le promeneur regarde la dame qui nous regarde en donnant le sein à un bébé absorbé dans sa tâche.

 4/ le quatrième paradoxe : l’homme à gauche est en tenue de l’époque de son temps dans une partie composée d’un paysage antique en décomposition et en ruine. Alors que la dame dans la partie droite est quasiment nue dans une partie moderne d’un début XVIème siècle. Giorgione inverse les personnages en les positionnant dans des lieux devenus, par cette simple translation, étranges.

 5/ Gustav Friedrich Hartlaub parle d’une illustration des quatre éléments : l’eau, la terre, le feu et l’air. C’est exact, tous les éléments sont présents et c’est le cinquième paradoxe, ils se mélangent et s’interpénètrent. Dans le ciel, l’air avec ce feu qui déchire l’atmosphère en reliant les remparts aux frondaisons. Le bas du tableau où l’on suit le cours d’eau en le perdant, en retrouvant une motte de terre qui ne semble plus rien séparer, croyant même que la rivière a été déviée et retrouver notre eau dans le bas du tableau, par on ne sait quel chemin ou nappe secrète.

 En fait nous sommes là, au XVIème sans y être, dans ce lieu sans y être. Comme le souligne le paradoxe du lieu de Zénon, « Si tout ce qui est, est dans un lieu, ce lieu même doit être dans un autre lieu, et ainsi indéfiniment. »               

Jacky Lavauzelle

Camões : Les Lusiades (Chant I, 1 à 8) OS LUSIADAS -Texte Bilingue de luis de Camoes

LITTERATURE PORTUGAISE
literatura português

Luis de Camões

Luis de Camoes Les Lusiades

OS LUSIADAS
(1556)

LES LUSIADES

CHANT I
Canto Primeiro

1

Des soldats dans des combats acharnés et féroces
As armas e os barões assinalados,
Des plages du Portugal d’où partirent nos frères
Que da ocidental praia Lusitana,
Par des mers avant nous vierges encore
Por mares nunca de antes navegados,
Au-delà de l’île de Ceylan, s’engouffrèrent
Passaram ainda além da Taprobana,
Par les périls et les guerres endurcis

Em perigos e guerras esforçados,
Plus que ne le permettait aucune force humaine d’ici
Mais do que prometia a força humana,
Et, parmi ces peuples lointains, ils édifièrent
E entre gente remota edificaram
Ce nouveau royaume qu’eux seuls sublimèrent ;
Novo Reino, que tanto sublimaram;

2
E aussi les mémoires et le passé glorieux
E também as memórias gloriosas
De ces rois qui ont imposé au-delà des mers

 Daqueles Reis, que foram dilatando
Et la foi et l’Empire sur les terres
A Fé, o Império, e as terras viciosas
impies d’Afrique à d’Asie
De África e de Ásia andaram devastando;
Et aussi les œuvres et les actes valeureux
 E aqueles, que por obras valerosas
au-delà des lois même de la mort et de la vie
Se vão da lei da morte libertando;
C’est pour eux que je chanterai de toutes parts
 Cantando espalharei por toda parte,
M’accompagnant du seul génie et des arts.
Se a tanto me ajudar o engenho e arte.

 3

Cessons de savoir qui des Grecs ou des Troyens
Cessem do sábio Grego e do Troiano
Fit le plus long et le plus difficile voyage

As navegações grandes que fizeram;
Qui d’Alexandre, de Trajan, ou d’autres anciens
 Cale-se de Alexandro e de Trajano
Eut la plus grandiose victoire avec une telle rage
A fama das vitórias que tiveram;
Je chante ici les enfants de Lusus et leurs victoires
Que eu canto o peito ilustre Lusitano,
A qui obéirent et Mars et Neptune en pleine gloire
A quem Neptuno e Marte obedeceram:
Et pour qui la Muse a chanté les exploits fièrement
Cesse tudo o que a Musa antiga canta,
Y  a-t-il en ce monde de plus grands évènements ?
 Que outro valor mais alto se alevanta.


4

Et vous, mes nymphes sorties du Tage maternel
E vós, Tágides minhas, pois criado
Vous m’enflammez  d’une ardeur nouvelle
Tendes em mim um novo engenho ardente,
Ne laissez jamais retomber cette si grande ferveur
 Se sempre em verso humilde celebrado
En m’inondant maintenant de hauts faits glorieux
Foi de mim vosso rio alegremente,
Plongez-moi dans votre rivière en pleine splendeur
Dai-me agora um som alto e sublimado,
Afin de me donner un style actuel et lumineux
Um estilo grandíloquo e corrente,
Afin que votre rivage fasse oublier à notre Apollon épique
Porque de vossas águas, Febo ordene
Les eaux d’Hippocrène, source des muses féériques.
Que não tenham inveja às de Hipocrene.

 5

 Donnez-moi une grande et terrible fureur
Dai-me uma fúria grande e sonorosa,
Et laissez les sons rudes aux humbles labeurs

E não de agreste avena ou frauta ruda,
Afin que je souffle belliqueux dans le cor enflé
Mas de tuba canora e belicosa,
Jusqu’à ce que ma poitrine à ce point gonflée ;

Que o peito acende e a cor ao gesto muda;
Engendre une  chanson telle qu’elle fera la puissance
Dai-me igual canto aos feitos da famosa
De ton peuple, qui aida Mars à dompter sa violence ;

  Gente vossa, que a Marte tanto ajuda;
Elle se propagera et se chantera  dans l’univers
Que se espalhe e se cante no universo,
A ce seul prix naîtront nos sublimes vers.
Se tão sublime preço cabe em verso.

6

Toi, Sébastien, qui nâquis entouré d’attention
E vós, ó bem nascida segurança
Dans ce Portugal libéré, protecteur
Da Lusitana antiga liberdade,
Qui attend et espère ta fougueuse ambition
E não menos certíssima esperança
Et pour ta religion, être une nouvelle naissance
De aumento da pequena Cristandade;
Toi, qui du Maure sera la nouvelle terreur.
Vós, ó novo temor da Maura lança,
Merveilleuse vision de notre époque et de sa puissance
Maravilha fatal da nossa idade,
Arrivé au monde grâce à Dieu, tu partiras en quête
Dada ao mundo por Deus, que todo o mande,
De laisser à Dieu de nouvelles conquêtes.
Para do mundo a Deus dar parte grande;

7

Toi, nouvelle branche florissante et renommée
Vós, tenro e novo ramo florescente
Qui pousse sur la vision d’Alphonse lumineuse

De uma árvore de Cristo mais amada
A donné à cet arbre une allure majestueuse

 Que nenhuma nascida no Ocidente,
Que pas un César n’avait encore possédée  ;

 Cesárea ou Cristianíssima chamada;
Voyez le royal escudo qui représente l’exploit ;

(Vede-o no vosso escudo, que presente
Comment de Dieu, il entendit la voix,

  Vos amostra a vitória já passada,
Comment il donna une victoire à notre illustre Roi,

 Na qual vos deu por armas, e deixou
Etincelante en se guidant de la Croix.
 As que Ele para si na Cruz tomou)

8

Toi, puissant Roi, dont l’immense empire
Vós, poderoso Rei, cujo alto Imperio
S’étend des terres où le soleil inspire ;
O Sol, logo em nascendo, vê primeiro;
Aux terres du milieu de notre hémisphère
Vê-o também no meio do Hemisfério,
Jusqu’aux espaces où expirent les feuilles dernières
E quando desce o deixa derradeiro;
Toi, qui t’apprêtes à combattre pour l’Etat
Vós, que esperamos jugo e vitupério
Le cavalier Chiite, le Turc et le Païen scélérat
Do torpe Ismaelita cavaleiro,
Qui étanchent leur soif dans le fleuve sacré
Do Turco oriental, e do Gentio,
Porte leur l’opprobre et ton joug pour l’éternité ;
Que inda bebe o licor do santo rio;

 *********************
Traduction Jacky Lavauzelle
ARTGITATO
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luis de camoes literatura português os lusiadas

 

La Valse Royale ou LE PARTI DES INTEGRES

JEAN GREMILLON
LA VALSE ROYALE
(1935)
Le parti des intègres 1

Le Parti des
Intègres

 Jean Grémillon a découvert le cinéma en jouant le piano qui accompagnait le passage des films muets de ce début du XXème siècle. En1935, il met donc en scène naturellement Valse Royale, univers muscal et chantant, suivrons en une petite décennie quatre films importants du cinéma français : Gueule d’amour (1937), Remorques (1939), Lumière d’Eté (1942) et Le Ciel est à vous (1943).

EPIER ET COLPORTER LES RUMEURS

Munich, 1852. Le fils de l’ambassadeur d’Autriche, Michel de Thalberg (Henri Garat), en déplacement à Munich, rencontre Annie Tomasini (Mila Parély). Cet épisode dans un jardin au pied d’une statue est mal compris, mal interprété et surtout colporté dans toute la ville par un membre influent du Parti des Intègres.

Annie n’est pas la femme que Michel aime, mais sa sœur Thérèse (Renée Saint-Cyr). Le ‘scandale’ l’oblige de l’épouser pour l’avoir ainsi ‘compromise’…

D’UNE AFFAIRE DE BAISER A UNE AFFAIRE D’ETAT

L’amplification qu’apporte ce Parti va faire d’un banal baiser une scène de déshonneur pour le père et une véritable affaire d’Etat entre l’Autriche et la Bavière qui va occuper toute la vie de la Cité.

Nous sommes à quatre ans de la Révolution de 1848, qui, en février, éclata en France en donnant la République, et s’étendit rapidement sur toute l’Europe. La nouvelle de cette Révolution provoqua un véritable enthousiasme dans toute l’Allemagne. Les européens attendaient de nouvelles libertés, dont celle de la presse, et, avant tout, l’élection d’un Parlement allemand. En Bavière, le Roi Louis Ier abdiqua en faveur de Maximilien II. Ce pays entouré de deux géants la Prusse et l’Autriche, pour exister par l’union des petits Etats allemands morcelés et disséminés.

 

En 1852, toutefois, l’Autriche ouvrira des négociations avec les Etats de l’Allemagne du Sud pour constituer une union douanière…

LE PARTI DES INTEGRES VEILLE !

C’est là que Jean Grémillon situe son imbroglio amoureux. Le déclencheur et l’élément intriguant restant ce Parti des Intègres. Intriguant dans les cafés, répétant et se rassurant sans cesse « Le parti des Intègres est là !… le parti des Intègres est là !»
Défenseurs de la morale bourgeoise, ils sont à l’affût d’une histoire croustillante qui permettrait de mettre du sel à des discussions stériles. A l’annonce de la fin des tribulations amoureuses, l’un d’entre eux soupire : « c’est dommage, un si beau scandale ! ». C’est dire l’étendue et la profondeur de leurs idées politiques.

 LE VRAI SOUTIEN DES FONDS DE COMMERCE !

Ils ‘défendent’ égoïstement les droits de corporations bourgeoises en clamant leur programme : « Les bourgeois sont la force des cités et le soutien des fonds de commerce. » Ils sont jaloux des fêtes, des bals, des lumières déployés par le Roi et son aristocratie : « Il y avait longtemps que nous n’avions pas eu notre petit scandale, messieurs ! C’est un coup de poing brutal donné par l’aristocratie en plein nez de la bourgeoisie ! »

PAR LA VOLONTE DU PEUPLE !

Essayant de reprendre maladroitement des dithyrambes classiques et mobilisateurs, ils s’étouffent dans un silence perplexe et une attitude peureuse et égoïste : « Nous sommes ici par la volonté du peuple, euh…les fiancés au bacon ! » … «  Messieurs, nous sommes floués !  …hourra ! »

LA VERTU IGNORE LES PASSE-DROITS !

Forts dans le café, ils haranguent M Tomasini : « Vous déguisez vos sentiments ! Vous pactisez avec le Pouvoir ! Nous n’irons pas comme ça ramper aux pieds du Roi ! » Devant des faux principes de la morale, « la galanterie est la pire ennemie de la morale ! »… « La vertu ignore les passe-droits ! », ils se veulent les soutiens de la veuve et de l’opprimé.
Ils clament que « cette affaire sera éclaircie publiquement », et se retrouvent comme des girouettes et des pantins dans le hall du château du Roi, complètement manipulés et soumis.

 TOUT FINIT PAR UNE VALSE.
A MUNICH COMME A VIENNE.

La valse emportera enfin ces pantins et ces tristes clowns dans un mouvement continu : « Dans un tour de valse on peut trouver l’amour, un amour ardent sincère et sans détour, Et quand la valse s’achève, c’est le début d’un beau rêve, Dans un tour de valse on a trouvé l’amour. » 

Jacky Lavauzelle

                                                                              

 

COROT : LA TRANQUILLITE DU VIDE

Jean-Baptiste Camille COROT

Corot portrait de Louis Robert

LA TRANQUILLITE DU VIDE

Corot Jeune fille à sa toilette

RIEN AUTOUR DE L’ÊTRE

Le paysagiste Corot, dès qu’il peint des personnages, les isole dans un vide ocre, vert, terre. Il n’y a rien autour de l’être, des vastes étendues de couleur rayées par des trais gras et épais d’une table ou d’un rebord de fenêtre. Parfois, deux taches blanches voûtés, dans la Moissonneuse tenant sa faucille, la tête appuyée sur la main de 1838, nous rappellent des paysans au travail, mais très loin, un presque rien. Ou deux taches brunes et un petit triangle, nous évoquent des baigneurs et un voilier dans Mère et enfant sur la plage de 1860-1870. Deux fleurs sur la gauche se sont perdues dans le Portrait de Madame Charmois de 1845, ainsi qu’un arbre sur la droite, si

Corot portrait

UN ESPACE DE TERRE

seul, si loin. Un groupe minuscule de maisons perchées et deux tiges de chaque côté encadre Agostina de 1866.

Et sinon rien. Un espace immense ou microscopique. Les êtres ne sont pas là, ou sont loin. Cette espace semble de terre. Et l’être s’en dégage comme absorbé.

Y A T-IL QUELQUE CHOSE DE REEL ?

Dans un espace hors du temps. « Nous avions oublié le temps, et l’espace immense avait rapetissé dans notre attention. Hormis ces arbres proches, ces treilles éloignées et ces derniers sommets à l’horizon, y avait-il quelque chose de réel, quelque chose qui aurait mérité le regard grand ouvert que l’on accorde aux choses qui existent. » (Fernando Pessoa, Dans la forêt de l’absence, trad. D. Touati)

Des êtres seuls, tristes, la tête penchée, comme affligée. La Jeune fille à sa toilette de 1860 nous regarde en coin. Saisie dans son moment intime, une mèche de cheveux dans les mains. Gênée. Un regard réprobateur. Il lui tarde que nous partions.

Corot portrait4DES REGARDS VIDES ET PERDUS

La Femme à la fleur jaune a tout pour être gaie. Nostalgique, voire romantique. Nous ne le serons jamais. Elle se tourne sur le côté, ne laissant apparaître qu’un vague visage au détriment de cette fleur, seule dans le centre.

Le portrait de Louis Robert est celui d’une enfant jouant à la corde. Son regard est vide, perdu, sans expressions.

De rares tableaux apportent un semblant de joie et de bonne humeur, comme celui de la Moissonneuse tenant sa faucille. Elle sourit vraiment, enfin une main cache une partie de sa bouche. Marietta, l’Odalisque romaine de 1843, elle, semble sourire. Ou alors se moque t-elle.  De tels sourirs semblent habiter Octavie Sennegon ou Marie Louise Laure Sennegon, enfant, nièce de Corot.

Les visages tristes ou sans expressions occupent la majorité des portraits, à l’image de cette femme assise les bras croisés ou cette femme à la mandoline.

Corot portrait 2

 

Corot portrait 3

Une JOCONDE REINCARNEE dans chaque portrait

Les portraits à la mine de plomb de par leur traitement sont les plus sombres et les plus inquiétants. Quelques regards apaisés s’en échappent, comme la Fillette portant le béret.

L’être est dans son entier, sculptural. Va-t-il se révéler ? S’ouvrir dans ce vide ainsi placé ? Afin de révéler une autre dimension.

« Quand le monde-extérieur s’ouvre comme une porte
Et, sans que rien ne s’altère
Tout se révèle divers. »
(Fernado Pessoa, Ode Maritime)

 Les bras croisés, la Jocode erre langoureuse dans un espace intemporel au coeur de chaque portrait.

 

Jacky Lavauzelle