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SHAN SA : LA JOUEUSE DE GO – LES GALETS DE L’ÂME SUR LE TABLIER DE L’HISTOIRE

Shan Sa

Shan Sa La Joueuse de Go Gallimard Artgitato

La Joueuse de go
(Editions Gallimard)

Les galets de l’âme
sur le tablier de l’Histoire.
Shan Sa joue avec les maux et les ombres, avec les mots et les nombres, « je ne peux m’empêcher de sourire bêtement au tableau noir où je crois le voir démontrer son habileté entre les mots et les nombres. » Elle joue avec le lecteur avec un sourire sur cette page blanche où je la vois démonter un à un les sentiments amoureux et les enlacements guerriers.

Elle joue de ce temps de campagne et de guerre sur le grand damier de l’histoire désorientée où trônent deux figures immenses et tutélaires : la Chine et l’Empereur du Japon.

LE DOUBLE JE
Elle joue comme son héroïne à croiser, encercler, les pions, les galets et les hommes. A travers elle, deux joueurs s’opposent. Une adolescente chinoise de seize ans et un officier japonais. Deux galets, deux inconnus. Les chapitres se partagent alors entre ces deux protagonistes. Lui garde les chapitres pairs et elle les impairs. C’est elle qui joue la première, c’est donc elle qui détient les pierres noires, le Komi ; elle a donc un avantage sur les pierres blanches du soldat, la neige des campagnes militaires, la neige des corps des geishas, la chaux qui lui tombe sur la tête lors du séisme détruisant Tokyo pendant sa jeunesse.

Le « jeu », ou plutôt le double jeu, celui de l’homme et de la femme, du Japon et de la Chine. Un double Je qui se raconte à travers la guerre, l’enfance, les familles et les rencontres.

Elle a débuté la partie, lui la clôturera. Avec 92 chapitres, chacun en possède 46. Leur première rencontre se fera au milieu du livre. Au chapitre 45 pour elle, et au 46 pour lui, déguisé en universitaire pékinois. Lui, mauvais simulateur. Elle, étrange adolescente au corps changeant. Tout peut s’arrêter là, à n’importe quel moment. La vie est un miracle dans cet enfer de délation, de faux-semblant et de mensonge.

Le vrai est dans le jeu, dans le go. Tout se lit à qui sait prendre le temps. La forme de l’encerclement, le bruit du galet, la position du jour. Rien ne se cache vraiment longtemps sur la place des Mille Vents.

LE VIDE OU LE NEANT
Le livre s’aventure là où ce jeu s’est développé : la Chine, la Corée et le Japon. Ce sera notre tablier, notre goban, où les pierres de chacun se positionneront. Et comme celui-ci, la stratégie de l’encerclement autour des troupes chinoises, autour de la jeune fille, autour de la Place des Mille Vents, se décline. Les territoires conquis se déclinent, pour l’un au rythme des massacres, des exécutions, par le néant aussi et pour l’autre par sa connaissance intime du jeu, par celle du vide aussi. L’un dans sa force animale, brutale et primitive et l’autre dans l’intériorité de ses désirs et de son corps. L’un dans les divertissements, les déchaînements, la sueur, la boue et les flammes, l’autre dans le secret, le tressaillement, les frissons, les palpitations et la langueur.

Nous sommes en 1932, et nous suivons l’invasion de la Mandchourie du dedans par l’héroïne, côté chinois, et de l’extérieur par notre soldat japonais.

RÊVER ACCROÎT MA MELANCOLIE
Lui est dans le mouvement et dans l’action, « mon rêve disparaît » et elle dans la réflexion : « des longues heures de méditation face au damier étaient un martyre, mais le désir de la victoire me tenait immobile», «  rêver accroît ma mélancolie ». Lui, le mouvement, il est tombé dedans, dès son enfance, au rythme des tremblements de terre de son pays. Le Japon en envahissant le continent recherche cette stabilité qui lui fait tant défaut : «la légende dit que le Japon est une île flottante posée sur le dos d’un poisson-chat dont le mouvement provoque des tremblements de terre. Je tentais de me représenter la forme monstrueuse de ce félin aquatique… Faute de pouvoir tuer le dieu, il nous fallait donner l’assaut au continent. La Chine, infinie et stable, était à portée de main. C’est là que nous assurerons l’avenir de nos enfants. », « nous ne pouvions ni reculer, ni nous dérober »(30)

SE PREPARER A MOURIR
Il est comme condamné à avancer. Toujours plus loin. Comme un « voyage sans retour » (chapitre 26). Fuyant les ombres et ne trouvant que des morts, toujours plus de morts.

Lui est fasciné par la mort : « après le séisme, je me mis à éprouver de la fascination et de la répulsion pour la mort », « mourir, est-ce aussi léger que s’étonner », « je me suis préparé à mourir».  

Une mort qui débouche sur le néant. Ce néant de l’acte sexuel, « je découvrais la jouissance de m’anéantir dans une femme », celui aussi d’après la mort, « tout homme doit mourir. Choisir le néant est la seule manière de triompher » (ch. 28)

POURQUOI JE VIS
Enfin, ce soldat arrive à Mille Vents, en Mandchourie. Notre héroïne est experte dans l’art de l’épuisement, « une simple partie de go épuise la plupart des joueurs. »(33) Arrivera-t-elle à épuiser notre soldat pendant la confrontation qui s’annonce ?

Lui n’a pas d’avenir. Il avance vers la béance qui l’attend. Il repense dès qu’il le peut à ses souvenirs de geishas, de nuits de noces, de tremblements de terre, de famille. Elle est en attente de cette adolescence qui tarde trop. Elle se voudrait femme, mais n’est que collégienne. Les hommes sont là, posés le long du récit qui la pousse un peu plus vers ce futur. Elle découvre le nouveau monde de l’intime quand lui n’en a plus que des brides dans sa tête. « Je ne suis plus et ne veux plus être une simple collégienne qui se contente de rêver. Il faut agir, sauter dans le vide. A l’instant où commencera l’irréversible, je saurai enfin qui je suis, pourquoi je vis. » (39)

JE N’AI PLUS PEUR DE RIEN
Mais dès le milieu du livre, les caractères changent. Elle, s’affirme et devient forte. « Je suis une autre femme et porte mon nom comme la cigale la réminiscence de la terre. Je n’ai plus peur de rien. Cette existence n’est qu’une partie de go ! » (79) Lui , s’affaiblit, doute. La torture le dégoûte ; « au lieu de m’emplir de force et de m’apaiser, comme chaque fois, cette prière me rend plus nerveux encore. »

Viendra le temps de l’exode vers Pékin et l’ultime rencontre. Dans une partie sans vainqueur ni vaincu. Si le livre s’ouvre sur les joueurs de go pareils aux bonshommes de neige, il se referme sur des amants immobiles dans le grand jeu de l’au-delà.

Jacky Lavauzelle

 

L’INCOMPRIS (INCOMPRESO) : PAR-DESSUS LA MORT

LUIGI COMENCINI
L’INCOMPRIS – INCOMPRESO
1966

L'Incompris Incompreso Luigi Comencini 1966 Artgitato

PAR-DESSUS
LA MORT

La voiture noire qui pénètre dans la cour du château est lourde d’un secret. La caméra la contourne comme étrangère, apeurée pour en attraper, pour en comprendre des bribes. Être à l’affût. Quel est ce terrible mystère que gardent ces deux hommes à l’arrière. La caméra se rapproche et se fixe sur un homme, sir Duncombe,  Anthony Quayle. Sa femme vient de mourir. L’homme est abattu.

IL EST COMME SA MERE
Le silence doit être gardé afin de préserver, croit-il, ses enfants. « Ils ne sont au courant de rien. Il faudra pourtant que je le dise à Jonathan (Stefano Colagrande). Il peut comprendre et il doit savoir la vérité. Je ne sais comment je lui dirais, mais il faut que j’en trouve la force. Matthew (Simone Giannozzi),lui, nous essaierons de le distraire. Il est encore si jeune, il croit qu’elle est partie, qu’elle est en voyage… Matthew est un enfant si jeune, si délicat et si fragile, il a besoin de soins et de tendresse. Il est comme sa mère… » Mais celui qui montre sa fragilité, c‘est Duncombe lui-même, malgré son titre, malgré sa fonction de consul. Il pleure. Il est brisé et il comprend que la tâche qui lui incombe sera difficile, voire douloureuse. Comment dire l’indicible. Il l’a profondément aimée, lui aussi.

« Entendant des sanglots, je poussai cette porte
Les quatre enfants pleuraient et la mère était morte
Sur le grabat gisait le cadavre hagard ;
C’était déjà la tombe et déjà le fantôme.
 »

(Victor Hugo, Les Contemplations, XVII, Chose vue un jour de printemps)

ENTRE DEUX EAUX
Le film partira sur cette relation quadripartite entre le père, trop souvent absent par son travail, la mère, décédée précocement, et ses deux enfants, Jonathan et Matthew. Comencini par touches évoque les blessures, les fêlures, les attentes et les désirs. Il prend les yeux de l’enfant et de l’enfance. A cette hauteur où les rêves sont possibles et les désillusions aussi. Il prend la peau de Jonathan entre deux âges. Fort de ses envies et de ce bouillonnement. Faible de ne pas tout comprendre du monde des adultes. Il est entre deux eaux et, pour cela, se sent si bien pendu dans les airs au-dessus de l’étang.

L’ENFER, C’EST L’ABSENCE ETERNELLE
Comencini nous parle de l’absence de la mère. Cette origine qui n’est plus. Comment parler de ce qui nous lie, de ce qui englobe la famille et qui n’est plus ? « L’enfer c’est l’absence éternelle » (Victor Hugo, Hors de la terre).  Que dire de l’absence éternelle maternelle ? Tout s’écroule. Comment ne pas sombrer ? A quoi se raccrocher ? Une autre histoire reste à écrire. Le cadre est solide socialement. Les enfants ont tout : jeux, gouvernantes (dont la superbe Adriana Facchetti), l’argent, l’espace. Mais il manque l’essentiel : une véritable présence. Seulement une simple présence.

TROP GRAND ET TROP FROID
Car ici tout est grand, immense aux yeux d’enfants si jeunes,  et tout nous rappelle le passé, proche ou lointain. Florence, l’éternelle, le château, l’immensité des pièces et du jardin. Il manque la chaleur. Les pièces sont trop froides, comme le jardin trop soigné. Comment rendre le tout humain, vivable, chaleureux. Des gouvernantes se succèdent afin de rendre un peu d’une présence maternelle, sans succès.

ELLE ETAIT COMME CA
La présence de la mère est partout pourtant. Mais elle s’estompe. Le temps fait son affaire, irrémédiablement. « –Tu ne t’en souviens pas ? (Jonathan) – Plus tellement, et maintenant moins qu’avant ! (Matthew) – Tu te rappelles bien le portrait d’elle qui était dans le salon ? – Oui ! – L’été, elle était comme ça. L’hiver, elle était plus pâle. Mais quand elle courait, elle avait les joues toutes rouges, et elle riait. – ça je me rappelle quand elle riait ! – Elle était toujours très gaie ; elle trichait quand elle jouait aux cartes avec papa… »

NE PAS TOMBER
Jonathan, lui a trouvé des précieuses reliques maternelles : Il reste un brin de voix sur un magnétophone conservé comme une relique, la chambre de la mère, véritable ventre maternelle, le tableau de la chambre, un papier de sa main dans l’armoire à pharmacie, « Andrea, Non toccare, la mamma. » Ce sont autant de galets qu’il pose pour retarder le grand oubli. Il s’accroche à eux comme il s’accroche à la branche. Pour ne pas tomber. Pour avancer.

 « A vingt ans, deuil et solitude !
Mes yeux, baissés par le gazon,
Perdirent la douce habitude
De voir ma mère à la maison.
Elle nous quitta pour la tombe ;
Et vous savez bien qu’aujourd’hui
Je cherche, en cette nuit qui tombe,
Un autre ange qui s’est enfui ! 
»

(Victor Hugo, Les Contemplations, Livre Quatrième, Trois ans après)

La nuit tombe sur Jonathan qui recherche cet autre ange. Il veut se rapprocher de ce père si statuaire et fort. Mais toutes ses tentatives se retournent contre lui. La raison à son jeune frère qui le colle comme une mère. Il n’a plus que lui. Quand Jonathan est puni par sa faute, il ne lui en veut pas. Il continue à le porter sur son dos, sur son vélo.

Incompris par son père, il imagine une nouvelle action qui le fera remonter dans son estime, une nouvelle preuve d’amour. A chaque fois, elles finiront en catastrophe. Il doit être plus responsable, mais ce n’est qu’un enfant. Il s’il se réfugie dans la chambre maternelle pour son moment d’intimité, il court vers l’étang afin de se prouver à lui-même qu’il existe. La branche qui se couche sur l’eau crante son évolution vers le statut d’homme. Pendu entre le ciel et l’eau, il avance sur son « audaciomètre ». Toujours un peu plus loin. Un craquement. Puis deux. Puis trois…Jusqu’à la chute que le poids de son jeune frère accélère. Au craquement de la branche celui des vertèbres, puis les certitudes de son père.

IL FAUT APPRENDRE A PERDRE
Il reconnaîtra ses erreurs. Derrière des airs de guerriers et de bagarreurs, Jonathan n’est pas un enfant fragile, c’est un enfant simplement. Il ne comprend pas l’injustice et l’incompréhension des grands. Comme dans le tournoi de judo, où la présence du père fait perdre l’enfant décontenancé. « – Tu m’avais dit que tu ne viendrais sans doute pas, alors je ne t’attendais plus, mais quand je t’ai vu dans la salle, j’étais surpris… – ça t’ennuie donc tellement d’avoir été vaincu ?…Il faut aussi apprendre à perdre. Tu prendras ta revanche une autre fois, quand je ne serai pas là pour te faire perdre. » Il est dérouté sans savoir comment faire le bien, comme le cadeau acheté à Florence qui tourne au drame ou le lavage de voiture où son jeune frère attrape froid.

Le seul qui le comprend vraiment est l’oncle William (John Sharp) ; Derrière une apparente rigueur, il lit toute la complexité du jeune enfant et son désarroi. Jonathan aime profondément son père, il l’idéalise, à remplir des feuilles du seul mot de papa. La caméra passe du regard de cet oncle, qui « n’aime pas les enfants », et pour qui « le droit de cuite de chacun est sacré ! », ours mal léché, à Jonathan qui déambule dans le cimetière en connaissant l’histoire de chacun,  « tu es comme chez toi ici ». Jonathan est un enfant perdu qui cherche un maître, à la recherche de repère et de sens.

Sir Duncombe reste dans son passé, intelligent mais qui ne comprend pas les pierres que Jonathan pose sur sa route : « des bleuets encore ! Je ne comprends pas qui peut les apporter ! » Il reste dans ce passé qui le tourmente sans voir que ses enfants sont là qui l’attendent. 

Notre diplomate le comprend mais un peu tard, « j’ai commis une erreur et maintenant il me juge ! » L’audaciomètre a cédé. Le dos aussi. La vie va se retirer malgré la présence des meilleurs spécialistes. Ces premiers mots sont pour Matthew. Il tient avant tout à rassurer son père. « Je savais que c’était très dangereux. C’est une façon pour moi de me calmer les nerfs. » L’audaciomètre a rompu mais un pont s’est créé entre eux deux.

T’AIDER, AU MOINS UNE FOIS
« Je sais bien que tu n’aimes que Matthew. Toi, tu ne me prends jamais dans tes bras. » Lâche-t-il à son père abasourdi. Il veut profiter des dernières minutes avec son fils et ensemble finir la rédaction dont parle Jonathan dans le délire de la fièvre. Finir et faire ensemble quelque chose jusqu’au bout. La musique s’arrête. Les mains se tiennent. Il faut rattraper le temps perdu. « J’aurai voulu t’aider Johnny, au moins une fois. »

« Pour moi, sans aucun doute, mon meilleur ami est mon père. Bien entendu, il est beaucoup plus âgé que moi, mais ça n’a réellement aucune importance. Il est très grand et il a une force énorme ; il peut facilement me soulever d’une seule main et il parle couramment plusieurs langues. Non seulement, il est mon père, mais mon ami aussi. Notre amitié a pour base une quantité de choses. Par exemple, nous jouons fréquemment tous les deux et nous n’avons pas de secret l’un pour l’autre. Lorsque ce qui m’arrive est un peu triste, il le voit et le comprend sans que j’aie eu à parler. Alors il me sert contre lui, et il me dit tendrement : … » a commencé Jonathan.

IL A FALLU TROP DE TEMPS
Et le père de continuer, avec l’accord de Jonathan : « il me sert contre lui et me dit alors : pardonne-moi, Johnny chéri, car tu sais ce n’est pas vrai que ton père t’a toujours compris. La douleur l’aveuglait à tel point qu’il n’a pas su voir que tu souffrais, et peut-être encore plus que lui. C’est bien cela ? Hein ! Il a fallu trop de temps à ton père pour le comprendre, bien trop de temps. Et cela c’est triste et impardonnable. Mais désormais nous allons être de vrais amis, parce que c’est ton père qui te le demande et il est fier de le demander, car tu es le fils que chaque père, que chaque père aimerait avoir. ».

                « Soudain l’enfant bénie, ange au regard de femme,
Dont je tenais la main et qui tenait mon âme,
Me parla, douce voix,
Et me montrant l’eau sombre et la vie âpre et brune,
Et deux points lumineux qui tremblaient sur la dune :
– Père, dit-elle, vois,
Vois donc, là-bas, où l’ombre aux flancs des coteaux rampe,
Ces feux jumeaux briller comme une double lampe
Qui remuerait au vent !
Quels sont ces deux foyers qu’au loin la brume voile ?
– L’un est un feu de pâtre et l’autre est une étoile ;
Deux mondes, mon enfant ! »
                (Victor Hugo, Les Contemplations, Les Luttes et les Rêves, XXX Magnitudo Parvi)

 Jacky Lavauzelle

KARL & ANNA (Leonhard Frank) : LA RAVE ET LA CUISSE

LEONHARD FRANK

  KARL ET ANNA
(Version française de Jean-Richard Bloch)
Première représentation le 10 avril 1929
au Théâtre de l’Avenue

  Karl et Anna Leonhard Frank 1929 artgitato d'après Merci! Dessin L Sabattier

LA RAVE &
L
A CUISSE
Le 20 mars 1929, le Maréchal de France, Ferdinand Foch meurt à Paris et, le 26 mars, Paris accueille sa dépouille par des obsèques nationales. 2 semaines plus tard, au théâtre de l’Avenue, la pièce Karl et Anna de l’allemand Leonhard Frank est représentée pour la première fois. Les critiques de l’époque, sensibles encore à la proximité de la guerre, et loin d’un rapprochement franco-germanique, en font l’écho tout en modérant les réactions extrêmes. Comment parler de la guerre quand les plaies dans chaque village et dans chaque famille ne se sont pas encore refermées.
Karl et Anna Leonhard Frank 1929 artgitato affiche
LE DOMAINE DE L’ESPRIT
En montrant que l’histoire qui se déroule sur les planches reste universelle, intemporelle. Joseph Kessel en parlait en ces termes dans Gringoire : « voilà dix ans que nous sommes en paix ; voilà longtemps déjà que des œuvres françaises sont jouées sur toutes les scènes d’Allemagne. Allons-nous être plus susceptibles à Paris qu’on ne l’est à Berlin et maintenir ici, dans le domaine de l’esprit, un état de guerre que l’on semble avoir oublié là-bas ? Sans doute, des uniformes allemands habillent les personnages de Karl et Anna, mais ils ne représentent aucune idée qui nous puisse blesser. Ils recouvrent une commune misère et la souffrance fraternelle de tous les combattants. Et puisque, dans une question de cette sorte, il faut procéder par analogie, comment ne rappellerais-je point que le film tiré de l’Equipage a été donné en Allemagne, ce film qui exalte nos aviateurs et leurs combats ? Il serait humiliant que ceux à qui on a reproché tant de fois leur étroitesse de vues en montrassent soudain moins que nous. » Et en effet, dans la pièce, aucun nationalisme ni relents guerriers, mais l’histoire du triangle, une femme et deux hommes, qui rappelle de nombreuses œuvres ou faits divers de toutes les époques, notamment le retour de Martin Guerre.

Karl et Anna Leonhard Frank 1929 artgitato Lucien Nat & Georges Vitray Théâtre de l'AvenueUN IMAGINAIRE FECOND ET INFINI
Mais plus que de la guerre, la pièce parle des ruptures, des rencontres et des retrouvailles des couples déchirés. Des attentes et des rencontres. Des drames des annonces des morts sur le champ d’honneur et des drames des retours parfois avec des naissances inattendues et des nouveaux mariages. Les désirs, les manques, la fidélité, la jalousie, sont les thèmes de la pièce qui pourrait être contemporaine. Mais avant tout, Karl et Anna parle de la force des mots sur des âmes en attente, sur des cœurs éprouvés. Karl est le personnage principal, une force de la nature par son imaginaire fécond et infini.

UN IDEALISME DESPOTIQUE OU UN REALISME EFFICACE
Une autre polémique en cette année 1929 fait rage dans le rang des critiques. Cette pièce est-elle réaliste ou idéaliste ? Georges Pioch dans La Volonté souligne : « un drame fort, âpre, singulier, dont certains diront, parce qu’il rend souvent un son cruel, qu’il est d’un réalisme féroce. Il est surtout d’un idéalisme forcené, despotique, implacable… » Maurice Rostand, dans Le Soir, va dans le même sens : « œuvre réaliste diront certains. Je n’en connais pas de plus idéaliste ! Le rêve même y devient plus fort et plus vivant que la vie, et l’amour impérissable de Karl est né non seulement du premier regard, mais comme de la première pensée échangée. » Alors que Pierre Brisson dans Le Temps soutient l’autre facette : « la pièce de M. Leonhard Frank agit donc par son réalisme qui témoigne d’un art sinon très neuf du moins très sûr, très net et hostiles aux effets trop vulgaires. »

Karl et Anna Leonhard Frank 1929 artgitato Lucien Nat & Georges VitrayTOUT SE BROUILLE
Reprenons la pièce et nous verrons que chacun avait raison suivant si l’on suit tel ou tel personnage. Le premier acte pose dans un camp de prisonnier russe, en juillet 1917, deux soldats allemands prisonniers, Karl (Lucien Nat en 1929 au Théâtre de l’Avenue) et Richard (Georges Vitray en 1929), deux amis. Ils sont ensemble depuis trois ans, et depuis tout ce temps, depuis le tout début de guerre, depuis septembre 1914, ils parlent d’eux et de leurs passés. C’est surtout Richard qui partage les souvenirs qu’il a de sa femme, Anne, jouée par Marguerite Jamois lors de la première. Richard est dans la réalité, dans le présent de cette jambe qui le fait souffrir, qui pourrait être opérée, et dans le passé de l’image de sa femme qui s’estompe. « Il y a maintenant trois ans de passés…Souvent, je ne me rappelle plus à quoi elle ressemble, Anna. Je ne vois pas sa figure. Je ne la vois pas du tout ! Tu sais, tout se brouille. » Il envie Karl et son imaginaire : « ce que tu en voies toujours des choses, toi ! Tu en as de la chance ! Quand tu bouffes une rave, tu peux toujours t’imaginer que c’est de la cuisse d’oie. »

UN CHAPEAU COMME VOITURE
Les images du passé ont transité de Richard à Karl qui l’a phagocyté littéralement, qui l’a vidé. Karl est plein de ce passé et de ce futur qu’il envisage avec de plus en plus de force et de désirs. Karl n’est « pas ordinaire », c’est Richard qui le dit. D’un rien il fait un tout, d’une pointe une maison, d’une pierre un pays. « Quand j’avais trois ans, une fois, ma mère s’est acheté un chapeau neuf, une espèce de capote, avec des rubans longs. Alors, de ce chapeau-là, je m’en suis fait une voiture. Je me suis attelé entre les rubans et je traînais le chapeau derrière moi, dans les flaques de la cour. »

Cette vampirisation est complète : «  Je sais déjà tout d’elle. Bien plus que tu ne m’en as raconté et surtout que tu pourrais en raconter. » Il a remplacé son ami. Karl est devenu Richard. Mais un Richard augmenté, avec des nouveaux désirs et une imagination débordante. Anna n’a qu’à bien se tenir.

Karl et Anna Leonhard Frank 1929 artgitato Lucien Nat & Marguerite JamoisThéâtre de l'AvenueVOUS N’ÊTES PAS MON MARI !
Viendra la fuite de Karl qui nous conduira, un an plus tard, en juillet 1918, dans l’appartement d’Anna. C’est la rencontre. Anna et son amie Marie, jouée par Suzanne Demars, ne sont pas dupes, « qui êtes-vous ? …Bonté du ciel ! Vous n’êtes pourtant pas mon mari. Mon mari…Mon mari est … ». Anna ne sait plus comment est son mari. Qui est-il ce mari qui n’est plus là depuis tant d’années ?  Karl utilise les phrases qui touchent avec de multiples petits détails qui sont autant d’harpons : la peinture des chaises, le gaz qui siffle, la vieille fourchette… Anna vacille mais ne flanche pas.

IL N’Y A PAS DE MENSONGES !
Mais Karl sent bien le désir qui habite Anna, et sait qu’elle est à sa portée. Déjà pour Anna, il n’est déjà plus si déroutant : « Pour moi…Non, vous n’êtes pas un étranger pour moi, et je n’y comprends rien. Après tout, ce ne serait pas si grave, de loin pas si grave, si seulement vous vouliez bien ne pas dire que vous êtes mon mari ! » Mais Karl insiste et l’amène dans ses filets : « Tu le sens bien toi-même ! Tu le sens, que nous sommes l’un à l’autre, toi et moi. Anna, tu le sens bien ? » Après avoir vampirisé son ami, il hypnotise sa femme. Et Karl répète comme un mantra que c’est la vérité, « il n’y a pas de mensonge ! »

Dans un dernier mouvement, Karl montre qu’elle ne pourra jamais s’échapper, qu’elle est conquise à jamais, la gazelle est coincée dans la mâchoire du lion affamé : « d’une certaine façon, tu es, tu es absolument en moi. Il n’y a pas moyen d’expliquer ça…mais mon sang à ta forme…Quand, petite fille, tu revenais de l’école avec ta gibecière, tu poussais la porte de ta maison, comme ça, avec ton épaule, et tu restais encore un moment à regarder la rue. »

Elle passe en deux mouvements au tutoiement et à l’abandon, en l’embrassant dans un « Richard ! » tonitruant.

Karl et Anna Leonhard Frank 1929 artgitato Lucien Nat et Marguerite JamoisThéâtre de l'Avenue

 ET ALORS LUI DIRE TOUT
Le troisième acte fait un nouveau saut temporel de cinq mois et nous retrouvons Anna enceinte de Karl. C’est l’acte de la vérité. Karl lit la lettre qu’a envoyée Richard, qui, libéré, devrait arriver bientôt. Les jeux sont faits. Anna redit son amour pour Karl, en le nommant « Mon mari ». Elle est prête à le recevoir et envisage même le pire : « S’il ne consent pas à me quitter, je ne peux plus continuer à vivre. Il faut qu’il accepte ce qu’il faut…Il n’y a qu’à attendre. Attendre jusqu’à ce qu’il arrive. Et alors lui dire tout. Dire tout, tout de suite. Je ne me déroberai pas. Alors il ne lui restera plus qu’à me tuer. Je ne peux plus ne pas vivre sans toi. »

Pas de temps mort avec le dernier acte qui glisse sur le troisième avec l’arrivée de Richard. La presque totalité de l’acte se déroule dans le quiproquo. Richard n’est pas plus étonné que ça de voir Karl chez lui, de travailler là où il travaillait, chez Grieb et Stein, et le remercie encore de lui avoir sauvé la vie quand ils étaient prisonniers.

LES AMANTS ET LE CHOCOLAT
La vérité est avancée alors brutalement et Karl prend les devants : « C’est une question de vie ou de mort, voilà. » Richard découvre la maternité d’Anna. Mais la découverte du véritable amour qu’elle pour Karl finit par l’effondrer, « alors, plus jamais ? Plus jamais maintenant ? » Et il en perd ses mots et son envie de vivre, « Bon. Alors, il ne reste qu’à …alors, il ne me reste plus qu’à… »

Les amants se retirent et laisse seul un Richard cassé par la guerre et par cette récente découverte devant la malheureuse tablette de chocolat qui devait émerveiller Anna.

Karl n’a jamais menti. Il a accompli son désir le plus profond. Tout son être s’est réalisé. « Tout le bonheur des hommes est dans l’imagination » soulignait Sade. Karl a trouvé le bonheur dans l’imagination, qui lui a permis de mieux vivre son incarcération,  de subjuguer Anna et le bonheur dans la réalité de son amour qui les accompagne dans cette histoire allemande qui n’en finira pas de bouger.

Jacky Lavauzelle

Texte : La Petite Illustration N°437 – Théâtre n°2346 juillet 1929
1ère le 10 avril 1929 au Théâtre de l’Avenue – Compagnie Gaston Baty
Version française de Jean-Richard Bloch
Mise en scène en 1929 de Gaston Baty
Photographies Achay et G.-L. Manuel frères
Affiche réalisée à partir du dessin « Merci! » de L. Sabattier

MOLIERE & SON OMBRE (Jacques RICHEPIN) : L’HEURE DU BILAN

Jacques RICHEPIN
20 mars 1880 – 2 septembre 1946

 

 

MOLIERE &
son ombre

 Molière et son Ombre Jean Richepin Pièce en un acte ArtgitatoPièce en un acte




1
ère au Théâtre de la Renaissance, le 9 février 1922

A l’occasion du tricentenaire de la mort de Molière
Mise en scène Cora Laparcerie-Richepin




L’Heure du bilan
 Maison de Molière. Nous sommes le 12 février 1673. C’est l’heure du bilan, à cinq jours de sa mort. L’homme est là, immense ; mais la maladie s’immisce dans ce corps et montre son visage. Déjà. La vie paraît-il défile dans les derniers instants.  Jacques Richepin s’y colle et convoque tous ces personnages devenus de véritables  monstres tutélaires incontournables. Molière, cinquante ans, à peine, évoque ses créations, ses manques, ses plaisirs, expliquent ses choix et le sens de son œuvre.



AU VOLEUR ! A L’ASSASSIN ! AU MEURTRIER !

Jacques Richepin, à travers 10 scènes, nous apporte sur la scène une grande partie de ses créatures ou de ses contemporains comme l’acteur Scaramouche. Les fantômes qui défilent devant lui et qui lui font la réplique : Monsieur Jourdain, le vaniteux et capricieux du Bourgeois gentilhomme, Trissotin, le faux savant pédant des Femmes savantes, Vadius, l’autre pédant ami et rival de Trissotin, Diafoirus et son fils, le médecin pédant et son fils que l’on veut marier à Angélique dans Le Malade imaginaire, Arnolphe, ce bourgeois qui garde Agnès ignorante afin de l’épouser dans l’Ecole des femmes, Sganarelle, bourgeois de Paris et cocu imaginaire, George Dandin le paysan ennoblit en George de la Dandinière, Scaramouche, Madame Pernelle, la mère d’Orgon qui, hypnotisée par Tartuffe, le  trouve formidable et évidemment très respectable, Tartuffe lui-même. Et ceux qui ne se déplacent pas, sont évoqués par l’Ombre de Molière : Harpagon, qui cherche encore et encore sa malheureuse cassette dans l’Avare, Au voleur ! Au voleur ! A l’assassin ! Au meurtrier !, Don Juan et Le Commandeur, Henriette, naturelle et enjouée, amoureuse de Clitandre dans les Femmes savantes, Angélique, l’épouse rebelle de George Dandin, Mariane, aimée d’Harpagon, elle qui préfère le fils  Cléante, Élmire, la discrète et intelligente femme du naïf Orgon dans Tartuffe…



LES PERSONNAGES CONVOQUES

Richepin amène au-devant de la scène d’abord les personnages négatifs, immoraux, pédants et fourbes, le plus souvent des hommes, pour nous apporter enfin les personnages plus positifs, entreprenants et intelligents, généralement des femmes. Celle qui lui fait la réplique pour son introspection est une autre femme, une Ombre, toujours présente, évidemment discrète, rapporteur objectif des actes de l’auteur.

La pièce débute par une Epitre dédicatoire, lettre lue par un orateur devant le rideau, au Ministre de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts de l’époque, Léon Bérard, l’homme qui rendit obligatoire l’étude du latin dès la sixième, qui répondit même à Edouard Herriot en latin dans l’hémicycle de la Chambre, pourfendeur aussi de l’esperanto. C’est pour cela que Jacques Richepin le titille dans cette Epitre : « On sait que l’éclat de votre mérite n’est point renfermé dans cette direction experte de notre docte Université, et dans cette Défense et Illustration de la langue française, fille du grec et du latin, à quoi vous vous employez avec tant de constante réussite… »

IL COMPTE SUR SON MOIS LE MOUCHEUR DE CHANDELLE



La première scène met en opposition Molière et La Grange. C’est la question de l’argent qui est au coeur, c’est le nerf de la guerre. « Comme on voit aujourd’hui la recette a baissé ! » Pour La Grange, « un grand poète comme vous, un grand esprit doit mépriser la foule ignare », foule que Molière trouve, lui, « souveraine ». L’art doit-il être au service du peuple ou de la création pure ? L’argent est un moyen, non une fin, « hélas ! l’argent, d’abord l’argent. »  Courir après le temps et peu souvent le temps de la réflexion : « Trente ans…depuis trente ans je cours après la chance ! Rêver une œuvre haute, une œuvre de beauté, travailler pour l’honneur, pour la postérité, je n’ai pas pu…Ce sont des plaisirs de gens riches ! Au jeu, Molière, au jeu ! » Une troupe, ce sont d’abord des responsabilités, des obligations qui ne sont pas seulement liées à la création et à l’inventivité, des obligations bassement matérielles, mais incontournables, il faut faire vivre tout ce monde : « des gens vivent de vous, obscurs, humbles, fidèles…Il compte sur son mois, le moucheur de chandelle ! Au travail ! Le roi dans huit jours veut un ballet. Pour le public, c’est une farce qui lui plaît. Au travail ! Les loyers sont en retard : le peintre veut son argent : il faut des cordes pour le cintre ! Ainsi poussé, traqué, torturé, tiraillé, voilà pendant trente ans comment j’ai travaillé ! » L’urgence est dans sa création. Fait partie de l’oeuvre. L’urgence, ce temps qui nous manque et qui apporte parmi les plus belles des créations de la littérature mondiale. Peut-être aussi cgrâce à cette urgence qui donne ce rythme puissant et rapide, cette vie intemporelle aux personnages.

A L’ASSAUT DES MECHANTS ET DES COQUINS

L’Ombre est ce personnage qui  donne ensuite la réplique à notre écrivain. Nous ne sommes plus dans les questions pécuniaires, mais sur la carte des partenaires. Qui sont les amis et les ennemis ? Mentir ou dire vrai ? Qui sont les victimes ? « Je crois avoir choisi justement mes victimes ; je n’ai cherché querelle et n’ai donné l’assaut qu’aux méchants, qu’aux coquins, qu’aux fourbes et aux sots…Oui, c’est un cauchemar parfois qui me poursuit ; j’entends des cris, j’entends des rires dans la nuit, des grincements de dents, des plaintes, des reproches… »

L’AVEUGLEMENT DE LA NATURE HUMAINE

Vient le temps des confrontations à partir de la scène quatre et c’est Monsieur Jourdain qui ouvre le bal. Ces personnages liés à la plume peuvent enfin avoir la réplique et demander des explications. Un Jourdain avec des œillères, et comme dirait l’Ombre : « Tel est l’aveuglement de la nature humaine ! ». Jourdain ne comprend pas ce qu’on lui reproche. La vanité n’a pas changé de rive : « Je danse à ravir ! …Je suis sublime quand je chante…et très fort, oui, très fort à l’escrime ! J’ai de l’esprit et je m’habille galamment ! Je suis un grand seigneur…un héros…un amant. » Jourdain poursuit sa nature un peu plus dans le ridicule qui depuis bien longtemps ne tue plus.




LES FINS DE MOIS DIFFICILES

Au seul nom de paiement, voici Harpagon qui déboule et occupe la quatrième scène. Toujours surexcité et obsédé par la perte de la trop fameuse cassette. « Tu dois connaître le voleur ! Valère…Mariane ou l’infâme Frosine ? Maître Jacque… ? Il boit mon argent dans ma cuisse ! » et que ces problèmes d’argent, Molière, lui aussi, ne les connaît-il pas ? « Tu te souviens des fins de mois où pour ta paye il te manquait quelques pistoles. » Molière aurait bien fait d’être plus économe, sous-entend-il. Mais l’Ombre vient à son secours : « Molière, avoir souffert par l’argent ! Tu verras que l’on n’en rira pas…Molière, on te plaindra. »

LUI, IL A TOUT APPRIS

Scène V. Arrivent, tels des chiens sur un os, Trissotin et Vadius qui veulent en découdre, « Ah ! Puissions-nous l’étrangler ! » Molière ne sait pas écrire, « il écrit comme il parle… », vulgairement. L’académisme ne peut supporter les écarts de langage. L’Ombre qui règle le jeu. Molière connaît la vraie vie, simplement : «  ce qui vous gêne en lui, c’est qu’il ait osé vivre. Car ce n’est qu’en vivant, lui, qu’il a tout appris. Il a cueilli la joie à la bouche qui rit et surpris la douleur dans les yeux pleins de larmes. La vie avec ses deuils, ses plaisirs, ses alarmes, elle est dans les héros faits de chair et de sang. Il écrit ce qu’il voit ; il écrit ce qu’il sent ; et c’est cela, malgré vos rages dérisoires, qui fera vos remords et qui fera sa gloire. »

PAR LES MOTS, AIDER LES GENS A VIVRE

Il ne manquait que les médecins que Molière a souvent bien traités. Et c’est une vision cauchemardesque pour Molière de voir débouler et Diafoirus et son fils, toujours à l’affût de la moindre saignée et du plus satanique lavement. Si Molière vend des illusions, celles-ci, contrairement à leurs médecines, « aident les gens à vivre » sans les précipiter vers l’au-delà. A Diafoirus, l’Ombre réplique : « Ce que vous leur vendez n’a pas le même prix, puisque lui fait mourir et que toi tu guéris ! »

TAIS-TOI, MOLIERE !

Scène VII, la scène des « cocus » qui demandent si Molière, à leur encontre, n’a pas de remords. L’Ombre dans cette affaire demande à Molière de la retenue : «Tu ne fus sûr de rien…Garde-toi d’en parler !…Tais-toi Molière !… Tais-toi, Molière ! » Mais l’amour est un domaine bien particulier où « quand on aime, on supporte tout, sauf l’abandon. »

JE FUS TON PREMIER MAÎTRE EN COMEDIE

La jeunesse et la formation de Molière constitue le cœur de la scène suivante avec son maître Scaramouche et tout ce qu’il lui doit : « c’est moi qui fus ton premier maître en comédie, qui t’appris comment, nez au vent, mine hardie, on marche, on saute, on danse, on couche, on s’assied, on fait le matamore, on fait le grimacier…Plus d’un tour de bâton que tu pris dans mon sac. » Tout le secret des mouvements, de la dynamique propre à la Commedia dell’arte.

DIEU SEUL RECONNAÎT LES SIENS

Madame Pernelle court derrière le fieffé Tartuffe, le faquin et l’imposteur dès l’entrée de la neuvième scène. L’une séduite et l’autre séducteur. L’un et l’autre n’ont rien à être sauvé : « Tout m’indigne en vous deux, et tout me scandalise, votre vertu bourgeoise…et sa vertu d’église.» Car pire que le jugement des hommes, il y a le jugement de Dieu : (L’Ombre) « Pour les croyants, les vrais, l’Eglise ce n’est rien, et c’est Dieu seul, là-haut, qui reconnaît les siens ! »

APAISER ET CONSOLER MOLIERE

Dans cette scène et après avoir déroulé l’ensemble des tares de sa société comme autant de niveaux dignes de la Divine Comédie, Molière et son Ombre crient : « Assez ! Assez de cet horrible cauchemar ! » Assez de ces laideurs et de ces monstres humains. « Non ! Plus ces yeux mauvais… ces visages hideux…Mon Ombre, puisqu’enfin nous voici seuls tous deux, toi qui m’as vu souffrir, qui me plains et qui m’aimes, ne trouveras-tu rien en cette heure suprême, parmi tout ce passé contre moi rassemblé pour apaiser Molière…et pour le consoler… ! » Viendrons les Henriette, Angélique, Mariane, Elise, Dorine, Toinette ou Elmire.

Le « bonheur s’achève » avec la dernière et dixième scène. De retour avec le La Grange de la première scène. Des sanglots et des rêves.

Jacky Lavauzelle

Texte : LA PETITE ILLUSTRATION n°84 du 11 février 1922
Théâtre – Nouvelle Série – N°61
Spectacle monté à l’occasion du tricentenaire de Molière
Molière était joué par Georges Colin lors de la première & l’Ombre par Cora Laparcerie
Mise en scène par Mme Cora Laparcerie-Richepin

 

 

 

 

 

MAURICE ROSTAND LA MORT DE MOLIERE – LE FEU DE LA TERRE

MAURICE ROSTAND
26 mai 1891- 21 février 1968

 

 

 La Mort de Molière

Théâtre Sarah-Bernhardt
Ecrit à l’occasion du tricentenaire de Molière
Poème Dramatique
En un acte




Molière d'après Nicolas_Mignard (1658) artgitato La Mort de Molière Maurice RostandLE FEU DE LA TERRE
de Maurice Rostand




Nous sommes avec Molière dans son théâtre, au Palais Royal, « vide après le spectacle. On a enlevé le décor. Le moucheur de chandelles éteint les bougies qui demeurent allumées. Molière, entouré d’Armande et de Baron, est assis dans un grand fauteuil. Les toiles un peu partout, les ouvriers qui circulent autour elle-même, tout est gris ! »

Mitterrand ne disait-il pas que la couleur qui correspondait le mieux à la France était le gris, comme Molière est de ces auteurs qui représente le plus la France. Mais qui toujours la dépasse pour plonger dans les racines et les frondaisons de notre humanité.



Molière est là, après le spectacle, le rideau tiré ; Molière est là, affaibli, « se serrant dans son grand manteau » et pourtant colossal. Il nous donne encore les dernières minutes de sa vie sur cette scène qui représente tout et tant pour lui et beaucoup plus que ça ; ce pour quoi il a tout donné et plus encore.

La mort, qui arrive  à travers ce sang qui sort de sa bouche, enlèvera un corps malade. Mais aussi puissante qu’elle est, elle ne prendra que le corps de souffrance et laissera tout le reste. Ces vers, ces âmes. Ce reste qui grandira. Ce reste qui continuera de grandir pour devenir immortel, comme les dieux de jadis, mieux que les dieux. « Il va mourir. Il meurt » clame le chœur des ouvriers. Et La Douleur de répondre simplement : « il ne mourra jamais ! »



Il ne mourra jamais, et plus encore, il vivra pour toujours. L’ombre de Jacques Richepin a laissé place à La Douleur avec Maurice Rostand. Comme une dernière compagne, une intime. Si proche, au-dedans du corps malade, comme au dehors de cette troupe qui souffre de savoir que Le Maître bientôt s’éteindra. Car, comme le disait Pierre-Auguste Renoir, « la douleur passe, la beauté reste ». Et qu’une telle création ne pouvait s’imaginer sans une douleur quotidienne, « la douleur est l’auxiliaire de la création » (Léon Bloy), la douleur celle de l’écriture, celle des fins de mois difficiles, celle de l’urgence, celle des cachets misérables et des tours de France incessants, celles des maladies et des morts.
Et cette douleur sera jouée au Théâtre Sarah-Bernhardt par Sarah Bernhardt elle-même, un an avant sa mort, à soixante-dix-sept ans. Elle donnera la réplique à Jacques Grétillat dans le rôle de Molière.

Un autre parallèle avec la pièce de Richepin mis en relief par Gaston Sorbets, dans la Petite Illustration du 11 février 1922 ; Maurice Rostand nous montre aussi « en Molière un esprit généreux, un cœur douloureux. Chacun de ces trois écrivains (avec Emmanuel Denarié) a mis à son insu beaucoup, sinon le meilleur de soi, dans cette pieuse évocation. Et c’est ainsi que M. Maurice Rostand a dégagé surtout de Molière à l’agonie, en même temps que le poète et le noble esprit, l’être charitable, pitoyable aux petits, le sociologue qu’il fut, non pas sans le savoir, mais alors que le mot n’était pas employé. »



La douleur en effet est sans cesse accompagnée par ce rire qui la rend plus supportable. « Oui…j’ai craché du sang, peut-être, mais j’ai ri…Oui, j’ai craché du sang…Mais j’ai su rire jusqu’à la fin. Quelle trouvaille !…Quel martyre ! On disait, chez les Grecs, que le rire était Dieu. » Et le rire se gagne au quotidien, à chaque représentation, à chaque réplique et à chaque mot. Et de ce rire dépend la recette du jour, « mes cinquante ouvriers, qu’auraient-ils fait sans moi ? …J’ai gagné leur journée. », de ce rire dépend la satisfaction et la récompense de tout le travail accompli de création et par la troupe toute entière. Qu’est-ce que la mort par rapport à tout ça ? Qu’est-ce que ce léger dérèglement des sens dans cette féérie de musique et de joie. A Broadway on dit  : « the show must go on ! », Molière, lui, dit : « c’était beau d’être encor nécessaire au moment du tombeau. Ma dernière imprudence est pour eux, je l’espère. Les ouvriers c’était mon public ordinaire ! »



Un public peut-être ordinaire, mais comme le disait Pierre Pérès, le directeur du théâtre des Funambules, dans les Enfants du Paradis : « Oui, mais quel public ! »

Jacky Lavauzelle

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La Mort de Molière de Maurice Rostand

MOLIERE A L’ECOLE DE SCARAMOUCHE -Emmanuel DENARIE : LE MAÎTRE A L’ECOLE

Emmanuel DENARIE

LE MAÎTRE A L’ECOLE

Pièce en un acte, en vers représentée
le 15 janvier 1922
au Théâtre de l’OdéonEmmanuel Denarié Le Maître à l'école Artgitato Molière Scaramouche Commedia dell'arte

MOLIERE A L’ECOLE DE SCARAMOUCHE

Un doigt entre l’arbre et l’écorce…


LES CHEMINS DE TRAVERSE
Avant de parler de la pièce qui nous intéresse ici, Le Maître à l’école, parlons d’abord de l’auteur Emmanuel Denarié. Nos encyclopédies littéraires et numériques en ont oublié jusqu’à l’existence. La Savoie, elle,  ne l’a pas oublié. Les amoureux du théâtre et de la poésie non plus. Il est de ces hommes qui capte l’attention que l’on ne voit pas immédiatement. Peu avant le commencement de la guerre, la Grande, la grande Sarah Bernhardt, « aurait interprété, en travesti, le principal rôle » (Gaston Sorbets, La Petite Illustration, n°84 du 11 février 1922). Mais l’auteur toujours à sa Savoie et à son âtre préfère passer par des chemins de traverse.
Il semble n’avoir désormais jamais existé. Pourtant, il a existé pleinement en profitant de tous les plaisirs et de toute la beauté qu’offre le monde. Mais, il est vrai, notre auteur est autant atypique qu’éclectique. Deux qualités qui ne sont pas nécessairement appréciées des critiques d’hier et d’aujourd’hui.

LA PASSION DES VERS ET DE LA SAVOIE
Emmanuel Denarié (1857-1926) a habité la maison des Charmettes. C’est une ancienne propriété de Madame de Warens et de Jean-Jacques Rousseau. Il a ainsi partagé avec ce dernier l’amour des arts, de la littérature et de la nature. De nombreuses journées passèrent à étudier la flore française et notamment celles des environs de Chambéry, des heures à trouver « plusieurs espèces intéressantes qui avaient échappé à leurs devanciers » (Dr J. Offner, 5 juillet 1916). Les arts et l’exploration de la nature se trouvaient associés dans sa passion pour son pays natal, la Savoie ; suivant les pas de son père Gaspard, ardent partisan en 1860 de l’Annexion de la Savoie à la France. Emmanuel conduisit la présidence des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Savoie pendant près de dix-ans, après la première guerre mondiale, de 1917 à 1926. C’est avec cette présidence qu’il termina cette vie passionnée de créations dans tous ses états, mais avec un point commun, la poésie.

LE RAYONNEMENT INTERIEUR
Emmanuel Denarié, fort de toutes ces passions, rayonne. Il ne rayonne pas dans les salons parisiens et dans les rédactions où les critiques se retrouvent. Il rayonne de ce que la nature lui a donné et de celle qui l’entoure. Tous ceux qui le croisent en parlent avec la même énergie et la même force : « Emmanuel Denarié a toujours été jeune. Il le sera toujours. Et, mieux encore, il rajeunit tous ceux qu’il rencontre. C’est un don qu’il doit partager avec l’enchanteur Merlin. Dans notre pays de Savoie, parce qu’il n’est ni député, ni sénateur, ni homme de loi, ni brasseur d’affaires, ni barbouilleur de papier, ni grand seigneur, ni grand médecin, on pourrait le croire sans action… »Emmanuel Denarié Le Maître à l'école Artgitato Molière Scaramouche Commedia dell'arte Watteau 2

UN MARCHAND DE BONHEUR
« …Or, il est ce qu’Alphonse Daudet rêver d’être : marchand de bonheur. Marchand, non, car il donne le goût de vivre. Nul n’a été reçu dans sa maison des champs – pas trop loin de la ville, car il est sociable- sans en emporter, comme un invisible paquet, du plaisir. Il est vrai, qu’il y est merveilleusement aidé, mais cela fait partie de sa chance. Les abeilles mêmes, s’il leur rend visite, s’abstiennent de le menacer. Il a des traces de miel sur les lèvres… »

IL EST SI DISTRAIT !
« … A quoi passe-t-il ses jours ? Car il semble ignorer le travail. Il compose des vers en marchant. Les sentiers le connaissent et recouvrent de gazon leurs cailloux afin de lui épargner les faux pas : il est si distrait ! Et, s’il chasse, il rapporte des poèmes quand on attend du gibier… Mais voici que le succès vint chercher ce poète ignoré qui vivait paisiblement, loin des endroits où l’on imprime. Il avait accompli en vers ce que les imagiers et les peintres d’autrefois entreprenaient avec leurs pinceaux : un triptyque. Les auteurs dramatiques écrivent des pièces en un ou plusieurs actes… »

UN TRIPTYQUE EN VERS
« … Il imagina, lui, de composer des panneaux : une première scène pour poser ses personnages, un panneau central comportant l’action, et une scène finale, pour conclure et montrer, après l’action, les personnages rassérénés. Afin de remplacer volets, le rideau tombe. Et ce fut son Fra Angelico. Un triptyque en vers, vous devinez le sourire sceptique d’un directeur de théâtre à qui l’on apporte un tel manuscrit. Un triptyque en vers, comportant de la musique de scène, une figuration, et la représentation du célèbre tableau de Fiesole, le Couronnement de la Vierge ! … »

OUBLIER SA PIPE !
Or, il se trouva que le directeur du Grand Cercle d’Aix-les-Bains, ayant entendu parler de cet étrange ouvrage, demanda à le lire. Il le lut, le reçut, le monta en quelques semaines. Et c’est ainsi que le poète dut un jour quitter sa maison de campagne, enfermer ses chiens, oublier sa pipe, et venir assister à une première. » (Gaston Sorbets, La Petite Illustration n°84 du 11 février 1922)

A L’ECOLE DE SCARAMOUCHE
Mais ce n’est pas la première du Fra Angelico qui nous intéresse, mais celle du Maître à l’école, au Théâtre National de l’Odéon. Une pièce en un acte où l’on retrouve Molière, encore appelé Jean-Baptiste Poquelin, joué pour la première par Jaquelin, un Molière jeune en compagnie de son maître en Commedia dell’arte, Scaramouche, joué par Maxime Lery. Mais nous attendrons presque le milieu de l’acte, à la scène VI, pour découvrir Poquelin et Scaramouche. Nous sommes dans l’hôtellerie de Gros-René où, à travers une baie, qui permet « de voir sur la maison d’en face l’enseigne du théâtre de Scaramouche. »

STRATEGIE ET MANIGANCES
Le spectacle est ailleurs. Il se prépare-là, dans cet hôtel où les personnages se croisent, se cachent, s’évitent et se poursuivent. Nous sommes dans la vie et nous voyons déjà les matériaux qui serviront à l’écriture des pièces à venir. Le mari cocu, le radin, le mariage, l’importance du statut des personnages, les stratégies et les manigances. Mais quand le spectacle s’ouvre c’est sur des questions de table, de couverts, de soupers et de gosiers, « de plats farcis aux piments ». Il faut savoir mettre le plat en bouche. Mais c’est aussi rappeler que ce sont les gens du peuple qui composent les spectateurs de Molière. D’abord et surtout.

DU BOULEVARD SUR LE BOULEVARD
Et déjà la deuxième scène évoque les aventures de Marinette, jouée par Mademoiselle Escalaïs, la femme de Scaramouche, avec le « Gros » Jourdain, joué par Bergeron. Et, notre Marinette, surprise, en pleine rue, au milieu des témoins, des cris et des jurons, par son mari, accompagné de Poquelin, trouve encore à redire de la situation : « elle était déconcertante et telle qu’on la voit tous les jours…avait réponse à tout…Quelle artiste ! Mon cher, d’un aplomb ! » L’art de la réplique est installé qui fera l’effet comique de nombreuses situations.  

LES FEUX DE SA PRUNELLE
Mais la situation n’est pas si simple. Marinette ne ferme pas les yeux devant notre Molière jeune et fringuant. Les joies du Triangle amoureux s’installent entre quiproquos et maladresses : « Oui ; bien sûr qu’elle louche un peu de son côté ; mais, sans être devin, je crois que le garçon l’ignore ; et c’est en vain, du moins pour le moment, que notre Péronnelle dirige contre lui les feux de sa prunelle : le galant n’a pas l’air de s’en apercevoir. » (Covielle, joué par Barcy, à Gros-René)

UN JEU DE TROMPE
La troisième scène voit l’entrée du régisseur du Théâtre de Scaramouche, joué par Mansiaux. Nous sommes en pleine Commedia dell’arte, l’improvisation, le culot, l’outrance et l’énergie : « Scaramouche attend déjà la réplique…Qu’il se mouche ! Avec son jeu de trompe, il n’est jamais à court…Ah ! Quel nez !…Un tuyau qui vaut presque ton four. »

CHER GRAND FOU !
Et nous retrouvons notre Marinette avec une suivante, avec Covielle puis avec Gros-René, et enfin le Marquis. Marinette conspire déjà et, avec le Marquis, n’est vraiment pas farouche : « je vous ai donné sans trop vous faire attendre plus de gages qu’à ceux que vous m’avez cités. Et je blâme pourtant vos assiduités. Jourdain est votre ami…Cher grand fou… ! …Plus tard…pas ici…Des témoins peuvent surgir… ! » De la résistance, mais pas trop quand même.

LA GUEUSE
Vient la scène 6 où le texte est conséquent et s’équilibre entre Poquelin et Scaramouche. Avec un avantage certain à Scaramouche qui reste le maître. Mais ce sera Poquelin qui clôturera les discussions. Scaramouche arrive tonitruant et emporté. Poquelin qui évoque un éventuel pardon se fait rabrouer. « Vraiment, oui… pardonner ! après son abandon…La gueuse… » Poquelin connaît son homme, il sait que, là aussi, il joue : « tu n’attends que cela. »

LA MODE DU COCUAGE
L’argumentation de Molière est la suivante :
1/ « Le cocuage est assez à la mode », tout le monde est concerné, puissants comme misérables. 2/  Rien ne sert de pleurer, bien au contraire : « Plus un mari s’émeut, tempête et gesticule, plus il perd de terrain et se rend ridicule…Mais contre l’amour, je crois qu’on ne peut rien ; chacun comme il l’entend doit défendre son bien. »
3/ Cosi fan tutte, cela est dû à la condition des femmes, il faut donc s’en accommoder : « Pourtant il faut songer que la femme est sujette au caprice léger : au logis trop souvent la vie est monotone ; et le mari qui dort, à son réveil s’étonne devoir son nid désert. »
4/ Avec le temps, la blessure se referme. Il n’y a qu’à attendre : « Tu t’y feras, ce n’est qu’une mauvaise mouche qui te pique aujourd’hui, mon pauvre Scaramouche ! »

LE DIABLE OU LE CIEL QUI T’ENVOIE
Et la discussion passionnée se termine sur le théâtre, la gloire, le succès. Scaramouche s’en veut de n’avoir pas assez de talents, mais il sait que Molière sera l’homme de la situation : « Je le sens, rien ne peut t’arrêter dans ta voie : mais que ce soit le diable ou le ciel qui t’envoie, contre tant d’insolence et tant de préjugés, je compte que par toi nous serons bien vengés. » Molière est l’héritier et le vengeur par délégation.

LA LECON DU MAÎTRE
Mais au préalable, dans son legs testamentaire, Scaramouche donne une leçon de vie et de théâtre. Il s’est fatigué et usé dans d’interminables pitreries. « Ma face ! Pauvre gloire ! espèce d’oripeau aussi vain que tous ceux dont j’affuble ma peau ! Non, tu vois, je suis las de m’user corps et âme à distraire un public exigeant qui se pâme, rit ou me siffle sans s’être jamais douté de chaque jours ses plaisirs m’ont coûté ! Et qui ne comprendra jamais que les vrais pitres ce sont les faux docteurs juchés sur leurs pupitres, les faux marquis, les faux dévots, tous les pédants…Et l’on vient nous parler des arracheurs de dents ! Si j’avais du génie autant que j’ai de haine, comme je la ferais, la comédie humaine ! Sois sûr que les faquins goûteraient la leçon ! »

TOUS PRÊTS A VOUS FAIRE LA FÊTE
La septième scène met Poquelin aux prises avec une Marinette toute excitée et pleine d’espoir. Mais Poquelin, cet « ami-délicat », est là pour remettre Marinette dans le droit chemin du mariage, « à qui va se noyer je viens tendre une perche…Il faut rentrer ce soir…La paix sera bien vite faite…Tous vos amis sont là prêts à vous faire la fête. » Mais Marinette craint ce mari trop jaloux et violent. Poquelin, parfois, est prêt à succomber à la chaleur ardente de Marinette, « mais enfin cette ardeur… »

UN MOLIERE NOVICE
Non, il n’a pas oublié son rôle, il joue pour Scaramouche et non pour son propre chef.  Mais Marinette ne laisse pas l’affaire et Poquelin, à la reddition de la chair, préfère une retraite digne, « j’avais compté sans ma faiblesse. Déjà vos yeux sur moi n’ont que trop de pouvoir ; il vaut donc mieux vous fuir pour ne plus vous revoir », «  votre esprit s’amuse à raviver en moi l’ardeur dont je m’accuse. C’est un jeu qui vous est peut-être familier. Mais, moi, j’y suis novice et je puis m’oublier. »

ENTRE L’ARBRE ET L’ECORCE
Mais pour Marinette, Scaramouche n’est pas non plus lui-même un exemple de vertu. Il a une maîtresse exigeante à qui il rend visite chaque soir : «la foule qui l’acclame est sa seule maîtresse. » Mais Molière à trop se rapprocher de la flamme s’est brûlé. Marinette le fait tomber dans ses filets, « vous-même auriez dû mesurer votre force avant de mettre un doigt entre l’arbre et l’écorce : ce jeu-là ne vous a réussi qu’à moitié… » Molière rend les armes en écrasant un « Marinette ! » , « en se précipitant à ses genoux. »

CROISER LE FER PAR AMOUR
Mais, dans cette position, c’est maintenant Molière qui est pris sur le vif par l’arrivée du marquis. Marinette, fin stratège, persuade l’hôte inattendu qu’il s’agissait en fait d’une répétition, et qu’ils ne faisaient, la main sur le cœur, rien de mal. L’histoire est racontée, « tout cela, croyez bien est dans la comédie. » Le récit se termine si bien que les deux tourtereaux veulent en découdre en croisant le fer : « je n’estime point indigne de ma lame un homme qui combat pour l’amour d’une femme. »

RIEN NE PEUT NOUS CONTRAINDRE
Peu importe le rang, Molière n’est peut-être pas vicomte ou marquis, il a cette classe naturelle qui fait oublier le rang : «que vous soyez d’ailleurs ou non un gentilhomme, vous en avez, monsieur, la grâce, et c’est tout comme. Êtes-vous prêt… »  Un exempt et ses hommes arrivent et rappellent l’interdiction des duels. Le marquis discourt sur la légitimité de l’édit de Richelieu : « Rien ne peut nous contraindre, et tout ce que l’on dresse contre une âme où Dieu mit la force et la tendresse, n’empêchera pas plus nos bras de s’escrimer que les femmes de plaire et moi de les aimer ! »

LA MAIN SUR LA BOUCHE
L’annonce d’un accident survenu à Scaramouche, « on l’a vu mettre une main sur sa bouche, en étouffant…j’ai cru qu’il allait en finir… », inquiète au plus haut point Marinette qui court pour le rejoindre séance tenante. Poquelin voit cet empressement et comprend de facto l’amour que Marinette porte réellement à son mari : « Vous l’aimez donc, madame ? Il n’a fallu qu’un cri pour nous le révéler ! »

VOULEZ-VOUS DONC QU’IL MEURE
Il déconseille Marinette de précipiter, dans son état, la rencontre avec Scaramouche et propose ses qualités de médiateur. La querelle avec le marquis est ainsi close : « –Tant pis pour nous…- Tant mieux pour lui…Tant mieux pour elle ! » A l’annonce de l’éventuelle arrivée d’un médecin, Poquelin devient Molière, et son sang ne fait qu’un tour contre tous les Diafoirus de la terre : « Un médecin ! Pourquoi ? Voulez-vous donc qu’il meure ? » Argan en parle dans la scène onze d’une manière fort instructive : «Diafoirus, monsieur, est si savant qu’en moi qui ne souffrais jamais auparavant,  il a su découvrir au moins cent maladies ! Mes méninges en sont encore abasourdies ! »

ET LE PUBLIC ATTEND
Nous retrouvons, scène douze, les trois protagonistes : Poquelin, attentif à la santé de son maître, Scaramouche, tonitruant et vitupérant, et Marinette bouleversée, « C’est lui !…Je veux le voir…tant pis ! » Scaramouche a repris son souffle, il est sauf. Pendant ce temps, le public du Théâtre attend, impatient et passionné. « – N’en prenez point souci, il a pour l’amuser le joyeux Mascarille. Le public entre nous est assez bonne fille. – Perfide aussi… »

QUEL CHAPELET !
Scaramouche reparle des talents de Poquelin, de l’art et de la manière de parler.  « Il t’a suffi d’un mot pour lui régler son compte…Mais toi, quand tu t’y mets, mon cher, quel chapelet ! Tous, je les vois, semblaient, la bouche grande ouverte, recevoir la pâtée et la sauce était verte ! » Scaramouche comme spectateur du jeune Molière est conquis : « vraiment c’est à se tordre, et jamais, tu le vois, on ne m’avait offert pareille régalade… »

SA FAIBLESSE EST SON ARME
Poquelin avance à Scaramouche que Marinette serait repente. Il tâte le terrain, « écoute…si pourtant tu voyais l’infidèle soumise et repentante implorer ton pardon, la repousserais-tu sans l’entendre ? » Scaramouche qui la connaît habile et rusée ne s’en laisse pas conter et demande à Molière d’être vigilant devant une telle couleuvre. Et puis il est trop vieux, trop près de la mort, pour se laisser amadouer. Il ne tient pas à la revoir : « Sa faiblesse est son arme, et même la plus bête, si tu tiens à l’aimer, saura te tenir tête, même à toi, Poquelin, m’entends-tu, même à toi ! Que le ciel t’en préserve ! Et tu voudrais que moi qui suis vieilli, fourbu, qui sens ma mort prochaine, je me remette encore à ma trop lourde chaîne ? Je n’ai plus le courage, il vaut mieux en finir ! Si tu la vois, dis-lui de ne plus revenir… »

LA HAINE ET L’AMOUR VONT A LA MÊME ADRESSE
Poquelin revient sur ces déclarations définitives et pense qu’  « il n’est pas de rancœur qui ne cache toujours un vieux fonds de tendresse ! Ta haine et ton amour vont à la même adresse ; ta femme est dans ton cœur, rien ne peut l’arracher… » De plus, Scaramouche a t-il des preuves de l’infidélité de sa femme ? Sur quoi s’appuie-t-il pour être si catégorique ? Ne s’agit-il pas seulement d’ « apparences futiles », « de tourments inutiles ».

DE LA GRÂCE DANS LE LANCEMENT DE BONNETS
Pour Poquelin, rien ne sert de prouver la totale innocence de sa femme. Ça ne tromperait personne et surtout pas Scaramouche, « ta femme, je l’avoue est loin d’être une prude, son humeur est changeante et chacun reconnaît qu’elle a certaine grâce à lancer son bonnet… » Mais ce ne sont que « jeux innocents ».  Pour elle, c’est un jeu bien quelconque. Elle aime séduire, c’est entendu, mais elle ne va guère plus loin, « ayant achevé sa conquête, la belle d’un nouvel exploit se met en quête et, comme je l’ai dit, l’affaire en reste là… »

JE DEVRAIS LE HAÏR, POURTANT JE LUI PARDONNE
Mais Scaramouche reste étonné de tous ces renseignements : Molière semble si bien la connaître. Mais pour lui, son « émoi sincère a mis en évidence ce que tous les discours n’ont pas su me prouver. » Le seul amant véritable était Poquelin lui-même, le plus redoutable, « toi seul pouvait me l’enlever, après toi ce n’est pas un Jourdain qu’on redoute ! » Poquelin le rassure, il ne l’a pas fait cocu. Scaramouche n’en est pas tout-à-fait convaincu, « l’est-il, mon ami ? car vraiment je devrais le haïr…pourtant je lui pardonne, ne fût-ce qu’en retour du repos qu’il me donne ! »

TU ME RENDS LA VIE !
 Marinette « implore son pardon ». Embrassades et pardons mutuels. Marinette : « Suis-je enfin pardonnée ? » Scaramouche : « Ah ! tu me rends la vie ! » Mais le public est là qui attend le spectacle, qui attend Scaramouche. Mais depuis le temps, le public demande son argent. Scaramouche de nouveau gonflé à bloc et prêt pour un spectacle grandiose. Le public n’a qu’à bien se tenir, il va en avoir pour son argent. Laissant sur place Poquelin, seul. Mais Poquelin a beaucoup et tant appris. Les pages blanches n’ont qu’à bien se tenir ! Sa plume arrive, « car j’ai livré ce soir une rude bataille !… »

Jacky Lavauzelle

in La Petite Illustration n°84 du 11 février 1922

                                     

FAUST (Goethe) LA DEDICACE – ZUEIGNUNG

Johann Wofgang von Goethe

ZUEIGNUNG
DEDICACE

Faust Goethe Eine Tragödie Argitato Théâtre Zueignung Dédicace

 

Ihr naht euch wieder, schwankende Gestalten,

Vous vous approchez, formes indécises

Die früh sich einst dem trüben Blick gezeigt.

Jadis, vous apparaissiez à mon œil innocent.

Versuch ich wohl, euch diesmal festzuhalten?

Essaierai-je cette fois de vous capturer ?

Fühl ich mein Herz noch jenem Wahn geneigt?

Mon cœur serait-il toujours sensible à cette illusion?

Ihr drängt euch zu! nun gut, so mögt ihr walten,

Je sens votre présence !  Vos pulsions !

Wie ihr aus Dunst und Nebel um mich steigt;

Vous m’enveloppez de brume et de brouillard ;

Mein Busen fühlt sich jugendlich erschüttert

Ma poitrine émue se sent rajeunir,

Vom Zauberhauch, der euren Zug umwittert. 

Du souffle magique, le cortège s’enveloppe.

 Ihr bringt mit euch die Bilder froher Tage,

Vous apportez avec vous les images des jours plus heureux,

Und manche liebe Schatten steigen auf ;

Accompagnées de douces et tendres ombres ;

Gleich einer alten, halbverklungnen Sage.

Comme une vieille fable, à moitié oubliée.

Kommt erste Lieb und Freundschaft mit herauf ;

Vient le premier amour, viennent les premières amitiés ;

Der Schmerz wird neu, es wiederholt die Klage

La douleur se réveille, elle rappelle le cours

Des Lebens labyrinthisch irren Lauf,

Sinueux de ma vie,

Und nennt die Guten, die, um schöne Stunden

Elle appelle les amis, qui, dans des doux moments

Vom Glück getäuscht, vor mir hinweggeschwunden.

Trompés par le destin, disparurent devant moi.

Sie hören nicht die folgenden Gesänge,

Elles n’écouteront pas les chansons nouvelles,

Die Seelen, denen ich die ersten sang;

Les âmes, pour connurent les premières chansons

Zerstoben ist das freundliche Gedränge,

Dispersée, la foule amicale,

Verklungen, ach! der erste Widerklang.

Oublié, ah ! le tout premier écho.

Mein Lied ertönt der unbekannten Menge,

Ma chanson se perd dans la foule,

Ihr Beifall selbst macht meinem Herzen bang,   

Leurs applaudissements me bouleversent,

Und was sich sonst an meinem Lied erfreuet,   

Et ceux qui se replongent dans mes chansons,

Wenn es noch lebt, irrt in der Welt zerstreuet.

S’ils sont encore en vie, ils sont de par le monde.

 Und mich ergreift ein längst entwöhntes Sehnen

Et voici qu’un désir depuis longtemps oublié

Nach jenem stillen, ernsten Geisterreich,

Après ce calme, frappe à la porte du royaume sérieux de l’Esprit,

Es schwebet nun in unbestimmten Tönen

Il rode maintenant un murmure incertain

Mein lispelnd Lied, der Äolsharfe gleich,

Ma chanson siffle, telle une harpe éolienne,

Ein Schauer faßt mich, Träne folgt den Tränen,

Un frisson me déchire, aux pleurs suivent les pleurs,

Das strenge Herz, es fühlt sich mild und weich ;

Mon cœur sévère, se sent doux et léger ;

Was ich besitze, seh ich wie im Weiten,

Ce que j’ai, je le vois de si loin,

Und was verschwand, wird mir zu Wirklichkeiten.

Et ce qui a disparu, devient pour moi réalité.

Traduction Jacky Lavauzelle
artgitato.com

Edmond Sée UN AMI DE JEUNESSE : Une amitié étrangère

Edmond Sée
1875 – 1959




Un Ami de jeunesse




Drame
en un acte
Représenté pour la première fois
A la Comédie-Française

Le 14 décembre 1921

Edmond See Un Ami de jeunesse Artgitato Portrait Raphael

UNE AMITIE

ETRANGERE

Dans un Ami de jeunesse, Edmond Sée parle de l’être. Presque dans un sens philosophique. Des questions sur le temps qui passe, la véritable amitié, l’opportunisme, le mensonge et la sincérité, ce qui lie ensemble les êtres, sommes-nous le même à vingt ans et à quarante ans, ou un autre ?, Qu’est-ce qui fait notre identité ? … Rien que ça, mais un peu de tout ça.



 

 

Edmond See Un Ami de jeunesse Artgitato Roger Monteaux & de Féraudy 2

LE FEU DE L’AMITIE
Notre auteur lie l’amitié à la notion d’opportunité, voire l’opportunisme, et la pense à travers l’usure du temps. Chez Aristote, la philia participe pleinement à notre perfection et à notre satisfaction, en un mot au bonheur. Nos protagonistes ont ces images de bonheur dans les yeux. C’était si bien avant ! Mais l’amitié est moins liée à la personne qu’à ses activités, aux relations humaines. Nous ne sommes pas amis par nature. La vie commune de nos deux amis est constitutive de leur amitié. Aristote distingue ainsi la philia et l’homonia, relative à la vie commune. La philia qui en est issue ne se conjugue pas,  dans le temps, avec une longue absence. Elle ne peut croître que dans le temps présent. Comme un feu à besoin d’être alimenté. Nos deux amis vivaient dans ce que les grecs appelaient la prôtè philia, l’amitié première, et non dans la téleia philia, l’amitié achevée.

UN AGREABLE PARFUM DE PHILOSOPHIE
Une œuvre de réflexion. Les critiques de l’époque en sont convaincus, déjà. Alphonse Brisson remarque aussi que l’œuvre « exhale un agréable parfum de philosophie. Il ne s’agit point d’intrigue sentimentale, de querelle amoureuse…L’auteur trace deux portraits d’hommes, oppose plaisamment des âmes qui, tout d’abord pareilles, mais façonnées différemment par la vie sont arrivées à l’antagonisme complet. » La portée philosophique de cette pièce est aussi relevée par Paul Ginesty dans Le Petit Parisien : « ainsi en est-il pour Un Ami de jeunesse, dont on aimerait pouvoir parler plus longuement. Cet acte est riche en idées et en mots d’une philosophie bien humaine. »Edmond See Un Ami de jeunesse Artgitato Roger Monteaux & de Féraudy



DE L’HUMANITE DANS LA SIMPLICITE
Mais cette œuvre de réflexion n’est pas un bloc insipide et lourd. L’émotion est loin d’être absente. La force de l’œuvre est de nous plonger dans une amitié qui fut sincère. Charles Méré, dans l’Excelsior : «il y a plus d’humanité et de sens dans cette pièce si simple, si vraie, et qui, jamais, ne s’écarte du ton de la vie quotidienne, que dans beaucoup d’œuvres prétentieuses. » Robert Dieudonné, dans l’Œuvre : «rarement les auditeurs eurent l’impression d’entendre un dialogue d’un ton aussi juste, de voir vivre devant eux des personnages aussi humains, d’être touchés aux larmes par des sentiments aussi simples, mais aussi profonds. C’est un miracle de réaliser une situation si ordinaire et d’en tirer une telle émotion. »

LA TAVERNE, RUE SOUFFLOT
Deux êtres, jeunes, étudiants, avec une vie commune fusionnelle, indissociable. Des amis communs, des pensées communes et des projets identiques. Même si l’un faisait du droit et l’autre une licence ès lettres. Rien ne les oppose et la poésie cimente le tout. Des grands désirs et des propos enflammés au fond des tavernes parisiennes, rue Soufflot. Puis, les années passent.

HUMBLES ET DEVOUES
Edmond Sée nous installe confortablement, socialement, dans le bureau d’un sous-secrétaire d’Etat dans un des nombreux ministères de l’époque. C’est Le Blumel, joué lors de la première par Roger Monteaux, qui occupe les lieux. Une santé fragile toutefois. On ne peut pas tout avoir. Conscient d’une responsabilité importante, même si elle reste critiquée : « Enfin, par bonheur, nous sommes là, nous autres, humbles et dévoués sous-secrétaires d’Etat. Parce qu’on a beau médire de nous à chaque occasion et même contester souvent notre utilité… » Le Blumel est dans l’amour de soi. Il est son modèle, sa vitrine. Il est désormais son meilleur ami. Il n’a plus d’amis.

Une vingtaine d’années ont passé. Le Blumel est dans l’antichambre des Ministères que tous les sous-secrétaires attendent. Il a quarante ans. Il est fier d’un parcours aussi rapide et fulgurant.




DEUX INSEPARABLES, DEUX FRERES
Quand Le Blumel se rappelle de son amitié, il en a la larme à l’œil. L’espace d’un instant, le voici redevenu l’étudiant rêveur et idéaliste : «Tous les soirs, après les cours, on se retrouvait à l’heure des repas dans un petit café…Rue Soufflot…Je le revois encore…Oh ! Un petit café bien modeste, parce que, dans ce temps-là, on ne roulait pas sur l’or…ça ne fait rien, on vivait, gais, jeunes, insouciants !…On s’amusait…Et puis on travaillait, et pas seulement en vue des examens, non, pour soi-même… On écrivait, on faisait des vers !… Moi aussi… Je crois même qu’à ce moment-là j’ai publié un volume…Vous ne saviez pas ?…Parfaitement ! …Les Ondes sonores, ça s’appelait…Hein ! Quels titres ! Croyez-vous qu’il faut être jeune pour trouver un titre comme celui-là…Ah ! si mes collègues de la Chambre le savaient, et les journaux, qu’est-ce que je prendrais !…Enfin…Lambruche et moi, nous vivions comme deux inséparables, deux frères ; et ça a duré jusqu’au jour où le destin nous a forcés à suivre une route différente. » Puis, la descente en Haute-Garonne, le cabinet d’avocat de papa, le mariage, la politique, les élections réussies, la montée vers Paris, les premiers postes au cabinet d’un ministre.

SAISI, COURBE ET BROYE
Pour son ancien ami Lambruche, une vie différente l’attendait : le manque d’argent, une infirmité auditive, des enfants tyrans, un mariage avec la Lulu, et tout qui part en queue de poisson, « malheureusement, il y a la vie, et quand celle-là commence à vous saisir, à vous courber, à vous broyer sous elle ! », les petits boulots, la naissance de l’enfant, suivie de sa maladie, puis de sa mort, le piano-bar, les cafés concerts, la boisson, l’alcoolisme, les soirées à écrire des poèmes qui ne seront jamais lus, « je m’asseyais devant ma table et j’écrivais…sans arrêt…jusqu’au matin ! ».

LA DELIVRANCE DE L’ÂME
Mais malgré tous les maux de la terre qui s’abattent sur lui, Lambruche est resté le même, presque le même. Une âme d’écrivain bohème. Une espérance dans la beauté des vers. Une émotion. Une vie à fleur de peau. « C’est pendant cette période-là que j’ai fait mes plus beaux vers…tout mon poème : la Délivrance de l’âme ! »

UN BONHOMME A DRÔLE DE MINE
Lambruche n’a pas changé. Physiquement, il est détruit. Mais dans ses rêves, dans ses envies, il est toujours le même. Mais les autres voient cette masse informe et sans âge. Ainsi l’accueil par le domestique est sans appel : « quelqu’un de pas très…enfin…un drôle de bonhomme…avec un chapeau…et puis un cache-nez…l’air bizarre, autant dire… », il rejoint celui de Mme Le Blumel, « il n’est même pas très poli, entre parenthèses, c’est à peine s’il a touché le bord de son chapeau quand je suis passée…Et je suis de l’avis de Pierre, il a une drôle de mine…moi, il m’a presque fait peur. »

JE NE SUIS PAS MECHANT !
Mais il a quelque chose en lui qui fait encore plus peur : il dit ce qu’il pense. La vérité sort de sa bouche. Elle ne lui attire pas que des sympathies, loin de là ! Cette spontanéité est la source de ses malheurs. « Mais, moi…je suis comme ça ! …Je ne sais pas dissimuler, mentir…J’ai horreur des courbettes, de l’aplatissement. Tant pis, tant pis si ça me fait du tort ! (avec mélancolie) Oh ! ça m’en a déjà fait…et aux mieux aussi ! Je devrais me surveiller mieux, me dominer davantage. Ma pauvre petite femme me le répète assez souvent…Elle sait bien, elle, que je ne suis pas méchant…mais elle prétend que je le parais…et puis aigri ! …Et il y a peut-être aussi un peu de tout ça, tout de même ! C’est vrai, à force d’avoir lutté, souffert…on finit par rendre les autres responsables de ce qui vous arrive…et ils s’en aperçoivent…ils  vous en veulent…Et, alors…quelquefois, ça les décourage de vous faire du bien…(un long silence) Enfin ! si je t’ai dit des choses qui t’ont offusqué…ou blessé…il ne faut pas trop m’en garder rancune. »

QUAND TU CHERCHERAS UNE TRIBUNE PLUS NOBLE
Lambruche, l’exclu, veut, lui, pouvoir aider Le Blumel, mais autrement que par l’argent, bien sûr. C’est lui, le plus déshérité de la vie qui propose son aide au sous-secrétaire, il y a toujours quelque chose à donner afin d’aider l’autre, avec de réelles bonnes intentions :  « quand tu deviendras un homme comme les autres…un homme libre de penser, d’exprimer ses idées et que tu chercheras une autre tribune plus noble…Eh bien, ce jour-là, viens me trouver, viens nous trouver à la Revue…Nous y sommes au complet, et entre nous : mais ça ne fait rien, pour toi, on se serrera les coudes…on te fera une petite place, ou une grande…Celui qui a écrit les Ondes sonores ne sera jamais un étranger pour nous…On l’accueillera comme un enfant prodigue. »

QUELQUE CHOSE DE SOURNOIS
Avec la vérité, Lambruche sait que cette entrevue sera la dernière. Il observe les réactions de Le Blumel et il comprend. Il lui dit adieu. « Au commencement, oui, au début de notre rencontre, j’ai eu l’impression que tu m’accueillais sans déplaisir…avec sympathie…Et puis après…au fur et à mesure qu’on causait, peu à peu, il m’a semblé que quelque chose de sournois…de mauvais, d’hostile s’élevait entre nous, t’éloignait, te détachais de moi…que tu ressentais comme un malaise…une déception à m’écouter. » Le Blumel reste fourbe jusqu’à la fin. Il est trop différent de cet hurluberlu. Plus que cela, il peut lui nuire dans la progression fulgurante de sa carrière. Le « je vais tâcher de trouver quelque chose… » n’est fait que pour se donner une contenance. Le Blumel en fait son parti : il ne verra plus. Il n’a pas le cran d’en parler à Lambruche, mais à Dautier son collaborateur : « s’il revient…vous le recevrez…Mais après, sans me déranger. Vous entendez, sous aucun prétexte…Ah ! vous aviez raison, tout à l’heure, oui, les amis de jeunesse ! Dites que le ministre reçoit !… »

Edmond See Un Ami de jeunesse Artgitato Roger Monteaux & Fresnay

IL FAUT SORTIR LES ENFANTS DES MAINS DES FEMMES
Même la venue de Lambruche était intéressée pour notre sous-secrétaire. Le Blumel voulait faire de son fils un homme. « Il est bien jeune ! Pour elle il le sera toujours ! N’empêche que quand un gamin va sur ses sept ans ! …Sans compter que rien n’est mauvais pour lui comme l’oisiveté ; or, depuis quinze jours que son institutrice est malade et qu’il est livré à lui-même, la vie devient intenable. Heureusement que tout ça va changer…Parce qu’à un moment donné il faut sortir les enfants des mains des femmes, si l’on veut qu’ils deviennent des hommes à leur tour… » Et dans cette idée, afin d’élever son fils, de le rendre autonome, masculin, de n’être pas dérangé par les cris de son fils, il en arrive à penser à Lambruche en précepteur ! Pas pour faire un brin de discussion et parler du bon vieux temps …

Mais la pièce se lit sur le regard de Le Blumel qui se décompose au fil des révélations de Lambruche sur le cours de sa vie – « nerveusement », « gêné », « protestant », « très ennuyé », « contraint », « crispé », « vaincu ».

Les deux hommes se sont séparés. A jamais. Les amis ne se sont pas retrouvés. Même les souvenirs partagés ont volé en fumée. Il est loin le temps de la rue Soufflot. Il reste un livre de Le Blumel dans la bibliothèque de Lambruche. Les ondes sonores se sont perdues dans un recoin temporel.

Jacky Lavauzelle

 

Edmond Sée reste d’abord reconnu pour les critiques théâtrales qu’il a réalisées pendant une vingtaine d’années, de 1920 à 1940. L’Ami de jeunesse qui a été représenté en 1921 à la Comédie-Française n’est pas une première pour cet auteur habitué dans les pièces ramassées et courtes. Nous lui devons son excellent Théâtre français contemporain, paru en 1928.

 

Texte paru dans la Petite Illustration n°57
du 31 décembre 1921
Photos de Clair-Guyot pour la représentation à la Comédie-Française
Photo d’Edmond Sée par Harlingue
Composition affiche Artgitato

Pour la première les personnages étaient joués par :
M. de Féraudy (Lambruche)
Roger Monteaux (Le Blumel)
Madame de Chauveron (Mme Le Blumel)
M. Fresnay (Secrétaire de Le Blumel)
M. Chaize (un domestique)

SENEQUE : DE BREVITATE VITAE – DE LA BRIEVETE DE LA VIE

Sénèque

DE BREVITATE VITAE
De la brièveté de la vie

Sénèque De brevitae Vitae Argitato De la briéveté de la vie

Traduction Jacky Lavauzelle – artgitato.com

CHAPITRE I

Maior pars mortalium, Pauline, de naturae malignitate conqueritur,

La grande majorité des mortels, Paulinus, se plaignent de la malignité de la nature,

quod in exiguum aeui gignimur, quod haec tam uelociter,

que nous naissons pour une vie si courte, que les choses vont si vite

tam rapide dati nobis temporis spatia decurrant,

que le temps qui nous a été accordé passe si vite

adeo ut exceptis admodum paucis ceteros in ipso uitae apparatu uita destituat.

si bien qu’à l’exception d’une minorité, les hommes ne trouvent la vie que quand elle les abandonne.

Nec huic publico, ut opinantur, malo turba tantum et imprudens uulgus ingemuit :

Ce fait, selon l’opinion,  ne concerne pas uniquement la foule et le vulgaire

 clarorum quoque virorum hic affectus querelas evocavit. 

Il est clair que les hommes célèbres sont aussi affectés par ces plaintes.

Inde illa maximi medicorum exclamatio est :

De là ce que s’écria le plus grand des médecins :

« Vitam brevem esse, longam artem« .

La vie est courte, l’art est long.”

Inde Aristotelis cum rerum natura exigenti, minime conveniens sapienti viro lis est :

De là ce qu’Aristote, avec l’argument de la nature, incompatible avec la nature du sage, dit ;

illam animabilibus tantum indulsisse, ut quina aut dena secula educerent,

La nature a montré une telle faveur aux animaux, enfantant pendant cinq ou dix existences,

homini in tam multa genito, tanto citeriorem terminum stare.

l’homme aux multiples talents,  lui doit se contenter d’un temps beaucoup plus court.

Non exiguum temporis habemus : sed multum perdimus.

Nous n’avons pas un manque de temps : nous en perdons seulement beaucoup.

Satis longa vita, et in maximarum rerum consumationem large data est,

La vie est assez longue, et un maximum de choses peut y être accompli,

 si tota bene collocaretur.

si tout y est bien employé.

Sed ubi per luxum ac negligentiam defluit,

Mais quand c’est dans le luxe et l’insouciance,

ubi nulli rei bonae impenditur ;

il ne se consacre à rien de bon ;

ultima demum necessitate cogente,

Au dernier moment enfin,

quam ire non intelleximus, transisse sentimus.

celui que nous percevons, nous presse alors.

Ita est, non acceptimus brevem vitam, sed fecimus :

C’est la vérité, nous n’avons pas une vie courte, mais nous l’avons faite ainsi :

nec inopes ejus, sed prodigi sumus.

nous ne le voulons pas, mais nous la gaspillons.

Sicut amplae et regiae opes,

Tout comme de grandes et princières richesses,

ubi ad malum dominum pervenerunt,

qui sont données à un mauvais propriétaire,

momento dissipantur, at quamvis modicae,

dispersées en un moment, alors qu’une modeste fortune,

si bono custodi traditae sunt, usu crescunt :

à un bon gardien, croît avec l’usage :

ita aetas nostra bene disponenti multum patet.

de même notre vie sera assez longue si on en dispose avec sagesse.

 CHAPITRE II

Quid de rerum natura querimur ?

Pourquoi se plaindre de la nature?

Illa se benigne gessit : vita, si scias uti, longa est.

Elle s’est montrée bienveillante, la vie, si on sait comment la vivre.

Alium insatiabilis tenet avaritia :

L’un est rongé par une insatiable cupidité,

alium in supervacius laborius operosa sedulitas :

un autre par une pénible dévotion à d’inutiles tâches,

alius vino madet :

un autre demeure aviné,

alius inertia torpet :

un autre paresseux,

alium defatigat ex alienis judiciis suspensa semper ambitio :

un autre fatigué d’ambition qui reste suspendu au jugement d’autrui,

alium mercandi praeceps cupiditas circa omnes terras,

un autre se targue de négoces et pousse son avidité sur toutes les terres,

omnia maria, spe lucri, ducit.

toutes les mers, dans l’espoir de gain.

Quosdam torquet cupido militae,

Certains tourmentés par la cupidité des combats,

nunquam non aut alienis periculis intentos, aut suis anxios :

n’ont jamais oublié de mettre les autres en péril, sans autre anxiété,

sunt quos ingratus superiorum cultus voluntaria servitute consumat.

Enfin certains se dévouent à d’illustres ingrats dans une servitude volontaire.

Multos aut affectatio alienae fortunae,

Beaucoup désirent s’aliéner les fortunes des autres hommes,

aut suae odium detinuit :

ou haïssent leur destinée :

plerosque nihil certum sequentes,

plusieurs sans but particulier suivent

vaga et inconstans et sibi displicens levitas per nova consilia jactavit.

une pente vague et inconstante, jettent leur dévolu sans cesse sur de nouveaux projets.

Quibusdam nihil quo cursum dirigant, placet,

Certains ne trouvent  rien qui les attire, et les rend heureux,

sed marcentes oscitantesque fata deprehendunt :

mais la mort les ramasse sans qu’ils n’aient jamais eu de destinée,

adeo ut quo apud maximum poetarum more oraculi dictum est,

tant et si bien qu’il a été dit, à l’instar d’un oracle, par le plus grand des poètes,

verum esse non dubitem :

Je ne doute pas de cette vérité :

Exigua pars est vitae, quam nos vivimus ;

Nous ne vivons qu’une petite partie de notre vie

certum quidem pmne spatium,

Il est certain que toutes les autres parties,

non vita, sed tempus est.

ne sont pas de la vie, c’est du temps écoulé.

Urgentia circumstant vitia undique :

Le vice nous entoure partout,

nec resurgere, aut in dispectum veri attollere aculos sinunt,

il s’accroît tellement que nos yeux ne sont permettent plus de discerner la vérité,

sed mersos, et in cupiditabitus infixos premunt.

mais nous plonge dans le bain des victimes de la cupidité.

Nunquam illis recurrere ad se licet,

Nous ne sommes plus autorisés à retourner à notre moi véritable,

si quando aliqua quies fortuito contigit :

même quand le hasard fortuitement relâche l’étreinte des passions,

velut in profundo mari,

flottant comme sur une mer profonde,

in quo post ventum quoque volutatio est,

sur laquelle  les vagues restent agitées même après que la tempête soit passée,

fluctuantur, nec unquam illis a cupiditabitus suis otium instat.

jamais à la folie des passions le calme ne fait suite.

 

De istis me putas disserere,

Vous pensez que je n’évoque que des personnes,

quorum in congesso mala sunt :

qui ont accumulés les maux :

aspice illos ad quorum felicitatem concurritur :

Regardez ces hommes qui vont  vers la prospérité :

bonis suis effocantur.

étouffant sous leurs biens.

Quam multis graves sunt divitiae ?

Combien, nombreux, sont sous le poids des richesses ?

Quam multorum eloquentia,

Combien, nombreux, pour cette éloquence,

quotidiano ostentandi ingenii spatio, sanguinem educit ?

ont déployé leur génie, et fait couler le sang?

quam multi continuis voluptatibus pallent ?

combien sont épuisés de leurs continuels plaisirs voluptueux ?

quam multis nihil liberi relinquit circumfusus clientium populus ?

De nombreux clients se pressent à leur sujet ne leur laissant aucune liberté ?

Omnes denique istos, ad infimis usque ad summos, pererra :

Enfin, dans tout cela, en ce qui concerne la plus haute comme la plus basse société,

hic, advocat, hic adest, ille perilitatur, ille defendit, ille judicat.

l’un veut une sommation, un autre souhaite qu’on l’assiste, celui-ci s’estime être en péril, l’autre veut qu’on le défende, celui-là est juge.

Nemo se sibi vindicat :

Personne ne s’appartient :

alius in alium consumitur.

les uns se consument avec les autres.

Interroga de istis, quorum nomina ediscuntur :

Renseignez-vous sur ces hommes, dont les noms sont connus de tous :

his illos dignosci videbis notis :

vous les verrez différemment :

hic illius cultor est, ille illus, suus nemo.”

«ici l’un rend ses devoirs à l’un, celui-ci à un autre, mais pas à soi-même. ».

Deinde dementissima quorundam indignatio est :

Ensuite, certains s’indignent dans des démentielles colères:

queruntur de superiorum fastidio,

se plaignant du faste des gens supérieurs,

quod ipsis adire volentibus non vacaverint.

qui n’ont pas eu le temps de les recevoir.

Audet quisquam de alterius superbia queri,

Comment ont-ils l’audace de se plaindre de la fierté d’un autre,

qui sibi ipse nunquam vacat ?

celui qui n’a jamais le temps pour soi ?

Ille tamen, quisquis est, insolenti quidem vultu,

Cet homme, quel qu’il soit, avec son visage insolent,

sed aliquando respexit :

vous a respecté,

ille aures suas ad tua verba demisit :

vous a écouté,

ille te ad latus suum recepit :

placé à ses côtés,

tu non inspicere te unquam,

alors que vous, vous  ne vous êtes jamais regardé,

non audire dignatus es.

ni accordé une audience.

GYP : LA FANFARE ou Qui va à la chasse perd sa place

 

GYP

Comtesse de Martel Sybille Gabrielle Riqueti de Mirabeau

Gyp La Fanfare Nadar L'Hallali du cerf Courbet Artgitato
(1850-1932)

LA FANFARE

QUI VA A LA CHASSE PERD SA PLACE !

Dans le style de GYP, voici un tableau mondain, une critique satirique des usages de son époque. Les femmes dans l’œuvre de Gyp, sans être des féministes, ont de la répartie, à l’image de la jeune fille créée dans le Mariage de chiffon en 1894. Elles ne s’en laissent pas compter, même devant des indécrottables chasseurs.

Dans la fanfare, Gyp aborde le thème de la chasse dans une rencontre amoureuse. Elle place l’action au bord de l’eau, « dans le massif du Sanglier ». Une exposition animale s’entend au loin, entre les aboiements des chiens et les fanfares de chasse. La foule qui se presse à l’exposition est autant de frein à l’activité du chasseur. Celui-ci aime la tranquillité et être seul avec sa proie. En tête à tête. Comme tout chasseur, Monsieur de Halbran est uniquement consacré à la chasse. « Vous ne voyez donc pas à quel point je suis féru de vous ! …vous seule occupez mes pensées…je ne vis plus que pour vous, et non seulement vous remplissez le présent et l’avenir, mais encore vous avez effacé jusqu’aux moindres souvenirs du passé…mes relations préférées, mes goûts favoris, tout est tombé dans l’oubli, l’oubli noir et éternel. »

Le chasseur est solitaire. Le chasseur est concentré.

Notre homme, Monsieur de Halbran, est un chasseur devant l’éternel. Il sent la dame qui l’attend dans un recoin, Madame de Beauvouloir, n’est rien d’autre que le gibier à capturer. Elle est cachée « derrière un rempart de chaises », tel un animal dans son terrier.

Mais le plus important dans un chasseur, ce n’est pas le gibier mais la chasse elle-même. Blaise Pascal disait sur ce point :  «Ils ne savent pas que ce n’est que la chasse et non la prise qu’ils recherchent. » Ainsi Monsieur de Halbran, malgré ses propos sur son amour véritable, est happé par les bruits qui lui rappellent la chasse au loin ; dès qu’une musique arrive à son oreille, le voilà fredonnant, écoutant le bruit des cors.

Toutes les fanfares y passent : la Lur-Saluces, la Vague, l’Hallali, la Nemours, la Fleur-de lis, la Canteleu, la Dampierre, «  les sons de la Chantilly ! ». A force d’écouter tous ces airs, Monsieur de Halbran en redevient naturel et en oublie les beaux discours sur l’amour du début de la rencontre. Il parle désormais plus vertement : « il lui arrivait ce qui arrive à tous les maris qui ont des femmes ravissantes…C’est leur faute aussi…je ne vois pas pourquoi on les plaint…ils n’ont qu’à épouser des femmes laides s’ils les veulent pour eux tout seuls…et encore…on ne peut jamais répondre de rien ! Malchancheu ne voyait du reste, là-dedans, aucune allusion personnelle…C’est un excellent homme…qui a de bien belles chasses…et une meute donc !…de beaux chiens, feu et noir, tellement pareils qu’on ne les distingue pas les uns des autres !….avec des bajoues pendantes…et coiffés !…des oreilles qui ont l’air d’un nœud alsacien en satin noir !…ils sont exposés cette année !… »

Monsieur de Halbran se laisse gagner par l’excitation de la chasse. Il ne se contrôle plus. Il ne maîtrise plus ses mots et ses phrases. Il s’emballe et le reconnaît à Mme de Beauvouloir. Il n’y a même rien à reconnaître, c’est l’évidence : « la chasse vous rend bien plus éloquent que l’amour…nous étions paris sur une fausse piste…ces pauvres chiens ont relevé le défaut en nous remettant dans la bonne voie… »

Parions que Madame de Beauvouloir ne restera pas longtemps seule et qu’elle trouvera un chasseur moins passionné. Mais du chasseur au chassé, le rôle n’est pas si clair. En tout cas, Monsieur de Halbran est bien parti bredouille mais content d’avoir rejoint la meute.

Jacky Lavauzelle

 

Dans la revue Lisez-moi n°65 du 10 mai 1908