Archives par mot-clé : ivan krylov

TRADUCTION RUSSE Jacky Lavauzelle Французский перевод текстов на русском языке

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Traduction Russe Jacky Lavauzelle
Жаки Лавозель
ARTGITATO
Французский перевод текстов на русском языке
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TRADUCTION RUSSE

Французский перевод текстов на русском языке

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 Анна Ахматова
Anna Akhmatova

Тихо льется тихий Дон Coule tranquillement le calme Don
Любовь – L’Amour (1911)
Музыка – La Musique (1958)

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Alexandre Blok
Алекса́ндр Алекса́ндрович Блок

В море – En Mer (1898)
Девушка пела в церковном хоре – Elle chante dans le chœur de l’Eglise (1905)
По берегу – Sur le Rive (1903)
скифы – les Scythes (1918)

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 Prince Alexandre Chakhovskoy

Le Cosaque poète
Saint-Pétersbourg – 1812

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Sergueï Essénine
Сергей Александрович Есенин

LA POESIE de Sergueï Essénine
поэзия есенина  

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Ivan Krylov

le Magasin à la mode

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Mikhaïl Lermontov
Михаил Юрьевич Лермонтов

La Poésie de Lermontov
Стихи Лермонтова

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Vladimir Maïakovski
Владимир Владимирович Маяковский

Poèmes
Поэмы

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Ossip Mandelstam
О́сип Эми́льевич Мандельшта́м

стихи о сталине
Poème sur Staline
novembre 1933





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B Okoudjava & V Kikabidze

  LES PEPINS DE RAISIN
Виноградную косточку

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Alexandre Pouchkine
Александр Сергеевич Пушкин

Poésie – Поэзия А. С. Пушкина
poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

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 Anton Tchekhov
Антон Павлович Чехов

Les pièces de Théâtre – Театр

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Fiodor Tiouttchev
Федор Тютчев

La poésie de Fiodor Tiouttchev
стихи федор тютчев

Fiodor Tiouttchev Poèmes Poésie Artgitato Les poèmes de Fiodor Tiouttchev

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Ivan Tourgueniev
Иван Сергеевич Тургенев

Собака – Mon Chien (février 1878)
русский язык – La Langue Russe (juin 1882)

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Vladimir Vyssotski
Владимир Семёнович Высоцкий

Les Coupoles – Купола

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Boulat Okoudjova
Булат Шалвович Окуджава

Tant que la terre continue de tourner

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Vladislav Ozerov
Владислав Александрович Озеров

Fingal
Tragédie en trois actes
1805

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 Denis Fonvizine
Денис Иванович Фонвизин

Le Dadais ou l’Enfant gâté
1782

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Французский перевод текстов на русском языке

TRADUCTION RUSSE

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DE L’ART DE TRADUIRE LE RUSSE

Je viens d’indiquer la double valeur des écrits de Pouchkine : l’auteur de Poltava a renouvelé, comme prosateur, la langue russe, en même temps qu’il ouvrait à ses contemporains, comme poète, des sources nouvelles d’inspiration. On sait aussi quel accueil la Russie a fait à cet interprète de la pensée nationale. Quant à l’Europe, il faut le dire, elle est restée trop indifférente au rôle que Pouchkine a joué dans son pays. La France surtout n’a eu longtemps qu’une idée vague de ce grand mouvement littéraire commencé et dirigé par un seul homme. Ici même cependant, une étude biographique sur Pouchkine avait déjà indiqué l’importance de ses travaux. Pendant longtemps, on a pu s’étonner qu’une plume française ne cherchât point à le traduire. Aujourd’hui cette tâche a été abordée ; mais peut-on la regarder comme remplie ? L’auteur de la traduction française de Pouchkine qui vient d’être publiée n’a point paru se douter des difficultés que présentait un pareil travail. Il y avait là des écueils et des obstacles qui imposaient au traducteur un redoublement d’efforts. L’art de traduire, surtout lorsqu’il s’applique à la poésie, suppose une sorte d’initiation qui ne s’achète qu’au prix de veilles laborieuses. Les vulgaires esprits seuls peuvent s’imaginer qu’il suffit, pour traduire un poète, de rendre ses vers dans un autre idiome, sans s’inquiéter d’ailleurs de la physionomie, du mouvement, des nuances infinies de la pensée, des mille finesses du style. Or, ce ne sont point-là des choses qui aient leur vocabulaire écrit et ce sont pourtant des choses qu’il faut traduire, ou du moins indiquer : elles demandent une intelligence vive et délicate pour les saisir, une plume habile et souple pour les rendre. Pour transporter d’ailleurs dans son propre idiome les richesses d’une langue étrangère, il y a une première condition à remplir ; est-il besoin de la rappeler ? C’est la connaissance parfaite de la langue dont on veut révéler à son pays les richesses littéraires. Qu’on y songe, l’idiome russe est le plus difficile des idiomes européens, il est difficile même pour les Russes qui n’en ont pas fait l’objet d’une étude sérieuse. C’est une langue dont le sens positif varie à l’infini et dont le sens poétique varie encore davantage : langue souple et rude, abondante et imagée, dont l’origine, les accidents, l’esprit, l’allure, les procédés, n’offrent aucune analogie avec nos langues d’Occident. Le traducteur français des œuvres de Pouchkine a échoué pour n’avoir point compris les exigences de sa tâche. Il importe qu’on ne l’oublie pas, une traduction de ce poète exige une connaissance intime et approfondie, non-seulement de la grammaire et du vocabulaire russes, mais des finesses et des bizarreries de la langue ; elle exige aussi un long commerce avec ce génie si original, si en dehors de toute tradition européenne. Tant que cette double condition n’aura pas été remplie, notre pays, nous le disons à regret, ne connaîtra qu’imparfaitement la valeur et l’originalité du poète russe.

Pouchkine et le mouvement littéraire en Russie depuis 40 ans
Charles de Saint-Julien
Revue des Deux Mondes
Œuvres choisies de Pouchkine, traduites par M. H. Dupont
T.20 1847

IVAN KRYLOV : LE MAGASIN DE MODES – Traduction Française

Théâtre Russe d’Ivan Krylov

Comédie en trois actes et en prose
 комедия

Ivan Krylov Le Magasin de Modes Comédie en trois actes Traduction Argitato

Ivan Andreïevitch Krylov
Иван Андреевич
Крылов
(1769-1844)

LE MAGASIN DE MODES
Модная лавка
1806

Extraits

****

Acte 1

*****

Scène 1

Un magasin de mode très prisé et très élégant.
MARIANNE (Vendeuse), LESTOFF (L’amant d’Elise)
(Marianne est assise à son travail)

LESTOFF
Alors, ma petite Marianne ! As-tu fait des affaires ? Une fille aussi belle que toi devrait voler de ses propres ailes !

MARIANNE
Monsieur ! Je ne suis pas bien née pour voler ainsi de mes propres ailes !

LESTOFF
Bien née pour tenir un magasin ?

MARIANNE
Vous plaisantez ? Comme partout on regarde la naissance. Madame La Broche ou Madame Brochard n’ont pas les mêmes chances…

LESTOFF
Malheureuse ! Marie-toi donc à un Français !

MARIANNE
Je l’aurais fait  volontiers ; mais Madame votre sœur y consentirait-elle ?

LESTOFF
Suis-je bête ! Je pense toujours que tu es libre. Ah! Marianne ! Ma sœur ne sait pas la richesse qu’elle détient. Avec moi, tu n’aurais qu’un seul et unique ordre : régner sur mon âme ! Petit trésor !

MARIANNE
Oubliez-moi un peu, monsieur.  Et vous m’empêchez de mener à bien mon travail ! Vous m’offensez ! Vous n’avez pas changé depuis notre dernière campagne !

LESTOFF
Du tout ! J’ai changé ! Tu n’imagines pas à quel point ! Je ne suis plus le même ; je suis un autre homme !

MARIANNE
Vous ne seriez plus dépensier ?

LESTOFF
Du tout !

MARIANNE
Et ce changement date de quand ?

LESTOFF
Depuis que je n’ai plus rien !

MARIANNE
Et les jeux ?

LESTOFF
Plus rien !

MARIANNE
Vraiment ? Le jeu ne vous attire plus ?

LESTOFF
Plus le moindre du monde ! Un peu de cartes et un peu de billard !

MARIANNE
Fi ! Quel changement ! Et le bourreau des cœurs, les galanteries ? Continuent-elles ?

LESTOFF
Oh ! Marianne ! Que me rappelles-tu ?

MARIANNE
Qu’est-ce que ce soupir ? Cette mélancolie ? Ne jouez-vous la comédie ?

LESTOFF
Eh non ! Marianne ! Je suis amoureux ! Follement épris !

MARIANNE
Amoureux de combien de belles personnes ?

LESTOFF
Ecoute, jeune fille ! Aux environs de Koursk, dans une de ces grosses bourgades, je me suis arrêté alors que je me rendais à mon régiment. Voici que le maître des lieux m’invite à dîner …

MARIANNE
Monsieur ! Comme je comprends la joie du maître des lieux à voir ainsi un jeune homme élégant dans son pays perdu !

LESTOFF
Il est bien dommage que tu n’es vue mes hôtes : Monsieur Sombouroff, un vieux monsieur, avec de la bonté mais aussi de la violence et bien attachée aux vieilles traditions russes. Il trouve tout à critiquer, à l’exception de lui-même : la mode, les étrangers. Qu’un scandale touche un de ses proches, le voici condamné à mort ! Et avec une si grande famille, a-t-il l’occasion de se morfondre. Ainsi sa deuxième femme, Madame Sombouroff…

MARIANNE
Comment ce monsieur a deux épouses dans cette contrée ?

LESTOFF
Mais non! C’est un homme de bonne moralité ! Il a juste commencé par être veuf.

MARIANNE
Suis-je bête ! Alors ? Sa femme ?

LESTOFF
Un concentré de ce lieu ! Trente ans environ ! Violente, avare et méchante ! Par contre, sa fille de son premier mariage, Elise…

MARIANNE
Votre voix devient douce et votre visage est si expressif ! Cette Elise ne vous aurez t-elle pas envouté ?

LESTOFF
C’est un ange ! De l’esprit ! de la grâce ! de la beauté ! …

MARIANNE
Cette Elise a pris toutes les beautés de toutes les femmes.

LESTOFF
Je lui ai avouée ma flamme ! J’ai vu la joie dans son regard ! Si cela ne dépendait que d’elle …

MARIANNE
Pas si vite ! Du calme !

LESTOFF
Quoi donc ?

MARIANNE
Respirez ! Reprenez calmement le second chapitre de cette histoire. N’oubliez pas tous les obstacles que vous avez rencontrés. Ainsi ma tâche me semblera se terminer plus aisément.

LESTOFF
Que tu es pressée, ma petite Marianne ! Je dois te dire aussi qu’avec mes premières discussions avec notre Monsieur Sombouroff, je sus qu’il fut un camarade de collège de mon père. Ah! On se souvient de tout dans ces lieux reculés ! Je fus donc reçu comme si je faisais parti de la famille. Et le vieil homme ne voyait pas d’un mauvais œil l’idylle qui venait de naître entre moi et la belle Elise. Je fus clair sur mes ambitions. Tout allait bien jusqu’à ce que notre Madame Sombouroff gâta notre affaire en indiquant que la belle Elise était promise à un des membres de la famille, contre quelques négociations pécuniaires. N’ayant pas assez de biens, je fus donc éconduit proprement. J’étais bouleversé ! Depuis ce moment, j’ai perdu ma joie de vivre et mon bonheur. Depuis un an déjà ! Je suis désespéré ! Et mon amour pour Elise ne faiblit pas. Bien au contraire !

MARIANNE
un an déjà ? Et qu’allez-vous faire ?

LESTOFF
Aimer et…

MARIANNE
Désespérer ! Quel dommage avec votre condition, votre jeunesse ! Vous auriez tant de choses à faire. Mais que voulez-vous, si cela vous soulage de venir vous consoler ici. C’est un miracle que d’avoir un jeune homme autant sentimental !

*******

SCENE 2

MARIANNE, LESTOFF, Madame SOMBOUROFF et BLAISE (le valet de M. SOMBOUROFF)

Madame Sombouroff donne sa cape à son valet, Blaise et regarde d’un air étonné le magasin où travaille Marianne.

Madame SOMBOUROFF
Idiot ! A quoi penses-tu donc ?

BLAISE
Désolé, madame ! Mes yeux se sont perdus devant tant de beauté !

MARIANNE
(à part)
Voici de bons clients qui arrivent de nos provinces.

LESTOFF
(à part aussi)
Quoi ?  Mais quelle surprise ! Non ? Est-ce possible ?

Madame SOMBOUROFF
Eh ! Madame ! Pouvez-vous me dire ce que vous avez de bien dans votre magasin ?

MARIANNE
Tout ici est bien, vous savez ! Quels sont les désirs de madame ?

Madame SOMBOUROFF
Oh ! Qu’est-ce que cela ? Blaise ! Diantre ! Viens par là !

BLAISE
Voyez toutes ces belles choses ! Ces bonnets ! Ces chapeaux ! Madame l’Elue n’en a pas autant !

Madame SOMBOUROFF
Oublie la baillive ! Je t’avais demandé de m’amener dans un magasin français ! Où m’as-tu conduite ? Coquin !

MARIANNE
Mais votre valet a raison ! Nous sommes le tout premier magasin français de la ville ! Vous pouvez demander partout ! La réputation de madame Carré n’est plus à faire ! Les femmes les plus belles et élégantes viennent nous dévaliser !

Madame SOMBOUROFF
Ah ! Vraiment ! J’ai entendu parler russe ! J’ai eu peur ! Vous savez nos valets n’y entendent rien ! Ce valet aurait tout aussi bien pu me conduire à une boutique russe ! Mais moi, je veux ce qui se fait de mieux ! Je veux pour le trousseau de ma fille ce qu’il y a de plus beau !

LESTOFF
(à part)
Un trousseau ? … Ce n’est pas possible ! …On marie donc Elise. Ecoutons, et quoi qu’il en soit, je suis prêt à tout pour que cette union ne se réalise pas !
(à Madame Sombouroff)
Madame ! Quel joie de vous voir ici…

Madame SOMBOUROFF
Je suis bien contente pour vous ! Mais que vous vaut cette joie ? (à part) Oui, c’est bien ce Lestoff.

LESTOFF
(à part)
L’accueil n’est pas réellement chaleureux !
(à Madame Sombouroff)
Il y a un an déjà, chez vous, pendant ce trop court séjour…

Madame SOMBOUROFF
Ah oui ! … C’est vous ! Je ne vous reconnaissais pas ! Comment se rappeler de tout ce monde, de tous ces militaires ?
(à Marianne)
Montrez-moi vos plus étonnantes dentelles.

LESTOFF
Je me permets de vous présenter mes respects, madame.

Madame SOMBOUROFF
Laissons là, cher monsieur. Nous repartons illico.
(à Marianne)
Est-ce vrai que les femmes portent désormais des habits de paysannes ?

MARIANNE
Madame, la liberté totale règne en matière de mode. Chacun s’habille comme il le souhaite.

LESTOFF
(à Madame Sombouroff)
Vous êtes seule ici, madame ?

Madame SOMBOUROFF
(à part)
Il revient à l’attaque, le bougre !
(à Lestoff)
Non ! Mon mari m’accompagne ! Je ne pars jamais seule dans des contrées si lointaine sans mon cher Boniface. On ne sait jamais si on en reviendra !

BLAISE
Oh oui ! Pour un jour de voyage, une semaine de provision !

Madame SOMBOUROFF
Qui te permet de parler, coquin ? Je te prie de bien vouloir te taire !

BLAISE
Une journée à me taire! Pensez ! Tenir vingt-quatre heures !

LESTOFF
La douce Elise n’est-elle pas avec vous ?

Madame SOMBOUROFF
Oui, tout à fait !
(à Marianne)
Je n’aime pas ces dentelles ! Puis-je voir vos garnitures en tulle ?

LESTOFF
Puis-je vous demander, madame, quel est celui qui s’apprête à se marier avec Elise ?

Madame SOMBOUROFF
Ce sont des affaires bien trop longues et compliquée, qui vous ennuieraient certainement.
(à Marianne)
Il n’y a rien qui me convient chez vous ! Vous n’avez rien de bien joli, ma belle ! Voyons ailleurs !

MARIANNE
(à part)
Ma belle ! Voici bien une provinciale ! Nous allons voir ce que nous allons voir !

(Fort)
Mais regardez donc ce dernier arrivage de Paris : de somptueuses guirlandes !

Madame SOMBOUROFF
De Paris, vous dîtes ?

LESTOFF
(doucement, à Marianne)
Laisse-là, Marianne. Laisse-là sortir pour qu’avec Blaise, son valet…

MARIANNE
Un moment ! Vous verrez comme elle ravalera sa superbe ! Annette ! Annette !

****

SCENE 3

LES MÊMES avec ANNETTE (une autre vendeuse)

ANNETTE
Qui y-a-t-il ?

MARIANNE
As-tu préparé la robe de la comtesse Zénéide pour le bal de ce soir à la cour ?

ANNETTE
Oui, tout sera prêt pour aujourd’hui. La robe de la dame d’honneur sera prête, elle-aussi.

Madame SOMBOUROFF
Vous travaillez donc pour des dames d’honneur ? Ai-je bien entendu ? Serait-il possible d’ici jeter un coup d’œil ?

MARIANNE
(à Annette)
Pense à envoyer le carton pour la baronne de Préfané ; elle a apprécié la qualité de nos voiles de gaze et nous a envoyés ses compliments.

Madame SOMBOUROFF
(à part)
Une baronne comme cliente ! Et qui les complimente !
(à Marianne)
Ma chère, écoutez donc !
(à part)
Je l’ai blessée certainement ! Elle ne s’occupe plus de moi !

MARIANNE
(à Annette)
Pense à dire à madame Carré que les filles de la générale Fillinback seront présentées à la cour dans les jours qui arrivent. Elle est venue plusieurs fois pour des commandes.

Madame SOMBOUROFF
(à part)
Mon dieu ! Dans quelle situation me suis-je mise !
(à Marianne)
Ma très chère, mon amie, pouvez-vous, je vous en conjure, m’habiller ainsi que vous habillez les comtesses, les princesses et autres dames d’honneur. L’argent n’est pas un problème.

MARIANNE
Alors, comprenez bien ceci : les dames expriment leurs désirs, et nous sommes-là pour les réaliser !

Madame SOMBOUROFF
Ah ! Puis-je donc voir et toucher toutes ces belles choses ? Puis-je voir la patronne ?

MARIANNE
Ce n’est malheureusement pas possible, madame ! Je ne peux la déranger actuellement : elle prend son thé ! Et je ne peux vous annoncer …

Madame SOMBOUROFF
M’annoncer ? Cette pratique a donc lieu ici aussi, comme chez les gens importants !

MARIANNE
Sachez donc, madame, que ceux dont nous avons besoin sont toujours très importants.

Madame SOMBOUROFF
Regardons-donc ces parures… regardons-les.

MARIANNE
Annette, madame veut ce qu’il y a de plus beaux ! Montre-lui ! …Un instant, je vous prie.

****

Scène 4
MARIANNE, LESTOFF et BLAISE

LESTOFF
C’est elle, Marianne…

MARIANNE
Vous me croyez donc si bête. J’ai tout compris de suite.

LESTOFF
Ecoute : sers mon dessein ! Aide-moi à obtenir la main d’Elise ! Ma sœur, qui a beaucoup d’amitié pour moi, te rendra ta liberté et trois mille roubles de dot ! Es-tu d’accord ?

MARIANNE
Si je suis d’accord ? Il faut mettre madame Carré dans notre histoire. Et vous savez bien combien elle est sensible aux sentiments amoureux. Je suis certaine qu’elle nous aidera. Et je pense que vos sentiments sont vrais.

LESTOFF
Tu en doutes ?

MARIANNE
Elise vous aime donc ? …Je pense que nous y arriverons !

LESTOFF
Tu n’en es pas certaine ?

MARIANNE
Ce n’est pas la première fois que nous verrions une jeune demoiselle passer de notre magasin directement à l’église.

LESTOFF
Vite alors !
(en regardant Blaise)
Je vais m’occuper de celui-là !

MARIANNE
N’ayez pas de crainte ! Faites lui écouter le bruit de votre bourse et vous verrez !

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Scène 5
LESTOFF et BLAISE

LESTOFF
(à part)
Ayons l’air de rien. Soyons indifférent. Il ne faudrait pas qu’il puisse soupçonner quoi que ce soit. Faisons comme si je retrouvais une simple connaissance. Bon ! Allons-y.

BLAISE
Ce lieu, monsieur, n’a rien à envier au palais impérial. De tous côtés, il n’y a que des merveilles !

LESTOFF
Dis à mademoiselle Elise que je la salue très respectueusement. Que monsieur de Lestoff souhaite ardemment… Eh! Tu m’entends ? Je te parle.

BLAISE
A moi, monseigneur ? Je ne vous entendais pas. Ne vous fâchez donc pas. Cela viendrait d’outre-mer ?

LESTOFF
D’outre-mer, d’accord ! Je souhaite que tu transmettes des compliments de ma part, de la part de monsieur de Lestoff…

BLAISE
(complètement ailleurs, en extase dans le magasin)
C’est donc dans ce lieu que les maîtres dépensent l’argent gagné de si loin.

LESTOFF
(Fort)
Peux-tu dire à mademoiselle, pour l’amour de Dieu…

BLAISE
Eh ! Ne vous fâchez donc pas, monseigneur ! Comment peut-on porter tout ça tous les jours de l’année ? Il y en a beaucoup trop !

LESTOFF
(à part)
Il me met au supplice, le bougre !
(à Blaise)
Peux-tu m’écouter un instant. If faut absolument que tu portes à…

BLAISE
Eh ! Tout doux monseigneur, ne vous fâchez pas contre moi ! Mais si ce sont les habits du quotidien, que porte-t-on alors les jours de fête ?

LESTOFF
(à part)
Il n’y a donc rien à faire avec ce chenapan ! Essayons de lui parler en ami, peut-être que cela marchera.
(à Blaise)

Ici, mon ami, ce n’est pas comme à la campagne. Tous les jours sont des jours de fête et les gens vivent, s’habillent, boivent et mangent en conséquence. Voilà ce que tu voulais savoir. Peux-tu m’écouter maintenant ? Je souhaite ardemment que mademoiselle Elise …

BLAISE
Quelle habitude ! Mais quelle habitude !  Et le jour de Carnaval, quand celui-ci tombe un jour de carême, alors le jour des cendres ne tombe-t-il le jour de Pâques ?

LESTOFF
(à part)
Mais que le diable emporte ce vaurien !
(Fort)
Je souhaite, me comprends-tu, que mademoiselle Elise sût…

BLAISE
Mais ne vous fâchez donc point ainsi, monsieur, …

LESTOFF
A le bougre ! J’enrage ! C’est le diable qu’il a dans sa langue.

****

Scène 6
MARIANNE, LESTOFF et BLAISE

MARIANNE
Alors ? En êtes-vous arrivé à vos fins ?

LESTOFF
Je n’ai rien pu tirer de ce maraud-là !

MARIANNE
Oubliez-le ! Et laissez-moi faire ! Partez et revenez dans deux heures, votre amoureuse sera ici.

LESTOFF
Est-ce possible ? Que tu es admirable, Marianne. Par des milliers de baisers…

MARIANNE
Eh ! Du calme ! Gardez-en pour votre amie ! Mais sortez maintenant afin d’éviter toute suspicion.

LESTOFF
Marinette, je te promets…

MARIANNE
Pas de promesses, monsieur. J’ai entendu que les promesses n’engagez que ceux qui les écoutent.

LESTOFF
Je te quitte. J’ai moi-même échoué autant avec la dame qu’avec le valet. Il ne me reste qu’à lui laisser la place.

***

Scène 7
Madame SOMBOUROFF, MARIANNE, ANNETTE et BLAISE

Madame SOMBOUROFF
Que tout cela est beau et charmant !

BLAISE
Madame.

Madame SOMBOUROFF
Quoi encore ?

BLAISE
Ce monsieur est bien celui qui était venu dans notre village. Mademoiselle Elise avait bien pleuré à l’annonce de sa mort. Mais je le vois vivant désormais…

Madame SOMBOUROFF
Laisse-là les ragots ! Pars m’attendre à la voiture ! Ne parles-tu donc que pour raconter des fadaises ?

BLAISE
Je m’en doutais bien qu’il n’avait pas été tué !

****

Scène 8
Madame SOMBOUROFF et MARIANNE

Madame SOMBOUROFF
N’oubliez pas de préciser à votre patronne qu’il me faudra de nombreuses parures et un grand nombres d’étoffes à la mode. Ma belle-fille devra être vêtue comme une poupée. C’est le plus beau parti de notre région. Elle se marie en plus avec un de mes parents. Je veux que la fête soit réussie.

MARIANNE
Le mieux serait de venir avec elle ! Nous prendrions les bonnes mesures… et vous verrez la qualité de nos ouvrages.

Madame SOMBOUROFF
Oui. En effet. Sans doute. Nous viendrons donc ici-même. Vous auriez pu venir chez nous, mais mon mari est si fermé ! Il ne supporte pas que l’on parle de la qualité française, des magasins français, de la mode française. Il n’aime que ce qui est russe ! Mais que fait-on de beau et de bien en Russie ? Sans les Françaises, nous marcherions complètement nues.

MARIANNE
Vous avez un goût si prononcé que avez tout d’une grande dame !

Madame SOMBOUROFF
Mais j’en suis une ! Ne suis-je pas la première personne ici-même ?

MARIANNE
Et votre futur gendre n’a-t-il pas des besoins en habits ? Nous avons ce qui se fait de mieux pour les hommes. Vu votre goût, vous avez dû choisir quelque personne de qualité.

Madame SOMBOUROFF
Pouvez-vous en douter ? J’ai essuyé les critiques de mon mari sur ce coup là ; mais je suis arrivée à mes fins. Monsieur Cléante, mon futur gendre est un homme particulier, qui a parcouru l’Europe : Londres, Paris. C’est un homme qui sait ce qu’il veut, un homme droit et volontaire. Il reste à la campagne par économie. Il fait tout comme les étrangers. Pour les récoltes, il suit les almanachs germaniques…Ma bonne dame, je reviens dans un moment. J’ai peur en effet que mon mari ne s’avise d’y voir clair dans notre histoire et Dieu m’en garde !

****

Scène 9
Madame et monsieur SOMBOUROFF avec MARIANNE

SOMBOUROFF
Ah oui ! Madame mon épouse ! J’avais une intuition que tu préparais une belle bêtise ! Réponds : pourquoi es-tu là ?

Madame SOMBOUROFF
Vous n’avez pas honte de beugler ainsi au milieu du monde !

SOMBOUROFF
Du monde ? Quel monde ? Voici des parasites qui vous sucent le sang et vous ruinent. Une fois bien vidés, ils vous jettent!

MARIANNE
A en juger, ce cher époux est loin d’être un homme de la cour.

Madame SOMBOUROFF
Vous ne pensez que par ce qui est russe. Ma nièce Pélagie, par exemple, m’a apporté quelques conseils…

SOMBOUROFF
Celle-là à courir les magasins. Elle ne pense qu’à dilapider ses biens et ceux de son mari.

Madame SOMBOUROFF
Sophie, ma cousine…

SOMBOUROFF
Pas mieux ! Jusqu’à s’être affamée elle-même !

Madame SOMBOUROFF
Un être avisé, mon frère…

SOMBOUROFF
Avisé ? Votre frère ? Il a tant de débits dans ces magasins du diable qu’il ne pourra bientôt plus vivre que de sa sagesse !

Madame SOMBOUROFF
Ô ! Monsieur ! Oubliez vos ritournelles russes ! Regardez Eraste et regardez Géronte, comme ils sont raisonnables. Des gens biens et avisés. Ils estiment que …

SOMBOUROFF
Oui, je sais, je sais ! Ils s’affichent en montrant que tout vient d’Angleterre et de France ! Et pourquoi pas des vessies pleines de vent anglais ! Et tu veux que je gobe ça ? Non, pas avec moi ! Aucun Français n’aura un de mes sous !

Madame SOMBOUROFF
Oui, mes ce sont les étrangers qui ont un goût…

SOMBOUROFF
Le goût pour notre argent ! Tu crois peut-être que sans eux nous serions nus comme des vers de terre ?

Madame SOMBOUROFF
Cela me fait grand peine  ! Nous n’avions qu’à rester comme nos anciens et nous ferions peur comme des épouvantails !

SOMBOUROFF
Diantre ! Si nos grands-mères avaient été si affreuses, nous ne serions pas de ce monde. Quand une femme est jolie, les couvertures françaises ne sont d’aucun secours. A quoi peuvent-elles bien lui servir ?

Madame SOMBOUROFF
A ne pas paraître ridicule…

SOMBOUROFF
Ridicule ? Pour qui ? Ridicule, c’est sans doute un crime.

MARIANNE
Non monsieur, ce n’est pas un crime dans une ville comme la nôtre. C’est bien pire que ça !

Madame SOMBOUROFF
En effet ! Pour un crime, on en répond devant Dieu. Mais d’être ridicule, on se cache et on ne se montre devant personne !

SOMBOUROFF
C’est du délire ! Mon petit oiseau ! Lisette sera très belle dans des beaux habits russes… Oh ! J’oubliais ! Elle m’attend dehors, dans la voiture !

MARIANNE
(à part)
Dommage ! Si Lestoff était là !

Madame SOMBOUROFF
Dans la voiture ? Comment ça ?

SOMBOUROFF
Eh oui ! Devant la porte ! J’ai vu notre Blaise en me promenant et j’ai accouru pour te sortir de ces griffes du diable. Partons !

Madame SOMBOUROFF
S’il te plaît ! Un instant encore !

SOMBOUROFF
Rien ! Pas ça! Même pas un bout de bout de ruban ! Pas une aiguille ! Et ne traîne plus à l’avenir dans de telles boutiques de perdition… M’entends-tu ? En homme averti et avisé des temps anciens, je désire que mon épouse m’obéisse en tous points ! Blaise ! Apporte la cape de madame !

****

Scène 10
Les mêmes avec BLAISE
(Blaise, ivre, apporte la cape de madame Sombouroff et a du mal à lui attacher)

SOMBOUROFF
Oui, ça te fait mal, mais peu importe !
(à Blaise)
Et toi, idiot, ne peux-tu fermer ta bouche ? Ouvre la porte !

BLAISE
Laquelle ?

SOMBOUROFF
Tu es dans les choux, mon ami !

Madame SOMBOUROFF
Comment as-tu pu … ?

BLAISE
L’ami nous a offert à boire avec Simon. Je ne pouvais pas refuser.

SOMBOUROFF
Tu as des amis dans chaque ville ! Et Simon ? Où es-t-il ?

BLAISE
Il ne tardera plus longtemps.

MARIANNE
(à part)
C’est notre amoureux qui en est la cause.

Madame SOMBOUROFF
Bande d’ivrognes ! On ne peut pas les quitter des yeux un seul instant ! ….Ne serait-ce pas un coup de notre Lestoff ?

SOMBOUROFF
Allons ! Allons ! Dépêchons, madame !

MARIANNE
(qui les accompagne)
Madame ! Pensez à nous et ne nous oubliez pas !
(à part)
Notre plan est mal engagé ; ce bougre-là a tout bouleversé.

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Scène 11
MARIANNE et SOMBOUROFF

SOMBOUROFF
Halte-là ! Tu me sembles russe, la belle.

MARIANNE
Hélas ! pour mon malheur

SOMBOUROFF
Comment ça, pour ton malheur?

MARIANNE
Quoi ?

SOMBOUROFF
Je n’ai pas assez de temps maintenant. Mais nous aurons de nouvelles occasions. Le projet doit mûrir encore un peu. Partons maintenant !

MARIANNE
De quoi parle-t-il ? Un vrai de la campagne que cet oiseau-là ! Courons voir madame Carré au sujet de notre affaire.

FIN DU PREMIER ACTE

Traduction Jacky Lavauzelle