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FERNANDO PESSOA Balança de Minerva – LA BALANCE DE MINERVE – 1913

Poème & Prose de Fernando Pessoa





Traduction – Texte Bilingue
tradução – texto bilíngüe

Traduction Jacky Lavauzelle


LITTERATURE PORTUGAISE
POESIE PORTUGAISE

Literatura Português

FERNANDO PESSOA
1888-1935
Fernando Pesso Literatura Português Poesia e Prosa Poésie et Prose Artgitato

 





Prosa de Fernando Pessoa




Balança de Minerva
Balance de Minerve
1913

*****

 




Balança de Minerva
Balance de Minerve

 Aferição.
Mesure

Destina-se esta secção à crítica dos maus livros e especialmente à crítica daqueles maus livros que toda a gente considera bons.
Cette section est destinée à la critique des mauvais livres et surtout la critique de ces mauvais livres que tout le monde apprécie.
O livro, consagrado por qualidades que não tem, do homem consagrado por qualidades com que outros o pintaram;
Le livre, consacré pour des qualités qu’il n’a pas, l’homme consacré pour des qualités que les autres lui donnent ;
o livro daquele que, tendo criado fama, se deitou a fingir que dormia;
le livre de celui qui, ayant atteint la gloire, fait semblant de dormir ;
o livro do que entrou no palácio das Musas pela janela ou colheu a maçã da sabedoria com o auxílio dum escadote — tudo isto se pesará na Balança de Minerva.
le livre qui est entré dans le palais des Muses par la fenêtre ou qui a attrapé la pomme de la sagesse à l’aide d’une échelle – tout est pesé sur la Balance de Minerve.


 

 Fernando Pessoa et Costa Brochado
Café Martinho da Arcada
6 juin 1914

*

 

Claro que a razão do título Balança de Minerva é a circunstância de Minerva não ter balança nenhuma.
Il est clair que la raison du titre la Balance de Minerve vient que Minerve ne possède pas de balance.
Vagamente absurdo, leva este título em si a definição dum modo-de-ver que escolhe o onde opor-se a todos para ter razão inutilmente.
Vaguement absurde, ce titre porte en lui-même la définition d’une manière de voir qui choisit le point de vue qui s’oppose à tous pour avoir inutilement raison.
A consciência do esforço inútil e do trabalho perdido ainda é uma das grandes emoções estéticas que restam a quem se preocupa com as coisas que ainda restam.
La conscience de l’inutile effort et du travail perdu est encore l’une des grandes émotions esthétiques qui subsistent pour qui se préoccupe des choses qui subsistent encore.

http://artgitato.com/fernando-pessoa-poesia-e-prosa-poesie-prose/

Minerve chassant les Vices du jardin de la Vertu
Andrea Mantegna
1499-1502
Musée du Louvre – Paris

 







A crítica, de resto, é apenas a forma suprema e artística da maledicência.
La critique, par ailleurs, est que la forme suprême et artistique de la calomnie.
É preferível que seja justa, mas não é absolutamente necessário que o seja.
Il est souhaitable qu’elle soit juste, mais il n’est absolument pas nécessaire qu’elle le soit.
A injustiça, aliás, é a justiça dos fortes.
L’injustice, par ailleurs, est la justice des forts.
No fundo isto é tudo bondade.
Au fond, tout cela c’est de la bonté.
Dizer mal dum livro é o único modo de dizer bem dele.
Dire du mal d’un livre est la seule façon d’en dire du bien.
Se é mau, faz-se justiça;
Si c’est mauvais, il lui rend justice ;
se é bom põe-o na evidência que os livros bons merecem.
et s’il est bon, il met en évidence les bons livres comme ils le méritent.
E, no fim de tudo, nada disto tem importância, porque os livros bons leva-os a História ao colo para casa.
Et, rien de tout cela importe car après tout les bons livres sont pris par l’Histoire qui les emporte dans sa demeure.
E quanto aos maus — criticar é apenas abrir-lhes a cova e rezar-lhes em cima da última descida o latim que falava Juvenal.
Et quant aux mauvais- les critiquer c’est ouvrir uniquement leur tombeau et les accompagner dans leur dernière descente pour rejoindre le latin que parlait Juvénal.
Às vezes é com sete pós de elogios que esta justiça mortal melhor se sela.
Parfois, quelques louanges sont le meilleur sceau de cette mortelle justice.

 




A justificação última da crítica assim bem entendida é o satisfazer a função natural de desdenhar — função tão natural como a de comer e que é de boa higiene de espírito satisfazer cuidadosamente.
La justification ultime de la critique ainsi entendue reste de satisfaire la fonction naturelle de dédaigner- comme une fonction aussi naturelle que celle de manger et que, pour une bonne hygiène d’esprit,  il nous faut soigneusement satisfaire.
Quem sente vontade de desdenhar não deve atar-se à cobardia de julgar isso feio, nem vender-se à infâmia de ir desdenhar o que os outros desdenham, abdicando assim da sua individualidade, gregário.
Qui veut dédaigner ne doit pas s’en empêcher car il juge que cela est laid, et ne doit pas dédaigner de manière grégaire ce que les autres dédaignent, abdiquant ainsi à son individualité.

 




As horas passam devagar e pesa em tédio a consciência delas.
Pèse l’ennui de notre conscience de ces heures qui passent lentement.
Buscar o conforto no desprezo é não só o nosso dever para com o desprezo, mas também o nosso dever para com nós-próprios.
Chercher un réconfort dans le mépris est non seulement notre devoir par rapport au mépris, mais aussi de notre devoir vis-à-vis de nous-mêmes.
Espetar alfinetes na alma alheia, dispondo esses alfinetes em desenhos que aprazam à nossa atenção futilmente concentrada, para que o nosso tédio se vá esvaindo — eis um passatempo deliciosamente de crítico, e ao qual juramos fidelidade.
Planter des aiguilles dans l’âme d’autrui, les disposant en dessins attirant notre attention inutilement concentrée, de sorte que notre ennui s’éloigne de nous- est un passe-temps délicieux de la critique, et auquel nous jurons fidélité.




Traduzindo isto para a metáfora que dá cor a esta secção, pretendemos dar a entender que o nosso uso da Balança de Minerva limitar-se-á, na maioria dos casos, a dar com ela — pesos e tudo — na cabeça do criticado.
Traduisant cela en une métaphore qui donne de la couleur à cette article, nous avons l’intention d’utiliser notre Balance de Minerve, dans la majorité des cas, pour la propulser- la balance et les poids qui vont avec- à la figure de celui qui sera critiqué.
Isso, de resto, não deve preocupar ninguém.
Ceci, d’ailleurs, ne devrait inquiéter personne.
Quem tiver de ser imortal pode sê-lo mesmo com a cabeça partida.
Qui doit être immortel peut l’être même avec une tête fracassée.
O ser imortal é a única das preocupações anti-sociais que não faz mal a ninguém.
Être immortel est la seule des préoccupations antisociales ne nuisant à personne.
Visto que o futuro raras vezes dá por ela, não é demais que o presente algumas vezes dê nela.
Vu que l’avenir le remarque rarement, il est bien que le présent s’en préoccupe quelquefois.

 

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Balança de Minerve
Balance de Minerve
Fernando Pessoa
1913

 

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BALANCA DE MINERVE
BALANCE DE MINERVE

PAUL ADAM LETTRES DE MALAISIE QUATRIEME LETTRE 1896

MALAISIE – MALAYSIA
PAUL ADAM LETTRES DE MALAISIE


D’après une photo de Nadar et le portrait de Félix Valloton




PAUL ADAM
1862 – 1920

LETTRES DE MALAISIE
1896
QUATRIEME LETTRE

Texte paru dans La Revue Blanche
Paris
1897

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Portrait de Paul Adam
Félix Vallotton paru
Le Livre des masques de Remy de Gourmont
1896

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QUATRIEME LETTRE DE MALAISIE

Jupiter, octobre 1896
Palais des Hôtes
Mon cher ami,

… Je me rappelle celui dont vous parliez et qui, durant vos vacances de lycéen, s’acharnait à gâter les heures par le nombre de ses questions relatives au problème des trois fontaines, ou à la rencontre de deux locomotives parties à des minutes successives et munies de vitesses différentes. Il éprouvait votre savoir en interrogeant sur les longitudes et les latitudes des îles, sur la classification des insectes. Pareils à ce parent, ceux d’ici ne distribuent que des propos de pédanterie. La beauté d’un décor naturel les excite à quantifier la valeur des pigments, la courbe des lignes, la radiation de la chaleur et de la lumière. Un nuage passe. Je dis : voici un nuage. On me réplique en estimant la densité approximative de sa vapeur et en calculant sa célérité. Un tiers renchérit. Il communique une hypothèse sur la formation des vents. Cinq ou six théories se croisent. On crie. Quelqu’un résout la question par l’algèbre. Des textes sont cités. Les voix aiguës des femmes percent le nom des chiffres. Je reste ahuri de mon ignorance, parmi ce tapage de méthodes d’ailleurs contradictoires.

Pas plus que nos institutions politiques, leurs institutions scientifiques n’établissent l’accord parfait entre leurs âmes. Dans la ville de Diane, m’assure-t-on, un groupe d’ouvrières avides de connaître l’astronomie commence à prouver que la terre et le soleil demeurent immuables. Le mouvement en général ne serait qu’une illusion des sens. Vous pensez bien que je ne vous rapporterai pas dans cette lettre les raisons avancées par les jeunes personnes. Mais elles semblent conquérir très vite une multitude de croyants. Ah ! cette pauvre planète. Avant Galilée, c’était le soleil qui bondissait au-dessus d’elle, d’orient en occident ; depuis Galilée, c’est elle qui valse autour de l’astre. Demain il sera démontré que ni l’un ni l’autre ne dansent, et cela par les adeptes pratiques de la philosophie positive qui s’appuyait, elle, sur l’immuabilité du savoir.

Donc, ici comme en Europe, les luttes, les concurrences, les rivalités, l’acrimonie et la haine ne se dérobent pas au scrupule de l’histoire. Seulement le motif a varié. Ni pour la conquête de la femme, du luxe, ni pour l’ambition, l’humanité ne se déchire. Le besoin spirituel de certitude agite aussi durement les convoitises que nos besoins matériels. Le gouvernement tombe lorsqu’une nouvelle découverte dément par son évidence les assertions théoriques qu’il soutenait.

En cette ville du Pouvoir, Jupiter, les oligarchies se succèdent assez rapidement. Leur durée moyenne est d’un an. Cruauté en moins, leur façon de régir l’Etat se rapproche de celle usitée par le Conseil des Dix, à Venise. Dès qu’une invention, un livre, une œuvre d’art met en vedette un groupe de créateurs, ce groupe devient, sans qu’il le demande ou puisse se dérober à ce devoir, candidat à la succession de l’Oligarchie régnante, laquelle espère aussitôt se démettre. Car de tout le service social, celui du gouvernement passe pour le moins agréable. On ne rend à ces commis suprêmes, nul honneur. Leur tâche est considérable. Elle exige un travail bien plus fort que les autres métiers, sans aucun avantage compensateur. D’abord limitée à vingt membres, l’Oligarchie fut portée à trente, puis à cinquante. Aujourd’hui ces cinquante employés accomplissent péniblement leur besogne, dont le principal consiste à écouter les phonographes réciter les plaintes, les critiques et les conseils adressés par n’importe quel groupe du Travail. Il faut classer ces documents, résumer chaque jour leurs prétentions, et dire la logique officielle qui les fait admettre ou repousser. Rien n’oblige le Pouvoir à satisfaire une réclamation des citoyens, cette réclamation fût-elle unanime ; mais il lui faut expliquer nettement pourquoi. Si le public insiste, l’Oligarchie demande à démissionner. Les citoyens accordent ou refusent la démission. Dans le premier cas, le rare, le groupe candidat succède.

Pas une œuvre de science, d’art ou de lettres n’est reconnue comme le résultat d’un seul effort personnel. Un homme écrit-il un livre ; le numéro de son groupe signe. À tous, il semble évident que s’il put écrire ce livre, c’est que les propos de ses camarades et les observations dont ils furent, pour son esprit, l’objet, servirent infiniment cet effort.

Imaginez la France gouvernée, en série successive, par plusieurs oligarchies composées, l’une, des savants attachés au Laboratoire Pasteur, l’autre, des écrivains que révélèrent les Soirées de Médan, une troisième, du général Négrier et de son état-major, une quatrième, de Francis Magnard et de la rédaction du Figaro, une cinquième, de Claude Monet et des impressionnistes…, une sixième, de Mgr d’Hulst et de son clergé, etc.

Evidemment chez nous ce système s’écroulerait vite. Chaque coterie parvenue au pouvoir s’efforcerait de détruire tout l’œuvre de la coterie précédente, stupidement. Il n’en est pas de même ici. Moins barbares, les gens se disent trop sceptiques pour se vouloir sectaires. Une oligarchie de chimistes arrive-t-elle au pouvoir, elle ne s’inquiète pas de défaire ce que les ethnographes établirent avant elle. Elle s’occupe surtout à appliquer le bénéfice de ses connaissances chimiques à l’universalité des choses. Elle transforme à la fois la charge des torpilles, les recettes culinaires, et la composition des parfums. Survienne à la suite, une oligarchie de mécaniciens, elle améliore l’outillage des usines, les armes des soldats, le glissement des tramways. Un groupe d’artistes le remplace-t-il, les édifices sont embellis, les cortèges mieux parés ; on décore les rues. En somme l’Etat reste toujours tel qu’une bâtisse en construction où passent successivement les divers corps de métier. Il n’existe pas de politique. Convenons de louer cette absence de lutte, dans la pratique.

Ainsi, et peut-être par cause de mollesse, le peuple n’insiste presque jamais pour obtenir une réforme, si le pouvoir lui en a démontré les inconvénients. Moins encore celui-ci la refuse s’il n’en reconnaît pas l’essai absolument impossible. Le combat se livre dans le domaine des idées. Lorsqu’une théorie a produit son chef-d’œuvre, les adversaires eux-mêmes portent au pouvoir les hommes et les femmes de la théorie.

À ses soldats, Jérome le Fondateur inculqua tout d’abord cette manière de penser. L’épreuve eut lieu au sujet de la religion. Les uns exaltaient l’athéisme, les autres professaient le déisme. Afin de terrasser l’esprit de triomphe, Jérôme décida que l’enseignement officiel serait religieux, bien que les déistes fussent en minorité certaine. Seulement, il s’inspira des hérésies propagées par Manès, par les gnostiques. Il invoqua les interprétations dues à des kabbalistes, comme Fabre d’Olivet ; il élargit le dogme catholique autrefois établi selon les besoins d’esprits barbares, selon les curiosités de l’ignorance, puis devenu trop naïf pour les exigences de l’intellectualité moderne.

Avant de quitter Minerve, lors de ma visite au gymnase des filles, j’eus l’occasion de comprendre comment on forme les opinions de la race. Voici.

La scène se passe dans une salle ouverte par des arcades sur la richesse des végétations tropicales. Cent adolescentes chinoises, malaises, européennes, mulâtres, quelques-unes blondes, la plupart brunes, sont assises sur une estrade à gradins. Dame quadragénaire, en costume de Trissottin, l’institutrice interroge une mignonne petite japonaise, aux mains menues.

— Qu’est-ce que Dieu ?

— C’est l’ensemble des Forces, balbutie la petite voix grêle et musicale.

— Qu’est-ce qu’une force ?

— Ce qui crée le mouvement, la chaleur, l’électricité, tous les états et les aspects de la nature, par conséquent, les lois physiques universelles, les rapports attractifs des astres, les nébuleuses, les soleils, les planètes, les vapeurs, les mers, les eaux, les végétations, les cellules plasmatiques, les mollusques, les poissons, les amphibies, les quadrupèdes, et l’homme.

— Dieu a donc créé l’homme ?

— Oui, à travers les séries des trois règnes et pour que l’homme à son tour, après l’évolution des races, le connaisse et adore l’harmonie des Forces.

— Que savez-vous sur Adam et Eve ?

— Adam, c’est la terre rouge, la terre incandescente avant le refroidissement graduel de la planète. Eve, c’est Aïscha, ou la faculté volitive, l’énergie qui permet l’évolution de la vie, depuis l’humble cellule de plasma végétal, jusqu’au savant et au héros. À cause de cela les prêtres enseignèrent qu’Eve fut tirée de la côte d’Adam, c’est-à-dire que l’intelligence humaine fut tirée par évolution de la matière refroidie.

— À vous, Mademoiselle ! Adam et Eve sont donc les origines, ou les parents, de toute l’humanité. Dites-nous comment ils furent chassés de l’Eden.

— Adam et Eve vécurent en béatitude tant qu’ils ne s’inquiétèrent pas de juger. Ils acceptaient comme une splendeur l’équilibre entre la vie et la mort qui engendre la vie de sa corruption fertile. Ils admiraient et adoraient. Mais le serpent Nakasch, leur instinct, conseilla la volonté d’Eve, et lui vanta la précellence de la vie sur la mort. « Car, disait-il, en prolongeant la vie individuelle, Eve et Adam prolongeront la jouissance égoïste, et la vie sera le bien, et la mort sera le mal. » Adam et Eve perdirent toute confiance dans la mort, quand ils eurent goûté le fruit offert par le mensonge du serpent, leur instinct. Ils méconnurent aussitôt le bonheur d’admirer l’Harmonie du Monde. Ils restreignirent à eux leurs vues, leurs admirations, et leurs soins. Ils s’aperçurent de leur réalité chétive, de leur nudité, de leur faiblesse ; et ils se cachèrent avec des feuilles de figuier, pour que les autres Forces ne leur fissent pas honte. La préoccupation d’exister longuement comme individus leur fit perdre le sens de la vie éternelle et divine où les forces s’entrecroisent, se heurtent et se transforment et périssent sans jamais mourir. Pour défendre leurs vies, ils admirent la haine. Ils distinguèrent le Bien du Mal, ce qui les aidait de ce qui leur nuisait. Adam et Eve perdirent la félicité du paradis.

La jeune enfant d’une quinzaine d’années répéta la leçon, sans trop de fautes, les yeux attachés au stuc bleu qui recouvrait le sol.

— Il ne faut pas craindre la mort ? reprit l’institutrice.

— Il ne faut pas craindre la mort, dirent ensemble les cent voix des disciples, sur un ton joyeux.

— Pourquoi ne faut-il pas craindre la mort ?

— Il ne faut pas craindre la mort, répondit une grasse petite blonde au signe de la maîtresse, parce que l’idée est immortelle, et que notre conscience faite d’idées unies est immortelle.

— L’âme est donc immortelle ?

— L’âme de l’humanité est immortelle, reprirent en chœur les cent voix joyeuses des enfants, et leurs petites mains tracèrent un centuple signe de croix.

— Comment expliquez-vous que l’idée est immortelle ?

— Les philosophes de notre temps continuent seulement l’évolutionnisme des sages d’Ionie, le perpétuel devenir des grecs. À travers les races, les idées grandissent, siècle par siècle. Elles s’expriment par la bouche de l’Homme, par le développement des cités, par l’amour social qui multiplie la présence des hommes dans les cités, par les raisons des guerres, par celles du conflit social. L’Idée est Dieu.

Levées, l’une après l’autre, sur le gradin, les jeunes filles continuèrent :

— Le Père est la cause inconnue des causes, l’œuf des lois universelles, le centre qui se développe jusqu’aux limites infinies de la sphère. Il existe, centre, parce que coexiste la sphère. Il est le centre et la périphérie, le commencement et la fin.

— Qu’est-ce que le Fils ?

— Le Fils est la reconnaissance de Dieu dans l’âme humaine après les péripéties de l’évolution planétaire. Aussi il s’engendra de la race de David, qui descendait d’Adam, comme le montrent les Écritures.

— Connaissez-vous plusieurs incarnations du Fils ?

— Tous les dieux de toutes les religions. Le Fils est le Verbe ; la parole du monde.

— Le Verbe est-il Dieu ?

— Oui ; car le Mot seul est réel. Nous ignorons si les vocables correspondent à des réalités. Par exemple, la mère qualifie rouge, devant son bébé, un objet que celui-ci voit peut-être vert. Au cours de toute sa vie, cet enfant nommera rouge des choses perçues vertes par son organe. Nul ne le détrompera. En effet, les autres disciples s’ils perçoivent jaune l’objet que qualifia rouge l’éducateur, ou s’ils le perçoivent noir, ou bleu, l’appelleront tous rouge, comme le leur indiqua l’autorité du maître. Depuis les origines peut-être, nul ne perçoit les couleurs de façon pareille à celle d’autrui ; mais par tradition tous nomment d’un même mot des sensations contraires. Le daltonisme prouve que certains ne distinguent pas les cerises du feuillage par la couleur. Les erreurs des sens sont innombrables, que révèle la science. Le proverbe dit ; « Des goûts et des couleurs il ne faut pas disputer », tant il semble vrai que mon âme connaît le monde spécialement. L’univers de chacun diffère ; et les philosophies des époques indiquent l’incertitude des rapports entre les noms et les objets. Aucune philosophie ne peut dire si le monde extérieur correspond à ce que nous pensons de lui. L’homme vit dans la prison des sens. Il suit aveuglément la fatalité du Verbe. Le Verbe est Dieu.

— La Cause, le Verbe et l’Idée sont-ils les trois personnes distinctes du seul Dieu. Un et Triple ?

— Un est le centre ; deux est la périphérie de la sphère illimitée ; trois est le rapport entre le cercle et le centre. Un est le Père. Deux est le Verbe. Trois est l’Esprit qui rayonne du Père au Fils ; de la force originelle à l’être humain qui la reconnaît.

— Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

— Ainsi soit-il.

L’institutrice fit un geste. Les adolescentes quittèrent les gradins et se répandirent par les arcades du cloître, en devisant. Elles sautillaient sur leurs guêtres ; les courtes boucles blondes ou châtaines, les raides mèches sautillaient aussi vers l’éclat frais de leurs yeux.

Elles s’assemblèrent dans le soleil, et tournèrent en ronde, les mains unies.

Auprès de la maîtresse, je m’inquiétai de cette religion abstraite.

— Monsieur, répondit la dame, ceci est une étape suprême de l’enseignement religieux. Toutes petites elles apprirent les réponses ordinaires du catéchisme. De classe en classe on ajouta des explications qui rendent acceptables les dogmes chrétiens. Dimanche elles communieront. En absorbant l’hostie, je crois que pas une ne doutera de la Présence Réelle. À cette minute, on pensera que, faite du froment, fruit du sol, lui-même fécondé par l’Harmonie-des-Forces, définition de Dieu, l’hostie contient la Présence Réelle de ce Dieu qui sanctifiera le sacrement de la Sainte Table. Je leur enseigne aussi qu’Abel incarne la force centrifuge, la dilatation chimique des corps, l’élan de l’âme amplifiée vers les vérités pures, que Caïn renferme la force centripète, le froid qui resserre, les tendances de l’égoïsme menant l’esprit à concevoir le seul bien immédiat de l’instinct.

Je contemplai les rondes, les jolis gestes des adolescentes, leurs jeux.

— Certes, me dit encore l’institutrice, si nous ne comptions que des élèves européennes, l’enseignement de ce christianisme eût été sans résultat. Notre Jérôme le Fondateur, envoyant des émissaires recueillir, par la Chine et les Îles, les enfants des familles malheureuses, délaya la minorité des âmes occidentales, trop mobiles, parmi le nombre décuple des esprits orientaux aptes à saisir l’abstraction. Le désir de s’égaler les unes les autres, anima ces jeunes intelligences, et le commerce de leurs idées mutuelles façonna un esprit moyen très capable de s’intéresser à nos leçons, pour revêches qu’elles vous paraissent. D’autre part, la pédagogie se fonde, ici, sur un système excellent, amusant. Elle diffère de vos disciplines latines. Par la grammaire, les déclinaisons, les conjugaisons, la syntaxe, par mille règles numérotées et rébarbatives vos professeurs rebutent d’abord l’enfance. De force, sous peine de pensums et de retenues, vous obligez à retenir par cœur, sans qu’on s’intéresse, les avatars du participe passé. Au contraire, nous commençons par amuser l’élève. Nous lui lisons l’histoire. Nous disons comment se forme la pluie, l’orage, et pourquoi l’encre tache ses doigts. Il aime tout de suite les aventures de Romulus et celles de Noé. Il appelle sa poupée Cléopâtre, et son polichinelle César. Par l’histoire, il apprend la géographie, qui n’est plus une triste énumération de sous-préfectures, mais l’évocation des lieux où luttèrent les hommes. Bien plus tard, nous adjoignons aux certitudes historiques la classification des dates, les thèses de l’économie sociale, la présentation des idées philosophiques dont s’inspirèrent les gouvernements et leurs adversaires, enfin l’enseignement des langues que parlèrent les grands peuples. Mais tout cela s’encadre dans des faits objectifs. Jamais nos programmes ne comporteront de choses analogues à vos thèmes et à vos discours latins. La grammaire n’est apprise qu’à l’adolescent comme la mathématique, lorsque l’esprit de l’enfant, éveillé par les récits de l’histoire, recherche spontanément une mesure exacte de ses connaissances. Aussi les abstractions philosophiques, mathématiques, grammaticales n’effarent point. Elles complètent des notions antérieures. Elles viennent satisfaire une curiosité, une véritable convoitise, tandis que votre élève ahuri trop jeune, dégoûté par les déclinaisons, les syntaxes, les exemples, ne retrouve au bout de ses cours, dans la philosophie et la science, qu’une somme de ses ennuis passés. Il apprend mal, mécaniquement. Il se gave la mémoire en vue de l’examen ; il prend, pour jamais, la haine des sciences dont il ne veut plus rien connaître, passé le collège. Il ne lira plus que des romans ou des journaux. Nos élèves gardent, pour la vie, l’avidité d’accroître leur intelligence. C’est un plaisir.

De fait, quand fut fini le temps du repos, les élèves revinrent à leur estrade sans maussaderie.

— Quel est le second mystère, après celui de la Trinité ? demanda la dame.

— Le mystère de l’Incarnation.

— Expliquez-le.

— Marie contient en elle les deux principes contraires : la virginité, la maternité. Si nous ne pouvons concevoir une chose comme Étant et n’Étant pas à la fois, dans le même temps et sous le même rapport, cela vient de la faiblesse de l’esprit humain. Par le mystère de l’Incarnation, Dieu nous enseigne que le Phénomène pur, l’absolu, existe en dehors de ces deux formes de conception. La Vierge Mère engendre Dieu, ou l’absolu, par l’opération du Saint Esprit, car l’intelligence peut réussir à faire concevoir le Phénomène Pur, l’Être, en dehors de ses apparences temporaires d’existence et de non-existence, de vie et de mort, de bien et de mal. Ainsi la Sainte Vierge conçut sans péché, parce qu’elle conçut, grâce à l’Esprit, sans différencier l’être du non-être, en l’état même où pensaient Adam et Ève, avant le péché originel. La virginité de Marie nie en elle l’existence de Dieu, et sa maternité affirme cette existence. Pour cela, elle engendre l’Absolu, l’Homme-Dieu, l’identité du microcosme au macrocosme.

— Qu’est le péché originel ? Est-il vrai que nous portions son châtiment ?

— Adam et Eve, ayant différencié la vie de la mort, toute leur faiblesse apparut, toute haine leur naquit. Par atavisme nous continuons à connaître cette faiblesse, à craindre la mort, à haïr.

— Expliquez le mystère de la Rédemption.

— Le macrocosme, ou la plus grande expansion de Dieu, s’identifie au microcosme, à la planète dont l’homme est la cérébralité. Dieu s’est fait homme. Illimité il accepte la limite. Eternel, il meurt sur la croix. Vie universelle, Jésus souffre la mort individuelle, part de La Vie. Il rachète l’homme de sa peur et de sa science, en rétablissant, par le supplice du Calvaire, l’identité de l’être et du non-être, de l’infini et du limité. Quiconque meurt pour le triomphe de la vie universelle, pour la gloire de l’idée immortelle, recommence le sacrifice de Jésus et rachète le péché d’Adam. Il devient illimité dans l’éternité.

— Qu’est la croix ?

— C’est le Centre, le point où se croisent les rayons du cercle, c’est aussi le signe de la fécondité, le phallos, le jod horizontal traversant le cteïs vertical, l’origine de toute vie ; c’est la Cause, ou le Père. Sur Lui mourut le Fils par l’opération du Saint-Esprit. La Trinité de Dieu, le monde, fut ramené au seul point de l’Un, au Centre.

— Qu’était Marie ?

— La forme ou l’apparence des choses, l’illusion mère du Verbe… Comme Isis, Marie est le monde sensible qui engendre le Verbe, lequel disparaît sur la croix, absorbé en Dieu…

Une cloche sonna. L’église appelait ses fidèles. Les disciples se rangèrent sur deux files, entonnèrent un cantique, et nous les suivîmes par les allées du jardin.

À l’image des nefs byzantines, la basilique supporte plusieurs coupoles. Sur le ciel de la plus grande, une Vierge centrale est peinte ; gigantesque, avec, sur sa robe, des montagnes, des fleuves, des villes, des mers, des animaux, des peuples. Jusque l’iconostase, des chapelles latérales contiennent, à droite et à gauche, selon l’éclectisme banal des panthéons, plusieurs autels élevés, l’un au Bouddha dans un décor japonais, les autres à Mahomet dans un décor mauresque, à Siva dans un décor hindou, à Isis dans un décor égyptien, aux dieux de l’Olympe dans un décor hellène, à Adoni dans un décor phénicien, à Astarté, à Moloch, aux dieux du Mexique, du Pérou, à Manès. Cela donnerait la sensation d’un bazar, n’étaient les proportions de l’édifice imposantes par leur immensité.

Les orgues jouent. L’iconostase s’ouvre. Parait un autel catholique où officie un prêtre en chasuble. Le service de la messe ne diffère pas sensiblement du nôtre.

On goûte l’odeur de l’encens, la fraîcheur des voix chorales. J’ai cru remarquer une sincère attitude de méditation parmi les jeunes filles à genoux sur de petits coussins rebondis…

Pour copie :
Paul Adam