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PAUL ADAM LETTRES DE MALAISIE SEPTIEME LETTRE 1896

MALAISIE – MALAYSIA
PAUL ADAM LETTRES DE MALAISIE


D’après une photo de Nadar et le portrait de Félix Valloton




PAUL ADAM
1862 – 1920

LETTRES DE MALAISIE
1896
SEPTIEME LETTRE

Texte paru dans La Revue Blanche
Paris
1898 

*****

Portrait de Paul Adam
Félix Vallotton paru
Le Livre des masques de Remy de Gourmont
1896

***

SEPTIEME LETTRE DE MALAISIE

Lorsqu’on approche de Mars, tout à coup, les wagons plongent sous le sol, descendent la pente d’un tunnel, où un tube ininterrompu de verre contient les fils électriques en incandescence. Très vaste, ce tunnel renferme des gares desservies par des ascenseurs. Elles commandent des embranchements compliqués. De temps à autre un puits perce l’épaisseur du terrain et laisse les fumées fuir.

Cette partie souterraine de la ligne met les trains à l’abri des projectiles lancés par un envahisseur possible. Elle permettrait, jusque l’heure d’un investissement très rétréci, l’arrivée des convois munitionnaires. Mars occupe, en effet, le centre stratégique d’un système de montagnes qui ferme le territoire de la Dictature à toute incursion venue de la mer par la seule côte abordable, puis par la vallée du seul fleuve que puissent remonter des canonnières, des remorqueurs, des chalands chargés de vivres.

Nous roulâmes près de deux heures à travers ce tunnel resplendissant. Le phonographe criait les nouvelles. Pythie et Théa lisaient, s’embrassaient, me raillaient. Pour les contredire je poussai le bouton d’un coffre à musique ; et tout un orchestre mystérieux nous joua du Schumann qu’elles finirent par entendre, silencieuses.

Revenant au jour réel, moins agréable que la lumière du gros tube, notre ligne de rails s’unit à d’autres sur lesquels couraient des wagons remplis de bétail, moutons, bœufs, porcs et qui se dirigeaient vers la masse de la ville accroupie derrière ses fortifications rases.

— Où vont ces animaux ? demandai-je.

— À l’abattoir. Ici l’on tue toutes les bêtes destinées à l’alimentation universelle du pays. Ce nuage de fumées épaisses couvre les cheminées de fabriques culinaires, où ces viandes cuites, assaisonnées, sont mises en terrines, qui, par d’autres trains, repartent sur tous les points des provinces.

— C’est donc la ville des bouchers et des cuisiniers ?

— C’est la ville de la Mort. Les soldats égorgent les moutons et assomment le bétail pour se familiariser avec l’œuvre de sang. Les vétérans que leurs forces déchues exemptent de service sont employés aux fabrications culinaires. Ils confectionnent ces pâtés dont votre goût apprécia la saveur dans nos restaurants.

— Voyez ici : ces dômes bleus. Ce sont les fours crématoires !

— Et voici, dans ce train bleu, un convoi de cadavres humains qui viennent au feu définitif.

— Tenez, après les verdures des grands bois, ces édifices les voyez-vous ? Ils renferment les cendres de nos concitoyens scellées dans un million de petites boites.

Avec une rapidité affolante le train bleu passa, laissant aux narines une forte odeur pharmaceutique. Dans les wagons à claire-voie les bœufs meuglaient, les cochons criaient, les moutons bêlaient. Des sonneries militaires de trompettes éclataient de toutes parts, pendant qu’à notre flair arrivait un parfum de cuisine et de rissolement.

Le train tourna autour d’immenses parcs. Là des cohues de bœufs fuyaient l’aiguillon de cavaliers en uniforme sous le commandement d’une sorte de capitaine à bottes fauves. Ailleurs les moutons galopaient aussi. Un océan de porcs roses grouillait dans une fange sans limites. Ensuite nous reconnûmes une esplanade militaire, des caissons d’artillerie, des affûts, des avant-trains automobiles, des wagons blindés, surmontés de coupoles métalliques fendues pour l’allongement des gueules d’acier. Non loin de cet endroit des compagnies évoluaient, alertes, casquées bas de cuir noir, armées de petits fusils à canons doubles, très militaires d’allure à cause des guêtres, des larges braies de toile, des courts dolmans gris, à passepoils bruns. Seule l’artillerie porte un uniforme couleur de feu, parce que cette arme opérant à longue distance, ne se dénonce point à la perspicacité de l’ennemi trop lointain par la couleur écarlate de ses costumes.

On débarque. Voici des patrouilles, des bataillons, des tambours. Les façades des hautes bâtisses sont rouges. Faits de squelettes de bronze élevant sur leurs têtes un fanal électrique, des lampadaires bordent les trottoirs où circule une foule casquée, armée. Les sabres retentissent sur les dalles. Nous revoyons le funèbre train bleu franchissant un viaduc qui enjambe les avenues. L’odeur pharmaceutique se répand. Les fumées des fours crématoires et des fabriques culinaires s’élèvent mal par la chaleur dans l’atmosphère lourde. Il passe des tramways sans ouvertures. Ils viennent des abattoirs. Leur quille sanglante glisse dans le rail. La fade senteur des boucheries en émane.

En une salle de restaurant, dépourvue de plantes, les figures des soldats, pareilles à celles de nos bouchers européens, m’étonnent par leurs fronts bas, leur chair sanguine et adipeuse. Sur presque toutes ces faces, le sceau du crime se révèle. Je n’ignore pas que le service militaire remplace ici l’amende et la prison.

— Presque tous ces gens, me dit Théa, sont des contrebandiers qui tentèrent d’introduire de l’alcool, du tabac, d’autres poisons. Beaucoup furent envoyés au régiment pour crime passionnel, après que leur colère eût affligé des rivaux, des rivales, ceux et celles qui n’acceptèrent pas leur domination sentimentale, qui voulurent garder la libre pratique de l’amour, ainsi que le conseillent les lois. On punit extrêmement la jalousie parce que cette basse prétention de propriété sur la vie d’un autre être gêne la fécondation, la maternité, source de la plus grande vie, donc de la plus grande production. Néanmoins, en dépit de la sévérité des jugements, ces sortes de crimes encombrent la statistique.

Afin d’exaspérer mon grief contre elle, Pythie continua :

— On se déshabitue mal des vieilles injustices ; on renonce difficilement au privilège saugrenu qui rend deux êtres esclaves de leurs caprices réciproques pour la vie, s’ils ont, selon les hasards de l’instinct, confronté leurs spasmes, une heure.

— Mais quoi ? répliquai-je. N’y a-t-il donc jamais parmi vous deux êtres qui se chérissent au point de recréer une seule âme et un seul corps avec leurs deux formes et de perpétuer ce nouvel être en le contemplant de tout leur bonheur.

— Il y en a, certainement. Personne ne s’oppose à leur manie.

— N’est-il pas non plus des femmes qui se refusent à des hommes, pour n’en chérir qu’un, parmi vous ?

— Il y en a. Peu.

— Celles-là ?

— Mais on respecte leur volonté. Nos lois avertissent d’abord, punissent ensuite quiconque tente d’asservir une femme par l’obsession ou la brutalité. Le tribunal du groupe veille au repos de chacune. Ici, dans l’armée, on enrôla de force nombre de gaillards à l’instinct trop vif.

De l’œil Théa désignait un trio de fantassins qui les dévisagèrent toutes deux sans dissimuler une convoitise érotique. Moi, je me sentis mal à l’aise, d’autant plus que Pythie, par jeu, ne se gardait pas de sourire vers les colosses.

Il entra des femmes en dolmans rouges soutachés de noir. Les mêmes casques bas les coiffaient. Sauf au sautillement de la marche on ne les différenciait guère des jeunes garçons. Quelques-unes, quadragénaires, avaient des figures pareilles à celles de nos prêtres, mais empreintes d’une rare expression de cruauté. Leurs lèvres nues et grasses saillissaient pour une moue dédaigneuse. Des narines au menton le pli de chair marquait les souffrances de la haine et de la rancune.

Vite les hommes et les femmes échangèrent des propos immondes. L’abjection de nos populaces européennes se manifesta par leurs bouches affectant de grasseyer, par leurs gestes obscènes. Des couples se formèrent aussitôt. Tout ce monde se querelle, s’embrasse, s’étreint. Ce n’était plus le silence ou les propos pédants des autres villes. Pythie s’amusait de voir grogner cette honte. Un soldat ayant insinué la main dans le dolman de sa camarade, notre amie se leva, s’approcha du couple, pour demander sa part de liesse. La brutale satisfaction des deux êtres rouges et baveux la tentait. Théa dut lui dire une réprimande pour qu’elle revint en riant, et nous suivit dans la rue.

— Alors, dis-je un peu rageur à Pythie, cet état social représente en réalisation tous les vœux de votre idéalité.

— Mais non, dit la musique de sa voix. Je ne prétends point soutenir une telle sottise. J’affirme même qu’une pareille opinion n’existe chez aucun de ceux encore vivants qui débarquèrent en cette latitude avec notre Jérôme. Ils possédaient du monde et des hommes une notion fort étrangère à celle que suscitent les résultats actuels de leurs efforts. Mais, logiquement, il se passa sur ce pays, en quelque cinquante années, ce qui devait advenir du conflit entre un idéal pur et les caractères, les instincts, les survivances. Certes la Dictature ne réussit pas à transformer en dieux les citoyens, comme l’attendaient Jérôme, les socialistes de 1840, comme l’attendent avec foi Kropotkine et les anarchistes.

http://artgitato.com/lettres-de-malaisie-paul-adam-1896/Chacun courut à l’idéal d’après l’impulsion de ses besoins matériels. Ce ne fut pas magnifique, mais ce fut mieux que l’état antérieur. Rien de ce que prédisent aujourd’hui les réactionnaires d’Europe entrevoyant les débuts de l’ère sociale, ne se produisit. Très peu de gens refusèrent le travail. Il y eut même au commencement une émulation pour concourir au bien général. La plupart des alcooliques renoncèrent à boire. Quelques-uns en moururent, et avec héroïsme. Les compagnons de Jérôme durent, cinq ans, lutter les armes à la main, contre les indigènes, souffrir la chaleur, la peste, la soif et la faim ; aplatir des routes, canaliser des rivières, creuser des puits de mines, créer un outillage énorme. Chez presque tous, Jérôme rencontra le dévouement que Napoléon put espérer de ses soldats, que le Mahdi parvient à obtenir de ses derviches. Les temps héroïques passés, les villes construites, l’aise venue, les défaillances se firent bien plus nombreuses. Cette population de Mars se multiplia ; et notre armée compte à peu près le cinquième des citoyens. Mais, l’éducation des collèges amende l’esprit de tous. Vous apercevrez ici peu de jeunes soldats. Les enrôlements datent de sept ou huit années. Nous étudions même un moyen de parer à la décrudescence de nos forces militaires, réduites de jour en jour, par la moindre perpétration des crimes. Au premier temps, les hommes se sacrifiaient à l’idéal de l’aise universelle pour les mêmes raisons obscures qui conseillèrent aux soldats de Napoléon d’encourir la mort en vue d’une vaine gloire dont ils ne jouissaient guère, ou au bénéfice d’une patrie qui les nourrissait mal. Ce n’était pas leur solde minime qui excitait au combat les grenadiers de Wagram, ni l’espoir de devenir maréchaux, puisque la multitude d’entre eux n’ignorait pas que le bâton de commandement resterait dans la giberne. Croire que seuls l’argent et l’ambition guident l’effort est une foi simpliste. Les mouvements d’enthousiasme chez les foules obéissent à des influences mystérieuses bien plus difficiles à définir. Vos bourgeois d’Europe agitent des arguments niais lorsqu’ils montrent, au lendemain de la révolution générale, la fainéantise maîtresse de l’effort. Toutefois je pense que Jérôme fut sage lorsqu’il institua la sanction de l’enrôlement et de l’exil militaire contre les fauteurs de disharmonie sociale. Je pense aussi que, dans un siècle, avant peut-être, cette sanction sera devenue inutile, ou à peu près. L’intelligent égoïsme de chacun aura progressé jusqu’à vouloir toujours agir en vue du bien général dont le spectacle le ravira, tandis que le mal lui donnera de la douleur. Ainsi, dans votre Europe, le père de famille intelligemment égoïste travaille pour l’aise de ses filles, de ses fils, redouble l’effort, afin de ne pas heurter ses regards à des figures moroses, hostiles, lorsqu’il rentre à la maison. Nous allons vers l’égoïsme bien entendu.

— Lentement, ajoutai-je.

En effet, une bagarre assemblait les curieux devant nous. Deux femmes s’assommaient, s’égratignaient, s’arrachaient. Entre les lambeaux de leurs dolmans écarlates leurs chairs apparues excitaient les réflexions crapuleuses des soldats aux mufles d’assassins. L’une empoigna le sein pendant de l’autre, et le tordit. Un cri de chatte étranglée creva l’air. Hors cette griffe, la cime violette du sein saigna. Alors les dix doigts de la blessée s’attachèrent à ce poing qui se serrait plus. Les voix encourageaient les lutteuses. La victime se rua contre la victorieuse, referma les mâchoires sur la bouche adversaire. Le sang gicla de nouveau. Mais ni les griffes de l’une ni les dents de l’autre ne lâchèrent prise. Même nous vîmes par les mouvements de sa gorge que la femme au sein tordu buvait le sang de la bouche coupée… C’était ignoble… ; car, tandis que la haine unissait de la sorte leurs faces et leurs bras, il semblait que la perversion de l’instinct mêlait leurs jambes qui se lièrent, malgré les plis larges des braies de toile, attirait l’un à l’autre leurs corps.

Certainement je ne fus pas le seul à concevoir ce double élan des ennemies amoureuses ; car la chaleur de Pythie soudain appuyée contre moi vint à me pénétrer tandis que des recherches secrètes de sa main obligeaient l’émotion de Théa serrée contre elle. Autour de nous, des couples, des trios, s’unirent. Les mains disparurent dans les vêtements d’autrui. Vers la bagarre, la cohue aux joues chaudes, aux gorges pantelantes s’aggloméra, ricana, pantela, et devint plus silencieuse. La sueur coula le long des figures ; des lueurs strièrent les yeux clignés… Des expirations bienheureuses révélèrent du plaisir. Les deux femmes continuaient leur lutte et leur jeu ; elles finirent par tomber dans la poussière, y roulèrent, y restèrent, secouées de cris et de spasmes, jusqu’à ce qu’une patrouille de police, accourue la bayonnette haute, eût partagé le rassemblement. Saisies par des mains rudes, relevées, empoignées, elle marchèrent, le visage en sang, l’une avec la lèvre fendue, arrachée, l’autre tenant de sa main libre un sein bleui par les contusions. Elle sanglotait…

Le reste de la foule dispersée par la patrouille, se réfugia dans les jardins des nymphées, sous les arcades que voilent les buissons et les jets d’eau.

— Ces gens gênent l’odorat, dit Pythie. C’est dommage, car ils remplissent les arcades, les divans de pierre ; et j’eus bien aimé mettre fin à mon énervement, grâce à vos complaisances.

— Moi aussi, dit Théa.

Elle cherchait de l’œil un lieu solitaire. Nous n’en trouvâmes point. Deux énormes édifices émaillés de rouge dressaient des façades à baies larges par où l’on voyait des femmes écrire. En bas, les salles de lecture et de rafraîchissement étaient pleines de ces tumultueux personnages.

Nous continuâmes notre route, sans aise.

Les maisons portent pour cariatides des Persées brandissant la tête de la Gorgone, des David décapitant Goliath, des Hercule assommant l’hydre, et les figures d’autres exploits similaires. Sur les céramiques sont émaillés les combats célèbres. On voit Bonaparte à Arcole, Attila dans les champs catalauniques, les cuirassiers de Reischoffen chargeant par les rues du village alsacien, les éléphants de Pandajvânâ écrasant les têtes de vingt mille Parsis, Annibal au lac Trasimène, la bataille d’Actium : mille autres images polychromes du temps de guerre. De façade en façade cela se suit, dans l’ordre historique. Esclaves d’un réalisme outré, qu’influence fort le japonisme voisin, les artistes ont peint de belles déroutes, avec les faces cadavéreuses des fuyards, les dents grinçantes, les yeux hagards des poursuivants, la lividité des sabres en l’air, les paniques de cavalerie, les poings terreux des moribonds. On marche en pleine bataille. À droite et à gauche le sang des peintures éclabousse les fleurs de l’émail. Il y a des têtes grimaçantes au bout des piques, des ventres ouverts pour laisser fuir l’éboulis des entrailles…

Entre ces façades grouille une population gouailleuse, grasse, que sanglent cependant les ceinturons et les brandebourgs. Elle se moque. Elle invective. Elle a des gestes obscènes, des mimiques ignobles. Toutes les faces sont rasées. Les lèvres font des bourrelets violâtres sous les nez larges. Brunes et malingres après la double saillie des pommettes, les faces malaises glissent parmi les autres ainsi que têtes de crotales.

Nous nous mêlâmes au flot des marcheurs. À entendre les propos bruyants, je me crus dans un faubourg de Paris, tel jour de fête publique. Sans avoir pris d’alcool, tous ces gens étaient ivres. Ils affectaient une ignominie plus basse que la réelle. Ils s’appelaient, s’injuriaient, se répondaient d’autres insultes fraternellement. Les dolmans écarlates des femmes tachaient de vif les uniformes gris et bruns des soldats. Nous arrivâmes à un grand portique bleu fabriqué selon la mode chinoise. Avant le pont-levis, toute la foule s’arrêta. Il y eut des alignements, puis du silence.

Alors nous entendîmes, comme à notre entrée en gare, les beuglements du bétail, derrière les murs dont les céramiques représentent des scènes de chasse ; et nous sûmes que c’étaient là Les Abattoirs.

Un officier vint nous prendre, nous guida. Nous parvînmes à une sorte de tour quadrangulaire basse, où tout un état-major siégeait.

Nous assistâmes aux Hécatombes.

À l’ouest de la plaine, devant nous, les trains dégorgeaient des nations de bœufs, de brebis et de porcs, aussitôt lâchés dans d’immenses prairies fangeuses. Les compagnies de soldats, armés d’aiguillons, entouraient cette masse, la harcelaient, la poussaient dans des espaces cernés de basses murailles et de plus en plus étroites, jusqu’à ce que, une par une, les bêtes engagées dans une sorte de couloir en pente, et piquées par les lances des cavaliers chevauchant à l’autre face de la muraille basse, fussent parvenues sous un court tunnel. À la sortie, elles recevaient sur la nuque le coup d’un maillet de bronze enfonçant une lame fixée à son centre. Car des soldats colossaux, du faîte du portique, à l’issue du tunnel, maniaient cet instrument de mort avec vigueur et promptitude.

Le bœuf tombe d’une masse sur le wagon dont la surface prolonge le sol du tunnel et qui, aussitôt déclanché, glisse le long d’une pente vers une vaste cour où des escouades d’hommes et de femmes l’accueillent, munies de couteaux, de scies, de marteaux, de cuvelles. Cela se précipite sur l’animal, le décapite, le découpe, l’ouvre, tend les cuvettes aux rigoles de sang, détache la fressure, le cœur, les viscères, scie les os, arrache le cuir, désarticule les pieds, fend le crâne, extirpe la cervelle, lave la graisse, déroule puis enroule les boyaux, tourne le sang avec un bâton, recueille la fibrine sur des baguettes, et, en moins de dix minutes, il reste du bœuf une dizaine de pièces de boucherie toutes fumantes, mais rectangulairement scindées, ficelées, parées et prêtes pour un autre wagon qui les emporte, au bruit de son roulement, vers les fabriques culinaires sises à l’est de cette plaine.

Immédiatement l’escouade en sayons rougis se rue sur l’agonie d’un autre animal descendu des portiques et le réduit au même état comestible.

Il y a cent cinquante tunnels, où aboutit le même nombre de couloirs, et que termine le même nombre de portiques, élevant chacun deux soldats colossaux armés du maillet à lame.

Pour les moutons et les cochons, les tunnels comme les portiques sont moins hauts.

Ce service des abattoirs semble fournir au peuple la joie. En riant les femmes et les hommes se précipitent sur les bêtes assommées, les recouvrent, telles les mouches une ordure. Des nuées de cris et de rires tourbillonnent sur le sang. Au loin, les compagnies qui poussent le bétail encore vivant du côté des couloirs et des portiques, lancent au ciel des clameurs glorieuses. Autour des assommeurs, sur des tertres et des crêtes, les compagnies en ligne acclament les beaux coups, si la bête tombe d’une masse dans le wagon mobile aussitôt déclanché. Des filles gambadent autour des peaux dont leurs compagnes râclent l’intérieur, à genoux dans les viscères et les mucosités. Vers le Nord, au milieu de vastes esplanades, les écoles de bataillon évoluent. Les chevaux des capitaines courent ; les batteries s’exercent au tir. Les fantassins étudient l’ordre dispersé, le service en campagne et les formations de combat ; les colonnes défilent au rythme sourd de mille pas cadencés. La canonnade gronde ; les caissons automobiles fuient à l’horizon dans la stridence de leurs roues et la trépidation des mécaniques. Cela n’empêche point les tambours et les clairons de battre aux champs, ni les musiques d’exalter des hymnes de férocité majestueuse.

— Comment, dis-je à Théa, pouvez-vous en ravalant les devoirs de la guerre aux besognes d’abattoir, inculquer à vos soldats les sentiments d’honneur et de courage que leur fonction nécessite. Ici, à ce que je vois, le bagne et l’armée se confondent. Ici vous laissez, comme en Europe, subsister la prison, les travaux forcés, les peines disciplinaires, l’autorité des chefs. Et voici, au-dessus de nos têtes, le vol circuitant d’une nef aérienne, dont les grandes ailes jettent sur ce camp une ombre d’archange exterminateur ; car on distingue les chapelets de torpilles suspendus à la passerelle. En vérité je conçois mal toute cette organisation.

— Pourquoi donc, dit Théa ? Nous enrôlons dans l’armée ceux qui manifestèrent leur goût de conquête par le vol, leur goût de la mort par la soif de l’alcool, leur goût de détruire par la désobéissance aux lois de production. Loin de l’Etat l’idée de les punir. On les assimile seulement au métier qui séduit le mieux leur tempérament. Quel meilleur soldat qu’un brutal, un voleur, un ivrogne, un contrebandier, ou un assassin, puisque son devoir social est de vaincre, de conquérir, de s’enivrer de rage pour tuer, de ruser pour dépister l’ennemi, de mettre à mort le plus faible ? Seulement nous préférons qu’ils exercent les vertus de leur énergie contre les peuplades menaçant l’harmonie sociale. Dans l’armée nous comptons un général qui demeure un de nos savants les plus féconds d’esprit. Il voulut tuer sa maîtresse et le rival. Son groupe le désigna pour commander des troupes. Il remporte depuis dix ans, victoire sur victoire. Il inventa une stratégie. Il a chargé à la tête de sa cavalerie dans un combat que rappellent les statues des places d’armes. Sa colère et sa jalousie servent admirablement la cause de la civilisation. Vous vous étonnez de voir les abattoirs construits sur les champs de manœuvre. Mais au contraire cette habitude de donner la mort, de voir couler le sang, de ne pas s’attendrir a la vue de la victime pantelante, découpée, désossée, dépouillée, prépare de façon merveilleuse nos militaires à ne pas craindre la blessure ni s’étonner de la bataille. Nous développons par tous les moyens l’envie du meurtre, l’habitude de tuer, l’instinct de vaincre. Écoutez ces clameurs de joie. Tenez ! le maillet à lame abat un porc, à demi décapité par la force du coup. Le sang jaillit par deux fontaines ; la bête ahurie grogne et s’agite ; elle éclabousse de crachats rouges la haie des curieux ravis et qui s’amusent à présenter les visages vers le jet du sang. Comment ces êtres-la s’épouvanteraient-ils ensuite si l’ennemi décapite à leur côté le camarade de leur grade. Regardez à gauche ces jeunes femmes qui poursuivent un mouton échappé. Quelle agilité, quelle grâce et quelle rapidité dans leur course ! Voici qu’elles vont l’atteindre. La grande rousse brandit le couteau. La petite noire s’efforce de la dépasser afin de frapper la première. Une troisième galope. Elle gagne du terrain. Les entendez-vous rire ? Les voyez-vous bondir ?.,. Ça y est : la petite noire agrippe la bête. La lame luit. V’lan : elle roule par terre avec le mouton. Tenez : toutes ces lames plongent dans la vie bêlante ; elles se relèvent rouges. Oh, la petite qui tient par la toison la tête ovine tranchée, où pend une loque de chair ! Voilà l’esprit guerrier dans toute sa gloire. Écoutez rire l’ivresse de vaincre…

Pythie ricana. Moi j’eus mal au cœur et demandai à partir. Nous nous éloignâmes.

Partout on rencontrait des hommes et des femmes tachés de larges plaques rouges ; avec des poils et des caillots visqueux sur leurs guêtres. Ivres comme s’ils avaient bu, ils titubaient, chantaient, parlaient fébrilement, s’embrassaient, s’accouplaient au hasard du sol, en s’injuriant parmi leurs râles de bonheur.

Un tramway nous emmena loin de cette ignoble fantasmagorie. La couronne de feu cernait mon front. Les nausées secouèrent mon estomac. Pythie me fit renifler des sels.

— Mais pourquoi cette diatribe ? répondit-elle à mes exclamations. N’était-il pas logique de diviser les forces des citoyens en productrices et destructrices, selon les tempéraments de chacun. Certes, les compagnons de Jérôme espéraient, comme les anarchistes actuels, un peuple composé de seules âmes excellentes et bénignes. Il a fallu en rabattre. On a pris le meilleur système, en parquant les instinctifs et les stupides dans l’armée où leur brutalité devient mérite, honneur, gloire. Comme on ne leur permet pas de quitter les territoires militaires, ils ne corrompent point l’esprit des pacifiques. Ils ne les molestent pas et n’appellent pas la riposte ni la lutte. C’est au prix seulement d’une séparation absolue que l’intelligence a pu tant s’accroître à Minerve, à Jupiter, à Mercure. Ceux-ci sont, à Mars, notre vigueur physique, notre redoutable vigueur physique. De ces soldats, la plupart ne pensent même pas à la différence entre vivre et mourir. Ils mangent, ils forniquent, ils tuent. Donner la mort leur parait une bonne farce. Ainsi, pour une petite fille, il semble amusant de pincer la sœur plus jeune. Ils y mettent de la malice et de la sournoiserie, par esprit puéril de jeu. Ils ne comprendraient pas la pitié ni la sensiblerie, pas plus que vos soldats ne la comprennent à Cuba, ou à Manille, ni les Turcs en Arménie. Seulement, ici, nous avons la franchise de ne pas faire du courage et du meurtre des déités magnifiques dénommées Gloire, Honneur, Abnégation, Sacrifice, Patriotisme, etc…

Le tramway nous conduisit jusqu’aux fabriques culinaires. Elles n’ont rien de remarquable. Dix mille cuisiniers, mâles et femelles, hachent, assaisonnent, cuisent, grillent, mettent en terrine et emballent, dans d’immenses édifices de fer bleu et de céramique blanche. Vêtus à la mode de nos marmitons européens, en coton immaculé, ces gens, quadragénaires pour le moins, opèrent devant de monstrueuses marmites.

Ensuite nous visitâmes les tanneries et les corroieries, où l’on prépare les havresacs des soldats, les ceinturons, les cuirs des harnais. Comme partout, les ateliers sont vastes, les murs d’émail représentent des sujets appropriés à l’industrie du lieu. Les hommes et les femmes travaillent en commun devant des établis propres. Il n’y a rien de l’immonde saleté habituelle à nos fabriques d’Occident. Les ventilateurs projettent un air parfumé. Des jets d’eau retombent dans les vasques. Les ouvriers sont assis en de bons et larges fauteuils. Un orgue joue des choses douces ; car la loi du silence est admise, observée de tous.

Cette promenade se termina par une excursion aux Fours crématoires.

Au milieu d’un bois épais, le mystère du Temple accueille de ses hautes et monstrueuses colonnes en céramique bleue. Les trains apportant les cadavres de tous les points de la Dictature aboutissent derrière les constructions dans une gare spéciale. Imbibés de phénol, embaumés, enduits de cires odorantes, les morts ne puent pas. Avant le voyage, tous subirent, devant les délégués du groupe auquel appartient le défunt, une autopsie scrupuleuse. Après la crémation, les cendres sont analysées chimiquement. Donc nulle mort occasionnée par un crime ne passerait inaperçue.

La coupole de céramique bleue recouvre une rotonde où deux cents fours sont ouverts autour d’un foyer électrique développant une chaleur de mille degrés. Hissé dans son compartiment, le mort nu est immédiatement exposé aux rayons de cette chaleur destructrice. Une glace de mica très lucide permet de suivre les péripéties de la combustion, par l’oculaire d’une lunette.

Lorsque nous entrâmes là, passé les fleurs de parterres célestes, la curiosité nous accueillit d’une assistance militaire que le spectacle des cadavres enflant à la chaleur réjouissaient fort.

Les filles riaient des pustules horribles gonflant sur les ventres, des tumeurs qui déformaient vite les faces bleuies, à l’éclat violâtre. Dans son cercueil de plaques étincelantes, à l’éclat quasi solaire, le mort très vite prend l’apparence d’une énorme vessie où soufflerait un ventilateur de forge. Cela se boursoufle, ondule, monte, se tend, crève, retombe, coule, se sèche, craque, s’effrite. Au bout de dix minutes, il reste une poussière blanchâtre.

Alors, l’opérateur tourne des boutons. Les cinq faces du cercueil s’assombrissent, rougissent, noircissent. On ferme l’oculaire de mica au grand désespoir des curieux qui réclament. La cendre, mise dans un coffret, sera transmise au laboratoire d’analyses.

Ce spectacle enchante l’assistance. Les mêmes interjections qui saluent, dans nos rues, les masques du carnaval, disent adieu aux rictus absurdes des défunts, aux lèvres vertes tirées sur les dents ternes, aux yeux devenus, par décomposition, plus gros que des œufs de poule et sortis des paupières déchirées.

Toute cette populace ricane, insulte, se tord de joie. Des remarques de gavroches excitent les rires unanimes. Pendant que nous y étions, une fille dégrafait son dolman et prétendit ranimer par la vue de ses appâts le corps déjà bouffi d’un vieillard chauve. Or, la chaleur fit lever une pustule sur le cadavre, une pustule qui grandit, se dressa. Toute la société, prise de délire, porta la gaillarde en triomphe.

Paul Adam
Sera continué.

Kapuzinerpredigt Schiller Le Sermon du Capucin LE CAMP DE WALLENSTEIN Schiller Scène 8 AUFTRITT Texte & Traduction Huitième Tableau

LITTERATURE ALLEMANDE
Dramatische Werke
Théâtre ALLEMAND

Friedrich von Schiller
1759-1805

Kapuzinerpredigt Schiller
LE SERMON DU CAPUCIN


WALLENSTEINS LAGER

Le Camp de Wallenstein Scène 8 Wallensteins 8 Auftritt Lager Friedrich Schiller par Ludovike Simanowiz Traduction Française Artgitato


LE CAMP DE WALLENSTEIN
1799

Traduction Jacky Lavauzelle

——–

8 Auftritt

Huitième Tableau

Scène 8

Bergknappen treten auf und spielen einen Walzer, erst langsam und dann immer geschwinder.
Les mineurs entrent et jouent une valse, d’abord lentement, puis de plus en plus vite.
Der erste Jäger tanzt mit der Aufwärterin, die Marketenderin mit dem Rekruten; das Mädchen entspringt, der Jäger hinter ihr her und bekommt den Kapuziner zu fassen, der eben hereintritt
Le Premier Chasseur danse avec la Servante, la Cantinière avec la Recrue ; la jeune fille s’en va, le chasseur la suit et met la main sur le Capucin qui arrive

Kapuziner
Le Capucin

Heisa, juchheia! Dudeldumdei!
Héla ! Hourra ! La la lère !
Das geht ja hoch her. Bin auch dabei!
Ceci est, ma foi, bien animé ! J’y suis, moi aussi !
Ist das eine Armee von Christen?
Est-ce là une armée de chrétiens ?
Sind wir Türken? sind wir Antibaptisten?
Sommes-nous des Turcs ? Sommes-nous des anti-Baptistes?
Treibt man so mit dem Sonntag Spott, Man
Que nous en sommes à trouver le dimanche ridicule,…

 

JULES ROY – LE NAVIGATEUR

Jules Roy

Le Navigateur
1954
Ed. Gallimard

Le Navigateur Jules Roy Artgitato

LES BATTEMENTS D’UN CŒUR
AU MILIEU DES TENEBRES

 

En 1946, juste après la fin de la guerre, un des premiers romans de Jules Roy, la Vallée perdue, commence par une description d’avions dans le ciel, puis décrit une collision d’avions de chasse pendant la seconde guerre mondiale. La collision a été évitée, mais le choc est là. Chevrier sauf retrouve son ami Morin sur la base. Jules Roy part sur la même base avec le Navigateur, sorti en 1954. Là, la collision tourne mal et détruira l’engin. Mais le héros en sortira indemne.

Les descriptions des équipes et des missions reflètent ce que Jules Roy a vécu à partir de 1943 dans la Royal Air Force, la R.A.F. Il effectuera trente-trois missions contre vingt-deux pour le héros du Navigateur. La vingt-troisième sera l’ultime mission.

A chaque fois, le risque maximum et la vie au bout, si fragile. Un rien, une hélice, une friction, un tir, une panne, un rien et tout peut basculer de l’autre côté. Juste des bonheurs simples et fugaces : le bonheur de se sentir vivant ; une amitié rare mais solide ; un sens du devoir mais aussi un sens de l’enjeu et le calcul du risque. Le risque c’est Weser qui sera abattu, ce que tout le monde prédisait. Weser est une menace. Et la vie est bien trop importante pour la laisser à une tête brûlée.

« Quand le navigateur vit arriver la terre, il était trop tard. » Une collision. Une urgence. La nuit. Par automatisme, un navigateur français de la R.A.F ., Alfred Ripault, de retour de mission, se retrouve dans un champ de betteraves. Sans comprendre. Il « était trop tard », mais il est sauf. Pour les autres qui arriveront sur terre, ils seront retrouvés calcinés ; pour eux, il est vraiment trop tard. Lui est là, vivant, n’ayant perdu que son étui à cigarettes en argent ! Son esprit s’est vidé par la peur, intégralement. L’instinct de survie est le plus fort. « Le navigateur plia le genou sur son parachute compromettant, l’esprit vide, et, sur le moment, c’était le sentiment majeur qu’il éprouvait : une sûreté de soi, une confiance débordante et gratuite, un triomphe intérieur qui lui donnait une joie qu’il n’avait jamais connue. » Ne sachant plus s’il se trouve en Allemagne ou ailleurs, il marche. Il trouve une maison isolée où une femme en peignoir l’accueille. De nouvelles sensations l’assaillent : « Toute pensée l’avait quitté. Il était devenu semblable à une bête qui vient d’échapper au coup de fusil du chasseur et reprend son souffle dans un terrier. Les battements de son cœur ne l’assourdissaient plus, mais il était plongé  au sein d’un profond étonnement, un peu comme s’il venait de renaître à la vie et qu’il eût à refaire connaissance avec le monde. » Rien ne se passe et pourtant. Le corps est à l’écoute. « Une légère ivresse le berçait de se sentir ainsi, dans une maison inconnue, près d’une femme à peine éveillée, après son accident. ‘C’est ce silence… ‘, pensa-t-il. Sa vie n’était qu’une longue clameur qui n’aurait de terme qu’à sa mort. » Une voiture, suite à son appel, arrive pour le ramener à la base. Il part sans même connaître son nom.

Le retour. La découverte qu’il est le seul survivant. L’enterrement. Il repense à l’anglaise. « L’étrangère lui avait pourtant dit ‘à bientôt…’ d’une façon qui ressemblait à une prière, mais l’idée qu’il se faisait de  cette femme n’avait plus rien de commun avec sa réalité, et c’était de la réalité qu’il avait peur, alors qu’il recomposait à son gré les images de la nuit. » Il se décide une semaine après devant la porte. Elle le reçoit avec plaisir. Elle se nomme Rosica. Tout se passe pour le mieux. Mais soudain, « une grande tristesse le recouvrit soudain. ‘Des mots, se dit-il, des mots pour nous mentir et nous blesser… ‘ Une tristesse bête et inutile dont il se sentait responsable puisqu’il ne faisait rien pour conquérir la jeune femme. » Ce vide qui l’envahit, le submerge et noie sa personnalité. Il ne se sent plus humain. « Il se sentait devenu aussi dur qu’un bloc de pierre. »

De retour à la base, il reçoit un ordre pour le lendemain pour redécoller. Alfred se déclare malade. Arrive le médecin du camp qui ne lui trouve rien, sinon une dépression nerveuse qui le rendra indisponible pour une semaine. A son copain, l’Amiral, il avoue ne pas vouloir sortir avec  la tête brûlée de Raumer. Malheureusement, ce Raumer, le lendemain, n’est toujours pas rentré, le commandant d’Escadre, dans son bureau, accuse Alfred d’en être responsable. Avec lui, Raumer s’en serait tiré. Avec un novice, il n’avait pas autant de chances : « Vous êtes moralement responsable de la perte de l’équipage Raumer. » Le commandant le met aux arrêts, sans savoir véritablement quel en sera le motif. Il retrouve au mess son ami, l’amiral. Il lui fait part de son incompréhension. « Il (Le commandant) ne peut pas supposer qu’on ait de temps en temps envie de limiter la casse pour sauver quelqu’un d’autre en soi ? Moi qui n’ai presque personne, je le sens. »

Le navigateur Alfred reste seul dans sa chambre au milieu du bruit des décollages et des atterrissages. La colère est partie, reste la tristesse. « Il ne lui restait rien de sa rage de l’autre soir au moment où l’escadre s’était envolée avec Raumer vers l’usine d’essence synthétique, mais seulement une vague tristesse qui ressemblait à celle qu’on éprouve devant l’inaccompli. »  Alfred est déboussolé. Il perd ses quelques repères peu à peu. « C’était cela que le navigateur n’avait pas compris. Depuis ce moment où il avait accepté de tout quitter sans regret, il n’avait pas renoué avec la terre. Ni avec la jeune femme, ni avec l’amiral, ni avec le commandant d’escadre, et il ne savait plus comment s’y prendre. » Il a perdu le mode d’emploi. Il flotte ; « le navigateur demeurait comme hors du temps. » Des douleurs inexpliquées le contraignent à réduire sa nourriture, jusqu’à ne plus vouloir s’alimenter. « Alors il refusa toute nourriture et se contenta de boire de l’eau. En quelques mois depuis l’apparition de la maladie, il s’était résigné à mourir avec une facilité qui l’avait beaucoup étonné. C’était plus simple qu’il ne l’avait cru. Plus il s’affaiblissait et moins il avait le goût de renouer avec la vie. » Les contacts avec la terre, avec la vie, avec les autres sont rompus. Comme cette lettre écrite à maintes reprises à Rosica et qui n’arrivent pas à être finalisée. Il se décide enfin à retourner, malgré sa grande faiblesse, voir Rosica.

Le lendemain, il refuse de signer sa punition au motif que celle-ci est incomplète et ne relate pas les événements de la collision. Il en parle à son ami l’Amiral, qui, connaissant bien le commandant, va plaider pour son ami. Il lui propose de prendre Ripault avec lui comme navigateur dans sa prochaine mission. De son côté, Ripault souhaite voler avec un pilote qui « ne voit plus les lumières du terrain» et qui donc est dangereux. Le commandant accepte que le vol se fasse dans les conditions de Ripault. De retour chez le pilote, il lui annonce la nouvelle : « Personne d’autre que moi n’a pensé à t’aider, voilà tout. Dès que j’ai su qu’on te laissait tomber, je suis allé à toi pour ne pas me sentir seul. C’est toi qui me sauves et mon histoire s’arrange en même temps parce que l’amiral est intervenu. »

Le voici parti dans l’avion avec le pilote Weser. « Les dés roulaient et personne ne pouvait les arrêter. » Destination : les usines de Würzburg. Mais cependant quelque chose ne va pas. « Ce soir-là, un malaise le gagnait. Il n’avait plus du tout de curiosité. Il retournait les images de l’amiral grattant la terre et de la jeune femme sous la lampe, ses yeux de colchiques à demi clos. » L’avion est touché pendant la manœuvre. Tous doivent sauter. Ce sera leur dernière mission.

Jules Roy ne reprend pas la description de l’avion explosé. Simplement, « le navigateur inclina la tête. Et soudain, l’aile se détacha, et l’avion désemparé bascula. » Les êtres avec. Tous basculèrent vers l’autre rive.

Le dernier mot du pilote sera la « faute », « ce n’est pas ma faute ». Non, bien sûr. Retour à la base, avec l’amiral qui attend, puis qui comprend. Qui comprend sans comprendre ; « l’amiral se sentit soudain vulnérable. Le monde devenait trop compliqué pour lui. » Les avions rentrent les uns après les autres. Les derniers ne rentreront plus.  Des lettres s’affichent, B, T, A, J, C…Le V de Ripault n’est pas rentré. L’amiral va dans la chambre de Ripault et il y trouve un petit paquet de celle qui l’accueillit après la collision, « c’était un étui à cigarettes en argent uni, aux initiales A.R. entremêlées, qu’il avait souvent vu dans les mains du navigateur, et qui avait maintenant un angle bossué… »

 

Le Dom Juan de Molière – Quand les masques tombent …

MOLIERE

 Dom Juan,
Quand les masques
tombent…

Artgitato Dom Juan - Molière_-_Nicolas_Mignard_(1658)

Sganarelle, qui en appelle d’emblée à Aristote, rien que ça, le premier, présente son maître comme « le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni Ciel ni Enfer, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable brute, un pourceau d’Epicure». Pourtant Sganarelle n’est qu’un triste sire, ladre et peureux comme pas un. N’ayant aucune parole, jamais capable de dire en face ce qu’il pense de ce maître honni, ou simplement d’en changer, puisqu’à ces yeux c’est le diable personnifié. Lui, se permet de donner des leçons de morale et de séparer le bien du mal et n’hésite pas à une seconde à jeter, non la première pierre, mais la maison toute entière. C’est ce Sganarelle, le lâche devant le danger, qui nous donne, en son temps, sa leçon. Cette seule origine de cette critique, bien vite amenée, devrait dans notre for intérieur  nous alerter. Et si Dom Juan n’était autre qu’un preux révolutionnaire, libéral dans ces mœurs et grands dans ces actions, dans les mouvements de son cœur. Un révolutionnaire animal, il est vrai sans contrôle sur ses pulsions. Mais un révolutionnaire ne contrôle pas tout. Il s’adapte aux événements.

Réhabilitons Dom Juan !

La pièce débute sur un détournement avec l’apologie du tabac. Le mal devient le bien. « Il n’est rien d’égal au tabac », « non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu ». Nous sommes en plein contre-sens. Et le reste est du même tonneau. Dom Juan est présenté comme le mal. Ne serait-il pas le bien, libre et généreux. Courtois et attentionné. D’une audace flamboyante de cette étoffe juste et rugueuse qui n’a pas peur de devoir s’expliquer devant le Ciel dans l’au-delà. « C’est une affaire entre le Ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble. » Sganarelle aujourd’hui semble être resté le bon serviteur comique et Dom Juan, le tombeur diabolique de ces pauvre et innocentes dames. Le désir qui envahit Dom Juan est naturel, il entraîne cette danse, cette séduction que l’on retrouve chez les autres animaux. Etienne Pivert de Senancour soulignait que « tout but d’un désir naturel est légitime ; tous les moyens qu’il inspire sont bons. »

Un homme  d’action projeté dans le futur

Pourtant, lui, ne détourne pas son discours. Il fait, il parle. Il apparaît alors pour ces contemporains comme un cynique. Il s’engage dans ces passions où domine son instinct. Il sacralise ses pulsions en les rendant toutes exceptionnelles et merveilleuses, dignes des contes orientaux les plus fous et débridés : « Une douceur extrême », « les charmes inexplicables », « le réveil de nos désirs »…

 Dom Juan reste fondamentalement un homme libre dans un siècle de conventions, essentiellement libre. Il se projette toujours. Une femme amène une nouvelle femme. Un désir, un nouveau désir. Conquêtes après conquêtes.  S’arrêter, ce serait rester dans le présent. Comme prisonnier du temps. Enfermer dans cet espace contraint de la seconde immédiate. Ce serait manquer d’oxygène ; donc mourir. D’où ce mouvement perpétuel, d’où des envies nouvelles chaque fois. Chaque nouvelle sensation le fait vivre. Dans toute nouvelle émotion, son cœur repart. Il revit. Il bouge, se bouge, reste d’une curiosité démesurée ; « il se plaît à se promener de liens en liens et n’aime guère à demeurer en place. » C’est qu’au-delà de son intelligence et de son raisonnement, il agit. Il est un homme d’action principalement. « Tous ces discours n’avancent point les choses ; il faut faire et non pas dire, et les effets décident mieux que les paroles. »

L’horreur et la peur du présent

Simone Weil positionnait ce désir dans l’attente, et dans l’impossibilité de trouver une réponse à cette fuite continue : « Quand on est déçu par un plaisir qu’on attendait et qui vient, la cause de la déception, c’est qu’on attendait de l’avenir. Et qu’une fois qu’il est là, c’est du présent. Il faudrait que l’avenir fût là sans cesser d’être l’avenir. Absurdité dont seule l’éternité guérit. » (La pesanteur et la grâce) Oui, car le plaisir qu’on attend n’est simplement pas du plaisir, ça ne peut être que du désir. C’est ce que disait déjà Voltaire dans son Dictionnaire philosophique : « le présent est plaisir, le futur désir« . Et Dom Juan s’en moque du plaisir, c’est un être de désirs qui donc ne ne peut jamais s’arrêter. Il court donc, il court jusqu’à sa fin, jusqu’à sa damnation. Il ne pourrait en être autrement.

La constance n’est bonne que pour les ridicules !

Dom Juan a le mouvement de la bête, du cynique, du chien qui verrait passer la chienne, dès qu’une belle et jeune femme approche. Il court, il enrage.  Il se jette dessus comme le ferait un chien affamé sur son os. La fin et la faim ne sont plus guidées par la raison. Il cultive les dispositions brutes de sa nature, en les analysant (tirade de la scène 2 du premier acte). Son devoir absolu : l’inconstance. « La constance n’est bonne que pour des ridicules. » Mais c’est un animal logique dans toutes les autres circonstances.

Le courage personnifié

Et ce mouvement ne se fait pas sans panache. Et il est vrai que Dom Juan est courageux. Il fonce, n’a peur de rien. « Mais que vois-je là ? Un homme attaqué par trois autres ? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté. » …« Oui, je suis Dom Juan moi-même, et l’avantage du nombre ne m’obligera pas à vouloir déguiser mon nom. »  Devant le danger, il ne calcule pas, ne tergiverse pas. Il va aider et se jette dans la bataille. C’est un sanguin notre Dom Juan. Avec les dames comme dans l’adversité.

Mais vous faites que l’on vous croit !

Il suffit d’écouter Dom Juan, pour savoir qu’il a raison, ou, tout du moins, qu’il a des arguments Il est d’une intelligence basée sur la logique et le bon sens. « Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle et que quatre et quatre sont huit. » Cette logique, totalement maîtrisée, trouble et déstabilise le plus souvent ces contradicteurs. « Vous parlez comme dans un livre…Vous tournez les choses d’une manière, qu’il semble que vous avez raison ; et cependant il est vrai que vous ne l’avez pas. »  « Mon Dieu ! Je ne sais si vous sites vrai, ou non ; mais vous faites que l’on vous croit. »

Il est toujours le plus clair et le plus ouvert possible, à l’exception de la période de conquête amoureuse et de ses créanciers, où il faut aime à jouer de stratagèmes et de ruses. « Vous vous expliquez clairement ; c’est ce qu’il y a de bon en vous, que vous n’allez point chercher de détours : vous dites les choses avec une netteté admirable. »

Songeons à ce qui peut nous donner du plaisir

C’est un esthète, sensible à la beauté et aux charmes. Sa vie est gouvernée par la notion de plaisir. Sans plaisirs, pas de vie, pas d’envie. « Songeons seulement à ce qui peut nous donner du plaisir. » Pas seulement pour les femmes. « Tout le monde m’a dit des merveilles de cette ouvrage, aussi bien que de la statue du Commandeur, et j’ai envie de l’aller voir. ».

En tant qu’esthète, il aime la vie et refuse la mort qu’entraînerait le mariage. C’est un profond libéral, opposé à ce conservatisme castrateur du mariage. Être fidèle, c’est « vouloir se piquer d’un faux honneur, de s’ensevelir pour toujours dans une passion, et d’être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux. »

L’ambition des conquérants

Son cœur dans la relation amoureuse domine sa raison.  Le ton est d’abord à la raison et aux arguments. La voix se trouve posée et parle loin et claire. « Quelle réponse as-tu faite ?…Quelle est ta pensée là-dessus ? »  Passe un jupon, et le souffle devient court, haletant. La pensée se retrouve embuée, inondée, lessivée. La nappe monte et le phrasé s’accélère. Nous voguons sur une passion qui toujours change d’objet. Qui emporte tout. Le maître devient l’esclave de sa passion. Il suit son désir.  Et il n’y a que là qu’il est dominé. Alors, il résiste. Ne rend pas les armes. Il devient désormais conquérant, guerrier de l’amour. Il élabore des stratégies, « l’ambition des conquérants ». Le voilà prêt « à réduire…à combattre…à forcer pied à pied toutes les petites résistances… » Comme son esprit est généreux, son cœur peut « aimer toute la terre, et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses. »

Que lui reprochent les femmes ?

Que lui reproche-t-on ? Peut-être de pouvoir aimer sans limite. De faire de sa vie toute entière une recherche d’amour, alors que ces dames ne recherchent qu’une situation confortable et sécurisée. Il aime le danger, c’est certain. Elles attendent de la sécurité. Elles font du mariage une prison quand lui ne propose que des leurres.            

Je vous ai aimé avec une tendresse extrême

Il les aime profondément dès ce premier moment quand son cœur alors bat encore la chamade. Il est tout entier dans sa passion, ce qui ravit, bien entendu, les courtisées. Elles sont désormais les plus belles, les plus fraîches, les plus désirables. Mais subitement la passion s’estompe. Et ces contemporains qui s’en satisfont par le lien du mariage sont plus hypocrites que Dom Juan, en prenant par la suite des maîtresses. La passion se dissout, part inéluctablement. « Mais ma passion est usée pour Done Elvire, et l’engagement ne compatit point avec mon humeur. » Il donne du plaisir aux femmes. Il sait se faire aimer. « Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m’a été si cher que vous. » souligne Done Elvire.

L’hypocrisie, la voilà la vraie imposture !

C’est dans sa longue deuxième scène du dernier acte, que Dom Juan dénonce « ce qui se servent de masques pour abuser le monde » et qui joue les moralistes et les gens biens sous tous rapports. Cette hypocrisie est ce qui est le mieux partagé de par ce monde. « L’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d’homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu’on puisse jouer aujourd’hui, et la profession d’hypocrite a de merveilleux avantages. C’est un art de qui l’imposture est toujours respectée ; et quoi qu’on la découvre, on n’ose rien dire contre elle. »

Il lui faut du nouveau pour enflammer son cœur et raviver sa flamme. « Sais-tu que j’ai encore senti quelque peu d’émotion pour elle, que j’ai trouvé de l’agrément dans cette nouveauté bizarre, et que son habit négligé, son air languissant et ses larmes ont réveillé en moi quelque petit reste d’un feu éteint ? »

Mon coeur à toutes les belles, à celles qui savent le prendre

Lui, Dom Juan, donne son cœur et son corps aux femmes. Totalement. Ce sont elles qui sont en mesure de le garder plus ou moins longtemps. « Mon cœur est  à toutes les belles, et c’est à elles à le prendre tour à tour, et à le garder tant qu’elles le pourront. » Il se jette en pâture à ces fauves et quand il ne reste plus rien, même plus l’os, elles se retournent les unes contre les autres ou, mieux encore, crient au vol et au déshonneur !

Attendez que je soyons mariés !

A cette époque, une seule possibilité d’assouvir son plaisir : la demande en mariage. Elles attendent toutes ce moment, comme la sainte option pour finir leur vie paisiblement. Elles cherchent à mettre la main sur la meilleure option, le meilleur parti. « C’est moi qu’il épousera » répond Mathurine à Charlotte, quand celle-ci assure qu’elle est « celle qu’il aime. » Elles promettent des merveilles après cette acceptation. Tout sera possible. Ce sera merveilleux. « Oh ! Monsieur, attendez que je soyons mariés, je vous prie ; après ça, je vous baiserai tant que vous voudrez. »

Un amant aimanté

Dom Juan joue avec ce saint sacrement. Il s’en amuse. Il devient « l’épouseur du genre humain » pour Sganarelle. C’est son arme. « Un mariage ne lui coûte rien à contracter ; il ne sert point d’autres pièges pour attraper les belles, et c’est un épouseur à toutes mains. » Il est révolutionnaire. Au diable les conventions. A nous les plaisirs. Il est pour le mariage pour toutes. Elles aiment tant ça ! Mais juste pour le rêve. Pourquoi s’emprisonner, s’emmurer : « j’aime la liberté en amour, tu le sais, je ne saurais me résoudre à renfermer mon cœur entre quatre murailles. Je te l’ai dit vingt fois, j’ai une pente naturelle à me laisser aller à tout ce qui m’attire. » C’est un véritable aimant magnétique !

Dom Juan n’est pas une victime des femmes, il n’est seulement qu’une victime du désir qu’il a des femmes et de ce trop-plein d’envies, de désirs et de liberté. Pour l’époque, c’est beaucoup trop ! ; ça fait de lui un monstre, une « véritable brute, un pourceau d’Epicure« .

Jacky Lavauzelle

KARL & ANNA (Leonhard Frank) : LA RAVE ET LA CUISSE

LEONHARD FRANK

  KARL ET ANNA
(Version française de Jean-Richard Bloch)
Première représentation le 10 avril 1929
au Théâtre de l’Avenue

  Karl et Anna Leonhard Frank 1929 artgitato d'après Merci! Dessin L Sabattier

LA RAVE &
L
A CUISSE
Le 20 mars 1929, le Maréchal de France, Ferdinand Foch meurt à Paris et, le 26 mars, Paris accueille sa dépouille par des obsèques nationales. 2 semaines plus tard, au théâtre de l’Avenue, la pièce Karl et Anna de l’allemand Leonhard Frank est représentée pour la première fois. Les critiques de l’époque, sensibles encore à la proximité de la guerre, et loin d’un rapprochement franco-germanique, en font l’écho tout en modérant les réactions extrêmes. Comment parler de la guerre quand les plaies dans chaque village et dans chaque famille ne se sont pas encore refermées.
Karl et Anna Leonhard Frank 1929 artgitato affiche
LE DOMAINE DE L’ESPRIT
En montrant que l’histoire qui se déroule sur les planches reste universelle, intemporelle. Joseph Kessel en parlait en ces termes dans Gringoire : « voilà dix ans que nous sommes en paix ; voilà longtemps déjà que des œuvres françaises sont jouées sur toutes les scènes d’Allemagne. Allons-nous être plus susceptibles à Paris qu’on ne l’est à Berlin et maintenir ici, dans le domaine de l’esprit, un état de guerre que l’on semble avoir oublié là-bas ? Sans doute, des uniformes allemands habillent les personnages de Karl et Anna, mais ils ne représentent aucune idée qui nous puisse blesser. Ils recouvrent une commune misère et la souffrance fraternelle de tous les combattants. Et puisque, dans une question de cette sorte, il faut procéder par analogie, comment ne rappellerais-je point que le film tiré de l’Equipage a été donné en Allemagne, ce film qui exalte nos aviateurs et leurs combats ? Il serait humiliant que ceux à qui on a reproché tant de fois leur étroitesse de vues en montrassent soudain moins que nous. » Et en effet, dans la pièce, aucun nationalisme ni relents guerriers, mais l’histoire du triangle, une femme et deux hommes, qui rappelle de nombreuses œuvres ou faits divers de toutes les époques, notamment le retour de Martin Guerre.

Karl et Anna Leonhard Frank 1929 artgitato Lucien Nat & Georges Vitray Théâtre de l'AvenueUN IMAGINAIRE FECOND ET INFINI
Mais plus que de la guerre, la pièce parle des ruptures, des rencontres et des retrouvailles des couples déchirés. Des attentes et des rencontres. Des drames des annonces des morts sur le champ d’honneur et des drames des retours parfois avec des naissances inattendues et des nouveaux mariages. Les désirs, les manques, la fidélité, la jalousie, sont les thèmes de la pièce qui pourrait être contemporaine. Mais avant tout, Karl et Anna parle de la force des mots sur des âmes en attente, sur des cœurs éprouvés. Karl est le personnage principal, une force de la nature par son imaginaire fécond et infini.

UN IDEALISME DESPOTIQUE OU UN REALISME EFFICACE
Une autre polémique en cette année 1929 fait rage dans le rang des critiques. Cette pièce est-elle réaliste ou idéaliste ? Georges Pioch dans La Volonté souligne : « un drame fort, âpre, singulier, dont certains diront, parce qu’il rend souvent un son cruel, qu’il est d’un réalisme féroce. Il est surtout d’un idéalisme forcené, despotique, implacable… » Maurice Rostand, dans Le Soir, va dans le même sens : « œuvre réaliste diront certains. Je n’en connais pas de plus idéaliste ! Le rêve même y devient plus fort et plus vivant que la vie, et l’amour impérissable de Karl est né non seulement du premier regard, mais comme de la première pensée échangée. » Alors que Pierre Brisson dans Le Temps soutient l’autre facette : « la pièce de M. Leonhard Frank agit donc par son réalisme qui témoigne d’un art sinon très neuf du moins très sûr, très net et hostiles aux effets trop vulgaires. »

Karl et Anna Leonhard Frank 1929 artgitato Lucien Nat & Georges VitrayTOUT SE BROUILLE
Reprenons la pièce et nous verrons que chacun avait raison suivant si l’on suit tel ou tel personnage. Le premier acte pose dans un camp de prisonnier russe, en juillet 1917, deux soldats allemands prisonniers, Karl (Lucien Nat en 1929 au Théâtre de l’Avenue) et Richard (Georges Vitray en 1929), deux amis. Ils sont ensemble depuis trois ans, et depuis tout ce temps, depuis le tout début de guerre, depuis septembre 1914, ils parlent d’eux et de leurs passés. C’est surtout Richard qui partage les souvenirs qu’il a de sa femme, Anne, jouée par Marguerite Jamois lors de la première. Richard est dans la réalité, dans le présent de cette jambe qui le fait souffrir, qui pourrait être opérée, et dans le passé de l’image de sa femme qui s’estompe. « Il y a maintenant trois ans de passés…Souvent, je ne me rappelle plus à quoi elle ressemble, Anna. Je ne vois pas sa figure. Je ne la vois pas du tout ! Tu sais, tout se brouille. » Il envie Karl et son imaginaire : « ce que tu en voies toujours des choses, toi ! Tu en as de la chance ! Quand tu bouffes une rave, tu peux toujours t’imaginer que c’est de la cuisse d’oie. »

UN CHAPEAU COMME VOITURE
Les images du passé ont transité de Richard à Karl qui l’a phagocyté littéralement, qui l’a vidé. Karl est plein de ce passé et de ce futur qu’il envisage avec de plus en plus de force et de désirs. Karl n’est « pas ordinaire », c’est Richard qui le dit. D’un rien il fait un tout, d’une pointe une maison, d’une pierre un pays. « Quand j’avais trois ans, une fois, ma mère s’est acheté un chapeau neuf, une espèce de capote, avec des rubans longs. Alors, de ce chapeau-là, je m’en suis fait une voiture. Je me suis attelé entre les rubans et je traînais le chapeau derrière moi, dans les flaques de la cour. »

Cette vampirisation est complète : «  Je sais déjà tout d’elle. Bien plus que tu ne m’en as raconté et surtout que tu pourrais en raconter. » Il a remplacé son ami. Karl est devenu Richard. Mais un Richard augmenté, avec des nouveaux désirs et une imagination débordante. Anna n’a qu’à bien se tenir.

Karl et Anna Leonhard Frank 1929 artgitato Lucien Nat & Marguerite JamoisThéâtre de l'AvenueVOUS N’ÊTES PAS MON MARI !
Viendra la fuite de Karl qui nous conduira, un an plus tard, en juillet 1918, dans l’appartement d’Anna. C’est la rencontre. Anna et son amie Marie, jouée par Suzanne Demars, ne sont pas dupes, « qui êtes-vous ? …Bonté du ciel ! Vous n’êtes pourtant pas mon mari. Mon mari…Mon mari est … ». Anna ne sait plus comment est son mari. Qui est-il ce mari qui n’est plus là depuis tant d’années ?  Karl utilise les phrases qui touchent avec de multiples petits détails qui sont autant d’harpons : la peinture des chaises, le gaz qui siffle, la vieille fourchette… Anna vacille mais ne flanche pas.

IL N’Y A PAS DE MENSONGES !
Mais Karl sent bien le désir qui habite Anna, et sait qu’elle est à sa portée. Déjà pour Anna, il n’est déjà plus si déroutant : « Pour moi…Non, vous n’êtes pas un étranger pour moi, et je n’y comprends rien. Après tout, ce ne serait pas si grave, de loin pas si grave, si seulement vous vouliez bien ne pas dire que vous êtes mon mari ! » Mais Karl insiste et l’amène dans ses filets : « Tu le sens bien toi-même ! Tu le sens, que nous sommes l’un à l’autre, toi et moi. Anna, tu le sens bien ? » Après avoir vampirisé son ami, il hypnotise sa femme. Et Karl répète comme un mantra que c’est la vérité, « il n’y a pas de mensonge ! »

Dans un dernier mouvement, Karl montre qu’elle ne pourra jamais s’échapper, qu’elle est conquise à jamais, la gazelle est coincée dans la mâchoire du lion affamé : « d’une certaine façon, tu es, tu es absolument en moi. Il n’y a pas moyen d’expliquer ça…mais mon sang à ta forme…Quand, petite fille, tu revenais de l’école avec ta gibecière, tu poussais la porte de ta maison, comme ça, avec ton épaule, et tu restais encore un moment à regarder la rue. »

Elle passe en deux mouvements au tutoiement et à l’abandon, en l’embrassant dans un « Richard ! » tonitruant.

Karl et Anna Leonhard Frank 1929 artgitato Lucien Nat et Marguerite JamoisThéâtre de l'Avenue

 ET ALORS LUI DIRE TOUT
Le troisième acte fait un nouveau saut temporel de cinq mois et nous retrouvons Anna enceinte de Karl. C’est l’acte de la vérité. Karl lit la lettre qu’a envoyée Richard, qui, libéré, devrait arriver bientôt. Les jeux sont faits. Anna redit son amour pour Karl, en le nommant « Mon mari ». Elle est prête à le recevoir et envisage même le pire : « S’il ne consent pas à me quitter, je ne peux plus continuer à vivre. Il faut qu’il accepte ce qu’il faut…Il n’y a qu’à attendre. Attendre jusqu’à ce qu’il arrive. Et alors lui dire tout. Dire tout, tout de suite. Je ne me déroberai pas. Alors il ne lui restera plus qu’à me tuer. Je ne peux plus ne pas vivre sans toi. »

Pas de temps mort avec le dernier acte qui glisse sur le troisième avec l’arrivée de Richard. La presque totalité de l’acte se déroule dans le quiproquo. Richard n’est pas plus étonné que ça de voir Karl chez lui, de travailler là où il travaillait, chez Grieb et Stein, et le remercie encore de lui avoir sauvé la vie quand ils étaient prisonniers.

LES AMANTS ET LE CHOCOLAT
La vérité est avancée alors brutalement et Karl prend les devants : « C’est une question de vie ou de mort, voilà. » Richard découvre la maternité d’Anna. Mais la découverte du véritable amour qu’elle pour Karl finit par l’effondrer, « alors, plus jamais ? Plus jamais maintenant ? » Et il en perd ses mots et son envie de vivre, « Bon. Alors, il ne reste qu’à …alors, il ne me reste plus qu’à… »

Les amants se retirent et laisse seul un Richard cassé par la guerre et par cette récente découverte devant la malheureuse tablette de chocolat qui devait émerveiller Anna.

Karl n’a jamais menti. Il a accompli son désir le plus profond. Tout son être s’est réalisé. « Tout le bonheur des hommes est dans l’imagination » soulignait Sade. Karl a trouvé le bonheur dans l’imagination, qui lui a permis de mieux vivre son incarcération,  de subjuguer Anna et le bonheur dans la réalité de son amour qui les accompagne dans cette histoire allemande qui n’en finira pas de bouger.

Jacky Lavauzelle

Texte : La Petite Illustration N°437 – Théâtre n°2346 juillet 1929
1ère le 10 avril 1929 au Théâtre de l’Avenue – Compagnie Gaston Baty
Version française de Jean-Richard Bloch
Mise en scène en 1929 de Gaston Baty
Photographies Achay et G.-L. Manuel frères
Affiche réalisée à partir du dessin « Merci! » de L. Sabattier