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UNE MAISON DE POUPEE Ibsen – LA METAMORHOSE DU MOINEAU

Henrik IBSEN
Une Maison de poupée
Et dukkehjem
(1879)





 Et dukkehjem Henrik Ibsen Une Maison de poupée

La METAMORHOSE
d
u MOINEAU

Dans ses notes d’Hedda Gebler, Ibsen notait que « hommes et femmes n’appartiennent pas au même siècle ». Nora ne sera jamais dans le même temps que son mari, l’avocat Torvald Helmer. Torvald, lui, reste dans un continuum temporel pendant les trois actes de la pièce. « Une femme ne peut pas être elle-même dans la société contemporaine, c’est une société d’hommes avec des lois écrites par les hommes, dont les conseillers et les juges évaluent le comportement féminin à partir d’un point de vue masculin » (Ibsen)



UN HOMME MORALEMENT PERDU
L’homme de la pièce, Torvald semble être un roc face à la fragile Nora. Inflexible, toujours égal. Il pense s’être fait seul et n’imagine pas une seconde que Nora l’a sauvé. Torvald est un homme avec toutes ses certitudes : « Torvald, avec son amour-propre d’homme, comme cela lui serait pénible ! Quelle humiliation que d’apprendre qu’il me devait quelque chose ! Cela aurait bouleversé tous nos rapports ; notre doux ménage, si heureux, ne serait plus ce qu’il est. » Il abhorre le mensonge et pense vivre dans un univers aseptisé où ses enfants pourraient grandir dans la Vérité Absolue, «  Krostad, pendant des années, a empoisonné ses propres enfants de son atmosphère de mensonge et de dissimulation. Voilà pourquoi je l’appelle un homme moralement perdu …Je ressens littéralement un malaise physique auprès de gens pareilsMa petite Nora, il y a une grande différence entre ton père et moi. Ton père n’était pas un fonctionnaire irréprochable. Et moi je le suis et j’espère le rester tant que je garderai ma situation. » Torvald, un homme moralement incorruptible !

Ibsen Une Maison de poupée Munch Et Dukkehjem



TROIS TEMPORALITES
Trois actes, trois Nora, trois temporalités.

La première, la Nora du passé, de la tradition, de la soumission, la Nora enfant. Dans l’Acte II, une Nora du présent, dans l’inquiétude, voire la peur. Une dernière Nora qui se jette dans l’inconnu, forte, décidée, prenant son destin en main. Une Nora enfin adulte et maîtresse de sa destinée. Une Nora féministe ? Une Nora porteur des valeurs humanistes et d’égalité ?

Dans un intérieur bourgeois, Nora, héroïne ibsénienne, gracieuse et belle, toujours attirante et convoitée par les hommes qui gravitent autour de la pièce, ici Rank, le docteur. Magnifique oiseau domestiqué, une alouette, un écureuil, un « petit étourneau ». La vie est rythmée depuis des années aux rythmes des saisons. La vie tranquille sur des rails en ligne droite. Helmer, le moraliste bourgeois, la réprimande continuellement, gentiment, paternellement : « l’alouette ne doit pas traîner l’aile…Comment s’appelle l’oiseau qui gaspille sans cesse ?…Mon petit oiseau chanteur ne doit plus jamais faire. Un oiseau chanteur doit avoir le bec pur, pour pouvoir gazouiller juste…Jamais de fosses notes… Tu es une singulière petite personne ? Absolument comme ton père…L’argent coule entre tes doigts… »

Nora est soumise à son mari, totalement, corps et âme : « l’idée ne me viendrait pas de faire quelque chose qui te déplaiseJe ne veux penser qu’à toi



TU ES UNE ENFANT !
Nora n’est qu’une enfant aux yeux de son mari. Mais les autres la voient aussi ainsi. Son amie Kristine Linde : « Nora, Nora, à ton âge, tu n’es pas encore raisonnable ? À l’école tu étais une grande gaspilleuse… Mon Dieu, de petits ouvrages à la main, et des babioles de ce genre…Tu es une enfant, Nora. » Et Nora se sent bien dans ce rôle de femme attentionnée, attendant son mari dans une tenue agréable, « c’est si doux d’être coquette. »

Si heureuse et sereine dans son rôle de mère-enfant, que Kristine ne pense même pas qu’elle puisse avoir le moindre souci : « Comme c’est gentil à toi qui connais si peu les misères et les désagréments de la vie. »  C’est à ce moment qu’apparaît la « faille » de Nora qui comme le premier coup de la hache finira par réveiller l’arbre endormi depuis la nuit des temps. « Tu es comme les autres. Vous croyez tous que je suis bonne à rien de sérieux. » Avec l’emprunt pour sauver son mari, trop fier pour comprendre la portée de son geste, Nora va découvrir une nouvelle vision du monde. Elle pourrait prendre son destin en main : « Oh ! Souvent j’étais fatiguée, fatiguée ! Pourtant, c’était bien amusant de travailler pour gagner de l’argent. Il me semblait presque que j’étais un homme. »

Ibsen Henrik portrait par Eilif Peterssen 1895

QUOIQUE FEMME …
Ibsen brosse le portrait de nombreuses femmes de son époque, soumises par la naissance et par le mariage à l’homme : « Une femme mariée ne peut pas emprunter sans le consentement de son mariOn a un peu d’influence, je pense. Quoique femme, il n’est pas dit que… »




Le second acte montre une Nora inquiète et suppliante : « Avec quelle impatience je t’ai attendu…Que vas-tu faire ?…Il est temps encore…Jamais tu ne feras cela !…Tout plutôt que cela ! Du secours ! Un moyen…Le docteur Rank !… Tout au monde plutôt que cela ! »  Mais aussi consciente des enjeux.  Déjà, elle sait que la Nora soumise est morte et que l’heure du choix est venue : (à Anne-Marie, la bonne d’enfants) « Vois-tu, à l’avenir, je ne pourrai plus être si souvent avec eux… Crois-tu qu’ils oublieraient leur maman si elle s’en allait pour toujours ?»

TRENTE ET UNE HEURE A VIVRE
La soumission est encore là, mais l’esprit n’est plus le même. « Oui, Torvald le veut…Torvald a le grand talent de rendre la maison agréable et accueillante…Il veut que je sois à lui tout seul, comme il dit. » Mais Nora est lasse de ces imbroglios et fatiguée d’être découverte d’un moment à l’autre pour une faute commise de bonne foi. « Il faut que je sorte de cette affaire. Elle aussi s’est faite à mon insu. Il faut que ça finisse. »

Nora montre cette peur qu’elle finira par maîtriser avec une force rude presqu’inhumaine. Ces derniers mots de l’acte sont glaciaux, tout est déjà prêt, sa décision est prise : «  Il est cinq heures. D’ici minuit, sept heures. Puis vingt-quatre heures jusqu’à minuit prochain. Alors la tarentelle sera dansée. Vingt-quatre et sept ? J’ai trente et une heures à vivre. »

NON, NON, NON
Le dernier acte nous apporte une Nora décidée, sûre de son choix et de sa décision. Le premier mot qu’elle prononce lors de son entrée : « Non ». Pas une fois, mais trois.  Elle n’est plus la femme soumise mais volontaire. Elle se rebelle contre cette autorité tutélaire. « Non, non, non je ne veux pas rentrer : je veux remonter, je ne veux pas me retirer si tôt. »

Les amis ne voient encore rien. L’explication reste entre Nora et son mari. Alors que la bataille fait rage, Rank croit se retrouver dans le même havre ‘paradisiaque’ : « Le voici donc, ce foyer  si cher, si familier. Chez vous, c’est la paix et le bien-être, que vous êtes heureux ! »



AU MOINS, JE DOIS ESSAYER
Nora décide d’être libre afin de faire ses choix. Rester ce serait subir les mêmes privations et les mêmes obligations. « Je crois qu’avant tout je suis un être humain, au même titre que toi… ou au moins je dois essayer de le devenir. […] Mais je n’ai plus le moyen  de songer à ce que disent les hommes et à ce qu’on imprime dans les livres. Il faut que je me fasse moi-même des idées là-dessus, et que j’essaye de me rendre compte de tout. » Un homme sur deux est une femme, disait un slogan féministe. Nora veut simplement être libre. Dans ce sens, elle ne veut plus dépendre de quelqu’un, et être responsable. Pour cela, elle doit être l’égal d’Helmer. Et pour cela, elle doit faire le sacrifice suprême : quitter ses enfants qu’elle adore.

DE LA POUPEE DE PAPA A LA POUPEE DU MARI
Nora refuse le deal de son mari. Le second acte est passé par là. « J’ai soutenu une lutte violente pendant ces trois jours. » Quelque chose d’inéluctable s’est réveillée. Seul Helmer pense encore pouvoir revenir en arrière, rembobiner le film, et reprendre son « petit oiseau effarouché »

Mais Nora ne veut plus du rôle subalterne que les hommes lui octroient depuis sa naissance : « Quand j’étais chez papa, il m’exposait ses idées et je les partageais. Si j’en avais d’autres, je les cachais ? Il n’aurait pas aimé cela. Il m’appelait sa petite poupée et jouait avec moi comme je jouais avec mes poupées. Puis je suis venue à toi…Je veux dire que, des mains de papa, je suis passée dans les tiennes. Tu as tout arrangé à ton goût et ce goût je le partageais, ou bien je faisais semblant, je ne sais pas au juste…En jetant maintenant un regard en arrière, il me semble que j’ai vécu ici comme vivent les pauvres gens…au jour le jour. »

L’ÊTRE HUMAIN EN GENERAL
Nora est donc totalement féministe. Même si Ibsen voit le problème avec un angle plus large : « Je ne saurais même pas dire exactement ce qu’est le féminisme. J’y ai vu pour ma part une cause qui concerne l’être humain en général. […] Ma mission a été de peindre des caractères. […] J’ai toujours considéré que ma mission était d’élever le pays et d’amener le peuple à un niveau plus élevé. « 

Nous rejoignions Ibsen avec le slogan féministe : « À toutes celles qui savent que le monde sera féministe ou restera barbare » Nora, elle, a fait son choix !

Jacky Lavauzelle

Trad. Moritz Prozor
(norske Teater)

La Maison de Poupée Ibsen