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ANDRE MAUROIS – LA FEMME CAMELEON chez Maurois

André Maurois

André Maurois La femme caméléon Artgitato
La femme
caméléon

« Nous allons entrelacées,
Et le jour n’est pas plus pur
Que les fond de nos pensées » (Paul Verlaine, La Chanson des ingénues)

UN MORCEAU DE CIRE ENTRE MES MAINS

Une femme dans l’œuvre d’André Maurois n’a aucune personnalité, ou plutôt les a toutes ; elle a la personnalité de l’homme aimé, totalement. La femme se retrouve véritable caméléon.  Elle n’est, bien entendu, plus avec Maurois déjà ce qu’elle pouvait être du temps de Molière, par exemple. Les temps ont changé.

En ce temps là, l’homme prenait femme, la plus jeune possible, pour la « faire » à sa main, du moins le croyait-il et le souhaitait-il de tout son coeur : « Je ne puis faire mieux que d’en faire ma femme. Ainsi que je voudrai je tournerai cette âme ; comme un morceau de cire entre mes mains elle est, et je lui puis donner la forme qui me plaît. »(L’Ecole des femmes, Acte III, scène 3).

La femme a changé en ce début de XXè. Des mains de « son » créateur, elle n’est déjà plus passive, bien au contraire. De cire, elle est, mais c’est elle désormais qui prend la forme la plus adéquate. Nous passons de la bougie à l’ensemble des statues du musée Grévin. Elle anticipe les souhaits de l’homme à conquérir. Sa palette est large, elle offrira le meilleur ; cela passe par une connaissance de ses désirs et de ses motivations.

 «- Très intelligente pour une femme…Oui…Enfin rien ne lui est étranger. Naturellement elle dépend, pour ses sujets d’intérêt, de l’homme qu’elle aime. Au temps où elle adorait son mari, elle a été brillante sur les questions économiques et coloniales ; au temps de Raymond Berger, elle s’intéressait aux choses de l’art. » (Climats)

POUR QUE L’HOMME S’Y LAISSE PRENDRE

Rien ne l’arrête, pourvu que l’ilusion soit parfaite, qu’elle se fonde complétement dans la peau de l’autre aimé.

« Je savais si bien, moi femme, que Machiavel lui était aussi indifférent que les rayons ultraviolets ou les émaux limousins, et que d’ailleurs elle eût été capable de s’intéresser aux uns et aux autres et d’en parler assez intelligemment pour faire illusion à un homme si elle avait cru pouvoir lui plaire ainsi. » (Climats)

« -Eh, mon cher ! Que les femmes dépendent pour leurs idées de ceux qu’elles aiment, ce n’est pas nouveau, et ce n’est pas de moi… Ce qui m’étonne toujours, c’est que les hommes s’y laissent prendre et recherchent ce qu’ils appellent « les femmes intelligentes ». C’est une dépravation. » (Ni Ange ni bête)

« Au fond nous avons toujours besoin, nous femmes, de nous rehausser de quelque chose ou de quelqu’un…Il nous faut des pierres brillantes ou des hommes brillants. Pourquoi ? Parce que nous sortons à peine de l’esclavage et que nous ne sommes pas encore très sûres de notre position dans le monde. C’est cela, au fond, notre faiblesse. A chaque instant, nous voulons êtres rassurées et seule cette garde mâle, autour de nous, calme nos craintes. » (Les Roses de septembre)

 Un caméléon ou une mante religieuse absorbant l’être aimé pour en conserver sa substantifique essence et vivre sa force et sa vie : « Je suis heureuse d’être une femme, me dit-elle un soir, parce qu’une femme a beaucoup plus de ‘possibles’ devant elle qu’un homme… Un homme a une carrière, me dit Solange, tandis qu’une femme peut vivre les vies de tous les hommes qu’elle aime. Un officier lui apporte la guerre, un marin l’Océan, un diplomate l’intrigue, un écrivain les plaisirs de la création… Elle peut avoir les émotions de dix existences sans l’ennui quotidien de les vivre. » (Climats)

DEVENIR CETTE FEMME-LA

Elle prend la couleur de lieu, si le lieu est celui de l’être aimé. Elle est alors intuitive et sans morale. Tout est bon pour être aimé et garder l’être aimé, à en devenir féroce et animale : « -Qu’est-ce que vous appelez ‘féminine’ ? – Eh bien, un mélange de qualités et de défauts : de la tendresse, un prodigieux dévouement à l’homme qu’elle aime. » (Climats)

« Une femme amoureuse n’a jamais de personnalité ; elle dit qu’elle en a une, elle essaie de se le faire croire, mais ce n’est pas vrai. Non, elle essaie de comprendre la femme que l’homme qu’elle aime souhaite trouver en elle et devenir cette femme-là… » (Climats)

« Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la forme de mes mains,
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s’engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel. »
(Paul Eluard, L’amoureuse)

La femme caméléon dans l’œuvre d’André Maurois
Jacky Lavauzelle

MAUROIS : LE CHEVALIER & LA PRINCESSE

ANDRE MAUROIS

RAFAEL Sueño del Caballero Maurois Le Chevalier & la princesse Argitato
Le Chevalier
& la Princesse
 

« Elle était en larmes et s’appuyait, se blottissait contre ce torse,
ce cœur, sans lesquels elle ne pouvait vivre »
(Maurice Drouon, Les Rois maudits, La Louve de France

 A l’origine était l’amour parfait, un héros, fort et titanesque, et sa belle, fragile, douce et tendre, voire larmoyante.

Le héros, Cavalier d’or, magnifique, serait le défenseur, armé et bataillant contre tous les ennemis. Comme dans toute l’œuvre de Maurois, la belle serait là, à attendre ou prisonnière, point fixe, dans sa chambre, sa tour ou son château aimantant le cavalier errant et tournoyant, défendant dans des contrées interlopes, lointaines ou non, l’honneur de sa dame.

Ce que ce héros défend avant l’amour, c’est la tranquillité de son foyer : « Ce récit réveilla en Shelley tous ses sentiments de chevalier errant, endormis depuis quelques années dans la paix de la vie conjugale. » (Ariel ou la vie de Shelley)

Pour cela, il déploie muscles et cuirasse, force et vaillance. Il n’y a jamais de réflexions inutiles ; la défense, blottie dans ses gènes, rejaillit violement, tel l’animal attaqué :

« ‘Comme je l’aime’, et je l’entendais avec une force croissante, ce thème de Chevalier protecteur, du dévouement jusqu’à la mort qui avait accompagné pour moi depuis l’enfance l’idée de l’amour véritable » (Climats)

« Mais en écoutant cette attaque contre Odile, cette attaque juste et mesurée, mon réflexe fut celui du Chevalier et je défendis ma femme avec force. » (Climats)

« Toutes les fois qu’à l’Opéra l’on jouait Siegfried, je suppliais Mlle Chauvière d’obtenir qu’on m’y emmenât parce qu’à mes yeux j’étais une Walkyrie captive qui ne pouvait être délivrée que par un héros. » (Climats)

« Quelques jours plus tard, nous allâmes ensemble à l’Opéra voir mon cher Siegfried. Ce fut pour moi un grand plaisir que de l’écouter à côté de celui qui était devenu mon héros. » (Climats)

« Que nus requert ça en la nostre marche?»
(Mais pourquoi vient-il nous poursuivre chez nous ?)
(La Chanson de Roland, XXVIII)

Ce héros romanesque ne vieillit pas, toujours dans le mouvement, une action interminable, en dehors du temps.

« Et puis il y a un Chevalier romanesque, qui garde un cœur de vingt ans et se laisserait aller avec bonheur au vent de passion qui l’emporte » (Les Roses de septembre)

« De tel barnage l’ad Deus enluminet,»
(D’un tel courage Dieu l’a illuminé)
(La Chanson de Roland, XL)

Il est beau, bien entendu, mais surtout il brille de par l’éclat de son âme, comme de son armure : « Les voyant debout sur le seuil de la vie, il pensait à deux chevaliers errants dont les armes brillaient au soleil. » (La vie de Disraeli)

Comme dans un rêve, magnifique et pur, sublimé : « Quelquefois il (Disraeli) se couchait sous un arbre, dans le jardin à l’italienne, et rêvait. Il créait des décors étranges et brillants. Il y rencontrait des êtres parfaitement beaux, un jeune chevalier anglais qu’il sauvait de la mort, une princesse à laquelle il se dévouait. » (La vie de Disraeli)

« Meilz voelt murir que guerpir sun barnet.»
(Il aimerait mieux mourir que d’abandonner ses barons)»
(La Chanson de Roland, XL)

Ou dans une lutte qui ne peut jamais rencontrer le déshonneur ; l’issue est donc dans le mouvement jusqu’à la mort toujours là, faisant face :

« Deux chevaliers masqués combattaient ; leurs lances ne rencontraient plus que le métal ; jamais plus, pour l’un ni pour l’autre, la visière ne devait être soulevée » (La vie de Disraeli)

Le héros prend avec la Grande guerre, une autre dimension, plus vaste et patriotique : le héros de guerre :  «Les méthodes américaines permettaient d’assurer le bonheur des pauvres, par l’abondance et non par la révolution. Pendant quelques mois, jeunesse populaire et jeunesse bourgeoise avaient été unies dans le respect des héros. » (Le Cercle de Famille)

Maintenant, ils assaillent le domaine social, vaste étendue de possibles encore à conquérir, à sublimer : prolétaires, ouvriers, villes ouvrières.

« Cette clique de jeunes gentilshommes en gilet blanc, qui écrivaient des vers, parlaient de chevaliers, de donjons, de seigneurs et prétendaient conquérir les ouvriers par ces parades féodales, amusait beaucoup John Bull. » (La vie de Disraeli)

  Jacky Lavauzelle

LA CENE : De la divinité de DIRK BOUTS à l’humanité de LEONARD DE VINCI

LA CENE
DIRK BOUTS
(La Cène : 1464-1468)

LEONARD DE VINCI
(La Cène – L’Ultima Cena 1494-1498)

 LE LINTEAU
&
LA TABLE

 De la divinité de Bouts
à l’humanité de Leonard

Deux Cènes qui s’opposent. La flamande et la milanaise. Celle du nord et celle du sud. Comme s’il s’agissait de deux épisodes différents et que les douze apôtres n’étaient plus les mêmes.

Trente ans séparent ces deux œuvres, celle de Dirk Bouts, réalisée entre 1464 et 1468, élément central d’un triptyque,  et celle de Léonard de Vinci, peinte entre 1494 et 1498 pour l’Eglise Santa Maria delle Grazie de Milan. Ces quatre dernières années correspondent  exactement pour Florence aux sermons de Savonarole qui ébranlèrent Florence et une partie de la chrétienté

La Cène de Léonard



Dirk Bouts La Cène Les ondesEntre les deux Cènes, une génération mais aussi une régénération picturale. Nous sommes dans celle de Bouts dans la verticalité divine, celle que l’on trouve, par exemple, dans la montée et la descente des cercles de la Divine Comédie de Dante. « Così discesi del cerchio primaio giù nel secondo, che men loco cinghia e tanto più dolor, che punge a guaio» (cinquième chant de l’Enfer) (« Ainsi je descendis du premier cercle vers le second, avec moins d’espace pour se mouvoir mais avec beaucoup plus de chagrin et de lamentations »).



 

Dirk Bouts La Cène Les regards

Le divin de Bouts est en haut et l’ensemble concourt à l’élévation. La composition porte Jésus déjà vers sa destinée divine, comme soulevé, porté par les apôtres. Ces premiers fidèles sont dans des postures religieuses de prières avec les mains jointes ou en adoration. Tous, même l’homme devant à gauche qui plie la main de manière disgracieuse et inconfortable, seule manière de la montrer. Tous, sauf un, l’homme de droite, avec sa tunique rouge. Un seul ne les montre pas : l’homme en rouge devant nous à gauche qui nous tourne le dos. La scène est profondément religieuse et le seul luminaire au-dessus de la tête du Christ apporte déjà le couronnement qui suivra son ascension. Même si quelques apôtres discutent entre eux, ils le font dans la modération. L’autorité de Jésus est là, évidente. Le linteau au-dessus de la porte n’est pas long, mais large, bien placé entre la tête de Jésus et sa couronne.



Notre Léonard plonge sa composition dans une époque qui est déjà la nôtre, plus confuse et anarchique, plus désinvolte et individualiste. Les apôtres se répondent. Ils se lèvent et se parlent entre eux. Les mouvements sont larges et les mains parlent. Un début de chaos semble régner. Jésus vient de dire que l’un d’entre eux avait trahi. Léonard est plus proche d’une vision relativiste d’un Machiavel. Le Prince paraîtra quelques années plus tard, en 1532. Toute vérité n’est pas bonne à dire.  « Alcuno Principe di questi tempi, il quale non è bene nominare, non predica mai altro, che pace e fede; e l’una e l’altra, quando e’ l’avesse osservata, gli arebbe più volte tolto lo Stato, e la riputazione » (Il Principe ou De Principatibus, Le Prince, chapitre XVIII) (« Certains princes, de nos jours, que nous ne nommerons pas, ne prêchent que la paix et la foi ;  si celles-ci étaient observées, ils perdraient de facto et leur Etat et leur réputation »)

La complexité de l’humain entre en compte. Le seul pouvoir divin ou royal n’est plus suffisant.







Dans son œuvre  Léonard prend le contre-pied de Dirk Bouts. Celui-ci choisit la verticalité et la spiritualité  alors que celle de Léonard occupe tout l’horizon et plonge ses racines au cœur de l’humain. L’horizontalité de la toile, celle de la table, celle de la faute. Le point de fuite est plus bas que le centre du tableau. Mais l’ensemble est parfaitement homogène, aidé par de fortes lignes structurées du bâtiments, la table massive, structurante et des groupes de trios des apôtres. « Toute partie tient à se réunir à son tout pour échapper ainsi à sa propre  imperfection » soulignait léonard.



Cette horizontalité de Léonard s’écrase presque dans le sol. Pas de couronnement. Juste une scène où le brouhaha semble régner. Rien de spirituel, presqu’un repas pris entre amis. Jésus seulement est en état de grâce. Il vient d’annoncer que l’un d’entre eux l’a trahi. « Un acte de justice et de douceur a souvent plus de pouvoir sur le cœur  des hommes que la violence et la barbarie.»(Nicolas Machiavel) Mais les apôtres l’ont déjà quitté. Judas, le quatrième à partir de la droite, et au-dessus de lui Pierre, est le seul à avoir le haut du corps en arrière. Tous les autres vont de l’avant. Les postures sont désordonnées avec plusieurs prises de parole. Postures qui contrastent avec celles de Bouts, toutes de rectitude. « La peur naît à la vie plus vite que tout autre chose » disait Léonard. Les apôtres ont peur. Ils se retrouvent devant l’inconnu. Ils sont terriblement humains.

La Cène de Dirk Bouts présente une pièce avec la porte du fond fermée et les fenêtres ouvertes. Les trois (la Trinité) s’ouvrent sur un ciel engageant, éclatant. La spiritualité s’en trouve renforcée. Des oreilles écoutent sur les côtés pour transmettre et propager. Jésus emporte avec lui, déjà, sa future résurrection.

Le parti pris de Léonard est de plonger Jésus dans son humanité, le parti de rester auprès des hommes pour leur apporter le salut. Pour cela, la porte derrière reste ouverte ainsi que les deux fenêtres à côté mais les fenêtres sur les deux côtés, à droite et à gauche, sont condamnées.





 En 1468, année où Bouts termine son œuvre né Guillaume Budé, un des pères de l’humanisme. C’est une nouvelle réflexion qui voit le jour, une  nouvel universalisme. Mais toujours dans une profonde et divine rigueur, Hostinato rigore. Les questions qui apparaissent sont d’une autre complexité. Mais Léonard sait bien que « la rigueur vient toujours à bout de l’obstacle. » 

Jacky Lavauzelle

 

La MAISON DANSANTE = LA MAISON DE KAFKA (Tančící dům 1996)








Vlado Milunić & Frank Gehry

LA MAISON DANSANTE
(Tančící dům 1996)

 La maison dansante Kafka

 

 LA MAISON
DE KAFKA

Il fallait à Prague un immeuble qui nous parle de la ville et de son avenir, qui nous fasse oublier un passé douloureux, mais surtout qui nous parle avant tout de Kafka, de sa présence. Qui nous parle de lui, et parle surtout de son œuvre, avec sa logique interne, les balancements et les pertes d’équilibre. Bref, il fallait un immeuble qui parle de position, de fondation, de normalité, de changements de proportions, d’étrangeté. Bref, enfin un immeuble qui parle de nous.

C’est un immeuble au premier abord étrange et curieux. Un peu comme dans La Colonie Pénitentiaire (In der Strafkolonie), sans la même finalité ni le même usage. Mais la curiosité fait partie de l’âme tchèque et surtout de l’âme praguoise.

 

La maison dansante toit

 

Dans le Terrier (Der Bau), Kafka fait parler un narrateur seul qui calcule les avantages et les inconvénients de sa demeure idéale. La perfection reste sa perfection. Comment se protéger du monde et des ennemis qui cherchent à l’en déloger. Un narrateur qui recherche les sorties idéales et maximalise sa sécurité. « Je me trouve dehors et recherche comment y pénétrer ; j’aurai besoin, à cet instant, de mes architectures. » L’architecture doit donc répondre d’abord à des besoins. Elle se doit d’être fonctionnelle avant même que d’être belle. Mais nous ne sommes pas dans un terrier et nous n’avons pas à nous protéger autant du monde extérieur.

Plaque bronze Prague Kafka

L’œuvre de Kafka a toujours une logique interne massive. Les personnages s’y déplacent naturellement. Et dans cette logique l’ordinaire et l’extraordinaire se mélangent. En arrivant du quai Rašín (Rašínovo nabřeží), de la rue Resslova, de la place Jirásek (Jiráskovo náměstí), ou du quai Masaryk (Masarykovo nabřeží), l’immeuble appelle notre regard. Mais celui-ci ne paraît pas venir comme une pièce rapportée. Il s’inscrit totalement dans l’ensemble architectural de ce quartier du second arrondissement de Prague. Il  s’est positionné comme une pierre sur sa monture. Naturellement.

Il est vrai aussi qu’à Prague chaque immeuble possède son originalité. Une originalité qui ne vient pas de la hauteur de la bâtisse, mais de sa structure, de ses détails décoratifs et de sa couleur. Et dans les rues de Prague, les couleurs chantent et dansent continuellement et le regard swingue sur l’ensemble des sculptures, des dorures et autres bas-reliefs. Et dans une rue, une ou deux bâtisses conduisent toujours le bal. Plus décorées, plus imposantes ou plus frêles, plus sombres ou plus éclatantes.  « Il en va de l’érotisme comme de la danse : l’un des partenaires se charge toujours de conduire l’autre ». (Milan Kundera L’immortalité) Et dans notre cas à l’adresse Rašínovo nábřeží, Nové Město, Praha 2, c’est le Tančící dům, la maison qui danse, qui amène le groupe de maisons à partir vers le centre. Vlado Milunić et Frank Gehry, les deux architectes, ont plié le premier bâtiment comme si le reste allez partir sur la vieille ville, Staroměstská, et son fameux Pont Charles, le Karlův most.

Statue Kafka Prague

Et dans son mouvement, l’immeuble de bureaux qui se plie, Ginger, le versant féminin, se resserre en son centre et forme un K inversé. Un K comme Kafka ou comme le personnage K  dans Le Château (Das Schloß). Ce K, comme une marque de fabrique de la ville tout entière, renvoie vers la ville, vers l’histoire, mais aussi vers sa nouveauté, sa modernité, dans la Nouvelle Ville, Nové Město.

Il y a le premier bâtiment dans son évident déséquilibre, mais il y a l’autre, Fred, cylindre qui s’élargit vers le ciel. C’est le couple qui danse en premier comme souvent dans la danse. On pourrait s’arrêter là. Car « La danse n’a plus rien à raconter : elle a beaucoup à dire ! … La danse, un minimum d’explication, un minimum d’anecdotes, et un maximum de sensations. » (Maurice Béjart, Un Instant dans la vie d’autrui) Mais nous ne sommes pas que dans la danse avec sa temporalité courte et son concentré d’émotions. Nous sommes dans la vie, dans la ville, de l’aube au crépuscule, dans une autre temporalité. Une modernité qui chasse la vision linéaire de la construction communiste. Une modernité qui s’ouvre vers l’ouest avec la participation du canadien Frank Ghery. Franz Kafka, lui-même, originaire de Prague, était tourné vers l’Allemagne par la langue et la culture.

 

La maison dansante Vue du Pont La Place et Le quai

 

Mais l’ancrage est là. Par le second bâtiment, Fred,  mais surtout par un troisième, continuité linéaire de Fred, qui se mêle et s’intègre un peu plus aux autres bâtiments historiques. Mais les deux bâtiments verticaux ne sont pas si immobiles. Ginger possède des ouvertures linéaires afin de ne pas perturber le pli de l’immeuble. Mais les autres, par la suite du mouvement, suit par un décalage de l’ensemble des fenêtres. Fred est là, planté sur ses appuis, en soutien à la grâce virevoltante de Ginger.

Et si Ginger possède de longues jambes, piliers incurvés multiples et si Fred semble être affublé d’une coiffure hirsute, nous repensons au premier chapitre de La Métamorphose (Die Verwandlung) quand Gregor Samsa, sur le dos, lors de son réveil découvre son nouveau corps et ses nouvelles pattes qui s’agitent incessamment. « Ses multiples pattes, qui, au regard de son corps massif, apparaissaient fragiles et frêles et s’agitaient continuellement devant lui » Et si nous regardons le dessus de l’immeuble Fred, ce sont les pattes de Samsa qui s’agitent au-dessus de ce corps puissant et massif.

Tančící dům (1996 Rašínovo nábřeží, Nové Město, Prague 2)

Jacky Lavauzelle

L’ECHELLE DE JACOB (WILLMANN) ASCENSION, ELEVATION ET TRANSFORMATION – du profiteur au prophète

Michael Leopold Lukas Willmann
(1630 -1706)
Jacob’s ladder – Snem Jakuba – лестница иакова
 Jákobův žebřík – Die Jakobsleiter

 L’échelle de Jacob (1691)
 Ascension, élévation et transformation,

Du Profiteur
au Prophète









Que la route a dû être longue pour s’affaler ainsi. Que Jacob doit avoir l’esprit tranquille pour ainsi s’écraser contre terre. Nous sommes dans la forêt et le voyage de Jacob, la raison, est presque terminé. Ésaü, l’animalité, son frère et adversaire, amateur de chasse, fils préféré d’Isaac, aurait trouvé son plaisir et n’aurait pu que difficilement dormir au sein d’une probable prolifération de gibiers.  

Jacob est, en est, arrivé là à cause de la confrontation, voire de la jalousie. Il a commencé sa vie en profitant de la naïveté de son frère par trois fois : à la naissance, en s’accrochant au talon de son frère, en lui subtilisant d’abord le droit d’aînesse et ensuite la bénédiction du père devenu aveugle.

Jacob, d’abord bon profiteur de toutes les bonnes occasions,  n’a pas du tout, à cet instant,  la stature du prophète et à encore tout à prouver. La route est pentue, longue et difficile. Le sommeil qui l’emporte s’ouvre sur des rêves où l’avenir se prépare long et périlleux, à l’image de l’échelle qui sort de ses songes.

« A regarder le ciel
de nombreuses décorations de lumières
A regarder le sol
Enveloppé dans la nuit
Noyé dans l’oubli du sommeil.
 »









(Nuit tranquille, Fray Luis de Leon)

Du ciel jaillit les images, la lumière et les anges ; les anges se dévoilent et s’affairent. Le calme règne dans les bruissements. Les bruissements des anges qui se frôlent, des branches entre elles, de l’eau qui, à ses côtés, s’écoule. Quand le ciel se dévoile, les éléments comme une diversité d’atomes se choquent et s’entrechoquent. La vie est là qui prépare le futur de Jacob. Comme s’il s’agissait d’un déménagement, comme s’il fallait changer le cerveau malade et gangréné de ce frère. Il en faut des anges pour faire ce travail, si long pour le nettoyer de toutes ses fautes et de toutes ses trahisons.

Michael Lukas Leopold Willmann L'échelle de Jacob

Michael Lukas Leopold Willmann L'échelle de Jacob les diagonalesJacob se repose pleinement, totalement. Tout est calme quand tout se passe au-dessus. La route a été longue et épuisante. La diagonale coupe le tableau en deux. En deux comme les deux peuples qu’engendrera Rachel, mère de Jacob. En deux, comme l’avant et l’après. L’avant Harran et ce qui va advenir.  Elle scinde le temps tout en reliant le temporel au spirituel.  Les frondaisons, déchiquetées, tristes et dépouillées à gauche, se changent, de l’autre côté de la diagonale de l’échelle, en une forêt dense, forte et vigoureuse.  La nature change comme la nature de l’histoire de Jacob en fuite chez son oncle Laban  à Harran.  Il va devenir bientôt Israël, « celui qui a lutté avec dieu ». La transformation dans la vie de Jacob qui rencontrera Rachel. La transformation dans la vie de Michael Willmann qui s’est opérée quelques années auparavant avec sa conversion du calvinisme au catholicisme, quelques mois après son mariage avec Regina Lischka à Prague en 1662.   Il ajoutera à son prénom Michael, ceux de Léopold, en l’honneur de l’Empereur, Léopold Ier du Saint-Empire, et Lukas, le saint patron des bouchers, des médecins, mais surtout des peintres. Transformation aussi de  l’Europe avec la défaite des Turcs à Vienne en 1683 avec des milliers de soldats autrichiens, polonais, allemands et la reprise de territoires jusqu’en Croatie par les Habsbourg. 







L’échelle de Jacob nous parle du rêve de Jacob, fils d’Isaac et de Rébecca, qu’il fait dans un lieu qu’il nommera Bethel, la maison de dieu, à proximité de Jérusalem, en Samarie (Genèse 28, 10-15), d’une échelle qui rejoindrait le ciel, où Dieu se trouve. Des anges montent et descendent. Et Dieu dit à Jacob : «Je suis Dieu, le Dieu d’Abraham et le Dieu d’Isaac ton père ; la terre sur laquelle tu reposes, je la donnerai à toi et à tes descendants ; et tes descendants seront comme la poussière de la terre, et ils s’établiront vers l’ouest et vers l’est, vers le nord et vers le sud ; et par toi et tes descendants, toutes les familles sur la terre seront bénies. Vois, je suis avec toi et te protégerai là où que tu ailles, et je te ramènerai à cette terre ; car je ne te laisserai pas tant que je n’aurai pas accompli tout ce dont je viens de te parler. » Jacob se réveilla alors de son sommeil et dit : « Sûrement Dieu est présent ici et je ne le sais pas. »  et il était effrayé et dit : « Il n’y a rien que la maison de Dieu et ceci est la porte du ciel. »

L’échelle prend racine dans la terre, terre qui est irriguée par le divin avec ce flot d’anges.  Il y a ce lien, cette liaison entre le terrestre et le céleste. Les anges qui volent n’utilisent pas leurs ailes. Ils restent dans l’ascension ou la descente périlleuse. La montée et la descente sont réalisées par pallier. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Pourquoi prendre le risque de tomber quand on a des ailes dans le dos. Pourquoi se croiser maladroitement quand le reste du ciel est offert ?

L’échelle figure la voie et la conduite à tenir. Pour monter, il faut gravir, lentement et seul et la voie est étroite. Rébecca n’est plus là pour le soutenir et le conseiller. Le moindre faux-pas et c’est la catastrophe. Surtout que la montée s’accompagne de l’aveuglément dû à la lumière divine. Les yeux alors ne servent plus à rien. C’est la foi qui guide car la raison est embuée, aveuglée.

Mais la voie est droite qui ne souffre même pas de la perspective. Nous ne sommes pas plus haut dans le ciel, ni plus loin. Nous sommes dans le présent, face à nous. Le flot tempétueux des anges se fait ici et maintenant dans ce présent de l’immédiateté et de la vie. Le Jacob qui va s’éveiller ne sera plus du tout le même. Ce n’est pas d’un sommeil qu’il s’agit mais bel et bien d’une naissance.

Jacky Lavauzelle

Henry BERNSTEIN : JUDITH ou LA SOURDE MUSIQUE DE L’ÂME

Henry BERNSTEIN
JUDITH
(1922 – Théâtre du Gymnase)

 Henry Bernstein ou la sourde musique de l'âme tab de GENTILESCHI Artemisia

  Le Monologue
d’une âme
tourmentée



 En 1922, en ce début d’année, le bourreau coupe la tête de Landru. Les spectateurs de la nouvelle pièce de Bernstein, montée au Théâtre du Gymnase, quelques mois plus tard, la même année, devait avoir l’image du Barbe-Bleue de Gambais en tête, en regardant une autre tête tomber des mains de la belle Judith, d’un Barbe-Bleue de Béthulie, le général Holopherne.

Giulia Lama Judith et Holoferne

QUAND EROS REJOINT THANATOS

Dans les crimes de Landru, la mort s’associait à l’intérêt. « Oui, je pleure mes fautes, je me repens… j’ai des remords… je pleure parce que je pense qu’avec tout le scandale fait autour de mon nom, on a appris à ma pauvre femme que je l’avais trompée». Dans Judith, la mort s’associe à l’amour, l’Eros à Thanatos, ce qui unit avec ce qui sépare. Judith est déchirée, entre son devoir et sa passion.

Les âmes parleront, s’affronteront, s’aimeront et se tueront. Les âmes s’envoleront vers la gloire ou vers l’oubli. Vous irez enfin, dans un orage apocalyptique, jusqu’à l’évanouissement des âmes…

TU ES ETRANGERE A L’AMOUR

Notre Judith recherche et la gloire et l’amour. Mais ne sait ni comment atteindre l’absolu de la lumière éternelle, ni s’oublier dans le frisson et les bras de son amant. Holopherne, son ennemi, l’a bien compris : «  Tu es étrangère à l’amour, Judith, mais l’idée de l’amour te torture ! Tu en formes dans ta tête mille images somptueuses, absurdes. Tu épies l’amour des autres et tu le railles férocement. Puis, te tournant vers ta beauté, ô stérile, tu invoques avec désespoir l’amour ! » (Holopherne, Acte II, tab. II, sc V).

FRAPPE FORT…MAIS FRAPPE LE PREMIER !

Le colosse devient la fragilité personnifiée et rend notre Judith presqu’inhumaine. Elle donne de l’humanité à la férocité bestiale du guerrier. Le colosse devient rosée. La montagne se remplit de fleurs. Holopherne lui offre tout, à ses côtés, la gloire, l’amour, sa vie, sa mort. Son amour est bien trop vaste, trop grand. La montagne se fragilise, se fend et s’envole, en s’émiettant au souffle de la belle : « Je t’aime sans illusions, c’est-à-dire sans bornes. Ah ! Que ne t’ai-je supprimée le premier jour ! ‘Frappe fort si tu peux, mais frappe le premier ! » (Holopherne, Acte II, Tab. II, sc V).

France Ellys (Ada) JUDITH La Pte Illustration 124

 

 

 

 

QU’AI-JE FAIT PAR LE SABRE ?

Mais accepter la vie avec Holopherne, c’est s’unir, c’est se fondre avec l’autre, et donc ne plus exister comme symbole et gloire de son pays. Unir les contraires, pour cette âme dévastée, relève de l’impossible. La vie n’est que par l’autre, dans l’autre. Il faut pénétrer l’autre dans son âme et son corps. Seul le couteau pénétrera la chair. Il faut désunir ce qui peut l’être, même et surtout quand le doute l’assaille. « Toute peine est supportable, auprès de mon effroi, auprès de mon incertitude. (De terribles pensées) Qu’ai-je fait par le sabre ? Par le sabre, ne me suis-je pas retranchée du bonheur ?…N’ai-je pas fermé la seule bouche, chassé l’unique chaleur, assassiné la caresse, le souffle ? » (Acte III, sc. 2)

Judith décapitant Holopherne, par le Caravage
ELLE EST AU CENTRE DU FRACAS

Le Ciel, lui-même, ne s’y trompe pas, lors de la montée de Judith dans la montagne afin de retrouver la tête tranchée d’Holopherne, en envoyant des éclairs dans la nuit. Plus elle se rapproche de son ex-amant, plus la pluie devient torrentielle. La foudre finira par ponctuer chaque phrase de Judith. La foudre…la foudre… et même en repartant, les éléments déchaînés ne lâchent rien : «  les éléments la poursuivent, l’enveloppent. Elle est au centre du fracas. Le tonnerre emplit la vallée. » (Acte III, sc. 4) Judith est célèbre, célébrée mais seule, à jamais. Ce n’est plus une humaine, mais une icône. Elle n’appartient plus à Holopherne, encore moins à Saaph…Elle ne s’appartient même plus.

Gabrio (Sisarioch) JUDITH La Petite Illustration 124

ON MEURT DE SOIF A TON CÔTE !

L’élément de passion que semblait porterJudith n’est qu’un élément mort, abattu. La vie est en Holopherne. Il est la passion véritable. Il est acteur de son destin. « Tu es l’arbre calciné, tu es la citerne pleine de sable ! On meurt de soif à ton côté. » (Holopherne, Acte II, Tab. II, sc. V).

Henri Rollan (Saaph) JUDITH La Petite Illustration 124

 

 

 

 

 

CONTRACTE TON ÂME !

L’amour inatteignable laisse la voie à la gloire. L’âme de Judith est ailleurs, dans un au-delà, dans l’Histoire. Il faut revenir sur terre, revenir à Béthulie et rentrer dans la tente. L’âme doit devenir humaine, enfin… « Contracte ton âme pour m’écouter ! Judith, tu as besoin de la gloire. Tu ne la chéris pas, quoi que tu t’imagines, tu en as besoin ! Ma Judith, tu ne trouveras l’étreinte que dans cet élan de la multitude vers toi, dans l’encerclement de toi par tous. Oh ! Rien ne te consolera du baiser…Que veux-tu ! Chacun de nous se heurte aux limites de son être, chacun porte le désespoir de n’être que soi. » (Holopherne, Acte II, tab. II, sc V).

Avant de reprendre la trame de la pièce, quelques, quatre, chiffres importants dans la Judith de Bernstein : un, deux, trois et cinq.

UN DIEU QUI PULLULE

Jacques Grétillat (Holopherne) Judith La Petite Illustration n124

Le Un, comme le personnage centrale de la pièce Judith, le commencement et la fin. Judith est le Tout de l’histoire, la première comme la dernière réplique. Il est la somme des combats intérieurs. La seule qui peut sauver sa ville, mais aussi tout son pays. Elle est ce qui entraîne. Elle est l’action. C’est l’Aleph (א), la première lettre de l’alphabet qui correspond au premier chiffre, celui qui règne sur la volonté et les esprits. C’est aussi  le Un du Dieu unique face au polythéisme des assyriens, où le dieu « pullule…il se promène par les rues, il se cache dans la plus humble bourgade » (Acte II, tab II, sc. V) .

Le Deux, comme la confrontation de deux mondes, celui de Judith et celui d’Holopherne, entre l’esprit et la bestialité, entre la fixité de Béthulie, vissée sur son rocher, «j’ai vécu sur le rocher de Béthulie. Je suis attachée à ma terre natale » (Acte II, Tab. II, sc V)  et la mobilité des troupes de Nabuchodonosor, comme la séparation de l’esprit et du corps avec la décapitation d’Holopherne, comme la dualité entre le désir de la chair et la volonté de gloire. Et de cette confrontation naîtra la légende, mais avant la gloire, l’action. Ce sont les forces contraires qui engendreront le mouvement. Contraires, mais indissociables. Judith n’existe que par Holopherne.

Le Trois, une pièce en trois actes ; c’est la manifestation de la création. Mais dans ce trois se mélangent les tableaux de manières irrégulières et inégales. Le Cinq domine le Trois. Le Trois apparaît dans la pièce de manière formelle. La seule scène VII du premier tableau de l’Acte II est deux fois plus longue que l’Acte III. La création a manifestement besoin d’équilibre. Le Cinq, comme les cinq tableaux qui ponctuent et alimentent l’action ou cinq comme les cinq jours que demande Judith à Holopherne avant de prendre sa décision finale.

JUDITH Décor de Béthulie par M Soudeïkine

L’absence du Quatre n’est pas neutre. Il est la stabilité et le lien entre le spirituel et le matériel. Pas de paix possible dans ce chaos des corps mais de la douleur et des larmes. La stabilité ne se trouve ici que dans la mort. Et encore…

UN STYLE TISSE DE METAPHORE

La « sourde musique » de l’âme vient de l’article de Lucien Dubech parut dans L’Action Française où celui-ci, en parlant de la Judith d’Henry Bernstein dit : « le style de Judith est tout tissé de métaphore. On pourrait contester parfois leur propriété. Mais parfois aussi elles sont d’une vraie beauté sensuelle…Ces sourdes musiques rappellent les chants de flûte et les frissons de soie dont parlait Heredia. Judith en est toute pleine, comme un jardin d’Orient chargé de lourdes roses. Et, de tout temps, nos âmes d’Occidentaux ont redouté la séduction de l’exaltation intellectuelle parmi ces parfums, ces musiques, ces splendeurs enivrantes. » (Le Petit Illustration, N°124 du 9 décembre 1922)

QUELLE ÂME ETRANGE !

Le « monologue d’une âme tourmentée », vient, lui de l’article de M.G. de Pawlowski, dans Le Journal en parlant de «l’homme (Henry Bernstein) qui, durant les sept tableaux d’un spectacle presque en continu, sut empoigner toute une salle par le simple monologue d’une âme en délire. » Mais Judith n’est jamais dans le délire. Mais plutôt dans l’affection, le tourment. Holopherne, lui-même, le voit bien dans la scène IV du second tableau de l’Acte II : « C’est un être tourmenté…tourmenté et merveilleux ! Elle embellit les heures de sa présence…Quelle âme étrange ! »

Le sujet de la pièce est simple, en trois actes. Le premier, « la prière », se situe dans l’oratoire de Judith (jouée par Madame Simone) dans la ville assiégée de Béthulie par les fantassins et les cavaliers d’Holopherne (joué par Jacques Grétillat en 1922), général en chef du grand Nabuchodonosor II. L’acte II, « L’île des Bienheureux », se situe dans le camp assyrien, sous la tente d’Holopherne et se terminera par sa décapitation. Le dernier acte, « le désir », le plus court, entre les remparts de Béthulie, la maison de Judith et la montagne, sera la glorification de l’acte de Judith, plongée dans l’incertitude et le doute, noircie par la mort de Saaph, « homme d’aimable apparence, au visage fin et sensible », jeune guerrier éperdument amoureux de Judith.

A la différence du récit biblique, notre Judith va tomber éperdument amoureuse de notre tortionnaire. Une sorte de syndrome de Stockholm. Son destin est de tuer l’ennemi. Les tourments de l’âme ajoutent à l’action des prises de consciences et des ressentiments. Les deux hommes amoureux de Judith trouveront la mort, ne laissant que la gloire sur sa route.

NOTRE CHANT VAUDRA BIEN UNE PRIERE

La Chambre d'Holopherne JUDITH

Le tout premier acte, celui du recueillement et de l’attente, met en scène la ville inquiète, assiégée, prête à se rendre aux assyriens. L’eau manque et il ne reste que les larmes et la prière. « Je vous accompagnerai sur la harpe. Notre chant vaudra bien une prière » (Abigaïl, Acte I, sc 1). Judith reçoit quatre personnes, une dans chacune des premières scènes.

N’ABIMEZ PAS CES BEAUX YEUX !

A la première correspond l’entrée en scène d’Abigaïl (jouée par Paulette Noizeux lors de la première). C’est le monde des arts, la poétesse, « une femme plus élégamment vêtue que Judith ». C’est l’émotion contre la raison de Judith. Elle n’analyse pas, elle ressent. « Il est si majestueux, si poétique ! …je ne possède pas votre puissant cerveau…Ma tête est trop petite pour contenir le malheur immense que vous prévoyez…Adieu, ma chérie. N’abimez pas ces beaux yeux ! » .

 

Judith Ecole de Guido Reni 1575 1642

FAIRE LA FEMELLE ? JE NE SAURAIS PAS !

La seconde scène voit l’entrée d’Ada (jouée par France Ellys), au ordre de Judith sa maîtresse, fille d’esclave mais affranchie, et par une scène d’explication violente. Elle a reçu la visite d’un homme. Elle nie cette visite. Elle finit par reconnaître la vérité et évite le châtiment. « Je pense que tu as répondu avec sincérité…et j’ai pris en compassion ton triste sort. » Judith cherche avant tout à savoir ce que recherche Ada et ce qu’elle ressent, elle veut connaître les raisons de l’amour, ce qui constitue et fonde l’acte amoureux : « tu l’as aimé charnellement ? …Pour la joie de tes sens ?…J’exige des souvenirs…de vrais souvenirs…dépouillés de tout ce qu’y attachent le rêve et le regret. As-tu connu la volupté dans les bras de cet homme ? …Mais quelle force t’y a jetée antre ses bras ? Pourquoi t’es-tu prêtée avec celui-ci au geste que tu abhorrais ? Qu’est-ce qui t’a fait aimer Melchias ?…Parle ! …Il était si beau ? …Qu’a-t-il dit ? » Judith a prévu que si la ville se rendait, elle se donnerait la mort. Elle refuse cette hypothèse. La mort plutôt que le déshonneur : « justement ma pauvre Ada, moi, je ne suis pas sortie d’une esclave ! Faire la femelle ? Mais je ne saurais pas. Tiens, j’ai choisi la lame qui me préservera de ces hommages ! »  Mais déjà les pas de Saaph résonne, et les propos sur l’amour ont échauffé les sens de la belle Judith, « oui, vraiment, il n’est pas mal ! Tu le penses aussi ?…Je crois que tu m’as rendue un peu folle, toi, avec tes récits de la montagne…Laisse-moi…Laisse-moi avec le beau Saaph. »

TOUT NOUVEAU PARTAGE FAIT BOUILLONNER ATROCEMENT

Judith tenant la tête d’Holopherne, Cristofano Allori, 1613 (Royal Collection, Londres)

Dans la troisième, la beauté, la jeunesse, la fraicheur, la vigueur, l’envie se retrouvent en Saaph (joué par Henri Rollan), le guerrier valeureux. Il annonce son souhait de tuer de ses mains le général Holopherne. Sans lui, son armée, composée de plusieurs peuples, et ses généraux se diviseront. « En chacun de ceux-là est une ferveur folle, que tout nouveau partage fait bouillonner atrocement. » Le volcan est à deux doigts de se réveiller. Saaph veut mettre l’étincelle et profiter d’un interrogatoire par le général lui-même afin de lui porter un coup fatal.

BETHULIE REMISE AUX ASSYRIENS ?

A la quatrième scène, c’est la sagesse et la noblesse d’esprit qui parle dans la bouche de Charmi (joué par Numès), « un homme fort vieux…très grand, d’allure noble et distinguée, avec un beau visage plein d’énergie. Sa barbe est longue et toute blanche. » Les nouvelles sont mauvaises et la foule réclame la reddition de la ville, derrière un certain Ruben, ivre de revanche et de gloire, « l’approche du malheur l’a toujours enivré, inspiré ». Mais la chose est simple, la ville, fragilisée, ne tiendra plus longtemps, ils le savent car « la fontaine d’Enoch a été empoisonnée… ». Il faut donc utiliser un stratagème et gagner du temps, dans l’espoir d’une « délivrance miraculeuse ». « Mais si, les cinq jours étant écoulés, il ne nous est point venu de secours, je comprendrai que Dieu, dans sa colère, nous destine le châtiment suprême, et, en marque d’humilité, la ville de Béthulie sera remise aux Assyriens ? »

TU REPANDS LA TERREUR AVEC UNE ÂME RIDICULE !

Madame Simone (JUDITH) Photo G L Manuel Frères

A la cinquième scène, Judith, de sa terrasse, s’adresse à Holopherne. La « pauvre petite Béthulie » devant les crocs acérés de la bête assyrienne ;  «  je vois d’ici ta vulgarité. Tu convoites des choses. Tu répands la terreur, tu ensanglantes le monde, avec une âme ridicule ! Il est très cruel…Le camp lui-même a l’air d’une bête indolente couchée sur le côté…Pauvre petite Béthulie ramassée sous sa carapace rose. Je suis Yaoudith et j’ai du génie ! J’ai du génie, j’ai du génie ! …Ada, vite, vite, vite ! …Ada…Suis-je belle ? »

Saaph qui arrive dans la sixième scène annonce directement son pardon puis son amour pour Judith, « amie, chérie ». Le temps est compté. « Pourquoi ne m’as-tu pas dit plutôt que tu m’aimais ? » Mais Judith, cartes sur table, prévient que s’il persévère dans son souhait de tuer lui-même Holopherne, elle se tuera. « – Je le jure par… – Non ! – Jures-tu, par le Nom, qu’avant cinq jours entiers tu ne franchiras pas le rempart de Béthulie ?… – Je le jure sur Iahvé !»

J’ECHAPPE A LA MORT DU RAT !

J’ECHAPPE AU DRAME DE L’OUBLI !

La scène VII, Judith se dit prête pour sa mission, même si elle n’avait pas prévu  « que l’enjeu monterait si haut ! » Mais elle donne aussi le vrai sens de son opération kamikaze : « j’échappe à la mort du rat ! J’échappe au drame de l’oubli ! »

Madame Simone dans Judith La Pte Illustration n124

JE VEUX LA GLOIRE.
TU COMPRENDS ?

La dernière scène du premier acte. Judith retrouve la dévouée Ada. Elle a besoin d’elle pour se calmer. « Le tumulte de mon âme m’épouvante. Ta prière vigoureuse et naïve portera ma prière. » Et elle répète l’injonction de la scène précédente : « Je veux la gloire. Tu comprends ? La gloire…La gloire…Prions l’Eternel ! »

L’acte II se passe intégralement dans le camp assyrien, et commence dans la salle du conseil. Tout le gotha des généraux et des personnages importants est rassemblé autour d’Holopherne : Vagaoo (joué par Alcover), le chef des eunuques et proche d’Holopherne, Berose (joué par Montclair), « un homme d’administration qui ne porte pas l’uniforme », et des généraux Astoubar (joué par Jean Dulac), Hasphenor (joué par Louis Rouyer), Sisarioch (joué par Gabrio) et Issarakin (joué par Clarins).

Cet acte est lui-même découpé en trois tableaux. Le premier représente la salle du Conseil d’Holopherne. Le second, une pièce à côté de la chambre d’Holopherne. Et le troisième et dernier tableau, la chambre elle-même. Nous rentrerons petit à petit dans l’intimité du chef des armées assyriennes. Jusqu’à l’intimité de la chair avec la pénétration du cimeterre dans sa gorge.

Judith et Ada sont au milieu de ces hommes dans cette salle où trône le portrait de Nabuchodonosor, le roi de Babylone. Judith a déjà fait don de sa vie. Son stratagème n’est pas sûr de réussir. D’où le nom donné à cet acte : « L’île des Bienheureux », appelé aussi île Fortunée, qui fait référence à ce lieu des Enfers où les âmes vertueuses, comme Achille, Médée ou Pénélope, se reposent. Les deux femmes se retrouvent au cœur de l’Enfer, entourées de leurs plus grands ennemis.

 

Mme Simone & Jacques Grétillat JUDITH La Petite Illustration 124

LA MAMELLE NI LA FESSE NE PARAISSENT AVACHIES !

Dans la première scène de ce premier tableau, Judith, transfuge, fait allégeance aux assyriens et essaie de les convaincre du bien-fondé de sa démarche. Elle explique sa désertion par une révélation divine : « L’éternel Sabaoth s’est penché à mon oreille et il a commandé : ‘Va vers le prince des Victoires, car je l’ai choisi pour être le Ministre de ma furerur. Instruis-le de toutes les choses secrètes et qu’il fasse éclater sur la nation perdue d’ingratitude mes terribles merveilles !’ Telle est la parole du Dieu vivant. » Mais les généraux moins bouleversés par les propos et l’intelligence de Judith que par son extrême beauté : « Quel visage !…En elle s’unissent l’élégance et la majesté !… » Sisarioch et Hasphénor, sont, eux,  intéressés par Ada, dans des termes plus triviaux, comme s’il s’agissait d’une vente de bestiaux : « Fais quelques pas ! Oui, marche ! …La mamelle ni la fesse ne paraissent avachies ! …Et ces dents brillantes entre les fortes lèvres rouges et roulées !…La bougresse se vendrait son prix sur le marché de Babylone !… » Et la scène continue avec des hommes surchauffés et excités, entre propos sur le plaisir, et comparaison de cicatrices.

MON OREILLE SE REFERME !

Judith et Ada sortent dans la seconde scène et laissent les hommes entre eux. Holopherne souhaite connaître les impressions de ses généraux et collaborateurs. Où se trouve la vérité ? Astoubar propose une petite séance de torture, afin « d’en tirer quelque chose de plus ! ». Les autres réagissent promptement : « –Mutiler cette merveille ! – Vieux sépulcre ! » Mais ils se disputent encore afin de connaître les butins et les répartitions à venir. Holopherne clôt la discussion : «  Au nom de Nabuchodonosor, votre roi, roi du Ninoud, Maître du Monde, je parle. Mon oreille s’est refermée. Vive Nabuchodonosor, roi de la Terre ! »

C’EST UNE FEMME CELLE-LA !

Mme Simone (Judith) & Jacques Grétillat (Holopherne) JUDITH La Petite Illustration 124

Dans la troisième scène, Holopherne ne peut attendre et livre à Vagaoo son impression première : « Elle doit être tendre et perverse… C’est une femme celle-là !…Une femme ! La première que mes yeux contemplent depuis les jours divins ! … Du parfum, encore ! … Judith…» L’animal est affamé. Il a déjà mordu à l’hameçon.

La quatrième scène le sort de sa torpeur et de ses rêves. L’image de Judith s’évanouit un instant afin d’écouter les supplications et les jalousies du noble Hasphénor. Holopherne écoute mais ne goûte pas le discours, ses oreilles se referment.

LA PEUR EST EN TOI

La cinquième scène reprend vite sur les douces fragrances de Judith et Holopherne s’inquiète à nouveau de la belle : « Les parfums ! Qu’a-t-on servi à Judith ? Un faisan rôti et du vin de myrte ? »  Holopherne parle de propos contre le roi. Une menace qui suivra les longues routes du royaume. La peur est toujours présente. « Tu t’imagines habiter au centre de la peur, comme un palmier se dresse dans le désert. Quelques gouttes entre mes lèvres !…Tu te trompes : la peur est en toi, comme elle est dans tout ce qui respire. Notre ennemi a peur, castrat ! »

TU M’AS PRIS PAR LES YEUX ET DEJA JE NE TE VOIS PLUS !

Judith retrouve Holopherne dans la septième scène. La belle et la bête. « Sur l’immense divan, Holopherne se jette à plat ventre, guettant l’entrée de Judith. Elle entre. Elle est vêtue magnifiquement…Elle aperçoit cette panthère. Elle a un frémissement presque imperceptible. Holopherne se lève ; en silence, il va vers Judith et, tournant autour d’elle, il la flaire. » Les propos s’enflamment vite : « Je vous adore, Judith…Je t’adore, je t’aime ! Tu m’as enveloppé, comme le nuage s’empare des cimes. Je suis aveugle … Tu m’as pris par les yeux et déjà je ne te vois plus ! » Eh oui, l’amour rend aveugle …

BETHULIE, PAS UN DE TES MÂLES N’ECHAPPERA !

Judith y gagne en proximité. Holopherne accepte de faire dresser pour sa belle une tente à côté de la sienne, « une haute tente écarlate. Tu la tendras de voile de pourpre et d’argent, et d’autres voiles brodés au fil d’Egypte ! Il faut en accrocher partout…à profusion.» Judith lui demande cinq jours afin de savoir si elle l’aime réellement. Cinq jours ! Si Holopherne s’étonne de cette précision, il est heureux de constater que l’expiration de cette période tombe « le même jour que Zakmoukou…l’orgie sacrée ! La fête de la fécondité …La fête d’Oupa-Napichtim l’Eloigné et de son épouse !…Il habite l’île des Bienheureux…Pour l’atteindre, il faut traverser les Eaux de la Mort ! » Holopherne sait que Judith est amoureuse d’un homme de Béthulie. Il s’en offusque. « Béthulie, vilain nid de corbeaux, pas un de tes mâles n’échappera ! » Judith avoue avoir aimé, une fois, son mari, Manassé. Pour Holopherne, « il n’est que l’amour sur cette terre…Les amants touchent à la seule éternité qui soit, par la chaîne sans fin des baisers ! ». Pour Judith, « la gloire est plus belle que l’amour ! …La gloire défie la mort ! »

VOUS ÊTES LUISANTE DE RUSE ET DE TROMPERIE !

Cette longue scène passe de l’amour fou aux raisons de l’amour, à sa puissance et à sa force. Pour arriver au doute et au stratagème : « Vous mentez ! C’est l’évidence ! Vous êtes toute luisante de ruse et de tromperie ! » Judith affirme qu’elle est sincère, qu’Holopherne interroge les gens de son pays, elle est reconnue pour ses chants, ses poèmes et ses cantiques. Si elle refuse de chanter devant lui, c’est pour mieux lui réserver la primeur d’un chant et d’un cantique : «  je vous promets de chanter pour vous. Et d’une voix que l’on ne m’a pas entendue ! Je vous promets aussi, si Dieu le veut, de composer un cantique…à la louange de l’Eternel ! Mais chaque strophe ramènera votre nom et, si ce n’est pas votre nom, vos gestes…et, à défaut de gestes, votre visage. »

de g à d Vagaoo (Alcover) Holopherne (Jacques Grétillat) Judith (Mme Simone) Ada (France Ellys) La Pte Illustration

TU ES VENUE DANS LE CAMP POUR TUER HOLOPHERNE !

Holopherne entrevoie le futur et certains projets, mais Judith ne le suit pas. Il s’en offusque : « Vous m’écoutez avec vos oreilles, mais non avec vos yeux !…Ton regard refuse de se joindre au mien pour voir ce qui sera, pour s’éblouir de la même vision ! Tu ne veux pas ou tu ne peux pas…me suivre ! Quand j’essaie de fuir avec toi dans le futur, mes paroles reviennent frapper mes oreilles comme des balles lancées contre un mur ! »

Holopherne, en chantant et riant, a lu les intentions de Judith : « Tu es venue dans le camp pour tuer Holopherne ! » Elle tente de l’apitoyer quand elle découvre qu’elle va être torturée.

DES CARESSES ET DES ETREINTES !
ELLE DOIT S’ETEINDRE SOUS LA VOLUPTE !

Holopherne ne reviendra sur la torture qu’à la scène suivante. «- Pas de torture ! …J’y avais pensé…mais non ! C’est une passionnée. Je veux lui ménager une mort convenable à sa brûlante nature. Je veux qu’elle pense en mourant au bien-aimé qui languit sur son rocher. Tu vas prendre dans ma garde de très beaux hommes…d’autres aussi ! J’assisterai à leurs ébats…Mais recommande à mes braves l’extrême galanterie ! Gare à celui qui frapperait. Des caresses et des étreintes ! Elle doit s’éteindre sous la volupté. Va préparer la fête !  – La fête ! La fête d’amour !»

LE MEURTRE N’EST PLUS DANS TES YEUX !

Dans la dernière scène de ce premier tableau, Holopherne veut libérer Judith afin qu’elle rentre dans sa ville. Les yeux, au moment de le quitter, lorsqu’elle tourne la tête, font changer l’opinion Holopherne. « Viens ! Viens ici ! Le meurtre n’est plus dans tes yeux…Mais tes yeux sont pleins de douleur !…Mais tu restes ? » Judith accepte.

J’AIME L’ODEUR DE LA FEMME !

Les cinq jours sont écoulés quand nous passons au tableau suivant. C’est la fameuse nuit du Zakmoukou et la grande fête orgiaque, « la fête de l’Assouvissement »  de nos assyriens. « Tout l’immense camp titube dans une seule ivresse ».  « On entend une musique dissonante et parfois des chants psalmodiés…passent des ombres petites et démesurément grandes : des hommes, des femmes – l’ivresse, le désir. » Arrive Sisarioch, enivré, qui « aime l’odeur de la femme… pourchasse les filles de cuisine » et veut trainer Ada dans son lit. Mais arrive Holopherne et Sisarioch s’éclipse. Ada est aux anges, « n’êtes-vous pas émue, maîtresse ?…Il souffre. Il vous adore…Il a conquis l’univers ». Judith lui demande de reprendre ses esprits.

IL A LE COEUR D’UN HEROS

Ada et Judith discutent sur la beauté d’Holopherne, grand et majestueux. Ada confirme que toutes les femmes sont folles de lui, « Maîtresse, la nuit, j’entends les femmes crier en rêve le nom du Splendide. » En plus de la beauté, il « est généreux ! Il a le cœur d’un héros. »

Dans la scène IV, Holopherne interroge l’eunuque Vagaoo, rendu ivre par les généraux. « Elle ne m’aime pas ? Dis ! » En tout cas, Holopherne est amoureux et Vagaoo, enivré, ose se moquer de lui, « la bonne lamentation ! » Mais quand il sort son cimeterre, il préfère prendre la poudre d’escampette.

TUE-MOI ! JE VEUX ÊTRE L’HOMME DE TA VIE !

A l’entrée de Judith, Holopherne déclame d’emblée haut et fort son amour : « Je t’aime…Je suis triste, ma Judith, et je t’adore !Je veux ton souffle ! Si ! Donne-moi le feu de ton haleine !»  Judith lui reproche son empressement et sa convoitise. Elle lui fait la leçon, « le désir est beau, merveilleusement beau, mais s’il ne règne pas en maître brutal…s’il est craintif, pudique, dominé par le cœur. » Il se donne à elle en lui donnant sa vie. « Tue-moi ! Tue-moi ! Je veux être l’homme de ta vie ! Toute colère m’a laissé… » Il lui reproche sa sécheresse de cœur. Il sait que tout est perdu. Il n’y a plus qu’à se donner totalement. Il se livre et il attend son bourreau. Il lui donne la méthode et aussi lui explique comment opérer sa fuite. Sur la gorge d’Holopherne, la bouche de Judith redevient humaine. Elle chancelle : « Tu es beau ! Mes yeux te voient mon Holopherne. Tu es beau !…Ne détourne pas tes beaux yeux méchants. Qu’ils sont beaux, mon grand barbare !Possède-moi ! Je suis ta barque !…Prends ta proie dans le noir. Et ce n’est plus Yaoudith, tu entends ! Je suis une femme…une femme…une femme… » Et le second tableau de cet acte se termine sur cette union et sur la voix de Judith qui s’étouffe peu à peu.

HOLOPHERNE DECHIRE LE COEUR DE LA FEMME…IL « AIME »

Le troisième tableau va jusqu’à la mort d’Holopherne. Vagaoo se livre à Judith, il a tout entendu. Il est étonné du caractère et de la fragilité de notre généralissime. « La bête qui dort là, je la croyais plus implacable que la maladie. Et pas du tout ! Holopherne déchire le cœur de la femme, il boit ses larmes et sa jeunesse, mais il se torture avec elle. Il ‘aime’ »

J’AI ENFANTE MON DESTIN

La cinquième scène, Judith rejoint sa destinée en tuant Holopherne, en pleine détresse. En plein sommeil, il rêve. « Soudain l’assassinat ». Dans des murmures et des souffles, le général se meurt. Il faut maintenant fuir avec la fidèle Ada. Après le doute, la gloire. Le triomphe apparaît totalement dans la scène VII : « louange à toi, Dieu de mon père, Siméon ! Par le fer, j’ai brisé les cerceaux de fer, celui de la Tentation et celui du Doute !…Le jour qui se lève est le premier de mes jours ! J’ai enfanté mon destin. La joie de mon cœur bouillonne et déborde…Mais je saurai me contenir… »

Et l’acte finit dans la joie et les rires de Vagaoo qui regarde Judith et Ada s’éloigner.

ADIEU, MON AMANT,
QU’AGITE ENCORE UNE FOIS LA TEMPÊTE !
ET PLEURER JUSQU’A L’EVANOUISSEMENT DES ÂMES …

Le dernier acte commence par le glorieux retour de Judith et la complète défaite de l’armée assyrienne. Dans la seconde scène, Saaph devant la pâleur découvre le changement opéré dans le cœur de Judith. Le beau Saaph, impuissant devant la détermination de retrouver les restes d’Holopherne se donne la mort. « Je meurs pour tout ce que j’ai chéri. Ne te désole pas ! En me frappant à mort, je n’ai fait qu’obéir au plus enivrant appel. » (Acte III, sc. 3) Saaph est un homme avant tout, brûlé par le destin de Judith. « J’ai soif » dira-t-il asséché par le feu que porte encore Judith en elle. Mais Saaph a gagné le renoncement de Judith. Il lui ouvre les yeux par son trépas. Même s’il ne restait que quelques mètres. « Ah ! Son geste a décidé de moi. Je renonce à votre lumière, face, là-bas, dans le vent ! …Adieu, mon amant, qu’agite encore une fois la tempête ! Vos lèvres de glace garderont mon secret. Je reste auprès de toi, frère chéri, pour prier et pleurer jusqu’à l’évanouissement de nos âmes. Nous finirons ensemble. » (Acte III, sc. 3)

En 1922, Henry Bernstein présente sa Judith au Théâtre du Gymnase, aujourd’hui théâtre du Gymnase Marie Belle, dirigé par Jacques Bertin. Il en deviendra le directeur jusqu’à l’entrée en guerre avec l’Allemagne et son départ vers les Etats-Unis. Le premier rôle, Judith, a été attribué à Madame Simone, née Pauline Benda. Voilà ce qu’en dit le critique Gaston Sorbets, dans le n°124 de La Petite Illustration : « Dans l’esprit de l’auteur, l’interprétation de Judith resta immuablement attribuée à Madame Simone. Il y avait là une sorte de prédestination naturelle. Ces élans impulsifs et cette volonté raisonnée, cette ardeur et cette sécheresse, cette souplesse d’acier que M Henry Bernstein a donnés à sa Judith se trouvent dans le tempérament et dans le talent de sa glorieuse interprète qui tient, sans donner la moindre sensation d’un effort, ce rôle qui eût été écrasant pour tant d’autres. » 

Jacky Lavauzelle

Karen BRAMSON – Le Professeur Klenow : LA LAIDEUR DE L’AMOUR

Karen BRAMSON
 Le Professeur Klenow
(1923)

Karen Bramson Le Professeur Klenow 1923 (1)

 

 

 

 


L
A LAIDEUR DE L’AMOUR 

 Dans le Temps du 31 août 1917, en pleine guerre, entre des articles sur Verdun, la situation militaire, un Hommage à l’armée de Verdun, la colonne centrale est occupée par un écrivain danois. Alors que la bataille de Verdun vient de s’engager menée par Général Guillaumat depuis une dizaine de jours focalisant l’attention des lecteurs, un critique s’intéresse à la sortie de la traduction d’Une Femme libre, le livre d’une femme, Karen Bramson.

Pour qu’un tel livre fasse la Une dans de telles conditions, il faut vraiment qu’il s’agisse d’une femme d’exception. « Mme Karen Bramson est une femme de lettres danoise, qui a donné des témoignages publics de sympathie à la cause de la France et des alliés. Elle ne fait nul mystère de ses sentiments dans son roman : Une femme libre, qui a eu grand succès dans les pays scandinaves, et qui vient d’être traduit en français ? A de bien rares exceptions près, et qui ont fait scandale, les représentants de l’intelligence, en quelque pays que ce soit, n’en ont point avec l’ennemi. Mme Karen Bramson est aussi une féministe ardente, ce qui n’est nullement incompatible avec la faculté de juger sainement la grande guerre européenne. »  

 La pièce, Le Professeur Klenow, en trois actes, est présentée le 18 avril 1923 au Théâtre de l’Odéon. Un autre journaliste du Temps, André Rivoire, accueille cette nouvelle production de Karen Bramson : « Ce drame poignant met en scène avec une rare puissance une sorte de Quasimodo intellectuel…Sobrement et fortement exposé, puis conduit par l’auteur jusqu’au dénouement avec une sûreté aussi impitoyable que celle du principal personnage. » Le personnage principal, le Professeur, est joué spécialement par Paul Reumert, un acteur du Théâtre Royal à Copenhague, « le plus réputé parmi les acteurs actuels du Danemark » (Robert de Beauplan, la Pte Illustration n°148).

 Ce critique émet alors une critique de fond sur l’œuvre : «  L’œuvre de Mme Karen Bramson s’élève fort au-dessus des productions courantes de notre théâtre. Elle ferait honneur à nos meilleurs dramaturges. Il semble, d’ailleurs, qu’elle se rattache par certains côtés, à notre tradition romantique. Ce n’est pas sans raison qu’elle a évoqué un rapprochement avec Quasimodo. Nous retrouvons en Klenow l’antithèse de la hideur physique et de la passion. Au dénouement, Klenow cesse presque d’être horrible pour atteindre à une certaine sublimité. Son amour exclusif jusqu’à la plus atroce cruauté a vaincu tous les obstacles, il a triomphé même de la Beauté. Le monstre peut provoquer son absolution tragique : « Créateur, je te pardonne ! » Mais aussi, une influence nietzschéenne se fait sentir dans la pensée de Mme Karen Bramson. Si la douce et tendre Elise est condamnée à mourir, c’est qu’elle a eu pitié. La pitié est une faiblesse qui entre en conflit avec les lois inéluctables de la nature. Klenow, dont l’égoïsme « surhumain » ignore ma pitié, reste vainqueur. Est-ce à dire que Mme Karen Bramson condamne la bonté ? Non. Mais elle ne se fait pas d’illusion sur le sort qui l’attend. Et c’est précisément ce sacrifice volontaire qui fait la grandeur d’Elise. »

Karen Bramson Le Professeur Klenow 1923 (2)

 

D’autres critiques relèvent le rapprochement évident au premier abord avec Quasimodo. C’est le cas d’André Antoine (L’Information) : « Ce qui fait la valeur de ce drame, ce que nous avons admiré, c’est la force, la profondeur et l’analyse des sentiments de Klenow, sa progressive descente vers une odieuse cruauté, l’infernale ingéniosité de la torture imposée à sa victime. Ce moderne Quasimodo apparaît aussi pitoyable et magnifique que l’autre.»

 L’œuvre présente deux personnages attachants, car mouvants : le Professeur Klenow et Forsberg, le père d’Elise (Mlle Clervanne), joué par Firmin Gémier. Elise, la fille protégée par le Professeur et le sculpteur Eric Wedel, joué par Jacquin, sont les éléments stables de la pièce, donc prévisibles. Ces deux derniers sont beaux et jeunes ; ils s’aiment. Elise et Eric sont mis en relief par les deux personnalités fortes que sont le Professeur et Forsberg. Par exemple, la description de la belle et tendre Elise se transforme dans la bouche du père en un personnage beaucoup plus complexe : « Et puis elle ressemble à sa mère, la misérable. Ce n’est pas cela qui pouvait améliorer les choses ! La même bouche vicieuse…Les mêmes yeux de colombe innocente…La mère est morte, mais elle revit dans la fille, qui doit expier. » 

Karen Bramson Le Professeur Klenow 1923 (3)

La pièce s’articule sur l’opposition des deux hommes et sur l’ascendant du Professeur sur Eric, son meilleur ami, au moins au début de la pièce, et Elise, qu’il a sauvé des mains et de la maltraitance de son père.

 Regardons de plus près ce Professeur et Forsberg. Le professeur Klenow est un homme réputé dans son Université ; philosophe, il écrit sur les femmes.   Son livre, la Philosophie de la femme, élabore une théorie sur la femme : «Le mensonge est l’élément le plus puissant de tout ce qui constitue l’être féminin. Il en est le parfum, la couleur, la splendeur et l’essence même. C’est l’étincelle qui enflamme le désir du mâle. » (Cité par Forsber à l’acte I). Cette philosophie est appliquée dans la vie et dans son raisonnement : « –Vous pensez que j’ai menti ? » (Elise)  « –Tu es femme, mon enfant. » (Klenow, Acte I)

Le reste de ses théories sont basiques comme par exemple : « C’est la loi de l’univers même. Tout est lutte entre le plus fort et le moins fort. Les faibles ont la petite consolation de croire, quand ils sont vaincus, qu’ils s’inclinent par générosité ou par pitié. » (Acte III)

 Karen Bramson Le Professeur Klenow 1923 (4)

C’est justement le mensonge, qu’il attribue à la femme dans son être-même, qui constitue le personnage de Klenow. Sa parole change du premier au troisième acte, et dans les actes eux-mêmes. Il manie l’ironie et il est très difficile de savoir ce qu’il pense. Présenté comme l’être aimant par excellence au début de la pièce, il deviendra un tortionnaire, jouant sur sa force de persuasion. La seule à lui garder de l’admiration sera sa bonne, Marie, jouée par Madame Theray. « Heureusement, monsieur ne pense pas un mot de ce qu’il dit ! » (Marie, Acte I). Il ne prend pas de gants avec elle, elle s’en offusque souvent : « C’est un peu fort, tout de même, de me dire ça à moi, qui ne pense que du bien de monsieur et à l’honneur de monsieur … Jamais personne ne m’a parlé ainsi. Trahir ! C’est beau de tenir de tels propos après tout mon dévouement…» (Acte III) Elle lui trouvera toujours des excuses, même le jour où elle se retrouve mise à la porte par le Professeur. En fait, c’est la seule qui l’aime réellement, éperdument : « Alors, c’est sérieux ? Monsieur me donne congé…après tant d’années…et tant de…affections ? » (Acte III) Cet amour de Marie pour Klenow, Elise, seule le verra : « Est-ce que j’ai détruit pour vous …un espoir ? » Cette Marie, la bonne, femme de ménage, et la bonne et honnête femme du premier acte, changera de comportements et d’attitudes dans le second acte pour accompagner Klenow, pour ne pas le perdre, jusque dans sa méchanceté : « il y a longtemps que je me suis jurée de ne jamais abandonner monsieur…le pauvre homme ! J’ai bien vu son frère qui était aveugle, lui aussi…J’ai été sûre que ce malheur épouvantable arriverait aussi un jour à monsieur. C’était la même sorte d’yeux, tout rouge…et la même façon de regarder et de clignoter. J’ai fait semblant de ne pas le croire, mais je m’y attendais tout le temps. Le pauvre cher homme. »  Et Elise de réponde : « il aurait été moins malheureux avec vous, Marie. » (Acte III)

 Klenow a une obsession : la beauté, posséder la beauté. Il est la laideur personnifiée. Il est capable de tout pour l’accaparer, payer, mentir, mourir. La beauté, dit-il est éternelle, y compris celle des corps. Lui est le corps qui se décompose, il est la finitude du réel « Une jolie femme ne devrait jamais mourir. Toute beauté devrait être éternelle, c’est la création sublime…Regarde-toi ! Tourne-toi de tous les côtés…et dis-moi si ton cœur ne va pas éclater de joie en comprenant que tu es un chef-d’œuvre de la nature, le modèle parfait du corps féminin. » (Klenow, Acte I)

 Cette beauté peut faire exploser l’ordre qui entoure si bien le professeur. Il se veut un grand théoricien et logicien de la vie. Il travaille dans une pièce « meublée avec un goût sévère, des livres et des papiers partout. » (I)… « Vous savez combien j’aime avoir tout en ordre. J’achète toujours deux parapluies à la fois, pour le cas où j’en oublierais un dans le tramway… » (Acte I) « Je veux qu’on exécute mes ordres. Si cela ne te convient pas, tu peux t’en aller. » (Klenow à Elise, Acte I). Il a ses habitudes : « Je lui ai dit cent fois qu’elle devait être là quand je rentre. » (Klenow, Acte I)

 Il manie donc le double discours et l’ironie, et, en bon philosophe détestant la laideur qu’il incarne, surtout sur lui-même. Il se moque de son corps, de ses yeux malades et apprécie les caricatures sur son personnage : « Regardez ! C’est drôle…hein. Je n’ai jamais vu une chose plus ressemblante. Voyez ces jambes tordues, ce dos de travers et cette tête en boule…Quel magnifique bouffon je fais ! Ah ! la la ! (riant amèrement.) C’est tout à fait ma délicieuse silhouette quand je descends l’escalier de l’Université, le cou dans les épaules et les doigts de pied en l’air… Le brûler ! Vous êtes folle ! C’est une œuvre d’art de tout premier ordre ! Quelques traits de crayon démontrent que je suis la créature la plus ridicule sur terre. C’est le grand art ! Je n’arrive pas dans mon plus gros livre à ridiculiser mes semblables avec une telle force.» (Acte I)  …. « Du reste, pour admirer passionnément la beauté humaine, tu n’as qu’à me regarder, moi ! » (Klenow, Acte I). Son ironie va jusqu’à la pensée de sa mort : «je m’achétera à l’avance un confortable et coquet cercueil capitonné de soie, et je me composerai une épitaphe pleine de tendres éloges…pour que tout soit prêt à temps. » (Acte I). Il sait qu’il n’est pas bon mais intéressé. En fait, les autres pensent qu’il en rajoute : « Je ne suis pas bon. Je fais ce qui me plaît, voilà tout. Si quelqu’un en bénéficie du même coup, tant mieux. » (Klenow, Acte I)

 Cette laideur met donc en relief la beauté du corps d’Elise. Il réunit les contraires. Il se joue des oppositions. Comme dans son discours qu’il aime voir affronter par d’autres esprits. Et c’est avec Forsberg qu’il s’en donnera à cœur joie.

 Leur rencontre s’opère dans le premier acte. Intéressé fondamentalement par l’argent, la présentation qui en est faite ne trompe pas : «C’est un homme de cinquante ans, pauvrement habillé ; son attitude révèle une certaine éducation, mais on lit sur son visage les traces de toutes les bassesses qu’engendre la poursuite incessante de l’argent. Il s’incline profondément devant Klenow », Forsberg se présentera comme détaché des choses si matérielles : «Je déteste l’argent, cette idoles des canailles, qui nous piétinent, nous autres grandes âmes ! … «Je comprends votre étonnement. Sous ce veston misérable vous ne pouvez deviner la chrysalide qui enveloppe un penseur mille fois supérieur à ceux qui se font habiller chez un penseur à la mode…Je sais l’impression que je fais. »  (Acte I) « Mon idole à moi, c’est la Sagesse ! » (Acte I) « Je m’incline, quoique je me sente votre égal. » (Acte I)

Voilà comment il se présenterait s’il avait une carte de visite : « ‘Théodore de Forsberg, âme noble râtée, génie philosophique avorté.’ Et en dessous…deux points…  ‘Par suite des lamentables nécessités terrestres, petit marchand de vins, mais, grâce à son sens pratique de grande envergure, fraudeur en gros…’ Car, en vertu des lois de l’instinct de conservation, je me permets de bien baptiser mon vin avec de l’eau de source. » (Acte I)

« Je veux donner à mon fils une situation importante et enviable dans la société maudite qui m’a exclu du festin. Je veux lui préparer le magnifique spectacle des dos obséquieux, courbés, tremblants devant son pouvoir de faire du mal…Ah ! Quel doux rêve ! Voilà mon secret, monsieur le professeur…voilà ce que vaut ma cupidité, mon avarice et tout le reste. » (Acte I)

 Et Klenow n’est pas mieux. L’argent pour lui, c’est Elise. Son désir, la posséder. Non pas dans sa chair, mais dans son âme. Qu’elle soit là, à côté de lui. « J’ai réussi à déchirer le voile qui enveloppait ton esprit. Je t’ai fait entrevoir ce qu’il y a de plus puissant au monde : la grande passion, celle qui ne craint rien, qui ne s’arrête devant rien, qui suit sa voie jusqu’à la mort. Prouve que ton amour est plus puissant que le mien…et tu auras le droit de me quitter. Mais tu es encore là, devant moi…Aujourd’hui, encore tu n’oses pas suivre ton désir. » (Acte III)

Karen Bramson (6)

 Mais Elise ne veut pas mourir. Elle veut vivre avec son Erik Wedel. Mais elle est prisonnière. Prisonnière physiquement, dans le même appartement. Prisonnière dans la pensée d’absolu de Kleenow. Si elle part, il se tuera. Elle aura sa mort sur la conscience éternellement. « Tant que je serai vivant, il ne t’aura pas ! » (Acte III) Elle aura tué l’homme qui l’a sortie des griffes de son père. Si elle reste, elle devra attendre les derniers jours de ce professeur qui se dit mourant. Mais l’amour possessif de Klenow le garde en vie, le stimule : « je reste encore attaché à cette existence lamentable, je supporte encore de vivre comme une misérable épave humaine, pour être près de toi, pour entendre le son de ta voix. » (Acte III)

 Mais le choix de Klenow enferme Elise, qui n’accepte ni l’un ni l’autre. Son amour pour Erik ne se sera pas rendu possible dans la mort d’un homme. Vivre avec Klenow, montre d’égoïsme, n’est pas possible non plus. « Je comprends votre force, égoïste cruel. Vous appelez cela amour, de me voler mon bonheur…de me menacer…me torturer…Il avait raison…une telle vie …est pire que la mort. » (Acte III)

 C’est donc la mort qu’Elise choisit, sa mort. Klenow regarde ce corps sans vie et murmure : « Elle est à moi…je l’ai prise…La beauté m’a été sacrifiée…Créateur…je te pardonne. »

 Sa folie des grandeurs va jusqu’à ce pardon qu’il donne au Créateur lui-même. Ce n’est plus le Pardonnez-moi ! Il prend la place du divin qui vient de recevoir sa victime en offrande. « C’est trop fou pour ne pas être vrai. » disait Klenow dans le premier acte, mais si « la Raison c’est la folie du plus fort. La raison du moins fort c’est de la folie.» (Eugène Ionesco, Journal en miettes)

 Klenow n’était ni le plus doué, ni le plus intelligent, mais le plus acharné et le plus impitoyable. Il croyait aimer. Mais à trop étreindre, il a étouffé et enchaîné l’amour pur qui naissait dans son nid. Il est désormais seul, aveugle et fou. Il n’aura plus « la petite pression amicale des doigts » mais la « main inerte ». Il ne lui reste plus, dans sa folie, que son imagination. Il faudra qu’elle soit puissante et forte pour l’emmener loin, comme dans ce début du troisième acte où il disait à Elise : « Je savoure des imaginations magnifiques ! La laideur des réalités n’a plus de prise sur moi. Je suis devenu poète, Elise. J’aborde avec avidité les impressions extérieures…je les devine…et j’en tire secrètement de superbes images. Toi, je te vois partout. Et partout tu m’accompagnes avec un tendre sourire. N’est-ce pas, je suis heureux ? Je vois tes cheveux de soie…tes yeux, ces deux saphirs…ta peau pâle comme une fleur de pommier, les lignes de ton corps sculpté comme un marbre. Tu es la dernière chose vivante que j’ai vue. Je voulais que tu fusses la dernière. L’avare veut garder ses richesses dans la tombe !… »

 Ce tendre sourire a disparu. S’il est encore là, sur ses lèvres mortes, il est pour un autre. Lui, l’avare de l’amour, n’emportera dans le tombeau que son corps mutilé, sa folie et son âme malade.

Jacky Lavauzelle

 

La Petite illustration n°148 du 9 juin 1923

Pièce représentée pour la première fois au Théâtre de l’Odéon le 18 avril 1923