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EMILY BRONTË (1846) No Coward Soul Is Mine – L’ÂME ARDENTE

LITTERATURE ANGLAISE -English Literature – English poetry

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EMILY BRONTË
30 July 1818 – 19 December 1848
30 Juillet 1818 – 19 décembre 1848

Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 


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No Coward Soul Is Mine

L’ÂME ARDENTE

1846

 




No coward soul is mine
Mon âme n’est pas lâche
No trembler in the world’s storm-troubled sphere
Elle ne tremble pas dans ce tumultueux monde troublé
I see Heaven’s glories shine
Je vois scintiller les gloires du Ciel
And Faith shines equal arming me from Fear
Et la Foi brille tout autant en m’apaisant contre la Peur

*

O God within my breast
O Dieu dans ma poitrine
Almighty ever-present Deity
Déité omnipotente, omniprésente
Life, that in me hast rest,
La vie, en moi, s’apaise,
As I Undying Life, have power in Thee
Comme, Immortelle Vie, j’ai force en Toi






*

Vain are the thousand creeds
Vaines sont les mille croyances
That move men’s hearts, unutterably vain,
Qui chamboulent les cœurs des hommes, inutilement vaines,
Worthless as withered weeds
Inutiles comme des mauvaises herbes séches
Or idlest froth amid the boundless main
Ou l’écume fougueux des mers sans bornes

*

To waken doubt in one
Pour immiscer le doute en une âme
Holding so fast by thy infinity,
Collée à son infinité,
So surely anchored on
Aussi sûrement ancrée sur
The steadfast rock of Immortality.
Le ferme rocher de l’Immortalité

*

 





*

With wide-embracing love
Avec cet amour si large,
Thy spirit animates eternal years
Ton esprit anime les éternelles années
Pervades and broods above,
Au sommet, au-dessus, tout en haut,
Changes, sustains, dissolves, creates and rears
Il change, soutient, dissout, il crée, il s’ouvre

*

Though earth and moon were gone
Même si la terre et la lune étaient parties
And suns and universes ceased to be
Et les soleils et les univers avaient cessé d’être
And Thou wert left alone
Et qu’il ne resterait que Toi
Every Existence would exist in thee
Toute existence existerait en toi




There is not room for Death
Il n’y a pas de place pour la Mort
Nor atom that his might could render void
Ni atome que sa puissance pourrait éclater
Since thou art Being and Breath
Puisque tu es Être et Souffle
And what thou art may never be destroyed.
Et que ce que tu es ne peut jamais être détruit.


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SUPPLEMENT

LES SOEURS BRONTË
EN 1846
LA CONDUITE DE BRANWELL
LE TERRIBLE HIVER 1846

« 3 mars 1846. J’entrai dans la chambre de Branwell pour lui parler, une heure environ après mon retour : ce fut peine perdue. J’aurais pu m’épargner cet embarras : il ne fit pas attention à moi ; et ne me répondit pas ; il était stupéfié. Mes craintes n’étaient pas vaines. J’apprends que pendant mon absence il s’est procuré un souverain sous prétexte de payer une dette ; il est sorti immédiatement, a fait changer le souverain à la première taverne, et en a fait l’emploi que vous pouvez supposer. *** a conclu son rapport en disant que c’était un être désespéré, ce qui n’est que trop vrai. Dans son état présent, il est presque impossible de rester dans la même chambre que lui. Ce que l’avenir nous réserve, je ne le sais pas. »

« 31 mars 1846. Papa continue d’aller assez bien, sauf les fréquents chagrins que lui cause la misérable conduite de Branwell. Ici il n’y a de changement qu’en pis… »

 






« 19 décembre 1846…… J’espère que vous n’êtes pas complètement gelée ; le froid est ici terrible. Je ne me rappelle pas un tel hiver ; il est digne du pôle. L’Angleterre, dirait-on, a glissé dans la zone arctique ; le ciel semble couvert de glace, la terre est gelée, le vent est pénétrant comme une lame à double tranchant. Nous avons eu, en conséquence de cette température, des rhumes et des toux terribles. La pauvre Anne a souffert cruellement de son asthme ; maintenant elle va beaucoup mieux. Il y a eu deux nuits la semaine dernière où sa toux et sa difficulté de respirer faisaient peine à voir et à entendre, et où elle a dû beaucoup souffrir ; elle supporte cela comme elle supporte toutes les afflictions, sans se plaindre, en se contentant de soupirer de temps à autre, lorsque la douleur est trop vive. Elle a un héroïsme de résignation extraordinaire ; je l’admire, mais je ne saurais l’imiter.

Vous dites que je dois avoir des masses de choses à vous raconter que voulez-vous que je vous raconte ; il ne se passe rien ici, rien qui soit d’une nature agréable à raconter. Un petit incident est venu la semaine dernière nous rappeler à la vie ; mais s’il ne vous donne pas plus de plaisir qu’il ne nous en a donné, vous n’aurez pas à me remercier de vous en avoir fait part. Cet incident était tout simplement l’arrivée d’un officier du shérif qui était venu rendre une visite à B… pour l’inviter à payer ses dettes, ou à faire un tour à York. Nécessairement il a fallu payer ses dettes. Il n’est pas agréable de perdre ainsi de l’argent de temps à autre ; mais à quoi servirait-il d’insister sur ce sujet ? Cela ne le rendra pas meilleur. »

Émile Montégut
critique français (1825 – 1895)
Miss Brontë, sa Vie et ses Œuvres
II. — La Vie littéraire et la Mort de Miss Brontë
Revue des Deux Mondes
2e, tome 10, 1857






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LES TROIS SOEURS BRONTË
par/by Branwell Brontë
From left to right: Anne, Emily and Charlotte
De gauche à droite : Anne, Emily et Charlotte

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EMILY BRONTË (1838) I’m Happiest When Most Away – LES MONDES DE LUMIERE

LITTERATURE ANGLAISE -English Literature – English poetry

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EMILY BRONTË
30 July 1818 – 19 December 1848
30 Juillet 1818 – 19 décembre 1848

Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 


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I’m Happiest When Most Away
LES MONDES DE LUMIERE

1838

 




I’m happiest when most away
Je suis la plus heureuse quand le plus loin possible
I can bear my soul from its home of clay
Mon âme s’éloigne de son foyer d’argile
On a windy night when the moon is bright
Dans une nuit venteuse quand la lune est brillante
And the eye can wander through worlds of light—
Et que l’œil peut vagabonder dans les mondes de lumière-

 






*

When I am not and none beside—
Quand je ne suis plus et quand plus rien n’existe,
Nor earth nor sea nor cloudless sky—
Ni la terre ni la mer ni le ciel sans nuages –
But only spirit wandering wide
Mais errant, seul, un esprit
Through infinite immensity.
Dans l’immensité infinie.

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SUPPLEMENT

LES SOEURS BRONTË
DE FIN 1839 à 1841

Charlotte ne resta pas longtemps dans cette maison inhospitalière, où le maître seul avait trouvé grâce à ses yeux. Elle revint à Haworth à la fin de 1839. Deux années s’écoulèrent encore, et ses espérances reculaient sans cesse à l’horizon. Pour tromper les ennuis de sa vie monotone, Charlotte se remit à écrire avec une nouvelle rage. La grande dépense de Charlotte et de ses sœurs semble avoir été celle du papier durant les années qui précédèrent l’apparition de Jane Eyre. La quantité de papier qu’elles achetaient excitait l’étonnement de l’honnête marchand qui le leur vendait.




« Je me demandais ce qu’elles en faisaient, disait-il à Mme Gaskell ; je pensais quelquefois qu’elles devaient collaborer aux magazines. Lorsque mes provisions étaient épuisées, j’avais toujours peur de les voir venir ; elles semblaient si contrariées lorsque j’étais à sec. J’ai bien des fois fait le voyage d’Halifax pour acheter une demi-rame, dans la crainte d’être pris au dépourvu. » Charlotte s’était remise en effet à caresser ses rêves de littérature. Elle commença un roman qui devait avoir la proportion de ceux de Richardson. De temps à autre, elle et son frère Branwell envoyaient des essais à Wordsworth et à Coleridge. Branwell écrivait quelquefois dans un journal de province, Emilie composait ses poèmes. Toutes ces jeunes têtes étaient en fermentation, et ce tumulte intellectuel fait même un singulier contraste avec la vie silencieuse du presbytère. Charlotte n’a pas encore trouvé sa voie ; elle est pleine de maladresse, elle cherche, et s’égare. L’éducation n’est pas complète ; cinq ou six années de malheurs sont encore nécessaires à la formation de ce talent…

Émile Montégut
critique français (1825 – 1895)
Miss Brontë, sa Vie et ses Œuvres
I. — La Vie anglaise, la Famille et la Jeunesse de Miss Brontë
Revue des Deux Mondes
2e, tome 10, 1857






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LES TROIS SOEURS BRONTË
par/by Branwell Brontë
From left to right: Anne, Emily and Charlotte
De gauche à droite : Anne, Emily et Charlotte

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EMILY BRONTË : I’ll come when thou art saddest – Je viendrai quand tu seras vraiment triste

LITTERATURE ANGLAISE -English Literature – English poetry

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EMILY BRONTË
30 July 1818 – 19 December 1848
30 Juillet 1818 – 19 décembre 1848

Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 


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I’ll come when thou art saddest

Je viendrai quand tu seras vraiment triste

 

 




I’ll come when thou art saddest
Je viendrai quand tu seras vraiment triste
Laid alone in the darkened room
Seul dans ta sombre salle
  When the mad day’s mirth has vanished
Quand la joie de la journée débridée sera dissipée
And the smile of joy is banished
Et quand sera banni le sourire de la joie
From evening’s chilly gloom
Dans la froide obscurité du soir

 






*

I’ll come when the heart’s real feeling
Je viendrai quand de ton cœur le vrai sentiment
 Has entire unbiased sway
Régnera sereinement
And my influence o’er thee stealing
Et mon influence, s’immisçant en toi,
Grief deepening joy congealing
Alourdissant ton chagrin, momifiant ta joie
Shall bear thy soul away 
  Transportera ton âme   






*
Listen ’tis just the hour
Ecoute ! c’est l’heure
  The awful time for thee
Pour toi, le terrifiant instant est arrivé
Dost thou not feel upon thy soul
Ne sens-tu pas sur ton âme
  A flood of strange sensations roll
Déferler d’étranges flots de sensations
Forerunners of a sterner power
Annonciateurs d’un plus sévère pouvoir
Heralds of me
Hérauts de moi-même 

 





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SUPPLEMENT

LES SOEURS BRONTË
VERS 1841

En 1841, Charlotte quitta de nouveau Haworth pour une position de gouvernante. Cette fois elle tomba dans une maison hospitalière et chez des maîtres bienveillants, mais elle s’aperçut bientôt que ce métier n’était décidément pas fait pour elle. La société des enfants ne convient pas aux personnes tristes et éprouvées par la douleur. Sa timidité lui créait une foule de petits obstacles. « Je ne sais comment faire pour réprimer la familiarité bruyante des enfans. J’éprouve une difficulté extrême à demander aux domestiques ou à ma maîtresse les choses qui me sont nécessaires, quelque besoin que j’en aie. J’ai moins de peine à supporter les plus grands embarras qu’à descendre à la cuisine pour prier qu’on m’en délivre. Je suis une folle, mais Dieu sait que je ne puis faire autrement. » Charlotte d’ailleurs à cette date avait l’esprit bien loin des occupations vulgaires auxquelles elle était assujettie. Dans sa tête commençaient à bouillonner confusément une foule de personnages, de paysages, d’aventures, qui cherchaient à se dégager de leurs limbes, et imploraient Charlotte de les faire venir au jour. Charlotte n’avait pas un instant à donner à l’imagination, qui devenait de plus en plus impérieuse. En outre, elle réfléchit que ce métier de gouvernante, avec des gages de 16 liv. (400 fr.) par an, n’était pas un avenir. Elle reprit le projet, déjà abandonné une fois, de tenir un pensionnat, Celui de miss Wooler était à vendre. Il lui avait été offert ; mais deux difficultés l’arrêtaient : il lui fallait un petit capital et deux années de travaux préparatoires dans l’étude du français et de l’allemand. Elle décida sa tante à risquer une petite somme qui devait être partagée entre les premiers frais d’établissement et les frais d’éducation supplémentaire qui lui était devenue indispensable. La tante consentit : Charlotte et Emilie partirent pour le continent et débarquèrent à Bruxelles, dans le pensionnat de M. Héger, où elles devaient compléter leur éducation.

 






Les deux sœurs transportèrent avec elles sur le continent les aiguillons de souffrance qui les avaient blessées sans relâche, et sentirent plus vivement leurs piqûres au milieu d’un monde étranger. Leur timidité était telle qu’une dame anglaise, qui les invitait de temps à autre à venir chez elle, cessa de le faire, parce qu’elle s’aperçut que ces invitations leur causaient plus de peine que de plaisir. Emilie prononçait à peine quelques monosyllabes : quant à Charlotte, elle causait quelquefois éloquemment, lorsqu’elle était en veine de sociabilité ; mais avant de se décider, elle avait l’habitude de se détourner sur sa chaise de manière à cacher son visage à son interlocuteur. Toutes les gaucheries de la solitude étaient désormais inséparables de leur personne. Les deux sœurs vécurent à peu près exclusivement dans la société l’une de l’autre ; elles avaient à Bruxelles deux amies d’enfance, l’une d’elles mourut bientôt. Ces deux écolières, dont l’une avait vingt-six ans et l’autre vingt, n’avaient dans leur exil qu’une pensée : apprendre bien vite ce qu’il leur était nécessaire de savoir et quitter ce monde maudit. Le continent leur faisait horreur. Tout autour d’elles était si différent de leur manière de vivre et de sentir. Elles flairaient des corruptions qui leur étaient inconnues. Jamais Scythe ou Germain antique n’a été plus scandalisé de la corruption de la Grèce et de Rome que ces deux petites sauvages du Yorkshire ne le furent des mœurs et du culte qu’elles avaient sous les yeux. Les impressions de Charlotte sont loin d’être favorables au continent en général, au peuple belge et à la religion catholique en particulier ; mais elles sont curieuses, et nous en transcrivons quelques-unes en lui en laissant toute la responsabilité.

« Si l’on doit juger du caractère national des Belges par le caractère de la plupart des jeunes filles de l’école, c’est un caractère singulièrement froid, égoïste, bête et inférieur. Elles sont très indociles, et donnent beaucoup de peine à leurs maîtresses. Leurs principes sont pourris au cœur. Nous les évitons, ce qui n’est pas difficile, car nous avons sur notre front la marque réprouvée du protestantisme et de l’anglicisme. On parle du danger auquel les protestants s’exposent en allant vivre dans les pays catholiques, où ils courent risque de perdre leur foi. Le conseil que je donnerai à tous les protestants assez assotés pour se faire catholiques est d’aller sur le continent, d’assister soigneusement à la messe pendant quelque temps, d’en bien noter les momeries, ainsi que l’aspect idiot et mercenaire de tous les prêtres, et puis, s’ils sont disposés à voir autre chose dans le papisme qu’un système de pauvres mensonges bien puérils, qu’ils se fassent papistes, et grand bien leur en advienne ! Je considère le méthodisme, le quakerisme et les opinions extrêmes de la haute et de la basse église comme des folies, mais le catholicisme romain surpasse tout cela. En même temps permettez-moi de vous dire qu’il y a quelques catholiques qui sont aussi religieux que peuvent l’être des chrétiens pour qui la Bible est un livre scellé, et qui valent mieux que beaucoup de protestants. »

Émile Montégut
critique français (1825 – 1895)
Miss Brontë, sa Vie et ses Œuvres
I. — La Vie anglaise, la Famille et la Jeunesse de Miss Brontë
Revue des Deux Mondes
2e, tome 10, 1857






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LES TROIS SOEURS BRONTË
par/by Branwell Brontë
From left to right: Anne, Emily and Charlotte
De gauche à droite : Anne, Emily et Charlotte

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POEMES D’EMILY BRONTË – POEMS OF EMILY BRONTË

LITTERATURE ANGLAISE -English Literature – English poetry

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EMILY BRONTË
30 July 1818 – 19 December 1848
30 Juillet 1818 – 19 décembre 1848

Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 


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POEMS OF EMILY BRONTË

POEMES D’EMILY BRONTË

The night is darkening round me
La Nuit tout autour de moi
1837

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POETICAL FRAGMENTS
‘TWAS OF THOSE DARK CLOUDY DAYS
Ces sombres jours
1838

‘Twas one of those dark, cloudy days
C’était l’un de ces sombres jours caligineux
That sometimes come in summer blaze,
Qui parfois recouvrent la flamboyance de l’été,

*

I’m happiest when most away
Les Mondes de lumière
1838

I’m happiest when most away
Je suis la plus heureuse quand le plus loin possible
I can bear my soul from its home of clay
 Mon âme s’éloigne de son foyer d’argile


*

 Fair sinks the summer evening now 
Une Claire soirée d’été
1839

Fair sinks the summer evening now
Passe la claire soirée d’été
In scattered glory round;
Tout autour dans une gloire diffuse ;

 









Riches I hold in light esteem,
Les richesses, je les estime peu,
And Love I laugh to scorn;
Et l’amour, je le méprise ;

 






*

No coward soul is mine
L’Âme ardente
1846

*

 I’ll come when thou art saddest
Je viendrai quand tu seras vraiment triste

 

*
 





*

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SUPPLEMENT

LES DERNIERS JOURS D’EMILY

Pourtant, et malgré le sincère désir de la mort qu’elle a toujours laissé voir, Emily se sentait si nécessaire dans la maison qu’elle s’acharnait à vivre. On ne put obtenir qu’elle renonçât à une seule de ses occupations ordinaires. « Je n’ai jamais rien vu qui lui ressemblât, écrivait encore Charlotte. Plus forte qu’un homme, plus simple qu’un enfant. Le seul point affreux était que, pleine de sollicitude pour les autres, pour elle-même elle n’avait aucune pitié. De ses mains tremblantes, de ses jambes affaiblies, de ses pauvres yeux fatigués, elle exigeait le même service que quand elle était bien portante. Et c’était un supplice inexprimable d’être là auprès d’elle, d’assister à tout cela, et de ne rien oser lui dire. »




Le 18 décembre 1848, Emily, qui la veille encore avait pris froid dans une promenade sur les bruyères, s’obstina cependant à vouloir se lever. Elle commença à se peigner, assise près du feu. Le peigne tomba de ses mains ; elle essaya de se baisser pour le ramasser, mais elle était trop faible, elle ne put. Sa toilette finie, elle descendit au salon et se mit à un ouvrage de couture. Vers deux heures, elle était si pâle que ses sœurs la supplièrent d’aller se coucher. Elle refusa d’un signe de tête, fit un effort pour se lever, s’appuya sur le sofa, Elle était morte.




Le corps de cette chère jeune fille repose maintenant dans un caveau de l’église de Haworth, tout au sommet de cette colline qu’elle a si passionnément aimée. Son âme aussi, j’imagine, doit avoir obtenu la permission d’y demeurer à jamais, puisque tout autre séjour lui était impossible. Je crois bien même l’y avoir vue, dans la visite que j’ai faite à la petite église du village : c’était une âme pâle et douce, tout odorante du parfum des bruyères. Elle flottait devant moi ; mais quand je voulus l’approcher, je ne vis plus rien.




Je me réjouis pourtant de la savoir là, et j’en vins à envier l’heureux destin qui lui était échu. Elle n’a point connu, comme sa sœur Charlotte, les fortes émotions de la renommée ; mais le désir de la renommée n’a été pour elle « qu’un rêve léger qui s’est évanoui avec le matin ». Et la voici en revanche qui possède un privilège plus rare, la fidèle amitié de cœurs pareils au sien. Je n’oublierai pas de quelle touchante manière son nom me fut révélé pour la première fois. C’était à Dresde, sur la terrasse de Brühl, un soir d’été, il y a quatre ou cinq ans. L’orchestre du Belvédère jouait des valses dans le lointain ; une odeur tranquille me venait des jardins, par delà le fleuve ; et la jeune Anglaise avec qui je causais voulut bien m’avouer que, entre tous les romans, celui qu’elle préférait était Wuthering Heights, d’Emily Brontë. Elle eut pour me faire cet aveu un gracieux sourire un peu gêné, et baissa la tête, toute rougissante, comme s’il s’était agi d’une confidence trop hardie. Mais bientôt elle reprit courage : elle me récita, j’en jurerais, le roman tout entier ; elle me peignit le caractère d’Emily Brontë ; elle me dit comment ses amies et elle s’étaient promis de garder toujours un culte exclusif à cette noble mémoire. Oui, plus de quarante ans après sa mort, Emily excite encore dans les âmes des jeunes filles de son pays de pieux enthousiasmes. Et tandis que sa sœur Charlotte et George Eliot et Mistress Browning entrent peu à peu dans l’oubli, tous les jours arrivent de nouvelles guirlandes au tombeau de cette Emily Brontë, qui « joignait à l’énergie d’un homme la simplicité d’un enfant ».

Préface de Théodore de Wyzewa
Pour sa traduction de UN AMANT
D’Emily Brontë
1892







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LES TROIS SOEURS BRONTË
par/by Branwell Brontë
From left to right: Anne, Emily and Charlotte
De gauche à droite : Anne, Emily et Charlotte

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EMILY BRONTË – Fair sinks the summer evening now (1839) UNE CLAIRE SOIREE D’ETE

LITTERATURE ANGLAISE -English Literature – English poetry

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EMILY BRONTË
30 July 1818 – 19 December 1848
30 Juillet 1818 – 19 décembre 1848

Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 


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Fair sinks the summer evening now

UNE CLAIRE SOIREE D’ETE

August 30, 1839
30 août 1839

 




Fair sinks the summer evening now
Passe la claire soirée d’été
In scattered glory round;
Tout autour dans une gloire diffuse ;
  The sky upon its holy brow
Le ciel sur son front sacré
Wears not a cloud that speaks of gloom.
Ne loge pas un seul ténébreux nuage.

 






*

The old tower, shrined in golden light,
La vieille tour, ornée d’un halo flavescent,
 
Looks down on the descending sun;
Contemple le soleil descendant ;
 So softly evening blends with night,
Alors doucement, le soir tant se confond avec la nuit,
 You scarce can say when day is done.
Que la fin du jour devient un mystère.

 

 






*

And this is just the joyous hour
Et c’est l’heure joyeuse
 When we were wont to burst away
Où nous nous dérobions
  T’ escape from labour’s tyrant power
Afin d’échapper au pouvoir tyrannique du travail
And cheerfully go out to play.
Et allions jouer au-dehors tendrement. 




*

Then why is all so sad and lone?
Alors, pourquoi tout est-il si triste et abandonné ?
 
No merry footstep on the stair,
Pas de pas joyeux dans l’escalier,
No laugh, no heart-awaking tone,
Pas de rire, pas d’éveil du cœur,
  But voiceless silence everywhere.
Mais un silence aphone partout.




*

 I’ve wandered round our garden ground,
J’ai erré tout autour de notre jardin,
 
And still it seemed at every turn
Et il me semblait, à chaque tour,
That I should greet approaching feet,
Que des pas de moi s’approchaient,
And words upon the breezes hung.
Et que des mots vers moi se portaient.




*

In vain, they will not come to-day,
Aujourd’hui, ils ne viendront pas, en vain,
 
And morning’s beams will rise as drear.
Et les rais du matin se lèveront aussi tristes.
 Then tell me, are they gone for aye,
Alors dis-moi, sont-elles pour toujours parties,
Or gleams the sun amongst the mists of care?
Les étincelles de soleil parmi les brumes de chagrin ?




*

Be still, reviving hope doth say,
Sois tranquille,  pour l’espoir salvateur,
 
Departed joys ’tis fond to mourn,
Les joies disparues sont plus douces à pleurer,
 Think every storm that rides its way
Quand chaque tempête sur son parcours
 Prepared a more divine return.
Prépare un plus divin retour.

August 30, 1839
30 août 1839


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SUPPLEMENT

EMILY BRONTË
DE 1837 A 1842

De 1837 à 1842, Emily resta seule à Haworth, avec son père et sa tante. Elle s’occupait du ménage, soignait la vieille servante Tabby, qui s’était cassé la jambe, surveillait l’éducation de ses chiens, de ses chats et de ses poules, et, aux heures de liberté, courait parmi les bruyères, sous le vent qui soufflait. Pendant les vacances, la famille se réunissait, et la joyeuse vie d’autrefois recommençait. Personne autant qu’Emily ne paraissait s’y plaire.

Il y avait aussi, dans ces années, un desservant (curate) qui venait souvent dans la maison des Brontë et qui semble avoir fait sur Emily une impression assez vive. C’était un beau jeune homme plein de galanterie, et miss Ellen Nussey, l’amie des demoiselles Brontë, a raconté à miss Mary Robinson que sa présence au presbytère mettait dans les yeux d’Emily un éclat inaccoutumé. 






Le bonheur d’Emily devait être de peu de durée. En 1842, sur les instances de Charlotte, la pauvre fille se laissa mener à Bruxelles, où un maître de pension s’offrait à compléter son éducation, et notamment à lui apprendre le français. La compagnie de sa sœur n’empêcha pas ce séjour en Belgique d’être pour Emily un affreux exil. Comme partout et toujours, c’est elle qui là-bas parut la mieux douée, la plus intéressante et la plus belle des deux sœurs. « Sa faculté d’imagination était si vive, elle avait un tel art pour se représenter les scènes et les caractères, et son raisonnement était, en outre, si serré, que je la croyais destinée à l’avenir le plus haut. » C’est en ces termes que parlait d’elle, plus tard, le maître de pension bruxellois. Mais il se plaignait en même temps de cette nature sombre, concentrée, inabordable, qu’il lui avait vue tout le temps qu’il l’avait connue. Des dames anglaises qui habitaient aux environs de Bruxelles se trouvèrent forcées à rompre toutes relations avec les demoiselles Brontë, qu’elles avaient d’abord invitées chez elles : Emily ne leur disait pas un mot ; elle restait des heures dans leur salon, immobile et les yeux baissés. Elle étudiait consciencieusement le français, le dessin, la musique ; elle étonnait ses maîtres par la sûreté et la rapidité de ses progrès ; mais sa tristesse de jour en jour s’aggravait. Elle n’avait d’autre consolation que d’écrire des vers, à l’insu de tous, et de lire Hoffmann, dont les noires inventions concordaient avec les rêves tragiques qu’elle portait en elle.

Préface de Théodore de Wyzewa
Pour sa traduction de UN AMANT
D’Emily Brontë
1892






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LES TROIS SOEURS BRONTË
par/by Branwell Brontë
From left to right: Anne, Emily and Charlotte
De gauche à droite : Anne, Emily et Charlotte

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EMILY BRONTË (1838) POETICAL FRAGMENTS ‘TWAS OF THOSE DARK CLOUDY DAYS

LITTERATURE ANGLAISE -English Literature – English poetry

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EMILY BRONTË
30 July 1818 – 19 December 1848
30 Juillet 1818 – 19 décembre 1848

Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 


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POETICAL FRAGMENTS
‘TWAS OF THOSE DARK CLOUDY DAYS
CES SOMBRES JOURS

1838

 




‘Twas one of those dark, cloudy days
C’était l’un de ces sombres jours caligineux
That sometimes come in summer blaze,
Qui parfois recouvrent la flamboyance de l’été,
When heaven drops not, when earth is still,
Quand rien n’arrive du ciel, quand la terre est paisible,
  And deeper green is on the hill.
Quand la colline s’habille du vert le plus intense.

 






*

Lonely at her window sitting
Solitaire à sa fenêtre assise
While the evening steals away,
Alors que s’esquive le soir
Fitful winds foreboding, flitting
Troublé par des vents menaçants, flottant
Through a sky of cloudy grey. 
À travers un ciel aux nuages gris.






There are two trees in a lonely field,
Il y a deux arbres dans un champ nu,
They breathe a spell to me;
Me murmurant un maléfice ;
A dreary thought their dark boughs yield,
La pensée triste que des lugubres branches,
  All waving solemnly.
Diffusent solennellement.

·····

What is that smoke that ever still
Quelle est cette fumée qui toujours
Comes rolling down the dark brown hill?
S’enroule sur la montagne obscure ?

Still as she spoke the ebon clouds
Comme elle parlait encore aux nuages blafards
Would part and sunlight shone between,
Un éclat solaire pénétrant s’immisça,
But dreary, strange, and pale and cold.
Mais si triste, si étrange, si pâle et si froid.

·····

Away, away, resign thee now
Partez, partez ! résignez-vous désormais
To scenes of gloom and thoughts of fear;
Aux scènes d’obscurité, aux pensées terrifiantes !
I trace the figure on thy brow,
Je trace la figure sur ton front,
Welcome at last, though once so drear.
Que nous accueillons enfin dans sa grande tristesse.

 

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SUPPLEMENT

LES SOEURS BRONTË
DE FIN 1839 à 1841

Charlotte ne resta pas longtemps dans cette maison inhospitalière, où le maître seul avait trouvé grâce à ses yeux. Elle revint à Haworth à la fin de 1839. Deux années s’écoulèrent encore, et ses espérances reculaient sans cesse à l’horizon. Pour tromper les ennuis de sa vie monotone, Charlotte se remit à écrire avec une nouvelle rage. La grande dépense de Charlotte et de ses sœurs semble avoir été celle du papier durant les années qui précédèrent l’apparition de Jane Eyre. La quantité de papier qu’elles achetaient excitait l’étonnement de l’honnête marchand qui le leur vendait.




« Je me demandais ce qu’elles en faisaient, disait-il à Mme Gaskell ; je pensais quelquefois qu’elles devaient collaborer aux magazines. Lorsque mes provisions étaient épuisées, j’avais toujours peur de les voir venir ; elles semblaient si contrariées lorsque j’étais à sec. J’ai bien des fois fait le voyage d’Halifax pour acheter une demi-rame, dans la crainte d’être pris au dépourvu. » Charlotte s’était remise en effet à caresser ses rêves de littérature. Elle commença un roman qui devait avoir la proportion de ceux de Richardson. De temps à autre, elle et son frère Branwell envoyaient des essais à Wordsworth et à Coleridge. Branwell écrivait quelquefois dans un journal de province, Emilie composait ses poèmes. Toutes ces jeunes têtes étaient en fermentation, et ce tumulte intellectuel fait même un singulier contraste avec la vie silencieuse du presbytère. Charlotte n’a pas encore trouvé sa voie ; elle est pleine de maladresse, elle cherche, et s’égare. L’éducation n’est pas complète ; cinq ou six années de malheurs sont encore nécessaires à la formation de ce talent…

Émile Montégut
critique français (1825 – 1895)
Miss Brontë, sa Vie et ses Œuvres
I. — La Vie anglaise, la Famille et la Jeunesse de Miss Brontë
Revue des Deux Mondes
2e, tome 10, 1857






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LES TROIS SOEURS BRONTË
par/by Branwell Brontë
From left to right: Anne, Emily and Charlotte
De gauche à droite : Anne, Emily et Charlotte

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EMILY BRONTË The Old Stoic Le Vieux stoïque 1841

LITTERATURE ANGLAISE -English Literature – English poetry

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EMILY BRONTË
30 July 1818 – 19 December 1848
30 Juillet 1818 – 19 décembre 1848

Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 


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THE OLD STOIC

LE VIEUX STOÏQUE

March 1841
Mars 1841

 




Riches I hold in light esteem,
Les richesses, je les estime peu,
And Love I laugh to scorn;
Et l’amour, je le méprise ;
And lust of fame was but a dream,
Et la luxure de la gloire : un rêve,
That vanished with the morn:
Disparu au petit matin :

 






*

And if I pray, the only prayer
Et si je prie, la seule prière
That moves my lips for me
Qui meut mes lèvres
  Is, « Leave the heart that now I bear,
Est : « Laisse désormais le cœur que je porte,
 And give me liberty! »
Et donne-moi la liberté! »

 






*
Yes, as my swift days near their goal:
Oui, alors que mes derniers jours arrivent :
 ‘Tis all that I implore;
C’est tout ce que je demande ;
In life and death a chainless soul,
Dans la vie et dans la mort, une âme sans chaînes,
 With courage to endure.
Avec le courage de supporter.

 

*
 
 

 





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SUPPLEMENT

LES SOEURS BRONTË
VERS 1841

En 1841, Charlotte quitta de nouveau Haworth pour une position de gouvernante. Cette fois elle tomba dans une maison hospitalière et chez des maîtres bienveillants, mais elle s’aperçut bientôt que ce métier n’était décidément pas fait pour elle. La société des enfants ne convient pas aux personnes tristes et éprouvées par la douleur. Sa timidité lui créait une foule de petits obstacles. « Je ne sais comment faire pour réprimer la familiarité bruyante des enfans. J’éprouve une difficulté extrême à demander aux domestiques ou à ma maîtresse les choses qui me sont nécessaires, quelque besoin que j’en aie. J’ai moins de peine à supporter les plus grands embarras qu’à descendre à la cuisine pour prier qu’on m’en délivre. Je suis une folle, mais Dieu sait que je ne puis faire autrement. » Charlotte d’ailleurs à cette date avait l’esprit bien loin des occupations vulgaires auxquelles elle était assujettie. Dans sa tête commençaient à bouillonner confusément une foule de personnages, de paysages, d’aventures, qui cherchaient à se dégager de leurs limbes, et imploraient Charlotte de les faire venir au jour. Charlotte n’avait pas un instant à donner à l’imagination, qui devenait de plus en plus impérieuse. En outre, elle réfléchit que ce métier de gouvernante, avec des gages de 16 liv. (400 fr.) par an, n’était pas un avenir. Elle reprit le projet, déjà abandonné une fois, de tenir un pensionnat, Celui de miss Wooler était à vendre. Il lui avait été offert ; mais deux difficultés l’arrêtaient : il lui fallait un petit capital et deux années de travaux préparatoires dans l’étude du français et de l’allemand. Elle décida sa tante à risquer une petite somme qui devait être partagée entre les premiers frais d’établissement et les frais d’éducation supplémentaire qui lui était devenue indispensable. La tante consentit : Charlotte et Emilie partirent pour le continent et débarquèrent à Bruxelles, dans le pensionnat de M. Héger, où elles devaient compléter leur éducation.

 

 






Les deux sœurs transportèrent avec elles sur le continent les aiguillons de souffrance qui les avaient blessées sans relâche, et sentirent plus vivement leurs piqûres au milieu d’un monde étranger. Leur timidité était telle qu’une dame anglaise, qui les invitait de temps à autre à venir chez elle, cessa de le faire, parce qu’elle s’aperçut que ces invitations leur causaient plus de peine que de plaisir. Emilie prononçait à peine quelques monosyllabes : quant à Charlotte, elle causait quelquefois éloquemment, lorsqu’elle était en veine de sociabilité ; mais avant de se décider, elle avait l’habitude de se détourner sur sa chaise de manière à cacher son visage à son interlocuteur. Toutes les gaucheries de la solitude étaient désormais inséparables de leur personne. Les deux sœurs vécurent à peu près exclusivement dans la société l’une de l’autre ; elles avaient à Bruxelles deux amies d’enfance, l’une d’elles mourut bientôt. Ces deux écolières, dont l’une avait vingt-six ans et l’autre vingt, n’avaient dans leur exil qu’une pensée : apprendre bien vite ce qu’il leur était nécessaire de savoir et quitter ce monde maudit. Le continent leur faisait horreur. Tout autour d’elles était si différent de leur manière de vivre et de sentir. Elles flairaient des corruptions qui leur étaient inconnues. Jamais Scythe ou Germain antique n’a été plus scandalisé de la corruption de la Grèce et de Rome que ces deux petites sauvages du Yorkshire ne le furent des mœurs et du culte qu’elles avaient sous les yeux. Les impressions de Charlotte sont loin d’être favorables au continent en général, au peuple belge et à la religion catholique en particulier ; mais elles sont curieuses, et nous en transcrivons quelques-unes en lui en laissant toute la responsabilité.

« Si l’on doit juger du caractère national des Belges par le caractère de la plupart des jeunes filles de l’école, c’est un caractère singulièrement froid, égoïste, bête et inférieur. Elles sont très indociles, et donnent beaucoup de peine à leurs maîtresses. Leurs principes sont pourris au cœur. Nous les évitons, ce qui n’est pas difficile, car nous avons sur notre front la marque réprouvée du protestantisme et de l’anglicisme. On parle du danger auquel les protestants s’exposent en allant vivre dans les pays catholiques, où ils courent risque de perdre leur foi. Le conseil que je donnerai à tous les protestants assez assotés pour se faire catholiques est d’aller sur le continent, d’assister soigneusement à la messe pendant quelque temps, d’en bien noter les momeries, ainsi que l’aspect idiot et mercenaire de tous les prêtres, et puis, s’ils sont disposés à voir autre chose dans le papisme qu’un système de pauvres mensonges bien puérils, qu’ils se fassent papistes, et grand bien leur en advienne ! Je considère le méthodisme, le quakerisme et les opinions extrêmes de la haute et de la basse église comme des folies, mais le catholicisme romain surpasse tout cela. En même temps permettez-moi de vous dire qu’il y a quelques catholiques qui sont aussi religieux que peuvent l’être des chrétiens pour qui la Bible est un livre scellé, et qui valent mieux que beaucoup de protestants. »

Émile Montégut
critique français (1825 – 1895)
Miss Brontë, sa Vie et ses Œuvres
I. — La Vie anglaise, la Famille et la Jeunesse de Miss Brontë
Revue des Deux Mondes
2e, tome 10, 1857






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LES TROIS SOEURS BRONTË
par/by Branwell Brontë
From left to right: Anne, Emily and Charlotte
De gauche à droite : Anne, Emily et Charlotte

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Remembrance – Souvenir EMILY BRONTË – COLD IN THE EARTH – FROID DANS LA TERRE 1846

LITTERATURE ANGLAISE -English Literature – English poetry

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EMILY BRONTË
30 July 1818 – 19 December 1848
30 Juillet 1818 – 19 décembre 1848

Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 


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Remembrance – Souvenir

COLD IN THE EARTH
FROID DANS LA TERRE

1846

 




Cold in the earth—and the deep snow piled above thee,
Froid dans la terre – et la lourde neige au-dessus de toi,
 Far, far removed, cold in the dreary grave!
Loin, lointain, froid dans la triste tombe !
 Have I forgot, my only Love, to love thee,
Ai-je oublié, mon seul amour, de t’aimer,
Severed at last by Time’s all-severing wave?
Séparés par la vague du Temps qui tout sépare ?

*

Now, when alone, do my thoughts no longer hover
Pourquoi, seule, mes pensées ne chevauchent-elles plus
Over the mountains, on that northern shore,
Sur les montagnes, sur de septentrionales rives,
Resting their wings where heath and fern leaves cover
Reposant leurs ailes là où les bruyères et les fougères recouvrent
Thy noble heart forever, ever more?
Ton coeur noble pour toujours, à tout jamais ?






*
Cold in the earth—and fifteen wild Decembers,
Froid dans la terre – et quinze Décembres sauvages,
From those brown hills, have melted into spring;
De ces collines brunes, ont fondu au printemps ;
 Faithful, indeed, is the spirit that remembers
Fidèle, en effet, l’esprit qui se souvient
After such years of change and suffering!
Après de telles années de changements et de souffrance !

*

Sweet Love of youth, forgive, if I forget thee,
Doux Amour de jeunesse, pardonne, si je t’oublie,
While the world’s tide is bearing me along;
Alors que la marée du monde me saisit ;
Other desires and other hopes beset me,
D’autres désirs et d’autres espoirs me poursuivent,
 Hopes which obscure, but cannot do thee wrong!
Des espoirs qui t’obscurcissent, mais ne peuvent te faire du tort !  

 *

No later light has lightened up my heaven,
Pas une lumière n’a illuminé mon paradis,
No second morn has ever shone for me;
Aucune aube nouvelle n’a jamais plus scintillé pour moi ;
All my life’s bliss from thy dear life was given,
Tout le bonheur de ma vie, de ta précieuse vie m’a été donné,
All my life’s bliss is in the grave with thee.
Tout le bonheur de ma vie est avec toi dans la tombe.
*
But, when the days of golden dreams had perished,
Mais, les jours de rêves dorés ayant péri,
And even Despair was powerless to destroy,
Et même le Désespoir fut impuissant à détruire,
Then did I learn how existence could be cherished,
J’ai appris alors comment l’existence pouvait être chérie,
Strengthened, and fed without the aid of joy.
Renforcée et nourrie sans l’aide de la joie.
*
 





*
 Then did I check the tears of useless passion—
J’ai conservé alors les larmes d’une passion inutile –
Weaned my young soul from yearning after thine;
Épuisé ma jeune âme dans l’absence de la tienne ;
Sternly denied its burning wish to hasten
Refusé sévèrement son vif désir de se hâter
Down to that tomb already more than mine.
Jusqu’à cette tombe déjà plus que la mienne.
 

*

And, even yet, I dare not let it languish,
Et, même là, je n’ose le laisser langoureux,
 Dare not indulge in memory’s rapturous pain;
Ni m’attarder à la délicieuse douleur de la mémoire ;
  Once drinking deep of that divinest anguish,
Jadis, moi qui buvais profondément de cette divine angoisse,
How could I seek the empty world again?
Comment pourrais-je chercher à nouveau la vacuité de ce monde ?





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SUPPLEMENT

LES SOEURS BRONTË
EN 1846
LA CONDUITE DE BRANWELL
LE TERRIBLE HIVER 1846

« 3 mars 1846. J’entrai dans la chambre de Branwell pour lui parler, une heure environ après mon retour : ce fut peine perdue. J’aurais pu m’épargner cet embarras : il ne fit pas attention à moi ; et ne me répondit pas ; il était stupéfié. Mes craintes n’étaient pas vaines. J’apprends que pendant mon absence il s’est procuré un souverain sous prétexte de payer une dette ; il est sorti immédiatement, a fait changer le souverain à la première taverne, et en a fait l’emploi que vous pouvez supposer. *** a conclu son rapport en disant que c’était un être désespéré, ce qui n’est que trop vrai. Dans son état présent, il est presque impossible de rester dans la même chambre que lui. Ce que l’avenir nous réserve, je ne le sais pas. »

« 31 mars 1846. Papa continue d’aller assez bien, sauf les fréquents chagrins que lui cause la misérable conduite de Branwell. Ici il n’y a de changement qu’en pis… »

 






« 19 décembre 1846…… J’espère que vous n’êtes pas complètement gelée ; le froid est ici terrible. Je ne me rappelle pas un tel hiver ; il est digne du pôle. L’Angleterre, dirait-on, a glissé dans la zone arctique ; le ciel semble couvert de glace, la terre est gelée, le vent est pénétrant comme une lame à double tranchant. Nous avons eu, en conséquence de cette température, des rhumes et des toux terribles. La pauvre Anne a souffert cruellement de son asthme ; maintenant elle va beaucoup mieux. Il y a eu deux nuits la semaine dernière où sa toux et sa difficulté de respirer faisaient peine à voir et à entendre, et où elle a dû beaucoup souffrir ; elle supporte cela comme elle supporte toutes les afflictions, sans se plaindre, en se contentant de soupirer de temps à autre, lorsque la douleur est trop vive. Elle a un héroïsme de résignation extraordinaire ; je l’admire, mais je ne saurais l’imiter.

Vous dites que je dois avoir des masses de choses à vous raconter que voulez-vous que je vous raconte ; il ne se passe rien ici, rien qui soit d’une nature agréable à raconter. Un petit incident est venu la semaine dernière nous rappeler à la vie ; mais s’il ne vous donne pas plus de plaisir qu’il ne nous en a donné, vous n’aurez pas à me remercier de vous en avoir fait part. Cet incident était tout simplement l’arrivée d’un officier du shérif qui était venu rendre une visite à B… pour l’inviter à payer ses dettes, ou à faire un tour à York. Nécessairement il a fallu payer ses dettes. Il n’est pas agréable de perdre ainsi de l’argent de temps à autre ; mais à quoi servirait-il d’insister sur ce sujet ? Cela ne le rendra pas meilleur. »

Émile Montégut
critique français (1825 – 1895)
Miss Brontë, sa Vie et ses Œuvres
II. — La Vie littéraire et la Mort de Miss Brontë
Revue des Deux Mondes
2e, tome 10, 1857






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LES TROIS SOEURS BRONTË
par/by Branwell Brontë
From left to right: Anne, Emily and Charlotte
De gauche à droite : Anne, Emily et Charlotte

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EMILY BRONTË – The night is darkening round me – LA NUIT TOUT AUTOUR DE MOI

LITTERATURE ANGLAISE -English Literature – English poetry

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EMILY BRONTË
30 July 1818 – 19 December 1848
30 Juillet 1818 – 19 décembre 1848

Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 


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The night is darkening round me

LA NUIT TOUT AUTOUR DE MOI
1837

 




The night is darkening round me,
La nuit tout autour de moi,
The wild winds coldly blow;
Les vents sauvages plus forts, plus froids ;
But a tyrant spell has bound me,
Mais un sort tyrannique me lie,
And I cannot, cannot go.
Mais je ne peux, je ne peux partir.

 






*
The giant trees are bending
Se penchent les arbres géants,
Their bare boughs weighed with snow;
Branches nues, lourdes de neige ;
The storm is fast descending,
La tempête rapidement dévale
And yet I cannot go.
Et pourtant je ne peux partir.
 
*
Clouds beyond clouds above me,
Nuages au-delà, nuages au-dessus de moi,
Wastes beyond wastes below;
Déchets au-delà, déchets au-dessous;
But nothing drear can move me;
Mais rien ne peut m’ébranler ;
I will not, cannot go.
Je ne veux et ne peux pas partir.
 





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SUPPLEMENT

LES SOEURS BRONTË
EN 1837

« 1837….. Si je pouvais toujours vivre avec vous, si chaque jour je pouvais lire la Bible avec vous, si vos lèvres et les miennes pouvaient boire en même temps, et dans la même coupe, les eaux de la fontaine de clémence, j’espérerais, j’aurais la confiance de devenir meilleure que ne me le permettent maintenant mes mauvaises et vagabondes pensées et mon cœur corrompu. Souvent je trace le plan de la vie heureuse que nous pourrions mener ensemble, nous fortifiant l’une l’autre dans cette vertu de l’abnégation et de d’oubli de soi, dans cette dévotion brûlante et bénie que les premiers saints atteignirent si souvent. Mes yeux se remplissent de larmes lorsque je mets en contraste les bénédictions d’une telle vie, illuminée par les espérances de l’éternité, avec l’état misérable dans lequel je vis maintenant, incertaine que je suis d’avoir jamais ressenti la contrition véritable, péchant en pensée et en acte, aspirant après la sainteté que je n’atteindrai jamais, jamais, mordue parfois au cœur de cette pensée que les sinistres doctrines calvinistes sont vraies, l’âme obscurcie enfin par les ombres de la mort spirituelle. Si la perfection chrétienne est nécessaire au salut, je ne serai jamais sauvée ; mon cœur est une serre chaude pour les mauvaises pensées, et lorsque je prends une décision, c’est à peine si je me souviens d’implorer la direction de mon Rédempteur. Je ne sais comment prier, je ne peux incliner ma vie à la grande fin de faire le bien, je vais caressant constamment mon propre plaisir, poursuivant la satisfaction de mes propres désirs : j’oublie Dieu ; Dieu ne m’oubliera-t-il pas ? Et cependant je connais la grandeur de Jéhovah ; j’adore sa parole, j’adore la pureté de la foi chrétienne ; mes croyances sont droites, mes actes horriblement pervers. »

Ces lettres maladives expriment bien des choses : d’abord elles nous font apercevoir la civilisation protestante avec tout son cortège de sentiments particuliers ; ensuite elles nous donnent un état vrai de l’âme de Charlotte. Ce qui frappe le plus dans ces lettres, ce ne sont pas les infirmités morales dont Charlotte s’accuse, et qui sont le résultat des circonstances de sa vie, c’est la lutte qu’elles laissent entrevoir entre la nature et la religion. Les tentations dont parle Charlotte, les mauvaises pensées dont elle s’accuse ne sont pas toutes évidemment de vaines imaginations enfantées par une conscience protestante ; elle y revient trop souvent pour que ces tourments n’aient pas eu d’autres causes. La cause véritable, c’est sa nature passionnée qui se révolte, qui jette dans tout son être un incendie qui l’effraie, et qu’elle s’occupe incessamment à éteindre. Il me semble reconnaître dans ces lettres l’accent même de Jane Eyre, et je m’étonne que mistress Gaskell n’en ait pas fait l’observation. Quelles peuvent être les tentations et les faiblesses dont s’accuse une jeune fille de vingt ans, de nature passionnée, d’éducation religieuse ? La réponse est trop facile. Ce sont les tentations et les faiblesses de la petite gouvernante qu’elle nous a si merveilleusement décrites. Le grand souci de la vie de Charlotte, ce fut de réprimer sa nature ; nous avons vu qu’elle avait peur de trop aimer, et qu’elle faisait tous ses efforts pour étouffer en elle la voix du cœur. Elle réussit. Elle trouva dans les circonstances malheureuses de son existence la preuve évidente que le bonheur n’était pas fait pour elle, et que la résignation était un acte de raison. En considérant ses traits, elle se dit que le mariage n’était pas fait pour elle, et qu’elle devait s’habituer à cette idée ; elle se persuada enfin que la nature, en la faisant ardente, malheureuse et laide, l’avait formée pour le devoir seul, et que le sacrifice était sa destinée. Elle resta fidèle à cette noble persuasion, et le devoir fut l’âme de sa vie.

 






Nous sommes ici dans les régions morales les plus hautes : les infirmités, les déviations, les tourments d’une telle conscience sont plus élevés et plus nobles que bien des vertus. Les sentiments de tendresse les plus délicats, la bonté la plus touchante, avaient trouvé le moyen d’éclore dans cette âme lassée de ses propres orages. En elle, on ne rencontre aucun des vilains petits sentiments d’aigreur et de jalousie qu’engendrent les espoirs déçus et les passions concentrées. Savez-vous ce qu’elle faisait au moment où elle s’accusait d’être une proie marquée pour la damnation ? Elle remplaçait la servante Tabby. Tabby s’était cassé la jambe, et avait en conséquence été obligée d’abandonner son service. Miss Branwell jugeait que cette circonstance, jointe au grand âge de Tabby, exigeait qu’elle fût remplacée : elle pouvait vivre avec les économies qu’elle avait faites ; elle avait une sœur qui résidait à Haworth, et quant aux dépenses qu’entraînerait sa maladie, M. Brontë y pourvoirait. M. Brontë, aussi généreux qu’il était pauvre, accepta ce plan avec difficulté. Cependant la prudence et les raisonnements d’économie domestique de miss Branwell avaient fini par l’emporter ; mais les demoiselles Brontë firent une opposition silencieuse à cette décision : elles furent maussades, et s’abstinrent de manger jusqu’à ce qu’elles l’eussent emporté. Tabby resta dans la maison, et tous les soins du ménage retombèrent sur les jeunes filles ; elles ne s’en plaignirent pas. Charlotte et Emilie firent la cuisine comme si elles n’avaient jamais lu Shakespeare et Scott. « Emilie et moi, nous sommes suffisamment occupées, comme bien vous pouvez supposer ; je repasse et je fais les chambres ; Emilie s’occupe de la boulangerie et de la cuisine. Nous sommes de si singuliers animaux que nous préférons cet arrangement de choses à l’ennui d’avoir parmi nous une nouvelle figure. J’ai beaucoup excité la colère de ma tante en brûlant le linge la première fois que j’ai essayé de repasser ; je m’en tire beaucoup mieux maintenant. Les sentiments humains sont d’étranges choses. J’éprouve plus de bonheur à faire les lits et à frotter les carreaux ici que je n’en aurais à vivre ailleurs comme une belle dame. »

Une telle personne, malgré sa laideur physique, ne pouvait manquer d’être intéressante. Si elle n’avait rien de ce qui peut exciter la passion ou plaire à la plupart des hommes, elle avait toutes les qualités requises pour commander l’estime et piquer la curiosité.

Émile Montégut
critique français (1825 – 1895)
Miss Brontë, sa Vie et ses Œuvres
I. — La Vie anglaise, la Famille et la Jeunesse de Miss Brontë
Revue des Deux Mondes
2e, tome 10, 1857






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LES TROIS SOEURS BRONTË
par/by Branwell Brontë
From left to right: Anne, Emily and Charlotte
De gauche à droite : Anne, Emily et Charlotte

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STANZAS – EMILY BRONTË (1840) I’ll not weep – Je ne pleurerai pas !

LITTERATURE ANGLAISE -English Literature – English poetry

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EMILY BRONTË
30 July 1818 – 19 December 1848
30 Juillet 1818 – 19 décembre 1848

Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 


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STANZAS

I’ll not weep
Je ne pleurerai pas !
1840

 




I’ll not weep that thou art going to leave me,
Tu me quittes mais je ne pleurerai pas,
There’s nothing lovely here;
Il n’y a rien de bon ici-bas ;
And doubly will the dark world grieve me,
Et ce sombre monde doublement m’attristera,
While thy heart suffers there.
Tant que ton cœur y souffrira.





*
I’ll not weep, because the summer’s glory
Je ne pleurerai pas, même l’été dans sa gloire
Must always end in gloom;
Toujours se termine dans le noir ;
And, follow out the happiest story—
Et, la plus radieuse des histoires,
It closes with a tomb!
Se termine avec la tombe !
*
And I am weary of the anguish
Et je suis fatiguée de l’angoisse
 Increasing winters bear;
Qui s’accroit avec l’hiver ;
Weary to watch the spirit languish
Déprimée de voir l’esprit languir
Through years of dead despair.
Dans le mortel désespoir du temps.





*
So, if a tear, when thou art dying,
Si une larme, à ta mort,
Should haply fall from me,
De mes yeux se dérobe
It is but that my soul is sighing,
C’est que mon âme soupire
To go and rest with thee.
Du désir de te rejoindre.

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SUPPLEMENT

LES SOEURS BRONTË
DE FIN 1839 à 1841

Charlotte ne resta pas longtemps dans cette maison inhospitalière, où le maître seul avait trouvé grâce à ses yeux. Elle revint à Haworth à la fin de 1839. Deux années s’écoulèrent encore, et ses espérances reculaient sans cesse à l’horizon. Pour tromper les ennuis de sa vie monotone, Charlotte se remit à écrire avec une nouvelle rage. La grande dépense de Charlotte et de ses sœurs semble avoir été celle du papier durant les années qui précédèrent l’apparition de Jane Eyre. La quantité de papier qu’elles achetaient excitait l’étonnement de l’honnête marchand qui le leur vendait.




« Je me demandais ce qu’elles en faisaient, disait-il à Mme Gaskell ; je pensais quelquefois qu’elles devaient collaborer aux magazines. Lorsque mes provisions étaient épuisées, j’avais toujours peur de les voir venir ; elles semblaient si contrariées lorsque j’étais à sec. J’ai bien des fois fait le voyage d’Halifax pour acheter une demi-rame, dans la crainte d’être pris au dépourvu. » Charlotte s’était remise en effet à caresser ses rêves de littérature. Elle commença un roman qui devait avoir la proportion de ceux de Richardson. De temps à autre, elle et son frère Branwell envoyaient des essais à Wordsworth et à Coleridge. Branwell écrivait quelquefois dans un journal de province, Emilie composait ses poèmes. Toutes ces jeunes têtes étaient en fermentation, et ce tumulte intellectuel fait même un singulier contraste avec la vie silencieuse du presbytère. Charlotte n’a pas encore trouvé sa voie ; elle est pleine de maladresse, elle cherche, et s’égare. L’éducation n’est pas complète ; cinq ou six années de malheurs sont encore nécessaires à la formation de ce talent…

Émile Montégut
critique français (1825 – 1895)
Miss Brontë, sa Vie et ses Œuvres
I. — La Vie anglaise, la Famille et la Jeunesse de Miss Brontë
Revue des Deux Mondes
2e, tome 10, 1857






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LES TROIS SOEURS BRONTË
par/by Branwell Brontë
From left to right: Anne, Emily and Charlotte
De gauche à droite : Anne, Emily et Charlotte

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