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LES BLESSURES DE L’AMOUR – LE CHANSONNIER PÉTRARQUE SONNET 216 (Première Partie) CANZONIERE – CCXVI -Tutto ’l dí piango

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FRANCESCO PETRARQUE SONNETS

Francesco PETRARCA
1304 – 1374

Traduction Jacky Lavauzelle

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Canzoniere Petrarca  Sonetto 216

LE CHANSONNIER PETRARQUE
Sonnet 216
CCXVI

Rerum vulgarium fragmenta

Fragments composés en vulgaire

Rime In vita di Madonna Laura

PRIMA PARTE
Première Partie

216/263

Dante Boccace Petrarque Guido Cavalvanti Cino da Pistoia Guittone dArezzo Trecento Italien 1544 Giorgio Vasari

Tutto ’l dí piango; et poi la notte, quando
Tout le jour je pleure ; et puis la nuit, quand
prendon riposo i miseri mortali,
les pauvres mortels se reposent,
trovomi in pianto, et raddoppiansi i mali:
je me retrouve toujours à pleurer et mes maux sont d’autant amplifiés :
cosí spendo ’l mio tempo lagrimando.
ainsi je passe mon temps à pleurer.

**

In tristo humor vo li occhi comsumando,
Dans une triste humeur, se consument mes yeux,
 e ’l cor in doglia; et son fra li animali
et mon cœur s’endolorit ; et je suis parmi tous les animaux
 l’ultimo, sí che li amorosi strali
le dernier, car les blessures de l’amour
mi tengon ad ogni or di pace in bando.
me tiennent loin de toute paix.

**


**

Lasso, che pur da l’un a l’altro sole,
Hélas, car d’un soleil à l’autre,
 et da l’una ombra a l’altra, ò già ’l piú corso
et d’une ombre à l’autre, j’ai traversé déjà le plus clair
di questa morte, che si chiama vita.
de cette mort, qui s’appelle la vie.

**

P iú l’altrui fallo che ’l mi’ mal mi dole:
Je souffre plus d’autrui que de mon propre mal :
 ché Pietà viva, e ’l mio fido soccorso,
car la vivante Piété, mon fidèle secours,
vèdem’ arder nel foco, et non m’aita.
me voit plonger au feu mais jamais ne me vient en aide.

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Traduction Jacky Lavauzelle
ARTGITATO
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Ritratto_di_francesco_petrarca,_altichiero,_1376_circa,_padova

canzoniere Petrarca 216
le chansonnier Pétrarque Sonnet 216
canzoniere poet

FRANCESCO PETRARQUE SONNETS

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Polyphème Apel·les Fenosa Le CYCLOPE de BARBEROUSSE – Dole- Jura

Polyphème Apel·les Fenosa Dole Place Barberousse Artgitato Ulysse 5

Polyphème Apel·les Fenosa
Le Cyclope de Barberousse Jura Dole
——

 

 

Photo Jacky Lavauzelle

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Polyphème Apel·les Fenosa
LE CYCLOPE
PLACE BARBEROUSSE
DOLE
Jura

 

Apel·les Fenosa i Florensa
1899-1988
Sculpteur Espagnol
Catalan sculptor

 

1949 Polyphème
Installé à Dole en 1972

Polyphème Apel·les Fenosa Dole Place Barberousse Artgitato Ulysse 11 Polyphème Apel·les Fenosa Dole Place Barberousse Artgitato Ulysse 10 Polyphème Apel·les Fenosa Dole Place Barberousse Artgitato Ulysse 9 Polyphème Apel·les Fenosa Dole Place Barberousse Artgitato Ulysse 8 Polyphème Apel·les Fenosa Dole Place Barberousse Artgitato Ulysse 7 Polyphème Apel·les Fenosa Dole Place Barberousse Artgitato Ulysse 6 Polyphème Apel·les Fenosa Dole Place Barberousse Artgitato Ulysse 1 Polyphème Apel·les Fenosa Dole Place Barberousse Artgitato Ulysse 2 Polyphème Apel·les Fenosa Dole Place Barberousse Artgitato Ulysse 3 Polyphème Apel·les Fenosa Dole Place Barberousse Artgitato Ulysse 4

Le Cyclope

Le Cyclope, dont on ignore également la date, mais qui vaut infiniment mieux dans son genre que le Rhésus dans le sien, mérite de nous arrêter un instant, puisqu’il est le seul de tous les drames satyriques qui nous ait été conservé.
C’est l’aventure d’Ulysse dans la caverne de Polyphème. Mais Euripide a égayé la légende fournie par le neuvième chant de l’Odyssée, en y introduisant l’élément indispensable à tout drame satyrique, à savoir les satyres. Les satyres, avec Silène leur père, sont tombés entre les mains de Polyphème, tandis qu’ils couraient sur les mers à la recherche de Bacchus, qu’avaient enlevé des pirates. Polyphème en a fait ses esclaves. Ils sont occupés à paître ses troupeaux, à bien tenir en ordre son habitation ; et l’on voit, au début de la pièce, le vieux Silène armé d’un râteau de fer, et s’apprêtant à nettoyer l’antre ou plutôt l’étable du cyclope. Ulysse, aidé de ses compagnons, les délivre de leur captivité, par les mêmes moyens dont il se sert dans l’Odyssée.
Polyphème est bien tel que l’a peint Homère ; mais à ses traits connus Euripide a ajouté une sorte de jovialité grossière, qui ne lui messied point. Avant même de s’être enivré, et avant d’avoir aperçu Ulysse, il ne dédaigne pas de plaisanter avec les satyres : « Mon dîner est-il prêt ? — Oui. Pourvu seulement que ton gosier le soit aussi. — Les cratères sont-ils pleins de lait ? — Oui ; en boire, si tu veux, tout un tonneau. — De lait de brebis ou de vache, ou de lait mélangé ? — A ton choix ; seulement ne m’avale pas moi-même. — Je n’ai garde ; vous me feriez périr, une fois dans mon ventre, par vos sauts et vos gambades. » Un peu plus tard, dans ses réponses au fils de Laërte, qui demande la vie pour lui et les siens, il expose avec une verve bouffonne les principes de sa philosophie d’anthropophage, et il va jusqu’à l’impiété et à l’ordure, quand il se compare à Jupiter et qu’il exprime à sa manière l’estime qu’il fait du bruit de la foudre. Mais, après qu’il a bu, il se déride tout à fait ; et le terrible personnage dépasse de beaucoup les bornes de cette plaisanterie décente que permettait, suivant Horace, la gaieté du drame satyrique.
Silène, voleur, ivrogne et menteur, au demeurant aimable compagnon, et qui se signale, pendant le festin du cyclope, par plus d’une espièglerie, n’est pas dessiné non plus conformément au type quelque peu sévère que préfère Horace, et qu’avaient sans doute réalisé Sophocle ou Eschyle.
Les satyres n’ont pas les défauts de leur père ; ils en ont un autre, qui n’est pas fort noble non plus, mais qui les rend plus divertissants encore que Silène : ils sont poltrons à merveille. Il faut les voir et les entendre au moment décisif, après qu’ils ont promis à Ulysse de le seconder dans son entreprise, quand le tison est prêt, et qu’Ulysse les appelle à l’œuvre :
« ULYSSE. Silence, au nom des dieux, satyres ! Ne bougez ; fermez bien votre bouche. Je défends qu’on souffle, ou qu’on cligne de l’œil, ou qu’on crache : gardons d’éveiller le monstre, jusqu’à ce que le feu ait eu raison de l’œil du cyclope.
LE CHOEUR. Nous faisons silence, et nous renfonçons notre haleine dans nos gosiers.
ULYSSE. Allons, maintenant, entrez dans la caverne, et mettez la main au tison. Il est bien et dûment enflammé.
LE CHOEUR. Est-ce que tu ne régleras pas quels sont ceux qui doivent saisir les premiers la poutre brûlante et crever l’œil du cyclope ? car nous voulons avoir part à l’aventure.
1er DEMI-CHŒUR. Quant à nous, la porte est trop loin pour que nous poussions d’ici le feu dans cet œil. —
2e DEMI-CHŒUR. Et nous, nous voilà tout à l’instant devenus boiteux. —
1er DEMI-CHŒUR. C’est le même accident que j’éprouve aussi. Debout sur nos pieds, nos nerfs nous tiraillent je ne sais pourquoi. —
2e DEMI-CHŒUR. Vraiment ? —
1er DEMI-CHŒUR. Et nos yeux sont pleins de poussière ou de cendre, venue je ne sais d’où. »
Ulysse gourmande leur lâcheté : ils répondent en invoquant l’intérêt de leur peau ; ils disent connaître un chant d’Orphée, qui suffira d’ailleurs à l’affaire, et qui mettra seul le tison en branle. Ulysse les quitte, et court dans la caverne. Alors ils retrouvent toute la bravoure de leurs paroles, et ils encouragent, par de vives exhortations, ceux qui font pour eux la besogne. Ils s’amusent ensuite du cyclope aveuglé, et ils tirent bon parti de l’équivoque inventée par Ulysse. Le nom de Personne fournit une scène d’un comique fort gai, que complète le tableau des tâtonnements du cyclope et de ses fureurs impuissantes.
Je ne prétends pas mettre cette bluette dramatique au rang des chefs-d’œuvre. Mais la marche de la pièce est vive, les caractères nettement esquissés, la diction pleine d’entrain. C’est une lecture fort agréable, et qui n’exige aucun de ces efforts auxquels nous sommes réduits à nous condamner pour pénétrer le sens des vers d’Aristophane, trop souvent impénétrable à notre ignorance. Ce n’est pas tout à fait de la comédie ; c’est encore moins de la tragédie, malgré les noms des personnages : c’est un je ne sais quoi qui n’est ni sans mérite ni sans charme.
Revenons aux tragédies.

Alexis Pierron
Histoire de la littérature grecque
Librairie Hachette et Cie, 1875 pp. 292-310
Chapitre XX – Euripide

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L’ODYSSEE
LE NEUVIEME CHANT
CHANT IX

RÉCITS D’ULYSSE PREMIER RÉCIT LA CYCLOPÉE

L’ingénieux Ulysse aussitôt répondit :
« Monarque Alcinoüs, entre tous vénérable,
Certe il est beau d’ouïr ce chanteur érudit
Qu’aux habitants du ciel sa voix rend comparable.
Rien, j’ose l’affirmer, n’est doux comme de voir
Un peuple réuni que la gaîté possède,
Des convives royaux écoutant un aède,
Tous assis au banquet qu’on eut soin de pourvoir
De pain, de mets choisis, cependant qu’au cratère
L’échanson puise un vin qui passe aux gobelets.
Oui, de tous les plaisirs c’est le plus salutaire.
Mais ton cœur sur mes maux veut des récits complets,
Afin que je m’afflige et pleure davantage.
Par où donc commencer, par quel détail finir,
Lorsque tant de malheurs m’échurent en partage ?
Sachez d’abord mon nom, pour vous en souvenir,
Et pour que, si j’échappe encore au jour funèbre,
Je vous accueille aussi, malgré l’éloignement.
Je suis le Laërtide Ulysse, si célèbre

Par ses ruses ; ma gloire atteint le firmament.
J’habite la fameuse Ithaque, où se profile
Le Nérite élevé, ceint d’arbres murmureux.
Autour, et se touchant, on distingue mainte île,
Dulichium, Samé, Zacynthe aux bois nombreux.
Ithaque, la plus basse en la mer orageuse,
Gît au Nord, et ses sœurs vers l’Aube et le Soleil ;
Âpre, mais de garçons nourrice courageuse,
Elle garde à mes yeux un charme sans pareil.
Dans sa grotte isolée, adorable déesse,
Calypso m’arrêta, m’offrant sa douce main.
En son palais d’Éa, Circé l’enchanteresse
Me retint à son tour, désirant notre hymen.
Mais nulle ne fléchit mon cœur dans ma poitrine ;
Car rien ne vaut pour l’homme et patrie et parents,
Quand même, loin des siens, sur des bords différents,
Il jouirait en paix d’une maison divine.
Maintenant écoutez les rudes contre-temps
Qu’au sortir d’Ilion Jupiter me prépare.

Le vent me met d’abord chez les Cicons d’Ismare ;
Là j’emporte la ville, occis les habitants.
Nous prenons leurs trésors, leurs épouses timides ;
Le partage se fait, chacun a son butin.
J’exhorte mes soldats à s’éloigner rapides,
Mais sans persuader leur contingent mutin.
Ils boivent follement, et le long du rivage
Égorgent mille agneaux, force bœufs alourdis.
Or des Cicons fuitifs appellent au carnage
D’autres Cicons voisins, plus nombreux, plus hardis,
Gens de l’intérieur habiles à défaire,
En selle ou même à pied, des corps de combattants.

Ils viennent dès l’aurore, épais comme au printemps
Les feuilles et les fleurs ; mais Zeus, déjà contraire,
Pour accroître nos maux contre nous se raidit.
Vers nos vaisseaux légers ils portent la bataille ;
Du javelot d’airain des deux parts on s’assaille.
Tant que le matin dure et que le jour grandit,
Nous contenons le choc en dépit de la masse.
Mais lorsque du soleil décline le flambeau,
Les Cicons triomphants des Grecs domptent l’audace.
Six braves bien guêtrés ont péri par bateau ;
Le reste heureusement échappe aux défilades.

Nous reprenons la mer, charmés de vivre encor,
Mais tristes du trépas de nos bons camarades.
Pourtant aux fins voiliers nous ne rendons l’essor
Qu’après avoir trois fois appelé chaque frère
Dans la plaine tombé sous le fer des Cicons.
Soudain Zeus de Borée excite la colère,
Déchaîne un ouragan, de nuages profonds
Couvre la terre et l’eau ; puis du ciel la nuit tombe.
Nos bâtiments surpris s’égarent, les autans
Déchirent toute voile en lambeaux palpitants ;
Dans la cale on les met, de peur qu’on ne succombe,
Et vers le continent on manœuvre d’entrain.
Là deux jours et deux nuits nous restons sur la plage,
Brisés par la fatigue, accablés de chagrin.
Mais, au troisième éclat de l’Aube au doux visage,
Les mâts étant dressés, nos ailes se rouvrant,
On repart ; le zéphyr, les nochers sont nos guides.
Sauf, je crois pour mon sol quitter ces champs liquides,
Quand, au cap Maléen, la vague, le courant
Et Borée en courroux m’écartent de Cythère.

Neuf jours je vogue en proie à ce rude souffleur;
Le dixième venu, nous abordons la terre
Des Lotophages, qui subsistent d’une fleur.
Vite de débarquer, de puiser de l’eau fraîche ;
Près des nefs mes compains font ensuite un repas.
De boire et de manger lorsque nous sommes las,
Je choisis deux guerriers qu’en avant je dépêche,
Sous l’ordre d’un héraut, afin de découvrir
Quelle espèce de peuple enferment ces parages.
Ils courent se mêler aux hommes Lotophages ;
Ceux-ci loin de songer à les faire mourir,
Leur offrent du lotus l’étrange régalade.
À peine ont-ils goûté de ce fruit merveilleux,
Voilà mes éclaireurs du retour oublieux,
Tout prêts à demeurer parmi cette peuplade
Pour cueillir son trésor et vivre sans guignons.
À bord, malgré leurs cris, ma vigueur les ramène,
Et je les fais lier au mât d’une carène ;
Puis j’ordonne au restant de mes chers compagnons
De remonter de suite à nos promptes galères,
Crainte de s’oublier en mangeant du lotus.
À leurs bancs aussitôt mes suivants sont rendus ;
Ensemble ils tordent l’eau sous leurs rames céléres.

De nouveau nous allons, le cœur très soucieux,
Et nous touchons le sol des Cyclopes superbes.
Libres, se confiant à la grâce des dieux,
Leurs mains ne hersent pas, ne sèment jamais d’herbes.
Tout sans grains ni labeur pour leur table fleurit,
Les orges, le froment, et la vigne qui porte
Des grappes de raisin qu’en pleuvant Zeus mûrit.
Ils n’ont point d’agoras, de lois d’aucune sorte ;

Mais ils vivent épars sur la crête des monts,
Dans le creux des rochers : maître en sa grotte obscure,
Chacun régit les siens et des autres n’a cure.

Une îlette se dresse en face des limons
Du port cyclopéen ; ni proche, ni distante.
Boisée, elle nourrit d’innombrables chevreaux
Sauvages ; car du pied nul ne les épouvante :
Les chasseurs coutumiers de périlleux travaux,
À travers bois et rocs, ignorent ces retraites.
Point de pâtre en leur sein, point d’ouvreur de sillons ;
La terre sans culture est vide de colons
Et ne sert qu’au brouter des bêlantes chevrettes.
Les Cyclopes n’ont pas de navires rougis,
N’ont pas de charpentiers qui sachent leur construire
De solides bateaux, propres à les conduire,
Pour leurs besoins communs, vers les humains logis,
Comme tant de mortels qu’à se voir l’eau provoque ;
Ils manquent d’ouvriers pour enrichir l’îlot.
Sol propice, il rendrait des fruits à toute époque.
Une molle prairie au bord du vaste flot
Se déroule, et la vigne y pousserait durable.
D’un facile labour, l’humus, chaque saison,
Donnerait, étant gras, des épis à foison.
Le port n’exige pas d’amarre secourable ;
Sans le soutien de l’ancre et des câbles jetés,
Les marins peuvent là faire un séjour placide,
Au gré de leur désir, jusqu’aux vents souhaités.
Dans le fond de la rade une source limpide
Jaillit d’un antre frais d’aunes environné.
Un dieu vers cet abri, pendant une nuit sombre,
Dirige mes rameurs : rien ne perçait dans l’ombre ;

Le brouillard étreignait la flotte, et Séléné,
Au lieu de resplendir, se couvrait de nuages.
Personne alors ne voit l’îlette de ses yeux,
Ni les lames roulant à l’assaut des rivages,
Avant que nos vaisseaux atterrissent joyeux.
Tout navire au mouillage, on range la voilure,
Puis on descend au bord de l’humide séjour;
Et nous nous endormons, en attendant le jour.

Dés que reparaît l’Aube à la rose figure,
Nous circulons dans l’île avec ravissement.
Les Nymphes de l’endroit, filles du Porte-égide,
Font lever des chevreaux bons pour notre aliment.
Sur l’heure arcs recourbés, épieux au bois solide,
Viennent de chaque barque et travaillent, brandis
Par trois groupes ; un dieu nous fournit mainte proie.
Douze nefs me suivaient : à chacune on octroie
Neuf de ces animaux ; la mienne en reçoit dix.
On passe tout le jour, jusqu’au soir incolore,
À savourer des mets de vin pur arrosés ;
Car nos vins n’étaient pas tout à fait épuisés.
Il en restait beaucoup dans telle et telle amphore
Soustraite par ma bande aux murs saints des Cicons.
Mais l’on voit s’allumer les feux du bord Cyclope ;
Nous entendons bêler ses chèvres, ses moutons.
Le soleil s’est couché, la nuit nous enveloppe ;
Derechef nous donnons sur le sable épaissi.

Lorsque a reparu l’Aube à la face pourprine,
Je réunis mes gens et les harangue ainsi :
« Demeurez à présent, chère troupe marine ;
Moi, je vais sur ma nef, suivi de mes guerriers,

Reconnaître là-bas ces nouveaux insulaires,
Savoir s’ils sont méchants, injustes et colères,
Ou bien religieux, partant hospitaliers. »
Alors me rembarquant, j’ordonne à mon élite
D’accourir au tillac, de larguer le câbleau ;
Mes hommes à leurs bancs se réinstallent vite,
Et de l’active rame ensemble ils frappent l’eau.

Quand nous avons atteint cette rive assez proche,
Nous voyons près des flots, à ses confins derniers,
Une caverne haute et noire de lauriers.
Chèvres, brebis en foule ont leur parc sous sa roche.
La cour ronde a pour murs d’immenses blocs pierreux,
Entremêlés de pins, d’ormeaux à vaste cime.
Là réside un pasteur, de stature altissime,
Qui paît seul son bétail, des autres dédaigneux,
Et dans l’isolement pratique l’injustice.
C’est un monstre effroyable ; il ne ressemble pas
Au commun des mortels, mais au mont qui hérisse
Son cône chevelu sur des sommets plus bas.

J’invite les garçons de mon cher équipage
À garder le bateau près du bord écumeux,
Et je pars, emmenant douze hommes de courage.
J’emportais dans une outre un vin noir et fameux
Dont m’avait honoré Maron, le fils d’Évanthe,
Pontife d’Apollon, d’Ismare citoyen.
Lui, sa femme et son fils, nous les avions d’entente
Protégés par respect, car il était gardien
Du saint bois de Phœbus. J’en reçus des dons rares :
Sept talents d’or massif, d’un travail souverain ;
Ensuite un bol d’argent ; finalement sa main

Avait puisé pour nous, au sein de douze jarres,
Un vin pur, généreux, céleste. En sa maison
Nul ne le connaissait, ni servant ni servante
Seuls y touchaient Maron, sa femme et l’intendante.
Quand on devait goûter cette riche boisson,
Dans vingt mesures d’eau l’on en noyait un verre ;
Et du cratère alors montaient mille fumets,
Si divins que de boire on ne s’abstenait guère.
À l’outre de nectar j’avais joint force mets,
En un sac ; car mon cœur pressentait la rencontre
D’un homme possédant un biceps indompté,
Rebelle au frein des lois, plein de férocité.

À l’antre nous voici : le géant ne se montre ;
Il menait ses troupeaux tondre l’émail des prés.
Nous entrons, et nos yeux admirent toute chose :
Fromages dans l’osier, étables où repose
L’agneau, puis le chevreau, tous pourtant séparés,
Les vieux au premier rang, les jeunes à la suite,
Plus loin les nouveau-nés ; d’abondant petit-lait,
Vase à traire ou bassin, l’argile ruisselait.
Mes compagnons d’abord m’excitent à la fuite,
Quelques fromages pris et le bétail chassé
En hâte hors des parcs vers l’agile trirème,
Qui nous eût ramenés dans notre rade même :
Je méprise l’avis, quoiqu’il fût très sensé.
Je veux voir le Cyclope, et ses dons, les surprendre.
Las ! comme ce doucet doit nous gratifier !

Nous allumons du feu, puis de sacrifier,
D’écorner maint fromage, enfin, assis, d’attendre
Son retour du pâtis. Il arrive portant,

Pour cuire son repas, une énorme broussaille ;
Il la décharge au seuil, et la grotte en tressaille.
Au fond, épouvantés, nous fuyons à l’instant.
Le pasteur pousse alors ses troupeaux gras dans l’antre,
Les femelles du moins, pour les traire, empêchant
Que nul mâle au bercail, bouc ou bélier, ne rentre.
Puis à l’entrée il roule un bloc effarouchant,
Masse que vingt-deux chars à la quadruple roue
Ne pourraient déplacer en leurs efforts subits :
Tel est le bloc fermant qu’à sa porte il échoue.
Bientôt assis, il trait ses chèvres, ses brebis,
Comme il convient, et rend leurs petits aux nourrices.
Ensuite il fait cailler la moitié du lait blanc,
Le dépose et l’entasse au milieu des éclisses,
Versant l’autre moitié dans maint vase au gros flanc,
Pour le prendre et le boire à son souper tranquille.
Après avoir fini cette œuvre en un moment,
Il allume un grand feu, nous voit, et vivement :
« Étrangers, nommez-vous ! qui vous pousse en mon île ?
Est-ce une affaire ? ou bien errez-vous, comme font
Ces pillards qui, sur mer jouant leur existence,
Écument un pays, le ruinent à fond ? »

Il dit, et nous sentons une frayeur intense,
À cette voix terrible, à cet air monstrueux.
Cependant je réponds, raffermissant mon âme :
« Nous sommes des Grégeois revenant de Pergame ;
Égarés sur les flots par l’air tempétueux,
Nous cherchions nos rochers et trouvons d’autres croupes ;
Sans doute c’était là de Zeus la volonté.
Nous nous glorifions d’appartenir aux troupes
D’Atride Agamemnon, ce chef partout vanté ;

Car il prit d’altiers murs, une contrée entière.
Maintenant à tes pieds nous venons en amis,
Et réclamons de toi la table hospitalière,
Ou quelque doux présent, suivant l’usage admis.
Homme bon, pense au ciel, exauce ma supplique :
Zeus qui guide les pas du timide étranger,
Zeus, ce dieu xénien, ne tarde à les venger. »

Je dis, et le barbare en ces termes réplique :
« Guerrier, tu perds la tête ou tu viens de très loin,
Toi qui parles d’aimer, de craindre un ciel rigide.
Un cyclope se rit du Maître de l’égide
Et des dieux immortels : il les dompte au besoin.
Je ne t’épargnerai ni toi ni ton escorte
Pour fuir les traits de Zeus, si mon cœur n’y consent.
Mais conte où tu laissas ton bateau valissant.
Est-ce loin ? Près d’ici ? Ce détail-là m’importe. »

Il voulait m’éprouver, mais je sais plus d’un tour ;
Aussi je lui réponds ces mots pleins d’artifice :
« Neptune ébranle-sol, à l’extrême contour
De votre île, a rompu mon flottant édifice
Sur les écueils d’un cap ; la mer a ses débris.
Intact, avec mes gens, d’échapper j’eus la chance. »

J’ai dit, et lui se tait dans un cruel mépris ;
Mais sur mes compagnons, bras tendus, il s’élance,
En saisit deux, les choque, ainsi que d’humbles faons,
Contre terre ; en bouillie éclate leur cervelle.
Il les coupe en morceaux, les mange pêle-mêle.
Comme un lion sorti des déserts étouffants,
Il baffre tout, les chairs, les os moelleux, les tripes.

À ce spectacle affreux, nous levons en pleurant
Les mains vers Jupiter ; le désespoir nous prend.
Lorsque de corps humains ce monstre aux vastes lippes
S’est bourré l’estomac, il boit des flots de lait,
Puis parmi ses moutons pesamment il s’allonge.
Dans mon cœur magnanime au même instant je songe
À dégainer mon glaive, à le frapper d’un trait,
En le tâtant d’abord, au point juste où le foie
Se joint au diaphragme : un penser me retient.
De la mort nous étions par avance la proie ;
Jamais du lourd rocher qui dedans nous maintient
Tous nos bras n’auraient pu déranger la barrière.
Donc il faut jusqu’à l’Aube attendre en gémissant.

Quand elle teint les cieux de sa rose lumière,
Il rallume un grand feu, trait son bétail puissant,
Rend aux seins nourriciers leur jeunette phalange.
Après avoir fini promptement ces travaux,
Derechef il saisit deux des miens et les mange.
Son repas fait, il chasse au dehors ses troupeaux,
En déplaçant le bloc sans peine ; mais de suite
Il le remet, tout comme un couvercle au carquois.
Le Cyclope, à grand bruit, pousse sa herde instruite
Vers les monts ; moi, je reste à rêver des exploits,
Désirant me venger, si m’exauce Minerve.
Or, voyez le parti que j’adopte soudain.
Le pâtre dans un coin avait mis en réserve
Un tronc vert d’olivier pour s’en faire un gourdin,
Une fois desséché ; nous comparions sa taille
À celle du grand mât d’un vaisseau de transport
Qui, de vingt avirons, aux flots livre bataille :
Tels étaient sûrement son volume et son port.

J’en coupe sans tarder la longueur d’une brasse
Et la livre à mes gens afin de l’amincir.
Ils vont la polissant ; moi, j’affile tenace
Un des bouts, qu’au feu vif après je fais durcir.
J’enfouis prudemment cette partie insigne
Sous les tas de fumier dont s’encombre le lieu ;
Ensuite je prescris que le sort nous désigne
Ceux qui devront m’aider à planter notre pieu
Dans l’œil du monstre, quand le vaincra le doux somme.
Les quatre élus au sort sont ceux-là justement
Qu’avec moi j’aurais pris ; je suis le cinquième homme.
Au soir rentrent le maître et son bétail gourmand.
Le géant pousse au fond toute la bande grasse,
Et dans la cour ne laisse aucun sujet pelu,
Soit qu’il ait des soupçons, soit qu’un dieu l’ait voulu ;
Puis soulevant le bloc, il le remet en place.
Bientôt assis, il trait ses chèvres, ses brebis,
Comme il convient, et rend les agneaux à leurs mères.
Sitôt qu’il a mis fin à ces préliminaires,
Il saisit, mange encor deux des miens ébaubis.
Moi, tenant de vin pur une écuelle pleine,
Au Cyclope je vais, et dis à ce bourreau :
« Tiens donc, Cyclope, et bois sur cette chair humaine.
Pour savoir quel bon vin contenait mon vaisseau.
Je t’en rapporterais, si par miséricorde
Tu me laissais partir ; mais ta rage est sans frein.
Ô fou ! comment veux-tu que désormais t’aborde
Un des nombreux mortels, puisque ainsi bat ton sein ?

Je dis ; il prend la coupe et boit ; ce fin breuvage
L’égaie, il m’en demande une seconde fois :
« Verse encor de bon cœur, et dis-moi sans ambage

Ton nom, pour que je t’offre un don des plus courtois.
Pour le Cyclope aussi ce doux sol entrecroise
De beaux ceps que mûrit l’arrosage divin ;
Mais ton jus semble fait de nectar et d’ambroise. »

Dans sa coupe aussitôt je rajoute du vin ;
Trois fois je la remplis, trois fois le sot la vide.
Dès que mon vin de flamme a troublé sa raison,
Je lui lâche ces mots d’une douceur perfide :
« Cyclope, tu t’enquiers de mon illustre nom ?
Eh bien, à ta promesse en retour sois fidèle.
Je me nomme Personne, oui Personne vraiment ;
Père et mère, et compains, chacun ainsi m’appelle. »

Le glouton me riposte impitoyablement :
« Après ses compagnons je mangerai Personne,
Les autres avant lui ; ce sera mon cadeau. »

Il dit, et se renverse, et tombe, et s’abandonne,
Son gigantesque cou penché ; d’un lourd bandeau
Le sommeil l’enténèbre ; en masse on le voit rendre
Du vin, d’horribles chairs; puis il rote ivre-mort.
Je glisse alors le pieu sous une chaude cendre
Jusqu’à ce qu’il soit rouge, et j’encourage fort
Mes quatre aides, craignant que l’un d’eux ne recule.
Quand le bois d’olivier menace, quoique vert,
De s’allumer, qu’autour une flammette ondule,
Du feu je le retire, et mes preux de concert
M’entourent : un démon les vigorise encore.
Empoignant l’arme aiguë, au plein de l’œil baissé
Ils l’enfoncent, et moi, sur mes orteils dressé,
Je la tournoie. Ainsi, quand l’artisan perfore

Un madrier, sous lui d’autres mains font mouvoir
La tarière creusante avec un cuir agile.
De même nous tournions dans l’orbite fragile
Ce tison embrasé d’où ruisselle un sang noir.
La prunelle en feu brûle et sourcils et paupières ;
Les racines de l’œil pétillent bruyamment,
Comme lorsque en l’eau froide un forgeur véhément
Fait siffler une hache ou des lames guerrières,
Procédé qui fournit les fers les mieux trempés.
Ainsi l’œil du colosse autour du bois crépite.
Il lance un hurlement dont les airs sont frappés ;
Nous de fuir, pris de peur. Cependant de l’orbite
Ses mains ôtent le pal souillé d’amas sanguins ;
Puis, outré de fureur, au loin il le rejette.
Il appelle à grands cris les Cyclopes voisins
Qui sur les caps venteux ont leur roche secrète.
Leur foule à son appel accourt de tous côtés,
Et, debout prés du seuil, l’interroge anxieuse :
« Polyphème, pourquoi ces longs cris répétés ?
Pourquoi nous réveiller pendant la nuit joyeuse ?
T’aurait-on, malgré toi, dérobé ton troupeau ?
Quelqu’un t’occirait-il par ruse ou violence ? »

La brute leur répond, du sein de son caveau :
« Personne, ô mes amis ! par dol, non par vaillance. »

Les Cyclopes alors, sans plus ample discours :
« Puisque dans ton abri personne ne t’afflige,
Accepte résigné les maux que Zeus inflige ;
De Neptune, ton père, invoque le secours. »

Ils disent, s’en vont tous, et je me réconforte

Au succès de mon nom, de mon tour des meilleurs.
L’aveuglé, soupirant et rongé de douleurs,
En marchant à tâtons va débloquer la porte.
À l’entrée il s’assied, les deux bras étendus,
Pour happer tel de nous qui fuirait joint aux bêtes,
Tellement il croyait mes esprits confondus.
Je cherche cependant quelles mesures nettes
Pourront nous affranchir d’un trépas redouté.
Je combine des plans, des trucs de toute espèce ;
Notre vie en dépend, un grand péril nous presse.
Or, sachez le parti qu’à la fin j’adoptai.

Des béliers étaient là, d’une rondeur sensible,
Beaux, grands, et que recouvre une épaisse toison.
Je les lie en silence avec l’osier flexible
Où dormait ce géant, type de trahison.
Je les mets trois par trois ; le central porte un homme ;
Les deux autres devront protéger en flanquant.
Donc pour un guerrier seul trois animaux de somme.
Restait un gros bélier, de tous le plus marquant ;
Au dos je le saisis, me roule sous son ventre,
Et m’accrochant des mains à son manteau fourré,
Dans un calme absolu d’aguet je me concentre.
Nous attendons ainsi le jour, d’un cœur navré.

Quand l’Aurore effeuilla ses roses matinières,
Les béliers diligents coururent aux paissons.
Dans l’étable bêlaient leurs femmes routinières,
Le sein dur et pendant. Agité de frissons,
Le Cyclope tâtait les houleuses échines
Du bétail mâle ; mais l’ahuri ne sent pas
Mes compagnons blottis sous de sombres poitrines.

Enfin le grand bélier après tous vient au pas,
Chargé de son lainage et de mon être habile.
Polyphème lui dit, l’ayant bien caressé :
« Cher bélier, pourquoi donc, toi le vieux chef de file,
Venir en queue ? Avant, loin d’être devancé,
Le premier tu savais brouter la fleur champêtre ;
Des fleuves le premier tu sondais le courant,
Et le premier rentrais au bercail attirant.
Aujourd’hui te voilà le dernier. De ton maître
Regretterais-tu l’œil ? Un méchant l’a crevé,
Aidé d’affreux soldats, me domptant par l’ivresse.
C’est Personne ; il n’est pas certe encore sauvé.
Ah ! si, doué de sens, d’une parole expresse,
Tu me disais quel coin à mes coups le soustrait,
Écrasée aussitôt, sa cervelle brouillonne
Irait joncher le sol ! cela mitigerait
Les maux que m’a causés l’exécrable Personne. »

À ces mots au dehors il lâche le bélier.
Parvenus loin de l’antre et de la cour ovine,
Je reprends terre, et cours mes compains délier.
Lestement nous poussons, par sentier et ravine,
Le troupeau bon marcheur jusqu’au navire ancré.
Nous revoir sains et saufs pour ma troupe a des charmes,
Mais luctueusement chaque mort est pleuré.
Moi, fronçant les sourcils, j’interromps toutes larmes,
Et prescris d’embarquer en hâte les captifs
À la belle toison, puis de repasser l’onde.
Mes rameurs vont s’asseoir à leurs bancs respectifs ;
D’un aviron rapide ils creusent l’eau profonde.

Lorsque du large encor peut s’entendre ma voix,

Je darde au vil pasteur cette railleuse insulte :
« Cyclope tu n’as point, dans ta demeure occulte,
Mangé violemment les amis d’un pantois.
Le châtiment devait t’atteindre, misérable
Qui de tes suppliants t’es fait le dévoreur.
C’est pourquoi Jupiter, tout l’Olympe, t’accable. »

L’apostrophe ironique augmente sa fureur.
D’une haute montagne il arrache la crête
Et la lance en avant du bleuâtre vaisseau ;
Peu s’en faut qu’à la proue elle n’ôte un morceau.
La mer bouillonne au choc de la masse concrète ;
Le flot en refluant remporte notre nef
Vers la côte inondée, au rivage l’affale.
Prenant à pleines mains une pique navale,
Du bord je la repousse et somme, d’un ton bref,
Mes robustes nageurs d’accélérer leurs rames,
Afin de réchapper ; ils redoublent d’élans.

Quand nous sommes deux fois aussi loin sur les lames,
Je veux recommencer mes adieux virulents.
Tous m’adjurent en chœur de garder le silence :
« Téméraire, pourquoi courroucer ce cruel ?
Déjà, nous ramenant aux profondeurs de l’anse,
Son roc nous menaça d’un trépas mutuel.
S’il entend de nouveau des cris, une parole,
Il brisera nos fronts, notre mince plancher,
Sous d’autres blocs précis, telle est leur parabole. »

Ces prudentes raisons ne sauraient me toucher,
Et je recrie au monstre en ma rage frondeuse :
« Cyclope, si quelqu’un de ce monde animé

Te demande d’où vient ta cécité hideuse,
Dis-lui que t’aveugla l’assiégeur consommé,
Ulysse, roi d’Ithaque, engendré par Laërte. »

Le sauvage en hognant a soudain reparti :
« Grands dieux ! l’oracle ancien n’avait donc pas menti.
Chez nous fut un devin à la pensée alerte,
Télème Eurymidés, dont l’art fit notre orgueil,
Et qui mourut prophète au milieu des Cyclopes.
Tout devait arriver d’après ses horoscopes,
La main d’Ulysse un jour devait m’extirper l’œil !
Mais quoi ! je m’attendais toujours à voir paraître
Un homme grand et beau, de force revêtu ;
Et voilà qu’un vilain, un nabot, un fétu,
M’enlève la lumière à l’aide d’un vin traître.
Ulysse, viens ici, mon offrande t’attend.
J’inviterai Neptune à choyer ton navire ;
Je suis son tendre fils, il se plaît à le dire.
Seul il me guérira, si son cœur le prétend,
Et non pas ceux d’en haut ou l’humaine science. »

Je lui riposte alors d’un formidable ton :
« Puisse-je, t’arrachant et l’âme et l’existence,
Te faire voltiger aux gouffres de Pluton,
Aussi vrai que ton dieu ne te rendra la vue ! »

Je dis ; lui de prier son divin géniteur,
En élevant les mains vers l’astrale étendue :
« Écoute-moi, Neptune, ô noir agitateur !
Si je naquis de toi, si tu te dis mon père,
Fais qu’Ulysse jamais, ce foudre ithacéen
Par Laërte engendré, ne retourne en sa terre.

Mais si le sort là-bas le ramène à dessein,
S’il lui rend ses amis, son paternel empire,
Qu’il rentre tard et mal, sans un seul partisan,
Sur un pont mercenaire, et que son deuil soit pire ! »

Tel gronde son souhait qu’exauça le Tyran.
Notre ennemi soulève une plus vaste pierre,
La balance, et sur nous l’envoie à tour de bras.
De la poupe azurée elle frise l’arrière ;
Le timon a failli voler en mille éclats.
La mer se gonfle au choc de la masse compacte,
Mais cette fois nous pousse et nous laisse à bon port.

De retour dans l’îlette où ma flottille intacte
Stationnait toujours, tandis qu’au long du bord
La troupe gémissait lasse et désespérée,
Notre nef sur le sable achève ses trajets,
Et nous-mêmes foulons la grève désirée.
Du Cyclope on débarque ensuite les sujets ;
On en fait plusieurs lots, chacun a part égale.
Des bons distributeurs, moi, je reçois en plus
Le grand bélier ; ma main le tue et le régale
À Zeus, l’altier Kronide aux décrets absolus.
Je brûle les fémurs ; mais le dieu n’y prend garde :
Il ne songe qu’à perdre, en ses ressentiments,
Mes braves compagnons, mes fermes bâtiments.
Nous passons tout le jour, jusqu’à l’heure blafarde,
À savourer des mets de vin pur arrosés.
Quand le soleil s’éteint et que règnent les ombres,
Nous nous endormons tous auprès des vagues sombres.
Mais lorsque reparaît l’Aurore aux doigts rosés,
Stimulant mes marins, vite je leur ordonne

De monter aux tillacs, de larguer les câblots.
À leurs bancs vont s’asseoir les zélés matelots,
Et sous les avirons l’onde écume et résonne.

Nous reprenons la mer, heureux d’être sauvés,
Mais tout bas regrettant nos amis enlevés. »

L’Odyssée
Traduction Séguier
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