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TIME KHALIL GIBRAN SUR LE TEMPS – The Prophet XXI

time-khalil-gibran-sur-le-temps-artgitato-les-vieilles-francisco-de-goyaTIME Khalil Gibran The Prophet
Sur Le Temps

The Prophet XXI
TIME KHALIL GIBRAN
Littérature Libanaise
Lebanese literature
le-prophete-khalil-gibran-fred-holland-day-1898Photographie de Fred Holland Day
1898



جبران خليل جبران
Gibran Khalil Gibran
1883–1931
le-prophete-khalil-gibran-the-prophete-n

Traduction Jacky Lavauzelle

 

THE PROPHET XXI
 TIME
LE TEMPS

1923


*

time-khalil-gibran-sur-le-temps-artgitato-les-vieilles-francisco-de-goya

Les Vieilles – Le Temps
1808-1812
Francisco de Goya
Palais des beaux-arts – Lille

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TIME KHALIL GIBRIL

And an astronomer said, « Master, what of Time? »
Et un astronome demanda : « Maître, que peux-tu nous dire sur le Temps ? »

And he answered:
Et il répondit :

You would measure time the measureless and the immeasurable.
Vous souhaitez mesurer le temps sans mesure et incommensurable.

You would adjust your conduct and even direct the course of your spirit according to hours and seasons.
Vous souhaitez adapter votre conduite et même diriger le cours de votre esprit selon les heures et les saisons.

Of time you would make a stream upon whose bank you would sit and watch its flowing.
Du temps, vous souhaitez qu’il soit un ruisseau sur la rive de laquelle vous vous asseyez et regardez son écoulement.

Yet the timeless in you is aware of life’s timelessness,
Pourtant, l’intemporel qui se trouve en vous est conscient de l’intemporalité de la vie,

And knows that yesterday is but today’s memory and tomorrow is today’s dream.
Et il sait qu’hier est la mémoire d’aujourd’hui et demain est le rêve d’aujourd’hui.

And that that which sings and contemplates in you is still dwelling within the bounds of that first moment which scattered the stars into space.
Et que ce qui chante et contemple en vous, demeure dans les limites de ce premier moment qui dispersera les étoiles dans l’espace.

Who among you does not feel that his power to love is boundless?
Qui parmi vous ne sent pas que son pouvoir d’aimer est illimité?

And yet who does not feel that very love, though boundless, encompassed within the centre of his being, and moving not from love thought to love thought, nor from love deeds to other love deeds?
Et pourtant, qui ne sent pas que l’amour même, quoique sans bornes, englobe le centre de son être, et ne passe pas de pensée d’amour en pensée d’amour, ni d’actions d’amour à d’autres actions d’amour?

And is not time even as love is, undivided and spaceless?
Et le temps n’est-il pas comme l’amour : indivisible et sans espace ?

But if in your thought you must measure time into seasons, let each season encircle all the other seasons,
Mais si dans votre pensée vous souhaitez mesurer le temps en saisons, que chaque saison englobe toutes les autres saisons,

And let today embrace the past with remembrance and the future with longing.
Et laissez le présent embrasser le passé avec le souvenir et laissez le présent embrasser l’avenir avec le désir.

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TIME KHALIL GIBRIL

La Poésie de Mihai Eminescu – Poezia lui Mihai Eminescu

România – textul în limba română
Mihai Eminescu

EminescuEminescu

Traduction – Texte Bilingue
Traducerea Text bilingvă

Traduction Jacky Lavauzelle


LITTERATURE ROUMAINE
POESIE ROUMAINE

Literatura Română
Romanian Poetry

Mihai Eminescu
1850 – 1889

poet roman
Poète Roumain

Poésie de Mihai Eminescu

 Poezia lui Mihai Eminescu

Când amintirile
Quand les souvenirs …

Când amintirile-n trecut
Lorsque les souvenirs au passé
Încearcă să mă cheme,
se connectent,
Când amintirile Quand les souvenirs Mihai Eminescu Artgitato Caspar David Friedrich Falaises de craie sur l'île de Rügen 1818
**

Ce-ţi doresc eu ţie, dulce Romanie
Douce Roumanie, ce que je te souhaite

Ce-ţi doresc eu ţie, dulce Românie, 
Ce que je te souhaite, douce Roumanie,
Ţara mea de glorii, ţara mea de dor?
Pays de gloire, pays langoureux ?

Mihai Eminescu Douce Roumanie Ce que je te souhaiteStefan Luchian Intérieur 1913

**
De ce nu-mi vii ?
Pourquoi ne reviens-tu pas ?

Vezi, rândunelele se duc,
Les hirondelles vont,
 Se scutur frunzele de nuc,
Se décrochent les feuilles de noyer,

Stefan Luchian Portrait d'une femme 1901
**

Despărţire
Séparation

Să cer un semn, iubito, spre-a nu te mai uita? 
Exiger un signe, chérie, pour me souvenir de toi ?
Te-aş cere doar pe tine, dar nu mai eşti a ta;
Je voudrais juste te le demander, mais tu n’es plus à toi ;

Separation Mihai Eminescu Artgitato Nicolae Tonitza Nicolae Tonitza - Jardin à Valeni Musée d'Art de Targu Mures
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Diana
Diane
1884

Ce cauți unde bate luna
Que fais-tu là où la lune
Pe-un alb izvor tremurător
laisse un rayon fragile sur l’onde

Diane Diana Mihai Eminescu Artgitato Diane chasseresse et ses nymphes Pierre Paul Rubens Madrid.
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Din valurile vremii…
Des Flots du temps

Din valurile vremii, iubita mea, răsai
Les flots du temps, mon amour, se montrent
Cu braţele de marmur, cu părul lung, bălai –
Avec tes bras de marbre, avec ta longue blonde chevelure  –

Din valurile vremii... Des Flots du Temps Mihai Eminescu Artgitato la-verità-bernini-La-Vérité-Bernin-Villa-Borghese-galleria-galerie-borghese-artgitato
**

Dorinţa
Désir

Vino-n codru la izvorul
Viens à la source au cœur de la forêt
Care tremură pe prund,
Sur les graviers tremblant,

Désir Mihai Eminescu Artgitato Nicolae Grigorescu

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Floare albastra
Fleur Bleue

« Iar te-ai cufundat în stele
« Dans les étoiles, es-tu
Si în nori si-n ceruri nalte ?
Et dans les nuages et dans le haut du ciel ?

Floare albastra Fleur Bleue Mihai Eminescu Artgitato Van Gogh Saint-Rémy Les Iris mai 1889

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Împărat şi proletar
Empereur et Prolétaire

I – prima parte

Pe bănci de lemn, în scunda tavernă mohorâtă,
Sur les bancs de bois, dans la profonde et basse taverne,
Unde pătrunde ziua printre fereşti murdare,
Les rayons du jour se fraient un passage à travers la crasse des fenêtres,

 II – a doua parte

Pe malurile Senei, în faeton de gală,
En phaéton de gala, sur les rives de la Seine
Cezarul trece palid, în gânduri adâncit;
César va pâle, seul dans ses pensées ;

 III – terță parte

Parisul arde-n valuri, furtuna-n el se scaldă,
Brûle Paris dans les ondes, s’y baigne la tempête,
Turnuri ca facle negre trăsnesc arzând în vânt –
Des torches noires tournoient dans le vent –

IV – părții a patra

Scânteie marea lină, şi placele ei sure
Lisse, la mer étincelle, et des plaques
Se mişc una pe alta ca pături de cristal
Se déplacent les unes sur les autres comme du cristal

MIHAI EMINESCU Împarat si proletar Empereure et Prolétaire Artgitato Gustave_Moreau_-_Phaeton,_1878
**
Înger de pază
Ange Gardien

Când sufletu-mi noaptea veghea în estaze,
Quand mon âme en extase veillait ,
Vedeam ca în vis pe-al meu inger de paza,
Mon ange gardien je voyais ,

Mihai Eminescu Artgitato Ange gardien Pietro da Cortona, 1656

 **
Lacul
Le Lac

Lacul codrilor albastru
Au lac des forêts bleus
Nuferi galbeni îl încarcă,
Scintillent de jaunes nénuphars,

Lacul Le LacMihai Eminescu Artgitato Claude Monet Les Nymphéas 1904

**
La Steaua
A l’Etoile
1886

La steaua care-a rasarit
L’étoile qui a jailli
E-o cale-atât de lunga, 
Depuis une longue route a parcouru ,

La Steaua L'étoile Poésie Mihai Eminescu Artgitato Van Gogh nuit étoilée

 **
Lubind in taina
T’aimer en secret

 Iubind în taina am pastrat tacere,
T’aimer en secret, garder le silence,
Gindind ca astfel o să-ti placa tie,
Penser ce que tu pensais en lisant,

Lubind in taina T'aimer en secret Mihai Eminescu Artgitato Nicolae Tonitza Femme

 **
Noaptea
La Nuit

Noaptea potolit și vânăt arde focul în cămin;
Pendant la nuit calme le feu crépite;
Dintr-un colț pe-o sofă roșă eu în fața lui privesc,
Lové dans mon canapé je l’observe.

Noaptea La Nuit Mihai Eminescu Artgitato Rembrandt Paysage d'Orage

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Oda în metru antic
Ode en mètre antique

Nu credeam sa-nvat a muri vrodata;
Pour apprendre à mourir, jamais je ne fis d’étude;
Pururi tânar, înfasurat în manta-mi, 
Toujours jeune, enveloppé dans ma toile,

Oda în metru antic Ode en mètre antique Mihai Eminescu Artgitato Nicolae Tonitza

**
Şi dacă…
Et si…

Şi dacă ramuri bat în geam
Si la fenêtre par les branches est frappée 
Şi se cutremur plopii,
Si les peupliers ont frissonné,

Et si Poésie de Mihai Eminescu Artgitato Stefan Luchian Salciile de la Chiajna

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LE PLUS GRAND POETE DE SA GENERATION

La civilisation tout entière des Roumains continua cependant à subir une influence française, qui se mélangeait de plus en plus heureusement au propre fonds national, plein d’originalité et de vigueur. Si le plus grand poète de cette génération, Michel Eminescu, n’a rien de français dans ses morceaux lyriques si profondément vibrants ni dans ses envolées philosophiques — il a traduit cependant du français sa pièce Laïs, — si la seule note populaire distingue les nouvelles du grand conteur Jean Creanga et de Jean Slavici, le principal dramaturge de l’époque, Jean L. Caragiale, fut, jusque vers la fin de sa vie, un lecteur passionné des modèles français, auxquels il emprunta sa délicate analyse psychologique, son inimitable sens de la précision et de la mesure.

Histoire des relations entre la France et les Roumains
La guerre de Crimée et la fondation de l’Etat roumain

Dorinţa Mihai EMINESCU – Poème Roumain – DESIR

România – textul în limba română
Mihai Eminescu

EminescuEminescu

Traduction – Texte Bilingue
Traducerea Text bilingvă


LITTERATURE ROUMAINE
POESIE ROUMAINE

Literatura Română
Romanian Poetry

Mihai Eminescu
1850 – 1889

poet roman
Poète Roumain

Dorinţa

Désir

 

*

Désir Mihai Eminescu Artgitato Nicolae GrigorescuNicolae Grigorescu
Portrait de Femme

*

Vino-n codru la izvorul
Viens à la source au cœur de la forêt
Care tremură pe prund,
Sur les graviers tremblant,
Unde prispa cea de brazde
Où la vie pousse délicate
Crengi plecate o ascund.
Cachée sous les branches.

*

Şi în braţele-mi întinse
Et dans mes bras levé
 Să alergi, pe piept să-mi cazi,
Tu cours contre ma poitrine,
  Să-ţi desprind din creştet vălul,
Permets-moi de détacher ton voile
 Să-l ridic de pe obraz.
Au moins de libérer ta joue.

*

 Pe genunchii mei şedea-vei,
Sur mes genoux, tu t’assieds,
 Vom fi singuri-singurei,
Nous serons seul,
  Iar în păr înfiorate
Du tilleul, émues
 Or să-ţi cadă flori de tei.
Te caresseront les fleurs.

*

 Fruntea albă-n părul galben
Ton pâle front et ta blondeur
Pe-al meu braţ încet s-o culci,
Lentement tu les poseras sur mon bras,
Lăsând pradă gurii mele
Laissant ma bouche en proie
  Ale tale buze dulci…
A de si douces lèvres

*

 Vom visa un vis ferice,
Nous aurons un rêve heureux,
 Îngâna-ne-vor c-un cânt
Où une mélodieuse chanson
Singuratece izvoare,
Aux origines singulières
Blânda batere de vânt;
Qu’un doux vent fouette ;

*

 Adormind de armonia
L’harmonie nous endormira
Codrului bătut de gânduri,
Dans la forêt pesante de pensées
Flori de tei deasupra noastră
Les fleurs de tilleul se libérant
Or să cadă rânduri-rânduri.
A l’automne nous draperont.

**********************
Traduction Jacky Lavauzelle
ARTGITATO
**********************
România – textul în limba română
Mihai Eminescu

EminescuEminescu

NO SECOND TROY Yeats Texte et Traduction PAS DE DEUXIEME TROIE

William Butler Yeats
English literature
English poetry
Littérature Anglaise – Poésie Anglaise
 

YEATS
1865-1939

 

No Second Troy
Pas de deuxième Troie

No Second Troy Yeats_Boughton

 

————————–

Why should I blame her that she filled my days
Pourquoi devrais-je la blâmer qu’elle ait rempli mes jours
With misery, or that she would of late
De misère, ou qu’elle ait jadis
Have taught to ignorant men most violent ways,
enseigné aux hommes ignorants les moyens les plus violents,
Or hurled the little streets upon the great,
Ou jeté ceux qui vivaient dans les petites rues sur les grandes,
Had they but courage equal to desire?
Mais leur courage égalait-il leur désir ?
What could have made her peaceful with a mind
Ce qui aurait fait d’elle un esprit paisible avec
That nobleness made simple as a fire,
Cette noblesse de faire aussi simple que le feu,
With beauty like a tightened bow, a kind
Avec la beauté d’un arc tenducette espèce
That is not natural in an age like this,
qui n’est pas naturelle dans un âge comme ça,
Being high and solitary and most stern?
Etant noble et solitaire et la plus austère ?
Why, what could she have done, being what she is?
Pourquoi, qu’aurait t-elle pu faire, étant ce qu’elle est?
Was there another Troy for her to burn?
Y avait-il une autre Troie à brûler pour elle ?
***************
Traduction Jacky Lavauzelle
ARTGITATO
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LA FEMME AU GARDENIA (F. Lang) – La Chasse des prédateurs est ouverte

Fritz LANG

LA FEMME AU GARDENIA
(The Blue Gardenia – 1953)

La Femme au gardénia The Blue Gardenia Fritz Lang Artgitato
La Chasse des prédateurs est ouverte !

  Le loup est là, le loup est là, mais l’oiseau ne le voit pas.
Le loup observe dès le début, attablé et scrutateur devant toutes ces opératrices attablées comme dans un poulailler, occupées  à pailler et à caqueter.

UN LOUP DANS LE POULAILLER

Elles sont en rang, de dos, à remuer légèrement, juste ce qu’il faut, travaillant comme dans une ruche,  et le loup, Harry (Raymond Burr),  s’amuse avec ces crayons et ses dessins pour mieux les croquer, au sens premier comme au figuré. Il les surveille sous toutes les coutures pour savoir laquelle sera sa prochaine victime, son prochain plat. Laquelle tombera dans ses filets. Laquelle donnera le blanc-seing : leur numéro de téléphone. Un pied posé dans leur intimité.

Norah (Anne Baxter), passe à côté de ce prédateur. Sa colocataire, pourtant, la met en garde.

SEULE AU COEUR DES COMMUNICATIONS DE LOS ANGELES

Elle s’en moque, elle a la tête ailleurs. Elle se laissera prendre toutefois la main. Norah est amoureuse, totalement. Elle sera donc sauvée. Norah, est une de ces standardistes du central téléphonique de l’interurbain de Los Angeles, qui passe sa vie à mettre en relation des hommes et des femmes. A faciliter des contacts. A permettre les rencontres. Sauf que Norah, ce soir, restera seule. Plus que seule dans quelques heures.

GRANITE 1466

Abandonnée, désespérée. Elle se retrouvera seule devant la photo de son Prince parti sauver le monde libre, entourée de deux locataires qui attendent elles aussi de tomber sur la perle rare. Un seul numéro, le Granite 1466, pour trois âmes seules. Une lettre, un abandon et des larmes. Un coup de fil qui tombe. Elle accepte l’invitation. Bien entendu, elle ne souhaite que se changer les idées. L’agneau se prépare à son propre sacrifice. Ravie.

DES PÊCHEURS DE PERLES POLYNESIENNES AU CHASSEUR D’ÂMES EGAREES

Il a préparé le piège. Le repas est commandé, ainsi que les Pêcheurs de Perles Polynésienne, « vous ne lésinerez pas sur le rhum.» Table 14, côté corail.

Il pensait recevoir Crystal, la colocataire, mais c’est Norah qui se présente. Ça ne le trouble pas. Peu importe. Une proie reste une proie, et l’animal a faim. Elle aussi  a faim, mais elle ne sait pas qu’elle s’apprête à  être dévorée. Les boissons sont servies enroulées d’une poésie romantique appropriée. Le filet se resserre. « La croix du Sud reflétée dans les coraux. De belles naïades se baignant dans une cascade. » Il lui annonce pourtant la couleur. Mais elle en rit. Elle a tort. Il s’amuse même à lui dire que c’est elle qui le saoule. « J’aurai été navré que vous ayez bu un verre de trop ».  « C’est le problème avec les hommes modernes, c’est que vous ne tenez pas l’alcool. »

IL FAUT QU’UNE FILLE SOUHAITE SON ANNIVERSAIRE !

Quand il lui attrape la main, c’est d’abord en riant. Elle ne le sent pas encore, mais ce sont ses crocs qui se sont refermés. « Il faut qu’une fille fête le jour de son anniversaire ! » Harry n’est pas contre. Loin de là. Il sait qu’il sera de la fête.

MEILLEURS VOEUX POUR TON FUTUR !

Nat King Cole enroule de sa voix suave et fleurie les amoureux qui se retrouvent au Blue Gardenia. Parmi eux, ce couple mal assorti. Les fragrances du gardénia bleu déjà enivrent l’innocente Norah comme ces cocktails polynésiens fortement charpentés de rhum. Petit oiseau désappointée à la suite de sa rupture avec son soldat, loin là-bas, dans une Corée où il a trouvé refuge auprès d’une infirmière à Tokyo. « Meilleurs vœux pour ton futur ». Elle se livre, comme pour rattraper son retard, comme soulagée de pouvoir plaire encore, à l’avide appétit d’Harry le dessinateur. A l’instant même où la proie se livre, l’œil du fauve s’entrouvre exorbitant, démesuré, comme si à lui seul, il allait la dévorer. A ce moment-là, il avale la chanson, Nat King Cole, le restaurant tout entier, jusqu’à la caméra.

 « Gardénia Bleu
Nous voilà seuls tous les deux
Et je suis si désolé
Qu’elle nous ait rejetés
Comme toi, Gardénia
J’ai été dans son cœur et ses pensées
Quand mes larmes ont séché
Où pouvaient-elles aller ?
Que puis-je dire de plus
L’amour s’est épanoui comme une fleur
Mais ses pétales sont se sont répandus
Gardénia bleu
Happés par une brise passagère
Je les conserve dans mon livre
De souvenirs éphémères.
Je n’ai vécu qu’une heure
 »

« La soirée commence maintenant. »

IDEALEMENT ! VRAIMENT ?

La caméra glisse sur l’un puis sur l’autre, comme s’entoure le velouté incandescent du crooner autour des tourtereaux. Elle trouve la soirée magnifique. Elle a réussi à oublier sa rupture. Elle trouve la soirée merveilleuse. Alcool, poème, lagunes, crooner, décapotable. « Idéalement »

Norah a tant attendu, tant espéré de son chevalier. Non contente de se faire inviter à sa table, comme pour être cannibalisée, elle se laisse conduire dans la tanière du grand fauve, qui continue à la saouler un peu plus, jusque dans ce dernier café. Le disque qu’il trouve doit marquer le début de leur relation et elle, s’installe dans le canapé. Le disque doit  continuer le faux rêve du restaurant. L’alcool doit gommer les craintes, jusqu’à l’ultime danse pour atteindre le tant attendu relâchement et le dernier abandon face à la bête.  

 « Bon anniversaire Norah »

Jacky Lavauzelle

LOULOU de Pabst – Louise Brooks,une libellule dans l’épaisseur du monde

Georg Wilhelm Pabst
LOULOU
Die Büchse der Pandora
1929

Loulou Pabst Artgitato  Louise Brook,
Une libellule
dans l’épaisseur
du monde

Le film Loulou, de Pabst, est filmé comme s’il s’agissait d’un film parlant, mais c’est un film volant, avec  un OVTI, un objet volant totalement identifié, Louise Brooks, qui se passe bien de parler. Un papillon, une abeille ne parlent pas. Il vole ou il butine. Louise Brooks n’en fait pas davantage. Ces yeux sont d’une telle détermination, son sourire surtout, et le silence qui plane après son passage semble sortir d’une expérience d’hypnose et d’envoûtement ; moment de calme suivi par un tsunami de réactions, de passions et de drames.

Capable de transformer n’importe quel homme en statue, en meurtrier, et de transformer en agneau les plus grands des criminels. L’ermite peut bien avoir beaucoup de maîtrise sur lui-même, se posant en deçà de sa pensée, qu’il deviendrait chèvre ou haricot sauteur rien qu’en regardant passer ce phénomène. Le flot menaçant inonde le vide. Les hommes, désarçonnés, cherchent alors à briser le sort, en la vendant, la tuant, la menaçant. Le Jack l’éventreur devra attendre le temps du sommeil, pour que se réveillent ses angoisses, sa menace et l’accomplissement de son sombre destin.

Les êtres traversés rentrent en catatonie : une première étape de passivité, laissons passer l’orage, que m’arrive-t-il ? Rêve-je ? La première phase tout à fait normale en somme d’une acceptation passive ; c’est le non-réel qui s’affiche et se présente à moi, d’accord et je n’ai donc plus qu’à l’accepter ou à  fuir ! Les raideurs sont généralisées en l’absence totale de réactions. Des accès d’agitation débridée ne sont alors plus maîtrisables et contrôlables…

Wedekind, écrivain à l’origine du personnage, Die Büchse der Pandora, repris par Pabst et Berg,  écrit à propos de Lulu : « J’ai cherché à présenter un superbe spécimen de femme, un de ceux qui naissent lorsqu’une créature richement dotée par la nature, même sortie du ruisseau, accède à un épanouissement sans limites au milieu d’hommes qu’elle surpasse largement... » Brooks est ce spécimen incarné.

Elle, la séductrice destructrice, est d’une légèreté telle qu’elle semble, pour reprendre les mots de Wedekind, surpasser  ces hommes si lourds, pris dans leurs jeux de pouvoirs et d’argent, de muscles et de représentations. Loulou n’est jamais en représentation, elle est Loulou. Elle virevolte autour des humains, les faisant tomber un à un, homme comme femme. Elle empreinte la grâce et l’allure féline, déstabilise le réel, et les apporte là, au point de rupture, à une feuille du précipice, aux portes mêmes de l’enfer.

Marlène Dietrich, prévue aussi pour ce rôle, n’aurait jamais pu apporter une telle finesse de jeu et cette fluidité. Rien n’est ici exagéré dans son jeu. Elle bouillonne et brille comme une pépite. Les mouvements des yeux, des épaules, des cheveux sont fluides. Ils n’appuient jamais. Ne viennent jamais renforcer un effet. Mais apporte à chaque fois de la profondeur.

Car la grâce de Loulou ne vient ni de sa coupe, très masculine, ni de ses formes trop plates. La grâce vient de la légèreté. Elle arrive, comme rarement dans une œuvre, à en devenir, plus que l’icône, la réussite. Elle dépasse l’œuvre qu’elle a, année après année, complétement finie par dévorer. Oubliée Pandore, soufflé Pabst. C’est Brooks qui gagne, à chaque vision un peu plus. Sans elle, le film ne serait pas rien, mais beaucoup moins, un presque rien, une curiosité.

Tout ce qu’elle touche se détruit, jusqu’à la détruire elle-même. Personne ne peut la posséder, « personne ne peut épouser une fille comme ça, c’est du suicide » avoue de docteur Schön.  « Mais, si tu veux te libérer de moi tu devras me tuer »  lui répond-elle. La relation ne peut que mal se terminer. Elle brûle les hommes. Elle brûle aussi son auteur et pulvérise Wedeking. La créature a survécu à son premier et à son second créateur. Elle est rentrée dans l’histoire.

La première apparition de Loulou :  elle marche la tête baissée, les yeux dans le porte-monnaie. Le rapport à l’argent est immédiat. Loulou sans l’argent, n’est rien. C’est aussi ce qui l’a fait avancer dans la vie. Mais quand elle lève la tête, ses dents resplendissent. Elle commence déjà à dévorer la pellicule.

Jacky Lavauzelle

SAMSON (Maurice Tourneur) Le Lion et le Miel

Maurice TOURNEUR
SAMSON (1936)
Tourneur Samson Harru Baur Artgitato
LE LION
&
LE MIEL

Dans le monde du business, nous avions la force animale, les lions affamés, deux poids-lourds aux affaires, deux hommes puissants, Raimu, dans Ces Messieurs de la Santé de Pierre Colombier en 1934, et Charles Vanel dans les Affaires sont les affaires de Jean Dréville, en 1942.  Nous avons, en 1936, dans le Samson de Jacques Tourneur, Harry Baur le magnifique (Jacques Brachart). Celui-ci devrait boxer dans la catégorie des super-lourds. Mais nous sommes avec des professionnels où cette catégorie n’existe pas. La question ne se pose donc pas. Ce sont trois magnas de la finance, trois génies des affaires, trois extra-terrestres du business.
Nous sommes cependant plus en empathie immédiate avec le roublard Jules Taffard  (Raimu) qu’avec notre Jacques Brachart (Harry Baur) ou notre Isidore Lechat, le plus intransigeant et cynique des trois.

Brachart est notre Samson. Sa force ne lui vient pas de sa chevelure, mais de son argent. Il est intouchable, craint et donc respecté. Au journal qui veut le faire chanter, il a une solution simple, directe : en devenir le principal actionnaire et virer comme un malpropre son directeur. On ne joue pas avec Brachart. Il n’en a ni le temps ni l’envie.

LE LION ET LE MIEL

Les trois films se ressemblent. Nos personnages un peu  aussi. Au premier abord seulement. La même scène d’introduction dans Samson et dans Ces Messieurs de la Santé : la Bourse de Paris, la ruche financière, où nos abeilles butinent au jour le jour. Au centre, la Reine, le tableau noir où nos chiffres défilent aux cris des boursicoteurs surexcités.  En 1942, le décor change et nous nous retrouvons dans les locaux d’un grand journal où Isidore Lechat règne en maître absolu. La presse vient de prendre son essor et savoure pleinement sa puissance.

Le lion et le miel. Le fort et le doux. Comme notre Samson qui après avoir tué le lion retrouvera les abeilles à son second passage Ce sont elles qui lui donneront l’idée de la célèbre énigme: « de celui qui mange est issu ce qui se mange, et du fort est issu le doux. »

L’AFFOLEMENT, COMME TOUT LE MONDE !

Revenons pour le moment, à nos lions dominants.

Le temps reste à la base de toutes les affaires, les petites comme les grandes. Le jugement doit être éclairé et rapide comme l’éclair. Bref, lumineux. Les deux ennemis du jugement : la mauvaise information et l’affolement. Pour faire baisser intentionnellement une valeur, le conseil de Brachart à la question « Quelle attitude devrais-je prendre ? », la réponse est la suivante : «  l’affolement, comme tout le monde ! »

Mais les rocs ont tous leur fragilité, à l’exception de Lechat. Les montagnes s’affolent aussi. Le tremblement de terre de Brachart s’appelle Anne-Marie d’Andeline (Gaby Morlay), rencontrée devant l’un des premiers photomatons. A ce moment-là, la statue du Commandeur va s’effriter.

Anne-Marie n’aime pas Brachart et réalise un mariage de raison  poussée par sa mère, issue d’une famille noble, désormais désargentée en grande difficulté financière. Le parti de Brachart est donc inespéré ; il n’y a pas à hésiter. Il faut livrer la biche aux dents du lion qui tourne autour de sa proie. Samson a trouvé sa Dalila et il sait que rien ne lui résiste longtemps. Une Dalila qui va aussi le trahir, comme dans le mythe. Le résultat sera le même : il sera rasé symboliquement, complétement ruiné. A la différence que notre Brachart le fera consciemment, incapable de voir sa belle lui échapper. Sa fortune est un obstacle, ruinons-nous en ruinant l’amant bellâtre.  

QUAND LE LION DEVORE SON LIONCEAU

Brachart est conscient en effet, dès le commencement, de faire un mariage de raison. Il compte sur  la durée. Il sait que ce temps de l’amour ne se maîtrise pas. Il est follement amoureux. Il joue alors l’homme distant devant Anne-Marie, franche, elle, sur la profondeur épsilonesque de ses sentiments. L’originalité, vient que dans ce monde des affaires totalement pourri, ou l’argent est roi, moteur de chaque chose, chaque respiration, notre financier va mettre toute sa fortune en jeu pour ruiner Jérôme Le Govain (André Luguet), l’amant à la belle figure, aux cheveux parfaitement huilés, jeune lionceau dans l’arène de la finance qu’il venait d’enrichir précédemment par des conseils avisés sur les cuivres africains.  

ATTENTION AU LION BLESSE !

En se dénudant, se dépouillant, il va faire vaciller, enfin,  le cœur de notre Anne-Marie. L’être, froid, se révèle un être de passion, de feu, fougueux à l’extrême. Comme Samson à Gaza, Brachart n’est pas encore mort. Loin de s’enfuir vers Londres, il retrouve sa dulcinée éplorée et  bras dessus, bras dessous décide de revenir vers Paris. Il ne faut en effet jamais vendre la peau du lion avant de l’avoir tué !

Le vieux lion est devenu abeille. Il a trouvé sa reine. La lune de miel va pouvoir commencer !

 

Jacky Lavauzelle