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Thérèse Desqueyroux (G Franju): LA POINTE ET LE CERCLE

Georges FRANJU
Thérèse Desqueyroux
(1962)

Franju Artgitato Thérèse Desqueyroux

 La Pointe
&
Le Cercle

Un ciel immense et nuageux. Sombre et orageux. Ce ciel qui écrase cette terre noire et linéaire où rien ne se distingue. Qu’une ligne. Une simple et pauvre ligne sur la crête des arbres. La musique n’est ni triste ni gaie. Mais nous la suivons. Nous parcourons l’horizon. D’un coup, nous partons, nous prenons de la hauteur. La caméra, en apnée,  part dans les nuages, comme pour nous trouver un peu plus d’oxygène. La caméra c’est elle, c’est Thérèse. C’est l’œil de Thérèse. Cet œil qui ne trouve rien dans ce paysage. Qui ne veut rien trouver. Qui surtout ne s’y attarde pas. Le meilleur est ailleurs.

NON-LIEU !

Mais la vie nous ramène au réel. Et la caméra redescend. Du ciel sur la ville. Une petite musique nous pose sur le palais de justice. Un homme sort, une femme reste derrière, hésitante, c’est Thérèse. Sorcière dans le monde des vivants. Elle ne se fera ni lyncher ni brûler.  La ville est déserte, comme terrorisée devant le mal à l’état pur. Comme si chacun avait fui la peste ou le choléra. Un être semble s’être égaré, semble encore y croire : c’est son père. Le premier lui crie : « non-lieu ! ». Et dans un sens, c’est vrai, il n’y a plus de lieu. Thérèse est la négation de cet espace de vie. Cette terre qu’elle souhaiterait effacer ou pulvériser. Thérèse a gagné.

LES PATIENTES INVENTIONS DE L’OMBRE

Une « puissance forcenée en moi et hors de moi ». Thérèse serait une marionnette. Elle veut comprendre. Nous voudrions la croire. Nous la suivons. Et la nuit devient jour. « Il faudra tout reprendre depuis le commencement. Mais où est le commencement de nos actes ? » Thérèse n’est pas libre ; elle est coupable, coupable de noircir ces âmes et cette nature. Elle se veut différente,  intellectuelle ; elle banalise ce monde qui dort dans l’ordinaire du réel. Le banal est sale, triste, gluant. Il n’est peut-être pas grandiose ce monde, un peu lâche, mais c’est un monde qui ne mérite pas son déferlement de haine. Thérèse méprise ce monde d’Argelouse, mais plus généralement le monde et les hommes. Elle pense se situer dans un ailleurs. Elle se positionne dans ce mal latent qui passera par la destruction criminelle. Elle pense « subir les patientes inventions de l’ombre ». Mais, malgré le feu de sa passion, l’ombre, c’est elle.

LE NEGATIF DE L’ANGE

C’est un négatif. Elle porte des idées de grandeur, de passion, de puissance, de sensibilité. Elle pense être un ange. C’est tout le contraire.

Thérèse pour devenir Desqueyroux épouse Bernard. Elle prend le nom du bout des doigts, comme quelque chose de sale, et c’est tout. La greffe ne prend pas. Elle ne fera aucun effort. Thérèse est sèche, longue, le fond des yeux est noir. Thérèse est une pointe, capable de faire exploser n’importe qui ou n’importe quoi. Le cercle c’est Bernard ; il est rond ; les problèmes glissent. Il a peur des incendies dans la chaleur étouffante de l’été. Il participe aux traditions de la fête dieu. Il est rond. Il est l’eau, la goutte, qui roule sur la feuille. Cette goutte qui rencontre la pointe, la flèche acerbe et tranchante. Elle est piquante comme le clou sur la route dans l’attente de son pneu malheureux. « sans les domestiques, on ne saurait jamais rien ! Heureusement, il y a les domestiques !  » Elle sèche comme la peau du serpent au soleil. « Il vaut mieux maigrir qu’engraisser » soulignera-t-elle. Ils ne sont pas faits pour vivre ensemble. Lui qui appartient « à la race aveugle, à la race implacable des simples », elle qui se dit être « un ange plein de passion »

L’IMAGE DESEQUILIBREE

D’emblée, la caméra suit deux jeunes filles souriantes, Thérèse (Emmanuelle Riva) et Anne (Edith Scob) radieuses, vêtues d’un blanc lumineux, énergiques et insouciantes, la voix d’Emmanuelle Riva, monocorde et triste, glace le sang. Cette voix se pose dans la confession comme annonciatrice de la douleur contenue, retenue, réfrénée et  renfermée. Elle annonce le drame à venir. Elle met l’image en déséquilibre. L’image devient fausse. Quelque chose ment. La voix ne saurait mentir. Elle vient de trop loin. La haine est latente qui arrive sur cette petite musique limpide : « je haïssais ce jeu avec lequel Anne se livrait avec innocence et bonheur. » Il est clair désormais que nous n’aurons plus maintenant des instants de bonheur et de naïveté. Le temps de l’insouciance est terminé. Vient le dédain : « eh bien, va maintenant ! Va ! »

LA PURETE DE L’IGNORANCE

Pourtant, nous ne croyons pas la voix quand elle dit être un ange. La voix vient des ténèbres. Un ange s’y serait-il perdu ? « Etais-je si heureuse ? Etais-je si candide ? Pure, je l’étais. Un ange, oui ! Mais un ange plein de passion. Pour être aussi pure qu’Anne, élevée au couvent, je n’avais pas besoin de tous ces rubans, de toutes ces rengaines. Encore la pureté d’Anne était-elle surtout faite d’ignorance. » Satan aussi était un ange, à l’origine. Thérèse commence sa déchéance.

Bien entendu, Argelouse n’est pas le jardin d’Eden ou le paradis. Ce n’est pas l’enfer non plus. Les gens ont la  vie simple et tranquille des terroirs. Tout le monde se connaît, l’apparence est primordiale. Surtout ne pas faire de vague. Surtout cacher ceux de la famille faibles d’esprit, dérangés, attardés. Enlever les photographies compromettantes de l’album de famille. Ces trous sont autant de fracture et de rupture, vécues dans le plus profond secret. Le passé n’est pas léger. Mais il faut faire bonne figure. Craindre cette chaleur qui risque tout anéantir, lire le journal le soir à la veillée, faire attention à sa santé, se payer une virée à Paris, … Alors, il est vrai que tout semble lisse et sans cassure. Thérèse lâchera sur la terrasse du café à Paris à Bernard, une des raisons de son comportement : « il se pourrait que ce fut pour voir une lueur d’inquiétude, de curiosité, de trouble enfin. Tout ce que, depuis une seconde, je découvre enfin. » Et Bernard répondra : « Vous avez donc décidément de l’esprit jusqu’à la fin. »

A LA RECHERCHE D’UN REFUGE

Mais Thérèse sera l’être-même du secret. La voix donne un aperçu de son âme. Si noire. Si profonde. Elle se cache derrière la fenêtre, derrière les herbes. Elle se cache derrière Anne, derrière Bernard. Elle cache son crime. Nous n’y voyons jamais trouble. Jamais d’inquiétude. Elle se cache comme le serpent sous son rocher dans la chaleur de l’été. A la recherche d’une cachette, d’un refuge. « J’ai cherché moins dans le mariage une domination et une possession qu’un refuge ». Comme la pie trouve un refuge dans le nid du rouge-gorge ou le serpent trouve un peu de calme après avoir gobé l’ensemble des œufs couvés.

VOUS NE RESSEMBLEZ PAS AUX GENS D’ICI !

Les gens d’ici ne la mérite pas.  Jean Azevedo ne s’y trompe pas dans les palombières lors de leur première rencontre : « vous ne ressemblez pas aux gens d’ici ! »  Elle pense avoir trouvé son alter-ego. La richesse de son mari ne doit rien à son mérite, mais à son héritage. Anne a les qualités de « son ignorance », comme la biche doit-être douce par nature, parce que sans crocs et sans venin. Qu’il est bon, sur le chemin, à se comparer aux personnages de Tchékhov dans les yeux perspicaces de cet étudiant philosophe.

UNE EXTREMITE DE LA TERRE 

C’est dans ce trop loin, dans ce là-bas, dans ce quelque part, que la voix, comme la palombe,b se pose, dans un filet tendu. Elle vient de trop loin dans une infinie tristesse. Il faut donc qu’elle trouve des limites, qu’elle prenne ses marques. Il faut que notre Thérèse catapultée d’un autre ailleurs, d’une autre planète reconnaisse les lieux. Vient un travail de géomètre et de géographe. Reconnaître le terrain, fixer des limites. « Mais où est le commencement de nos actes ? Argelouse est réellement une extrémité de la terre. Au-delà d’Argelouse et jusqu’à l’océan, il n’y a plus rien que quatre-vingts kilomètres de marécages, de lagunes, de pins, de landes. Bernard Desqueyroux avait hérité de son père, une maison voisine de la nôtre. » En trois phrases successives, Thérèse aborde les thèmes des possibles, de la responsabilité, de la localisation, de l’ennui, de son futur mari, du destin et de la fatalité. En un mot, elle est complétement paumée.

OBEIR A UN SENTIMENT OBSCUR

Thérèse est l’être du manque qui veut tout. Elle jalouse ce qui l’entoure. Elle le mérite.  C’est évident. Elle vaut plus que cela. « Au vrai pourquoi en rougir, les deux mille hectares de Bernard ne m’avait pas laissée indifférente. Nul doute que cette domination sur une grande étendue de forêt m’avait séduite. Peut-être aussi avais-je obéi à un sentiment plus obscur. » 

Quand il sera décidé de son départ pour Paris, elle confiera : « je n’avais plus peur d’Argelouse. Il me semblait que les pins s’écartaient, me faisaient signe de prendre le large. »  Toute la nature combattait contre elle, comme un corps attaqué par un virus qui produit lui-même ses anticorps. Elle est rejetée ; le ciel peut s’éclaircir. Le serpent a quitté le nid.

 

Jacky Lavauzelle

 

LE SANG à LA TÊTE (Grangier) LE BONHEUR SE PAIE COMPTANT !

Gilles Grangier
Le sang à la tête
(1956)

Le Sang à la tête Gilles Grangier Artgitato
Le bonheur se paie
comptant !

Cardinaud est un homme respectable.  Respecté au-dehors, pas tout-à-fait, mais envié. Non par ce qu’il pense ou ce qu’il dit. François Cardinaud  (Jean Gabin) parle peu et n’aime pas discourir pour rien. Il s’est construit lentement avec ses mains et avec sa tête. Il vient du bas de l’échelle, débardeur à La Rochelle, aujourd’hui on dirait docker, à cette époque encore où l’ascenseur social n’était pas en panne. Toute la ville de La Rochelle le sait. Mais il en a un peu trop. L’homme est ainsi fait qu’il n’aime ni ceux qui ne sortent pas du lot, ni ceux qui en sortent.

C’est un homme simple avant tout. Avec des épaules comme ça.  Il n’a pas des solutions pour tout. Il essaie de faire au mieux. De vivre au jour le jour le moins mal possible. Quand la gouvernante lui demande ce qu’il fera quand Madame rentrera de son escapade à Niort, Cardinaud respire à fond. Les épaules se rabaissent : « je ferai mon possible. » Il sort. Fondu au noir.  

LE LOUP SE LEVE A SIX HEURES

Les Rochelais, il les connaît tous et toutes. Il connaît toutes ces vies. Mais reste encore étonné de cette méchanceté gratuite et implacable.  Son pouvoir n’a pas été construit arbitrairement lors d’une élection provinciale avec distribution de tracts le dimanche après la messe ou le samedi sur la place du marché, avec le sourire de connivence. Ni par héritage. Ni par des tractations occultes. Mais en se levant le matin et en prenant les moins mauvaises décisions. « C’est pas le tout, mais le loup se lève à six heures. Il faut que j’aille à Lapalisse et il y a un chalutier qui a pété son arbre, il faut que j’aille chercher l’expert … Je déposerai le gosse à l’école, c’est sur mon chemin.»

PERSONNE NE SE GÊNE, ALLEZ-Y DONC !

Certes, il habite une maison un peu plus cossue, sans être un château, il a des domestiques et une Mademoiselle comme gouvernante pour ses enfants. Mais il arpente toujours les mêmes rues, les mêmes cafés, la même église, les mêmes boutiques. Tout le monde lui parle directement. « – Voulez-vous que je vous parle franchement ? – Personne ne se gêne, allez-y donc ! »

SANS LA DECOUVERTE DES SULFAMIDES, ELLE VEROLAIT LA CHARENTE !

Les Rochelais sont comme les autres, ils sont jaloux des réussites trop belles. Cardinaud par ci, Cardinaud par là. Pour cet homme qui n’a pas de défaut, qui n’a pas de vices, le savoir cocu, rend un peu plus gai leur quotidien. Il faut bien s’amuser un peu. Quand Cardinaud se demande où il en est, il a la réponse sur les marchés aux poissons de la ville : « à la halle, ce matin, on m’a traité de cocu, tout simplement.  Je me demandais justement où j’en étais ; Madame Babin (Georgette Anys) a trouvé le mot. Madame Babin, c’est Titine, vous ne la connaissez pas, mais c’est un drôle de personnage. Sans la découverte des sulfamides, elle vérolait toute la Charente. »

ON VOUS CRAINT, ON VOUS DETESTE !

Plus que jaloux, les rochelais ont l’air satisfait de ce qui se passe chez les Cardinaud. C’est une manière  de redescendre à leur niveau. « Ils sont ravis ! – Et vous vous trouvez ça normal ?- On dit qu’il y a vingt ans, vous étiez débardeur sur le port. – Et alors ? – Aujourd’hui, ce même port vous appartient ou presque. On vous craint. On vous déteste.  On dit que vous n’avez réussi qu’à coup de crocs et de griffes, un peu à la manière des loups… 

Vous devriez être ravi d’être exécré, c’est ça la réussite !

…On exagère sans doute, mais savez-vous ce qu’on dit encore ? Que de la gare maritime à l’écluse, il n’y a que l’eau qui ne vous appartient pas ! Parce qu’elle n’est à personne. Sans ça, vous l’auriez prise. – J’y ai pensé ! Qu’est-ce  qu’ils disent encore ? … ils m’en veulent salement, mais de quoi, bon dieu ? – Mais de tout. Comment voulez-vous que ceux qui vous ont connu débardeur et qui le sont restés vous pardonnent de ne plus l’être. Et ceux qui vous ont employé et dont aujourd’hui vous êtes le patron, vous voudriez qu’ils vous adorent. Vous êtes insatiable ! Vous devriez être ravi d’être exécré, c’est ça la réussite ! »

Toute la longue scène est dite alors que Cardinaud pèle d’un seul trait sa pomme, sans lever les yeux. Cardinaud reste sur son chemin, il ne dévie pas. Il reste concentré.

LE TEMPS EST DOUTEUX

Cardinaud est respecté tout autant dans sa maison, par sa femme Marthe (Monique Mélinand) qui le cocufie avec un ancien ami de jeunnesse, petit truand à la semaine, le jeune Mimile Badin (José Quaglio) revenu avec ses problèmes et sa poisse ordinaire de Port-Gentil au Gabon.

Même Mademoiselle (Renée Faure) aime prendre ses aises avec Cardinaud, elle sent la place chaude à prendre.
« Le temps est douteux ! » c’est Mademoiselle qui le dit » et aime à commander et à régenter la maison. «Si vous n’y voyez pas d’inconvénients, Jeannot dînera dans sa chambre, il est rentré avec un zéro de conduite, il est puni. »   Depuis le départ de Madame avec son amant,  Mademoiselle prend ses aises. Se moule dans une belle robe claire échancrée à souhait. Et habille François avec soin et volupté. C’est Cardinaud qui recadre. Toujours avec courtoisie, comme l’aurait dit Lino (L’homme de la Pampa…dans les Tontons Flingueurs).

QUAND JE DIS NIORT, C’EST NIORT !

Mais Cardinaud n’est pas un faible. Il en est tout le contraire. Il en impose. Naturellement. « Mademoiselle, ma mère a ses idées et vous vous avez les vôtres ! Mes vos idées, je m’en fous ! Quand je dis Niort, ça veut dire Niort ! C’est comme ça ! En tout cas, ici, ce sera comme ça. C’est compris ?»

Quand son fils a un zéro de conduite, il va voir son fils tranquillement. S’assoit à côté  : « est-ce que tu ne pourrais pas copiner avec des moins voyous de temps en temps ? » et ça finit par une aide sur les devoirs.

La femme de ton frère a épousé un imbécile, elle s’est retrouvée avec un crétin !

Cardinaud se fout des racontars et des bobards. Il veut récupérer sa femme. Les baffes, ils les réservent pour son vieil ami Drouin (Paul Frankeur) attiré par la vengeance et le sang. Il comprend par son père  (Paul Faivre) que Marthe n’est pas réellement heureuse avec son Mimile. « -Il me semble que j’ai tout fait  tout de même ! – Tu en as peut-être trop fait !  – Trop fait, trop fait. Qu’est-ce que ça veut dire ça ? – ça veut dire que tu t’es jamais demandé si ça amusait ta femme de te regarder grandir. La femme de ton frère a épousé un imbécile, elle s’est retrouvée avec un crétin. Ça ne l’a pas dépaysée. Mais Marthe a épousé François, tu es devenu Cardinaud. Alors, c’est un peu comme si tu l’avais quitté après un ou deux ans de mariage. – Alors comme ça, c’est moi qui ai  quitté Marthe… – Elles aiment bien nous soigner les femmes. Es-tu déjà tombé une seule fois malade ? – On peut pas penser à tout ! – Elle avait épousé un petit gars des Minimes, voilà qu’elle se retrouve avec une compagnie de chalutiers. C’est bien gentil de grimper haut, mais y’a des gens à qui ça fout le tournis. Qu’est-ce que tu veux, elle a trouvé quelqu’un qui a besoin d’elle. Elle ne l’aime pas, elle ne l’aimera jamais, mais il a besoin d’elle»

LE TABLEAU DANS LE CADRE ET VOUS DANS VOTRE BLOUSE

Cardinaud se retourne. Il connaît un autre jeu qui se joue à deux, comme le couple, c’est la bataille. Tout va reprendre sa place. La première à être au courant, c’est Mademoiselle. « Quand je reviendrai, je veux tout trouver à sa place. Le tableau dans son cadre et vous dans votre blouse. Pourquoi croyez-vous donc que je vous paie ? – Pour m’occuper des enfants ! – Nous sommes d’accord et pas pour vous en faire un ! »

ON VA REFAIRE LE PARCOURS ENSEMBLE

Cardinaud met les points sur les i. Il peut partir récupérer Marthe. Sans effusion. « Le bonheur ça  se paye comptant. Pendant douze ans, on a fait chambre commune et rêves à part. C’est de ma faute. J’ai tout loupé. Je t’ai laissé en chemin. Maintenant qu’on connaît le parcours, on va le refaire ensemble. Mais peinard, comme si on avait passé le permis.»

Jacky Lavauzelle

LA DENTELLIERE (Cl. Goretta) LA SOLITUDE AU CARRE

Claude GORETTA
LA DENTELLIERE (1977)
La solitude au carré

La Dentellière - Affiche - Claude Goretta - 1977

LE MYSTERE DE LA SOLITUDE

Le salon de coiffure qui ouvre le film laisse la caméra filer les angles durs des corps des « vieilles rombières, des  vieilles radoteuses » qui se curent, se manucurent, qui se nettoient et se noient dans les silences de la caisse. Coule la caméra. Passe la caméra comme coule l’eau sur des têtes de ces dames.  Nouveaux fonts baptismaux qui relavent encore et encore le poids du monde. Mais les mots qui pourraient s’échapper se calfeutrent, s’inhibent.  Le salon est silencieux du silence des mots qui chutent à l’ombre des vies oubliées. La parole est creuse. Personne ici ne se confesse. Le salon est triste, mécanique. « – Une couple, une mise en pli, une manucure. – Vous êtes précise à une minute près ! » Les gestes sont répétés, toujours identiques, chirurgicaux. Ce n’est pas l’âme que l’on répare. Les âmes se sont perdues, il y a longtemps déjà. Les corps, peut-être. A la surface.

La dentellière Claude Goretta Film 2

 « Il est plus d’un silence, il est plus d’une nuit, car chaque solitude a son propre mystère. » (Sully Prudhomme) Ici, nul mystère. Même pas des solitudes. La solitude. Seule. Générale. La précision a rendez-vous avec la technique, le vide, l’ennui, le néant. L’enfer n’est plus l’autre mais cet espace invraisemblablement vide et froid. L’humain n’est plus au milieu de ces êtres abimés par le rien ; il est ailleurs, peut-être. Rien ne flotte que l’ennui. Les êtres ne sont mêmes pas désespérés. Ils sont là par habitude, sans y prendre garde.

53 KG DE SOLITUDE

Béatrice, Isabelle Huppert, est pudique, timide. Elle travaille pour « mille balles par mois ». C’est « son monde ». Elle « ramasse les touffes de cheveux  et tend la main pour trois  francs de pourboire. » Les restes de ces restes. Par touffes.

Elle a honte de son corps et regarde avec étonnement celui de son amie, impudique et démonstrative. Cette amie de circonstance, si différente, sur le même radeau, Marylène, Florence Giorgetti, la patronne du salon, qui attend encore et toujours le prince charmant. 53 kg ! Depuis plusieurs années ! Elle est disponible. Elle attend. Jouer et faire semblant de s’en offusquer : « Il faudrait qu’on soit toujours prête avec eux ! » Mais elle n’attend que d’être prête. Sa vie s’éclaire de cette attente idéalisée. Dans l’océan, elle voit cette bouée si proche et toujours plus lointaine. Interminablement, presque du bout des doigts. Un cheval blanc et ce Prince charmant qui brille des feux de l’adultère. Le meilleur n’est pas en soi. La terre est tellement devenue aride que rien n’y pousse plus. Faire illusion, encore une fois. Tendre sa toile. Il vient de cet ailleurs que l’on ne connait pas mais auquel on croit aveuglément. De toutes les façons, quoi faire d’autre ?

Béatrice est seule, avec ce corps trop lourd pour elle, qu’elle cache. Béatrice s’ennuie, mais elle est gentille. Elle finit les plats que sa mère lui présente, en faisant bien attention à ne pas tacher son chemisier. Elle écoute son amie. Et elle attend.

QUAND LES ARBRES EUX-MÊMES CHANCELLENT

Une musique passe : « dans la forêt de notre enfance…des étoiles pleins les branches…puis des hommes sont venus…les arbres ont chancelé… » Les étoiles ont disparu et les hommes ne viennent pas. Un ciel sans lumière et sans vie. Si « la tristesse vient de la solitude du cœur » (Montesquieu), elle a dépassé ce stade. L’indifférence. Presque.

Béatrice fête sa dix-neuvième année avec sa mère et Marylène. Un gilet vert comme cadeau. « Il est vraiment très beau… » Une balade en bateau. C’est la fête ! Et le retour à sa chambre. Et de la chambre au salon. Elle attend le lendemain, où elle retrouvera Marylène et ses clientes.

Son amie se retrouve, encore une fois,  « larguée au téléphone. Ça fait trois ans… J’ai perdu trois ans, comme une imbécile…Espèce de salaud, tu as bousillé ma vie…Espèce de salaud, tu veux que je crève…Pauvre con !» Et elle en crève d’être prise ou d’attendre, d’espérer ou de désespérer ? Marylène a des ennuis, alors Béatrice s’occupe d’elle. Elle n’a rien d’autre à faire.

Marylène a de la chance ; dans sa  tristesse, elle vit. Des histoires glauques et médiocres. Mais des histoires quand même. S’énerver c’est se débattre. C’est se savoir en vie. Même si cette vie s’effondre. Béatrice la réconforte, sans y croire. Personne n’y croit plus. « Il va peut-être venir ! Tu veux que j’aille chercher ton ours ! » Béatrice se sent vivre aussi. Un peu.

La dentellière Claude Goretta Film 3

DE CABOURG A BALBEC

Et la mer ! Les corps nus, l’infini, le désir, l’impossible, la liberté, l’horizon si loin que l’espace s’y perd. Cabourg.  Seules, les deux filles sont sur la plage, même « s’il fait meilleur à Paris ».  Une plage infinie, «  elle va jusqu’où la plage ? » Les coquillages que l’on ramasse. Et la chambre triste. Derrière le mur, dans l’autre chambre d’à côté, un couple qui rit. Puis des ébats. Le malaise qui s’installe. Et nos deux filles qui rangent. A la radio, une publicité sur un champoing, pour changer du travail. Et les rires d’à côté qui embarrassent les filles. La chambre ne veut plus d’elles. « Tu viens ! On va prendre quelque chose de chaud. »

Cabourg. Balbec. Béatrice ou Swann. Une longue errance des sentiments introvertis. Swann analyse et décortique. Béatrice cherche sans comprendre. Elle passe. Béatrice est une anti-Swann- Pour Swann le presque-rien devenait un tout infini et complexe. Pour Béatrice, la totalité ne représente rien. Dans le grand restaurant, pas de clients. Elles se retrouvent naufragées sur le rivage normand « Ils sont où les gens ici? – Par ce temps, ils restent dans les villas ! – Et ceux qui n’ont pas de villa? … – Pour s’amuser vraiment, il faut aller jusqu’à Deauville ! C’est plutôt guindé ici, vous savez   !» Elles ne font pas non plus parties des cercles fermés. Elles ne sont d’aucun cercle. En dehors. Bien décalées. Exclues, elles suivent le mouvement des vagues en parcourant la plage. Une seule vaguelette pourrait les emporter loin dans les bas-fonds des océans. Mais elles y sont déjà au fond.

Béatrice apprend à nager. Elle qui déjà, dans le quotidien, se noie, se lance dans les éléments et dans l’infini. Marylène est là qui la supporte. Mais Marylène est fascinée par son obsession des hommes  jouant au ballon.

La boîte de nuit. Marylène danse quand Béatrice reste seule. Elle ne sait pas danser et elle baisse la tête. Béatrice s’agite encore, même quand la musique s’arrête. Il n’y a plus de temps à perdre. Il lui en faut un. Marylène ne voit plus Béatrice. Elle attend son homme. Malgré tout, personne ne veut d’elle. Abandonnée, elle fait sa crise sur la plage.

LE REFOULEMENT DES COEURS

Une autre boîte de nuit. Encore et encore. A la solitude proustienne qui drague la mort et le suicide, la solitude de Béatrice, dans les mains moites et en transe de Mylène, qui se saoule d’un triste divertissement. « N’ayant plus d’univers, plus de chambre, plus de corps que menacé par les ennemis qui m’entouraient, qu’envahi  jusque dans les os par la fièvre, j’étais seul, j’avais envie de mourir. Alors, ma grand-mère entra ; et à l’impression de mon cœur refoulé s’ouvrirent aussitôt des espaces infinis. » (Marcel  Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, II, Noms de pays : le pays)  293

Une musique plus langoureuse. Dans le slow, Marylène attrape enfin un homme dans ses filets. Le lendemain, elle est rayonnante. « – Il a demandé d’habiter chez lui ! – Tu seras mieux ! T’auras plus de place !» Il n’y a déjà plus de copine qui vaille. Son corps est ailleurs. Un autre en a pris possession. Elle vit enfin.

A la plage, le lendemain, Béatrice est seule au milieu des corps. Elle repart, mal à l’aise, dans un café. A manger des glaces, encore. « Je restai dans mon isolement comme un naufragé de qui a paru s’approcher un vaisseau, lequel a disparu ensuite sans s’être arrêté. » (Marcel  Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, II, Noms de pays : le pays)  Mais là, un autre, un être, un homme s’arrête. Elle ne le voit pas. Elle ne sait pas voir. Mais lui est intrigué par cette étrange créature qui ne ressemble à rien d’autre. Il vient de découvrir une nouvelle espèce. Proche de la sienne.

La dentellière Claude Goretta Film 4

UN ENNUI MONUMENTAL

Le jeune homme qui s’assied à ses côtés, installe sa raquette. C’est François, Yves Beneyton, « brillantes études de lettres à Paris ». C’est le premier homme qui la remarque. Enfin. Il faut briser la glace de cet iceberg. Au chalumeau. « – Beau temps pour manger des glaces ! Vous êtes en vacances ? Vous n’allez pas à la plage ? Vous n’aimez pas ? A cette heure-ci, c’est la fourmilière. La plage, il faut y aller tôt le matin, c’est complétement vide…Je passe mes vacances dans ce trou depuis ma plus tendre enfance, hélas !… Cabourg, perle de la côte normande. Sa digue de 1800 mètres, son casino et ses jardins aux parterres admirables couverts de fleurs. Son avenue de la Mer, son grand hôtel avec sa chambre de Marcel Proust. Ses spécialités de caramel mou. Son garden tennis-Club. Son golf à dix-huit trous. Pour les moins fortunés, son golf miniature. Son cercle hippique. Son marchand de cycles. Sa poste. Sa promenade des Anglais.  Son boulevard des Belges. Et puis surtout, son ennui monumental. »

LA VACANCE DE L’AMOUR

Lui aussi est seul. Riche, mais seul. Il joue au tennis contre un filet. Il se balade seul sur la plage. Et elle le cherche sur les courts de tennis. Et lui, sur la plage. Au café. Mais elle reste dans sa chambre. Et François passe le boulevard de la Mer au peigne fin, à la recherche de l’inconnue, le cœur battant. La rencontre enfin « –ça fait bien plaisir de vous revoir ! C’est vrai ! Si, si, c’est vrai ! » Ce n’est peut-être pas de l’amour mais une méconnaissance du sentiment amoureux à l’écoute de ce cœur qui depuis trop longtemps était devenu si calme. « J’étais dans une de ces périodes de la jeunesse, dépourvues d’un amour particulier, vacantes, où partout – comme un amoureux, la femme dont il est épris – on désire, on cherche, on voit la Beauté. Qu’un seul trait réel – le peu  qu’on distingue d’une femme vue de loin, ou de dos – nous permette de projeter la Beauté devant nous, nous nous figurons l’avoir reconnue, notre cœur bat, nous pressons le pas, et nous resterons toujours à demi persuadés que c’était elle, pourvu que la femme ait disparu ; ce n’est que si nous pouvons la rattraper que nous comprenons notre erreur. » (Marcel  Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, II, Noms de pays : le pays) 

La dentellière Claude Goretta Film 5

IN CASINO FORTUNA

Nos solitaires s’éloignent du monde. « – Ici, il n’y a déjà plus personne. Ils préfèrent s’entasser devant le casino – Vous n’aimez pas quand il y a du monde ? – Vous, non plus, non ? – Non, j’aime pas beaucoup !» Ils se sentent plus vivants et plus forts, ensemble.

In casino fortuna – La Chance est dans cette maison. La chance n’est pas au rendez-vous et le homard se transforme en boîte de conserve. Les corps se rapprochent. Mais ne se touchent pas. « – Vous voulez une pêche ? – Non, merci. Je ne supporte pas la peau. Ça me fait frissonner ! – Je vais vous en épluchez une ! » On pense alors à un vieux couple. « –rien que de vous voir l’éplucher, ça me donne la chair de poule ! » Mais à côté, les amants font du bruit, encore. Les corps du monde inondent la chambre dans un cri de jouissance interminable. Béatrice, mal à l’aise, met la musique. Lui préfère la musique classique. Alors elle cherche la bonne fréquence. Un livre sur les lits. Les contes de Maupassant. Elle sourit. Elle pense se rapprocher de lui. «Juste penchée au-dessus d’un désordre qui les abritait, l’oiseau s’égosillait toujours. Ils ne parlaient pas de peur de le faire fuir… » Elle ne fuira pas. Il y a trop longtemps qu’elle a perdu ses ailes et ses jambes.

ET TA VIE ? C’EST QUOI

Une route. Un cimetière américain. « Il y dix mille rien qu’ici ! Il n’y a pas que des baigneurs sur la plage ! ». Marylène retrouve son amie. « –C’est impressionnant tous ces américains. Qu’est-ce qu’ils étaient jeunes ! »  Au cœur de cette jeunesse abattue en plein vol, Marylène a rencontré John, le bon, peut-être ? Elle se rassure. C’est un américain. Marylène semble étonnée que Béatrice ai pu attraper un homme, elle si prude. «- Dans le fond, vous étiez venues à Cabourg pour draguer ? – On été venues pour voir la mer ! – Tu ne l’avais jamais vu ? – Ben non ! – Tu ne connais rien, alors ! Et ta vie, alors, c’est quoi ? – Le travail, et puis la maison – Et les garçons ? – Non ! – Tu n’en as jamais eu ? – Non, jamais ! – Tu es vierge, alors ? – Oui ! – Et avec Marylène, tu n’as jamais rencontré de garçons ? – Elle n’en connaît pas beaucoup, je crois ! – Et tes parents ? Qu’est-ce qu’ils font ? – Je vis avec ma mère, elle travaille dans un magasin. – Et les gars dans la rue, dans le métro, ils ne te baratinent pas ? – Si, ils essaient. – Ben, alors ? – Ben, rien ! Ils ne m’intéressent pas. Je ne les connais pas. -Et moi ? – Toi, c’est différent. Je ne sais pas, tu es poli ! »

Dans les terres, à la campagne. On dirait un tableau de Renoir. François semble jaloux. Un type semble s’intéresser à Béatrice. C’est un peintre. Il offre les deux dessins. Elle ne sait pas lequel prendre. En voulant déchirer son portrait, elle montre ses premiers sentiments.

La dentellière Claude Goretta Film

 

QUELLE GRÂCE DANS LE TRAVAIL

Dans sa chambre, elle se dénude et positionne sa robe au-dessus du lit. Le jeu de l’aveugle. De la confiance au bord du précipice. « –un quart de tour à gauche…un demi-tour à droite…Tu as peur…un petit pas…Tu peux ouvrir les yeux maintenant…tu as confiance en moi – Bien sûr. » Elle apprend à faire confiance. Elle se donne. La maison des parents. Les draps que l’on tend. Les regrets de ne pas se voir si souvent. « –viens m’aider à plier celui-là, on va voir ce que tu sais faire ! » Le drap se plie « –Quelle grâce dans le travail ! – Ne te moque pas ! » Elle a tant et tant plié, tant tendu et rangé. La grâce n’y est pour rien. Mais lui y trouve de la beauté.

FAIRE DES CHOSES INTERESSANTES

Le désir. L’envie de passer une nuit ensemble. « -si tu ne veux pas…je en veux pas que ça soit pour me faire plaisir…tu as froid. Tu veux ton châle. » Le châle que l’on pose à la nuit tombée.

La chambre. La lumière que l’on éteint. Que l’on rallume. Le désir. L’intimité. La honte. Une lumière glauque. François s’assied au bord du lit et découvre peu à peu Béatrice. Les bras s’enlacent.

La plage. Il fait froid. La visite chez la mère de Béatrice. Les petits gestes du quotidien. Les dessins de jeunesse que l’on feuillette et les photos anciennes que l’on passe.

Nouvel appartement. Nouvelle peinture. Elle a même marqué les livres qui étaient ouverts avant de les refermer pour les ranger. Ce poids devient lourd. Elle doit s’ouvrir. Elle n’est pas que ça. Il faut qu’elle fasse autres choses pour que sauver ce couple qui déjà patine. Il faut « faire des choses plus intéressantes, prendre des cours … – J’aime bien ma vie avec toi. J’apprends plein de choses. » C’est déjà plus qu’elle n’a jamais espéré. Pourquoi plus encore.

DU CARRE AU CARRE, ET TOUJOURS UN PEU PLUS DE SOLITUDE

Les amis. Les intellos. Les conceptuels. Et des mots qui enveloppent. Qui à force de vouloir dire et donner du sens politique, des mots qui restent-là sans ne plus servir à rien. On classifie, structure, range. C’est un nouveau salon de coiffure pour jeunes étudiants en mal d’affirmation. La caméra ne filme plus les corps du salon de coiffure mais les mots anguleux du salon où l’on cause et où l’on refait la vie « – Ça, c’est ta voiture, ça, c’est  ta maison, ton bureau, ton lit, le métro, l’avion, l’ascenseur, le cercueil. T’es toujours dans la boîte ! Regarde ! On n’a pas l’air gai là-dedans !  T’as tout là-dedans ! Le boulot, la bouffe, la baise !…Il y a eu l’âge d’or, l’âge de fer, maintenant l’âge de la boîte. L’âge de la boîte, de la standardisation. Si t’es pas conforme, si t’as pas la dimension, que tu ne rentres pas dans la boîte, t’as qu’à crever ! Sauf la boîte, c’est pourtant évident, l’âge de la boîte est venue…

SIMPLE EFFICACE IMPARABLE

…La boîte c’est 6 cloisons et 24 angles droits, c’est simple, efficace, imparable ! C’est la solution à tous tes problèmes ! Qu’est-ce qu’y reste comme place pour la promenade, plus d’horizon. Parce que  l’horizon, c’est pas droit, c’est fantaisiste. La vie, maintenant, c’est fait pour le rendement. Pas pour vivre ! Tu ne t’en rends même pas compte. Ça vient tout doucement. Un beau matin jour, tu découvres un nouveau feu rouge en bas de chez toi, une interdiction de stationner, un sens unique.  Tout ça, tu te dis, c’est pour faciliter la circulation…alors tu t’arrêts au feu, tu vas dans le bon sens …la boîte se referme sur toi. »

Mais les pensées éloignent les couples et les corps. Les mondes ne se croisent pas. Se sont-ils une fois croisés ? Mais la pensée de Béatrice implose. Elle ne comprend plus. Cet espoir qui est entré dans sa vie finira par la tuer. Sèchement. La raison vacille et flanche. Le corps n’a plus d’envies. Et le temps s’est arrêté. Elle est dans la boîte. Seule.

 Jacky Lavauzelle

La dentellière

TEMPO DI VIAGGIO (TARKOSKI & GUERRA) : LA JALOUSIE DE L’ART

Andreï Tarkovski
& Tonino Guerra
Tempo di Viaggio (1983)

LA JALOUSIE DE L’ART

 Le visage d’Andreï et la voix de Toni, Tonino Guerra. Ce visage qui se cache d’un soleil trop ardent quand la voix parle de voyages, de notes et de listes. Cette voix de Toni qui s’envole dans les airs et libère  ses mots dans la légèreté de l’été. Est-elle triste ? Oui et non. Est-elle belle ? Oui, elle est belle comme est splendide Sorrente qui s’offre sans se donner.

Tempo di Viaggio

DANS LE CREUX DES VERS

La réalité s’immisce dans le creux du vers, dans le velouté et les rondeurs des coteaux italiens, sur les rondeurs d’une fausse nonchalance du poème. Un poème qui renvoie Andreï à sa Russie et à son père, loin là-bas. Si loin ? Les mots de russe se mélangent à l’italien, sans se fracasser. A la limite des mots, s’ouvre le voyage. Ce sont les mots qui le permettent. Les mots s’envolent et circulent du fauteuil à la terrasse. Si bien que le livre peut bien se livrer nu, fragile et puissant, ouvrant son corps aux vents, clamant sa liberté au pied de la cage. Un vent léger fait basculer un luminaire. Ce sont les mots qui passent et repassent, se donnent et ne se rendent pas ; ils gardent une saveur unique et nous partons un peu plus bas. Nous revoyons les images du mystérieux Nostalghia et nous entrons par les portes entrebâillées du road movie.   

LA FORCE D’UN ULYSSE

Les impressions paraissent confuses, telle une brume en hiver, mais ce ne sont que des impressions. Fugaces et précaires. Elles ne se mettent jamais à vif, les impressions. Elles temporisent et donnent une couleur pastel à l’instant. Et ces sensations semblent altérer le temps et l’espace. Elles résistent au néant, au chaos, au rien. Elles font que demain, des souvenirs seront possibles, que les futurs s’ébaucheront et que les rencontres s’emballeront. Entre la beauté de Capri et la fusion de l’énergique Naples. Entre Naples et Pompéi, entre l’agitation chaude des rues et le calme de l’après catastrophe. Le temps se mélange enfin à l’espace, comme dans un point unique, qui pourrait être l’archipel Li Galli, repère des sirènes, où la vie s’arrête, brisée sur des rochers que portent les voix angéliques et diaboliques. La voix ici n’est pas neutre. C’est une voix qui dévore, qui ingère. Il faut la force d’un Ulysse ou le talent d’Andreï pour y échapper.

La chaleur encore se pose et Andreï ne l’aime pas, elle le transperce. Chaque rayon en aiguille, longue et pénétrante, se transforme. Ce n’est plus une superficialité

UNE ARCHITECTURE DECIDEMENT TROP BELLE

Des paysages qui parlent de lui. Telle la vallée des Truli qui lui rappelle la Russie. Une ligne de cet horizon et des vallées que l’on croit être des tas de farine. Le Quichotte voyait bien des moulins dans son pays ibérique. Dans ces espaces, les lignes se mélangent et s’interpénètrent, le temps s’amuse encore.

Tarkosvki Tempo di Viaggio

Andreï toujours, tel un animal apeuré par le soleil, se blottit contre le mur.

AMALFI ! ATRANI ! FURORE !

Nous longeons des  côtes, chaussées par les dieux, du golfe de Salerne, sages dans le soleil puissant et envoûtant, et découpées comme les oreilles du diable. Une côte amalfitaine belle, décidèment trop belle, trop photogénique,  trop touristique. Le temps du voyage n’est pas celui du farniente et des vacances. Le cœur n’est pas au travail, mais l’œil veille encore. Il ne faut pas perdre la boussole et tenir le cap. Amalfi, là où les marins pour la première fois utilisèrent cette boussole, à force, peut-être, de se perdre dans le dédale de ses rues anciennes ;  plonger des montagnes et courir sur Atrani où l’on aperçoit et la mer et la crique et l’église, ou la Furore, magnifique, plein de mystère où s’attardent Andreï et Toni à regarder les bateaux et à laisser partir la caméra là-bas, loin après que le vieux pont enjambe fièrement les deux rives escarpées.

D’AVANT DANTE !

Au soleil, Andreï fait la grimace. Décidément, il ne s’habitue pas. Et il est temps de ne pas parler de tout. Ce tout qui a envahi de ses beautés la tête des deux artistes.

Tarkoski et Tonino Guerra

Il faut désormais élaguer, éliminer. Il faut laissez tomber Lecce et son baroque, ses bizarreries. Laisser tomber seulement car oublier est impossible. Personne ne peut oublier la Basilica di Santa Croce, personne, son foisonnement, ses courbes et sa blancheur, l’imposante rosace de la façade. Personne. Mais Andreï vient en repérage pour un film et non pour un documentaire. Son œuvre à lui impose et s’impose. Tout le monde attendra de voir les magnifiques quarante-huit colonnes, celles qui datent d’avant Dante. Eh non ! Le cadre ne doit pas être grandiose, de peur qu’il phagocyte le film. Andreï impose son point de vue à Tino. Et la voiture roule vers Lecce, roule vers la basilique. Vers ces aigles de pierre sur la proue de la façade s’en allant conquérir les âmes.  Vers cette pierre de Lecce à la fois fragile et résistante. A la fois douce et tonique, et qui brille dans les feux de l’Europe depuis des siècles. Et au fond de cette montagne blanche murît un arbre longiligne, un arbre qui parle forcément à l’âme d’Andreï. Un arbre couché, mais plein de vie, sur lequel se développent, en mosaïques infinies, des personnages et des contes.

Et Andreï, petit short blanc improbable et jambes longilignes et blêmes, se protège au milieu de ce baroque foisonnant.

Nous traversons, côté Adriatique, pour nous retrouver dans les Pouilles. Nous quittons les lignes accidentées pour se calmer auprès des plaines de Tavoliere delle Puglie. Une route fuit à travers une musique populaire et des maisons blanches, au sein des murets de pierre, au seuil des champs à foison. L’entrée de Locorotondo sur son rocher, qui trône, dans toute sa largeur et sa hauteur. Sa limitation à 50 km/h et son interdiction de klaxonner, que personne, certainement ne respecte. La musique s’accélère et cesse d’un coup comme pour donner un volume, une structure à la ligne. Le calme d’un patio. Un oiseau factice dans la brise légère. D’autres oiseaux en bois dans une case.

L’ART EST JALOUX

La Madone del Parto, des reproductions, un rouge qui n’existe pas. La tension avec le mur.

Andreï a chaud, encore. Le soleil l’agresse, il cache son visage afin de protéger ses yeux. Toni est dans son élément. Sa main passe sur ses cheveux et attrape le cou. Andreï grimace en tournant les pages. Toni ne croit pas que la poésie puisse se traduire, que les tableaux puissent se reproduire sur des pages. L’art est jaloux. Mystères, formes et silences…

Andreï à l’ombre, assis par terre, lit. Toni lit des requêtes de jeunes personnes pour Andreï. Que lui ont-ils apporté ? Alexandre Dovjenko, la Terre, la poésie ;  l’ascétisme et la simplicité de Robert Bresson ; Antonioni, l’avventura, le sens de l’action pure ; la générosité de Fellini ; Mizoguchi et tous les autres. Ils sont nombreux qui irriguent chaque souffle d’Andreï.

L’IMAGINAIRE, TOUJOURS PLUS FORT

Quelle importance accorder à l’ensemble de ces beautés souveraines et éternelles. Andreï pense que l’essentiel, c’est le voyage qu’il fait en lui-même. C’est l’essentiel. En lui-même des projets aussi. Des films qui ne verront jamais le jour et qui resteront dans l’aube de l’âme. Les films qui sont restés à l’état de projet, ceux qui n’ont pas pu être réalisés, permettent au réalisateur de rester libre. Avoir des idées que l’on garde en réserve, même si on ne peut les filmer. Une fin à la Jeanne d’Arc. Un arbre, le feu, puis plus rien. Une mère morte et un fils à la recherche de la tombe. Un fils qui porte la pierre tombale comme d’autres portent leur croix. La quête impossible. Cette boucle qui ne se boucle pas. Et l’imaginaire toujours plus fort, toujours vainqueur. Celui qui plante la pierre sur une tombe au hasard et qui y croit dur comme fer.

Aller loin, au-delà, dans l’évidence. Ne pas se conformer ou s’enfermer dans le genre, dans un genre, n’importe lequel. Un film de science-fiction ne doit pas se servir des codes de ce genre. C’est pour cela qu’Andreï préfère Stalker à Solaris.

«  Pour moi, le cinéma est un art qui peut tout exprimer, le tragique, le comique, la tristesse ou la gaieté. C’est comme cela qu’il reflète la vie. Je m’applique à éliminer le moindre signe qui permettrait de l’assimiler à un genreIl faut apprendre à se mettre au service du cinéma, sans se sacrifier»

Jacky Lavauzelle

ONCLE BOONMEE ou LES MIGRATIONS DE L’ÂME

APICHATPONG WEERASETHAKUL
อภิชาติพงศ์ วีระเศรษฐกุล

Apichatpong Weerasethakul Portrait

ONCLE BOONMEE
celui qui se souvient de ses vies antérieures
 ลุงบุญมีระลึกชาติ
(2010)
 LES MIGRATIONS

DE L’ÂME

 

Oncle Boonmee Affiche Apichatpong Weerasethakul Cinéma Thaïlandais

 

LE RETOUR DES ESPRITS
Un être passe dans la forêt que la photo capte. Un être que l’on recherche. Mi-homme, mi singe. En plongeant dans la forêt, l’homme plonge dans ses origines, réveille les êtres assoupis, excitent ceux qui surveillent, qui attendent.
Les origines jusqu’à cet accouplement fantastique et onirique dans les eaux, par un poisson, de cette princesse au visage déformé. Les voix sont là et les eaux s’animent. Le lac, le poisson, l’esprit, appellent. Cet abandon sensuel à la nature vive emporte les oripaux qui partiront illuminer le fond du lac.
A l’origine, il y a la rencontre, le dénuement. La découverte d’une illusion ou d’une émotion. Le lac entre tendresse et assauts vigoureux prendra la princesse. Boonmee se souvient.
Il reviendra plus tard à la caverne. L’heure sera venue et une boucle bouclée. D’autres petits poissons s’agiteront au fond d’un rocher, comme autant de frères. Les soldats qui portaient alors la princesse sont substitués par les membres de la famille un instant recomposée de vivants et de morts.

CEUX QU’ON ENTENDAIT
Les esprits sont là depuis toujours. Depuis que l’homme existe. Ils se donnent aux vivants. Si ce n’est l’inverse. Depuis toujours les traditions en parlent. «Comme ceux qu’on entendait quand on était petits. » (Boonsong) Il y a ceux que l’on ne reverra jamais et ceux qui reviennent. Personne ne sait pourquoi. Il y a ceux qui disparaissent et qui, à l’approche de la fin d’un proche, reviennent.

ILS SENTENT QUE TU ES MALADE !
Entrez dans le monde de l’Esprit. Vivez l’Esprit. Vivez avec les esprits. Sans contemplation, les âmes errantes s’invitent. Elles s’imposent en douceur. Sans effroi. Juste quelques secondes d’interrogation avant de se mettre à table. « L’homme n’était plus. L’esprit allait commencer sa route dans les veines de l’humanité. » (Romain Rolland, la Vie de Ramakrishna, Ed Stock) L’homme en la personne de Boonmee s’éteint. Les esprits le sentent. C’est l’heure du passage, du transfert. « Il y a de nombreuses créatures tapies aux alentours…Des esprits…Et des animaux affamés. Comme moi. Ils sentent que tu es malade. » (Boonsong à Oncle Boonmee)

TU PEUX ALLER OU TU VEUX
Les âmes s’invitent et regardent, comme dans un repas de famille, les photographies …de leurs propres funérailles. Les esprits sont de la forêt et de la nuit. Il faut donc baisser la lumière trop forte. Mais sinon rien n’a changé. Chacun parle de son passé, de ses doutes, de ses envies. Qui prendra la suite de l’exploitation. Tout s’organise. Sans drames. Oncle Boonmee, après sa mort,  espère bien ainsi pouvoir revenir donner un coup de main à Tante Jee : « après ma mort, je reviendrai t’aider. Je me débrouillerai. On n’est pas coupé du monde ici. Il y a un temple à une demi-heure. Tu peux aller y méditer. Quand tu maîtrises la technique, tu peux aller où tu veux. » C’est une grande fraternité sereine qui s’installe.

TOUT NAÎT DE L’ESPRIT
A table, au temple, dans la forêt, plutôt le soir. Attendez et peut-être verrez-vous. « De l’Esprit proviennent toutes choses. Tout naît de l’Esprit et est formé par lui. » (Dhammapada) Laissez votre raison et vos certitudes. Vous entrez dans le monde des Phi, ผี. Après les Pob, poissons-fantômes, carnassiers, ปลาผี, omnivores de Mekong-Hotel, entrez dans le monde des Fantômes Singes bienveillants, les Ling-Phi, ลิงผี. Ici, les êtres  s’accouplent aux poissons et les hommes perdus aux hommes-singes-esprits

SE LIBERER DES CHAÎNES
La scène inaugurale commence au crépuscule. Un buffle est là. Le buffle domestique qui, attaché à un arbre, réussit enfin à briser sa chaîne, et à partir dans la jungle où vivent fantômes et singes-fantômes.

Cette scène résume déjà ce qui va suivre. Oncle Boonmee est à l’image de ce buffle, dans sa clairière envahie par les moustiques, les insectes et autres personnages fantomatiques. Il  va vers sa mort, sa délivrance. Il va lui aussi se libérer de ses chaînes pour rejoindre la forêt d’où il vient. Le buffle sera retrouvé par un paysan sous les yeux des singes-fantômes qui le ramènera vers la clairière. Oncle Boonmee sera lui aussi pris en main dans son dernier voyage.

MA CONSCIENCE S’ETEINT
Cette scène du buffle nous fait aussi penser aux sacrifices des Fordicidia des romains lors des fêtes de la fertilité. Pour apaiser les esprits, pour qu’ils attendent et ne s’en prennent pas aux vivants. Pour se régénérer et devenir plus fort. Car les fantômes aussi  ont peur, ont froid et oublient : (Huay, le fantôme de la femme de Boonmee) « Les prières m’ont tenu chaud lors des nuits froides uniquement parcourues du murmure du vent. J’entends ces voies familières. La voix de Boonmee. Peut-être étaient-elles répétées sans cesse pour ma conscience qui s’éteint. »

Oncle Boonmee est lui aussi fixé et enchaîné à sa propriété. Maintenant à l’heure d’une mort imminente, il regrette de n’être pas parti : « – les ouvriers passent, ne restent pas. Parfois, je les envie. Ils peuvent aller où ils veulent…Mais moi, je ne peux pas. Je reste ici. » Comme le buffle, Boonmee est prisonnier. Un peu plus encore avec sa maladie de reins. Ses chaînes sont autant de tuyaux que l’on déroule tous les jours pour le soigner.

CE DOIT ÊTRE MON KARMA
Et pour ceux qui ont bougé dans leur vie, ce n’est pas par choix « – Tante Jen dit toujours qu’elle aimerait se poser. – (Tante Jee) je n’ai pas choisi. Ce doit être mon karma, parce que je suis têtue. » Comme ces abeilles, insectes ‘domestiqués’ de la propriété. Ces prisonnières qui donnent la vie par la pollinisation des tamariniers. Ces arbres qui fournissent cette pulpe autant acide que sucrée à l’image du mélange entre les vivants et les morts. Et le miel qui en sort, est lui aussi un mélange : « notre miel a le goût de tamarin et de maïs, acide et sucrée. Ne prends pas le dessus. Il y a les larves. Le miel est au-dessus. » Mais des abeilles, ผึ้ง, aux fantômes, ผี, il n’y a pas loin. L’abeille est le seul insecte en contact direct avec l’homme. Elle est son proche. Son autre dans une autre dimension. Elle le nourrit et fertilise ses arbres. Lui, lui construit des ruches, quand il ne la tue pas avec quelques pesticides.

AU MILIEU DES FANTÔMES ET DES IMMIGRES
Quant à la ville, ce n’est pas mieux. Bien au contraire. L’Oncle Boonmee la juge infernale. Mais comment vivre dans ce capharnaüm d’esprits et d’âmes errantes. Ce serait trop pour Tante Jee : « Comment veux-tu que je vive ici au milieu des fantômes et des immigrés ? » Ici, ce sont les humains qui ont l’impression de ne pas être normaux. La norme est évanescente et spirituelle.

Boonmee qui se retire avec tante Jen se pose des questions sur son karma, à cause des communistes qu’il a tués et des insectes qu’il a éliminés. Tante Jee tente de le rassurer : ses intentions étaient bonnes. Après son décès, lors des funérailles, le temple est envahi du bruit des insectes qui semblent revenir du pays des morts comme pour se rappeler au bon souvenir des vivants ; ils sont bien là. « Celui qui, sans pitié, tourmente les êtres qui, comme lui, désirent ardemment le bonheur ne l’atteindra pas lui-même après sa mort. » (Dhammapada)

Les hommes sont plus près des esprits que les moines avec leur téléphone portable, qui juge le temple « sinistre » : « je n’ai même pas la radio dans ma cellule. Certains moines ont un ordinateur, échangent des mails, discutent. Ma cellule est un tombeau. » La spiritualité est portée par tous, mais surtout par ceux qui s’approchent de la mort.

« Je médite la migration au moment de la mort.
L’annonce de la mort me laissera sans crainte…
Je suis sans crainte.
J’ai l’assurance d’être délivré.
 »

(Marpa, Les Fleurs de Bouddha, Ed. Albin)

Jacky Lavauzelle

 

DEDEE D’ANVERS (Allégret) UNE LUMIERE DANS LA BRUME

Yves ALLEGRET

Yves Allegret Portrait CompoDédée d’Anvers
(1948)

Une lumière dans la brume
La brume d’Anvers est un amas d’âmes en errance et en suspend entre l’enfer et l’enfer. Les personnages de Dédée d’Anvers sont dans ce purgatoire dans l’attente que les portes de l’Enfer saturé s’ouvrent. Anvers est déserté par les dieux. Abandonné. La ville est la ville du gris. De ce gris blanchâtre et délavé qui inonde les nuits comme les jours.

Cette brume empêche la visibilité des cœurs. Les ombres, sombres et opaques, règnent. Mais, au loin, passe un navire avec deux phares qui transpercent l’épaisseur humide et glacée, ce sont les yeux de Francesco.

J’AIME VOIR LES HOMMES SE BATTRE
Cette brume rend invisible l’horizon. Les êtres ne se projettent plus dans cet horizon bouché. Ils vivent. Les seuls lieux de vie sont les quais, où les hommes attendent, les bars, où les hommes consomment en attendant et les rues, où les hommes se battent en attendant (Dédée à son client : « C’est rien, c’est une bagarre !»). Ces hommes qu’elle juge froidement : « J’aime bien voir les hommes se battre. Ils ne se font jamais assez mal … – Vous avez peur ? – Non, je les aime trop, ça revient au même …Qu’est-ce qu’ils leur mettent, encore pire que la dernière fois. J’aurai pas voulu rater ça pour un million…. »

La brume fait écran à travers l’écran. Les faibles lumières reviennent sur des êtres ternes et saouls.

UN LIEU SI LOIN DU CIEL
Le film s’ouvre sur ces êtres comme dans le troisième chant de l’Enfer de Dante : « Per me si va ne la città dolente, Per me si va ne l’etterno dolore, per me si va tra la perduta gente ». Les gens perdus ont, pour le moment, trouver un havre de paix, d’alcool et de fille faciles, le bar de Dédée. Des gens perdus dans un lieu obscur, bas et si loin du ciel qu’il enferme toutes choses (Dante, Enfer, Chant IX) : « Quell’e ‘l piu basso loco e ‘l piu oscuro, E ‘l piu lontan  dal ciel che tutto gira …Questa palude che ‘l gran puzzo spira …»

UNE TENDRESSE POUR DIGERER
Dédée (Simone Signoret) est dans son élément, au bassin, au milieu des marins en attente, « si ça t’fais plaisir, faut pas t’gêner. »  La « petite tendresse » de son mac à Dédée pour le faire digérér. Mais elle a la « tête dure » et il compte bien la «bosseler ». Dédée est la beauté libre au sens kantien du terme. Elle est ‘soumise’ à René, mais en vérité elle reste indépendante de tout lien à un quelconque intérêt sensuel ou moral. Le lundi, elle a son client régulier. Après le repas, elle donne son moment de tendresse à René pour qu’il digère, le matin, elle fait la tournée des quais et déambule devant les marins excités, qu’elle retrouvera certainement le soir venu. Elle perdra cette beauté kantienne, libre de tout intérêt, en tombant amoureuse du ténébreux Francisco pour lui devenir dépendante. Elle ne se déterminera plus que par rapport à lui. Elle ne supportera plus cette ville glauque et triste. Ce Marco, gluant et venimeux.

Elle est le présent. L’éternel présent. Le passé ne vaut rien, ne compte pour rien. Tous ses clients sont les plus beaux, « c’était bien, on ne m’a jamais fait ça avant ! » Dédée est à elle-même suffisante jusqu’à sa rencontre.

Le film se structure sur plusieurs trios. Trois temporalités, trois hommes, trois points lumineux où l’espoir revit.

C’EST POUR TON BIEN QUE JE SUIS DUR
Trois hommes. Mi mac, mi portier du bar, Marco (Marcel Dalio) qui joue au méchant et qui se regarde dans la glace avec son pistolet. Le passé. Celui qui la sortit de Toulon pour la prostituer à Anvers. Il est la laideur ou la beauté dans le sens d’Hippias, dans l’Hippias majeur de Platon, celui qui accomplit bien sa fonction. « C’est pour ton bien que je suis dur ! » Et lui, Marco, n’y déroge jamais. Il accomplit sa fonction d’imbécile, de crétin et de lâche jusqu’au bout. En ce sens, il est la perfection-même. Il est le corrupteur. Il salit tout ce qu’il touche. Et il fait peur par sa méchancheté et sa vilénie. Comme lui dit René, sarcastique : « T’es très intelligent ! »

Monsieur René (Bernard Blier), le patron. Figure tutélaire et protectrice. Le présent. Quand il est là, Dédée ne risque rien. « Je sais le calmer. » René à Marco : « Si je te garde ici, c’est pour garder Dédée. »Mais avant et après, elle dérouille avec Marco.

ON POURRAIT ATTENDRE ENCORE UN PEU
Francesco (Marcello Pagliero), le trafiquant italien. L’aventure, l’amour passion et l’ouverture vers le monde. Le poète qui, à la nuit tombée, récite des textes italiens, sans les lui traduire, « ça ne te regarde pas. » C’est beau dans la nuit. « Je n’imaginais pas que c’était possible à ce point-là. » C’est un futur de voyages et de découvertes pour Dédée qui en tombe amoureuse. Dans leur première rencontre ces deux temps s’opposent. Elle, impatiente. Lui, dans le plaisir de l’attente. « –Dis ! Tu te décides ! Qu’est-ce que t’attends ? Qu’il pleuve ? – Non, j’attends deux heures du matin. – T’attends quoi ? – J’attends deux heures, j’ai quelqu’un à voir.  – Et c’est pour attendre deux heures du matin que tu m’as amenée ici ? – Ben oui. Qu’est-ce que tu croyais ?… » Cet homme est différent. Le sourire de Dédée parle : « T’es sûr que t’es pas en avance ? On pourrait attendre encore un peu ? » Francesco voulait seulement « entendre parler une femme ». Dédée est conquise. Les mots d’amour sont durs à dire, « je ne peux pas dire ces mots-là ! » Mais ce sont les yeux qui parlent. Et les odeurs… « ça sent toi! »…

Il y a l’unité de lieu. Anvers en est le centre, le présent. Mais deux autres villes sont évoquées. La ville d’où vient Dédée, Toulon, la ville de sa jeunesse, morte à jamais, le soleil, la méditerranée. Et la ville du futur : Hambourg, celle qui attire. Tous les marins vont à Hambourg, constate amèrement René. L’avenir du cloaque est compté. Anvers est une ville qui se meure.

Mais il y a trois lumières. Celle du bar où les hommes se replient et se brûlent comme des mouches sur une lampe. Mais l’espace d’un instant, ces hommes retrouvent de la chaleur. Il y a la lumière de Dédée dans la ville qu’elle illumine de son passage. Dédée qui illumine le bar de sa présence. Et les yeux de Fransesco qui illuminent le cœur de Dédée.

REVOIR LES ETOILES
Il y a trois femmes aussi. Trois en une, Dédée. La petite fille de Toulon jusqu’à celle qui partira malgré la mort de Francesco. En emportant un peu des brumes épaisses d’Anvers. Il y a quand même une figure féminine touchante, c’est l’entraîneuse maternelle Germaine (Jane Marken) : « Je te parle comme une mère ! »

« E quindi uscimmo a riveder la stelle » (Enfer, Chant XXXIV, dernier vers). Dédée, peut enfin revoir, elle aussi, les étoiles.

Jacky Lavauzelle

L’INCOMPRIS (INCOMPRESO) : PAR-DESSUS LA MORT

LUIGI COMENCINI
L’INCOMPRIS – INCOMPRESO
1966

L'Incompris Incompreso Luigi Comencini 1966 Artgitato

PAR-DESSUS
LA MORT

La voiture noire qui pénètre dans la cour du château est lourde d’un secret. La caméra la contourne comme étrangère, apeurée pour en attraper, pour en comprendre des bribes. Être à l’affût. Quel est ce terrible mystère que gardent ces deux hommes à l’arrière. La caméra se rapproche et se fixe sur un homme, sir Duncombe,  Anthony Quayle. Sa femme vient de mourir. L’homme est abattu.

IL EST COMME SA MERE
Le silence doit être gardé afin de préserver, croit-il, ses enfants. « Ils ne sont au courant de rien. Il faudra pourtant que je le dise à Jonathan (Stefano Colagrande). Il peut comprendre et il doit savoir la vérité. Je ne sais comment je lui dirais, mais il faut que j’en trouve la force. Matthew (Simone Giannozzi),lui, nous essaierons de le distraire. Il est encore si jeune, il croit qu’elle est partie, qu’elle est en voyage… Matthew est un enfant si jeune, si délicat et si fragile, il a besoin de soins et de tendresse. Il est comme sa mère… » Mais celui qui montre sa fragilité, c‘est Duncombe lui-même, malgré son titre, malgré sa fonction de consul. Il pleure. Il est brisé et il comprend que la tâche qui lui incombe sera difficile, voire douloureuse. Comment dire l’indicible. Il l’a profondément aimée, lui aussi.

« Entendant des sanglots, je poussai cette porte
Les quatre enfants pleuraient et la mère était morte
Sur le grabat gisait le cadavre hagard ;
C’était déjà la tombe et déjà le fantôme.
 »

(Victor Hugo, Les Contemplations, XVII, Chose vue un jour de printemps)

ENTRE DEUX EAUX
Le film partira sur cette relation quadripartite entre le père, trop souvent absent par son travail, la mère, décédée précocement, et ses deux enfants, Jonathan et Matthew. Comencini par touches évoque les blessures, les fêlures, les attentes et les désirs. Il prend les yeux de l’enfant et de l’enfance. A cette hauteur où les rêves sont possibles et les désillusions aussi. Il prend la peau de Jonathan entre deux âges. Fort de ses envies et de ce bouillonnement. Faible de ne pas tout comprendre du monde des adultes. Il est entre deux eaux et, pour cela, se sent si bien pendu dans les airs au-dessus de l’étang.

L’ENFER, C’EST L’ABSENCE ETERNELLE
Comencini nous parle de l’absence de la mère. Cette origine qui n’est plus. Comment parler de ce qui nous lie, de ce qui englobe la famille et qui n’est plus ? « L’enfer c’est l’absence éternelle » (Victor Hugo, Hors de la terre).  Que dire de l’absence éternelle maternelle ? Tout s’écroule. Comment ne pas sombrer ? A quoi se raccrocher ? Une autre histoire reste à écrire. Le cadre est solide socialement. Les enfants ont tout : jeux, gouvernantes (dont la superbe Adriana Facchetti), l’argent, l’espace. Mais il manque l’essentiel : une véritable présence. Seulement une simple présence.

TROP GRAND ET TROP FROID
Car ici tout est grand, immense aux yeux d’enfants si jeunes,  et tout nous rappelle le passé, proche ou lointain. Florence, l’éternelle, le château, l’immensité des pièces et du jardin. Il manque la chaleur. Les pièces sont trop froides, comme le jardin trop soigné. Comment rendre le tout humain, vivable, chaleureux. Des gouvernantes se succèdent afin de rendre un peu d’une présence maternelle, sans succès.

ELLE ETAIT COMME CA
La présence de la mère est partout pourtant. Mais elle s’estompe. Le temps fait son affaire, irrémédiablement. « –Tu ne t’en souviens pas ? (Jonathan) – Plus tellement, et maintenant moins qu’avant ! (Matthew) – Tu te rappelles bien le portrait d’elle qui était dans le salon ? – Oui ! – L’été, elle était comme ça. L’hiver, elle était plus pâle. Mais quand elle courait, elle avait les joues toutes rouges, et elle riait. – ça je me rappelle quand elle riait ! – Elle était toujours très gaie ; elle trichait quand elle jouait aux cartes avec papa… »

NE PAS TOMBER
Jonathan, lui a trouvé des précieuses reliques maternelles : Il reste un brin de voix sur un magnétophone conservé comme une relique, la chambre de la mère, véritable ventre maternelle, le tableau de la chambre, un papier de sa main dans l’armoire à pharmacie, « Andrea, Non toccare, la mamma. » Ce sont autant de galets qu’il pose pour retarder le grand oubli. Il s’accroche à eux comme il s’accroche à la branche. Pour ne pas tomber. Pour avancer.

 « A vingt ans, deuil et solitude !
Mes yeux, baissés par le gazon,
Perdirent la douce habitude
De voir ma mère à la maison.
Elle nous quitta pour la tombe ;
Et vous savez bien qu’aujourd’hui
Je cherche, en cette nuit qui tombe,
Un autre ange qui s’est enfui ! 
»

(Victor Hugo, Les Contemplations, Livre Quatrième, Trois ans après)

La nuit tombe sur Jonathan qui recherche cet autre ange. Il veut se rapprocher de ce père si statuaire et fort. Mais toutes ses tentatives se retournent contre lui. La raison à son jeune frère qui le colle comme une mère. Il n’a plus que lui. Quand Jonathan est puni par sa faute, il ne lui en veut pas. Il continue à le porter sur son dos, sur son vélo.

Incompris par son père, il imagine une nouvelle action qui le fera remonter dans son estime, une nouvelle preuve d’amour. A chaque fois, elles finiront en catastrophe. Il doit être plus responsable, mais ce n’est qu’un enfant. Il s’il se réfugie dans la chambre maternelle pour son moment d’intimité, il court vers l’étang afin de se prouver à lui-même qu’il existe. La branche qui se couche sur l’eau crante son évolution vers le statut d’homme. Pendu entre le ciel et l’eau, il avance sur son « audaciomètre ». Toujours un peu plus loin. Un craquement. Puis deux. Puis trois…Jusqu’à la chute que le poids de son jeune frère accélère. Au craquement de la branche celui des vertèbres, puis les certitudes de son père.

IL FAUT APPRENDRE A PERDRE
Il reconnaîtra ses erreurs. Derrière des airs de guerriers et de bagarreurs, Jonathan n’est pas un enfant fragile, c’est un enfant simplement. Il ne comprend pas l’injustice et l’incompréhension des grands. Comme dans le tournoi de judo, où la présence du père fait perdre l’enfant décontenancé. « – Tu m’avais dit que tu ne viendrais sans doute pas, alors je ne t’attendais plus, mais quand je t’ai vu dans la salle, j’étais surpris… – ça t’ennuie donc tellement d’avoir été vaincu ?…Il faut aussi apprendre à perdre. Tu prendras ta revanche une autre fois, quand je ne serai pas là pour te faire perdre. » Il est dérouté sans savoir comment faire le bien, comme le cadeau acheté à Florence qui tourne au drame ou le lavage de voiture où son jeune frère attrape froid.

Le seul qui le comprend vraiment est l’oncle William (John Sharp) ; Derrière une apparente rigueur, il lit toute la complexité du jeune enfant et son désarroi. Jonathan aime profondément son père, il l’idéalise, à remplir des feuilles du seul mot de papa. La caméra passe du regard de cet oncle, qui « n’aime pas les enfants », et pour qui « le droit de cuite de chacun est sacré ! », ours mal léché, à Jonathan qui déambule dans le cimetière en connaissant l’histoire de chacun,  « tu es comme chez toi ici ». Jonathan est un enfant perdu qui cherche un maître, à la recherche de repère et de sens.

Sir Duncombe reste dans son passé, intelligent mais qui ne comprend pas les pierres que Jonathan pose sur sa route : « des bleuets encore ! Je ne comprends pas qui peut les apporter ! » Il reste dans ce passé qui le tourmente sans voir que ses enfants sont là qui l’attendent. 

Notre diplomate le comprend mais un peu tard, « j’ai commis une erreur et maintenant il me juge ! » L’audaciomètre a cédé. Le dos aussi. La vie va se retirer malgré la présence des meilleurs spécialistes. Ces premiers mots sont pour Matthew. Il tient avant tout à rassurer son père. « Je savais que c’était très dangereux. C’est une façon pour moi de me calmer les nerfs. » L’audaciomètre a rompu mais un pont s’est créé entre eux deux.

T’AIDER, AU MOINS UNE FOIS
« Je sais bien que tu n’aimes que Matthew. Toi, tu ne me prends jamais dans tes bras. » Lâche-t-il à son père abasourdi. Il veut profiter des dernières minutes avec son fils et ensemble finir la rédaction dont parle Jonathan dans le délire de la fièvre. Finir et faire ensemble quelque chose jusqu’au bout. La musique s’arrête. Les mains se tiennent. Il faut rattraper le temps perdu. « J’aurai voulu t’aider Johnny, au moins une fois. »

« Pour moi, sans aucun doute, mon meilleur ami est mon père. Bien entendu, il est beaucoup plus âgé que moi, mais ça n’a réellement aucune importance. Il est très grand et il a une force énorme ; il peut facilement me soulever d’une seule main et il parle couramment plusieurs langues. Non seulement, il est mon père, mais mon ami aussi. Notre amitié a pour base une quantité de choses. Par exemple, nous jouons fréquemment tous les deux et nous n’avons pas de secret l’un pour l’autre. Lorsque ce qui m’arrive est un peu triste, il le voit et le comprend sans que j’aie eu à parler. Alors il me sert contre lui, et il me dit tendrement : … » a commencé Jonathan.

IL A FALLU TROP DE TEMPS
Et le père de continuer, avec l’accord de Jonathan : « il me sert contre lui et me dit alors : pardonne-moi, Johnny chéri, car tu sais ce n’est pas vrai que ton père t’a toujours compris. La douleur l’aveuglait à tel point qu’il n’a pas su voir que tu souffrais, et peut-être encore plus que lui. C’est bien cela ? Hein ! Il a fallu trop de temps à ton père pour le comprendre, bien trop de temps. Et cela c’est triste et impardonnable. Mais désormais nous allons être de vrais amis, parce que c’est ton père qui te le demande et il est fier de le demander, car tu es le fils que chaque père, que chaque père aimerait avoir. ».

                « Soudain l’enfant bénie, ange au regard de femme,
Dont je tenais la main et qui tenait mon âme,
Me parla, douce voix,
Et me montrant l’eau sombre et la vie âpre et brune,
Et deux points lumineux qui tremblaient sur la dune :
– Père, dit-elle, vois,
Vois donc, là-bas, où l’ombre aux flancs des coteaux rampe,
Ces feux jumeaux briller comme une double lampe
Qui remuerait au vent !
Quels sont ces deux foyers qu’au loin la brume voile ?
– L’un est un feu de pâtre et l’autre est une étoile ;
Deux mondes, mon enfant ! »
                (Victor Hugo, Les Contemplations, Les Luttes et les Rêves, XXX Magnitudo Parvi)

 Jacky Lavauzelle

SUSANA La Perverses ou LA SEDUCTION DU DEMON (Buñuel)

Luis Buñuel

Susana la perverse Susana, demonio y carne
1951
LA SEDUCTION DU DEMON

Susana la perverse-Susana demonio y carne- Luis Bunuel Artgitato « Le serpent alors innocent, mais qui devait dans la suite devenir si odieux, comme si nuisible à notre nature, devait servir en son temps à nous rendre la séduction du démon plus odieuse ; et les autres qualités de cet animal étaient propres à nous figurer le juste supplice de cet esprit arrogant, atterré par la main de Dieu, et devenu si rampant par son orgueil. » (Bossuet, De la concupiscence)

 

Des premières images, les premiers plans sont les plus beaux du film. La musique de Raul Lavista gronde littéralement d’inquiétude lancinante en perdant la caméra dans les nuages. La caméra monte, monte. La pluie tombe alors. L’orage zèbre la nuit. Des lumières d’un édifice imposant. Plan sur la pancarte qui remplit l’écran : « REFORMATORIO DEL ESTADO », Maison de Correction d’Etat. Le déluge peut commencer.

« Alors le Seigneur fit tomber sur Sodome et Gomorrhe une pluie de soufre et de feu, venant du Seigneur, du ciel. » (Genèse)

Des cellules de la maison de redressement sont dans le noir.

Des dames descendent avec une fille leur criant : « Soyez maudites ! » Elle crache, donne des coups de poings et des coups de pieds, elle  éructe comme un diablotin.

Le cas de Susanna s’aggrave ; « depuis deux ans, son état ne fait que s’empirer. » Elle a passé une partie de sa jeunesse dans cette institution. Elle est entre deux âges. Presqu’une femme.
Nous sommes dans le cœur du film. Le bien et le mal. Le Diable et Dieu. Mais ce qui est le plus intéressant, c’est que cette Susana que l’on emprisonne dans un cachot insalubre pour quinze jour afin de la calmer n’invoque ni Satan ni le Diable, mais Dieu.

Malgré son allure démoniaque, sa beauté rayonne. Elle illumine.

Elle reste terrorisée par une chauve-souris, des rats, une araignée., comme une fillette qui découvrirait pour la première fois la prison. La première personne qu’elle implore est Dieu : « Dieu ! Faites-moi sortir ! Je veux sortir… » Et c’est la croix qui illumine alors le centre du cachot.

Le Diable n’est pas là. Et Susana n’est pas effrayée par cette apparition qui la calme immédiatement. La musique s’adoucit de suite. Nous n’entendons plus l’orage.

Elle semble avoir perdu la raison. « Elle n’est pas plus heureuse en jouissant des plaisirs que ses sens lui offrent : au contraire elle s’appauvrit dans cette recherche, puisqu’en poursuivant le plaisir elle perd la raison. Le plaisir est un sentiment qui nous transporte, qui nous enivre, qui nous saisit indépendamment de la raison, et nous entraîne malgré ses lois. » (Bossuet, Sermon pour Madame de La Vallière, 4 juin 1675)

Susana continue dans le même registre. Elle ressemble alors à une sainte perdue dans ses prières. L’hystérique du début n’est plus du tout la même, mais le Dieu invoqué prend des couleurs moins évidentes : « Seigneur. Tu m’as fait comme je suis. Comme les scorpions, comme les rats… » Ce n’est donc pas le Seigneur qu’elle invoque : « Dieu des prisons, aie pitié de moi. Fais tomber les barreaux, les murs. Laisse-mois sentir l’air, le soleil. J’ai autant de droits qu’un serpent…ou que cette araignée ! … Dieu, accorde-moi un miracle si tu peux !…Sors-moi de là ! »

Déchaînée, les barreaux cèdent. Elle s’en servira d’échelle. Un rire diabolique sort de sa bouche.  Dehors le déluge continue au rythme de la musique qui s’accélère. Les orages rayent la toile. Elle tombe, rampe, glisse, comme un serpent dans la tourmente.

Cette partie est la plus ambigüe. Sa libération est un miracle en soi. Même si elle invoque le « Dieu des prisons », c’est la croix qui s’inscrit et c’est Dieu qu’elle invoque et qui semble répondre à sa prière.

« Au terme des mille ans, Satan déchaîné, s’évadera de sa prison pour séduire les nations aux quatre coins de la terre. » (L’Apoclypse de Jean, XX)

Le plan suivant présentera l’hacienda, sous les eaux et sous l’orage, de Don Guadalupe. Luis Buñuel nous la montre comme un havre de paix. Un havre que le malin cherchera à conquérir.

La jument préféré du maître des liuex est en train de mettre bas. La naissance se passe mal. Le poulain n’y résistera pas et le pronostic vital de la jument est engagé. La mort de cet animal innocent marque l’approche des forces diaboliques.

Les propos tournent dans le grand salon autour de superstitions, notamment de la part de la servante Felisa. Susana qui arrive détrempée, s’évanouie au seuil de la maison. Elle est accueillie par charité chrétienne. Dona Carmen, la femme de Don Guadalupe écoute la fausse histoire de Susana et la prend sous sa protection.

Susana cherchera à séduire les hommes qui lui permettront de rester dans l’hacienda. Jesus, le contremaître, qui lui tourne autour, apprendra vite qu’elle est recherchée par les autorités et cherchera à en tirer parti. Dans l’hacienda, c’est le mal qui triomphe, Susana prend possession des âmes et c’est le fils, doux et obéissant, étudiant invétéré, qui se retrouve dans une chambre avec des barreaux.

La fumée des batailles du cœur commence à se répandre. Elle se dissipera bientôt…mais pour mieux découvrir le lugubre spectacle des ruines.

En attendant, Susana séduira ensuite le fils et le père. La cellule familiale se décomposera tout au long du film, créant des jalousies, des rancœurs et des haines. Elle jouera constamment sur son image de jeune fille chaste et prude. Et ne découvre largement ses épaules que pour passer à l’offensive de la séduction, avec un geste de sa main dans ses cheveux.

Tout redeviendra plus calme avec l’arrivée des autorités conduite par Jesus, récemment licencié après avoir été surpris, par Don Guadalupe, avec Susana. Il était temps.

« Mais un feu descendit du ciel et les dévora. Le Diable, leur séducteur, fut jeté dans l’étang de feu et de soufre, auprès de la Bête et du faux prophète ; ils y seront tourmentés jour et nuit, pour les siècles des siècles. » (L’Apocalypse de Jean)

Le foyer se recomposera aussitôt. Le fils retrouvera sa gentillesse naturelle et le père son fauteuil de maître incontesté de l’hacienda. Dès le départ de Susana, nous apprendrons aussi que la jument que Don Guadalupe devait abattre, est, désormais, totalement guérie.

« Je vis alors un grand trône blanc et Celui qui siégeait dessus…Je vis alors un ciel nouveau et une terre nouvelle, puisque le premier ciel et la première terre s’en étaient allés… » (L’Apocalypse de Jean)

Jacky Lavauzelle

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LES PERSONNAGES

Fernando Soler (Don Guadalupe, le père) Matilde Palou (Dona Carmen, la mère) Luis López Somoza (Alberto, le fils)

Rosita Quintana (Susana) Víctor Manuel Mendoza (Jesus, l’intendant) María Gentil Arcos (Felisa, la servante-chef)

Alfred HITCHCOCK LE SUSPENSE ET LE CRIMME PRENNENT TOUJOURS DE LA HAUTEUR

ALFRED HITCHCOCK

 LE SUSPENSE ET LE CRIME
PRENNENT TOUJOURS DE LA HAUTEUR

HITCHCOCK LE SUSPENSE ET LE CRIME PRENNENT TOUJOURS DE LA HAUTEUR Artgitato

ALFRED HITCHCOCK
1899-1980

 

L’IMPORTANCE DE LA HAUTEUR DANS L’OEUVRE D’ALFRED HITCHCOK 

 

« E n vérité, je me trouvais sur le rebord de la vallée d‘abîme douloureuse qui accueille un fracas de plaintes infinies. Elle était noire, profonde et embrumée ; en fixant mon regard jusqu’au fond, je ne pouvais rien y discerner »  (Dante, L’Enfer, Chant IV, trad. Jacqueline Risset)

 L’ESCALIER, LA RAMPE ET L’ASCENSEURLa montée ou la descente de l’escalier accélère le suspense, c’est un des « condensateurs d’émotion ». Souvent, c’est la mort que l’on retrouve au bout.La référence reste encore la descente de l’escalier du Cuirassé Potemkine d’Eisenstein. Souvent imitée (Les Incorruptibles de Brian de Palma), jamais égalée et encore moins dépassée. En termes de puissance évocatrice, il reste inimitable. Cependant, dans presque tous ces films, Hitchcock s’en sert afin de les structurer. De nombreux films reprennent les mêmes techniques filmiques. La scène comme la rencontre de James Cole (Bruce Willis) dans la demeure du père de Jeffrey (Brad Pitt) dans L’Armée des douze singes, de Terry Gilliam, en est un bel exemple. Jeffrey commence son ascension ainsi : « Attention ! Mesdames, soyez très prudentes ! Cet escalier est dangereux ! ». L’utilisation dramatique est 100% hitchcockienne.  La preuve, James et la psychiatre, le docteur Kathryn Railly (Madeleine Stowe), se retrouvent  ensuite dans un cinéma où l’on projette trois films d’Hitchcock. Ce sont Vertigo et Les Oiseaux qui passent dans la salle. Juste après Kathryn change de coiffure à la manière de Marnie… Dans la scène de l’escalier, en vélocité et non en tension, l’élève dépasse le maître.Nous voyons l’évolution si nous comparons avec un de ses films les moins inspirés,M et Mme Smith, avec la dextérité des Enchaînés. Pour le premier, Hitchcock lui-même avoue : « Je ne comprenais pas le genre des personnages qu’on montrait dans ce film, donc je photographiais les scènes telles qu’elles étaient écrites » (Entretiens avec F. Truffaut). Pas d’escaliers dans le film, juste une succession de scènes, d’entrées et de sorties d’ascenseur. Il s’agit, il est vrai d’une comédie légère qui ne nécessitait aucunement le poids et la présence de ce décor. Son absence démontre en contre-point toute l’importance qu’il lui accorde dans toute narration dramatique. L’escalier, la musique et la mort. Prenons le début du film. Vue générale de la campagne. Une indication sur un panneau : « Applegarth Farm ». Balayage du paysage. Une route. Une ferme. Un paysan monte l’escalier. A la fenêtre, le maître des lieux, le riche fermier Samuel Sweetland (Jameson Thomas), qui regarde au loin, l’air absent. La musique, rapide et forte, contraste avec la tranquillité et l’aspect bucolique et pastoral du lieu. La musique parle d’un malheur que nous ne voyons pas ? Les chiens de chasse sentent que quelque chose ne va pas et montent l’escalier pour s’installer à la dernière marche. Vue des pieds du paysan. Descente lourde et triste dans l’escalier. Vue du maître toujours à sa fenêtre. Dans sa chambre, derrière lui, quatre femmes entourent son épouse dans ces derniers moments.L’escalier et la rencontre. La fulgurance. Quand il choisit enfin sa servante, Aramintha (Lilian Hall Davis), il la présente aux deux dames qui, revenant sur leur décision, acceptent désormais la main de Samuel. Aramintha a été la plus rapide. Quand elle se présente aux deux autres, elle trône en haut de l’escalier et rejoint son homme le plus rapidement possible. « Rapide comme l’éclair, le Seigneur ne donne aucun avertissement quand il infuse un peu de bon sens dans le cœur d’un homme. » Lors du repas de noce au moulin, le dernier à monter l’escalier est Philip, rongé par son amour impossible pour Kate. Ces derniers pas sont lourds et tranchent avec la fête. La rambarde le retient comme si la chute n’était pas loin. C’est Pete qui revient le chercher pour le ramener dans la fête. Il le ramène dans le jeu et le positionne en face de Kate. L’ambiance reste lourde. Pete s’en aperçoit : « Hé César ! Ce n’est pas un enterrement, c’est un mariage ! ». Il ne voit pas qu’il s’agit de son enterrement symbolique. Le père : « Le mariage est une institution des plus honorables. Un châtiment attend ceux qui ne respectent pas les vœux sacrés. Les rouages de l’œuvre de Dieu tournent lentement ».Chantage (Blackmail, 1929) : L’escalier, le désir et la mort.Après sa dispute avec son fiancé, l’inspecteur Franck Weber (John Longden), Alice White (Anny Ondra) se fait raccompagner par un artiste peintre (Cyril Ritchard).Nous montons avec eux. Pendant qu’ils montent, la caméra filme en ascenseur. Montée directe vers la mort. Il arrive à sa porte, « L’antre du Lion ». Il referme la porte derrière elle et tire les rideaux. La biche est dans la tanière. Elle se rassure en voyant par la fenêtre la ronde d’un policier. Elle s’amuse à peindre sur une toile vierge. Elle dessine une tête. Lui, en lui prenant la main, finit en dessinant le corps nu d’une femme. « – Coquin ! ». Viens l’essayage de la robe. Je veux. Je ne veux plus. « -Est-elle assez grande pour moi ? ». A quelques mètres, elle se déshabille. Lui derrière le paravent, ronge son désir en jouant et en chantant au piano. Elle se montre enfin à lui en ballerine. « – Vous ne m’avez pas dit comment vous me trouvez ? – Merveilleuse ! –Je n’arrive pas à la fermer ! – Je vais régler ça ! –Je ne peux pas la fermer jusqu’en haut. – Ce n’est pas grave ! – De quoi ai-je l’air ? » Il lui descend les bretelles. Reviens pour en descendre une autre paire. La remonte. La prend par la taille. Lui met les cheveux en arrière. Et elle s’étonne qu’il l’embrasse. Elle le repousse. « -Je ferai mieux de partir ! ».Junon et le Paon  (Juno and the Paycock, 1930) : L’escalier – La Mort – La religion.Elle entame la descente la descente. Le noir de la tenue se fondant dans le noir du fond de l’escalier. « Sacré Cœur de Jésus crucifié, prends notre cœur de pierre et donne-nous un cœur en chair. Débarrasse-nous de cette haine meurtrière et donne-nous Ton amour éternel. »L’Homme qui en savait trop (The Man Who Knew Too Much, 1934): Le Royal Albert Hall. Le concert. Jill Lawrence (Edna Best), la seule rescapée de la famille, au centre. Son regard parcourt circulairement le derrière de la scène. La caméra filme par-dessous l’ensemble des balcons. La mort ne peut venir que de là. La caméra passe. Aller et retour. La caméra maintenant s’arrête à chaque balcon. Là, un vide. Là, un rideau qui bouge. Retour sur Jill. Caméra par-dessus. Le criminel est là. Un canon sort du rideau. Plan sur la tribune officielle. La cymbale se prépare. Un cri. De l’autre côté, les criminels écoutent : « C’est fait ! Pourquoi ce cri ! » . Le rendez-vous manqué avec la mort. Elle ne tardera pas à revenir. Les Trente-neuf marches (The 39 Steps, 1935) : Le final au music-hall se joue sur trois niveaux. En bas, avec le public, les innocents, Pamela (Madeleine Carroll) et le comédien canadien accusé à tort, Richard Hannay (Robert Donat). Sur la scène, niveau médian, Monsieur Mémoire (Wylie Watson) qui a mémorisé l’ensemble des documents scientifiques sur un moteur d’avion silencieux pour l’ennemi. Et au balcon, le professeur Jordan (Godfrey Tearle), chef d’un réseau d’espionnage et le futur meurtrier de Monsieur Mémoire. Sur les 3 lieux, nous avons 3 niveaux de responsabilité, de l’innocence à la culpabilité aggravée. Mais la dernière scène, une des plus puissantes, est celle de la fin de Sir Hemphrey dans les cordes du bateau dans lequel il s’apprêtait à prendre la fuite. Acculé, oppressé, il n’a plus que la possibilité de se retrouver dans les cordes à monter de plus en plus haut. « – Descendez ! Vous n’avez aucune chance ! – Je serai en bas avant vous, donnez-moi une corde ! Un spectacle, vous l’aurez ! Place à Pengallon ! » En se jetant du haut du mas, justice est à nouveau faite.L’ennemi, en fuite, se réfugiera dans le moulin, seule hauteur visible de ce paysage désolément plat. Huntley et la caméra joueront avec l’escalier circulaire pour échapper, dans si peu d’espace, aux criminels.La tension sera à son paroxysme, quand Joan Fontaine descendra radieuse le grand escalier avec la robe de Rebecca à la rencontre de Maximilien (Laurence Olivier), en croyant lui faire plaisir : « – Qu’est-ce que vous faites ? – Mais c’est la peinture dans la galerie. Qu’ai-je fait ? Allez-vous changer ! Mettez n’importe quoi d’autre. Pourquoi restez-vous plantée-là ! » L’Ombre d’un doute (Shadow of a doubt, 1943) 

      • Rebecca (1940) : Un grand escalier au cœur du château de Manderlay. A partir d’un son puissant et continu, la nouvelle Madame de Winter (Joan Fontaine) va commencer l’ascension de l’escalier, lentement, pour pénétrer dans la chambre sanctuarisée de Rebecca. Elle y retrouve la terrible et effrayante Madame Danvers, la gouvernante (Judith Anderson), qui finira de la désarçonner complètement : « Parfois dans les couloirs, il me semble sentir sa présence. Ce pas léger et rapide. Je le reconnaîtrais entre mille. Il n’y a pas qu’ici, mais partout dans la maison. Je crois l’entendre à cet instant. Pensez-vous que les morts reviennent ? Restez ici pour vous reposer et écouter la mer. C’est tellement reposant. Ecoutez-la ! Ecoutez la mer ! ».
      • Correspondant 17  (Foreign Correspondent, 1940) : L’escalier, la fuite et l’esquive – La pluie et la mort. En montant le grand escalier droit, Van Meer (Albert Bassermann) n’aura aucune chance d’échapper à la mort qui sort de l’appareil photographique. Il sera tué, à bout portant, sous la pluie avant que Huntley Haverstock (Joël McCrea), le journaliste américain, ne le retrouve.
      •  La Taverne de la Jamaïque (Jamaica Inn, 1939) De nombreuses scènes ont lieu soit dans l’escalier étroit, à gauche après la porte, de la Tarverne de Joss Merlyn (Leslie Banks), le chef des brigands ou dans le grand escalier noble du grand organisateur de la truanderie maritime, Sir Humphrey Pengallan (Charles Laughton). Dans le premier, on jette les malles, on assassine, on traîne les traîtres pour les pendre. Dans le second, on fomente, on opère en stratège. Du haut de son grand escalier, Sir Humphrey traite le quotidien. « -Elle était charmante, Chaldwick  – Le boucher est venu réclamer son dû –Quelle occupation ! Il faut bien vivre ! »
      • La police encercle les criminels. « Pourquoi ? C’est la routine ! Va frapper à la porte ! Quand ils ouvriront, regarde s’il y a un escalier par où s’engouffrer ! » Un policier arrive à la mort qui est abattu sur le coup.  A la fin de la fusillade, le père arrive à s’échapper et à récupérer sa fille. Dans l’escalier, Bob (Leslie Banks) est touché par un tir du tireur d’élite (Franck Vosper). Il s’écroule sur la rambarde et tombe… Les héros ne meurent jamais à la fin du film. La chute est réservée aux criminels et autres bannis de la société.
      • Le pendant de la scène de ‘la Vierge’ descendant l’escalier, sera celle du traitement de Juda. Les républicains viennent chercher le fils Boyle, Johnny. Ils savent qu’il a trahi. Il doit payer. Johnny connaît le sort qui lui est réservé. La descente sera la dure pente vers sa fin. « -Allez viens, John Boyle. On te cherche. Y a des gens qui veulent te parler. On t’a enfin ! –Je suis malade, je ne peux pas. Que voulez-vous ? – Bouge-toi. On a du chemin à faire et on a peu de temps. – Que me voulez-vous ? Je suis un ancien camarade. – Tancred aussi était ton camarade, mais tu l’as oublié en le dénonçant aux types qui l’ont exécuté. On n’a pas de temps à perdre. Emmène-le ! T’as un chapelet ? – Un chapelet ? Pourquoi me demandez-vous ça ? –Marche ! Marche ! » Ils le portent jusque dans l’escalier et le traîne. « Vous ne tueriez pas un camarade ? Regardez mon bras ? Je l’ai perdu pour l’Irlande ! – Le pauvre Tancred a perdu sa vie pour l’Irlande ! –Sacré Cœur de Jésus, ayez pitié de moi. Sainte Vierge, priez pour moi, restez avec moi. Je vous salue Marie, pleine de grâce, le Seigneur avec vous. Vous êtes bénie entre toutes les femmes. Jésus, Sainte Vierge, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pêcheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. » Ils ont fini de descendre l’escalier. Ils sortent dans la rue. Plus tard, on ramènera le corps criblé de balles à sa mère.
      • L’enterrement du jeune Tancred. Nous passons de l’appartement des Boyle, joyeux à l’idée d’hériter d’une fortune qui tombe au bon moment dans l’Irlande appauvrie des années 20, à l’escalier où Mme Tancred va rejoindre l’enterrement de son fils. Nous passons d’une pièce où les Boyle, Junon (Sarah Allgood), le Capitaine (Edward Chapman), leur fils Johnny (John Laurie), Joxer, un ami de bar (Sidney Morgan) et une amie, font la fête, boivent et chantent à l’espace de l’escalier, sombre, étriqué et noir, envahi par la mort. « -Tais-toi, Jack, ne mets pas encore le disque. C’est Madame Tancred. J’ai oublié qu’on amenait le corps à la chapelle. Je vais lui donner un peu de lumière. » Elle ouvre la porte. Escalier noir. Mme Tancred descend devant un groupe de femmes en deuil. « – Dieu est bon et les républicains ne seront pas toujours dehors. – Que m’importe qu’ils soient dedans ou dehors ! Cela ne ramènera pas mon fils chéri de la tombe. – Venez d’abord boire une tasse de thé, Mme Tancred. –Je ne peux pas Madame Boyle. Je le rejoindrai bientôt. Il est mort noblement. –Et nous l’enterrerons comme un roi. – Je vivrai donc comme une indigente. Que sont mes douleurs de l’avoir mis au monde à côté de celle que je connais aujourd’hui en l’enlevant du monde pour le mener à sa tombe ? Je l’ai vu naître, je le verrai partir. – Que Dieu vous aide. Il vous faut un châle, il fait froid. Je vais en chercher un. –Je n’ai plus de chez moi. Il était mon seul enfant. Dire qu’il est resté par terre toute une nuit étendu le long d’un chemin de campagne désert avec sa tête, sa tête chérie que j’ai embrassée et caressée, baignant dans un ruisseau ! Mère de Dieu, ayez pitié de nous. Oh ! Sainte Vierge, où étiez-vous quand mon fils a été criblé de balles ».

      • Lui, bouillant, pendant qu’elle se rhabille, veut continuer à jouer, le coquin ! La partie n’est pas encore sifflée. Il jette sa robe, pour que, en petite tenue, elle parcourt la pièce. Le lion ne dort pas encore. « –S’il vous plait. Rendez-la-moi ! – Venez la chercher ! » Il la prend par la taille « -Ne faites pas l’enfant ! – Laissez-moi ! » Vision du policier qui passe. Cri. Le rideau bouge. La main d’Alice cherche à attraper quelque chose. Gros plan sur le couteau. Le rideau bouge de moins en moins. Plus de mouvement. Une main d’homme en sort brusquement. Il est mort. Elle se rhabille. Efface la signature qu’elle avait mise sur le tableau. Sort. Vision de l’escalier. Vision complète d’en haut de tous les étages. La descente se fera lente. Vue sur les chaussures et les jambes d’Alice. Le désir n’est plus celui de Crewe, mais celui d’Alfred, du spectateur-voyeur. Marche après marche. Petite musique lente d’accompagnement. Elle sort doucement et redescend les quelques marches devant l’entrée. Une ombre de chapeau d’homme apparaît derrière elle. Elle n’était pas seule. Elle marche tel un zombie. Vue sur ses jambes sur le trottoir. Chaque main qui se tend lui rappelle le mort. Il fait jour. Les chaussures que l’on voit n’ont plus de talons. Le désir est véritablement parti.
      • La scène du meurtre de Mr Crewe (Cyril Ritchard) par Alice White (Anny Ondra) est une des plus belles d’Hitchcock, et nous retrouverons tous les ingrédients dans la plupart de ses autres films. Déjà, devant la porte, la discussion évoque le désir et la peur. Tous les sous-entendus et la montée inévitable du désir. Elle joue aussi avec le sien, et ne cesse de l’émoustiller. « -Avez-vous déjà vu l’atelier d’un peintre ? – Non, mais j’aimerais bien ! – Montez donc voir le mien ! – Une autre fois. – Pourquoi pas maintenant ? – Il est tard ! –Avez-vous peur ? – Bien sûr que non ! – Alors, pourquoi pas maintenant ? –Non, je ne peux pas. Merci beaucoup. Je dois rentrer – Vous avez peur. – Certainement pas. Ce n’est pas un homme qui va me faire peur ! – C’est bien ce que je pense depuis le début. – Quelle heure est-il ? – Pas très tard ! Venez ! Où est le mal ? – Nulle part pour l’instant. De plus, une femme sait toujours si elle peut faire confiance à un homme. – C’est vrai. Me faites-vous confiance, Alice ? Je peux vous appeler Alice ? – Si vous voulez ! – Venez ! ». Il ouvre la porte d’entrée. La referme. Sourire. Il regarde vers le haut. « –J’habite au dernier étage ! » Vue sur un immense escalier qui prend tout l’écran. Il regarde son courrier. Il doit la laisser pour voir la concierge un instant. « -Montez donc ! – D’accord ! » Elle commence la montée seule. Il la rejoint.
      • Les policiers débarquent dans un immeuble. Un escalier à gauche. Il mènera à un homme couché. Il sera immobilisé rapidement.
      • Le positionnement des trois personnages, après la noyade. Après son suicide, Kate est jugée. Philip, devenu juge de l’Île de Man, trône au-dessus de tous. Il détient le pouvoir. Pete, toujours ignorant l’amour que se portent ses deux amis, est là, la défendant. Il se retrouve au-dessus de la salle, en position intermédiaire. Sa parole compte. Kate, elle se retrouve au niveau de la salle. Elle attend le jugement. Accusation de Philip par le père de Kate.  Philip descend de son fauteuil de juge et l’explication avec Pete se fait au même niveau. Ce n’est plus le juge qui parle, ce sont des amis qui règlent leur différend.
      •  The Manxman (1929) : Dans la scène de la promesse avant son départ  de l’Île de Man, Pete Quilliam, le marin (Carl Brisson) parle à Kate Cregeen (Anny Ondra). Celle-ci est à sa fenêtre. Pete est juché sur les épaules de son meilleur ami Philip Christian (Malcolm Keen), l’avocat. Il l’écrase. Trois niveaux. Kate, au-dessus de tous, a le pouvoir. Pete attend sa parole, sa promesse. Elle maîtrise la scène et en joue. Pete, lui, attend, dans une position inconfortable et déstabilisatrice. Il domine Philip, mais la situation peut, avec peu de chose, s’inverser. Pour le moment Philip sert d’échelle. Il baisse la tête. Son heure n’est pas arrivée. Il n’a plus qu’à attendre.
      • Champagne (1928) : L’escalier dans le bateau occupe la scène centrale. Tout commence par une danse autour de table. Nous sommes dans une organisation stricte et socialisée. Tout à coup les visages sont inquiets. Les premiers se ruent dans l’escalier. L’ordre se dissipe. Tous se ruent tels des animaux dans l’immense escalier. Celui-ci est devenu rivière sauvage drainant des individus comme des rondins. Peu après, l’héroïne, Betty (Betty Balfour), alors que le bateau est pris dans la houle, descend l’escalier, comme une ivrogne, suivie, peu après par son ami. Le garçon de salle qui descend avec assurance, contraste avec les deux amants. Les tares de la société s’y reflètent.
      • L’escalier et l’esquive. Le temps long. Nous retrouvons Samuel en visite chez la veuve Windeat (Louise Pound). Il s’installe en bas et en face de l’escalier. La veuve, en apprenant sa visite, s’affaire à finir sa toilette. Elle l’observe par l’entrebâillement de la porte, en haut de l’escalier. Dès qu’il se retourne, elle se cache. Hésitations. Robe coincée dans la porte. Longue attente. Gestes d’énervement et d’impatience de Samuel. L’attente devient trop longue. La rencontre ne sera pas concluante.
      • Laquelle des Trois ? (The Farmer’s wife, 1928). Il y a dans ce film muet de très nombreux ingrédients hitchcockiens que nous reverrons tout au long de sa filmographie.

    • Les escaliers sont la colonne vertébrale du film et souvent son point culminant dans la montée de l’angoisse et du suspense. La caméra doit utiliser un autre champ que le simple gros plan et un angle toujours décalé et donc déstabilisant. Les rythmes ne sont jamais les mêmes et varient. La montée n’est pas nécessairement la plus lente. Elle peut être leste et rapide (L’Etau). Et inversement, quoi de plus lent et intense que la descente finale des Enchaînés. Enfin, il s’agit souvent d’escaliers majestueux, torsadés. Ils sont le symbole même de la virtuosité d’Hitchcock. Là où son art opère en plénitude.
    • L’escalier hitchcockien est planté dans un hall gigantesque bardé de colonnes immenses. Il est soit en face, majestueux, généreux, soit sur la droite après la porte de l’entrée. Dans ce cas, il sera  étroit, raide, nerveux. Bien entendu, il existe un bon nombre de variantes, parfois bien différentes…

  • L’élévation : régression ou ascension ?
  •  1er temps. L’appel au criminel se fera à partir de l’escalier de la maison. La jeune Charlotte (Theresa Wright) va faire venir le loup dans la bergerie. Le loup, c’est son oncle Charlie Oakley (Joseph Cotten). Dialogue avec sa mère : «- Maman, je vais dans le centre envoyer un télégramme. – Qu’y a-t-il de si important ? – Je songe à quelqu’un qui va tous nous secouer, il va nous sauver la vie ! – Comment ça, nous sauver la vie ? – Il s’est trouvé à point nommé à chaque fois que le besoin s’en est fait sentir. Maman, quelle est l’adresse d’Oncle Charlie ? – L’adresse de Charlie ? Tu n’as pas l’intention tout de même de lui emprunter de l’argent ? – Bien sûr que non ! —Et puis, il n’a que nous au monde ».
  • 2ème temps : Le premier doute. Charlotte apporte de l’eau à son oncle. Elle est dans l’escalier. Pénombre. La caméra reste en contrebas. Musique angoissante. Les ombres des barreaux de la rampe rayent le mur. Quelque chose va arriver derrière la porte. Elle rentre et aperçoit le morceau du journal que son oncle a voulu cacher. Elle prend le morceau de la poche de la veste. « Rappelle-toi que je t’ai dit que tu n’as aucun secret pour moi…Il y avait quelque chose à propos de toi dans le journal, il y a un article te concernant ». L’oncle se rue sur elle et attrape l’article tout en tordant le poignet de sa nièce. Le « Je ne cherchais pas à te faire mal !», « des ragots ! » ne pourront plus dissiper le doute de Charlotte.
  • 3ème temps : La confirmation des soupçons. Deux journalistes veulent faire un reportage sur une famille moyenne américaine, en fait, il s’agit de policiers qui enquêtent sur l’oncle. Joseph les laisse ensemble et monte à l’étage. Les policiers veulent le suivre, mais sont coincés dans leur enquête. Lui, écoute. Ceux-ci doivent trouver un prétexte pour le suivre et monter à l’étage. « – On pourrait jeter un coup d’œil là-haut, peut-être ? Vous nous montreriez ! » Les deux suivent Charlie dans la montée. « Je ne vois pas ce que vous allez trouver de passionnant ». La caméra recule. « Y a-t-il un escalier extérieur ?  Je vous parie que votre oncle est sorti ! ». Arrive ensuite l’oncle qui, photographié contre son gré, demande à récupérer les pellicules. La manière de faire de l’oncle questionne à nouveau Charlotte : « Je ne pensais pas que ça l’embête à ce point ! »
  • 4ème temps : la fausse pause. Le criminel aurait été retrouvé dans le Maine. Il est sur le perron. Charlotte est en bas. L’oncle rayonne. Il est sauvé. « J’ai une faim de loup aujourd’hui ! Je sens que je vais bien déjeuner ! » Pourtant, quand il monte l’escalier, il sent que quelque chose ne va pas. Elle est restée en bas. La caméra reste avec Charlie. Il sait qu’elle sait. La plongée de la caméra annonce un meurtre à venir.
  • 5ème temps : Charlie passe à l’action. Il fait beau. Charlotte va faire des courses. En descendant l’escalier, elle tombe et se rattrape de justesse. Passage de Charlie. Sa mère arrive. «- J’ai manqué une marche. Je me suis rattrapée à la rampe ! – Chérie ! Tu aurais pu te tuer ! ». La nuit arrive. Charlotte examine la marche douteuse à la lampe torche. Elle a bien été sabotée. En remontant, elle voit l’oncle accoudé à la rampe. « – Quand vas-tu te décider à partir ! Quand vas-tu t’en aller ! – J’ai envie de m’installer ici ! – Je ne veux plus de toi, ici. Pars ou je te tuerai de mes mains ! As-tu compris ce que j’éprouve pour toi ! »
  • 6ème temps : le temps du départ. Alors que tous sont réunis, sauf Charlotte, l’oncle est le héros de la journée. Il s’apprête à porter un toast. Charlotte descend. Il voit de suite qu’elle porte la bague qui peut le perdre à n’importe quel moment. Gros plan sur la bague. Il change de suite son discours et annonce son départ. Elle a gagné. « Je verrai toujours dans cette maison un havre de paix ! »
  • 7ème temps : l’épilogue – La chute. Dans le train, une bagarre a lieu entre l’oncle et sa nièce. Il attend que le train prenne de la vitesse pour la jeter et la tuer à coup sûr. Juste avant, dans un léger mouvement qui ressemble à un pas de danse, elle attrape le rebord de la porte. Déséquilibré, l’oncle se jette sur le train qui arrive en face. Il est mort en emportant son secret. Sa mère n’en sera rien.

Dans la Maison du Docteur Edwardes (Spellbound, 1945) : C’est en montant l’escalier que la tension s’accélère. La  première fois avec le docteur Edwardes (Grégory Peck) : raie de lumière sous la porte. La deuxième fois, quand Constance Petersen (Ingrid Bergman) s’apprête à rendre visite au docteur Murchinson (Léo G. Carroll), le véritable assassin.

Grégory Peck descendra de l’escalier avec son rasoir entre les mains. « Le voilà donc qui descend rien et je vois qu’il est dangereux rien qu’à sa manière d’être ».

La descente tue. Mais il s’agit parfois d’un accident. « Maintenant, je me souviens. Dans mon enfance, j’ai tué mon frère. Je ne l’ai pas tué, c’était un accident ! » (Grégory Peck). On le voit descendre en se laissant glisser sur une rambarde en pierre ; en poussant son frère avec ses pieds, il le projette sur les pointes de la barrière.

Les Enchaînés (Notorious, 1946) : Le premier doute survient vraiment dans la descente à la cave. Devlin (Cary Grant) et Alicia (Ingrid Bergman) sont surpris dans leur fouille de la cave par l’arrivée de Sebastian (Claude Rains). Une ombre dans l’escalier, juste le temps de refermer la porte. Ils sont vus. Impossible de fuir. Changement de stratégie : ils s’embrassent. Sebastian n’est pas dupe quand il s’aperçoit qu’une clé manque au trousseau. Le temps des représailles est arrivé. La caméra, à son habitude dans ces moments là, s’élève très haut et fait un plan d’ensemble. Les excuses d’Alicia ne changeront rien. « – Je m’excuse pour ce qui s’est passé, Alex – Oh, ma chérie, c’est à moi de faire des excuses, je me suis conduit comme un collégien. – Tu ne m’en veux plus ?  – Pas du tout, j’ai déjà oublié cette scène ridicule ! – Merci. Est-ce que tu montes ? – Non. Dans un moment. Je vais dans mon bureau voir le docteur Anderson (Reinhold Schünzel). » . Juste après avoir récupéré la clef manquante, qu’Alicia a remise ensuite dans le jeu de clés, il redescend examiner la cave et découvre que le dépôt d’uranium a été découvert. Il est perdu. Il faut à tout prix qu’il fasse disparaître Alicia. Il revient devant l’escalier. La caméra l’attend tout en haut. Elle le suit dans sa montée. Ils se retrouvent tous les deux en haut des marches. Le visage est fermé et dur. Le sort d’Alicia est scellé.

Après sa rencontre avec Devlin sur le banc d’un jardin de Rio et déjà sous l’emprise de drogues, Alicia rentre dans son immense demeure. Après la scène de la tasse de café où elle s’aperçoit que Sebastian et sa mère sont réellement en train de l’empoisonner, elle cherche à partir. Elle arrive dans le hall. Le flou succède aux images plus ou moins nettes et stables. La porte, le hall et enfin l’escalier. Cet escalier interminable tel un roc incontournable. « Aidez -moi à la monter dans sa chambre ! ».

Sa chambre à l’étage sera sa prison et presque son tombeau. Sauvée in-extremis par l’arrivée de son prince Devlin qui la sortira des griffes du mal. Toute la scène est filmée dans une extrême lenteur. Une des plus belles scènes du cinéma. Montée de Sebastian, vu à travers les colonnes de l’escalier. La caméra passera d’un personnage à l’autre. Le visage de Sebastian montre la lutte intérieure. Doit-il parler ou se taire. Sa peur se lit sur son visage. Devlin le comprend très bien qui en joue : « Est-ce que vous désirez que je leur raconte tout ? Vos amis seront ravis d’être au courant ! …Vous savez ce qu’ils ont fait à ce cher Emile. Dois-je vous le rappeler ! Si vous êtes courageux, allez-y, dîtes à vos amis qui elle est !» Une fois la porte franchie, les marches de l’entrée sont encore là. C’est la crucifixion de Sebastian. Il se retrouvera seul en pâture à ses anciens amis. Devlin attentionné avec Alicia : « Courage ! Il ne reste que quelques mètres à faire ! Respirez profondément ! », sera inflexible avec le nazi : « Pas de place pour vous, Sebastian ! Inutile d’insister ! » Sa mort est proche, il le sait. Ses ‘amis’ l’attendent : « Alex ! Voudriez-vous venir ! J’ai à vous parler ! »

Le Procès Paradine  (The Paradine Case, 1947) : 1er escalier, les prémisses du mal. Celui de la maison des Keane. A droite, majestueux. Il pleut. Anthony Keane (Gregory Peck) retrouve sa femme Gay (Ann Todd) dans l’escalier. Elle vient à sa rencontre. Ils montent à l’étage. La pluie reste toujours un élément négatif chez Hitchcock. Gay le nettoie, le sèche de cette pluie qui le colle, comme lui colle déjà à la peau la personnalité de Maddalena Paradine (Alida Valli). Elle insiste dans ces propos comme pour se persuader elle-même : « Je suis contente que tu la défendes ! »

  • 2ème escalier : L’emprisonnement de Keane. Celui de la prison de S.M. Escalier à droite, sévère et resserré. Anthony retrouve Maddalena. Il se fera prendre dans ses filets.
  • 1er escalier : La confusion. Vue du haut de l’escalier. Keane et Gay rentrent. Keane, troublé, ne peut pas monter. «- Tu ne montes pas te coucher ? – Pas pour le moment ! – Tu as vu Madame Paradine ? Comment est-elle ? – Etonnement séduisante ! Je pense que ce serait ton avis. – Je ne crois sûrement pas ! – Comment ça ? – A cause de ce qu’elle m’a fait perdre ! –Pourrais-tu me dire de quoi tu parles ? – Si tu ne te rappelles pas, ce n’est pas à moi de te le dire ! – Le voyage que je t’avais promis pour l’anniversaire nous le ferons quand même, ma chérie, peut-être même avant que l’affaire soit jugée ! »
  • 1er escalier : La crise. Arrivée de Keane pendant la nuit. Il monte l’escalier plongé dans les ténèbres. Les ombres des barreaux rayent le haut de l’écran. Une lumière sous la porte. Gay ne dort pas. « Nous devions partir ! Je ne t’ai jamais vu dans cet état »
  • 3ème escalier : La confrontation. Keane arrive dans la maison de campagne de Hindley Hall. Grand escalier classique et droit à droite. Au rez-de-chaussée, musique douce. La pièce préférée du Colonel Paradine. « Attendez-là, M Keane, je vais ouvrir les volets, la vue est belle. » Puis, ils montent à l’étage, pour voir la chambre de Maddalena. « Je vais vous montrer le premier étage. C’était la chambre de Madame. » Dès la première marche qui monte à l’étage, la musique change de tonalité et devient angoissante.
  • 4ème escalier : Le jugement dernier. Maddalena s’apprête à rentrer dans la salle d’audience et à affronter l’hostilité prévisible des jurés et du juge Lord Horfield (Charles Laughton). Une caméra l’attend en haut d’un escalier raide et sévère.

Le Grand Alibi  (Stage Fright, 1950) : Dans la voiture, Jonathan Cooper (Richard Todd) raconte à son amie, Eve Gill (Jane Wyman), la tragédie qui vient de se produire. « C’est Charlotte Inwood (Marlène Dietrich) ! Elle a de gros ennuis, très graves. J’étais dans ma cuisine, on a sonné à la porte et j’ai descendu voir qui c’était. » La caméra montre la scène. Jonathan se retrouve devant un escalier, très raide et étroit, menant à son entrée. Ouverture de la porte. Deux jambes de femmes. C’est Charlotte qui apparaît. Un mélange d’érotisme et de mort traverse cette scène. « – Johnny, tu m’aimes ? Dis que tu m’aimes ! Je crois qu’il est mort. Je suis sûr qu’il est mort ! Je ne voulais pas le faire ! –Qui est mort ? – Mon mari ! Nous nous sommes disputés à cause de toi ! Il était ignoble ! » Ils commencent à monter l’escalier. « -Tu sais ce qu’il était capable de dire. Il m’a d’abord frappé. J’ai saisi un objet. J’étais hors de moi, tant j’avais peur. Oh ! Qu’est ce que je vais devenir ? – Ma chérie, il faut te calmer ! Il n’est peut-être pas mort ! » Elle se retrouve en haut de l’escalier. Elle se tient au mur.

Un peu plus tard, nous le retrouvons dans la maison du crime. Il ouvre la porte. A gauche, un grand escalier torsadé. Bien sûr, c’est à l’étage. Il referme la porte et entame avec crainte son ascension. A mi-hauteur, il se retourne. Aucun bruit, personne, il peut continuer. Il retrouve le corps. Un cri. La femme de chambre est au fond qui le regarde. Fuite. L’escalier est survolé. La femme de ménage reste en haut, comme la caméra, qui regarde le fuyard. A-t-il été reconnu ?

Chez lui, il prépare sa valise. Un coup de sonnerie. En écartant le rideau, il voit deux hommes, certainement des policiers. Il remet la valise à sa place, arrive en haut de son escalier. Hésitation. Il revient prendre la robe ensanglantée d’Eve et la glisse sous son tricot. En bas la porte s’ouvre sur deux flics. « Jonathan Cooper ? Nous sommes de la police ! Peut-on avoir un entretien avec vous ? » Les policiers regardent cet escalier. Jonathan en profite pour se faire la belle en refermant la porte subrepticement. Cette attitude rend plus complexe l’histoire et enrichit la narration.

La fuite le conduira à l’Ecole Royale d’Art Dramatique, où le jeu des escaliers lui permettra encore une fois d’échapper aux inspecteurs. Croisements, évitements, substitutions. Ce sera le même lot quand Eve s’introduira dans la maison pour être embauchée, comme remplaçante, auprès de Charlotte qui ne se connaissent pas. Arrivée dans la maison. Elle est suivie par l’inspecteur Wilfred Smith (Michael Wilding), qu’elle a précédemment rencontré. Elle ne veut pas qu’il la remarque. Quand l’inspecteur rentre, on aperçoit une ombre en haut de l’escalier. Eve se présente à Charlotte qui essaie sa robe de deuil comme un mannequin. Elle entend que Charlotte, loin de soutenir Jonathan, l’accuse…Dès que les policiers partent, Eve les suit du haut de l’escalier.

La scène finale du Théâtre mélange les propos décalés de Charlotte et ceux des policiers qui poursuivent encore Jonathan. Les propos se croisent et rendent presque fortuite et irréelle la course et la poursuite du criminel. La caméra commence d’abord à filmer la salle tout en haut, à côté d’un haut-parleur. La caméra, se positionne encore une fois comme un prédateur qui attend sa bête pour s’abattre de toute sa vélocité. Arrive Jonathan, qui bien sûr profite d’un moment d’inadvertance pour s’échapper. « -Toutes les sorties sont fermées ! Même les sorties de secours ! Où mènent les escaliers ? Pourquoi veux-tu aller sur le toit ? Il a pu se faufiler et monter par l’escalier de secours ! » « – Tout va très mal pour moi (Charlotte) ! » « – Tu l’as vu ? Il est déjà loin ! »  « – Vous aimez les chiens ? Moi j’avais un chien. Il me détestait, et, à la fin, il me mordait. A la fin je l’ai fait abattre ! (Charlotte) »  « – Je parie qu’il est loin à l’heure qu’il est ! Je jurerai l’avoir vu dans le couloir ! »…

Enfin, Jonathan, caché avec Eve, lui avoue être le meurtrier. Eve s’aperçoit enfin qu’il est fou. Elle est à deux doigts de devenir sa prochaine victime. Elle se sauve et relance la poursuite. Acculé dans la salle, Jonathan ne peut plus fuir. Le rideau métallique qui s’abat sur lui ne lui laissera pas d’autre alternative que la mort.

 

L’Inconnu du Nord-Express (Strangers on a Train, 1951): Le champion de tennis Guy Haines (Farley Granger) armé d’un pistolet, rentre dans la maison du père de Bruno (Robert Walker). C’est la nuit. La torche illumine les rayures sur le papier, symbolisant l’escalier. Il faudra passer par le couloir et rejoindre la chambre. Guy arrive en bas de l’escalier. Un molosse au milieu de l’escalier apparaît. La caméra passe de Guy au chien. Grognements. La montée sera lente. Marche après marche, la caméra arrive au chien. Le chien lui lèche la main. La première étape est passée. Il peut entamer la deuxième partie plus simple de l’ascension. Ce n’est pas le père de Guy qu’il trouve dans le lit, mais Guy lui-même. L’arme change de main. Bruno tient Guy. Guy sort de la chambre et se dirige vers l’escalier, suivi par Bruno. A mi-étage, arrêt. Il regarde Bruno et opère la deuxième partie avec plus de lenteur. Nous sommes dans l’attente imminente du crime, mais rien ne vient. Fausse alerte. « Ne craignez rien ! Je ne vais pas tirer sur vous. Ça réveillerait ma mère. J’ai plus d’un tour dans mon sac. Je connais des moyens plus efficaces, beaucoup plus ». Nous devrons donc attendre un peu.

Dans la scène finale du manège, le vertige, objet central du film, symbolisé dans les cercles de plus rapides du manège fou, se transforme en mouvements verticaux. La lutte entre les deux protagonistes, Guy et Bruno, est d’abord filmé dans l’accélération par rapport aux spectateurs. Puis la lutte s’isole du monde extérieur et reste cantonnée au seul manège. L’extérieur est flou et devient donc invisible. La caméra se fixe sur les sabots, les têtes et les mouvements des barres. Tout semble piétiner les deux lutteurs. Ils sont au sol. Mais c’est Bruno, incarnation du mal, qui a le dessus. La rotation semble s’être suspendue jusqu’à ce que le manège soit arrêté brusquement. Alors celui-ci éclate et se disloque, arrêtant la musique même dans la frayeur ultime. Le vertige aussi. Les combattants se verront séparés. Le calme reprendra ses droits, ainsi que la justice.

La Loi du silence  (I confess, 1953) : Acquittement de Logan. Il se retrouve sur le perron du palais de justice devant une foule hostile et haineuse. Il regarde le ciel et respire. Il va falloir rejoindre la voiture qui l’attend et traverser cette masse. Celle-ci le coince contre le véhicule, comme pour l’étouffer.

Il casse un carreau de la voiture. Alma Keller (Dolly Haas), envahie par la culpabilité, se jette aux pieds de Logan, dans l’attente de son pardon.

Son mari, Otto (O.E. Hasse) paniqué, la tue. Alma donnera son mari dans un dernier souffle à l’inspecteur Larrue (Karl Malden). La rédemption aura bien lieu.

Fenêtre sur cour   ( Rear Window, 1954). La vision par derrière. Voir ce que l’on ne voit pas, ou que l’on ne doit pas voir. Le derrière de la façade, la cour, nous montre la structure, la colonne vertébrale de cette communauté. Une multitude de petits escaliers de secours sont reliés entre eux, mais personne ne communique. Ils ne relient que du vide. C’est un ensemble de solitudes, plus ou moins acceptées, un ‘Cœur solitaire’, un artiste incompris, une danseuse courtisée par une bande de chasseurs, des disputes conjugales, un meutrier… L’escalier devrait donner du lien, faire que quelque chose reste envisageable, possible entre les êtres. L’escalier, ici, n’est pas celui du crime habituelle chez Hitchcock, il est philosophique, presque métaphysique. Les gens sont là, regroupés, dans un si petit espace. Jeff Jeffries (James Stewart) regarde l’étendue du désastre.

Une chanson sort d’une des fenêtres : « Te voir, c’est t’aimer. Et je te vois partout dans le lever du soleil, dans le clair de lune, où que je regarde, tu es toujours là. Te voir, c’est t’aimer, et je te vois tout le temps, sur un trottoir, sous un porche, dans les escaliers solitaires que je gravis

Le chien est descendu par une corde, dans un panier. Il sera retrouvé mort. C’est l’amour que l’on a voulu tuer : « Vous ne connaissez pas le sens du mot ‘voisin’. Les voisins se parlent, se soucient de la vie, de la mort d’autrui. Pas comme vous. Comment peut-on être assez lâche pour tuer un gentil petit chien sans défense ? La seule créature du voisinage qui était capable d’aimer ! Vous l’avez tué parce qu’il vous aimait ? Juste parce qu’il vous aimait ? ».

La seule fois qu’un de ces escaliers est utilisé, c’est quand Lisa (Grace Kelly) visite l’appartement du meurtrier, Lars Thorwald (Raymond Burr). La montée est vécue d’une manière intense par Jeff à la fenêtre de son appartement. La montée finirait par la mort de Lisa sans l’arrivée in-extremis des policiers. Comme la chute finale de Jeff. Ce sont les policiers qui freineront sa chute. La chute mortelle ne concerne que les assassins, jamais les victimes, surtout à la fin du film.

Ce drame a rapproché nos voisins. Le soldat Stanley retrouve sa danseuse, l’artiste solitaire trouve une oreille attentive…Et quelques notes discordantes arrivent. Déjà.

Mais qui a tué Harry ?  (The Trouble With Harry, 1955) Quand le Meurtre vient d’en-dessous.

Ici, Hitchcock se parodie lui-même. Une campagne  joyeuse du Vermont aux couleurs jaune de l’automne. Un enfant, Arnie (Jerry Mathers) joue à la guerre avec une arme en plastique. Il tombera, lors de sa ‘guerre’, sur un homme mort : Harry. Comme s’il s’agissait de sa victime. La parodie change ici la donne hitchcockienne. Elle l’inverse. La mort d’habitude fait peur. Elle a lieu sous la pluie, sous une musique angoissante et à l’étage. Là, nécessairement, tout est inversé. Aucun habitant ne semble affecté par le cadavre, au contraire, il est là, comme un rocher sur lequel on butte, on palabre. La découverte se fait par le petit garçon. Dès le début, sans aucun crescendo. Tout le monde se croit coupable, personne ne l’est. L’homme est au sol, tranquille, au raz des pâquerettes. Même les chaussettes à bout rouge nous font penser à un lapin ou à un clown. Lors de l’enterrement, les propos échangés entre l’artiste, Sam Marlowe (John Forsythe), et le vieux monsieur, le Capitaine Albert Wiles (Edmund Gwenn) sont pour le moins cocasses : « -Un coin agréable ! –D’où il verra le couchant. –Et où il sera au chaud. –Je l’envie presque ! – Il y a de la place pour deux. – Merci, mais une autre fois ! ». Les rares vues intérieures n’ont aucun escalier, et la plupart des scènes ont lieu sur les terrasses. Le ciel n’est enfin plus menaçant. Il fait bon mourir au soleil.

Mais pour le moment, il s’agit d’un accident. Seulement d’un accident. Après l’enterrement par Sam et le Capitaine, le doute survient. « –Je n’ai tiré que trois balles, une pour l’écriteau, une pour une boîte en fer … -…Et une pour Harry ! – Non ! Une pour le lapin ! Donc, je n’ai pas tué Harry ! Vous alliez me faire passer pour un assassin. Venez m’aider ! – Si vous ne l’avez pas tué, pourquoi le déterrer ? De toute façon, vous vous êtes incriminé. Expliquez-donc à la police pourquoi vous l’avez enterré sans l’avoir tué !  … – C’est un instrument contondant ! – Alors ?  – Nous voilà mêlés à un meurtre ! ». La terre a transformé l’accident en crime. Le maléfice vient d’en-dessous.

Sueurs Froides (Vertigo (1958)
 La plus grande des frayeurs et son cheminement vers la mort. Scottie (James Stewart) raconte à Judy-Madeleine (Kim Novak) dans l’escalier : «Je vais te parler de Madeleine. Là ! C’est là que je l’ai embrasée pour la dernière fois… J’ai entendu des pas dans l’escalier.  Elle montait dans le clocher. J’ai essayé de la suivre, mais, je n’ai pas pu monter. Je n’ai pas pu aller jusqu’au bout… Madeleine, maintenant, monte ! Monte Judy ! Je te suis … Je n’ai pas pu aller plus loin, mais toi tu as continué…C’est elle qui est morte ! Sa véritable épouse. Pas toi ! Tu étais son sosie, c’est ça ? Elle était morte…Il lui avait brisé la nuque pour ne prendre aucun risque. Quand tu es arrivée, il l’a jetée, mais c’est toi qui as crié. Pourquoi as-tu crié ? L’arrêter ? Pourquoi crier, alors que tu m’avais si bien trompé ?… On va monter jusqu’au lieu du crime ».

La Mort aux trousses (North By Northwest, 1959) : Après l’escalade de la villa Vandamm, un jeu s’opère entre le haut et le bas. D’abord Roger (Cary Grant) opère l’escalade de la partie métallique. Arrivé à l’étage, il écoute les deux espions ennemis, Leonard (Martin Landau) et Philip (James Mason).

Eve (Eva Marie Saint) est montée à l’étage supérieur. Léonard a découvert la machination de Roger et du Professeur (Léo G ; Carroll) : le revoler était chargé à blanc. Eve a trahi, il faut l’éliminer. « Tout sera plus facile quand nous serons en haute altitude…et au-dessus de la mer ». Pendant la phrase, la caméra s’élève et prend de l’altitude, pour arriver au-dessus des deux têtes. Roger doit donc maintenant avertir Eve que sa vie est en danger. Il faut pour cela monter à l’étage.

Deuxième escalade, celle du mur de pierre. Arrivé à l’étage, c’est Eve qui est descendue. Pour l’avertir, Roger inscrit quelques mots sur une boîte d’allumettes et la jette de l’étage. C’est Léonard qui la ramasse et la repose dans le cendrier sans y prêter plus d’attention. Enfin, Eve lit le message. Il faut absolument qu’elle remonte. « J’ai dû oublier mes boucles d’oreilles là-haut, je reviens tout de suite. » Les voilà réunis. « Quoi qu’il arrive, ne monte surtout pas dans cet avion ! » Les trois partent. Léonard resté dans la maison est aperçu pas le reflet de l’écran de télévision. Ce retard ne fera que renforcer l’attente et accroître un peu plus l’angoisse.

Psychose (Psycho, 1960): C’est dans la maison et tout en haut de l’escalier que le détective Arbogast (Martin Balsam) se fera tuer. Viendra ensuite le couple Lila, la sœur de Marion, (Vera Miles) et Sam Loomis (John Gavin) et le dénouement avec la rencontre de la mère dans la cave. Le jeu avec les escaliers, la recherche, le croisement renforce encore la tension.

Avant, quand Norman monte voir sa mère et la sort de la chambre, la caméra s’arrête tout en bas de l’escalier.

Elle laisse monter Norman qui monte presque en dansant. Il parle à sa mère. Alors la caméra lentement opère son ascension.

Elle monte haut, au-dessus même de la porte de la chambre et va se nicher tout en haut du plafond, laissant apparent l’ensemble de l’escalier où nous pourrons voir, sans voir, Norman et sa mère, pour la première fois.

Pas de Printemps pour Marnie (Marnie, 1964): Lors du vol du coffre-fort Rutland, Hitchcock jouera avec l’escalier et la chaussure de Marnie (Tippi Hedren).

La scène du bateau est plus représentative de l’utilisation des niveaux par Hitchcock dans la montée de l’angoisse et de l’action. Après la scène où Mark Rutland (Sean Connery) dévoile Marnie, celui-ci se réveille seul dans sa chambre. Musique douce et calme. Il met sa robe de chambre et sort dans le couloir. La musique s’accélère. Il monte un étage. Dès la première marche, accélération du tempo. Son de plus en plus fort. Il regarde la mer et les remous des vagues. Il monte à nouveau un escalier.

La musique accélère encore. A nouveau un coup d’œil sur la mer. Rien. Il remonte encore une fois une rambarde. Tout au bout du couloir, il retrouve Marnie dans la piscine en train de se noyer. Descente rapide. Il saute et la sauve. In extrémis.

Le Rideau déchiré  (Torn Curtain, 1966) : l’utilisation des marches et des escaliers a lieu dans les changements de décor ou lors des prises de contact avec les membres de l’organisation anti-communiste π. Ainsi le Professeur Michael Armstrong (Paul Newman), pour tromper la vigilance de son ’ange-gardien’, Herman Gromek (Wolfgang Kieling) utilise t-il le bruit des pas et les multiples escaliers dans le Musée de Berlin. La voie est libre pour rejoindre ses amis dans la campagne berlinoise.

Dans le bâtiment de l’Université des Sciences-Physiques de Berlin, le Docteur Koska (Gisela Fisher) utilise le croche-pied dans l’escalier. Jambe de femme. Croche-pied. Michael s’affale de tout son long. Il reprend connaissance dans un lit d’infirmerie. « -Je ne comprends pas pourquoi je suis tombé – Je vous ai fait un croche pied ! – Qui êtes-vous ? – Je suis le Docteur Koska. – Une femme ? – Mon mari enseignait les mathématiques. D’où le signe π pour notre organisation. Nous aidons les gens à quitter cet endroit charmant. »

Le comité scientifique – l’interrogatoire. Celui se passe dans une salle avec les tables en escalier. Les quatre ‘inquisiteurs’ sont devant lui et le responsable en chef et alter-ego de Michael, le Professeur Gustav Lindt (Ludwig Danath), trône loin, au-dessus d’eux. L’interrogatoire commence. « Première preuve de votre bonne foi : où en sont vos expériences relatives aux missiles gamma cinq ? ». Interruption. Les autorités recherchent Gromek. La tension monte. Le temps lui est compté. Il va falloir faire vite.

Le bureau de poste. La fuite est permise grâce à l’intervention de l’exubérante dame au chapeau, la comtesse Kushinska (Lila Kiedrova). C’est elle qui dans l’escalier attrape le fusil mitrailleur du policier et l’entraîne dans sa chute. Celle-ci permettra enfin la fuite de Michael et de Sarah (Julie Andrews) vers la Suède.

L’Etau (Topaz, 1969) : La scène de la mort de Juanita (Karin Dor). Son amant cubain, Rico Parra (John Vernon), après les aveux des Mandoza sous la torture, prend d’assaut l’hacienda de Juanita. Elle apparaît en haut de l’escalier. Elle descend lentement de l’escalier. Nous savons que le drame est proche. Les militaires découvrent qu’il s’agit bien du quartier général des espions. « -Donc, c’était vrai ! Je dois me faire une raison. Ainsi tu as travaillé contre nous, contre ce que nous édifions. – Parce que tu as fait de mon pays une prison – Non ! Tu ne peux pas en être juge. Pas toi ! Toi, tu n’aurais pas dû me faire ça. Me duper, lutter contre moi. –Tu es comme les autres ! – Aussi, nous allons devoir te traiter comme nous avons traité les Mandoza. Nous allons te faire avouer tous les traitres à notre cause et tout ce que tu as pu faire. Et nous y parviendrons ! Ce qu’on va affliger à ton corps, ce beau corps ! ». Il la tue. Juanita tombe. Caméra en hauteur. Sa robe violette s’étale sur tout le carrelage comme une immense tache de sang.

La mort de l’économiste Henri Jarré (Philippe Noiret). François Picard (Michel Subor), gendre d’André Devereaux (Frederick Stafford) est envoyé comme journaliste chez Henri Jarré. Il arrive dans le hall. Regarde subrepticement l’ascenseur et prend l’escalier. Un grand escalier comme les aime Hitchcock et où la caméra peut se poster haut. Ce large escalier qu’il parcourt en toute vitesse. Un drame se prépare. Discussion avec Jarré, qui découvre que François n’est pas journaliste et qu’il est découvert. Ses heures sont comptées. Deux hommes rentrent dans le bureau pendant que François téléphone à André. La communication se coupe. André et sa fille, Michèle (Claude Jade) accourent. Ils montent le même escalier magistral et trouve la porte ouverte. Par la fenêtre, Michèle aperçoit un corps gisant sur le toit d’un DS. Nous pensons qu’il s’agit du corps de François défenestré. Descente rapide de Michèle et d’André. Le corps qui gît est celui du grand commis de l’Etat travaillant pour l’OTAN, Henri Jarré.

La disgrâce de Jacques Granville (Michel Piccoli). Ouverture du grand bureau. La caméra recule. Vue d’ensemble. La caméra opère une ascension lente jusqu’au plafond. Les officiels s’écartent de Jacques. Il se retrouve seul. La caméra descend comme si elle avait trouvé sa proie. Elle s’abat tranquille sur sa victime. Elle le cadre sur le côté gauche, ce qui renforce son isolement. Il est pris. Il le sait. « Les américains préfèrent, Jacques, que vous ne soyez pas présent. Je vous expliquerai plus tard ! ». Vue suivante sur l’extérieur de la maison de Jacques. Un coup de feu. Il vient de se donner la mort.

Frenzy (1972) : Le tueur, Robert Rusk (Barry Foster), entraîne Babs Milligan (Anna Massey), l’amie de Richard Blaney (Jon Finch) : « Venez habiter chez moi, je pars pour quelques jours. Vous avez peur de moi ? – Avec les hommes, on ne sait jamais… – Vous, c’est différent, vous avez la vie devant vous… C’est là, au premier étage (Ils montent) Vous savez … Vous êtes vraiment mon type de femme ! » . La porte se referme. Retour arrière de la caméra. Silence total. Descente très lente. On entend à nouveau des pas de la rue. La caméra traverse la route. Agitation des passants et des voitures. La caméra fixe la façade de l’immeuble et le premier étage où le crime a lieu.

Avant le déroulement final, nous suivons Robert d’un côté, qui vient de s’évader de l’hôpital et l’Inspecteur Oxford (Alec McCowen) : « Je me suis souvent demandé s’il s’était jeté du haut de l’escalier pour se tuer ou pour aller à l’hôpital. Maintenant, je sais… » Retour sur Robert. Devant son immeuble. La montée de l’escalier se fera lentement encore. La mort est là qui peut encore attendre. La main gauche caresse fermement la rampe tandis que la main droite serre fiévreusement la manivelle. Le couloir et l’escalier sont plongés dans la pénombre. La mort est à nouveau là-haut, dans la chambre, dans le lit. Le véritable tueur et l’innocent inculpé se retrouvent enfin.

Complot de famille(Family Plot, 1976) : L’utilisation de l’escalier central permet de cacher Georges (Bruce Dern), le chauffeur de taxi à la recherche de sa compagne Blanche (Barbara Harris), la fausse voyante. Blanche a été kidnappée par le couple Arthur (William Devane) et Fran (Karen Black). Elle se retrouve prisonnière dans la cache du sous-sol. C’est le lieu où se retrouvent toutes les personnes kidnappées, en attente de rançon. C’est le domaine du caché, de l’oubli, de l’invisible, de l’inconscient. Au niveau supérieur, se cachent les diamants. Ils se retrouvent en plein milieu du passage. A la vue de tous, comme composants du lustre. Le vrai et le faux se mélangent. Mais le visible est aussi tout-à-fait invisible. Fran et Arthur : «-  Où as-tu mis le diamant, chéri ? – Là où tout le monde peut le voir ! – Ce n’est pas vrai ? – Si, je t’assure ! – Ça ne me dit pas où tu l’as caché ». En même temps, il monte au dernier étage, lieu des désirs. « J’ai des fourmis partout…Il faudra que tu me tortures pour que j’avoue (où sont cachés les diamants) – C’est ce que je vais faire dans quelques instants ».

  •  L’ascenseur

L’ascenseur est un lieu neutre, souvent décoratif. Il est dans la verticalité pure. L’ascension est directe, trop rapide, ne se pliant pas à la règle de progressivité lente de l’action et du suspens. Il reste une protection, une coquille. La tension vient plus de l’extérieur que de l’intérieur. Il n’est pas en soi un vecteur de destruction, mais plus souvent d’apparitions, notamment celle du réalisateur lui-même.

Dans La Mort aux trousses (North by Nortwest, 1959), l’ascenseur désinhibe l’action et le suspens. Le publicitaire Roger Thornhill (Cary Grant) se retrouve dans un ascenseur bondé avec les deux tueurs. Sa mère, Clara Thornhill lance une boutade : « alors, messieurs, vous essayez vraiment de tuer mon grand garçon ? »Un sourire forcé va finir en fou rire généralisé jusqu’à la descente de Roger qui échappera encore une fois au danger imminent. Dans l’Etau, l’ascenseur sera regardé avec mépris et l’escalier sera préféré.

M et Mme Smith (1941) : l’ascenseur suit les trépidations de notre héros, David Smith (Robert Montgomery) qui court après sa femme Anne (Claire Lombard). L’ascenseur reste léger, sans pression, juste utile pour quelques sourires et grimaces.

Même utilisation dans Champagne.

LE CIEL, L’ORAGE et LES OISEAUX. DES LARMES ET DES LAMES

Le ciel est-il toujours du bon côté ?

Un ciel chargé, un temps pluvieux, comme des larmes qui coulent sur l’écran, sont annonciateurs d’un crime à venir. La nature est rarement reposante. Elle est souvent menaçante. L’homme doit toujours se battre contre des éléments souvent impitoyables.

Junon et le Paon  (Juno and the Paycock, 1930) : Dans un quartier de Dublin, le Capitaine Boyle (Edward Chapman) parle à son ami Joxer (Sidney Morgan) de son expérience maritime en ces termes : « C’était les bons vieux jours, Joxer. Rien alors n’était trop dur ou trop lourd pour moi…J’ai vu des choses, Joxer, que nul homme ne devrait mentionner s’il connaît son catéchisme ! Quand on m’attachait à la barre avec un épissoir dans la furie du vent et un océan démonté, je pensais alors que  chaque minute pouvait être la dernière ! Et la mer soufflait, soufflait, s’enflait…Je regardais souvent le ciel en me posant la question : C’est quoi les étoiles ? Une fois en regardant, je me demandais aussi : C’est quoi la lune ? »

Un peu plus loin, le même rapport mer-mort : « J’ai pensé à m’acheter un petit coin près de la mer. J’aimerais que l’endroit qui a été mon berceau devienne aussi ma tombe. La mer m’appelle toujours. »

L’Homme qui en savait trop (The Man Who Knew Too Much, 1934) : La secte d’Abott (Peter Lorre) qui capture la jeune Betty Lawrence (Nova Pilbeam) sont des adorateurs du soleil. Il s’agit du Tabernacle du Soleil. Le soleil a ici l’odeur du fanatisme et de la mort. Il diffuse la couleur noire du crime et de la haine.

Secret Agent  (1936) : les bombardements viennent du ciel. C’est le bombardement qui se substituera au meurtre qu’allait commettre Le ‘Général’ (Peter Loore) et qui conduira au déraillement du train. Peu après l’assassinat au sommet de la montagne : « Accident. Une coïncidence. Le ciel est toujours du bon côté ».

Sabotage (1936): Après la mort de Stevie (Desmond Tester) l’enfant dans l’explosion du bus dans le cœur de Londres à 13h45, que l’on suivait tout au long de sa dernière course par les horloges de la ville, Sylvia Verloc (Sylvia Sidney) complètement effondrée se retrouve avec les enfants à regarder un dessin animé. Nous voyons des oiseaux amoureux sur un arbre. Un autre corbeau noir arrive subrepticement avec son arc et terrasse son adversaire d’une flèche qui le blesse mortellement. Ce dernier tombe de tout son poids. Sylvia ne va pas tarder à tuer Carl Verloc (Oskar Homolka).

M et Mme Smith (1941) : La foire, les parachutes et la pluie réunis Anne Smith (Carole Lombard) et son ami (Gene Raymond), et il ne se passe rien. Petite comédie hitchcockienne, où le maître suit son sujet sans faire sentir sa patte. Dialogue ras de terre contrastant avec la panne des parachutes qui les laissent seuls toute la nuit : « -Je n’ai jamais été aussi heureuse de ma vie. C’est merveilleux ! Je me sens libre ! Ils veulent nous faire croire qu’on est en panne. Pourquoi ne font-ils rien ?…Si David éternue deux fois de suite, il se met au lit avec quatre bouillottes et du brandy et un bonnet rouge en laine sur sa tête. Dès qu’on sera descendus, on ira chez vous ! » Le maître avait certainement pris froid pendant le tournage.

Les Enchaînés (Notorious, 1946) : L’avion qui transporte Devlin (Cary Grant), Alicia (Ingrid Bergman) et leur chef (Louis Calhern) survole Rio. Une mission périlleuse attend Alicia. En attendant, elle apprend une mauvaise nouvelle : la mort de son père. « Je n’aurais jamais cru avoir tant de peine. Lorsque j’ai appris il y a quelques années ce qu’il faisait, j’ai vécu des moments affreux. J’ai souhaité passionnément sa mort ! Maintenant, je me rappelle ce qu’il a été pour moi. Il a été autrefois un bon père et je veux oublier ce qui s’est passé depuis le temps que je l’aimais. Que cette histoire finisse et qu’on en parle plus ! » Cette information a lieu dans l’avion, où le mouvement est limité. La mort de son père, engage un peu plus Alicia dans sa mission. Les visages se rapprochent, pour presque se toucher. La hauteur devient un accélérateur romantique. Les baisers entre Delvin et Alicia, se feront toujours sur des hauteurs paradisiaques. Le premier baiser, à côté d’une falaise. Temps calme et musique langoureuse. Le second et le troisième, sur un balcon de l’hôtel surplombant la plage. A chaque fois, cette petite hauteur sur un décor carte-postale, claire et aérée, ajoutera une densité par opposition à la pesanteur de la deuxième partie, à l’étage de la maison d’Alexander Sebastan (Claude Rains).

La Corde (The Rope, 1948) Le plus intérieur des films d’Hitchcock et où logiquement le ciel ne devrait pas apparaître. Et pourtant, il apparaît aux deux moments capitaux du film. La mise à mort et le dénouement.

La caméra de quitte pas l’intérieur de l’appartement où Brandon Shaw (John Dall) et Philip Morgan (Farley Granger) commettent leur crime. Leur camarade David Kentley (Dick Hogan) se retrouve étrangler sous nos yeux complices. Pourtant, le générique s’ouvre d’abord sur la rue, en pleine lumière. La caméra braque une maison ordinaire de New York, comme accroché dans le ciel. Nous attendons. La caméra vise. Le crime, c’est certain, se passera là-bas. Mouvement circulaire, léger.  Nous nous retrouvons sur le balcon d’en face. En réalité, nous sommes au plus près du crime et des criminels. Juste un rideau. Juste un cri. Le temps est compté. «-Il faut vérifier si… – Pas tout de suite, attends une minute. Philip, on n’a pas beaucoup de temps. C’est l’obscurité qui joue sur tes nerfs. Personne n’aime le noir. » Brandon tire les rideaux. Nous apercevons le ciel de la ville, remplit de gratte-ciels.

A la fin du film, Rupert Cadell (James Stewart) aura découvert le corps par les propos et les incohérences surtout celle de Philip, tout-à-fait bouleversé et au bord de la crise de nerfs. Rupert, en possession de l’arme de Brandon, ouvrira enfin une fenêtre et tirera 3 coups de feu dans le ciel de New-York, comme pour extérioriser toute sa colère. Comme s’il venait de perdre trois de ces élèves ? Vient aussi pour lui le temps de sa responsabilité.

Les amants du Capricorne (Under Capricorne, 1949): Le domaine de Charles (Joseph Cotten), le Minyago Yugilla, « Pourquoi pleures-tu ? » sert de respiration au récit. Il a toujours une couleur qui annonce la suite du récit. Un bleu sombre, la première fois qui s’oppose à la blancheur de la maison blanche du gouverneur ou à celle de la Banque. Le ciel montre la tension déjà qui règne au cœur même du domaine et anticipe l’action à venir. Le ciel lourd, les orages et les éclairs annonceront ainsi les luttes internes.

La Mort aux trousses (North by Northwest, 1959) : Le générique se passe sur la paroi entièrement vitrée d’un gratte-ciel de New-York. Affairement et grouillement. Qui sera choisi dans cette multitude. La voix qui sort de l’ascenseur sera celle là, celle du publicitaire débordé Roger Thornhill (Cary Grant). Ce qui va lui arriver va bientôt le submerger.

Une des scènes les plus connues, la rencontre en pleine campagne avec l’agent fantôme Kaplan. Paysage immense et plat. Roger est sur la gauche de l’écran. Effet de solitude renforcé. Au fond, un champ de maïs à peine perceptible et ne cassant pas la monotonie. Une première voiture que suit un nuage de poussière. Fausse alerte. Une autre voiture passe en trombe avec une tempête de poussière. Dans le champ, en face, une voiture arrive. Elle s’arrête et laisse sortir un homme. C’est certainement lui. La voiture repart. Ils sont face à face. L’ouverture de la veste de Roger, fait penser à un duel à venir entre deux cow-boys. Il traverse et s’approche. Ce n’est pas Kaplan. Celui-ci prend le bus. A nouveau seul. Mais le bruit de l’avion et les propos du paysan sur le traitement des récoltes l’interpellent. L’avion s’approche. La course commence et les tirs aussi. Il se réfugie dans un champ de maïs, aussitôt pulvérisé par un insecticide irrespirable. Enfin, un camion arrive. En tentant de l’arrêter, il risque de se faire écraser et se retrouve dessous. L’avion qui continue sa course s’écrase dans la cuve inflammable et explose. Le tueur, encore une fois est sa propre victime.

Dans Psychose (Psycho, 1960), le film s’ouvre sur une vue générale de Phoenix Arizona. La caméra est lente qui part de la gauche et va sur la droite. Nous surplombons la ville. Puis, la caméra zoome sur une série d’immeuble. Elle semble chercher. Elle part légèrement sur la gauche. Un immeuble est choisi. La caméra avance et pénètre sous le store dans le noir de la chambre. Nous trouvons Marion Crane (Janet Leigh) dévêtue, sur son lit. Ce n’est pas une caméra, mais un oiseau de proie qui a choisi sa prochaine victime.

Il pleut quand  Marion trouve le motel sur la route au milieu de la nuit. La pluie, comme l’eau de la douche, est annonciatrice du drame proche. Deux lumières, tels deux yeux énormes, sont visibles dans la maison au-dessus du motel Bates, dans la nuit. La maison par sa hauteur et sa monstruosité domine par le motel et tout le paysage.

Les oiseaux empaillés, morts-vivants, entourent Marion lors de sa discussion avec Norman Bates (Antony Perkins). Il s’agit essentiellement d’oiseaux de proie. Au milieu, Marion, fragile comme un moineau dans le nid de l’aigle. « Vous mangez comme un oiseau – Vous en savez quelque chose. – Pas vraiment. Mais l’expression ‘manger comme un moineau’ est vraiment mensongère. Parce que les moineaux mangent vraiment beaucoup…Pour moi, seuls les oiseaux ont l’air bien, parce qu’ils sont passifs de leur vivant…C’est plus qu’un passe-temps. Ce n’est pas pour passer le temps, c’est pour le remplir…Les gens ne réussissent jamais à fuir, nous sommes tous prisonniers, pris au piège et nous n’arrivons pas à en sortir ».

Tous les crimes auront lieu à partir de la maison. Même celui de Marion qui se passe sous la douche du motel Bates. Norman, avant de l’assassiner au couteau, remonte dans la maison pour se changer et changer de personnalité. En redescendant sur le motel, il foudroiera sa proie. Le couteau ne pénètre pas d’un coup. Le couteau se plante comme s’il s’agissait de griffes ou de coup de bec. La proie après l’attaque n’est pas encore morte. Elle est laissée à son propre sort, à se vider seule en attendant la mort.

Les Oiseaux (The Birds, 1963) : les oiseaux se battent tels des avions d’attaque sur leurs ennemis, les humains, cloués au sol. La violence des attaques aériennes fait contraste avec le côté placide des oiseaux quand ceux-ci sont autour de la maison sur la terre. Ils sont toujours agressifs, mais ils ne tuent plus.

 Pas de printemps pour Marnie (Marnie, 1964) : Scène de la chasse à courre, où Marnie (Tippi Hedren) part dans un galop effréné, affolée par les gilets rouges des chasseurs, suivie par Lili (Diane Baker). Hitchcock annonce l’accident de Marnie et la mort du cheval par une montée fulgurante dans le ciel, où tout semble s’immobiliser, puis va sur les pattes du cheval en plein galop avec un gros plan. Nous sommes embarqués par l’accélération foudroyante. Nous savons que plus rien ne pourra l’arrêter.

L’orage, par deux fois, joue un rôle clé. La première fois, dans le bureau de Mark (Sean Connery) où Marnie, affolée par l’orage, se laissera embrasser, pétrifiée par la peur. Ensuite, lors de la rencontre finale avec la mère de Marnie (Louise Latham). Elle découvrira enfin l’origine de son traumatisme, où enfant, elle va tuer le marin qui lutte avec sa mère. « Tu ne vas pas pleurer pour un petit orage ! »

Le Rideau déchiré (Torn Curtain, 1966) : Le générique passe dans un étrange brouillard où défilent les protagonistes contrits, souffrants, apeurés, voire haineux. D’emblée le ton est donné.

Dans l’avion qui l’emmène à Berlin-Est, le professeur Michael Armstrong (Paul Newman) s’aperçoit que son amie, le docteur Sarah Sherman (Julie Andrews), au fond de l’appareil, n’a pas été dupe et l’a suivi contre son gré. Le regard froid qu’il lui lance et ses propos ne font rien pour briser la glace. « Que fais-tu ici ? Ne reste pas avec moi. Ne me parle pas ! Reprends le premier avion ! Rentre en Amérique ! Compris ? ». Elle pleure. Brouillard. Ouverture de la porte. Vision froide de l’entrée de l’aéroport de Berlin-Est. Caméra au-dessus de l’escalier d’embarquement. Elle reste en haut de l’escalier, avec Sarah totalement désespérée. La séparation est consommée. Elle n’entamera sa descente qu’une fois le discours de bienvenue terminé et le départ de Michael.

Enfin, la scène du débarquement en Suède des valises où sont cachés Michael et Sarah sur le quai. La ballerine allemande (Tamara Toumanova), toujours écartée mais toujours présente tout au long du film, s’aperçoit que le passeur parle aux paniers d’osier. Ceux-ci sont en l’air, au-dessus de la mer, tenus par le filin d’une grue. Ils sont à deux doigts de la liberté, mais aussi très près de la mort. « Ces paniers contiennent des passagers clandestins ! Des espions ! Armstrong et son assistante ! Ramenez ces paniers ! Vite ! Tirez sur ces paniers ! Ramenez-les ! ». Mais les bons ne chutent jamais et ne meurent jamais. Pas si près du but.

Frenzy (1972): L’ouverture du film se fait du ciel. On survole Londres. Lente descente oblique. Musique gaie. Nous arrivons sur la Tamise. Tower Bridge s’ouvre à nous. Nous allons vers un attroupement lors d’un discours officiel sur des promesses d’une Tamise plus propre. Le corps nu d’une femme étranglée par une cravate flotte. Les gens n’écoutent plus les palabres politiques. La mort les attire. Les pas de Jack l’Eventreur ne sont pas si loin.

.Le toit d’une maison, le sommet d’une tour ou le clocher d’une église

Le toit d’un bâtiment est le refuge ultime de l’assassin ou du coupable en fuite, il représente l’action poussée à son paroxysme. La mort rode toujours dans les parages.

Chantage (Blackmail, 1929) : La scène de la poursuite finale a lieu sur le toit du British Museum de Londres. Le maître chanteur Tracy (Donald Calthrop) est poursuivi par trois policiers. Après avoir monté plusieurs escaliers, le voilà au stade ultime, le dôme. Il ne peut plus aller plus loin. Il n’est pas coupable du crime, juste maître-chanteur. La situation qu’il maîtrisait, lui échappe maintenant. Il recule, crie son innocence. « Ce n’est pas moi que vous voulez ! C’est lui ! » Il montre l’Inspecteur Franck Weber (John Longden). C’est trop tard. Il recule. Le toit en verre s’effondre sous son poids.

L’Homme qui en savait trop (The Man Who Knew Too Much, 1934) : La fille, Betty Lawrence (Nova Pilbeam), qui a été enlevée à Saint-Moritz, a réussi à s’évader grâce à son père, Bob Lawrence (Leslie Banks). La maison est entourée de policiers armés. La fusillade a déjà fait plusieurs victimes. Le gang de la secte est décimé. Pourtant, leur meilleur tireur (Franck Vosper) est encore là et la poursuit. Visible de tous les tireurs et pourtant inatteignable, malgré les ordres : « – descendez-le ! – Impossible, je tuerai l’enfant ! ». Un  coup de feu pourtant partira. Net et définitif. C’est sa mère, Jill Lawrence (Edna Best). Le corps du criminel tombe. Justice est faite.

Secret Agent (1936): juste après leur arrivée dans la montagne, la découverte du premier meurtre. Le ‘Général’ (Peter Lorre) et l’agent secret Ascenden (John Gielgud) se réfugient en haut du clocher et le mort est vu d’en haut avec une vue plongeante.

Correspondant 17 (1940): Le soi-disant garde du corps veut tuer Johnny Jones (Joel Mc Crea) en haut d’une tour alors qu’il lui demande d’admirer les beautés de Londres, tout en ayant un œil sur l’ascenseur qui descend avec les derniers visiteurs.

Dans la Maison du Docteur Edwardes (1945): le rêve fait par Grégory Peck : « Après, il était sur un toit en pente en haut d’une grande maison ; c’était l’homme à la barbe. Je lui ai crié de faire attention, alors il a passé par-dessus bord, lentement, sans que ses pieds touchent par terre. Ensuite, j’ai rêvé que le propriétaire, celui qui était maqué, se cachait derrière une grande cheminée, une roue à la main. Il a laissé tomber la roue. Tout d’un coup, je courais, j’ai entendu des battements sur le toit au-dessus de ma tête. Il y avait une paire de grandes ailes, les ailes me poursuivaient et elles m’ont rattrapé quand je suis arrivé en bas de la descente. »

Vertigo – Sueurs Froides (1958) : John Fergusson (James Stewart) dans la poursuite d’ouverture du film sur les toits de San Francisco annonce déjà le drame à venir. Ce n’est pas lui, héros du film, ni le truand (le ‘mal’ est très rarement victime des hauteurs), mais un flic qui cherche justement à l’aider. Suit la discussion avec son amie (Barbara Bel Geddes) : « La nuit, je revois cet homme qui tombe du toit. J’essaie de le rattraper et… – Ce n’est pas ta faute !  – C’est ce que tout le monde me dit. Je souffre d’acrophobie, ce qui me donne le vertige. M’en être aperçu à un tel moment ! – Seul un autre choc pourrait t’en débarrasser – Tu ne vas pas replonger d’un toit pour le savoir ! »

C’est sur le toit du monastère que Madeleine-Judy (Kim Novak) finira après s’être jetée par l’ouverture du clocher après la chute de la véritable épouse de Gavin Elster (Tom Helmore).

  • Entre toit et montagne : le château de Manderley (Rebecca)

Le Château de Manderley nous apparaît pour la première fois dans la nuit, sous un clair de lune. Le château a tout d’une vieille montagne décharnée. Nous savons déjà que ce sera le lieu du drame. Hitchcock nous montre son côté naturellement sauvage après l’incendie. « La nature avait repris ses droits, s’imposant petit à petit au chemin avec ses longs doigts fermes. Inlassablement se déroulait ce filet de terre, autrefois notre allée. Enfin, apparut Manderley. Mystérieux et silencieux. Le temps n’avait pu altérer la symétrie parfaite de ces murs…Je ne voyais plus qu’une coquille vide. Aucun murmure ne s’échappait de ces murs ».

  • La montagne et la falaise         

La montagne décharnée est le lieu où se manifeste la violence des passions et des règlements de compte à l’abri des regards indiscrets.

L’Homme qui en savait trop (The Man Who Knew Too Much, 1934) : Le générique s’ouvre sur des prospectus de la Suisse, pour des vacances à la montagne. La dernière sera la bonne : « Saint Moritz – Partez en vacances en Suisse ». Le crime aura donc lieu dans les hauteurs enneigées. Nous nous retrouvons pendant une épreuve de descente de ski. La caméra tout en haut de la piste. Vue des spectateurs. Le skieur est parti, il s’agit de Louis Bernard (Pierre Fresnay). Un chien s’échappe de la surveillance d’un spectateur et se retrouve en plein milieu. La fille court pour le récupérer. Peur de Bernard qui s’affale sur la piste aux pieds des autres spectateurs. Bernard l’a échappé belle, pas pour longtemps. La montagne est souvent meurtrière.

Une scène de danse, comme souvent chez Hitchcock. Une détente avant la détente. Le coup part de la montagne. D’en haut. Louis Bernard ne ressent rien. Dans un premier temps. Une trace rouge sous sa veste. Il s’écroule. « Un impact de balle ! Elle a été tirée de l’extérieur ! »

Les 39 marches (1935): Richard Hannay (Robert Donat) cherchant à échapper aux policiers dans la montagne écossaise. Il se retrouve seul au milieu d’une montagne décharnée. Hitchcock peut ainsi varier les rythmes dans la poursuite et la rendre haletante. Montée lente. Encerclement des forces de l’ordre. Accélération rapide dans la descente, presque burlesque. Traversée lente et périlleuse du torrent. Nouvelle accélération après le pont où la pancarte indique ‘Alt-na Shellach’. Puis la descente jusqu’à se retrouver dans la gueule du loup, dans la maison du professeur Jordan (Godfrey Tearle).

Secret Agent (1936): Le Général (Peter Lorre) se fait un plaisir de tuer celui qu’il pense être l’espion allemand tout au sommet de la montagne, en le poussant dans le vide.

Jeune et innocent (1937): le film s’ouvre sur la dispute d’un couple. Le mari s’écarte et se retrouve au-dessus de la mer en furie et sous la pluie. La scène suivante montre la femme morte, ramenée par les flots sur la plage. Le jeune Robert Tisdall (Derick de Marney) qui la découvre du haut des rochers est aussitôt soupçonné :« J’ai vu le corps de la falaise. Je suis descendu mais je ne savais pas si elle était morte ou inconsciente ».

La Taverne de la Jamaïque (Jamaica Inn, 1939) Le Ciel, la mer et la mort. Un long message se déroule afin d’informer le spectateur : « ‘Seigneur, nous te prions, non afin que tes naufrages surviennent, mais afin que tu les guides près des côtes de Cornouailles au bénéfice de ses habitants qui sont dans la misère’. Ainsi se formulait une vieille prière cornouaillaise du début du XIXème siècle. Mais dans cette région sans loi de l’Angleterre, avant que les brigades des Grandes Côtes ne soient instaurées, il existait des gangs qui, en vertu du pillage, provoquaient délibérément des naufrages, entraînant les vaisseaux vers leur perte sur les cruels récifs des sauvages côtes de Cornouailles ». Le texte se déroule près de récifs sous une mer démontée. A l’arrivée du bateau pris dans les rochers, une bande de pillards descend de la colline et achève au couteau les derniers rescapés. « Emportez tout ça vers les collines ! Retournez aux collines ! ». Les pillards s’en vont. La caméra reste là, qui filme le ciel nuageux avec une légère éclaircie. Le rayon de lumière dans cette Cornouailles terrifiante sera la jeune Mary Yellard (Maureen O’Hara) venue rejoindre sa tante Patiente (Marie Ney), elle-même mariée avec le terrible chef des pillards de la mer Joss Merlyn (Leslie Banks).

Plus tard Mary se retrouvera avec James Trehearne (Robert Newton) poursuivis, par la bande à la solde de Joss, au fon d’une grotte près de la mer. Les pillards seront au-dessus et eux deux au niveau de la mer. Le niveau le plus bas : les victimes, et au-dessus : les criminels. Malheureusement, ils perdent le canot qui s’en va dans la mer. Les voilà à la merci des tueurs. La discussion entre James et Mary, qui pour le moment ne s’aiment pas encore : « Regardez ! La marée descend et il fera nuit quand elle remontera. On ne peut pas rester ici sans la barque. Il va falloir courir. Faites confiance à une femme ! Ça oui, vous m’avez sauvé la vie ! – J’espère que vous en ferez autre chose à l’avenir –Peine perdue pour un type comme moi ! Un contrebandier et un traître. En effet, y-a-t-il de l’espoir ? »

Dans le pillage final, Mary est prisonnière et regarde impuissante les préparatifs. Elle arrive néanmoins à échapper à la vigilance de  son gardien. Elle remonte la colline, là où la lanterne doit être montée et servir pour tromper le bateau. Survient la bataille inégale que Mary entame avec l’un d’entre eux. Le bandit, déséquilibré, tombe de la falaise. Le mal désarçonné.

Rebecca (1940): C’est du haut d’une falaise à Monte-Carlo que Maximilien, regardant la mer démontée, est prêt à se jeter dans le vide. Là se fera la première rencontre avec sa future femme (Joan Fontaine) : «-  Non ! Arrêtez !  – Qu’est-ce que vous avez à crier ? – Je ne voulais pas être impolie, mais, j’ai cru…-Continuez votre balade. Ne restez pas là à crier ! »

M et Mme Smith (1941) : en tant que comédie, tout est inversé. La montagne devient prétexte à David Smith (Robert Montgomery) pour récupérer sa femme Anne (Carole Lombard) des bras de son ami (Gene Raymond). Presque toute l’action se passe à l’intérieur du chalet.

Dans la Maison du Docteur Edwardes (1945): « C’est le blanc qui lui fait peur, la neige et ses traces…Les traces de ski sur la neige, l’horreur qu’elles lui inspirent…Le toit en pente, le versant d’une montagne »

Vertigo (1958): Quand Madeleine (Kim Novak) se jette à côté du Pont de San Francisco. Elle se jette sans hauteur. Sans chute réelle. John-Scottie  (James Stewart) n’aura aucun mal à la récupérer et à rentrer dans la machination de son ancien camarade de collège Gavin Elster (Tom Helmore). L’absence de chute montre la volonté de tromper Scottie et de maquiller un suicide.

Mort aux trousses (1959) : Après avoir été forcé de boire, Roger (Cary Grant) se retrouve ivre dans sa voiture. Nous sommes sur le bord escarpé de la mer. La route est sinueuse. La voiture démarre et Roger a le réflexe de jeter dehors l’espion qui cherche à le tuer. Nous sommes partis pour une course entre le vide et les feintes. Les voitures se frôlent et les pneus crissent. La voiture ne s’arrêtera qu’une fois en plaine, et Roger sera ‘protégé’ pour un temps.

La poursuite sur le Mont Rushmore. Après avoir réussi à prendre la statuette et à échapper à Léonard (Martin Landau) et à Philip Vandamm (James Mason), Roger (Cary Grant) et Eve (Eva Marie Saint) se retrouvent arrêtés par un portail massif. Une seule alternative : la forêt. Un seul côté pour fuir. « -Pas de ce côté-là ! C’est le monument ! – Qu’est ce qu’on va faire ? – Descendre. Ils arrivent ! Nous n’avons pas le choix ». La situation même périlleuse, n’empêche pas l’humour. « Si par miracle nous en réchappons, je te ramènerai à New-York en wagon-lit, chérie ! Tu es d’accord ? ». Le bilan sera lourd. Mais encore une fois, ce sont les deux ennemis, Léonard et Philip qui en seront les victimes.

Complot de famille (1976) : Arrivée en montagne. Nous savons déjà qu’un drame se prépare. Blanche (Barbara Harris) et Georges (Bruce Dern) s’arrêtent prendre un café sur la route. Le tueur (Ed Lauter) à la solde d’Arthur (William Devane) et de Fran (Karen Black) coupe le câble de liquide de freins pendant la pause. « – Pourquoi tu fonces comme ça, Georges ? Y a pas le feu ! Ralentis un peu ! Ralentis, tu entends ! Tu veux nous tuer ? – Je ne sais pas ce qui se passe. C’est l’accélérateur qui est coincé ! Pour l’amour de Dieu, Georges, ne fais pas l’imbécile. Ralentis ! ». L’accident sera évité de justesse. Passe le tueur qui se propose de les prendre dans sa voiture. Refus. Il part, fait demi-tour et revient pour les écraser. Manque de chance, une voiture arrive en face. La voiture du tueur saute dans le vide et explose. L’arroseur arrosé.

  • LA LENTE MONTEE ET LA FULGURANCE DE LA CHUTE

La montée de l’escalier, de la montagne ou la traversée d’un toit s’avèrent toujours périlleux. A chaque moment la chute est possible. Plus la pente est raide, plus la respiration devient haletante et profonde, plus les temps d’arrêt sont nombreux et longs. C’est dans cet espace que le suspense peut s’installer au mieux. Il est dans son élément. Chaque détail devient important quand chaque pas peut entraîner la chute. Plus il y a de hauteur, plus l’irrémédiable est au rendez-vous.

Ensuite la montée oblige la caméra à se désaxer, à ne plus être à hauteur du sujet. De par sa position, parfois elle le domine, parfois elle renforce l’ombre et le transforme. En tout cas, la réalité du moment est nécessairement autre, étirée ou ramassée.

Enfin, la véritable chute fait souvent bon ménage. Les bons ont le plus souvent des chutes déguisées ou salvatrices (cf. Le Rideau déchiré). Elle envoie par contre vers la mort les criminels, les nazis, les espions à la solde de l’ennemi. Sans aucun espoir de retour. La chute est avant tout morale.

« Montagne des grands abusés, Au sommet de vos tours fiévreuses Faiblit la dernière clarté. Rien que le vide et l’avalanche, La détresse et le regret ».  (René Char, Les Matinaux, Pyrénées)

 

Jacky Lavauzelle