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Lettere di Aretino – Les Lettres de l’Arétin

PIERRE L’ARETIN – PIETRO ARETINO

Traduction – Texte Bilingue
LITTERATURE ITALIENNE
Letteratura Italiana

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

Pietro Aretino
Pierre l’Arétin
Arezzo, 20 aprile 1492 – Venezia, 21 ottobre 1556
Arezzo 20 avril 1492 – Venise 21 octobre 1556

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 L’ARETIN








LETTERE  DI ARETINO
LETTRES DE L’ARETIN

 

Arezzo, 20 aprile 1492 – Venezia, 21 ottobre 1556
Tiziano – Le Titien
Vers1548 circa
Frick Collection New York

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LIVRE I – LIBRO I

AU CONTE DE SAN SECONDO
AL CONTE DI SAN SECONDO
1537

Andate piano con il farmi piacere, ch’io non voglio che mi incalziate tanto con la loro abondanza che, volendo far de l’uomo in sodisfarvigli e non potendo, vi paresse poi una bestia.








Allez-y modérément avec vos largesses, car je ne veux pas être pourvu par tant d’abondance ; je voudrais vous rendre la pareille que je ne le pourrai, je ressemblerai alors à une bête.

Di Venezia, il 24 giugno 1537
Venise, le 24 juin 1537

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L’ARETIN
par
Philarète Chasles
(1834)

« Arétin ! — L’infamie de ce nom m’arrêtait. — J’hésitais à tracer des lettres obscènes, symboles d’impureté : mais cet impur, fils d’un un impur, soulève un coin de l’histoire des hommes.
C’est la civilisation dépravée de l’Italie, et le premier excès de la presse vénale. C’est la plume devenue marchandise, et l’éloge et le blâme achetés lâchement par les rois, vendus lâchement par un misérable, à travers l’Europe, sa tributaire. C’est Venise savante, impudique, artiste, indépendante, asile des proscrits, des savants, des exilés, des penchants pervers et des arts brillants ; Venise riche et puissante, offrant toutes les libertés du vice à qui veut bien se passer des autres libertés. Vous ne voyez en lui qu’un type ignoble ? Il a dominé le XVIe siècle littéraire. François Ier l’honorait. Arioste l’appelait divin. Charles-Quint causait familièrement avec lui. De niveau avec toutes les puissances, ami de Titien, correspondant de Michel-Ange, bravant les foudres papales, plus riche qu’un prince, plus insolent qu’un condottiere, plus admiré que le Tasse, plus célèbre que Galilée, qu’était donc cet homme ?
D’où lui venait sa puissance ?
De quelle force disposait-il ?
Quelle terreur et quelle tyrannie se concentraient dans ces taches d’encre calomniatrices et immondes qui dégouttaient de sa plume ?Que résumait-il ? — Que représentait-il ? —
Il représentait la Presse. Il fut terrible comme elle. Né au moment précis où cette Force inattendue sortait des langes, se développait, grandissait, devenait redoutable, étendait son influence : il comprit le premier quel levier ce serait que l’injure de la Presse.
La calomnie, multipliée, impérissable !
La crainte lancée par cette calomnie !
Instrument, pouvoir, levier immense, qu’il devina ; instrument que son abus n’avait pas affaibli, que son excès n’avait pas usé. Arétin s’en saisit ; — il mit son siècle à ses pieds, — un grand siècle ! »

Philarète Chasles
L’Arétin, sa vie et ses œuvres
Première Partie
Revue des Deux Mondes
Période Initiale
Tome 4 – 1834








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LETTRES DE L’ARETIN : AU CONTE DE SAN SECONDO Pietro Aretino Al conte di San Secondo (Venise-24 juin 1537)

PIERRE L’ARETIN – PIETRO ARETINO
LETTERE – Libro I – LETTRES -LIVRE I
AU CONTE DE SAN SECONDO
AL CONTE DI SAN SECONDO
1537

Traduction – Texte Bilingue
LITTERATURE ITALIENNE
Letteratura Italiana

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

Pietro Aretino
Pierre l’Arétin
Arezzo, 20 aprile 1492 – Venezia, 21 ottobre 1556
Arezzo 20 avril 1492 – Venise 21 octobre 1556

 

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 L’ARETIN

LETTERE – Libro I
LETTRES -LIVRE I
AU CONTE DE SAN SECONDO
AL CONTE DI SAN SECONDO

 

Tiziano – Le Titien
Vers 1548 circa 1548
Frick Collection New York












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Andate piano con il farmi piacere, ch’io non voglio che mi incalziate tanto con la loro abondanza che, volendo far de l’uomo in sodisfarvigli e non potendo, vi paresse poi una bestia.
Allez-y modérément avec vos largesses, car je ne veux pas être pourvu par tant d’abondance ; je voudrais vous rendre la pareille que je ne le pourrai, je ressemblerai alors à une bête.
A me è troppo che, scrivendo al signor Cosimo dei Medici per alte vostre faccende, me gli ricordiate, senza così caldamente, qual mi scrivete, mandare a Fiorenza a posta.
Pour moi, c’est déjà inespéré que vous écriviez au seigneur Cosme de Médicis, afin de lui rappeler mon bon souvenir, mais aller jusqu’à le lui rappeler en lui envoyant spécialement une missive à Florence, aussi chaleureuse que celle que vous m’écrivez.
Ma ogni altra cosa è ciancia, eccetto l’avere addosso quel diavolo d’amore che, non perdonando a la vecchiezza mia, è da credere che non perdoni anco a la gioventù vostra.
Mais tout le reste est absurdité, sauf ce diable d’amour, qui ne m’oublie pas dans ma vieillesse, et tout me laisse à penser qu’il ne passe pas à côté de votre jeunesse.
Che crudeli notti, che fieri giorni si trapassano, bontà de le sue ribalderie!
Que de nuits cruelles, que de jours inquiets, nous subissons sa fourberie! Io mi aveva scemato la metà di ciò ch’io mangiava per ismagrare (che certo non il cibo ma l’ozio di questa città m’ha ingrassato tanto che ne vivo in continua rabbia), e non giovava.
Pour maigrir, je m’étais forcé à manger deux fois moins (ce qui est certainement pas de la responsabilité de la nourriture, mais l’oisiveté dans cette ville m’a engraissé, ce qui m’a conduit dans une colère constante), et pour tout dire n’a rien donné.
Occorsami la perdita di una mia già donna, e ora d’altri;
Seulement la cause en est la perte de ma femme, qui à cette heure est avec un autre ;
onde io per tal cagione divenni come un di quegli che trafugano la vita di mano a la peste o a la fame, che sono simili a l’ombre di loro stessi.

de sorte que, pour cette raison, je suis devenu semblable à ceux qui échappent des mains de la peste ou de la famine, et qui ne ressemblent plus qu’à l’ombre d’eux-mêmes.
Veramente ch’io ho più compassione a chi pate amando che a chi si muor di fame o a chi va a la giustizia a torto:
En fait, j’ai plus de compassion pour ceux qui se meurt d’amour que pour ceux qui meurt de faim ou ceux qui sont condamnés à tort par la justice :
perché il morirsi di fame procede da la dapocaggine, e l’esser giustiziato a torto nasce da la mala sorte;
parce que mourir de faim procède de la lâcheté, et être condamné à tort procède de malchance ;
ma la crudeltà che cade sopra a un innamorato è uno assassinamento fattogli da la fede, da la sollecitudine e da la servitù de la bontà propria.

mais la cruauté qui tombe sur un amant est un assassinat contre sa foi, sa sollicitude et sa propre bonté.
Io mi son ritrovato e trovo e trovarò sempre, per la grazia di Dio e mia, senza danari, a perder padroni, amici e parenti, a esser in caso di morte, ad aver nimicizia, debiti a le spalle, e in mille altre rovine;
 Je me suis retrouvé et je me retrouverai toujours, par la grâce de Dieu et la mienne, sans argent, sans protecteur, ni amis et ni famille, comme mort, ayant des inimitiés, des dettes sur les épaules, et au milieu de mille autres ruines ;
e conchiudo che son zuccaro i fastidi predetti a comparazione del martello de la gelosia, de l’aspettare, de le bugie, degli inganni, con cui sei crocifisso dì e notte.
et je conclus qu’ils ne sont tous rien que des douceurs comparés au marteau de la jalousie, de l’attente, des mensonges, de la tromperie, qui te crucifient continuellement.
Il desinare ti si fa tosco, la cena assenzio, il letto di sasso, l’amicizia odio, e sempre la fantasia è fitta in colei;
Le déjeuner t’empoisonne, le dîner est immangeable, le lit dur comme de la roche, l’amitié en haine se transforme, et ton cerveau se bloque toujours sur elle ;
onde stupisco come è possibile che la mente sia in una continua tempesta e come ella non dimentichi se medesima ne l’essere sempre sempre combattuta dai pensieri che gli fan seguitare la cosa amata, strascinandosi dietro il core.
je me demande aussi comme est-il possible que l’esprit résiste tant dans cette tempête constante et qu’il ne perde pas sa raison dans cette violente lutte contre les pensées qui suivent la chose aimée, avec le cœur en lambeaux derrière lui.
E tutto sarebbe spasso se ne le donne fusse qualche pochetto di conoscenza del meglio.
Et tout ne serait qu’amusement si les femmes avaient quelque peu de bienveillance.
Apunto viola esse, giocando a la ronfa amorosa, scartano ogni volta gli assi e i re.
En jouant à la prime (ronfa), elles se débarrassent des as et des rois. 
Ma si doveria sculpire in lettre d’oro ciò che disse un perugino.
Mais il serait nécessaire de sculpter en or ces mots de Pérugin :
Egli cavò de l’amor d’una amica tanto mal francioso che avrebbe fatto disperare il legno d’India;
L’amour de sa bien-aimée lui a donné un mal français à désespérer le bois d’Inde [permettant de combattre la syphilis] ;
onde se ne coperse dal capo ai piedi pur troppo bestialmente.
donc il se couvrit de la tête aux pieds, mais si bestialement.
Ne aveva ricamate le mani, smaltata la faccia, ingemmato il collo e coniata la gola, talché pareva composto di musaico.
Il se retrouva avec les mains scarifiées et le visage glacé brodé, le cou et la gorge marqués, de sorte qu’il ressemblait à une mosaïque.
Ed essendo così malconcio, ecco che lo guarda uno di quegli voi mi intendete;
Et étant ici, c’est l’un de ces regards…vous me comprenez ;
e doppo le meraviglie e i conforti, disse:
qui lui dit afin de le consoler :
« Fratello, ella si coglie al nascere, e bisogna che chi può ce la mandi buona.
« Frère, cela vient à la naissance, et nous avons besoin de ceux qui peuvent nous donner du bien.
Ma buon per te, se tu avessi imparato l’arte mia! ».
Mais il eût été préférable pour vous, d’avoir appris mon art. »
« Volesse Cristo », rispose egli, che si faria per questa pelle ch’io ho abotitacento volte al vostro santo Arcolano;
« Plût au Christ !» répondit-il, que pour cette peau, j’ai prié tant de fois notre saint Herculan de Pérouse [Saint Herculan de Pérouse fut mis à mort, écorché et décapité sur les remparts de Pérouse en 547 par le roi Ostrogoth Totila] ;
ma perché non faria un piacere a Dio col pegno, sto come tu vedi ».
mais il ne plaît pas à Dieu, je suis comme tu le vois. »
E nel fin di cotal parabola mi raccomado a la vostra signoria.
Et comme je termine cette parabole, je me recommande à vous, Monseigneur.

Di Venezia, il 24 giugno 1537
Venise, le 24 juin 1537

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Pierre l’Arétin