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CATULLE CATULLUS X Varus me meus ad suos amores LA MAÎTRESSE DE VARUS

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CATULLE CATULLUS X

litterarumLittérature Latine
Catulle

Poeticam Latinam

Traduction Jacky Lavauzelle

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CATULLE – CATULLUS
84 av J.-C. – 54 av J.-C.

POESIE X

Varus me meus ad suos amoreserani

 

LA MAÎTRESSE DE VARUS

Varus me meus ad suos amores
Varus m’entraîne vers l’objet de sa flamme
 visum duxerat e foro otiosum,
M’ayant trouvé au milieu du forum ;
 
scortillum, ut mihi tum repente visum est,
Je rencontre sa maîtresse qui me semblait,
 
non sane illepidum neque invenustum.
Au premier abord, non sans charme ni beauté.
 
Huc ut venimus, incidere nobis
Quand nous arrivâmes, nous parlâmes
 
sermones varii: in quibus, quid esset
De sujets divers : notamment
iam Bithynia; quo modo se haberet;
Sur la Bithynie*; ce qui s’y déroulait;
et quonum mihi profuisset aere.
Et s’y j’en avait tiré quelques profits
 Respondi id quod erat, nihil neque ipsis
Je lui ai répondu qu’à la vérité ni moi
 nec praetoribus esse nec cohorti,
Ni le préteur, ni ma maison,
 
cur quisquam caput unctius referret,
ne nous étions enrichis ;
praesertim quibus esset irrumator
La raison venait avant tout de la débauche
 
praetor, nec faceret pili cohortem.
Du préteur, et de son peu d’intérêt dans notre entreprise.
« At certe tamen » inquit « quod illic
« Du moins cependant» dit-elle, «il s’y trouve
 natum dicitur esse, comparasti
D’incomparables porteurs
 
ad lecticam homines. » Ego, ut puellae
De litière. » Moi, afin de passer aux yeux de la fille
 
unum me facerem beatiorem,
Comme plus chanceux que les autres,
« non » inquam « mihi tam fuit maligne,
« Non» ,dit-je, «je ne peux pas me plaindre,
 
ut, provincia quod mala incidisset,
Dans cette province qui ne m’a pas si bien réussi,
 
non possem octo homines parare rectos. »
J’ai emporté huit porteurs gaillards ».
At mi nullus erat nec hic neque illic,
Il est vrai que je n’avais personne, ni ici ni ailleurs,
 fractum qui veteris pedem grabati
De porter même les restes d’un ancien grabat
 
in collo sibi collocare posset.
Sur ses épaules !
 
Hic illa, ut decuit cinaediorem,
Elle, impertinente, me demanda :
« quaeso » inquit « mihi, mi Catulle, paulum
«Pouvez-vous, mon cher Catulle 
 istos commoda, nam volo ad Serapim
Me prêter ces hommes car je souhaite aller au Temple de Sérapis**. »
 « 
deferri. » « Mane, » inquii puellae,
« Attendez ! » dis-je à la belle,
« istud quod modo dixeram me habere,
« Quand je dis que je les avais,
fugit me ratio: meus sodalis
Je voulais dire : un ami les a apportés,
Cinna est Gaius – is sibi paravit;
Mon ami Cinna Caïus lui-même ;
 
verum utrum illius an mei, quid ad me?
Mais peu importe qu’ils soient à moi ou à lui ?
 
Utor tam bene quam mihi pararim.
Je les utilise à mon gré comme si je les avais payés.
 
Sed tu insulsa male et molesta vivis,
Mais comme vous êtes déplaisante et ennuyeuse
per quam non licet esse neglegentem! »
 De ne pas accepter la moindre négligence de langage ! »

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NOTES

*La Bithynie se trouve au nord-ouest de l’Anatolie, actuelle Turquie. Les grandes citées sont Nicomédie, aujourd’hui Izmit et Nicée, aujourd’hui İznik.

** Sérapis (définition de la Première Encyclopédie – 1751 -Tome 15)
SÉRAPIS, ou SARAPIS (Mythol. Médaill. Inscript. Monum. Pierres gravées & Littérat.) c’était un grand dieu des Egyptiens, connu, selon toute apparence, par ce peuple, longtems avant les Ptolemées, selon l’opinion de M. Cuper, qui nous paraît la plus vraisemblable. Tacite, hist. liv. IV. ch. lxxxiij. le prétend aussi. Les Egyptiens, dit-il, nation superstitieuse, révéraient Sérapis plus qu’aucun autre divinité : Serapin dedita gens superstitionibus super alios colit. Ce n’était pas seulement le dieu tutélaire de toute l’Egypte en général, plusieurs des principales villes de ce royaume l’avaient choisi pour leur parton particulier, & le firent graver sur leurs monnaies en cette qualité ; mais entre toutes ces villes, aucune ne lui rendit des honneurs plus solennels & plus surprenants que celle d’Alexandrie.

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Traduction Jacky Lavauzelle
ARTGITATO












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Catulle – Catullus
X

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LA CANAILLE & LES DELICATS
par Ferdinand Brunetière
1882

On a voulu faire de Catulle, sans arguments bien solides, un poète aristocratique, un poète du grand monde, comme de sa Lesbie, sur des inductions plutôt que sur des preuves, ce que Brantôme appelait « une grande et honnête dame. » Je persiste à ne pas croire, pour ma part, que Lesbie fût la célèbre Clodia, mais je crois que bon nombre des fréquentations de Catulle furent parmi la bohème littéraire de Rome. Au surplus, la conciliation n’est pas si difficile. Ce que nous savons, en effet, c’est que, lorsque l’adolescent de Vérone arriva de sa province dans la capitale, il y subsistait, sous le raffinement de quelques habitudes, sous l’étalage du luxe et sous l’apparence de la civilisation, un grand fonds d’antique brutalité romaine. Si nous en pouvions douter, nous rapprendrions au moins de certaines épigrammes de Catulle lui-même, plus grossières que mordantes, et dont l’outrageuse crudité passe tout. C’est bien fait à M. Rostand de nous les avoir traduites. On ne peut pas juger d’un poète en commençant par faire exception de toute une partie de son œuvre, qui peut-être est celle que les contemporains en ont presque le plus goûtée. Là où Catulle est bon, il va jusqu’à l’exquis, et c’est bien de lui que l’on peut dire aussi justement que de personne qu’il est alors le mets des délicats ; mais là où il est grossier, il l’est sans mesure, et c’est bien encore de lui que l’on peut dire qu’il est le charme de la canaille. Or, à Rome, en ce temps-là, dans le sens littéraire de l’un et l’autre mot, la canaille et les délicats, c’était presque tout un. On ne distinguait pas encore, selon le mot d’Horace, la plaisanterie spirituelle de l’insolente rusticité. La curiosité de l’intelligence, vivement éveillée, capable de goûter les finesses de l’alexandrinisme, était en avance, pour ainsi dire, sur la rudesse des mœurs et la vulgarité des habitudes mondaines. Quand on grattait ces soupeurs qui savaient apprécier les jolies bagatelles du poète, on retrouvait le paysan du Latium, qui s’égayait, au moment du vin, à faire le mouchoir. La raillerie, comme à la campagne, s’attaquait surtout aux défauts ou disgrâces physiques. Je sais bien que, jusque dans Horace, la grossièreté du vieux temps continuera de s’étaler, mais ce ne sera plus de la même manière naïvement impudente. Au temps de Catulle, la délicatesse n’avait pas encore passé de l’esprit dans les manières. Quand il s’élevait seulement un nuage sur les amours du poète et de sa Lesbie, le docte traducteur de Callimaque s’échappait en injures de corps de garde. Cette société très corrompue ne s’était pas encore assimilé la civilisation grecque. Elle s’essayait à la politesse, elle n’y touchait pas encore. Et sous son élégance toute superficielle, elle manquait étrangement de goût. — Il me paraît que, si l’on examinée quel moment de notre histoire la plupart de ces traits conviennent, on trouvera que c’est au XVIe siècle, dans le temps précis que le contact des mœurs italiennes opérait sur la cour des Valois le même effet qu’à Rome, sur les contemporains de César, le contact des mœurs de la Grèce.

Ferdinand Brunetière
Revue littéraire
À propos d’une traduction de Catulle
Revue des Deux Mondes
Troisième période
Tome 54 –  1882

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TOROS R. ET LE GENOCIDE ARMENIEN : LES CONVOIS DE LA MORT

Հայոց Ցեղասպանություն
LE GENOCIDE AMENIEN (1915-1916)
LE MEMORIAL DU GENOCIDE ARMENIEN
PAR TOROS R.
(Aix-en-Provence)

Mémorial Génocide Arménien Aix en P Toros R (3)

 LES CONVOIS
DE LA MORT

Après le Déluge, la barque de Noé retrouve la terre ferme sur le Mont Ararat (Արարատ), symbole national arménien. Ararat se retrouve désormais dans le district turc de Daroynk (Դարոյնք). Mais d’autres déluges, naturels et humains, sont là qui attendent de balayer la nation Arménienne.

Mémorial Génocide Arménien Aix en P Toros R (4)

 

« Il y a tellement de choses à raconter » lâche un rescapé du Génocide Arménien dans le film de  Laurence Jourdan. Il y a tellement à dire que les mots se retrouvent à ne plus vouloir sortir devant l’immensité de l’horreur. Comment parler du Mal ? Comment parler de ses proches qui sont tombés devant soi ? Mais les mots finissent par sortir. Toutes les oreilles n’entendent pas encore, mais les mots sont là. Même de la bouche de Saha, à qui l’on avait tranchée la gorge, les mots sortent. Et les visions d’horreur se succèdent. L’Enfer est là. Des hommes ont commis de tels actes. L’homme centenaire se lève et évoque comment il dormait debout dans ce chaos. Se coucher s’était mourir.  Comment dans les corps égorgés qui flottaient et qu’il voyait se trouvait peut-être celui de son père. Le choc est là. Entre les corps égorgés et jetés dans les rivières, ceux affamés découpés par les aigles et les chacals, ceux jetés dans les précipices, ou simplement abattus comme des chiens, ceux vendus comme esclaves et ceux entassés sous des amas de corps, parfois encore en vie. Ces massacres sont ceux d’une horreur de notre histoire, à nous humains, de l’Horreur, dans une Anatolie démembrée et chaotique au cœur d’un monde plongé dans la première guerre mondiale. Une horreur dans le chaos du monde.

Certains auront la chance de survivre à l’indicible comme les 4200 sauvés par l’Amiral Dartige du Fournet, avec son croiseur Guichen, dans la pointe nord de la Baie d’Antioche en 1915. Les rescapés seront sauvés et verront enfin le bout du tunnel à Port-Saïd, mais garderont les stigmates de l’horreur à jamais dans leur chair et dans leurs nuits. Ce sauvetage ne lavera pas l’inaction des grandes puissances mais participera à la reconnaissance par le monde entier, sauf de la Turquie, du génocide.    

Mémorial Génocide Arménien Aix en P Toros R (2)

« Il y a tellement de choses à raconter » et il faut les raconter.  C’est arrivé aux portes de l’Europe, un déferlement inouï de haines et de violences sur ces Arméniens des six provinces qui se transforment en de terribles Provinces-abattoirs, comme le soulignera Leslie A. Davis (La province de la mort).

A Alep, en Syrie, est né, le 12 décembre 1934, le sculpteur Toros R. pour Toros Rast-klan né Toros Rasguelénian. A Alep, nœud de l’horreur génocidaire,  où les déportés arméniens survivants épuisés se retrouvaient, ceux de l’Anatolie Occidentale, après avoir transité par Konya puis Bozanti, ceux de l’est et du sud-est passés par Ra’s al-‘Ayn ( رأس العي), ceux du nord, ceux de Sivas (Սեբաստիա) , de Kharpout (Խարբերդ),  ou de Muş (Մուշ) qui traversèrent le camp de transit de Malatya (Մալաթիա) . A Alep, l’horreur ne finit pas. La route des supplices continue. Les rares survivants n’auront toujours pas fini leur calvaire. Ils repartiront, les uns vers le désert de Syrie, les autres vers celui de Mésopotamie.

Nous sommes en pleine guerre et de nombreux wagons sont réquisitionnés par l’armée. Mais le plan de déportation est établi et scrupuleusement respecté par les autorités. Les Arméniens partiront, à pied jusqu’à ce que mort s’ensuive.  Le Comité d’Union et Progrès de Constantinople établira même son centre opérationnel à Erzeroum (Կարին) afin de mieux planifier et contrôler le bon déroulement des déportations. Ce comité n’ayant pas trouvé de réelle solution finale que trouveront quelques années plus tard les nazis. La solution sera donc, in fine, l’épuisement des corps. Mais le corps résiste. Et la vie s’acharne quelquefois contre le plan systématique des Turcs.

 Entre la Mer Noire et la Mer Caspienne, la population arménienne d’Anatolie a été massacrée, torturée, déplacée entre 1915 et 1916, perdant près des 2/3 de ces membres.

Mémorial Génocide Arménien Aix en P Toros R (6)Le film de Laurence Jourdan, Le Génocide Arménien,  s’ouvre sur un vieil arménien de 101 ans, Artem Ohanian,  qui raconte : « Les Arméniens ont été tués comme des moutons. Nous avons été persécutés de diverses manières. On nous a éliminés avec toutes sortes d’armes. Les Turcs nous traitaient de traîtres d’infidèles. Qu’avions nous fait ? Quelle faute avions-nous commis? »

Au milieu des empires, au milieu des turbulences de la guerre, du bouleversement des alliances, les Arméniens se retrouvent seuls dans  une Arménie elle-même déchirée entre le Caucase et l’Anatolie, entre Erevan (Երևան) et Van (Վան).  L’arménien est la seule langue indo-européenne dite agglutinante. L’Arménie  agglutine aussi de nombreux handicaps. Il y a plus aujourd’hui d’arméniens dans la diaspora que dans le pays lui-même, indépendant depuis 1991. Il est enclavé entre trois acteurs majeurs : les Turcs, les Russes et les Perses. Le peuple arméniens a subi les occupations multiples et incessantes, des Partes, des Arabes, des Byzantins, des Mongols, des Perses, des Ottomans, des Russes, puis des Soviétiques. Des tremblements de terre meurtriers dont le dernier a fait 30 000 morts.

Les Arméniens, différents par la culture, la religion, un christianisme monophysite que l’on retrouve en Ethiopie, où le Fils à une seule nature divine, la langue, mélange de grec et d’araméen, cristallisent les vexations, les rancœurs des turcs depuis le démantèlement de leur territoire enclenché depuis leur échec à Vienne. Et peu importe si les Arméniens participent de plus en plus à la vie du pays, voire au gouvernement, peu importe s’ils sont nombreux à participer entre décembre 1914 et janvier  1915 à la bataille de Sarikamis afin de reprendre la ville de Kars (Ղարս) aux Russes. Peu importe si Enver Pacha, ministre de la guerre et généralissime de l’armée impériale écrit à l’Evêque de Konya, le 26 février 1915 : « les soldats arméniens ottomans remplissent consciencieusement leurs devoirs sur le théâtre de la guerre, ce que j’ai pu constater de ’visu’. Je vous prie donc de transmettre l’expression de ma satisfaction et de ma gratitude à la nation arménienne, connue de tous temps par son attachement au gouvernement impérial ottoman. »

Mémorial Génocide Arménien Aix en P Toros R (1)

Les préjugés sont là, tenaces. La population turque musulmane subissant des vexations militaires, des démembrements successifs, les pressions de l’Entente dans les Dardanelles, la pression des russes sur le Caucase entendront et verront les quelques arméniens qui se rallient aux russes ou ceux qui s’opposent à l’injustice de l’impôt sur les non-musulmans et à l’inégalité en droit des communautés religieuses. Il faut un bouc-émissaire afin de ressouder le sentiment national. Tous les Arméniens deviendront des traîtres et des ennemis.

Déjà entre 1894 et 1896, le panislamisme d’Abdülhamid II donne un avant-goût du génocide avec le massacre de 250000 arméniens. En 1908, suite à l’arrivée au pouvoir du mouvement Jeunes-Turcs, et à la victoire des unionistes sur les fédéralistes libéraux, 25000 arméniens de Cilicie sont massacrés à Adana. Il faut purifier la Turquie en éliminant tous les infidèles. Il faut désormais turquifier l’Anatolie. Les minorités n’ont plus leur place. Il faut les déplacer et les délocaliser. Viendra le moment des grandes déportations où les arméniens, souvent à pied, subiront le calvaire, les exécutions, les attaques des kurdes, la famine et la mort.

A Aix-en-Provence, entre deux lieux importants et très fréquentés, la Place du Général de Gaule et la Place François Villon pour les aixois, au bout du célèbre Cours Mirabeau, se trouve dans un endroit calme et reposant la statue de Toros, le mémorial aux victimes du génocide Arméniens de 1915. Sur un socle imposant, l’homme est à genoux, la tête inclinée. La vie est encore là. La chemise déchirée, les genoux écartés, l’homme reste stable et une puissance émane du corps. Le corps, à l’image de la nation arménienne, résiste, contre toutes les atrocités, les combats et les coups du sort. La résistance est là et les bras se lèvent. L’homme épuisé ne baisse pas les bras. Au contraire. Il luttera jusqu’à son dernier souffle.  

 Une sculpture digne et belle, comme peut être beau, dans sa grandeur, ce sentiment de dépassement.  Alors que frappe le tortionnaire, la victime se grandit. Après le long calvaire et le long cheminement vers la mort, les arméniens et les arméniennes finissent par tomber. Mais le poing est là qui se tend.  Il faut regarder devant, maintenant, sans oublier le passé douloureux. « Il faut savoir, coûte que coûte, Garder toute sa dignité Et, malgré ce qu’il nous en coûte, S’en aller sans se retourner Face au destin qui nous désarme.  » (Charles Aznavour, Il faut savoir)

 Jacky Lavauzelle