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À MILLE LIEUES À LA RONDE Poème de A. E. Housman (1896) Oh when I was in love with you

LITTERATURE ANGLAISE
HOUSMAN POÈME

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Alfred Edward Housman

26 mars 1859 Bromsgrove – 30 avril 1936 Cambridge

Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 


LES POEMES
DE Alfred Edward HOUSMAN

Housman’s poems

A SHROPSHIRE LAD
Un Gars du Shropshire
1896

XVIII
À MILLE LIEUES À LA RONDE

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Oh, when I was in love with you,    
O quand amoureux de toi je me trouvais,
  Then I was clean and brave,    
J’étais parfait et courageux,
And miles around the wonder grew    
Et à mille lieues à la ronde, on s’émerveillait
 How well did I behave.
De tant d’agissements valeureux.

*

And now the fancy passes by,
Et maintenant, passe l’éblouissement,
  And nothing will remain,    
Et rien n’en restera,
And miles around they ’ll say that I    
Et à mille lieues à la ronde, on dira
  Am quite myself again.
Que je suis redevenu comme avant.

*

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HOUSMAN POÈME

LE MIROIR DE MES YEUX Poème de A. E. Housman (1896) Look not in my eyes, for fear

LITTERATURE ANGLAISE
A. E. HOUSMAN POÈME

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Alfred Edward Housman

26 mars 1859 Bromsgrove – 30 avril 1936 Cambridge

Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 


LES POEMES
DE Alfred Edward HOUSMAN

Housman’s poems

A SHROPSHIRE LAD
Un Gars du Shropshire
1896

XV
LE MIROIR DE MES YEUX

****************

 Look not in my eyes, for fear
Ne me regarde pas dans les yeux, de peur
They mirror true the sight I see,
Qu’ils ne reflètent ce que réellement je vois,
  And there you find your face too clear
Et, y admirant ton beau visage,
And love it and be lost like me.
Ne te retrouves à l’aimer et ne sois perdue tout comme moi.
One the long nights through must lie
Passe de longues nuits
  Spent in star-defeated sighs,
A soupirer, le regard dans les étoiles,
But why should you as well as I
Mais pourquoi devrais-tu comme moi
Perish? gaze not in my eyes.
Périr ? Ne regarde pas dans les yeux.

*

A Grecian lad, as I hear tell,
Un éphèbe Grec, il est dit,
 One that many loved in vain,
Qu’en vain beaucoup de gens aimaient,
 Looked into a forest well
Regarda dans un lac de la forêt
 And never looked away again.
Et jamais ne revint.
There, when the turf in springtime flowers,
Là, quand l’herbe fleurit au printemps,
With downward eye and gazes sad,
Avec l’œil abattu et le regard triste,
 Stands amid the glancing showers
Se tient au milieu des pluies
A jonquil, not a Grecian lad.
Une jonquille et non ce jeune éphèbe.

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HOUSMAN POÈME

LE SOLDAT Poème de Alfred Edward Housman (1896) THE STREET SOUNDS TO THE SOLDIER’S TREAD

LITTÉRATURE ANGLAISE
HOUSMAN POÈME

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Alfred Edward Housman

26 mars 1859 Bromsgrove – 30 avril 1936 Cambridge

Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 


LES POEMES
DE Alfred Edward HOUSMAN

Housman’s poems

A SHROPSHIRE LAD
Un Gars du Shropshire
1896

 XXII
LE SOLDAT

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The street sounds to the soldiers’ tread,    
La rue résonne du roulement des soldats,
And out we troop to see:    
Et nous sortons pour les voir :
A single redcoat turns his head,    
Un seul manteau rouge tourne la tête,
 He turns and looks at me.    
Il se tourne et me regarde.

*

My man, from sky to sky’s so far,
Mon ami, du ciel au ciel il y a une éternité,
We never crossed before;    
Nous ne nous sommes avant jamais croisés ;
 Such leagues apart the world’s ends are,  
Les extrémités du monde sont si écartées,
We ’re like to meet no more;    
Nous n’allons plus nous rencontrer ;

*

What thoughts at heart have you and I    
Quelles pensées avez-vous et quelles pensées ai-je ?
We cannot stop to tell;
Nous ne pouvons pas nous arrêter pour en parler ;
But dead or living, drunk or dry,    
Mais mort ou vivant, ivre ou non,
Soldier, I wish you well.
Soldat, je te souhaite bonne chance.

 

*

 

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HOUSMAN POÈMES

Mi último adiós JOSE RIZAL Mon dernier adieu

LITTERATURE PHILIPPINE

José Rizal
1861-1896

 

 


José Rizal
Mi último adiós
Mon dernier adieu

*

Adiós, Patria adorada, región del sol querida,
Adieu, chère Patrie, région au soleil généreux
perla del Mar de Oriente, nuestro perdido edén,
perle de la Mer d’Orient, notre Eden perdu,
a darte voy, alegre, la triste, mustia vida;
je te donnerais, heureux, ma triste vie fanée ;
y fuera más brillante, más fresca, más florida,
et fût-elle encore plus lumineuse, plus fraîche, plus fleurie,
también por ti la diera, la diera por tu bien.
que je te la donnerais aussi, pour ton bien.

*

En campos de batalla, luchando con delirio,
Sur les champs de bataille, au cœur des luttes,
otros te dan sus vidas, sin dudas, sin pesar.
d’autres te donnent leur vie, sans aucun remords ni regrets.
El sitio nada importa: ciprés, laurel o lirio,
L’endroit n’a nulle importance : cyprès, lauriers ou lys,
cadalso o campo abierto, combate o cruel martirio.
échafaud ou campagne désolée, combat ou cruel martyre.
Lo mismo es si lo piden la Patria y el hogar.
La maison et la Patrie ont la même exigence.

*

Yo muero, cuando veo que el cielo se colora
Je meurs quand je vois que le ciel se colorer
y al fin anuncia el día, tras lóbrego capuz;
et annoncer enfin le jour dans ce manteau d’obscurité ;
si grana necesitas, para teñir tu aurora,
si tu as besoin d’écarlate pour teinter ton aurore,
  ¡vierte la sangre mía, derrámala en buen hora,
tu as mon sang versé, verse-le donc en temps utile,
y dórela un reflejo de su naciente luz!
qu’il soit doré par un reflet de sa nouvelle lumière !








*

Mis sueños, cuando apenas muchacho adolescente,
Mes rêves, à peine adolescent,
 
mis sueños cuando joven, ya lleno de vigor,
mes rêves de jeunesse, une jeunesse déjà pleine de vigueur,
fueron el verte un día, joya del Mar de Oriente,
furent de voir un jour, joyau de la Mer d’Orient,
 secos los negros ojos, alta la tersa frente,
tes noirs yeux secs, ton haut front
 sin ceño, sin arrugas, sin manchas de rubor.
sans larmes ni rides, sans trace d’une seule tache de honte.

*

Ensueño de mi vida, mi ardiente vivo anhelo.
Mon rêve, mon profond et ardent désir.
¡Salud! te grita el alma que pronto va a partir;
Salut ! crie l’âme qui va bientôt partir ;
    ¡salud! ¡Ah, que es hermoso caer por darte vuelo,
salut ! Ah, la beauté de tomber pour te donner cette chute,
 morir por darte vida, morir bajo tu cielo,
mourir pour te donner la vie, mourir sous ton ciel,
  y en tu encantada tierra la eternidad dormir!
et dans ta terre enchantée dormir éternellement !

*

Si sobre mi sepulcro vieres brotar, un día,
Si sur ma tombe pousse, un jour,
entre la espesa yerba, sencilla humilde flor,
entre les herbes épaisses, une humble et simple fleur,
acércala a tus labios y besa el alma mía,
que tes lèvres la frôlent, embrasse alors mon âme,
  y sienta yo en mi frente, bajo la tumba fría,
et que je sente sur mon front dans cette tombe froide,
de tu ternura el soplo, de tu hálito el calor.
le souffle de ta tendresse, la chaleur de ton souffle.

*

Deja a la luna verme, con luz tranquila y suave;
Que la lune me plonge dans une lumière calme et douce ;
deja que el alba envíe su resplandor fugaz;
Que l’aube m’envoie son éclat éphémère ;
deja gemir al viento, con su murmullo grave;
Laisse gémir le grave murmure du vent ;
y si desciende y posa sobre mi cruz un ave,
et si descend et se pose sur ma croix un oiseau,
deja que el ave entone su cántico de paz.
laisse-le chanter son cantique de paix.








*

Deja que el sol, ardiendo, las lluvias evapore
Laisse le soleil brûlant évaporer les pluies,
 
y al cielo tornen puras, con mi clamor en pos;
qu’elles retournent vers le ciel pur avec ma clameur ;
deja que un ser amigo mi fin temprano llore;
Laisse un ami pleurer ma mort prématurée ;
y en las serenas tardes, cuando por mí alguien ore,
Et l’après-midi serein, quand quelqu’un priera pour moi,
ora también, oh patria, por mi descanso a Dios.
prie aussi, ô Patrie, pour mon repos, prie Dieu.

*

Ora por todos cuantos murieron sin ventura;
Prie pour tous ceux qui sont morts sans fortune ;
por cuantos padecieron tormentos sin igual;
pour ceux qui ont souffert des tourments sans égal ;
por nuestras pobres madres, que gimen su amargura;
pour nos pauvres mères pauvres, qui gémissent d’amertume;
por huérfanos y viudas, por presos en tortura,
pour les orphelins, pour les veuves, pour les prisonniers torturés,
y ora por ti, que veas tu redención final.
et prie pour toi, qui vas vers ta rédemption finale.

*

Y cuando, en noche oscura, se envuelva el cementerio,
Et quand la nuit noire enveloppera le cimetière,
Y solos sólo muertos queden velando allí,
que seuls les morts veilleront là-bas,
 no turbes su reposo, no turbes el misterio:
Ne dérange pas leur repos, ni ne trouble le mystère :
tal vez acordes oigas de cítara o salterio;
si parfois un accord de cithare te parvient,
soy yo, querida Patria, yo que te canto a ti.
c’est moi, Patrie bien-aimée, moi qui te chanterai.








*

Y cuando ya mi tumba, de todos olvidada,
Et quand ma tombe, par tous oubliée,
 
no tenga cruz ni piedra que marquen su lugar,
sans croix ni pierre pour marquer le lieu,
deja que la are el hombre, la esparza con la azada,
que l’homme y trace son sillon avec la houe,
 y mis cenizas, antes que vuelvan a la nada,
et avant que mes cendres ne retournent au néant,
en polvo de tu alfombra que vayan a formar.
qu’elles se mêlent à la terre et fécondent ta prairie.

*

Entonces nada importa me pongas en olvido;
Alors peu n’importe que tu me jettes dans l’oubli ;
 
tu atmósfera, tu espacio, tus valles cruzaré;
ton atmosphère, ton espace, tes vallées je traverserai ;
vibrante y limpia nota seré para tu oído:
Je serai une note dynamique et claire à tes oreilles :
aroma, luz, colores, rumor, canto, gemido,
l’arôme, la lumière, la couleur, le son, le chant,
 constante repitiendo la esencia de mi fe.
répétant sans cesse l’essence de ma foi.

*

Mi patria idolatrada, dolor de mis dolores,
Ma Patrie idolâtrée, la douleur de mes douleurs,
querida Filipinas, oye el postrer adiós.
chères Philippines, entend le dernier adieu.
Ahí, te dejo todo: mis padres, mis amores.
Ici, je laisse tout : mes parents, mes amours.
Voy donde no hay esclavos, verdugos ni opresores;
Je vais là où il n’y a ni esclaves, ni bourreaux tyranniques ;
donde la fe no mata, donde el que reina es Dios.
Là où la foi ne tue pas, où celui qui règne est Dieu.

*

Adiós, padres y hermanos, trozos del alma mía,
Adieu, parents, frères, fragments de mon âme,
 
amigos de la infancia, en el perdido hogar;
amis d’enfance dans une maison perdue ;
dad gracias, que descanso del fatigoso día;
désormais, je me repose de la journée fatigante ;
adiós, dulce extranjera, mi amiga, mi alegría;
adieu, douce étrangère, mon amie, ma joie ;
adiós, queridos seres. Morir es descansar.
adieu mes amis. Mourir est un repos.

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José Rizal
Mi último adiós
Mon dernier adieu

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JOSE RIZAL

Chan She Shu Yuen Clan Ancestral Hall 陈氏书院 – 隆雪陈氏书院宗亲会

Pelancongan di Malaysia
Voyage en Malaisie
PHOTO JACKY LAVAUZELLE

 




 

 Visiter Kuala Lumpur
Meneroka kota Kuala Lumpur
Melawat Kuala Lumpur
吉隆坡
Куала-Лумпур

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Chan She Shu Yuen Clan Ancestral Hall
陈氏书院
隆雪陈氏书院宗亲会

172, Jalan Petaling, City Centre, 50000 Kuala Lumpur
Début des travaux 1887
Durée des travaux : moins de 10 ans
Ouverture en 1896
A 5 minutes à pied de Jalan Petaling 八打灵惹








Le bâtiment est réalisé sur le style méridional de Canton – 广州 où se trouve le Temple ancestral de la famille Chan – dans une taille beaucoup plus modeste. Des 6 cours initiales de Canton, il n’en reste qu’une. 

1 des trois statues de l’autel principal
Au centre de cet autel, se trouve Shun 舜, Dishun 帝舜 (empereur Shun), un des cinq empereurs

Les 4 pères fondateurs de la maison du clan (refuge pour les nouveaux arrivants chinois)
The four founding fathers of this temple
Chan Siow Ling  ou Chan Sow Lin ou  Chen Xiu Ling
陳秀 連 – Investit dans l’extraction minière de l’étain et dans le fer.
1845-1927
Chen – Chan Xin Xi
Chen – Chan Chun
Chen – Chan Zai Tian
Ces 4 hommes étaient de célèbres hommes d’affaires installés à Kuala Lumpur

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Chan She Shu Yuen Clan Ancestral Hall
陈氏书院
隆雪陈氏书院宗亲会

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PAUL ADAM LETTRES DE MALAISIE ONZIEME ET DERNIERE LETTRE 1896

MALAISIE – MALAYSIA
PAUL ADAM LETTRES DE MALAISIE


D’après une photo de Nadar et le portrait de Félix Valloton




PAUL ADAM
1862 – 1920

LETTRES DE MALAISIE
1896
ONZIEME LETTRE
& DERNIERE LETTRE

Texte paru dans La Revue Blanche
Paris
1898 

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Portrait de Paul Adam
Félix Vallotton paru
Le Livre des masques de Remy de Gourmont
1896

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ONZIEME LETTRE DE MALAISIE

XIe Lettre de Malaisie

Vulcain

En bruissant avec violence, les ailes de l’aéronef nous ont enlevés hier. La ville se rétrécit. Les champs perdirent leurs couleurs. Les routes se réduisirent. La terre sembla tomber dans les abîmes lumineux du monde ; et les nuages nous enveloppèrent un temps.

On s’habitue mal au tumulte de l’air où se visse l’hélice, et que battent les ailes mécaniques. La parole humaine ne s’entend pas. Nous portons des maillots épais qui ne laissent pas de prise au vent. Il faut marcher en se tenant aux tringles et aux cordes. Au-dessus de nous la voilure qui règle la marche, s’enfle et courbe la nef sur son axe de direction. Placée à l’arrière une misaine énorme fait l’office de gouvernail, appuie sur les souffles. C’est la queue de l’oiseau artificiel nous emportant à travers le brouillard tiède. La mâture crie. Le volant tourne si vite qu’on perçoit à peine un grand halo de lueur grise à la poupe. Enfermées dans une cabine de toile, les machines mystérieuses et les accumulateurs de force palpitent de leurs bruits huilés. De lents tic-tac gouttent. Mais il demeure interdit d’approcher afin de connaître le miracle. Pythie disait : « — Nous possédons en lui la puissance de changer l’organisme des peuples. Quand s’achèvera la fabrication de nos escadres aériennes, lorsque le nombre des bâtiments nécessaires sera construit, alors nous nous élèverons sur le Vieux Monde en un vol dense, telles ces armées d’archanges titaniques aux ailes sombres qu’annoncèrent les Écritures. Notre force formidable ira du Sud au Nord. Elle planera. Elle illuminera la nuit d’astres nouveaux. Elle sillonnera le jour de ses pavillons et de ses banderoles. Son essor aigu coupera l’espace, par dessus les foules épouvantées et le tocsin des villes. Aux tirs des canons, aux feux des armées réunies par les maîtres de l’injustice répondront les chutes éclairantes de nos torpilles et les explosions formidables capables d’anéantir les Babylones. Après, nous débarquerons les charrues et les semoirs. Les limites seront nivelées, les bornes renversées ; la moisson couvrira toute la terre pour la faim de toutes les bouches. Nous cernerons la mort, la détresse et le désespoir dans leurs retranchements suprêmes…

« Or il ne faut pas que l’on découvre le mystère de notre force avant l’heure de sa bienfaisance. Supportez la règle qui prescrit de ne pas l’approfondir. Écoutez à distance la vie paisible de la machine. Savez-vous ceci ? le groupe qui inventa le miracle accepta de se sacrifier pour le sort du monde. Dix-neuf, ils sont partis vers la montagne avec le secret.

« Dans une gorge affreuse, séparés des hommes, ils vivent au milieu des forges, et hâtent le travail des Malais, des soldats. Vous allez connaître la ville de Vulcain, les incendies de ses hauts-fourneaux ? Là s’élabore la transformation prochaine de la vie au cœur des cimes… »

De ses ailes, la nef secoua l’ouate des dernières couches nuageuses, et nous apparûmes à la chaleur du soleil. Sur la mer de blancs brouillards émergeaient, immenses, lépreux, des rocs entassés dans l’horizon de soleil. Nous montâmes encore et découvrîmes, au milieu de ce chaos infini, les fumées d’usines occupant un plateau triste.

« — Voici Vulcain, annonça Pythie. Voici la cité de fer et de feu ; voici la tête ouverte de la montagne métallifère, et la plaine qui retentit de l’activité des hommes ; et voici le vol des nefs nouvelles qui évoluent dans l’air pour exercer la stratégie des commandants… »

De tous les points du ciel, des escadres planaient, montaient, descendaient par dessus le masque des nuages les dérobant aux curiosités de la terre.

Des arcatures de fer, basses contre le sol, enferment le fracas du fer. Il y a des échafaudages pour enclore les carcasses des nefs en construction. Les grues hydrauliques hissent les énormes pièces des hélices. On ajustait à grands chocs de marteau les assises des mâtures. En haut de tours à claire-voie, supportant, par quatre, une plateforme, certains minuscules êtres achevaient l’arrimage des bâtiments finis. Vaste et léger, l’aérostat ainsi maintenu étale ses ailes au large des tours. Leur ombre, à terre, protège le travail de maintes équipes.

Notre nef commença par entreprendre de vastes cercles en volant. Les voiles s’inclinaient. Depuis la pointe des mâts les focs frémissaient le long des cordes. Nous tracions dans l’air des courbes concentriques qui allèrent se réduisant jusque vers la plateforme de quatre tours. Le vent tournoyait, vibrait. Et nous finîmes, ayant rasé une fois le bord du débarcadère, par y poser doucement.

Les ascenseurs nous mirent à terre. C’est la même ville d’avenues larges, de longues façades peintes, d’arcades où s’ouvrent des salons commodes entre les serres des réfectoires et où les phonographes parlent. Des jets d’eau fusent sur les pelouses des nymphées construites autour des groupes statuaires qui perpétuent le souvenir des inventions. Les quilles des tramways glissent sur le rail des chaussées. On entend la voix des grandes orgues. L’éclosion multicolore des fleurs enivre l’air.

En habit rouge les travailleurs vont, ainsi que les travailleuses. Vers l’entrée des usines il se dresse des portiques admirables où la sculpture représente les travaux de Vulcain, ceux des kobolds et des gnomes remuant les richesses de la terre avec leurs courtes pelles. Le fracas entendu de loin augmente peu quand on approche des usines. Une savante hydraulique ménage des glissements doux. Le fer s’écrase presque sans bruit sous les pilons sourds ; c’est une mie de feu que pétrit un pouce d’acier. Des ventilateurs entretiennent une température égale. Les ingénieurs assis règlent l’effort, en appuyant sur des touches numérotées. Très peu de charges sont mises aux bras des hommes. Des pinces d’acier saisissent les masses et les barres, les élèvent, les présentent, les retirent et les jettent sans le secours humain.

Du sol montent des antennes de métal, des pinces coudées, des griffes articulées, qui œuvrent. Quelques femmes, aux claviers de force, dirigent, d’un pianotage alerte, ces mouvements que prépare dans le sous-sol un formidable et compliqué mécanisme soumis aux courants dispensés par les touches. L’énergie court le long des fils, s’élance dans le lacis des courroies rapides, lance des tentacules qui mordent le fer en fusion dans les fournaises. Point de cris d’hommes, point de clameurs de métal jeté sur le métal. Les jets d’étincelles sautent dans le soleil venu par les verrières.

Malgré la promesse faite, je ne puis m’empêcher de vouloir connaître le mystère industrieux des nefs aériennes.

Je songe au péril qui menace le monde, lorsque seront prêtes les escadres. Il m’appartient de préserver nos patries en les munissant de pareils engins de défense. Dans mon cœur tous les atavismes d’une race orgueilleuse s’émeuvent pour me crier de pourvoir à la protection de l’Europe en l’avertissant du danger, en surprenant le secret des constructions.

Et voici, j’étudie avec une intelligence sournoise, j’écoute battre les cœurs des mécaniques. Je flaire les haleines des gaz enclos dans les tubulures. J’épie la marche des rouages.

« — Oh, répète Pylhie, pourquoi te laisses-tu tenter, toi… Pense à La Seule Chose Interdite. Rappelle-toi tant de fables où la curiosité du héros cause sa défaite. Un sphinx veille ici qui dévorera ton existence si tu ne devines pas l’énigme assez habilement. Le destin du monde est un dogme trop lourd pour ne pas peser plus qu’une liberté humaine devant ceux de la Dictature qui maintiennent la balance juste. Je te sens chétif contre un tel sort. Prends garde… tu sollicites la fin de tes actions, et l’anéantissement de ta force… »

Car Pythie s’émeut pour moi.

Vraiment depuis que m’anime ce désir de connaître le mystère des cataclysmes prochains, depuis qu’elle m’assure de ma perte certaine, l’ironie voilée par ses cils blonds s’apaise : une douleur sûre plisse ses lèvres blanchies. Aucune des invites que lui miment les beaux hommes ne convainc plus sa volupté grave. Elle me suit avec tristesse dans les avenues de Vulcain, sous les arcades fraîches, au milieu des machines muettes et actives. Elle me regarde l’âme à travers les yeux. Il y a souvent du sanglot dans sa voix.

Parce que je cède au besoin de sauver l’esprit de ma race, ma compagne s’attendrit, disant : « — Voici que tous les vieux peuples d’Occident vivent en toi. La force des nationalités se dresse dans ta personne, et tu es tout ce qu’on nous apprit de l’histoire antérieure. Que de races parlent à cette heure dans tes phrases ; que d’énergies animent ton intention. Tu es ce qui fut contre ce qui sera. Dans tes gestes paraît l’élan fou des suprêmes défenses, tu es ivre de l’héroïsme dévolu à ceux qui succomberont… Cesse, cesse de chercher la Chose Interdite, tu ne la connaîtras point, sans disparaître pour ceux qui t’aiment. »

Je vais cependant. Je rôde autour des usines. J’interroge les manœuvres, les soldats, les jaunes aux yeux malicieux et las. Sans doute je pourrai savoir.

Il faudrait parvenir jusqu’aux chambres des ingénieurs qui ajustent les pièces construites en des ateliers différents. Déjà je n’ignore plus que l’accumulation de force s’obtient à l’aide d’un gaz très dense dont les molécules, sans cesse agitées par un moyen mécanique, poursuivent la multiplication de l’énergie incluse en eux. On enferme ce gaz dans des tubes faits avec un amalgame de platine et de diamant obtenu après de longues coctions au four électrique, à des chaleurs dépassant mille degrés. Mais ce gaz doit la naissance à la décomposition de métaux particuliers, rares, précieux, que l’on transporte avec soin dans des coffres fermés et sous la garde de plusieurs hommes.

J’ai voulu visiter les mines. On m’en a défendu l’accès. Des indigènes m’épient. Je les sens me suivre à pas mous dans les détours des arcades. Ils contemplent à côté de moi le chaos des monts violets, la mer illimitée des nues roses au-dessus de laquelle s’érige la ville, comme un port insulaire isolé sur l’océan. Ils sont près de notre table lorsque nous prenons, Pythie et moi, les repas du jour. Non loin du domicile assigné à notre halte, il en est qui veillent toute la nuit en jouant avec des billes et des miroirs. J’essaie d’en gagner plusieurs. Ils restent insensibles aux promesses de l’or, à l’espoir de triompher riches, dans nos patries.

Pythie blâme mon imprudence. Elle croit que les gens de la Dictature me laissent ainsi manœuvrer, afin de me convaincre tout à coup de trahison pour se saisir de moi, et m’enrôler de force dans les régiments de Mars. Ils regretteraient, selon elle, d’avoir autorisé ma visite dans leurs états. Ils redouteraient que j’apprisse au monde l’existence de leur prospérité, avant l’heure où pourront triompher les escadres aériennes.

De toutes ces craintes l’amour de Pythie, envers moi, s’augmente. Au crépuscule, nous parcourons le promontoire qui s’avance dans la mer de nuées. Les nefs reviennent au port avec de grands cris. Elles surgissent de la mer ça et là, montent au ciel rouge, s’y inscrivent en sombre avec leurs voilures enflées, le halo du volant, à l’arrière, la misaine du gouvernail et le chapelet des torpilles suspendues sous la passerelle inférieure. Les cris des sirènes les assemblent. Entre la surface pourpre des nues et le ciel écarlate, les nefs volent roides, aiguës du beaupré, vers les plateformes surmontant leurs quatre tours de fer. Les phares s’allument et tournent. Il brille dans le sombre sur l’échine bleue des montagnes de grands yeux mobiles, or, rouges, verts. La mer de nuages flotte sous les astres lentement apparus dans le ciel pers et bleu.

Alors, l’émotion du soir met les lèvres de Pythie sur mes lèvres. Tout son corps tremble contre ma poitrine… « — Tu vas mourir, dit-elle ; je sens que tu vas mourir… ; et je commence à te chérir pour ta faiblesse touchante. Tu vois. Je n’ai plus de bonté à l’égard de ceux qui ne sont pas les gaines de ton âme. Je ne regarde que le pays qui attire ta vision. Plus un parfum ne m’enchante s’il ne t’a plu ; j’admire la grandeur de ta barbarie qui résiste aux séductions de notre vie favorable et logique, pour, contre cette puissance, mesurer ton effort inutile. D’abord, j’ai méprisé ce besoin dont tu es imbu de te croire le centre du monde, d’imaginer ta liberté, ta noblesse, tes traditions, de respecter l’élan de ta race en toi. Moi, je ne comprenais que la fusion de l’individu dans le corps social, et sa contribution à l’âme universelle où il se perd. Je ne comprenais que cela, et je me donnais à tous les désirs de procréation, à la vie de tous, à l’instinct total des hommes. Je vivais l’orgueil de respirer par toutes bouches et de penser avec tous les cerveaux. Tu es venu, avec tes idées de jadis ; avec les folies de l’autre temps ; avec la jactance puérile du sauvage qui aime se dire incomparable. Tu rassemblas tout en toi. Je dispersais moi en tout. Et nous voici, ce soir, émus d’une palpitation pareille, sans que j’aie rien nié de ma foi, sans que tu aies rien nié de la tienne. Pourtant je sais que tu vas trahir mon idée. Ma volonté n’a point la force de te vaincre ; et je laisserai ton caprice détruire l’œuvre admirable…, afin de te complaire ; et je souhaite que tu trompes la vigilance des espions pour retirer aux peuples la chance ici concertée de leur affranchissement. Comme tu m’as changée, toi, toi !… toi qui me fais l’ennemie de mes espoirs, de mes croyances, de tout ce qui constituait mon être… Et je ne devine point la cause de ce changement. Tu es là ; je n’existe plus qu’en toi… Oh, tes lèvres, et la force de tes yeux !… »

Dire l’exaltation de mon triomphe — sur cet esprit vaincu par le mystère de l’amour, sur cet esprit logique et puissant, vaincu par le seul mystère de l’amour ! — Je ne saurais…

Nous consommons des soirs ainsi, au bord de la mer de nuages, alors que s’appellent les nefs aériennes dans le ciel constellé…

Telle fut la dernière lettre que je reçus de mon ami espagnol. Il n’a point reparu dans notre Europe. Sa famille demeurée sans nouvelles fit certaines démarches auprès du ministre pour savoir ce qu’il était advenu du diplomate et de sa mission. Une note récemment envoyée par le gouvernement de Manille prévoit que les pirates montant une embarcation d’insurgés philippins durent capturer l’aviso portant le fonctionnaire. Jusqu’à ce jour une enquête administrativement poursuivie n’a donné aucun résultat précis.

Paul Adam

PAUL ADAM LETTRES DE MALAISIE DIXIEME LETTRE 1896

MALAISIE – MALAYSIA
PAUL ADAM LETTRES DE MALAISIE


D’après une photo de Nadar et le portrait de Félix Valloton




PAUL ADAM
1862 – 1920

LETTRES DE MALAISIE
1896
DIXIEME LETTRE

Texte paru dans La Revue Blanche
Paris
1898 

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Portrait de Paul Adam
Félix Vallotton paru
Le Livre des masques de Remy de Gourmont
1896

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DIXIEME LETTRE DE MALAISIE

Mercure, Palais des Dômes astronomiques.

Les villes les plus récentes de la dictature sont, comme celle-ci, semées au milieu de forêts. Autour des édifices chuchotent des eaux vives. Les cygnes nagent à l’ombre. Sur une patte, les ibis roses méditent. Les tramways électriques portent à la proue des figures gracieuses et sculptées qui tiennent le fanal dans leurs mains. Il en saillissait de pareilles aux proues des nefs antiques. Sur les routes couvertes par les dômes de verdure que fournissent les frondaisons des arbres tropicaux, il court des automobiles offrant la forme atténuée d’hippogriffes. Les ailes à demi décloses enferment la capote, tandis que le cou rengorgé du monstre, son poitrail qui se bombe, terminent de façon heureuse le train antérieur. Couronnant la tête de l’hippogriffe, six fleurons sont des ampoules électriques ; et, la nuit venue, on voit glisser, vertigineuses, ces belles bêtes de sombre bois laqué, à couronnes de lumière.

Nous avons longé dans une de ces voitures la digue de maçonnerie qui soutient et qui élève le monstrueux télescope, de trois kilomètres, et gros à proportion ; nous avons contourné les lacs de réactifs où les savants étudient la guerre des substances ; nous avons circulé, des heures, entre les dômes de verre où, le vide ayant été fait, les courants odiques et les fluides les plus subtils ondulent, planent, vivent, révélés par des moirures diaphanes, et, quelquefois, par un bref éclair bleu ; nous avons escaladé par des sentes de cristal la colline d’aimant magnétique qui darde, certains soirs, une gerbe immense d’essence verte vers laquelle, accourent, à travers l’espace, d’innombrables gouttes de lueurs fauves, vertes, bleues, vers laquelle zigzague la foudre continûment.

C’est ici la région des miracles scientifiques. Dès que le soleil se couche, les gens s’illuminent, à cause d’une préparation phosphorée qui tient leurs vêtements. Alors l’éclat des promeneurs éclaire les chemins d’une sorte douce et charmante. L’ombre s’emplit de fantômes brillants qui parlent, glissent deux à deux, trois à trois. Les orgues cachées chantent. On s’aperçoit d’une parenté bien plus proche avec les êtres hypothétiques habitant les myriades de planètes en suspension dans les profondeurs.

En vérité l’enthousiasme m’a conquis cette fois. Comment dirai-je le secret du bonheur ressenti ? Cela tient-il aux propos des savantes et des savants qui exposent avec des voix mystiques la composition des mondes ? Cela vient-il de l’air imprégné par de suaves effluves ; ou des figures embellies par une adoration loyale envers l’Harmonie des Forces que tous nomment Dieu ? Ici nulle peine n’est lue en aucun œil. Il ne rencontre personne qui rie, il ne rencontre personne qui s’attriste.

« — Écoutez, me chante Pythie ; écoutez si vos oreilles peuvent le faire. N’entendez-vous pas bruire l’invisible vie des Idées autour de nos membres ? Ne sentez-vous pas comme la vigueur des Grands Êtres vous fortifie, en ce lieu ? Ne goûtez-vous pas la confiance délicieuse de se connaître en organes minuscules de la Personne Planétaire ? Je ne sais si vous percevez, ainsi que moi, la douceur de se perdre en une forme plus totale que nos individualités humaines. Je ne sais si le sens de se diluer parmi l’immense courant de la gnose vous transporte hors de votre gaine charnelle, comme elle me transporte. Tout s’écoule de moi qui n’est point pensée. Un magnétisme décorpore ici la mentalité. Ne vous semble-t-il pas concevoir aisément ce que chacun de ces promeneurs espère, entrevoit, ou contemple de son esprit ?… Ah, vous me parliez d’amour, d’âmes en communion, d’êtres distincts rassemblés en un seul être ; vous conseilliez la fusion de nos deux sentiments en une seule ardeur personnelle… Voici qui comble le vœu. Tous les habitants de la cité vivent en une même âme qui s’évertue pour connaître plus du secret des mondes, et le reste s’abolit devant leur désir de chercher le Dieu véritable… »

Certainement l’atmosphère de la ville est spéciale. On jouit d’une ivresse calme à travers les jardins magnifiquement colorés.

N’avez-vous pas, mon cher ami, à certains jours, subi l’entraînement de la foule dans les rues d’une capitale ? L’indignation ou la moquerie dont elle s’anime, devant les spectacles d’une brutalité, d’une déchéance, ne vous saisit-elle pas, malgré les avis de la raison ? Mêlé à la cohue populaire, n’avez-vous pas acclamé la souveraine qui passe, raillé l’ivrogne en querelle, applaudi l’héroïne d’un niais vaudeville, ou poursuivi le larron qui vient de dérober à l’étalage ? Du moins, si vous n’avez pas été jusque l’acte, il vous fallut, à ces minutes, une victoire sur le penchant, une résistance à l’appel de la foule. La contagion de l’exemple affole quand la foule est nombreuse. La préoccupation de l’incident supprime la somme des autres soucis chez ceux de la cohue. L’entière volonté de chacun se concentre afin de participer à l’émotion générale, d’y jouer un rôle. Colères, railleries, fureurs, espoirs de vaincre, instincts bestiaux s’unissent par dessus le reste des hommes, et composent une seule force omnipotente dont les effluves grisent. Les caractères s’élèvent au paroxysme. Ils affluent des corps, et leur mélange extérieur créé un être collectif dont les individus deviennent les membres serviles.

Cette colère ou cette joie de la rue peuvent donner une imagination approximative de ce que je ressens au milieu de cette ville. Je deviens le membre docile d’une idée collective d’existence. La fureur de poursuivre la science, m’entraîne avec la cohue des êtres frénétiquement avides d’y participer. Mon attention augmente d’une manière phénoménale. Sans rien connaître de la physique, de la chimie, de la mathématique, de la cosmographie que les rudiments appris au collège, je vois se révéler l’évidence de phénomènes, de lois, de formules, de calculs, de solutions. Entre les autres et moi-même une endosmose de savoir se continue. Aux yeux et aux sourires, autant qu’aux paroles, je lis la certitude qu’il convient d’acquérir. Et je me rue avec la foule à la chasse de la vérité, nul ne résiste à cet entraînement.

« — Voilà, voilà… je vous aime, m’a dit Pythie, ce matin. Vous venez d’éclairer les raisons de rythmes qui règlent la formation de la substance dans l’éther impondérable. Et mon esprit épouse le vôtre, l’adore en admiration… O cher amant, cher amant… qui faites paraître la force de votre intelligence ; vous avez compris les émois du monde, les motifs de sa genèse ; et la création palpite sur vos lèvres disertes… Tenez voici mon corps, aussi, par surcroît, mes mains, ma gorge et ma bouche, et le reste de moi… »

Nous eûmes une étreinte de dieux…

Théa ne nous a point suivis jusque cette ville de Mercure. Elle est repartie pour Jupiter où son office l’appelait. Nous marchons seuls, Pythie et moi, parmi les miracles de la cité savante.

Pythie est pleine de charme. Elle va, légère et magnifique, dans son habit bleu, au haut de ses guêtres fauves. L’or clair de son visage rayonne autour des yeux ironiques et profonds. Mais son sourire a gagné d’ineffables indulgences.

Les palais rient de leurs céramiques colorées au bout des charmilles unies, en l’air, par des toits de lianes et de vignes sauvages. Vêtus de bleu, les gens marchent avec l’allure d’un bonheur grave. Il y a des allées de sable écarlate ; des eaux jaillies, violettes, pourpres, orangées, mauves ; des statues groupées de personnages nobles qui regardent les astres, avec des yeux passionnés, ou dont le geste s’émerveille devant le miracle éclos aux transparences de la cornue. Un très fin réseau métallique enferme dans les perspectives sylvestres la course de daims, de cerfs, de chevreuils. Les belles bêtes déambulent entre les arbres. Des faisans picorent. Les paons s’irradient, perchés sur le rebord des vasques. Entre les verdures noires des taillis, le flamant rose baigne, en une mare constellée de fleurs énormes, ses pattes de filigrane.

Le plus étrange de la ville est un lieu cave pareil au gigantesque hippodrome de Byzance.

En ce val, des nègres et des Malais vivent solitaires, chacun à l’abri d’une arcade que des grilles ferment. Des cascades artificielles imprègnent de fraîcheur les rues qui desservent les façades. Des arbustes et des stores propagent l’ombre. Ces prisons forment une sorte d’avenue triangulaire dont la base est une scène de vaste théâtre. La ligne droite de l’angle est habitée par les femmes ; la ligne gauche par de jeunes hommes.

Des fleurs très odorantes ornent les cheveux des uns et des autres. Leurs corps dégagent des parfums lourds. On les voit sans cesse aux mains des masseurs. Une musique voluptueuse énerve visiblement la langueur de leurs yeux. Des tables sont servies à portée de leurs mains que chargent des fruits, des breuvages, certaines confitures succulentes et pimentées, des sauces singulières noyant des purées rougeâtres.

À voix mélodieuses, les phonographes récitent des rhapsodies malaises qui semblent intéresser les allures reptiliennes des jaguars, des chats et des panthères domestiques frôlant les buissons de roses. Ces animaux s’étirent, rampent, et puis bâillent. Ils se frottent le long des barreaux ou miaulent au ciel qui chatoie, cerné, sur la crête, circulaire du val, par le frémissement de la forêt.

Il est des heures où le théâtre se peuple de danseuses javanaises. Leurs tiares de cuivre brillent au-dessus des tresses noires. Leurs mains érotiques s’agitent et fendent l’air ainsi que les nageoires des poissons fendent l’eau. Souvent une horde de négresses hurlantes imite les obscénités de l’amour. C’est la représentation habituelle aux théâtres de ce pays, avec cependant quelque chose de plus bestial, avec des musiques sauvages, tour à tour frénétiques et lugubrement lentes.

Cela fait se plaindre les jaguars. Ils se poursuivent. Ils miaulent. Les matous aussi s’énervent et combattent. Des griffes s’ensanglantent. Leur colère tousse. Etendues sur l’échine, et montrant leurs ventres blancs, leurs rangées de mamelles roses, les femelles des panthères appellent le mâle qui, pour surgir, troue les buissons d’où neigent les pétales des fleurs mures. Alors, forcenées, les bêtes se mordent et s’accouplent. Une tiède odeur de fauves corrompt l’air.

Des bandes de soie sombre se déroulent le long des mâts, se gonflent et s’amollissent au souffle de vents artificiels. On aperçoit les solitaires qui remuent derrière leurs grilles argentées. Yeux et dents illuminent les physionomies brunes battues par les franges épaissies des cils.

L’étroitesse de l’avenue angulaire ne tient les hommes éloignés des femmes qu’à une distance minime. Ils se considèrent en s’étirant. Les regards disent leur convoitise mutuelle des chairs. Pensives, les filles se serrent contre les barreaux de leur arcade en contemplant la volupté des jaguars et des chats. Les frissons nerveux secouent leurs épaules et leurs seins, pendant que durent le spectacle comme la musique. Les fleurs éclatent en couleurs sur les chevelures bleues des captifs. Plus fort émanent les parfums des corps. Une commence à gémir. D’autres plaintes répondent. Toutes les faces se collent aux barreaux d’argent ; les mains brunes se crispent, Les saccades de rires hystériques s’unissent aux frénésies de l’orchestre. Les hommes aussi bâillent douloureusement et tordent leurs bras dans les grilles.

« — Ils souffrent, dis-je, la première fois, à Pythie. — Oui ; répondit-elle, ils souffrent. Ces mets, ces fruits, ces sauces, ces confitures, dont vous avez goûté une parcelle sont de puissants aphrodisiaques qui paroxysent le désir de leur instinct. Tout à l’heure ils bondiront sur place, éperonnés par le délire de la chair qu’excitent encore les musiques et les danses. Et cependant nul n’ouvrira les grilles d’argent entre lesquelles ils passent leurs cuisses et leurs bras, et leurs bouches souffrantes. — Et pourquoi ce supplice ? — Ah ! Ah ! Comprendrez-vous ?… Voici la raison. Ces deux cents barbares dans la force de la jeunesse, ainsi saturés de désir, se trouvent dans l’état où leurs nerfs dégagent le plus de volonté. Ils projettent leurs fluides, leur âme, leur vigueur psychique hors d’eux-mêmes. Ils essaient de jaillir hors de leurs corps pour rejoindre les formes du sexe contraire ; telles les électricités de nom diffèrent qui se projettent aux bouts des pointes afin de s’unir dans la brève joie d’une étincelle bleue.

« Nos savants estiment qu’il en est de même l’égard de ces sauvages. Leurs fluides volontaires jaillissent des pointes de leurs corps, mains, jambes, bouches, pour tenter de se joindre et de se confondre.

« Si l’hypothèse est justifiable, cette étroite avenue angulaire contient une quantité de force psychique, de fluide humain qui s’accumule invisiblement. L’on peut donc induire qu’une personne saine momentanément baignée dans ce fleuve, attirerait à elle une partie de la force statique et, neutre, se chargerait des fluides de noms contraires. Le déneutratisation, en s’opérant, occasionnerait un état tel que, pendant une seconde au moins, le baigneur se trouverait contenir le paroxysme de la vigueur psychique secrétée par ces deux cents sauvages. Imaginez un savant, pénétré de l’importance de son problème capital et qui sent très prochaine la solution. Il entre dans cette avenue. Il marche, les yeux fermés, parmi cette accumulation de fluides forts. Le jeûne, le bain, de préalables copulations, l’ont préparé de manière à ne pas être sexuellement ému. La volonté s’accroîtra donc d’une somme fluidique considérable empruntée à l’atmosphère spéciale. Elle se concentrera plus vigoureusement. Elle dépensera avec plus de puissance un effort centuplé. Il y a mille chances pour que notre penseur trouve dans ce bas-fond la résultante de son problème.

« Voyez : un plafond de verre en deux parties s’abaisse progressivement sur l’avenue. Les fluides vont être condensés par une pression de gaz récemment créés dans ce but. Comme devant les grilles l’air s’épaissit ! Le voyez-vous bleuir ? Aux extrémités des mains, des jambes, il naît de minuscules pétillements. Voici que l’on distingue les ondes psychiques. Des courants agissent par couches, en sens contraire Ah ! les chats et les jaguars commencent à geindre. Bon, tous les rires hystériques donnent… Quel charivari… Regardez comme ces pauvres brutes se collent aux barreaux. Et celle-ci qui déchire sa robe, qui pousse sa chair dans les interstices de la grille…, et son rictus ; et sa chevelure qui se dresse entre les fleurs pourpres. On suffoque tant les odeurs mâles et femelles sourdent des épidermes en sueur. Remarquez aussi les ceintures de sûreté qui gardent les captifs contre tout assouvissement artificiel. Pendant une heure encore, les désirs et les délires vont s’exaspérer dans leurs corps. Oh ! cette panthère a-t-elle bondi haut ! On commence à se sentir mal à l’aise. Les phosphorescence sont dangereuses à regarder. Mon torse tourne sur mes hanches ; et mes seins me font mal. Sortons un peu. Dans une heure nous reviendrons. »

À notre retour, le spectacle répugna. Comme les lianes ou le lierre entourent les arbres, les corps des captifs restaient noués autour des barreaux d’argent. Presque tous étaient aphones d’avoir hurlé. Les langues sautelaient dans leurs bouches ouvertes et blanchies. Plusieurs, en se pressant contre les barreaux, avaient laissé leur chair se meurtrir et saignaient. IL y avait des filles qui se tordaient à terre en pleurant ; des hommes qui pantelaient étendus sur le ventre. Les jaguars, les chats et les panthères blottis dans des coins, parmi l’ombre des buissons, ne bougeaient plus, miaulaient faiblement.

Au milieu de l’angle, siégeait sur un trône une forme immobile et voilée. Nous ne vîmes que des mains de vieillard aux veines grossies. L’air dense avait des zones rouges, violettes, mauves, bleues, et les courants agissaient par ondes rapides dans son épaisseur phosphorescente. La frénésie des musiques s’était tue. L’ombre emplissait le théâtre. Le plafond de verre refermé serrait une masse incolore de gaz contre l’atmosphère en pression.

Aux barreaux d’argent, les solitaires encore tendaient les mains, les lèvres, heurtaient leurs fronts, leurs soupirs rauques, leurs yeux de feu.

La forme du savant ne remua point toute une heure, insensible aux plaintes des torturés. Soudain il poussa un cri de joie, et quitta le trône pour se précipiter vers l’issue.

« — Il a trouvé, dit Pythie. »

Au même moment toutes les grilles tournèrent sur leurs gonds devant les arcades ; et les solitaires surgirent vers les bras ouverts des femmes, vers les corps pantelants, et les seins meurtris. Mais, à peine dressés, ils trébuchèrent. Nul des femmes ni des hommes ne put franchir l’étroite avenue. Les corps s’abîmèrent sur les buissons de roses d’où les jaguars s’enfuirent. Un grand sanglot retentit encore. Le désir avait aboli la force de réaliser l’étreinte.

Doucement le plafond se divisa. Les deux parties de verre furent redressées. L’air s’évada en sifflant par la fente. Nous sortîmes.

Au dehors les phonographes proclamaient la miraculeuse découverte obtenue par le patient du XIIe groupe mathématique.

Un cortège de fête se forma aux carrefours des jardins.

Paul Adam

PAUL ADAM LETTRES DE MALAISIE HUITIEME LETTRE 1896

MALAISIE – MALAYSIA
PAUL ADAM LETTRES DE MALAISIE


D’après une photo de Nadar et le portrait de Félix Valloton




PAUL ADAM
1862 – 1920

LETTRES DE MALAISIE
1896
HUITIEME LETTRE

Texte paru dans La Revue Blanche
Paris
1898 

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Portrait de Paul Adam
Félix Vallotton paru
Le Livre des masques de Remy de Gourmont
1896

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HUITIEME LETTRE DE MALAISIE

Camp de la Forêt Rouge

Nous avons quitté la voie ferrée depuis trois jours. Il a fallu laisser hier les automobiles, les routes finissant. Nous voilà dans la brousse, étendue de plantes épineuses rousses et vertes où les canons enfoncent jusqu’aux moyeux. Et là dessus pèse un ciel chargé d’orage, un air fade. Devant, la cavalerie incendie les herbes et le taillis pour frayer la route aux caissons, aux colonnes. On chevauche sur des cendres chaudes. Parfois des étincelles se lèvent si le vent vient à souffler. Au-dessus de nos têtes les escadres aériennes bruissent en volant. Les grandes ailes des nefs nous couvrent d’ombre. On les voit qui s’inclinent, qui fendent l’air épais du profil de leur voilure grise. Les chapelets de torpilles luisent sous la passerelle inférieure. Une roue de trois mètres de diamètre tourne à l’arrière, avec une vélocité qui fait disparaître l’image des rayons. Ce volant pareil à un halo entoure la singulière apparition lorsqu’elle vous dépasse.

Je sollicite de prendre place sur l’une de ces machines. Il a fallu demander l’autorisation à Jupiter. J’attends la réponse. Parties en avant, les escadres aériennes vont bombarder les bois, les villages où l’ennemi se tient. Les infanteries et les cavaleries n’opèrent qu’à la suite pour occuper les positions et achever la victoire.

Jusqu’au plus loin, les casques noirs des régiments progressent. Le silence absolu qu’enjoint une rigoureuse discipline ne révèle rien de cette marche. Les femmes de l’artillerie elles-mêmes ne jacassent pas. Assises sur les banquettes des prolonges qui suivent les pièces, elles demeurent muettes, sages, la jugulaire au menton, les mains sur les genoux de leurs larges braies de toile pareilles à celles de vos zouaves.

À la halte, tout ce monde s’éparpille, étale contre terre ses vastes pèlerines en caoutchouc, s’assied et cuisine.

Dans chaque escouade deux hommes portent un bidon de pétrole chacun, sur le sac. Quand on dévisse le couvercle du cylindre, il apparaît trois grosses mèches qu’on allume. Des ressorts redressent un cercle de métal. C’est le fourneau. Sur le cercle on place une gamelle pleine d’eau.

Le sac du soldat n’est pas comme celui de son collègue européen une lourde et formidable chose destinée à réduire sa prestesse et à combler sa fatigue, à le rendre inutile et las. Cette poche de mince caoutchouc contient plusieurs petits paquets de riz tassé, une boîte en copeau renfermant une sorte de liebig, un uniforme de toile roulée, un étui à brosses et à aiguilles. C’est tout. À l’extérieur on n’y voit point attaché la pesante batterie de cuisine du militaire européen. L’intendance fait cuire les viandes et les légumes, en arrière des lignes. Au cantonnement, si l’intendance a pu rejoindre, et c’est la majorité des cas, le soldat trouve sa ration préparée, assaisonnée. Il peut la remettre au feu, ou la manger telle. Ainsi les viandes n’arrivent pas empuanties par l’empilement dans des fourgons, ni bleuies par une corruption commencée. Si l’intendance ne peut réussir à joindre le cantonnement, le soldat confectionne son riz à l’extrait de viande sur le bivouac. L’un des cylindres à pétrole aide cette cuisson. L’autre sert à chauffer l’eau dans laquelle on verse l’essence de café remplissant les doses d’un flacon métallique.

Le soldat porte encore deux musettes en caoutchouc. L’une garde le pain, celle de gauche ; l’autre garde les cartouches, celle de droite. Dans la gourde il y a de l’eau légèrement alcoolisée à la menthe. Tout le poids ne charge donc pas le dos seul ; et l’homme peut marcher droit, courir, se défendre sans cette bosse chère aux états-majors d’Europe.

Le fusil soutient, sur la longueur du canon, un autre cylindre de celluloïd qui est seulement le tube d’une longue vue, allant de la crosse au point de mire. Cette lunette rapproche énormément la silhouette de l’ennemi et permet un tir juste. Le mécanisme de la hausse la soulève ou l’abaisse. Les pièces d’artillerie sont pourvues d’un télescope analogue, dont la puissance étonne.

Le miracle de cet équipement, c’est le manteau. Imaginez une pèlerine semblable à celle des officiers de cavalerie. Léger, enduit de caoutchouc, le tissu garantit contre les pluies tropicales. Il couvre le soldat depuis le casque sous lequel le collet s’emboîte, jusqu’aux guêtres. Là il s’évase, et la pluie coule comme de la pente d’un toit. Au campement, on étale le manteau à terre. C’est un tapis rond qui protège le dormeur contre l’humidité du sol et le miasme paludéen, Le camarade dresse le sien comme une tente dont un fusil planté par la bayonnette forme le support. Tapis et tente constituent un abri imperméable, chaud, où deux hommes peuvent se reposer à l’aise. On y ferait difficilement de la gymnastique, mais on peut s’y tenir assis ou couché. Des dispositions ingénieuses, ferment hermétiquement la hutte, ou la laissent entr’ouverte, selon les caprices du ciel.

Autre avantage. Ces huttes basses, grises, semblent à peu près invisibles dans la brousse. Dix mille hommes campent, sans qu’on puisse s’en apercevoir avant de rencontrer les sentinelles. Les lueurs des cylindres à pétrole ne brillent point de façon à dénoncer, à trois lieues à la ronde, comme nos feux de bivouac et leurs fumées, la présence des troupes. Il était indispensable, pour une armée ayant à faire campagne, dans des régions sans villages, de posséder un système de campement discret.

Vaste et souple, le manteau ne gêne pas les mouvements du tireur si, en étant revêtu, il aborde l’ennemi. Deux larges fentes à la hauteur des épaules permettent de passer les bras et de les mouvoir librement. Je pense à vos pauvres troupes françaises de 1870, que les prussiens surprirent si souvent occupées à faire sécher leurs capotes chargées d’eau pluviale, et qui durent réendosser des uniformes humides, alourdis, rêches, pour se battre. Ici, jamais un soldat ne se trouve atteint par une goutte de pluie. Sous la pèlerine, il reste dispos et alerte.

Le premier soir de marche, nous campâmes au fond d’une vallée que protégeait un plateau couvert par les patrouilles et les lignes de sentinelles. La cavalerie à dix-huit kilomètres en avant, sondait les bois. La sécurité était donc absolue. Le repas fini, comme descendait sur nous la fraîcheur des nuits tropicales, les soldats organisèrent des danses afin de se réchauffer. Cela finit, dans ce pays immoral, par une galanterie de gaillards venus en visite aux cantonnements de l’artillerie et du service sanitaire où les femmes sont le nombre. Rien ne se passa avec bruit ou fureurs ; mais familialement.

— Comment, dis-je à Pythie, la discipline n’interdit-elle pas ces satisfactions ? Les malheureuses pourraient devenir enceintes au cours de la campagne, par hasard, et cela diminuerait les effectifs.

— Enceintes !.. Mais tous ces gens sont stériles. Dès que les groupes désignent l’un ou l’une d’entre eux pour être incorporé, on dirige le nouveau militaire sur l’hôpital de Mars. Là, le fauteur de disharmonie sociale est anesthésié par les chirurgiens. On accomplit l’ablation des ovaires, ou l’on provoque l’atrophie d’un testicule, suivant le sexe. Ainsi, l’atavisme ne pourra perpétuer leur tendance à la destruction dans les temps futurs. Ils sont voués à la stérilité définitive. Nous préservons la race contre la honte de détruire.

— Ces opérations ne sont-elles pas dangereuses ? et n’est-il pas des patients pour rester entre les mains des docteurs ?

— Peu, répondit Théa. Notre chirurgie est fort experte sur ce point, parce que, dès l’installation des villes, Jérôme le fondateur, obligea nos gynécologues à perfectionner sérieusement ce genre d’intervention. Quiconque a pêché par haine ou par convoitise ne se reproduira plus.

— C’est terrible, dis-je. Que faites-vous de la liberté, de la personnalité ? Vous créez une race de numéros sans caractère, sans passions.

— De purs esprits.

— Si l’intelligence n’est pas précisément la résultante des conflits entre les passions et l’altruisme, entre les instincts et la pitié, ou de spectacle de ces conflits…

— Qui sait ? fit Pythie. Il fallait bien tenter l’expérience…

D’ailleurs si la personnalité de chacun s’efface, le caractère de la race ne conquiert-il pas l’unité la plus admirable. Le but d’un effort pareil au nôtre est précisément de substituer la personne de la race à la personne de l’individu. Celle-là se heurtera contre les caractères des autres nations, contemplera les luttes des autres nations ; et son intelligence collective augmentera en bloc, par le spectacle de ces conflits à la suite de ces conflits, à mesure que diminuera l’initiative individuelle.

Nous serons le seul corps de sept, dix, trente millions d’âmes semblables, et ce corps croîtra en puissance, comme la puissance d’une batterie électrique croît en raison de la parité et du nombre de ses éléments.

— Soit. Mais alors, cette race ayant à lutter contre les appétits simples des autres races, qui sont l’extension de la propriété et le désir de vaincre, se trouvera bientôt, par la nécessité de combattre avec armes égales, revenue à l’état purement guerrier, c’est-à-dire brutal, à l’égoïsme pur, c’est-à-dire à la qualité contraire de celle où vous prétendez attendre… Ah !

Pythie accueillit du sourire, mon objection.

— Nous n’aurons pas à lutter avec des armes égales, puisque les nôtres sont supérieures…

À ce moment un coup de tonnerre fracassa les airs. Puis de formidables détonations rebondirent d’écho en écho à travers l’étendue.

— Les nefs aériennes commencent la pose des torpilles, dit Théa…

Dès lors, il fut impossible de s’entendre. Le ciel tombant sur la terre, se cassait, s’écrasait. Tout ce qui dormait s’éveilla. Les chevaux hennirent et ruèrent. Il fallut courir à eux afin de les calmer. Douloureusement les ondes vibratoires frappaient les tempes et les os du crâne. Les soldats se coiffèrent de leurs casques qui portent des petits coussins. La jugulaire les colle aux oreilles.

Presque aussitôt l’ordre vint de reprendre la marche, les tentes furent défaites ; les manteaux roulés et mis en bandoulière, les guêtres bouclées, les dolmans rajustés, les rangs formés, et dans l’intervalle des explosions nous entendîmes la morsure contre le taillis des faux et des grandes herses que poussent en avant des colonnes de fluettes locomobiles, afin d’achever l’œuvre de l’incendie, d’aplanir les pistes.

L’armée s’ébranla vers la nuit de la forêt…

(À suivre.)

Paul Adam

PAUL ADAM LETTRES DE MALAISIE SEPTIEME LETTRE 1896

MALAISIE – MALAYSIA
PAUL ADAM LETTRES DE MALAISIE


D’après une photo de Nadar et le portrait de Félix Valloton




PAUL ADAM
1862 – 1920

LETTRES DE MALAISIE
1896
SEPTIEME LETTRE

Texte paru dans La Revue Blanche
Paris
1898 

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Portrait de Paul Adam
Félix Vallotton paru
Le Livre des masques de Remy de Gourmont
1896

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SEPTIEME LETTRE DE MALAISIE

Lorsqu’on approche de Mars, tout à coup, les wagons plongent sous le sol, descendent la pente d’un tunnel, où un tube ininterrompu de verre contient les fils électriques en incandescence. Très vaste, ce tunnel renferme des gares desservies par des ascenseurs. Elles commandent des embranchements compliqués. De temps à autre un puits perce l’épaisseur du terrain et laisse les fumées fuir.

Cette partie souterraine de la ligne met les trains à l’abri des projectiles lancés par un envahisseur possible. Elle permettrait, jusque l’heure d’un investissement très rétréci, l’arrivée des convois munitionnaires. Mars occupe, en effet, le centre stratégique d’un système de montagnes qui ferme le territoire de la Dictature à toute incursion venue de la mer par la seule côte abordable, puis par la vallée du seul fleuve que puissent remonter des canonnières, des remorqueurs, des chalands chargés de vivres.

Nous roulâmes près de deux heures à travers ce tunnel resplendissant. Le phonographe criait les nouvelles. Pythie et Théa lisaient, s’embrassaient, me raillaient. Pour les contredire je poussai le bouton d’un coffre à musique ; et tout un orchestre mystérieux nous joua du Schumann qu’elles finirent par entendre, silencieuses.

Revenant au jour réel, moins agréable que la lumière du gros tube, notre ligne de rails s’unit à d’autres sur lesquels couraient des wagons remplis de bétail, moutons, bœufs, porcs et qui se dirigeaient vers la masse de la ville accroupie derrière ses fortifications rases.

— Où vont ces animaux ? demandai-je.

— À l’abattoir. Ici l’on tue toutes les bêtes destinées à l’alimentation universelle du pays. Ce nuage de fumées épaisses couvre les cheminées de fabriques culinaires, où ces viandes cuites, assaisonnées, sont mises en terrines, qui, par d’autres trains, repartent sur tous les points des provinces.

— C’est donc la ville des bouchers et des cuisiniers ?

— C’est la ville de la Mort. Les soldats égorgent les moutons et assomment le bétail pour se familiariser avec l’œuvre de sang. Les vétérans que leurs forces déchues exemptent de service sont employés aux fabrications culinaires. Ils confectionnent ces pâtés dont votre goût apprécia la saveur dans nos restaurants.

— Voyez ici : ces dômes bleus. Ce sont les fours crématoires !

— Et voici, dans ce train bleu, un convoi de cadavres humains qui viennent au feu définitif.

— Tenez, après les verdures des grands bois, ces édifices les voyez-vous ? Ils renferment les cendres de nos concitoyens scellées dans un million de petites boites.

Avec une rapidité affolante le train bleu passa, laissant aux narines une forte odeur pharmaceutique. Dans les wagons à claire-voie les bœufs meuglaient, les cochons criaient, les moutons bêlaient. Des sonneries militaires de trompettes éclataient de toutes parts, pendant qu’à notre flair arrivait un parfum de cuisine et de rissolement.

Le train tourna autour d’immenses parcs. Là des cohues de bœufs fuyaient l’aiguillon de cavaliers en uniforme sous le commandement d’une sorte de capitaine à bottes fauves. Ailleurs les moutons galopaient aussi. Un océan de porcs roses grouillait dans une fange sans limites. Ensuite nous reconnûmes une esplanade militaire, des caissons d’artillerie, des affûts, des avant-trains automobiles, des wagons blindés, surmontés de coupoles métalliques fendues pour l’allongement des gueules d’acier. Non loin de cet endroit des compagnies évoluaient, alertes, casquées bas de cuir noir, armées de petits fusils à canons doubles, très militaires d’allure à cause des guêtres, des larges braies de toile, des courts dolmans gris, à passepoils bruns. Seule l’artillerie porte un uniforme couleur de feu, parce que cette arme opérant à longue distance, ne se dénonce point à la perspicacité de l’ennemi trop lointain par la couleur écarlate de ses costumes.

On débarque. Voici des patrouilles, des bataillons, des tambours. Les façades des hautes bâtisses sont rouges. Faits de squelettes de bronze élevant sur leurs têtes un fanal électrique, des lampadaires bordent les trottoirs où circule une foule casquée, armée. Les sabres retentissent sur les dalles. Nous revoyons le funèbre train bleu franchissant un viaduc qui enjambe les avenues. L’odeur pharmaceutique se répand. Les fumées des fours crématoires et des fabriques culinaires s’élèvent mal par la chaleur dans l’atmosphère lourde. Il passe des tramways sans ouvertures. Ils viennent des abattoirs. Leur quille sanglante glisse dans le rail. La fade senteur des boucheries en émane.

En une salle de restaurant, dépourvue de plantes, les figures des soldats, pareilles à celles de nos bouchers européens, m’étonnent par leurs fronts bas, leur chair sanguine et adipeuse. Sur presque toutes ces faces, le sceau du crime se révèle. Je n’ignore pas que le service militaire remplace ici l’amende et la prison.

— Presque tous ces gens, me dit Théa, sont des contrebandiers qui tentèrent d’introduire de l’alcool, du tabac, d’autres poisons. Beaucoup furent envoyés au régiment pour crime passionnel, après que leur colère eût affligé des rivaux, des rivales, ceux et celles qui n’acceptèrent pas leur domination sentimentale, qui voulurent garder la libre pratique de l’amour, ainsi que le conseillent les lois. On punit extrêmement la jalousie parce que cette basse prétention de propriété sur la vie d’un autre être gêne la fécondation, la maternité, source de la plus grande vie, donc de la plus grande production. Néanmoins, en dépit de la sévérité des jugements, ces sortes de crimes encombrent la statistique.

Afin d’exaspérer mon grief contre elle, Pythie continua :

— On se déshabitue mal des vieilles injustices ; on renonce difficilement au privilège saugrenu qui rend deux êtres esclaves de leurs caprices réciproques pour la vie, s’ils ont, selon les hasards de l’instinct, confronté leurs spasmes, une heure.

— Mais quoi ? répliquai-je. N’y a-t-il donc jamais parmi vous deux êtres qui se chérissent au point de recréer une seule âme et un seul corps avec leurs deux formes et de perpétuer ce nouvel être en le contemplant de tout leur bonheur.

— Il y en a, certainement. Personne ne s’oppose à leur manie.

— N’est-il pas non plus des femmes qui se refusent à des hommes, pour n’en chérir qu’un, parmi vous ?

— Il y en a. Peu.

— Celles-là ?

— Mais on respecte leur volonté. Nos lois avertissent d’abord, punissent ensuite quiconque tente d’asservir une femme par l’obsession ou la brutalité. Le tribunal du groupe veille au repos de chacune. Ici, dans l’armée, on enrôla de force nombre de gaillards à l’instinct trop vif.

De l’œil Théa désignait un trio de fantassins qui les dévisagèrent toutes deux sans dissimuler une convoitise érotique. Moi, je me sentis mal à l’aise, d’autant plus que Pythie, par jeu, ne se gardait pas de sourire vers les colosses.

Il entra des femmes en dolmans rouges soutachés de noir. Les mêmes casques bas les coiffaient. Sauf au sautillement de la marche on ne les différenciait guère des jeunes garçons. Quelques-unes, quadragénaires, avaient des figures pareilles à celles de nos prêtres, mais empreintes d’une rare expression de cruauté. Leurs lèvres nues et grasses saillissaient pour une moue dédaigneuse. Des narines au menton le pli de chair marquait les souffrances de la haine et de la rancune.

Vite les hommes et les femmes échangèrent des propos immondes. L’abjection de nos populaces européennes se manifesta par leurs bouches affectant de grasseyer, par leurs gestes obscènes. Des couples se formèrent aussitôt. Tout ce monde se querelle, s’embrasse, s’étreint. Ce n’était plus le silence ou les propos pédants des autres villes. Pythie s’amusait de voir grogner cette honte. Un soldat ayant insinué la main dans le dolman de sa camarade, notre amie se leva, s’approcha du couple, pour demander sa part de liesse. La brutale satisfaction des deux êtres rouges et baveux la tentait. Théa dut lui dire une réprimande pour qu’elle revint en riant, et nous suivit dans la rue.

— Alors, dis-je un peu rageur à Pythie, cet état social représente en réalisation tous les vœux de votre idéalité.

— Mais non, dit la musique de sa voix. Je ne prétends point soutenir une telle sottise. J’affirme même qu’une pareille opinion n’existe chez aucun de ceux encore vivants qui débarquèrent en cette latitude avec notre Jérôme. Ils possédaient du monde et des hommes une notion fort étrangère à celle que suscitent les résultats actuels de leurs efforts. Mais, logiquement, il se passa sur ce pays, en quelque cinquante années, ce qui devait advenir du conflit entre un idéal pur et les caractères, les instincts, les survivances. Certes la Dictature ne réussit pas à transformer en dieux les citoyens, comme l’attendaient Jérôme, les socialistes de 1840, comme l’attendent avec foi Kropotkine et les anarchistes.

http://artgitato.com/lettres-de-malaisie-paul-adam-1896/Chacun courut à l’idéal d’après l’impulsion de ses besoins matériels. Ce ne fut pas magnifique, mais ce fut mieux que l’état antérieur. Rien de ce que prédisent aujourd’hui les réactionnaires d’Europe entrevoyant les débuts de l’ère sociale, ne se produisit. Très peu de gens refusèrent le travail. Il y eut même au commencement une émulation pour concourir au bien général. La plupart des alcooliques renoncèrent à boire. Quelques-uns en moururent, et avec héroïsme. Les compagnons de Jérôme durent, cinq ans, lutter les armes à la main, contre les indigènes, souffrir la chaleur, la peste, la soif et la faim ; aplatir des routes, canaliser des rivières, creuser des puits de mines, créer un outillage énorme. Chez presque tous, Jérôme rencontra le dévouement que Napoléon put espérer de ses soldats, que le Mahdi parvient à obtenir de ses derviches. Les temps héroïques passés, les villes construites, l’aise venue, les défaillances se firent bien plus nombreuses. Cette population de Mars se multiplia ; et notre armée compte à peu près le cinquième des citoyens. Mais, l’éducation des collèges amende l’esprit de tous. Vous apercevrez ici peu de jeunes soldats. Les enrôlements datent de sept ou huit années. Nous étudions même un moyen de parer à la décrudescence de nos forces militaires, réduites de jour en jour, par la moindre perpétration des crimes. Au premier temps, les hommes se sacrifiaient à l’idéal de l’aise universelle pour les mêmes raisons obscures qui conseillèrent aux soldats de Napoléon d’encourir la mort en vue d’une vaine gloire dont ils ne jouissaient guère, ou au bénéfice d’une patrie qui les nourrissait mal. Ce n’était pas leur solde minime qui excitait au combat les grenadiers de Wagram, ni l’espoir de devenir maréchaux, puisque la multitude d’entre eux n’ignorait pas que le bâton de commandement resterait dans la giberne. Croire que seuls l’argent et l’ambition guident l’effort est une foi simpliste. Les mouvements d’enthousiasme chez les foules obéissent à des influences mystérieuses bien plus difficiles à définir. Vos bourgeois d’Europe agitent des arguments niais lorsqu’ils montrent, au lendemain de la révolution générale, la fainéantise maîtresse de l’effort. Toutefois je pense que Jérôme fut sage lorsqu’il institua la sanction de l’enrôlement et de l’exil militaire contre les fauteurs de disharmonie sociale. Je pense aussi que, dans un siècle, avant peut-être, cette sanction sera devenue inutile, ou à peu près. L’intelligent égoïsme de chacun aura progressé jusqu’à vouloir toujours agir en vue du bien général dont le spectacle le ravira, tandis que le mal lui donnera de la douleur. Ainsi, dans votre Europe, le père de famille intelligemment égoïste travaille pour l’aise de ses filles, de ses fils, redouble l’effort, afin de ne pas heurter ses regards à des figures moroses, hostiles, lorsqu’il rentre à la maison. Nous allons vers l’égoïsme bien entendu.

— Lentement, ajoutai-je.

En effet, une bagarre assemblait les curieux devant nous. Deux femmes s’assommaient, s’égratignaient, s’arrachaient. Entre les lambeaux de leurs dolmans écarlates leurs chairs apparues excitaient les réflexions crapuleuses des soldats aux mufles d’assassins. L’une empoigna le sein pendant de l’autre, et le tordit. Un cri de chatte étranglée creva l’air. Hors cette griffe, la cime violette du sein saigna. Alors les dix doigts de la blessée s’attachèrent à ce poing qui se serrait plus. Les voix encourageaient les lutteuses. La victime se rua contre la victorieuse, referma les mâchoires sur la bouche adversaire. Le sang gicla de nouveau. Mais ni les griffes de l’une ni les dents de l’autre ne lâchèrent prise. Même nous vîmes par les mouvements de sa gorge que la femme au sein tordu buvait le sang de la bouche coupée… C’était ignoble… ; car, tandis que la haine unissait de la sorte leurs faces et leurs bras, il semblait que la perversion de l’instinct mêlait leurs jambes qui se lièrent, malgré les plis larges des braies de toile, attirait l’un à l’autre leurs corps.

Certainement je ne fus pas le seul à concevoir ce double élan des ennemies amoureuses ; car la chaleur de Pythie soudain appuyée contre moi vint à me pénétrer tandis que des recherches secrètes de sa main obligeaient l’émotion de Théa serrée contre elle. Autour de nous, des couples, des trios, s’unirent. Les mains disparurent dans les vêtements d’autrui. Vers la bagarre, la cohue aux joues chaudes, aux gorges pantelantes s’aggloméra, ricana, pantela, et devint plus silencieuse. La sueur coula le long des figures ; des lueurs strièrent les yeux clignés… Des expirations bienheureuses révélèrent du plaisir. Les deux femmes continuaient leur lutte et leur jeu ; elles finirent par tomber dans la poussière, y roulèrent, y restèrent, secouées de cris et de spasmes, jusqu’à ce qu’une patrouille de police, accourue la bayonnette haute, eût partagé le rassemblement. Saisies par des mains rudes, relevées, empoignées, elle marchèrent, le visage en sang, l’une avec la lèvre fendue, arrachée, l’autre tenant de sa main libre un sein bleui par les contusions. Elle sanglotait…

Le reste de la foule dispersée par la patrouille, se réfugia dans les jardins des nymphées, sous les arcades que voilent les buissons et les jets d’eau.

— Ces gens gênent l’odorat, dit Pythie. C’est dommage, car ils remplissent les arcades, les divans de pierre ; et j’eus bien aimé mettre fin à mon énervement, grâce à vos complaisances.

— Moi aussi, dit Théa.

Elle cherchait de l’œil un lieu solitaire. Nous n’en trouvâmes point. Deux énormes édifices émaillés de rouge dressaient des façades à baies larges par où l’on voyait des femmes écrire. En bas, les salles de lecture et de rafraîchissement étaient pleines de ces tumultueux personnages.

Nous continuâmes notre route, sans aise.

Les maisons portent pour cariatides des Persées brandissant la tête de la Gorgone, des David décapitant Goliath, des Hercule assommant l’hydre, et les figures d’autres exploits similaires. Sur les céramiques sont émaillés les combats célèbres. On voit Bonaparte à Arcole, Attila dans les champs catalauniques, les cuirassiers de Reischoffen chargeant par les rues du village alsacien, les éléphants de Pandajvânâ écrasant les têtes de vingt mille Parsis, Annibal au lac Trasimène, la bataille d’Actium : mille autres images polychromes du temps de guerre. De façade en façade cela se suit, dans l’ordre historique. Esclaves d’un réalisme outré, qu’influence fort le japonisme voisin, les artistes ont peint de belles déroutes, avec les faces cadavéreuses des fuyards, les dents grinçantes, les yeux hagards des poursuivants, la lividité des sabres en l’air, les paniques de cavalerie, les poings terreux des moribonds. On marche en pleine bataille. À droite et à gauche le sang des peintures éclabousse les fleurs de l’émail. Il y a des têtes grimaçantes au bout des piques, des ventres ouverts pour laisser fuir l’éboulis des entrailles…

Entre ces façades grouille une population gouailleuse, grasse, que sanglent cependant les ceinturons et les brandebourgs. Elle se moque. Elle invective. Elle a des gestes obscènes, des mimiques ignobles. Toutes les faces sont rasées. Les lèvres font des bourrelets violâtres sous les nez larges. Brunes et malingres après la double saillie des pommettes, les faces malaises glissent parmi les autres ainsi que têtes de crotales.

Nous nous mêlâmes au flot des marcheurs. À entendre les propos bruyants, je me crus dans un faubourg de Paris, tel jour de fête publique. Sans avoir pris d’alcool, tous ces gens étaient ivres. Ils affectaient une ignominie plus basse que la réelle. Ils s’appelaient, s’injuriaient, se répondaient d’autres insultes fraternellement. Les dolmans écarlates des femmes tachaient de vif les uniformes gris et bruns des soldats. Nous arrivâmes à un grand portique bleu fabriqué selon la mode chinoise. Avant le pont-levis, toute la foule s’arrêta. Il y eut des alignements, puis du silence.

Alors nous entendîmes, comme à notre entrée en gare, les beuglements du bétail, derrière les murs dont les céramiques représentent des scènes de chasse ; et nous sûmes que c’étaient là Les Abattoirs.

Un officier vint nous prendre, nous guida. Nous parvînmes à une sorte de tour quadrangulaire basse, où tout un état-major siégeait.

Nous assistâmes aux Hécatombes.

À l’ouest de la plaine, devant nous, les trains dégorgeaient des nations de bœufs, de brebis et de porcs, aussitôt lâchés dans d’immenses prairies fangeuses. Les compagnies de soldats, armés d’aiguillons, entouraient cette masse, la harcelaient, la poussaient dans des espaces cernés de basses murailles et de plus en plus étroites, jusqu’à ce que, une par une, les bêtes engagées dans une sorte de couloir en pente, et piquées par les lances des cavaliers chevauchant à l’autre face de la muraille basse, fussent parvenues sous un court tunnel. À la sortie, elles recevaient sur la nuque le coup d’un maillet de bronze enfonçant une lame fixée à son centre. Car des soldats colossaux, du faîte du portique, à l’issue du tunnel, maniaient cet instrument de mort avec vigueur et promptitude.

Le bœuf tombe d’une masse sur le wagon dont la surface prolonge le sol du tunnel et qui, aussitôt déclanché, glisse le long d’une pente vers une vaste cour où des escouades d’hommes et de femmes l’accueillent, munies de couteaux, de scies, de marteaux, de cuvelles. Cela se précipite sur l’animal, le décapite, le découpe, l’ouvre, tend les cuvettes aux rigoles de sang, détache la fressure, le cœur, les viscères, scie les os, arrache le cuir, désarticule les pieds, fend le crâne, extirpe la cervelle, lave la graisse, déroule puis enroule les boyaux, tourne le sang avec un bâton, recueille la fibrine sur des baguettes, et, en moins de dix minutes, il reste du bœuf une dizaine de pièces de boucherie toutes fumantes, mais rectangulairement scindées, ficelées, parées et prêtes pour un autre wagon qui les emporte, au bruit de son roulement, vers les fabriques culinaires sises à l’est de cette plaine.

Immédiatement l’escouade en sayons rougis se rue sur l’agonie d’un autre animal descendu des portiques et le réduit au même état comestible.

Il y a cent cinquante tunnels, où aboutit le même nombre de couloirs, et que termine le même nombre de portiques, élevant chacun deux soldats colossaux armés du maillet à lame.

Pour les moutons et les cochons, les tunnels comme les portiques sont moins hauts.

Ce service des abattoirs semble fournir au peuple la joie. En riant les femmes et les hommes se précipitent sur les bêtes assommées, les recouvrent, telles les mouches une ordure. Des nuées de cris et de rires tourbillonnent sur le sang. Au loin, les compagnies qui poussent le bétail encore vivant du côté des couloirs et des portiques, lancent au ciel des clameurs glorieuses. Autour des assommeurs, sur des tertres et des crêtes, les compagnies en ligne acclament les beaux coups, si la bête tombe d’une masse dans le wagon mobile aussitôt déclanché. Des filles gambadent autour des peaux dont leurs compagnes râclent l’intérieur, à genoux dans les viscères et les mucosités. Vers le Nord, au milieu de vastes esplanades, les écoles de bataillon évoluent. Les chevaux des capitaines courent ; les batteries s’exercent au tir. Les fantassins étudient l’ordre dispersé, le service en campagne et les formations de combat ; les colonnes défilent au rythme sourd de mille pas cadencés. La canonnade gronde ; les caissons automobiles fuient à l’horizon dans la stridence de leurs roues et la trépidation des mécaniques. Cela n’empêche point les tambours et les clairons de battre aux champs, ni les musiques d’exalter des hymnes de férocité majestueuse.

— Comment, dis-je à Théa, pouvez-vous en ravalant les devoirs de la guerre aux besognes d’abattoir, inculquer à vos soldats les sentiments d’honneur et de courage que leur fonction nécessite. Ici, à ce que je vois, le bagne et l’armée se confondent. Ici vous laissez, comme en Europe, subsister la prison, les travaux forcés, les peines disciplinaires, l’autorité des chefs. Et voici, au-dessus de nos têtes, le vol circuitant d’une nef aérienne, dont les grandes ailes jettent sur ce camp une ombre d’archange exterminateur ; car on distingue les chapelets de torpilles suspendus à la passerelle. En vérité je conçois mal toute cette organisation.

— Pourquoi donc, dit Théa ? Nous enrôlons dans l’armée ceux qui manifestèrent leur goût de conquête par le vol, leur goût de la mort par la soif de l’alcool, leur goût de détruire par la désobéissance aux lois de production. Loin de l’Etat l’idée de les punir. On les assimile seulement au métier qui séduit le mieux leur tempérament. Quel meilleur soldat qu’un brutal, un voleur, un ivrogne, un contrebandier, ou un assassin, puisque son devoir social est de vaincre, de conquérir, de s’enivrer de rage pour tuer, de ruser pour dépister l’ennemi, de mettre à mort le plus faible ? Seulement nous préférons qu’ils exercent les vertus de leur énergie contre les peuplades menaçant l’harmonie sociale. Dans l’armée nous comptons un général qui demeure un de nos savants les plus féconds d’esprit. Il voulut tuer sa maîtresse et le rival. Son groupe le désigna pour commander des troupes. Il remporte depuis dix ans, victoire sur victoire. Il inventa une stratégie. Il a chargé à la tête de sa cavalerie dans un combat que rappellent les statues des places d’armes. Sa colère et sa jalousie servent admirablement la cause de la civilisation. Vous vous étonnez de voir les abattoirs construits sur les champs de manœuvre. Mais au contraire cette habitude de donner la mort, de voir couler le sang, de ne pas s’attendrir a la vue de la victime pantelante, découpée, désossée, dépouillée, prépare de façon merveilleuse nos militaires à ne pas craindre la blessure ni s’étonner de la bataille. Nous développons par tous les moyens l’envie du meurtre, l’habitude de tuer, l’instinct de vaincre. Écoutez ces clameurs de joie. Tenez ! le maillet à lame abat un porc, à demi décapité par la force du coup. Le sang jaillit par deux fontaines ; la bête ahurie grogne et s’agite ; elle éclabousse de crachats rouges la haie des curieux ravis et qui s’amusent à présenter les visages vers le jet du sang. Comment ces êtres-la s’épouvanteraient-ils ensuite si l’ennemi décapite à leur côté le camarade de leur grade. Regardez à gauche ces jeunes femmes qui poursuivent un mouton échappé. Quelle agilité, quelle grâce et quelle rapidité dans leur course ! Voici qu’elles vont l’atteindre. La grande rousse brandit le couteau. La petite noire s’efforce de la dépasser afin de frapper la première. Une troisième galope. Elle gagne du terrain. Les entendez-vous rire ? Les voyez-vous bondir ?.,. Ça y est : la petite noire agrippe la bête. La lame luit. V’lan : elle roule par terre avec le mouton. Tenez : toutes ces lames plongent dans la vie bêlante ; elles se relèvent rouges. Oh, la petite qui tient par la toison la tête ovine tranchée, où pend une loque de chair ! Voilà l’esprit guerrier dans toute sa gloire. Écoutez rire l’ivresse de vaincre…

Pythie ricana. Moi j’eus mal au cœur et demandai à partir. Nous nous éloignâmes.

Partout on rencontrait des hommes et des femmes tachés de larges plaques rouges ; avec des poils et des caillots visqueux sur leurs guêtres. Ivres comme s’ils avaient bu, ils titubaient, chantaient, parlaient fébrilement, s’embrassaient, s’accouplaient au hasard du sol, en s’injuriant parmi leurs râles de bonheur.

Un tramway nous emmena loin de cette ignoble fantasmagorie. La couronne de feu cernait mon front. Les nausées secouèrent mon estomac. Pythie me fit renifler des sels.

— Mais pourquoi cette diatribe ? répondit-elle à mes exclamations. N’était-il pas logique de diviser les forces des citoyens en productrices et destructrices, selon les tempéraments de chacun. Certes, les compagnons de Jérôme espéraient, comme les anarchistes actuels, un peuple composé de seules âmes excellentes et bénignes. Il a fallu en rabattre. On a pris le meilleur système, en parquant les instinctifs et les stupides dans l’armée où leur brutalité devient mérite, honneur, gloire. Comme on ne leur permet pas de quitter les territoires militaires, ils ne corrompent point l’esprit des pacifiques. Ils ne les molestent pas et n’appellent pas la riposte ni la lutte. C’est au prix seulement d’une séparation absolue que l’intelligence a pu tant s’accroître à Minerve, à Jupiter, à Mercure. Ceux-ci sont, à Mars, notre vigueur physique, notre redoutable vigueur physique. De ces soldats, la plupart ne pensent même pas à la différence entre vivre et mourir. Ils mangent, ils forniquent, ils tuent. Donner la mort leur parait une bonne farce. Ainsi, pour une petite fille, il semble amusant de pincer la sœur plus jeune. Ils y mettent de la malice et de la sournoiserie, par esprit puéril de jeu. Ils ne comprendraient pas la pitié ni la sensiblerie, pas plus que vos soldats ne la comprennent à Cuba, ou à Manille, ni les Turcs en Arménie. Seulement, ici, nous avons la franchise de ne pas faire du courage et du meurtre des déités magnifiques dénommées Gloire, Honneur, Abnégation, Sacrifice, Patriotisme, etc…

Le tramway nous conduisit jusqu’aux fabriques culinaires. Elles n’ont rien de remarquable. Dix mille cuisiniers, mâles et femelles, hachent, assaisonnent, cuisent, grillent, mettent en terrine et emballent, dans d’immenses édifices de fer bleu et de céramique blanche. Vêtus à la mode de nos marmitons européens, en coton immaculé, ces gens, quadragénaires pour le moins, opèrent devant de monstrueuses marmites.

Ensuite nous visitâmes les tanneries et les corroieries, où l’on prépare les havresacs des soldats, les ceinturons, les cuirs des harnais. Comme partout, les ateliers sont vastes, les murs d’émail représentent des sujets appropriés à l’industrie du lieu. Les hommes et les femmes travaillent en commun devant des établis propres. Il n’y a rien de l’immonde saleté habituelle à nos fabriques d’Occident. Les ventilateurs projettent un air parfumé. Des jets d’eau retombent dans les vasques. Les ouvriers sont assis en de bons et larges fauteuils. Un orgue joue des choses douces ; car la loi du silence est admise, observée de tous.

Cette promenade se termina par une excursion aux Fours crématoires.

Au milieu d’un bois épais, le mystère du Temple accueille de ses hautes et monstrueuses colonnes en céramique bleue. Les trains apportant les cadavres de tous les points de la Dictature aboutissent derrière les constructions dans une gare spéciale. Imbibés de phénol, embaumés, enduits de cires odorantes, les morts ne puent pas. Avant le voyage, tous subirent, devant les délégués du groupe auquel appartient le défunt, une autopsie scrupuleuse. Après la crémation, les cendres sont analysées chimiquement. Donc nulle mort occasionnée par un crime ne passerait inaperçue.

La coupole de céramique bleue recouvre une rotonde où deux cents fours sont ouverts autour d’un foyer électrique développant une chaleur de mille degrés. Hissé dans son compartiment, le mort nu est immédiatement exposé aux rayons de cette chaleur destructrice. Une glace de mica très lucide permet de suivre les péripéties de la combustion, par l’oculaire d’une lunette.

Lorsque nous entrâmes là, passé les fleurs de parterres célestes, la curiosité nous accueillit d’une assistance militaire que le spectacle des cadavres enflant à la chaleur réjouissaient fort.

Les filles riaient des pustules horribles gonflant sur les ventres, des tumeurs qui déformaient vite les faces bleuies, à l’éclat violâtre. Dans son cercueil de plaques étincelantes, à l’éclat quasi solaire, le mort très vite prend l’apparence d’une énorme vessie où soufflerait un ventilateur de forge. Cela se boursoufle, ondule, monte, se tend, crève, retombe, coule, se sèche, craque, s’effrite. Au bout de dix minutes, il reste une poussière blanchâtre.

Alors, l’opérateur tourne des boutons. Les cinq faces du cercueil s’assombrissent, rougissent, noircissent. On ferme l’oculaire de mica au grand désespoir des curieux qui réclament. La cendre, mise dans un coffret, sera transmise au laboratoire d’analyses.

Ce spectacle enchante l’assistance. Les mêmes interjections qui saluent, dans nos rues, les masques du carnaval, disent adieu aux rictus absurdes des défunts, aux lèvres vertes tirées sur les dents ternes, aux yeux devenus, par décomposition, plus gros que des œufs de poule et sortis des paupières déchirées.

Toute cette populace ricane, insulte, se tord de joie. Des remarques de gavroches excitent les rires unanimes. Pendant que nous y étions, une fille dégrafait son dolman et prétendit ranimer par la vue de ses appâts le corps déjà bouffi d’un vieillard chauve. Or, la chaleur fit lever une pustule sur le cadavre, une pustule qui grandit, se dressa. Toute la société, prise de délire, porta la gaillarde en triomphe.

Paul Adam
Sera continué.

PAUL ADAM LETTRES DE MALAISIE SIXIEME LETTRE 1896

MALAISIE – MALAYSIA
PAUL ADAM LETTRES DE MALAISIE


D’après une photo de Nadar et le portrait de Félix Valloton




PAUL ADAM
1862 – 1920

LETTRES DE MALAISIE
1896
SIXIEME LETTRE

Texte paru dans La Revue Blanche
Paris
1898 

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Portrait de Paul Adam
Félix Vallotton paru
Le Livre des masques de Remy de Gourmont
1896

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SIXIEME LETTRE DE MALAISIE

Mars
Fort des Quatre-Têtes.

Après que le train eût franchi des contrées indéfinies, lugubrement vêtues de forêts denses, après qu’il se fût engouffré aux gorges de montagnes violâtres, il ressortit le lendemain matin dans un pays de lacs. Sur l’étang des eaux vastes, bien des petites îles se mirèrent en bouquets. Des nefs glissaient entre deux sillages, sans fumée, sans bruit, sans mots, rapidement. Nous courions par une chaussée médiane où aboutissent les eaux. Peu à peu cette chaussée s’élargit. Les fleurs des tropiques envahissent le ballast, bientôt défendu au moyen d’un treillage contre les plantes épineuses et les arbustes de la brousse. Et puis toute une campagne se développe. Presque entièrement les hautes verreries des serres agricoles la recouvrent. Peints de couleurs épaisses les vitrages garantissent les céréales, les fruits et les légumes contre la brûlure du soleil. Selon la nature des végétaux, ces couleurs sont diverses. Toute une longue explication de Théa m’instruisit sur cette sorte de médication par les lumières nuancées.

Beaucoup de serres étaient ouvertes. Nous aperçûmes des charrues automobiles qui labouraient, toutes seules ; ailleurs des semoirs qui répandaient le grain ; en un troisième lieu des rouleaux qui aplatissaient une terre blanchâtre, gorgée de fumures artificielles. Ici les saisons ne collaborent pas. La mécanique et la chimie remplacent le soin de la nature, avec une activité autrement multiple.

Les serres agricoles sont gigantesques. Elles recouvrent des étendues. La galerie des machines, de Paris, donne assez la mesure des moindres. Sous les édifices de verre, les dynamos mettent en mouvement les appareils. Peu d’hommes dirigent. Il y a des vignobles portant des grappes de Terre Promise ; des blés dont les épis trop lourds exigent des étais ; des tiges de riz hautes de trois mètres. Mais les pommes de terre restent minuscules, parce que leur saveur s’accommode mieux de cette taille. Grosses comme des noix, elles valent, rissolées et croustillantes, une joie délicieuse pour la bouche. De même les fraises lilliputiennes enthousiasment le palais ; tandis que la monstruosité savoureuse des ananas et des poires rend l’âme béate pour des heures.

— Oui, déclara Pythie, nos estomacs deviennent les plus choyés du monde. Comme il n’est pas nécessaire de vendre bon marché aux pauvres des produits inférieurs, nos groupes agraires éliminent de la culture tout ce qui ne semble pas atteindre la succulence. L’étude des conditions qui la favorisèrent permet de les faire renaître au bénéfice de tous les champs, et vous avez pu voir des manœuvres manger sur les tables des restaurants publics des victuailles qu’en Europe on sert aux seuls millionnaires, aux filles entretenues, aux grands escrocs et aux rois. Les gens honnêtes eux-mêmes jouissent ici des bonnes sensations…

Voilà quel est sans cesse le ton d’aigreur employé devers moi. Vous jugez, mon cher ami, du petit supplice que me cause la présence de cette femme très aimée par ma passion, très accueillante pour la folie de mes sens, et notablement dédaigneuse de ma personne.

— Dire, reprit Théa, qu’avec votre énorme population, vous pourriez faire rendre au sol de l’Europe les mêmes félicités, à condition de secouer la tyrannie de l’argent. Au lieu de cela vous continuez à rivaliser, haïr, vaincre, asservir et avilir…, après dix-neuf siècles de christianisme !

— Mais il me semble que nous atteignons les zones militaires, annonçai-je. Ne voilà-t-il pas les terrains rectangulaires de la défense, des fortifications à ras du sol, une coupole d’acier émergeant à peine des talus bétonnés que masquent ces pentes artificielles et cette plantation de courts arbustes. Voilà l’évidente preuve ! En vérité vous ne désirez ni haïr, ni vaincre, ni asservir… Et la Dictature me convie à suivre une expédition de vos troupes contre les tribus malaises vers qui vous portez certainement l’amour piqué à la pointe des bayonnettes, comme notre Weyler le porte aux Cubains.

— Non pas… non pas ! Nous faisons la guerre à une sorte de tyran indigène qui coupe les têtes pour réjouir ses fêtes, qui empale, pille, viole et tue afin de distraire la monotonie du temps. La plupart de ses esclaves déserte et vient à nous. Il exige qu’on rende à son caprice sanglant ces vies. Nous refusons. Il a fait surprendre puis égorger nos sentinelles, dérailler deux trains, occasionné huit cents morts. La Dictature lui a cependant proposé la paix. Il veut ses victimes. Son honneur l’exige !… et il préfère s’ensevelir sous les ruines de ses palais plutôt que de permettre une existence facile à des sujets fugitifs.

— Cependant il n’est pas le seul à soutenir ce principe d’honneur.

— Non ; dix ou quinze mille hommes s’arment.

— Pour l’honneur de la patrie, qu’ils jugent supérieur au bien-être matériel de l’individu. Je ne trouve point cela laid.

— Votre race approuva longtemps la frénésie des Inquisiteurs qui préservaient l’éternité paradisiaque des foules en écartant, par le massacre, la contagion des hérésies. Il ne m’étonne pas que vous applaudissiez à une guerre suscitée pour l’honneur de faire, au gré d’un seul, périr les gens.

— Pour l’honneur de la patrie et pour les lois de la patrie… D’ailleurs vous-même n’armez-vous pas très patriotiquement, afin de venger vos concitoyens tués par les catastrophes de chemins de fer.

— Nous, nous défendons la vie productive contre la destruction. Nous armons afin de protéger la vie.

— Une certaine forme de vie, comme les Malais arment afin de protéger une autre forme de vie qu’ils jugent supérieure à la vôtre.

— Ils savent bien qu’elle est inférieure à la nôtre.

— Et pourquoi ?

— Parce que, proportionnellement au chiffre de population, on meurt beaucoup moins parmi nous, et on produit beaucoup plus. Et c’est là tout le critérium de supériorité ou d’infériorité entre les peuples.

— Alors, les races que frappe une mortalité grande, et qui produisent peu, devraient, par suite, renoncer aux lois de leur patrie, à leurs traditions, et adopter les formules législatives des états…

— Où la vie et la production se multiplient le plus.

— Et cela, sans tenir compte ni des atavismes de la race, ni des mœurs, ni de la personnalité de la patrie, ni du principe de nationalité.

— Mais, cher ami, vous dites des choses sentimentales, vous émettez des lieux communs de rhétorique ; vous ne raisonnez pas. Citez-nous donc, en Europe, une patrie qui soit la représentation exacte d’une race, ou d’une nationalité. Votre Espagne, par exemple, contient des Basques, dont l’idiome est étranger à tous les patois latins ; des Celtes en Galicie, tout à fait cousins par les mœurs des gens du pays de Galles et de l’Écosse. Ils jouent de la même cornemuse. Elle compte des Andalous de sang maure et des Castillans fils d’Ibères et de Visigoths. Au temps de Charles Quint votre nationalité a compris, en outre, des Italiens, des Allemands, des Bourguignons, des gens de Flandre, et des Picards. La France, votre voisine, est à peu près aussi bien lotie, pour le mélange des races. Il est donc puéril de soutenir que le principe de nationalité correspond à un ensemble d’âmes homogènes. Des nationalités géographiques sembleraient plus acceptables, telle l’Italie. Et en somme votre patrie existe de par la configuration péninsulaire du sol. La nationalité est donc une pure définition d’atlas. C’est méconnaître toute l’histoire que de ne pas attribuer son origine aux seules ambitions personnelles, de chefs, de rois, d’empereurs, propriétaires de territoires et qui surent intéresser à leurs vues d’accroissement les serfs du domaine. La patrie réelle, le coin de terre où existe une race parlant même langue, usant des mêmes mœurs, est toujours infime. Le pays Basque serait une patrie, la Provence une autre, la Bretagne une troisième. Les Wallons du siècle de Louis XI formèrent une patrie. L’Allemagne, sauf les provinces polonaises, représente une patrie où des races homogènes et des peuples de même langue s’assemblèrent dans une même région. Néanmoins avant le Zollverein elle ne constituait pas une nationalité. À quel moment Rome fut-elle la patrie ? À l’époque des Rois, à celle de la République, ou des douze Césars, ou de Byzance ? Si elle le fut à l’une, elle ne le fut plus à l’autre. Au temps de la République son esprit vécut d’hellénisme, et d’asiatisme après les Antonins. Les Arméniens maintinrent seuls l’unité de Byzance. Alors comment définir la patrie romaine, ce phénomène historique le plus complet et le mieux connu, depuis son origine jusqu’à sa déhiscence ? La patrie, à l’origine, désigne le territoire de la gens. Les chefs de tribu, besoin ou ambition, tentent d’accroître leur propriété. Ils conquièrent, ils asservissent. Lorsque le vaincu est nombreux, un contrat est passé avec le vainqueur. Les lois forment le premier lien de la nationalité qui peut grandir sans limites par annexions successives. Le désir de propriété pousse les chefs d’un peuple fort à multiplier leurs ressources en hommes (producteurs, soldats), en sols fertiles. La nationalité définit donc une agglomération momentanée de races vivant dans un même territoire, et régies par de mêmes lois. Cela ne présente rien de stable ni d’intangible. L’histoire sur ce point exprime une seule chose : sa loi générale sociologique montre que la tentative des sociétés humaines vise, pour chacune, à progresser de la moindre patrie à la plus grande, sans distinction de races, de mœurs, ou de climats. Il s’agit donc de voir cela clairement, et de fondre le plus possible les nationalités en une seule qui, les unissant, faciliterait les rapports des provinces et l’altruisme des individus. À cette tâche peinèrent les civilisations de Chaldée, de Chine, d’Inde, d’Egypte, de Rome. En ce temps l’Angleterre recommence l’œuvre d’unifier le monde. Qu’importent, auprès de ce gigantesque labeur, les soucis patriotiques ?

— Aussi, répliquai-je, vous interdisez par la torpille et le bombardement aérien l’intrusion de l’étranger dans le domaine de la Dictature…

— Parce que nous ne voulons pas que l’on vienne corrompre les âmes faibles, ici, ni que l’on vende, ni que l’on achète.

— Ni que l’on viole des coutumes qui constituent une patrie et une nationalité dont voici les défenseurs, si je ne me trompe.

Je désignai une troupe en marche. Coiffés de casques bas en cuir noir, vêtus d’un dolman brun, de braies semblables à celles des zouaves et brunes aussi, de hautes guêtres et de souliers fauves, les soldats, sous des havresacs évidemment peu lourds, marchaient prestement par grandes enjambées sautillantes, en quintuple file. Il en défila beaucoup, ils chantaient des hymnes assez beaux. Les fantassins étaient les plus grands, et les cavaliers les plus petits des hommes. Je m’en étonnai.

— C’est pourtant simple, dit Théa. Les grands, les solides gaillards supportent mieux la marche et la charge du sac. Au contraire, les gens de courte taille fatiguent peu les chevaux par leur poids. Aussi obtient-on le maximum de mobilité dans les deux armes. Ce sont des femmes militaires qui conduisent les voitures des régiments, les caissons à cartouches, et les équipages d’ambulance voyez donc !

Elles ne différaient pas des hommes, par l’uniforme. J’en vis qui marchaient aussi en compagnies de pied. On me dit qu’on ne les employait pas à l’occasion de longues étapes. Mais elles composent les unités de l’artillerie de forteresse, les troupes de chemin de fer qui gardent les voies et défendent les gares, les régiments sédentaires en garnison dans les forts. Elles sont soldats d’administration, secrétaires d’état-major. Elles fournissent tous les éléments du corps de l’intendance et du service sanitaire.

Elles ne paraissent pas moins lestes que nos gracieuses cyclistes. La colonne disparut au tournant de la route.

— Voilà, dit Pythie, les forces qui porteront le meilleur sort au monde.

— Par le fer et par le feu, ajoutai-je.

Mes compagnes dédaignèrent de répondre, un peu outrées de comprendre que je devinais dans leurs âmes altruistes le gros rêve de toutes les nations conquérantes, avec un mobile légèrement divers d’apparence.

Pour copie :
Paul Adam

(Sera continué.)